M. CORMON
A^MjVà/Vîd/e/.*— Dix-huitième étage sur lacinquièmeavenue. Une grande chambre au fond d'un corridor où veille une maid flamande entourée d'une bibliothèque de journaux. Grand lit de fraîche blancheur, draps en toile fine, oreillersd'une moUessemerveilleuse. Mobilier Louis XVI, table, commode, armoire, chaises, d'un acajou si brillant que le nickel du téléphone semble mat. Au mur, un cadre unique, une pointe sèche de M. Helleu qui représente une tête de jeune fille, cheveux relevés, oeil bleu, nez droit, bouche aux lèvres minces, enfin, vraisemblablement, une jeune fille américaine du type légendaire, sinon romanesque.
Sur la table ronde, au milieu de la chambre, un petit livre courtaud, relié en toile noire, pauvre, comme oublié et qu'on dédaigne.
Les lampes électriques obéissent à des contacts discrets; le cabinet de toilette s'éclaire en apothéose. Enorme baignoire pour pachyderme. Deux robinets à peine touchés du doigt vomissent formidablement des eauxchaudesetfroidesquivousremplissentla baignoire en moins d'une minute, si bien que l'on demeure hésitant devant ce bain obligatoire que l'on désirait secrètement.
... Avant de te coucher, tu t'approches de la grande fenêtreàguillotine. Là-bas, l'Hudson est illuminé comme pour une fête; mais tu distingues les lumières des transatlantiques qui se divisent. Trois étoiles disparaissent dans la nuit, aux ordres rauques d'un remorqueur. Plus près, des automobiles aboient. Tu reconnais également l'appel quasi wagnérien des pompiers lancés dans desavenues. Mais, dans le périmètre de l'hôtel aucun bruit, pas même cette rumeur sourde qui s'élève de Paris jusqu'à Montmartre dans les nuits d'été. Cependant, les cordons de lumière subsistent comme à la fin d'une fêtedont les invités sont partis. New- York est une ville qui sait dormir.
Lachambredel'hôtelsembleagrandie par le silence. Ni familière, ni hostile, elle t'oblige, voyageur, à constater combien tu es étranger, seul avec toi-même à ce dix-huitième étage, ainsi qu'un aéronaute dans sa nacelle. Au mur, le portrait de jeune filleenpointesèchcprécise encore ta solitude. Il n'y a qu'à tecacherdanslegrandlitdoux et glacé, commander la nuit aussi immédiatement que la lumièreet vivre avec tes pensées qui se rassurent dans l'ombre et se rapprochent de ton âme, comme des enfants entourent leur mère lorsque les invités sont partis.
Mais tout letumultedelajournées'opposeencoreàtonrepos. Tes
hôtes ne te rendent pas si facilement la liberté. Tu les as trop vus et entendus pour les oublier. Ecarte-toi, essaie de retournerdu côtéde ta maison : ils te suivent et te forcent à t'arrêter et tu deviens triste à la fin. Plutôt que de rester seul, tu réveilles la lumière. La chambre te semble plus vaste, plus vide que tout àTheure. Tu te troubles enfin, et tu cherches une compagnie, et tu découvres le petit livrecourtaud, relié en toile noire, pauvre, comme oublié, maisquiavaitété mathématiquement placé sur la table ronde — la Bible...