‹ La mission belge au CanadaChapitre 6 sur 20 · ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ANGLETERRE

" Cette nécessité, (de conquérir des colonies), reconnue par les Allemands patriotes, appartenant à tous les partis, nous met en opposition directe avec l'Angleterre, ou, pour mieux dire, elle accentue jusqu'à l'extrême les tendances contraires qui opposent l'Angleterre à l'Allemagne. Notre cousin d'outre-mer jalouse les succès que nous remportons dans tous les domaines de notre activité économique, et craint que cela lui nuise; il considère avec méfiance notre flotte et désespère de la base même de sa puissance mondiale; aussi cela réveille-t-il en lui durant les dix dernières années du siècle passé, un sentiment d'envie qui ne tarda pas à se changer en vraie inimitié.

" A ces deux causes d'antagonisme, est bientôt venue s'en ajouter une troisième : le désir du peuple allemand de s'étendre au-delà des mers et la résolution prise par l'Angleterre de s'y opposer.

" L'entrée en jeu de ce nouveau motif d'opposition est l'événement le plus saillant, au point de vue de la politique extérieure, de la question marocaine.

" En ce moment, certaines tractations ont pour but

(*) Les pages qui suivent sont traduites littéralement du texte allemand, par M. Saint-Hugon.

d'atténuer cet antagonisme, et l'Angleterre semble disposée à vouloir nous accorder un territoire colonial *, mais on ne sait rien de précis sur ce qui se passe à cette heure entre Londres et Berlin ; toutefois, si l'on s'en rapporte à ce qu'on entend, il apparaît qu'une fois de plus, nous serons foncièrement roulés.

"■ Si l'Angleterre s'efforce à présent d'atténuer son opposition, elle doit avoir, pour ce faire, de puissants motifs. Mais nous, Allemands, nous devons comprendre clairement qu'il ne s'agit que d'une détente illusoire, car le conflit reste à la base, et il ne peut que s'aggraver. Ce qui nous est offert par l'Angleterre ne l'est que là où elle ne peut pas l'empêcber et où elle suppose ne pas avoir à nous craindre.

" La vérité, c'est que l'Angleterre ne nous abandonnera aucune parcelle d'un territoire dont la possession intéresse sa puissance mondiale. C'est pourquoi nous ne devons jamais oublier cette déclaration faite par le Premier ministre Asquith devant le Parlement : que l'établissement de l'Allemagne sur la côte ouest du Maroc était incompatible avec les intérêts anglais.

" Où donc nous établir, alors ? Dans le centre de l'Afrique ?

" Une pareille mise en demeure de l'Angleterre atteint l'honneur et les intérêts allemands. C'est à nous seuls qu'il appartient de dire ce dont nous avons besoin, et nous ne nous soumettront pas aux désirs d'une puissance étrangère.

" Ce qui a particulièrement blessé l'orgueil allemand, dans l'automne de 1911^ c'est le sentiment très net que

si nous avons dû subir une telle humiliation, c'est en raison de l'insuffisance de Bethmann-Hollweg et des légèretés de Kiderlen-Waecliter. Non seulement il ne faut pas que ce honteux précédent se reproduise, mais encore la politique allemande doit prendre l'initiative de saisir la première occasion de montrer à l'Angleterre nos couleurs. Et si elle prend de nouveau une attitude antiamicale, alors nous devrons relever le gant; car alors il sera clairement établi que la question des rapports anglo-allemands ne peut être résolue par des communiqués officieux ou des visites de courtoisie, mais bien par le sang et par le fer.

'■' On est forcé de convenir que ce conflit est essentiellement tragique ; il a sa source dans la méfiance anglaise. De même que Shakespeare a fait de la jalousie s'introduisant dans la vie de deux braves jeunes gens, l'origine d'une action profondément tragique, de même la destinée des peuples 'semble animer d'une passion semblable deux vaillantes nations, issues du même rameau germanique. Point de doute que l'Angleterre ne veuille jouer le rôle d'Othello. Mais la Germania n'est pas Desdémone et ne deviendra pas la victime d'une haine savamment cultivée; nous savons nous défendre.

" Ce qu'il y a de particulièrement tragique, c'est qu'à considérer la chose de sang-froid, il n'existe pas entre les deux nations de motif grave qui puisse les mettre aux prises. Quiconque en Allemagne possède quelque culture aime et honore l'Angleterre, — exception faite de sa politique. Plus que de raison les gens qui n'ont pas de conscience nationale ou qui n'ont qu'une culture im-

parfaite, ont limité le genre anglais; nous ne poursuivons aucun plan politique qui pourrait être préjudiciable à l'Angleterre; son industrie et la nôtre ne se sont, en fait, pas encore nui, et il serait odieux de se demander, dès maintenant, si le cas se présentera. Donc, vue de sang-froid, la situation ne comporte aucune rivalité, et moins encore d'inimitié, si l'Angleterre arrive à comprendre que 65 millions d'Allemands peuvent au besoin vivre en Allemagne (au pis aller 75), mais pas 80 ou 90 millions.

''Ces 46 millions (d'Anglais) veulent avoir la possession du monde, tandis que nous, de beaucoup plus nombreux, nous en serions exclus. Dès l'instant où l'Angleterre reconnaîtra que sa politique ne peut pas se soutenir, le conflit anglo-allemand, disparaîtra et les deux cousins de sang germain, unis désormais, affronteront la destinée du monde.

" C'est ainsi que nous considérons la chose du côté allemand, — et pas autrement, — et notre main se tendra vers celle de l'Angleterre, en tout honneur et amitié.

" Si elle répondait à ce geste, beaucoup de sang généreux et beaucoup de forces seraient épargnés ; la solution est entre les mains de l'Angleterre.

" Quiconque, autant que la lutte pour la vie le lui permet, considère l'élément héroïque de son existence personnelle et celui de l'existence des peuples où cet élément apparaît d'une façon plus souveraine et plus stimulant^, — celui-là doit être reconnaissant pour l'Allemagne et l'enchaînement de la destinée des peuples et se dire : au cours de toute notre histoire, il nous a été

très difficile de faire des progrès, pourquoi en serait-il autrement maintenant ? Après d'innombrables querelles intestines, les deux principales puissances allemandes sont devenues deux Etats indépendants; la guerre fratricide de 1866 était nécessaire à la fondation de l'Empire allemand. Pourquoi la reconnaissance de notre situation mondiale nous serait-elle assurée sans combattre avec notre cousin anglais ?

" Au point de vue de la situation mondiale, nous considérons l'antagonisme anglo-allemand, en dépit de son caractère tragique, comme une bénédiction pour nous autres Allemands, car nous savons que la lutte et l'épreuve nous sont nécessaires.

" Considéré ainsi, un conflit armé entre l'Allemagne et l'Angleterre ne nous fait pas peur. Il nous faudra endurer bien des souffrances, mais nous saurons les supporter. Le commerce, et l'industrie en pâtiront certainement et au plus haut degré, mais la chose est inévitable, et nous ne les placerons pas au-dessus de l'intérêt commun. De même il faut admettre que durant la guerre les routes maritimes, pour l'exportation et l'importation, nous seront complètement fermées; et ce serait s'abuser que de supposer que notre flotte puisse remplir la mission de nous rouvrir la voie des mers : c'est là un pieux mensonge auquel personne ne se laisse prendre.

" Point de guerre ! Tel est le cri de nos capitalistes idéalistes, elle nous ruinerait ! Nous n'avons pourtant jamais été ruinés par aucune guerre, pas même par la terrible défaite que Napoléon infligea à la Prusse et qui fut suivie d'un épuisement systématique du pays par

rennemi. Le commerce perdra évidemment beaucoup, mais il cherchera de nouveaux débouchés. Bien plus terribles seront les dommages causés à l'industrie ; pour se rendre compte de ce que cela peut être, il faut considérer les traces que laisse après elle une crise de quelques mois. Mais cela aussi a un bon côté: avec une terrible évidence nous voyons où nous conduit notre politique d' exportation, en nous rendant tributaires de l'étranger. Grâce à cela, ceux qui sont à la tête de notre industrie se résoudront plus rapidement à limiter leurs efforts à la proportion des besoins de notre marché intérieur.

" Tout est dans tout ; nous connaissons nos rapports avec l'Angleterre et sommes décidés à vivre, avec elle en communion de sentiments, dans une paix honorable, si notre désir d'expansion est regardé comme légitime. Dans le cas contraire, nous acceptons la lutte, en ayant pleine conscience des difficultés et des sacrifices qu'elle nous imposera.

" Prêts à la guerre, nous demandons à nos gouvernants qu'ils cessent d'être influencés par une inquiétude puérile et qu'ils ne repoussent pas la guerre au prix d'une grave défaite morale, sous le vain prétexte que, dans quelques mois ou dans quelques années, nous serons mieux préparés à la guerre navale; ce n'est pas là la conception de la vraie politique qui voit les choses dans leur ensemble avec ce qu'il y entre d'impondérable.

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