‹ La Mission Champlain aux États-Unis et au Canada, avril-mai 1912Chapitre 54 sur 66 · L'OEUVRE DE CHAMPLAIN, LES ÉTATS-UNIS ET LE CANADA · texte numérisé non relu

L'OEUVRE DE CHAMPLAIN, LES ÉTATS-UNIS ET LE CANADA

PAR E. Lamy

Champlain, en tout temps, mériterait tous les honneurs. Ils lui sont dus plus que jamais par une époque féconde surtout en hommes de parole : car il fut par excellence un homme d'action. Il le fut dans la plénitude et dans l'équilibre. Non seulement ce marin, sorti de Brouage, porta le drapeau de son roi Henri IV dans l'Amérique du Nord, mais il parcourut les immenses solitudes qu'une colonisation de trois siècles n'a pas encore achevé de peupler. Il expérimente la fertilité du Canada, il reconnaît une convenance entre les qualités naturelles de ces terres et les aptitudes agricoles de la race alors la plus nombreuse et la plus féconde de l'Europe. Après avoir appelé et établi autour de Québec les paysans de France, il descend vers le Sud,

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ouvre les voies de pénétration, marque la place des villes qui sont aujourd'hui des cités reines. Il s'avance jusqu'où les deux Océans, après s'être tant écartés pour ceindre l'Amérique du Nord, se rapprochent au point de ne plus laisser entre eux que l'espace d'un isthme. Il prédit l'ouverture du canal de Panama et son importance à une époque où manquaient tous les moyens pour commencer une telle entreprise. L'heure où, trois siècles après, les États-Unis achèvent l'œuvre, rajeunit comme un anniversaire le souvenir du voyant. Et le nommer ainsi n'est pas amoindrir sa gloire, mais la couronner. Caria plus admirable puissance de l'homme n'est pas de transformer les choses à portée de sa main, c'est de connaître par avance même les inaccessibles, et d'être admis à une collaboration temporaire avec la puissance suprême qui s'est réservé les secrets de l'avenir.

ChamplaincroyaittravaillerpourlaFrance. Surles terresparcourues, sans être cultivées, par des peuplades sauvages, il voyaitsa race établie : elle déborderait de proche en proche vers le sud, jusqu'aux limites de l'Amérique espagnole. L'événement lui donna d'abord raison : des glaces où s'aventuraient nos trappeurs, jusqu'aux régions de la Louisiane, jusqu'aux approches du canal prévu par son génie, ont régné notre langue et notre drapeau. Mais, après avoir cent cinquante ans porté ce colossal dessein, la France n'eut plus la force de le soutenir. Le Canada nous fut enlevé par l'Angleterre, et les États-Unis s'étendirent sur le reste. L'événement fut pour nous une perte sans compensation, mais un avantage pour les autres et pour le monde. L'Amérique fut séparée de nos destinées à la veille du jour où elles devenaient tumultueuses et stériles. Au Canada, l'œuvre essentielle était la mise en valeur de la terre par le travail d'une race féconde. Liés à notre sort durant la Révolution et l'Empire, les Canadiens auraient connu les fureurs politiques, puis les guerres continuelles qui nous ont affaiblis. Elles auraient, chezeux comme chez nous, fait leurs rouges moissons et arrêté le travail. Mais, tandis que l'Europe était un champ de bataille, les Canadiens ont pu, dans la paix, accomplir leur double mission: peupler le sol etl'ouvrir. De même au sud, le sol aussi étendu que le Canada, aussi solitaire, aussi plein de richesses futures, ne pouvait, sans dommage pour l'avenir, demeurer une dépendance d'un seul État, devenir l'excroissance démesurée d'un corps minuscule, êtrelaisséen jachère parles calculs ou les inat-

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tentions de la politique européenne. Il fallait un peuple autonome, tout entier à sa propre besogne, étranger aux querelles du vieux monde, pour suffire à l'énorme tâche. Elle fut accomplie parce que toutes les races s'unirent pour verser sur ce continent le surplus de leurs énergies. Lesémigrantsque le culte de leur liberté religieuse, la pauvreté, l'ambition de conquérir vite la fortune, l'attrait vers les hasards inconnus et le courage contre les épreuves certaines poussaient hors de leurs pays, étaient une aristocratie de vigueurs recrutée de toutes parts. Un goût inlassable de l'action, une confiance invincible en soi-même unirent ces arrivants en une société commune, devinrent leur caractère national et de tant de races firent l'Américain.

Champlain semble donc n'avoir pas travaillé pour nous. Même s'il eûtconnul'avenir, il eût poursuivi son œuvre. Son amourde la France ignorait l'égoïsme. Les mains qui sèment ne sont pas toujours celles qui récoltent : il était un semeur, laissant à Dieu le soin d'attribuer lamoisson. Ilavaitétéconduitau Canada par l'espoirdedécouvrirau nord un passage vers la Chine ; le chercher dans la mer qui n'appartient à personne, c'était le chercher pour tous les navigateurs. A une époque où, séduits par l'exemple de l'Espagne, les peuples tenaient pour les colonies enviables celles dont la fertilité naturelle épargnait à l'homme tout labeur sauf la fatigue de récolter, et surtout celles où les filons de métaux précieux offreni la richesse sous une forme plus prête et plus précieuse encore, il préféra, sans chercher de mines, une coloniedont le climat était rude et la terre bonne. Quand il refusait sa confiance aux gains de paresse et de hasard pour la donner aux gains lents, mais sûrs, d'un labeur obstiné, ce n'est pas seulement aux Français qu'il donnait une leçon, mais à tous. Et plus désintéressée encore était la maîtresse pensée qui le porta et le retint en Amérique. Il venait découvrir plus que des mers, il venait cultiver mieux que du sol, il venait découvrir et cultiver des âmes. Attiré par la misère morale des sauvages, il croyait que les élever à la civilisation était les convertir à l'Evangile. Certain que l'essentiel de la vie est de recevoir et de répandre la vérité sur la nature et le destin de l'homme, il tenait l'apostolat pour la plus haute des vocations. Cet explorateur fut avant tout un missionnaire; sans en avoir l'habit, il en eut le zèle. Seul ce zèle renouvelait un courage que le temps ni les obstacles n'épuisèrent, car ce

chrétien voulait plaire à Dieu et croyait que le plus sûr moyen d'être agréable à Dieu est d'être fraternel aux plus délaissées des créatures. Champlain ne fut donc pas seulement un grand Français. Il fut un des rares ouvriers dont le travail a été utile à plusieurs peuples, un des ouvriers plus rares encore dont la gloire n'ait été onéreuse à personne. Ceux-là surtout la méritent qui ne servent pas une seule race, mais le genre humain. Ceux-là seuls n'ont à craindre ni les revanches des intérêts, ni le déclin de la fortune. Et, parmi eux, les plus dignes de mémoire sont ceux qui travaillent à rendre les hommes meilleurs. Faut-il achever ma pensée? Par son désintéressement plus encore que par ses ambitions pour la France, Champlain fut un grand Français.

C'est le sort, d'autres diraient le malheur, il faut dire le privilège, delà France, de travailler pour les autres. Il ya en nous une force qui dépasse nos frontières et nous pousse, pionniers des voies mondiales. Cette force nous sollicite en faveur des intérêts généraux qui unissent les peuples et parfois d'un idéal plus noble et plus impératif que l'intérêt. Celui-ci est un excitateur puissant de l'activité humaine, mais si chaque peuple et chaque individu ne vivait que pour sonavantage, la terre serait le théâtre de luttes atroces, perpétuelles, et l'égoïsme ferait peser sur le monde une irrespirable bassesse. Il faut que parfoisla vie monte au-dessus de cette nuée malsaine, qu'à l'âpreté du moi s'oppose la conscience de l'avantage commun, que l'homme s'anoblisse en s'oubliant. Un peuple, plus que les autres, a reçu le dépôt de ces générosités et le don de les rendre contagieuses. La France a pour fonction de restituer l'oxygène à l'atmosphère. Elle excelle à rappeler aux idolâtres de l'utile l'utilité du beau, la beauté du devoir et, pour porter au loin l'idéal, sa langue a des ailes.

Sila race, chargée de cette mission, ne s'écartait jamais des voies qu'elle ouvre, si elle associait sans défaillance ses initiatives d'intérêt universel au soin légitime de sa propre fortune, elle serait trop parfaite. Les peuples la jalouseraient trop pour la suivre, et peut-être aurait-elle d'autant moins d'autorité qu'elle aurait plus de génie. Hélas! dans ses élans, si elle met sa vigueur, elle met aussi sa légèreté; elle a plus d'inspirations que de suite dans les idées; sur les routes qu'elle trace, elle se laisse devancer par d'autres qui

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ne les auraient pas trouvées sans elle, et il arrive qu'ils les lui ferment. Elle semble parfois la dupe des services qu'elle rend. Mais ce quiestmalheureuxpour sa fortune est heureux pour soninfiuence. Notre inhabileté à mettre à profit pour nous-mêmes nos dons naturels dispose mieux le monde à admettre qu'ils soient utilisables pour lui et que son sens pratique à notre contact trouve son compte. La France est un peu comme ces inventeurs à qui l'on pardonne parce que leur intelligence ne fait pas fortune et qu'elle enrichit les autres. Là n'est pas la moindre cause de l'indulgence qu'obtiennent nos imperfections et de l'intérêt qu'excite notre intelligence chez les plus diflférents de nous.

Les États-Unis ne nous ressemblent guère. Ils ont le génie des intérêts matériels. Des observateurs inattentifs n'admirent en cette société que la plus puissante des machines, la jugent inapte à produire l'idéal et à estimer quelque chose ce qui ne rapporte rien. Pourtant, cette patrie de l'utile tient pour utiles ces êtres ailés qui, selon le mot de l'Évangile, ne tissent ni ne filent, mais sont vêtus magnifiquement d'idées. A Washington, dans ce Capitole élevé aux gloires nationales de l'Amérique, se dressent les statues de religieux français qui ne furent rien, sinon les apôtres des solitudes, et vécurent pour apporter à la sauvagerie des peuplades indiennes la morale la plus étrangère à l'esprit de gain. Eux-mêmes, les membres de la délégation, dans l'accueil qui partout leur fit fête, n'ont pas trouvé seulement de la splendeur, mais de la cordialité. Ils se sentaient accrédités auprès de l'intellect américain par cette puissance d'agir sans calcul et de se donner sans mesure qui fut le don de notre race. Ils ont compris ce que la générosité désintéressée des pères valait aux fils d'égards et d'estime.

Estime, sympathie, que pèse cela, dira-t-on, dans les balances de l'histoire? Le plus réaliste des politiques modernes, le même qui, dans ces balances, jeta les plus lourds « dés de fer », a proclamé luimême la puissance des impondérables. Certes, elle ne dispense pas de tenir la poudre sèche et l'épée aiguisée. Mais quand ces impondérables sont une tradition de services rendus au monde par des hommes comme Champlain, cette tradition est, pour les peuples d'où sont nés ces hommes, une force, une sauvegarde. Pour honorer la gloire française de Champlain, l'Amérique a su trouver un admirable

M. Maurice MURET

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symbole. Sur les bords du lac découvert par lui, elle pouvait donner le nom du grand homme aux terres fertiles d'une province, à l'une des villes où se forme la richesse, aux navires qui, en la transportant, la multiplient. L'Amérique sur une grève de sable, assemble des morceaux de granit. Avec la stérilité du sable et de la roche, elle bâtit un phare, ce que la langue anglaise appelle d'un beau nom, une demeure de lumière. La lumière immobile guide ceux qui se meuvent, improductive, défend contre les écueils la richesse, et veille d'autant mieux sur la terre qu'elle monte plus haut dans le ciel.

Quand les Français, compagnons de M. Hanotaux, eurent, en mai dernier, scellé un buste de la France à la base du phare qui s'élève sur les bords du lac Champlain, ils se trouvaient à la frontière du Canada.

Leur voyage ne pouvait se terminer à la place qui, sur les routes de Champlain, fut seulement une halte. Pèlerins du souvenir, il leur fallait pousser jusqu'au sanctuaire. Le sanctuaire est Québec. Ailleurs, Champlain passait; làil s'établit commeen lapremière et la préférée de ses découvertes. De cette cité, il n'a pas seulement choisi le nom et prévu l'importance, illui a donnéle meilleur de sa vie, ses dernières pensées, sa tombe. Ils sont donc entrés au Canada par Montréal, ville toujours nouvelle en sa croissance continue, et ils ont fini par Québec, ville où se garde intact le trésordes commencements.

Cette dernière partie du voyage fut la plus belle. Aux Etats-Unis, l'accueil n'avait pas cessé de réunir la bienveillance et la splendeur. Visiteurs etvisités s'étaient redit la communion de leurs sentiments. Mais ces hommages de deux races à un homme qui appartenait à l'une d'elles étaient unanimes sans être semblables. Les différences de l'intellect américain et de l'intellect français transparaissaient dans le rapprochement et se disaient leur entente en deux langues. C'était assez pour rompre l'intimité qui était dans leur bon vouloir et empêcher que les pensées se pénétrassent : telle l'épaisseur d'une glace, si limpide soit-elle, entre ceux qui se sentent à la fois tout proches et séparés. Les Etats-Unis s'étaient ouvertsà nouscommelaplushospitalière des demeures à des étrangers. Au Canada, il nous semblait

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entrer dans notre propre maison. Sa parure avait moins d'éclat, sans avoir moinsde beauté; ses ors plus ternisétaient plus selonnotre goût. Nous y trouvions nos habitudes, notre caractère, notre langue, notre race. Surtout, nous comprenions l'étendue de l'œuvre accomplie par Champlain. Nous étions venus saluer la gloire trois fois centenaire d'un mort, et à notre admiration s'imposait la grandeur vivante d'un peuple.

La première forme de sa puissance est sa fécondité. Les 60.000 Français que nous abandonnions avec le Canada, il y a un siècle et demi, ont aujourd'hui pour lignée trois millions d'hommes. Cette fécondité à son tour fut la cause première des explorations qui révélèrent à ces hommes leur domaine. Les terres défrichées d'abord autour de Québec ne suffi saientplusàladescendance de nos colons. La nécessité de vivre poussales nouveaux venus toujours plus loin, vers l'ouest et le nord. Les régions qu'eux-mêmes croyaient « des arpents de neige » se trouvèrent être des plaines d'humus. La fertilité découverte par eux attira des émigrants. Ceux qui veulent changer de patrie affluent chaque année, par centaines de mille, au Canada, comme au siècle dernier, ils convergeaient vers les Etats-Unis, et déjà le Dominion dépasse sept millions d'habitants.

Ce peuple ne sait pas seulement croître. Ses premiers colons étaient formés aux saines habitudes qui, alors, régnaient en France partout, sauf à la cour. Ils les ont transmises à leurs fils, les émigrants d'autres races les ont trouvées établies et en ont reçu l'influence. La famille, par toutes ses disciplines, forme et garde tous ses membres. La solidité du lien conjugal défie le divorce. La décence d'habitudes qui enferme les époux dans la captivité volontaire et douce de la vie comnlune réprouve, comme une faiblesse humiliante, les écarts de conduiteet,commeuneraretéscandaleuse, la désuniondes ménages. Une tendresse calme et profonde forme entre le père, la mère et les enfants de tout âge un indissoluble groupe où l'indépendance de chacun se concilie avec la solidarité de tous.

Cet ordre de la vie privée prépare l'ordre de la vie publique. Nul peuple ne possèdeune liberté plus efficace, plusétendueet plus réglée. Il a dû et il a su combattre pour elle tant que l'Angleterre la lui marchandait. Depuis, il respecte dans le gouvernement l'exercice de sa propre volonté. Les partis se disputent le pouvoir sans l'amoindrir.

Là, comme ailleurs, ils ont leurs passions intéressées et leurs audaces corruptrices, mais, là, ces maux trouvent leurlimite dans lalimitedes services que ce peuple attend de l'Etat. Pourvoir aux intérêts que l'initiative privée ne saurait assurer, voilà toute la tâche dévolue à la puissance publique. C'est par le plein exercice de sa volonté et de son action personnelles que chacun dirige sa vie et la rend meilleure. C'est à ses propres mains qu'il confie les plus essentielles de ses ambitions. Les Canadiens sont les moins disposés des hommes à souhaiter quele gouvernement, pour les dispenser de Feliort, entreprenne sur leur indépendance.

Ces traditions ont seules la parole dans ce pays. La presse politique mène ardemment les campagnes, mais le principe d'autorité n'est jamais atteint par les coups portés aux hommes publics, le prestige du pouvoir plane hors de portée, au-dessus des batailles, et redescend tout entier sur les vainqueurs. Les journaux sont remplis de faits et à peu près vides de théories : on y cherche ce qu'on veut savoir et non ce ce qu'on doit penser. Cette curiosité pratique n'a pas la concupiscence du fruit défendu : l'étalage de la laideur morale dégoi^iterait les lecteurs au lieu de les attirer et la crainte de leur déplaire est la censure la plus efficace des feuilles publiques. Le théâtre ne trouverait pas plus de succès dans les indécences de scènes et de gestes ; on l'aime mieux insignifiant que scandaleux. Pas davantage les livres ne salissent la mémoire du Canadien par des impudeurs et des dépravations qu'il rougirait de transporter dans sa vie. Les mœurs ne se laissent pas déformer par la littérature; ce sont elles qui la contiennent.

Le libertinage de l'esprit et des actes est contagieux, surtout pour les oisifs en peine de combler, fût-ce avec de la boue, le vide de leur existence. L'imagination des Canadiens se laisse d'autant moins tenter par les mirages du mal qu'elle est remplie par une réalité saine, féconde, et que cette réalité tend sans cesse les efforts de tous vers l'action. Le Canada, par l'étendue, égale l'Europe ; il la surpasse, semble-t-il, par la variété des richesses minières qu'il cache dans les profondeurs de son sous-sol ; il étale sous le ciel la fécondité d'une plaine sans fin et qui, depuis le commencement du monde, attend le semeur. Avant que le vingtième siècle s'achève, la population du Canada, si l'elfort actuel de peuplement continue, dépassera cent

millions d'hommes, et sa terre, incomparable multiplicatrice de grains, produira assez de blé pour sauver des famines l'univers. Remplir d'hommes les solitudes d'un continent, et abaisser, par un bienfait définitif, pour les pauvres de toutes races, le prix du pain quotidien, voilà la destinée glorieuse, libératrice, que la nature oftre aux Canadiens, le devoir qui emplit de clarté leur horizon et de constance leur courage. Tous apportent à la terre les uns leurs bras, les autres leurscapitaux,lesautresleurscience,lesautresleur témérité; ceux-ci la défoncent pour des moissons immédiates, ceux-là tentent de discerner les places privilégiées où sa valeur doit croître, achètent et vendent ses chances d'avenir. Colons, industriels, banquiers, spéculateurs sont les ouvriers différents d'une même œuvre : elle s'édifie par la patience et l'audace, le travail et le jeu. Cet effort multiforttie que l'immensitéde la tâche excite au lieu de le ralentir, cette confiance joyeuse que l'obstacle n'abat jamais et qui s'élève avec lui, sûre de le dominer, donnent un air de vaillance et de fête à la vocation du peuple canadien.

Dansce peuple, lesCanadiens françaissecroientdes devoirsetdes droits particuliers. Eux qui ont deux fois découvert ce pays, d'abord en y pénétrant, puis en devinant peu à peu sa richesse, eux qui l'ont deux fois peuplé, d'abord par la fécondité de leurs foyers, puis par l'appel fait aux immigrants des autres races, ont cessé d'être les plus nombreux. Les Américains, joints aux Anglais, forment la majorité des colons ; cette majorité affirme son autonomie en ne parlant pas le français ; elle domine par ses capitaux ; et le gouvernement britannique, malgré l'habile équilibre de ses égards, nesauraitrefuserlapréférence de ses sympathies aux représentants de la race, de la langue, de l'intellect et de l'or anglais.

En maints pays on se demanderait ce qui reste à une cause si elle n'apourelle nila multitude, ni la richesse, ni le pouvoir. Il lui reste à les conquérir, pensent lesCanadiens français. L'avenir, en eflfet, leur prépare des revanches aux épreuves du présent. Si les naissances ne suffisent plus à équilibrer, au profit de leur race, l'avantage que les immigrations apportent à la race anglo-saxonne, les familles des Canadiens français n'ont pas cessé d'être les plus fécondes. Il n'y a pas de motifs pour que cette fécondité diminue, et il y a des motifs pour quel'immigration décroisse. Elleesf attirée par le vide ; à mesure quelesplaines désertes se peupleront, elle se ralentira, et l'on a droit

deprévoir le jouroù le croît delà race la plus prolifique rendra à celleci la primauté du nombre. Celle de la richesse n'est pas plus immuable. Les Anglo-Saxons possèdent l'art d'attirer les grosses sommes aux vastes entreprises, mais il y a dans cet art une impuissance : ils ne savent ni voir petit, ni vivre avec peu, ni commencer avec rien. Au Canada, ils exploitent les industries les plus lucratives et les contrées les plus fertiles; mais ils ne sont les hommes ni des affaires ni des régions ingrates. Ils ne les disputent pas aux Canadiens français, qui, assez modestes pour ne mépriser aucun profit, assez ingénieux pour tirer parti de tout, moins ménagers de leurs peines et plus économes de leurs gains, demeurent et prospèrentoùles Anglo-Saxons végètent et abandonnent. Or, si la terre, est aujourd'hui là, impatiente de répandredesrichessesencoreinexplorées,s'ilsufiîtderouvrirpourqu'elles jaillissent en moissons, elle se lassera peu à peu d'être prodigue: il faudra de plus en plus lui donner pour qu'elle rende. C'est dire que, peu à peu et de plus en plus, les Anglo-Saxons céderont la place aux véritables cultivateurs, aux Canadiens français. Ceux-ci, par lenombre, roccupationdusol,la richesse terrienne, auront alors reconquis l'influence politique. Tel est le changement qu'ils prévoient. Educateurs d'hier, héritiersdedemain, ils ne se résignent pas à n'être qu'une minorité où ils ont droit d'aînesse et charge d'avenir. Ils croient toujours utiles la collaboration et l'hégémonie de leurs dons toujours vivants. Ils veulent garder leur part directrice dans les destinées communes, faire rayonner demain comme hier la lumière de Québec et de Montréal jusque dans les profondeurs de l'Ouest. La même étonnante, admirable confiance qui, en face de l'immensité inculte, unit les Canadiens de touteorigine et possède d'avance le continent où leur petitnombreestcomme perdu, lamême calme et héroïqueespérance soutient les Canadiens français en face de la majorité étrangère où eux aussi semblent se perdre, et leur interdit d'abandonner à l'enlisement anglais la langue, le génie, la primauté de leur race.

Si peu nombreuxet si agissants, si menacés et si sûrs d'eux-mêmes, ils rappellentbien ces Normands dont ilssontlesfilsetqui, sortiseux ausside France, allèrent, avec leur courage pourescorte, chercher en Europe des établissements, et finirent en rois les routes commencées enaventuriers. Si l'on mesure quelle minuscule place tousces royaumes tiendraient dans le domaine où les Français canadiens prétendent

rester les premiers, on constate que jamais notre race n'a fourni une plus magnifique preuve de ses ambitions conquérantes. Puisse-t-elle défendre son hégémonie sur un continent qui deviendra le grenier du genre humain, et, doublement féconde, donner en même temps que du blé, des idées aux hommes qui ne vivent pas seulement de pain.

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