LA FETE DU COMITÉ FRANCE-AMÉRIQUE
M. Poincaré, président du Conseil, après avoir connu dans la journée les joies amères de la lutte parlementaire, a présidé, écrit M. André Tardieu dans le Temps, le 1 9 j uin 1 9 1 2, une fête plus sereine et plus féconde aussi, qui marquera une date utile dans l'histoire des relations de la France et du Nouveau-Monde.
Le Comité France- Amérique, auquel il apportait le témoignage du gouvernement, est une œuvre d'initiative privée qui sert l'intérêt public : le cas est assez rare pour qu'on le signale en un temps où l'intérêt particulier se ligue d'ordinaire contre l'intérêt général. Dans une circonstance récente, les pouvoirs publics se sont félicités de trouver en lui l'interprète actif et avisé des sentimentsqu'inspiraitàla France l'hommage rendu par l'Amériqueàrundesespremiersdécouvreurs: Samuel Champlain. Nous avons apprécié déjà la mission remplie avec tant de succès par M. Gabriel Hanotaux et ses collaborateurs. Cette mission a hier obtenu la consécration officielle qui lui était due.
Dans lediscours prononcé par M. lesénateurDandurand, donton sait quelle est au Canada la juste autorité, le brillant auditoire, réuni par le Comité France-Amérique, a retenu cette affirmation, surprenante pour beaucoup, que, dans dix ans, Montréal, dépassant Marseille, sera la seconde ville française du monde. Les « paysans abandonnés », dont parlait M. Dandurand, ont fait souche, et toute cette race française, fière des larges libertés que lui a reconnues lacouronne britannique, a le droit de nous demander, en plus de notre attachement qui lui est acquis, notre attention et notre concours. C'est le devoir de demain que de nous préparer à jouer un rôle où nos intérêts concordent avec nos sentiments.
M. MyronHerrick, ambassadeur des États-Unis, était venu témoignerque son pays, moins proche du nôtre que le Canada par la parenté, en est aussi près par le cœur. L'hospitalité américaine, qui surprend et charme les Français, chaque fois qu'ils passent l'Océan, n'est que l'écho d'un souvenir fidèle. Comme le disait si bien Mgr Ireland, « les
M. Régis GIGNOUX
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Etats-Unis n'ont rien oublié. C'est en apprenant l'histoirede son pays qu'un Américain apprend à aimer la France. Le passé n'a point cessé d'agir sur le présent. Le sentiment américain ne saurait se détacher de la France. Les immigrants, c'est vrai, arrivent nombreux sur notre sol. Mais il y a, dans l'air que nous respirons, un je ne sais quoi qui les assimile en moins d'une génération. Et les nouveaux venus sont comme les anciens. »
L'affluence sans précédent, par le nombre comme par la qualité, qui groupait hier, aux côtés du président du Conseil, les Américains amis de la France et les Français amisde l'Amérique — Amérique du Nord et Amérique du Sud — prouve que jamais plus qu'aujourd'hui, on n'a senti la nécessité de resserrercette solidarité. Allianceintellectuelle morale et économique, tel est, suivant la juste expression de M. Poincaré, l'état normal des rapports entre la France et leNouveau Monde. Commel'afort bien ditM. Louis Barthou, nous ignorons et nous voulons ignorer les querelles intérieures qui divisent nos amis d'outre-mer, et nous leur savons gré d'ignorer les nôtres. L'amitié comporte de telles discrétionset toussavent, au surplus, que dans tous les camps le culte de la patrie trouve l'unanimité. Ne cherchons pas davantage à établir le doit et l'avoir. M. le ministre du Chili a bien voulu nous assurer que nous sommes les créanciers : il nous plaît, en présence de ces manifestations, de nous tenir aussi pour débiteurs.
Depuis quelques années, des efforts féconds ont été tentés pour traduire en actes les sentiments. Mais il reste une longue route à parcourir, si l'on veut réparer les oublis et les négligences de la veille. Ceux qui croient aux impondérables ont eu hier l'impression qu'on était en marche. Le but est assez beau pour soutenir toutes les énergies.
Les tables étaient présidées par M. Raymond Poincaré, président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, et Mme Raymond Poincaré ; M. Louis Barthou, député, ancien ministre et le général Brugère, président de la Section des Etats- Unis du Comité France-Amérique, ancien vice-président du Conseil supérieur de la Guerre; Vamiral Fournier et M. Etienne, vice-président de la Chambre; M. PaulHervieu, de l'Académie française, et le sculpteur Rodin; M. Guillain, président de l Union des Industries métallurgiques et M. Lucien Villars, président du Conseil d'administration de la Banque de l' Union parisienne ; M. Boutroux, de l'Institut, vice-président de la Section des Etats-Unis du Comité France-Amérique et M. Alfred Croiset, de l'Institut, doyen de la Faculté des Lettres; le baron d'Estournelles de Constant, [sénateur, vice-président de la Section des Etats-
Unis du Comité France-Amérique, et M. Cormon, président de l'Académie des Beaux-Arts. De nombreuses dames avaient honoré de leur présence notre dîner, à la fin duquel M. le président du Conseil R. Poincaré, ministre des Affaires étrangères, apporta à la mission les félicitations des pouvoirs publics.
Je ne veux paslaisser se terminer ce charmant banquet sans acquitter envers le Comité France-Amérique une dette gouvernementale. (Sourires.)
Vous venez de donner une nouvelle preuve de ce que peut, pour le bien public, ce que vous appeliez tout à l'heure Tindividuel dans l'international, c'est-à-dire, laissez-moi le définir autrement : la libre initiative de citoyens lorsqu'elle est provoquée et soutenue par un homme de haute intelligence et de grand cœur comme notre éminent ami M. Gabriel Hanoxaux. {Vifs applaudissements.)
Dès que les États de New-York et de Vermont eurent entrepris d'ériger un monument commératif à propos du troisième centenaire de Champlain, notre ambassadeur à Washington, dont on faisait tout à l'heure un éloge si mérité, a, bien entendu, informé le ministère des Affaires étrangères de ce projet amical. Nous ne pouvions demeurer insensibles à cet hommage spontané que deux Etats de la grande République américaine se proposaient de rendre à l'un des plus illustres enfants de la vieille France.
Mais, vous l'avouerais-je, Messieurs, le ministère des Affaires étrangères, livréàlui-même, aurait été probablement fort embarrassé pour trouver une combinaison qui nous permît de nous associer dignement à cette commémoration. On tourna tout naturellement les yeux vers le Comité France-Amérique, qu'on savait toujours prêt à resserrer nos liensavec les nations du Nouveau Monde et qui, en effet, saisit avec empressement cette heureuse et nouvelle occasion de rapprochement et d'accord fraternel.
C'est ainsi. Messieurs, que fut ouverte, sous les auspices du Comité, cette fructueuse souscription, grâce à laquelle unchef-d'œuvrede notre génie national put être placé là-bas, sur les bords de ce lac Champlain dont Hanotaux faisait tout à Theure une description si pittoresque, et y perpétuer l'image de notre Patrie. (Applaudissements.)
C'est ainsi également que fut recrutéecette mission volontairequi est allée représenter aux États-Unis et au Canada — et y représenter avec quel éclat, vous le savez — l'esprit français, les lettres françaises.
Alix ÉTATS-UNIS
l'art français, Téloquence française, le courage français, bref toutes ces vertus éternelles de la race à laquelle appartenait Samuel Champlain. (Applaudissements.)
Le gouvernement, Messieurs, nepouvaitque suivre d'une pensée sympathique, et malheureusement lointaine, cette brillante délégation. Et c'est avec une reconnaissance émue et un peu envieuse que j'ai reçu les radiogrammes et les câblogrammes qui mesignalaient les étapes successivesdece voyage triomphal.
Maintenant, comme le disait Hanotaux,le rêve est terminé ; mais après le rêve, par bonheur, il reste la réalité, et la réalité, c'est une nouvelle œuvre d'union et de concorde, fécondée par le souvenir et consacrée par le culte commun des grands morts. {Vifs applaudissements.)
Je bois. Messieurs, à l'entente intellectuelle, morale et économique de la France et des nations américaines. (Vifs applaudissements.)