FRANCE
"Examinons maintenant nos rapports avec la France. Ici aussi, il y a une part de tragique, bien que les Allemands n'en soient pas responsables ; celui qui est équitable devra toutefois reconnaître que les Français ont des raisons plus plausibles que les Anglais de haïr l'Allemagne, raisons qui appartiennent à la psychologie des peuples plutôt qu'elles ne sont nées de l'examen positif des réalités historiques.
" La France a été vaincue — chose déjà arrivée à d'autres.
" La France a été spoliée — ce qui est un mensonge.
" L'honneur des armes françaises a été atteint — ce qui n'est pas vrai, car une défaite honorable est loin d'être honteuse. Mais la France a un sentiment spécial de l'honneur; elle fait mine d'avoir été déshonorée pour exiger une réparation. Pourtant qu'il nous soit permis h nous autres Allemands de trouver extrêmement étrange ce sentiment d'honneur qui attend sa revanche de l'aide d'autres nations. Les Anglais ou les Russes ou tous deux ensemble ont mission de procurer satisfaction aux Français. C'est ce qui prouve que les Français ont l'esprit faussé par un point d'honneur ridicule ; — nous n'y pouvons rien et nous devons le constater. Mais il est triste de voir qu'un peuple comme les Français se trompe à ce point et qu'il néglige le soin de son indépendance politique pour se traîner à la remorque, soit de la Russie, soit de l'Angleterre. C'est pourquoi la France a cessé d'être pour nous un adversaire indépendant, —
malgré ses moyens de défense, — et pourquoi nous ne la considérons que comme une annexe d'une autre puissance.
" Les moyens défensifs de la France sont remarquables, et des militaires sérieux et éclairés prétendent qu'ils sont supérieurs aux nôtres. Je n'en crois rien, parce qu'il y a de bonnes raisons de supposer que bien des choses existent dans l'armée française simplement sur le papier, tandis que ce n'est pas le cas chez nous. Et puis, il faut aussi faire entrer en ligne de compte la désorganisation intestine de la population entière, qui n'est plus animée d'un grand enthousiasme guerrier. Enfin, il faut observer que l'armée n'a pas un chef qui soit reconnu par tous et qui soit populaire,
" Je suis donc tout disposé à croire que nous aurons facilement raison de la France, même si la lutte est rude ; oui, je crois, si pénible que soit la victoire, que nous saurons résister. De toute façon, la France donne depuis quarante ans un exemple d'abnégation patriotique qui mérite le respect de tous, car il est unique dans l'histoire. Heureux le gouvernement qui a derrière lui un pareil peuple qui soupire après les sacrifices de la préparation militaire et qui est possédé d'un sentiment national très vivant.
" La politique que, depuis le traité de Francfort, la France suit vis-à-vis de l'Allemagne, est un jeu fort dangereux, et si jusqu'à ce jour le feu qui couve n'a pas encore éclaté, on le doit uniquement à la patience et à la longanimité de l'Allemagne, que celle-ci pousse jusqu'à la faiblesse, tant nous sommes sous la suggestion presque inhumaine d'une paix souhaitée de tous.
" Mais ces dernières années, notre patience a été si souvent mise à l'épreuve, qu'elle n'est pas loin de céder. Il semble que notre politique vis-à-vis de la France, après l'affaire du Maroc, soit prête à changer de méthode et qu'elle abandonne bientôt la défensive pour passer à une politique agressive.
" Quel doit être le but du nouveau système ?
" Dans l'affaire marocaine, la France paraît nous avoir fait quelques concessions en ce qui concerne l'activité commerciale des Allemands, et notre ministère des Affaires étrangères semble les avoir prisées au plus haut point.
" Pourtant il s'est déjà présenté plusieurs cas où l'on a opposé toutes sortes de chicanes à des entreprises allemandes, ce qui a été d'ailleurs le procédé-type de toute la politique marocaine française, la France ayant émis la prétention de posséder exclusivement ce pays; il faut s'attendre à ce que de pareils faits se renouvellent continuellement.
" L'affaire marocaine nous a déjà tant coûté que noua pouvons demander que chaque syllabe de la deuxième partie du traité (marocain) soit sacrée pour la France. S'il n'en était pas ainsi et que notre ministère des Affaires étrangères eût connaissance d'un fait contraire an traité, il ne devrait pas hésiter à demander, coûte que coûte, une satisfaction. Si elle nous était refusée, le contrat serait rompu sur-le-champ et notre renonciation au Maroc deviendrait annulée de plein droit : toute l'affaire serait alors à recommencer.
" Nous réclamerions alors notre part de ce territoire
et les armes décideraient qui le posséderait. Notre offensive devrait avoir lieu, sans nous préoccuper des alliances austro-allemandes et franco-russes, sans considération aucune pour l'attitude de l'Angleterre.
" Ce qui doit arriver ne saurait être empêché ; la diplomatie et ses intrigues ne sont que jeux oiseux, et rien ne saurait nous y faire renoncer. Si l'on doit en arriver à une rupture, nous affronterons le sort, en nous assuraiit tous les avantages de l'offensive. Le droit moral est de notre côté.
" Et même, si la France tenait fidèlement ses engagements, de façon que nous n'ayons aucune raison de nous plaindre, il n'en existerait pas moins matière à conflit étant donnés nos rapports avec l'Angleterre dont elle est devenue la vassale.
" Il nous faut considérer, dans le cas où le conflit éclaterait les différentes éventualités auxquelles nous exposera la lutte. En ce moment, le devoir actif de notre politique consistera à offrir à la France de choisir entre nous et l'Angleterre. Dans cette lutte où il ira de notre destinée, il est clair " que celui qui n'est pour nous, est contre nous " ! Et la guerre éclaterait aussitôt si la France ne choisissait pas l'Allemagne; dans ce cas, la guerre doit également être offensive de notre part.
" Quoi qu'il en soit, si nous en arrivons là, nous saurons ce que signifiera une telle guerre. Mais la France doit aussi le savoir. Nos diplomates ont désappris de parler allemand avec l'étranger, et, particulièrement depuis la chute de Bismarck, les Français n'ont pas entendu, venant de nous, des paroles catégoriques. Par con-
séquent, cela ne saurait leur nuire qu'une voix, sortie du peuple, leur dise qu'il s'agit là de l'existence même de la France. Nous avons un grand compte à régler depuis le 10 mars 1871.
" Des publicistes français parlent si franchement de la destinée qui attend l'Empire allemand quand il aura à subir l'attaque anglo-russe-française, que nous ne sommes pas tenus à une plus grande discrétion. Le peuple allemand, victorieux, peut exiger que la menace française cesse à tout jamais : la France doit donc être écrasée. De plus, nous pourrons exiger qu'il nous revienne autant de territoire français que nous en avons besoin pour notre sécurité, en tenant compte de ce que nous avons dit touchant l'évacuation. Pour ce qui est des colonies (françaises), nous prendrons pour nous ce dont nous aurons besoin, en partant de ce point de vue qu'en fin de compte, étant donnée la situation des deux peuples, les Français occupent toujours la place qui est de droit aux Allemands.
" Pour tristes et pénibles que soient ces constatations,, elles n'en restent pas moins l'exacte vérité,
" Peu nombreux seront ceux qui, en Allemagne, ne regretteront pas l'abaissement de la nation française, mais ils ne pourront faire autrement qu'ajouter, non sans pitié: " Tu l'as voulu, Georges Dandin.". (^).
(') En français dans le texte.