‹ La Mission Champlain aux États-Unis et au Canada, avril-mai 1912Chapitre 33 sur 66 · AUX RIVES DU LAC CHAMPLAIN · texte numérisé non relu

AUX RIVES DU LAC CHAMPLAIN

PAR M. Gaston Deschamps

Je voudrais écrire tout simplement, heure par heure, minute par minute, ce que j'ai vu et entendu pendant les heures trop brèves de cette journée délicieuse.

Le train stoppe auprès d'une berge de sable et de gazon, où déferle la houle du lac Champlain, un peu agité par le vent, sous les rayons d'un soleil triomphal. Le ciel est bleu. Cet après-midi sera splendide. Je demande au nègre en veste blanche, qui installe un tabouret sur la voie ferrée pour permettre aux dames de sortir des wagons :

— Où sommes-nous ?

Cet homme me répond, avec un placide sourire qui tait briller ses dents candides dans sa face noire :

— Port-Henry.

De Port-Henry, je ne vois d'abord qu'une petite baraque en bois, qui sert apparemment d'épicerie-buvette et de bureau de tabac. Sur l'enseigne je lis ces mots : Croceries, candyandcigars. Il y a des gens en assez grand nombre autour de cette maisonnette, dans les terrains vagues. Une rangée d'automobiles étincelantes est alignée au fond de la perspective que borne un remblai montagneux. On est venu de toutes les villes et bourgades d'alentour, de tous les villages et hameaux proches de la frontière du Canada, pour saluer la Délégation française. Une troupe de musiciens s'avance et joue laMar^e/V/a/^-^, — une Marseillaise lente, adoucie, comme alanguie par la tendresse affectueuse et câline de nos amis des Etats-Unis et de la Nouvelle-France. Notre Marseillaises^ prête admirablement à cette métamorphose, et la marche guerrière de l'armée du Rhin devient aisément, lorsqu'on bat la mesure adagio maëstoso, un cantique d'une allure solennelle et d'une émouvante religiosité.

Tandis que les musiciens de Port-Henry reprennent le refrain de la Marseillaise, pour nous faire plaisir, je lis sur la caisse bleue du tambour, qui roule avec allégresse, ces mots: Witherbee Band. Cestà-dire : troupe de M. Witherbee . Or M. Witherbee n'est pas du tout, comme on pourrait le croire, un chef de musique. M. Walter C. Witherbee, un des plus distingués citoyens de Port-Henry, est le président du Comité d'inauguration du monument Champlain à Crown-Point. Depuis plusieurs années, il consacre la meilleure part de son temps et de son travail à l'œuvre de commémoration américaine et française dont nous voyons aujourd'hui l'heureux aboutissement. Il s'est attaché de tout cœur à cette entreprise intellectuelle et morale. Et il a mis au service de son idéalisme tenace tout son sens pratique d'excellent homme d'affaires. J'ai su — non point par lui, car M. Witherbee est la modestie même — tout ce qu'il a fait pour la célébration du troisième centenaire de Champlain. Trésorier de la Commission de New-York, c'est lui notamment qui a fait à Washington, avec M. Hill et M. Myers, auprès du gouvernement des Etats-Unis, les démarches nécessaires afin qu'un éclat exceptionnel fût donné à ces fêtes commémoratives. Son enthousiasme méthodique et persuasif a excité la verve de plusieurs poètes américains. Grâce à lui, une

pléiade a brillé autour du phare qui doit éclairer la route des navigateurs sur la « merdes Iroquois ». Sous son inspiration bienfaisante, M. Clinton Scollard a chanté la gloire de Champlain,

A valiantson ofthat intrepid Une

Which gave f air lustre to thefame of France.

Un autre poète, M. Percy Mac-Kaye, a célébré, dans sa 5<3//^<ferfe Ticonderoga, les héroïques défenseurs du fort Carillon. M. Daniel Cady a dédié toute une floraison de strophes lyriques aux beautés pittoresques du lac Champlain et à la vaillance du bon marindeSaintonge :

The B rouage sailor...

. . . Long live the Saintongeois !. . .

Aujourd'hui M. Witherbee a trouvé tout naturel de recruter, à ses frais, une troupe de musiciens pour nous donner l'aubade et un concert sur l'eau... On ne saurait aller plus loin dans les délicatesses de l'hospitalité. Je songe à ces vers de notre vieux Corneille :

— Quoy! sur l'eau la musique et la collation?

— Ouy, la collation avecque la musique?

Et il me semble qu'à certains moments la Jeune Amérique est véritablement « Vieille France ». Cette impression se précise encore aprèsnotreembarquementsurlebateauàvapeurquidoitnousmener sur l'autre rive du lac, au promontoire où s'élève le monument du héros de cette fête magnifique. Ce monument est encore inachevé. Mais la figure du « sieur de Champlain, géographe du roy et capitaine en la marine du ponant » , est présente à toutes les mémoires, en attendant que sur le socle de granit, sous la lumière du phare, elle soit visiblede pied en cap aux yeux de tous les marinsen quêted'une bonne route en ces parages. Le voici, avec sa bonne face un peu large et très puissante, sa moustache relevée en crocs et sa barbiche effilée en pointe, à la mode du roi Louis XIII, ses lèvres promptes à la riposte, mais habiles àgarder un secret, son grand front pensif, ses yeux pleins de rêve et cependant exercés à l'exacte connaissance des hommes et des choses par l'habitude professionnelle de surveiller les caprices de la mer inconstante, du ciel changeant et des brises variables. Son lac, cette « mer des Iroquois », qu'en ses lointaines odyssées il sillonna sur des pirogues en écorce de bouleau, manœuvréesà la pagaie

par des Hurons tatoués avec lesquels il se trouvait fort bien — étant, selon l'expression d'un narrateur de ses voyages, « homme qui ne s'étonne de rien, et de facile conversation, sachant dextrement s'accoster et s'accommoderavec ces peuples », — son lac, nous le dominons aujourd'hui du haut des bastingages d'un steamer parc du grand pavois des jours de fête. Son œuvre est accomplie. Ce qu'il a prévu, ce qu'il a prédit, ce qu'il a préparé se réalise, La civilisation s'est emparée de toutes ces contrées dont il fut le premier explorateur et dont il annonça dans ses écrits les moissons futures. Voici le paysage dont il a retracé l'image d'une façon si vive que l'on peut, après avoir lu ses Voyages et Découvertes , s'y orienter aisément et en reconnaître les traits : l'immensité de ce lac, dont les rives fertiles s'éloignent dans une perspective illimitée; les coteaux couverts de forêts, les îles « où ily aquantité de noyers et vignes et de belles prairies »... Ala place descampements palissades par les Iroquois ou par lesMohicans, et tout bruissants des vacarmes du tam-tam et de la danse deguerre, ily a maintenant de riantes maisons de campagne où les hommes et les femmes d'une race apaisée pourront dorénavant abriter un bonheur qui n'est plus menacé par les impulsions déraisonnables de l'humanité primitive et barbare. A mesure que notre bateau à vapeur s'éloigne du port à travers les houles dorées par le soleil, dans la voie que le geste de Champlaina frayée, nous voyons les bâtisses de Port-Henry s'échelonner en amphithéâtre parmi les futaies de la sylve éclaircie. Sur les champs de bataille où le conquérant pacifique et brave fut obligé de faire usage de son arquebuse, il y a maintenant des chantiers de construction, des entrepôts de marchandises, des cheminées d'usine... L'horizon, sous la vaste coupole du ciel bleu, est ennobli parla blancheurdes neiges qui brillent d'un éclat argenté sur la cime des monts Adirondack et de ces Green MoutUains qui ont laissé leur ancien nom français à l'Etat américain du Vert-Mont.

Le temps est merveilleux. C'est le plus beau jour de notre voyage, un jour de lumière et de gloire, ce que les Américains appellent ^/orious day. Une joliebrise,qui vient du large, fait frissonner au drisses du navire les joyeuses couleurs des oriflammes. La Délégation française est gaie. Nous sommesheureuxderegardercedécoradmirable, qui fut découvert par les yeux d'un Français. L'un de nous est particulièrement séduit par l'attrait de ce spectacle : c est le grand peintre Cormon, désigné plus que personne pour comprendre et pour sentir

le charme de cette vision, puisque son art s'exerce et triomphe tour à tour dans la compréhensiongrandiose desépoques primitives etdans lafineintuitiondesbeautésimaginéesparTesthétique moderne. Nous sommes heureux de voir que son crayon attentif et scrupuleux a fixé au passage quelques-uns des aspects de la féerie qui s'offre à nos regards. Nos notes de voyages seront ainsi précisées par une illustration probe, exacte et sincère, qui eût fait les délices de l'honnête Champlain.

En l'honneur du héros de cette fête, et pour nous faire plaisir, la musique de M. 'Witherbee joue les airs qui plaisaient le mieux à la bonhomie des marins venus, avec Champlain, de la Saintonge ou de l'Aunis — les vieilles chansons delà vieille France : C'est le roi Dagobert..., J'ai du bon tabac dans ma tabatière..., La bonne aventure, ô gué...

Tandis que s'évoque ainsi, dans cette lumière pure, au-dessusde l'eau limpide, sous l'azur tendre d'un ciel de cristal, l'âme héroïque et charmante des ancêtres, notre navire, entouré de toute une escadrille de barques pavoisées, s'approchede l'estacade de Crown-Point et stoppe en face du monument Champlain. Ce monument est un phare {lighthouse) engranit gris, pailleté de grainsde mica qui brillent au soleil commedesfacettesde pierreries. La destination decet édifice est harmonieusement adaptée à la vocation et à la gloire de celui qui fut, dans ces parages, le guide des navigateurs. En avant de ce phare, sur la proue d'un vaisseau symbolique, se tiendra, debout, l'effigie du bon pilote dont nous avons suivi le sillage. . . En attendant l'achèvement de la statue commencée, nous avons scellé sur le piédestal l'image de la France, modelée avec un amour infiniment délicat par la robuste main du sculpteur Rodin. Ce sera comme la marque, et pour ainsi dire le cachet de la patrie sur le monumentqui commémore et consacre une œuvre française.

Au moment où cette image, voilée par les drapeaux de la France et des Etats-Unis, se découvre, apparaît aux regards des assistants, la Marseillaise vibre dans la lumière sonore. Nos amis d'Amérique et les Canadiens présents font entendre des applaudissements et des acclamations. Notre émotion est vive, à nous autresFrançais, devant cette figure où nous reconnaissons bien la force et la douceur de la mère-patrie, la droiture de ses pensées, la fierté de ses sentiments, la noblesse de ses volontés généreuses. Jamaisl'inventiond'un artiste

n'a mieux exprimé par le bienfait souverain de l'art ce qu'il y a de profond, de rare et d'unique dans les cœurs animés par l'impérieux désir de maintenir le domaine de la France et d'agrandir sa gloire. Le chef delà Délégationfrançaise, M.Gabriel Hanotaux, de l'Académie française, ancien ministre des Affaires étrangères, ayant à ses côtés l'ambassadeur de France, les gouverneurs des Etats de New-York et de Vermont, confie ce précieux gage de souvenir et d'espérance à lamitié de la nation américaine. Ses éloquentes paroles sont exactement appropriées à la circonstancequi nous réunit, au décor qui nous émerveille, au caractère du grand homme dont l'admirable labeur nous donne, après trois siècles révolus, la joie de considérer en ce lieu les suites infinies d'une entreprise française. L'orateur, en retraçant la vie et l'œuvre de Champlain, nousfait voir ce qu'il y eut de cornélien dans l'âme de ce contemporain de Richelieu, et comment ce découvreur dévoies nouvelles, ce bâtisseur devilles, cet initiateurde la civilisation au Nouveau-Monde, cet idéaliste prompt aux réalisations a réussi par la puissance d'une volonté réfléchie, préparant par une prudente méditation ses projets àlongue échéance, sagement conçus, rapidement exécutés, ayant en un mot, comme l'a dit un historien dans la sobre et nerveuse langue d'autrefois, « les intentions de tout ce qu'il fit ».

Après M. Hanotaux, lesgouverneursdeNevv^-York et de Vermont prennent la parole. Leurs discours excellents, chaleureusement applaudis, nous montrent, une fois de plus, à quel point l'histoire de Champlain est connue en Amérique. Ils saluent en lui tourà tour l'incarnation du génie de la France {incarnation ofgeniiis, of France). l'honneur de la France cheva\eresque{honorandchij^alryof France). A cet explorateur, à ce colonisateur, ils donnent ce beau nom d' « honnête homme », que nos ancêtres du xvii' siècle revendiquaient plus passionnément que tout autre titre : navigator, explorer, honest man.. .

8o LA MISSION CHAMPLAIN

PAR M. G. Hanotaux

Puisque la délégation à laquelle vous faites un si cordial accueil est venue d'Europe pour commémorer avec vous la découverte de ce lac magnifique et de la région fertile qui l'environne, par notre illustre compatriote Champlain, vous me permettrez d'emprunter d'abord à son livre le récit de cette découverte tel qu'il l'écrivit luimême:

Champlain était parti de la région où s'éleva plus tard Québec, accompagné d'une troupe de Hurons avec lesquels il avait fait alliance pour les protéger contre les incursions de leurs puissants adversaires, les Iroquois. Les Iroquois occupaient la région qui s'étend au sud du lac.

Champlain n'est accompagné que de deux de ses hommes qui ont bien voulu le suivre. Ici commence le récit qui nous intéresse : « Je partis, dit-il, du saut de la rivière des Iroquois, le 2 juillet 1609. Le lendemain, nous continuâmes notre chemin dans la rivière jusques à l'entrée du lac. En icelley a nombre de belles isles qui sont basses, remplies de très bons bois et prairies où il y a quantité de gibier et chasse d'animaux,commecerfs,daims,chevreuils,ours, qui viennent de la grande terre aux dictes isles. Il y a aussi grand nombre de castors, tant en la rivière qu'en plusieurs autres petites qui viennent tomber en icelle. Ces lieux ne sont habités d'aulcuns sauvages, bien qu'ils soient plaisans pour le sujet de leurs guerres et se retirent des rivières le plus qu'ils peuvent au profond des terres afin de n'être sitôt surpris...

« Le lendemain, entrasmes dans le lac qui est de grande étendue comme de 5o à 60 lieues, où j'y vis quatre belles isles contenant i o, 1 2 ou 1 5 lieues de long, qui, autrefois, ont esté habitées par les sauvages comme'aussi la rivière des Iroquois, mais elles ont été abandonnées depuis qu'ils ont eu guerre les uns contre les autres; et y a aussi plusieurs rivières qui viennent tomber dedans le lac, environnées de nombredebeauxarbresde même espèceque nous avons en France, avec force vignes plus belles qu'en aucun lieu que j'eusse vu ; force

(i) Discours prononcé, le 3 mai 1912, au lac Champlain, au pied du monument où vient d'être scellée l'image de la France.

Comte de ROCHAMBEAU

Planche 1 1

AUX ETATS-UNIS 8i

châtaigniers, et n'en avais encore point vu que sur le bord de ce lac, et grande abondance de poissonsde plusieurs espèces.

« Continuant notre route dans ce lac du côté de l'Occident, considérant le pays, je vis du côté de l'Orient de fort hautes montagnes où, sur le sommet, il y avait de la neige. Je m'enquis aux sauvages si ces lieux estoient habités, ils me répondirent qu'ouy et que c'étaient les Iroquois, et qu'en ces lieux, il y avoit de belles vallées et campagnes fertiles en bleds, comme j'en ai mangé audit pays avec une infinité d'autresfruits ; et que le lac allait proche des montagnes qui pouvaient être esloignées, à mon jugement, de quinze lieues. J'en vis, au midy, d'autres qui n'estaient pas moins hautes que les premières, hormis qu'il n'y avait point de neige. Les sauvages me dirent que c'estoit où nous devions aller trouver leurs ennemiset qu'elles estoient fort peuplées...»

Telle fut. Messieurs, d'après la loyale simplicité du récit, cette découverte, origine de tant d'autres et point de départ de la civilisationsurcette partie du nouveau continent. Commentne serions-nous pasémus quand nous évoquons ici-même, trois siècles après, un tel souvenir? Voici cethomme vigoureux et simple, unenfantd'une bien petitevillede la France lointaine, danscescontrées inconnues, perdu avec ses deux compagnons d'aventure. Il s'est attaché à ces peuples indigènes qui lui ont fait bon accueil et qui lui ont demandé secours. Ce secours, il le leur apporte; ilva avec eux au-devant de leurs ennemis; il cherche en même temps la route etle commerce libre pour la nouvelle coloniequ'il projette de fonder (car c'estun homme réfîéchi), il chercheaussi, nouslesavons parlui-même,unchemin versTOuest, cefameuxchemin qui doit conduire par le Nord de l'Amérique vers la Chine, et qui a été le rêve detous les navigateurs et explorateurs du XVI' et du xvir siècles.

Le voilà sur les eauxde ce beau lac dont il saura bientôt qu'il est le premier d'une série d'autresgrands lacs reconnus plus tard par lui. Il devineunegrandevoiedecommunication intérieure, sans savoiroù elle conduit. Il trouve un pays fertile, du blé, de la vigne ; il reconnaît les arbres de son pays, le châtaignier si abondant dans la province française d'où il vient et qui lui rappelle le pays natal; il mesure de l'œilceshautes montagnes, quisont là toujoursdevant nous, lesunes, celles du Nord, comme aujourd'hui encore couvertes de neige, les autres, celles du Sud, où les neiges sont fondues; il sait qu'une plaine

riche et peuplée s'étend au sud : c'est remplacement OÙ se développera plus tard unedes plus riches civilisations du monde. Mais devant lui, tout cela est dépeuplé, solitaire, ruiné par l'état d'hostilité permanente des tribus barbares, les unes contre les autres. Quoi qu'en ait prétendu plus tard le paradoxe de Jean-Jacques, la guerre n'avait pas attendu la civilisation pour désoler ces contrées.

Enjuillet 1609, quand Champlain commença parcettebellemarcheen avant le cycle de ses découvertes, la France était gouvernée par le roi Henri IV. Elle s'arrachait par le chaud rayonnement du patriotisme etde latoléranceàla longue misèredesguerres civiles.

Comme un bourgeon au printemps, gonflé de sève et de vigueur, elle sentait naîtreen elle toutes les puissances du grand siècle, pleine de vertus et pleined'hommes; Champlain étaitun deces hommes-là.

Je voudrais pouvoir vous le peindre tel qu'il se montre lui-même dans les livres sincères qu'il nous a laissés. Issu d'une modeste famille de Brouage, fils, dit-on, de simples pêcheurs, il était né vers 1 570. Ilavait donc 4oans quand il était ici en 1609. Il suivit d'abord les diverses fortunes de l'armée et de la marine; il navigua même au service de l'Espagne, ce qui le conduisit en Amérique, au Mexique et à l'isthme de Panama. Ilalaisséle récit de cette navigation, et, — fait qui indique immédiatement la portée de son esprit réfléchi et de son imagination puissante, — ayant vu du haut des montagnes de l'isthme, lesdeux océans, il conçoitle projet d'un canal — ce sont ses propres expressions — « par lequel on racourciroit le chemin de plus de I 5oo lieues ».

N'est-il pas singulier qu'unPrançais aitindiqué, le premier peutêtre, l'oeuvre gigantesque qu'un autre Français devait entreprendre moins de trois siècles plus tard.

Champlain estderetourdecespremiersvoyages, il vientàlaCour offrir ses services à Henri IV. Celui-ci ledistingue et s'intéresse à lui, etcen'estpasunechoseindifférentedevoirce roi populaire en contact avec le grave et rude marin. Une expédition vers l'Amérique s'organisait, alors, par les soins d'un combattant d'Arqués, ami et compagnon de Henri IV, Aymar de Chastes, qui, en bon Dieppois, connaissant le profit qu'on pourrait tirer des terres nouvelles, s'était fait donner par le roi le monopledu trafic dans ces régions. Il charged'une expéditionpréliminaireundesesamis,DuPontGravé,hommesage, habile et d'une grande expérience, dit le Père Charlevoix. Du Pont

Gravé cherche des hommes, et il trouve Champlain. Pendant trente ans, Pont Gravé fut le compagnon de Champlain qui le vénérait « comme un père » . La rencontre de ces deux hommes fut décisive pour la naissance à la civilisation de l'Amérique du Nord et du Canada. Ils mettent à la voile le 1 5 mars i6o3 et arrivent à Tadoussac le 24 mai. C'estalors que commence cette série d'explorations et de travaux qui a pour point de départ, pour ainsi dire, la découverte du lac Champlain.

Quelle fut la partprise parChamplainàl'établissementdela colonie du Canada, je n'ai pas à le rappeler ici, mais ce que je dois remarquer, ce sont les traits qui distinguent l'homme dont le souvenir demeure non seulement dans le Dominion où il est considéré à juste titre comme le « Père de la Patrie », mais ici même où son rôle, moins décisif, est pourtant si remarquable.

Champlain a, selon un mot qui a été dit à propos de son illustre contemporain et son protecteur par la suite, le cardinal de Richelieu, « les intentions de tout ce qu'il fit ». Il réfléchit beaucoup et agit sans trêve, présentant ainsi deux des traits les plus frappants du caractère français et du caractère américain combinés avec un autre qui les domine tous, le bon sens. Courage, réflexion, imagination, bon sens, tels sont les termes qui définissent Champlain. Telles sont aussi les qualités qui distinguent les meilleurs types de la race et qui se sont conservées traditionnellement dans cette belle émanation de la nation française qu'il installa sur ces rivages.

J'ai dit la portée vraiment exceptionnelle de son imagination ; il avait, comme vous l'avez remarqué, beaucoup d'avenir dans l'esprit puisqu'il a eu, le premier, peut-être, la conception du canal de Panama.

Je trouveune autre preuve de sa pénétration presque prophétique; dansun autre passagede ses écrits, son œil perçantvoit ce que la région qu'il parcourt sera dans l'avenir. II trace d'avance l'esquisse de ce que devaient être les futurs États-Unis, dans ce conseil mémorable qu'il donne à son roi, le roi Louis XIII.

« Il faudrait, écrit-il en i632,quesousle règnedu roi Louisle Juste, la France se vîtenrichied'unpaysdontl'étendueexcèdeplusde 1.600 en longueur et, en largeur, plus de 5oo, et cela suruncontinentquine laisse rien àdésirer par la bonté de ses terres et pour l'utilité qu'on en peut en tirer, tant pour lecommerceque pour la douceur de lavie...

«La communication desgrandes rivièreset desgrands lacs qui sont comme des mers traversant ces contrées rendent une si grande facilité à toutes les.découvertes dans le profond des terres, qu'on pourrait aller de là aux mers d'Occident, de l'Orient, du Septentrion et de là s'étendrepresque « jusquesau Midy ».

L'Occident et le Midi, c'est la Californie et la Louisiane ; encore une fois, c'est l'esquisse des États-Unis.

Mais Champlain rêvait que cette vaste domination coloniale fût une domination française.

S'il m'était possible de suivre dans toutes ses péripéties la vie singulière de cet homme qui unit toujours dans un très juste équilibre la penséeà l'action, je peux dire que je tracerais le portrait d'un exemplaire incomparable de l'espèce humaine. Avec moins d'autorité et de science, mais avec plus d'énergie et d'efficacité immédiate, il est le digne contemporainde l'illustre WalterRaleigh.

Champlain était, d'après un portrait, unhommecourt,assezgros, la figure à la fois rude et bonne, le nez fort, les yeux doux, la chevelure longue et sans apprêts, la moustache et la barbiche à la hollan daise avec, sur la fin, quelque chose de las et de résigné, qu'explique la dépense de forces physiques et morales qu'il dut faire pour lutter, pendant toute une vie, contre la nature et contre les hommes. Si je l'imagine dansmapensée, jelevoistelqu'il se peint lui-même, perdu dans la « sylve » immense, accompagné de quelques sauvages portant ses canots et de quelques compagnons qui ont juré de le suivre partout. Lui-même porte sa charge, metla mainàla pâte. Champlain et les siens marchent dans cette forêt vieille comme le monde, mais ravagée par les cyclones ; il faut escalader des fûts d'arbres, franchir des ruisseaux, des marais et des fleuves, contourner sans cesse des amas de branches et de racines.

Après avoir marché tout le jour, ils s'arrêtent chaque soir auprès d'un ruisseau ou d'un étang ; allument du feu pour sepréserver contre rintolérablepiqûre du moustique, tendentleursfiletsetveillent alternativement pour se préserver de la surprise des bêtes et deshommes.

Qui dirait que ce Robinson Crusoé est un fondateur d'Empire? ou plutôt, qui ne comprendrait que la vie est ainsi faite et que pendant des siècles, elle fut ainsi pour les milliers de vaillants qui persévérèrent et jetèrent les bases d'une des grandes civilisations planétaires. Combien de fois, comme Champlain, ont-ils traversé la mer

sur lescaravelles jaugeant à peineunecentaine de tonneaux? Combien de fois ont-ils bravé la mort, combien ont péri inconnus? A quel prix les familles se sont-elles implantées sur ce sol énergique et fécond, mais qui se défendait, si j'ose dire, avant de s'avouer vaincu par la volonté humaine.

Toutes ces vertus, Champlain en donne l'exemple, mais ce qui le caractérise toujours, c'est sa haute et puissante réflexion, ses vues décisives sur l'avenir; il comprend que toute colonie qui doit prospérer doit « se suffire à elle-même » et ne pas compter exclusivement sur la mère-patrie. Il sème, il plante, il bâtit, il nourrit ses bestiaux, construit des forts et les arme ; il se mêle aux affaires des sauvages ses voisins, cherche par tous les moyens à pénétrer parmi eux, à les comprendre, à les convaincre.

Surtout, il a une divination étonnante pour découvrir les lieux propices aux grands établissements; c'est ainsi qu'il fonde Québec, qu'il marque le lieu où s'élèvera Montréal, qu'il indique l'emplacement de Boston. Je n'aurais pas complété ce portrait si je n'avais rappelé quelle était la conduite de Champlain envers les indigènes du pays qu'il occupait au nom de la France. « Par sa complaisance envers eux, dit le père Charlevoix, il gagnait le cœur des sauvages. Ils l'ont vu vivre au milieux d'eux, vivre de leur vie, combattre avec eux. Ils l'ont considéré comme un père, l'ont pris comme un arbitre de leurs dirt"érends. Pour eux, Champlainétait l'image de la France, l'âme de la colonie, la colonie elle-même. »

A tous les points de vue, l'activité de Champlain n'est plus seulement celle d'un brave et habile explorateur, elle est véritablement celle d'un homme d'État, et c'est ainsi qu'il agit finalement lorsqu'il présente au cardinal de Richelieu (digne de le comprendre) le plan de la « Compagnie des Cent associés »; c'est ainsi qu'il agit encore lorsque, en 1 628, il défend Québec assiégé par les Anglais ; c'est ainsi, enfin, que par son heureuse ténacité, et ses habiles négociations, il rend à la France Québec et le Canada qui paraissaient perdus une première fois, et qu'il couronne son œuvre par le rétablissement, pour plusd'un siècle, d'une bellecolonieen plein élan et en plein essor, il mérite ainsi doublement le beau nom de « père de la patrie » .

En présence de tels services, il est permis de se demander. Messieurs, quel est le flambeau qui guide de tels hommes, quel est l'idéal vers où ils tendent.

Pour Ghamplain, la réponse est simple, comme son action ellemême. Tout d'abord, il est animé par un profond sentiment religieux, il veut conquérir des terres nouvelles à la foi du Christ. Ghamplain est une âme pieuse. Il accepte le devoir de catholicité et de propagande dans son expression la plus haute; il admet, comme tous ses contemporains, cette formule que dicte une foi ardente: l'unité du genre humain dans son devenir, comme il est un dans ses origines et dans sa loi morale.

Ghamplain agit aussi par un motif patriotique; il entend que son pays ne soit inférieur ni à l'Angleterre, ni à l'Espagne, ni au Portugal, ni à la Hollande, les grands peuples maritimes et coloniaux, dans l'exploration et la mise en valeur des terres nouvelles. Il agit pour développer le commerce national et international, confiant dans la richesse et la fertilité des pays qu'il parcourt. Il agit au nom de la science géographique, curieux de trouver les chemins nouveaux qui réuniront l'Asie à l'Europe par l'Amérique du Nord. Enfin, tranchons le mot, il agit pour la gloire, désireux délaisser un nom béni sur les lieux où il fonde des villes et dans sa mère-patrie.

Or, plus heureux que bien d'autres de ses contemporains et de ses rivaux, ces divers résultats, il les a obtenus. Gette noble vie réussit, en somme, dans toutes ses entreprises. Etaujourd'hui, après trois siècles, nous voici réunis, les fils de la terre qu'il colonisa et les fils de la mère-patrie, qu'il servit; nous voici tous réunis pour célébrer sa mémoire.

Les Etats de Vermont et de New-York élèvent ce monument porte-lumière à la gloire d'un des premiers Européens qui vit leurs territoires et qui devina leur future prospérité. Une délégation française est venue pour remercier les bâtisseurs de ce magnifique monument et pour sceller sur son socle, en signe de gratitude, une image de la France.

Gette œuvre d'un de nos plus grands sculpteurs, Rodin, est de dimension modeste, mais elle dit bien ce que nous avons voulu exprimer; elle témoignera, parmi vous, de la qualité du goût français; elle vous dépeindra la France telle que nous. Français, nous la concevons, telle que nous l'aimons. Voyez cette physionomie à la fois souriante et grave, ces traits délicats et purs, ces joues pleines indiquant la santé, ce regard droit marquant la résolution et la sincérité. 'Voyez le sourire indéfinissable qui fîeurit sur ce visage, exprimant

l'entrain et la joie de vivre; voyez le casque de cheveux auréolant cette noble figure, ce pli de l'épaule qui indique une armure : n'est-ce pas tout ce que l'on peut réunir de droit, de clair, de vif, de hardi, de mutin sur une physionomie humaine? Voilà ce que notre grand sculpteur a su traduire en ce langage incomparable qui est celui de l'art.

C'est la France telle qu'elle veut être et telle qu'elle est. La France des Croisades, la France de Jeanne d'Arc, de Louis XIV, de Napoléon, de la Révolution, la France des Richelieu et des Champlain; cette France ne peut pas oublier ceux qui ont travaillé et souffert pour elle, elle est fidèle à leur mission, elle garde leur souvenir et allant, les mains tendues, vers ceux qui se souviennent, elle répond aux amitiés et aux sourires qui vont vers elle, par un sourire et par une sincère amitié.

Or, ce sourire, cette amitié, elle les trouve toujours accueillants sur la terre américaine. Nous ne savons, nous Français, comment exprimer les sentiments qui nous animent en présence d'une si continuelle et si active sympathie.

Pour ne parler que des faits les plus récents, en 1910, une statue du grand Washington a été offerte à Versailles par l'Etat de Virginie ; en décembre, la capitulation de Yorktown par J.-P. Laurens a été solennellement inaugurée dans le Palais de Justice de Baltimore. En 191 1, des monuments commémoratifs ont été élevés à Savannahs, à Annapolis, à Mobile. Partout nous trouvons des preuves mémorables des sympathies américaines. Comment n'aurions-nous pas répondu?

Et c'est pourquoi, ces faits et tant d'autres analogues nous ayant été signalés par la vigilance de l'ambassadeur de France à Washington, le comité France-Amérique, encouragé par le Gouvernement français, a pris l'initiative d'une souscription pour apporter au phare de Champlain un souvenir de la gratitude française. La souscription compte au premier rang le Président de la République française, M. Fallières; M. le Président du Conseil des ministres, Raymond Poincaré; M. l'Ambassadeur de France à Washington, M. Jusserand, la plupart des ministres français et un grand nombre de nos compatriotes, tenant à exprimer leur reconnaissance et leur sympathie à la République américaine.

La délégation ici présente n'a pas de caractère officiel, mais

M. Jusserand raccompagnecommereprésentant du Gouvernement français et M. le comte de Chambrun y figure en qualité de représentant de M. le Président du Conseil. Les plus grandes institutions françaises y ont aussi leurs représentants : l'Institut de France, le Parlement, TArmée française, le Conseil d'État, l'Université, l'Industrie, le Commerce, la Presse; enfin les descendants de trois des familles qui ont manifesté dès l'origine leur sympathie à la cause franco-américaine.

L'amitié, c'est sur ce mot que je veux finir, car il exprime le caractère réel du sentiment qui anime le Comité France-Amérique et que sa délégation s'est efforcée de traduire en venant parmi vous. Amis de la grande démocratie américaine, nous lui disons : Acceptez cette amitié qui s'otfre à vous et, en échange, gardez-nous la vôtre. Nous n'avons rien de plus à vous offrir que cette image de ce que nous aimons le mieux au monde, la France; et nous ne vous demandons pas autre chose que de comprendre combien ce sentiment est vif, spontané, et sincère.

Puisque la démocratie américaine est à la tête des grandes civilisations humaines, puisqu'elle marche toujoursenavant,sansoublier cependant les liens qui l'attachent au passé, puisqu'elle a le cœur noble, l'âme généreuse; puisque, selon la parole de l'écrivain latin, rien d'humain ne lui est étranger, nous venons lui rappeler que ces sentiments sont aussi ceux qui animent la démocratie française; et de même que les deux pensées sont aujourd'hui dans le même monument, de même unies que les deux vocables sont rapprochés dans le nom de notre Comité France-Amérique, nous vous prions que le souvenir de cette cérémonie reste fixé dans vos cœurs. Nous vous confions l'image de notre belle France. Veillez sur elle comme sur un gage éternel de gratitude, de dévouement et d'amitié.

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Comtesse de ROCHAMBEAU

Planche 12

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