A L'AUBE DE LA JOURNÉE
PAR M. René Bazin
Nousavons ces jours derniers assisté à un bal donné parla» Société des Cincinnati ». Les descendants de ceux qui ont combattu dans la Guerrederindépendance,portaient,hommesetfemmes,un bijou qui rappelle cette noblesse. A Philadelphie, on nous a montré la maison de l'Indépendance, la cloche, aujourd'hui fêlée, qui sonnala libertéde l'Amérique, et, dans les salles du premier étage, les portraits des Américains et des gentilshommes français qui se battirent pour la même cause. Il y a partout, ici, un respectdu passé, une recherchedes moindres bribes d'histoire et de tradition. Les Américains réussissent, à force d'amour, à faire une grande histoire avec un court passé. Et nous? Quels mauvais trésoriers de l'histoire de France nous avons eus ! Dix peuples pourraient se faire des ancêtres avec ceux que nous avons vu calomnier, oublier, effacer. La joie est vive, même si un peu de rougeur nous en vient ensuite, lorsque des étrangerscélèbrent quelqu'un de ces Français d'autrefois, et nous rappellent laparenté. Nous avons eu cette joie, aujourd'hui, de l'aube à la nuit.
Depuis hier soir, nous voyagions en train spécial, afin de gagner lesrivesdulac Champlain.Cematin, àla première heure, lasensation d'immobilité m'éveille. J'ouvre la fenêtre du Pullman, et je reconnais qu'en effet nous sommes arrêtés, sur une voie de garage, en rase campagne. Le jour est levé, le soleil nel'est pas, mais va paraître. J'ai devant moi, à droite de la lignedu chemin de fer, des terres baissantes, herbues, sauvages, à la manière des pâtures délaissées; au delà une maison grande, sous des ormes, et au delà encoreleseaux du lac, dont le luisant ne m'arrive que par lames, entre les brouillards blancs qui voyagent et qui montent. Le silence est admirable. C'est la saison — déjà passéechez nous — où les merles, à l'aube, se posent sur la pointe des arbres. Ils n'y manquentpoint. Ladenteluredescollines,au delà du lac et au-dessus des brouillards, devient d'un bleuvif, et soudain le globe du soleil dépasse le bord de l'écran. Aussitôt, un gros héron butor, qui regagne les bois, arrive au vol, les pattes en gouvernail et franchit le remblai. J'entends le bruit de rames de ses ailes courtes. J'entends venir un train, de l'extrême horizon, et le bruit est si menu
qu'il rend présente l'immensité du paysage où il se dilue. La paix primitive est encore ici. Je sors, je vois, surlagauchedela ligne, des plans successifs de collines boisées, dont les dernières ont un air de montagnes. Ce sont les monts Adirondackse. On les appelle montagnes vertes, dans le pays, maiselles regardentle matin, et desmilliardsde bourgeons, tout empâtés, les habillent de pourpre. Chênes peut-être, érables probablement : ce bel érable qui a deux saisons rouges.
Vers huit heures, des automobiles viennent nous chercher. Je monte dans la première avec Hanotaux et deux autres de nos compagnons. Nous n'avons pas un long chemin à faire : une côte entre des futaies claires, un palierde peu d'étendue, un tournant à gauche, une belle courbe descendante, jalonnée d'arbres verts, et nous voici devant le perron d'une grande villa, au bord de l'eau. Nos hôtes pour la matinée, xMr et Mrs S. H. P. Pell, s'avancent sous la véranda. L'automobile s'arrête, et, à ce moment, un petit coup de canon retentit en avant. Nous regardons dans la direction d'où le coup est parti, et nous voyons l'herbe de la prairie toute constellée de drapeaux tricolores. Une seconde automobile arrive; elle est saluée comme la nôtre. Dans la belle maison très claire, très blanche, ornée de portraits de famille et de gravures anciennes représentant les aspects d'autrefois de ce lieu tout ennobli d'histoire, nous sommes accueillis avec une grâce intelligente et une science du monde qui laisse transparaître un cœur attentif et vrai. Il y a des minutes où de simples particuliers et de simples actions deviennent des argumens en faveur d'un pays. Et je ne pourrai plus entendre médire de l'esprit américain, sans me souvenir de l'hospitalité des Américains de Ticonderoga. Le nom est le nom indien de la forteresse qui fut confiée par Louis XV au marquis de Montcalm. Les Français disaient, disent et diront encore «Carillon ». A Carillon, le 8 juillet 1758, le marquis de Montcalm n'avait que 3 570 réguliers, 87 marins, 85 Canadiens et 16 sauvages sous ses ordres, c'est-à-dire 3 758 soldats ; mais il était retranché dans les bois, et il avait un refuge, en cas de besoin. Abercromby commandait une armée de 16 5oo hommes, et il s'avançait pour vaincre cet ennemi faible et pour établir définitivement la domination anglaise sur le Canada. L'heure n'était pas venue. Une fois de plus, bien que l'ennemi fût vaillant et obstiné, la France, à armes inégales, fut victorieuse. En entrant dans la maison de Mr Pell, nous nous rappelons cette date, ceschilfres, et tout leur bel honneur. Nous nous
souvenons que le matin, dans cette forêt où nous allons entrer tout à rheure, Montcalm, enlevant sa veste et l'accrochant à une branche d'arbre, dit à ses hommes'qui achevaient de garnir de pieux les retranchemens: « Enfans, la journée sera chaude. » Nous nous rappelons que, le soir, à cette même place, à la lueur longue du Jour allongée parle reflet du lac, il écrivait : « Quelle journée pour la France ! La trop petite armée du Roi vient de battre ses ennemis... Ah ! quelles troupes que les nôtres! Je n'en ai jamais vu de pareilles. »
En combien de lieux de la terre, chez les autres, notre mémoire ne pourrait-elle pas nous parler ainsi, tout bas, de la gloire de nos armes? xMais ce qui est délicieux, c'est que lafamille étrangère qui nous reçoit se souvientaussi.etqu'ellecomprend, et qu'ellesaitencoreautre chose que de l'histoire. Tandis qu'on nous sert un premier déjeuner d'une ordonnance jolie et méditée, — il y avait jusqu'à des fruits de Californie ou de Floride jetés dans du vin aromatisé, — nos hôtes et les parents de nos hôtes nous parlent de cette France qu'ils connaissent et qu'ils aiment, de Jacques Cartier, de Roberval, de Champlain « père des sauvages », des missionnaires, de Frontenac, de 'Vaudreuil, de Montcalm. Ces noms revivent, et ceux des adversaires. Nous apprenons que M. Pell a voulu acheter tout le territoire où se battirent, autour de Carillon, les Français et les Anglais, afin qu'on ne puisse y bâtir d'hôtel et diminuer le caractère sacré de ce paysage. N'est-ce pas un joli trait, et appartient-il, par hasard, à cette « civilisation matérielle » dont on fait aux Américains, tantôt un reproche, tantôtun si lourd compliment ? Nous sortons de la villa; nous traversons la prairie, et, le terrain se relevant un peu, nous sommes devant un fortin carré, en pierre, protégé par des fossés. Les propriétaires l'ont restauré, mais la plusgrande partie de ces moellons sont véritablement des pierres de guerre, et les poutrelles noires des chambres ont bruni à la fumée des pipes que fumaient, dans l'hiver dur de ces climats, les enfans perdus et presque abandonnés des régiments de France. On pense à ces reproches qu'ils devaient faire, aux nouvelles apportées par les sauvages, au vent qui soufflait, à la tempête de neige, et au « quand même » qu'ils disaient tous, après avoir grogné. Le fort est pavoisé en notre honneur. Sur la façade, une plaque de bronze porte cette inscription : Germain redoubt, constructed by captain Germain, régiment des Gardes de la Reine in i-jSS, by order ofthe marquis de Montcalm, in command oftheforteress of Carillon.
7^ CaJ-in^o-i^