‹ La Mission Champlain aux États-Unis et au Canada, avril-mai 1912Chapitre 20 sur 66 · CROQUIS DE NEW-YORK · texte numérisé non relu

CROQUIS DE NEW-YORK

PAR M. Régis Gignoux

New-York. — On pénètre dans le port ainsi qu'on passerait une revue navale. A droite et à gauche des docks, les paquebots pavoisent avec leurs fumées. Une discipline a fixé merveilleusement l'alignement de chaque pays. Cent remorqueurs semblent assurer la police du fleuve: ils assaillent notre navire comme des taons piquent un cheval et ils l'entraînent à son quai. Au-dessus, les maisons immenses, criblées de fenêtres percées en meurtrières, ne forment au premier aspect que la forteresse qui commande la rade.

Le lendemain, tu te moques de ces « buildings ». Ils ont été construits pour uneexposition universelle qu'on n'a pas inaugurée, parce qu'il n'a pas été possible de trouver des géants pour les habiter. Ces Américains avaient lu Gulliver : redevenus pratiques, ils utilisent leurs gratte-ciels. Ils ont ainsi des cartonniers à vingt et vingt-six casiers pleins d'hommes, de femmes et de machines à écrire. A l'intérieur, des funiculaires (on ne peutpasdire des ascenseurs) montent et descendent comme les pistons d'une effroyable machine.

Tout de suite, on nous propose de visiter des « bureaux », des banques, des maisons d'importation, d'exportation.

A Paris, nous dirions à un étranger: ce matin, promenade au Louvre; ce soir à l'Arc de Triomphe, et cette nuit place de l'Opéra. L'Américain, qui veut nous montrer sa richesse, nous invite immédiatement à aller voir « du travail » — son patrimoine national.

U71 building. —Vingt-cinq étages. Prenons un des funiculaires.

Il semble que nous visitons une prison modèle: à l'extérieur, elle semblait claire et aérée; à l'intérieur, c'est la nuit.

A chaque station ou étage, un corridor et des cellules numérotées. Dans chaque cellule, trois tables de chêne clair, deux fauteuils, deux ou trois machines à écrire. Puis, un petit lavabo, dans un coin.

On ne fait pas attention au téléphone que nous plaçons sur nos tables avec ostentation, ainsi qu'une pendule; dans les cellules, les téléphones traînent çà et là, familiers, domestiques, intimes comme des pipes.

On voit le locataire, le commerçant, l'avocat, le dentiste, enfin le chef des business. Il est rasé, brun, assez gras ; il est accroupi paresseusement sur son fauteuil. Il dicte rapidement en pensant à toute autre chose qu'à la dictée, semble-t-il, car il lit un journal, mange un sandwich, choisit des cigares. Soudain, comme pour un effet de clown, il se retourne et il indique une variante à la quatrième avant-dernière page de la sténographie.

Un petit boy qui s'applique à écrire des adresses relève la tête, mais la sténographe ne bronche pas. Elle aussi pensait à son chien, à son chapeau ou à l'ardent M. Roosevelt; mais on ne la prend pas en défaut. Elle est perfectionnée comme sa machine à écrire. Elle n'a eu qu'un petit mouvement de la tête : ses doigts ont pincé la quatrième avant-dernière page et ont inscrit la correction. Maintenant le patron a repris la dictée et la sténographe ses pattes de mouche.

Comment se reposent-ils? Ils ne relèvent pas latête lorsqu'ils sortent de leurs bureaux; ils marchent penchés sur des journaux comme s'ils étaient condamnés à apprendre par cœur les vingt-quatre pages. Ils s'entraînent à s'abîmer les yeux, afin de mériter rapidement des lunettes d'or. Mais jamais ils ne constatent que la matinée est finie et que le ciel est doux.

Au sud de Broadway, devant la rade égayée par la ronde des remorqueurs etdeces bateaux-omnibus qui avancent commeleschiens nagent, leurs pattes ou hélices sous l'eau, devant les transatlantiques qui entrent et sortent, devant toute la récréation du ciel et de l'eau, les employésaflfaissés sur des bancs semblent déjeuner avec d'autres journaux et des cigares.

Les jeunes filles, qui sont des jeunes filles comme nos midinettes, à ce qu'il paraît, se serrent, pareilles à des perruches, les unes contre les autres et ne parlent pas, et ne rient pas. Elles attendent l'heure du travail, la rentrée, comme si leur repos était une autre forme du travail quotiden.

En deux flâneries, je n'ai pas vu un jeune homme parlant à une jeune fille, et moins encore lui offrant le bras. Pas une promesse furtive, un petit signe tendre : ici, les messieurs; là, les dames.

Orateurs. — Ce n'est que dans les pièces du Châtelet que Ton rencontre encore des Américains monosyllabiques, toujours en action ou en réflexion et, sinon muets, du moins dédaignant la faconde méridionale. En Amérique, ils parlent beaucoup. Trop ignorant de la langue anglaise, je ne puis dire s'ils parlent bien ; mais ils savent très bien parler.

Ils ne sont pas des «sprinters», c'est-à-dire des lyriquesquis'élancent dans des périodes, comme des aviateurs quittent la terre : ils sont des « stayers )),des orateurs de fond, très décidés à battre des records de durée.

Dès le collège, ils s'entraînent par des « toasts », des « speeches » à chaque réception d'équipes sportives. Carl'art oratoire estun sport qui complète l'éducation physique. On doit le pratiquer avec méthode, sang-froid et adresse.

Un orateur se lève à la fin d'un banquet. Il ne quitte pas sonhabit, mais à la manière dont il s'appuie des deuxmains sur la table, on devine la confiance qu'il a dans sa « forme sportive ».Etla voix s'élève, graduellement, comme on gonfle le biceps d'un gymnaste à la poussée d'un mécanisme intérieur jusqu'à une certaine hauteur qui est le registre normal et d'où elle ne descendra pas. Aucune mimique : la tête et le buste demeurent immobiles et les yeux fixés au point de mire ; à peine un léger sourire d'athlète qui ne trompera pas l'espérance de ses partisans.

Il faut que chaque auditeur suive les mots détachés avec calme, comme les balles d'un tireur se succèdent sur la cible. Entre chaque phraseun temps pour recharger l'arme à air compriméet pour faciliter les récapitulations des sténographes enregistreurs. De quart d'heure en quart d'heure, ainsi qu'un drapeau indique les étapes d'un record, une phrase est arborée au bout d'un geste autoritaire du bras droit : « greatest people of the world... »

A ce signal, l'auditoire applaudit et guette une défaillance. Mais l'orateur ne triche pas. Il continue dans le même style régulier, à la cadence de son exorde. Il attend que ses arbitres soient absolument convaincus qu'il pourrait parlerainsi pendant plusieurs jours si d'autres occupations ne l'empêchaient de battre son précédent exploit. Lorsqu'il ne s'étaie plus de ses deux bras sur la table et se rassied, on l'excuse, car on ne doute pas qu'il fournirait un plus long effort s'il s'agissait d'un match international.

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