L'AMÉRIQUE DU NORD ET LA FRANCE
Entre les deux continents les résonances se multiplient et se prolongent; les obstacles s'aplanissent en même temps; un progrès sensible se fait sentirdanslacopénétration réciproque delà France et de TAmérique du Nord; il était préparé par des causesanciennes, actives et durables.
Il y a, d'abord, de très hauts souvenirs historiques communs. Remontant à la découverte du nouveau continent et aux origines de la plupart descolonisations américaines, ils s'étaient atténués et comme effacésàlasuitedesdéfaites françaises, laissant la place à l'hégémonie britannique. Maintenant, ils se ravivent comme un pastel fané qui reprend ses couleurs.
Les communications se multiplient. Aux héros américains en France, aux héros français en Amérique, on élève des statues qui manifestent la survivance de ces sentiments traditionnels. Reconnaissons que, dans cette course au souvenir, nous sommes dépassés, comme en beaucoup d'autres choses, par l'Amérique. Aux États- Unis, le nom de La Fayette est, pour ainsi dire, constitutionnel ; ce n'est pas sans une réelle émotion quele visiteur français voit, dans la salle de la Chambre des représentants, de chaque côté de la tribune présidentielle, deux portraits, pareils en grandeur et en importance, veillant sur les délibérations de l'assemblée, celui de Washington et celui de La Fayette.
Des monuments analogues sont conservés pieusement partout, auxÉtats-Unis:onserefuseàoublier, là-bas, quedeuxdesétoiles qui forment la constellation américaine sont françaises — le « Maine », la « Louisiane », dont le nom est celui d'une de nos provinces et d'un de nos rois, — que nombre de villes ont des origines françaises, que du sang et du ciment français sont partout à la base du magnifique
édifice de l'Union.
Champlain,quiétaitdéjàgrand,granditencoreaprèstroissiècles;
il est appelé, au Canada, « le père de la patrie ; » les États-Unis le con-
sidèrentcomme l'initiateurqui marqua les premiers pas sur le sable,
— OU sur la neige. Il eut, en etlet, la divination de tout ce que Favenir devait réaliser, non seulement dans la région où il fondait un Empire, mais au delà des espaces et du temps, sur le continent septentrional tout entier.
Le premier, il a parcouru le continent septentrional américain depuis la baie d'Hudson jusqu'aux lieux où devaient s'élever Boston et New-York ; il fit une pointe àl'intérieur jusqu'àla ligne des Grands Lacs et comprit l'avenir du xMississipi comme artère centrale d'une vaste domination. Dans sa jeunesse, il avait parcouru le Mexique et l'isthme de Panama,pronostiquantlepercement du canal qui devait mettre en communication les deux Océans ; pareil à ces hommes qui trouvent les sources, il lisait, selon la disposition des lieux, la fondation et la prospérité des futures métropoles ; il traça le dessin de la domination qui devait être celle des Etats-Unis, et qu'il espérait française; il fonda Québec et désigna l'emplacement de Montréal; il débarbouilla les esprits du préjugé de l'or et enseigna que toute colonie, dansl'Amérique septentrionale, devait s'appuyeravant tout surle travail de la terre et se suffire à elle-même; il eut le très rare bon sens de voir toujours les choses, non seulement comme elles étaient, mais comme elles devaient être dans le présent et dans l'avenir.
Cet homme, d'une imagination si puissante, était un piéton infatigable, arpentant le terrain avec la même lenteur et les mêmes précautions minutieuses que s'il n'avait pas eu un monde à ouvrir et un empire à fonder. Après avoir établi la ville de Québec au milieu des sauvages, il dut la défendre contre les Anglais; il la perdit aprèsun long siège et il la recouvra après une pénible négociation dont il fut l'âme et où il conduisit la volonté et la main de Richelieu.
Champlain fut tel ; et ceux qui ont lu son histoire dans le livre charmant et naïf où il la raconta et la dessina, tout à la fois, savent qu'il y avait autour de lui beaucoup d'hommes pareils à lui; il n'est pas exceptionnel en son temps. Ces générations ont répandu, dans le monde, le bon renom de la France; il ne s'effacera pas en Amérique, tant que leurs œuvres resteront, et, comme elles sont confiées au sang des races, elles sontimpérissables.
Le discrédit dont souffrirent les œuvres françaises en Amérique duNordest frappant, quand il s'agit de la part qui revient aux philosophes français du xvni"^ siècle dans les origines de la Constitution américaine. Il suffit de lire l'acte lui-même, il suffit de parcourir la
Fédéraliste et les écrits laissés par les auteurs de la Constitution, pour constater, selon la remarque deM. Esmein, que « Montesquieu était leur oracle », non pas seulement comme on l'a dit, en tant que disciple de la Constitution anglaise, maiscom me génial et pénétrant enquêteur de r « esprit des lois ». Quand ils lui empruntentdcs raisonnements etdes exemples sur Forganisation des fédérations, sur l'origine de la souveraineté populaire, surlaséparationdestroispouvoirs, c'estbien de son autorité philosophique et théorique qu'ils recherchent et acceptent les leçons.
Jean-Jacques Rousseau, Mably,Delorme, Raynalctaientctudiés, par eux, avec une même attention et, s'il s'agit du premier, ilsétaient comme le siècle tout entier, sous l'impression de son génie. L'idée du « contrat social» réjouissait l'àraedecesft insurgens » qui venaient de romprelecontrattraditionnel les liant à la royauté britannique. L'une des premières constitutions particulières d'Etat, celle de la Virginie, promulguéele 12 juin i772(etron sait quelle influence eutl'Etatde la Virginie sur les destinées de la future fédération), commence par une déclaration des Droits de l'homme qui n'est rien autre chose que l'application desthéories du Contrat social.
Cen'est pasle lieude pousserunedémonstrationquidemanderait une étude plus détaillée : il suffit de rappeler un fait précis, à savoir, qu'en 1776, au moment où la France se décidait à intervenir dans la querelle et apportait ainsi, auxcolonies révoltées, unconcoursmoral non moins appréciable que l'appui militaire et pécuniaire, Paris, — le Paris des fils de Jean-Jacques, gros lui-même d'une Révolution, ne rêvait que de la Constitution américaine : « Toutes les têtes étaient exaltées, écrit M""' Campan; il n'y avait point de cercle où l'on n'applaudît avec transport à l'appui que le gouvernement français apportait à la cause de l'indépendance américaine. La constitution projetée pour cette nation se rédigeait à Paris, tandis que la liberté, l'égalité, les droits de l'homme faisaient le sujet desdélibérationsdes Condorcet, des Bailly, des Mirabeau, etc.
Certes, d'autres influences se sont exercées : ni la Hollande, ni l'Allemagne, ni la Suisse n'ont été tout à fait absentes de l'esprit des hommes qui fondaient, en pleine maturité et conscience, une république démocratique et fédérative; encore moins saurait-on nier l'empreinte britannique: elle est partout; mais, dédire qu'elle ait été prédominante dans la constitution elle-même, c'est un singulier abus
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des mots. On pourrait affirmer, au contraire, qu'il y eut, chezles rédacteursde l'acteconstitutionnel, un dessein bienarrêté de prendre le contre-pied du système anglais : au lieu d'une royauté, ils fondent une république ; rejetant le principe héréditaire, ils soumettent tout le système constitutionnel à l'élection ; au lieu d'un régime parlementaire, ils affranchissent autant que possible le chef du pouvoir exécutif de l'autorité du Parlement; pas de ministres responsables, pas de cabinet; une fédération de parlements locaux rognant les ongles au Parlement fédéral.
Ces grands propriétaires, ces maîtres d'esclaves, ces hommes considérables qui sont à la tête du mouvement, ne songentnullement àcréerdescasteset à consolider des privilèges; ilsentrent, à pleines voiles, dans le principe, presque uniquement théorique alors, de l'égalité. Non, ce n'est pas ici une vieille civilisation qui seprolonge, c'est une nouvelle civilisation qui se crée !
Précisément à l'heure où le peuple des États-Unis, en pleine possession de lui-même, commence à remplir son vaste territoire, au moment où il se met à déborder sur le dehors, au moment où le percement de l'isthme de Panama va faire, de lui, l'arbitre des deux Océans, au moment où, autour de lui, toutes les républiques latines et le Dominion voisin du Canada évoluent vers un avenir qui paraît devoirêtretrès rapide et très brillant, il est particulièrement opportun de rechercher ce que l'esprit américain offre d'original au vieux monde et ce qu'il peut, d'autre part, emprunter encore à celui-ci. On ne s'étonnera pas, si, dans cet examen, nous avons surtout en vue les relations de l'Amérique du Nord et de la France.
La France a beaucoup à apprendre de l'Amérique. On parle de faire venir les étudiants américains en France : nos jeunes gens gagneraientàpasserl'Océan et àséjourner quelques moisou quelques années en Amérique. Jenedemandepasrimpossible;jesais combien la vie est pressée, combien les longs sacrifices qu'exigent l'éducation des enfants accablent nos modestes fortunes : je ne crois pas qu'un futur notaire, un futur avocat, mêmeun futur médecin praticien, aient beaucoup à gagner dans des études poursuivies à l'étranger, mais, pour ceux quiont quelque loisir, et qui, moins traqués parle besoin immédiat, cherchent, surtout, à devenir des hommes, un séjour en Amérique serait la plus tonifiante des cures d'air. Les exemples, la connaissance de certains usages et de certains tours d'esprit, une
façon nouvelle d'envisager l'existence, cela, comme on dit, vaut le voyage. Ces voyageurs, s'ils se multiplient, rapporteraient aux sédentaires quelque chose de l'atmosphère d'outre-Atlantique, dans notre pays un peu renfermé et qui aurait tant d'avantages à ouvrir si largement les fenêtres.
Le bénéfice de cette « ventilation », il est facile de l'indiquer : d'abord, se dépouiller du « préjuge européen », secouer la veulerie béate qui amollit les nerfs de notre jeune bourgeoisie, devenir, par le simple fait du déplacement, des observateurset deshommes d'action. L'indifférentisme résulte du trantran d'une existence sans surprise, toute réglée et prévue d'avance : du jour où l'œil vif de nos éphèbes aurait découvert des raisons d'agir réelles et immédiates, observé des exemples convaincants, ils ne seraient pas les derniers à l'œuvre et à la peine.
Je voudrais que nos jeunes filles pussent faire le même voyage et les mêmes séjours : des institutions de toute sécurité et repos pour la santé morale et physique abondent aux Etats-Unis et au Canada, et j'ose dire, qu'aux États-Unis notamment, l'entraînement intellectuel de la jeune fille est infiniment supérieur à tout ce que nous pouvons supposer en France, en Belgique, en Angleterre. La volonté « d'être soi » est non moins affirmée dans un sexe que dans l'autre; les méthodes d'éducation de la femme ont un caractère très original et très pratique. La femme américaine est, peut-être, le produit le plus remarquable de la transplantation des vieilles races sur le jeune continent. Un jeune femme du monde française, ayant reçu une légère teinture de l'exotisme américain, ne perdrait rien de son charme et gagnerait en saveur, en richesse intellectuelle et en possession de soi-même.
C"est cette qualité, leselfcotitrol, qui serait pour les jeunes Françaises, et pour tous les Français en général, le principal bénéfice d'un contact plus étroit avec l'Amérique du Nord : la surveillance du « moi «estl'objet constant des soinséducatifs, soit dans la famille, soit dans les écoles. Habituer les gens à réfléchir sur les conséquences de leurs actes, n'est-ce pas les adapteràla vie ?
Une anecdote donnera l'idée de la vigilance des parents et de la tendance naturelle des enfants à ce sujet : en visite à New-York chez des amis, je trouvai la mère dans une inquiétude mortelle. Ayant à s'absenter pour l'heure du déjeuner, elle avait envoyé son fils, un
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bambin de neuf ans, prendre son déjeuner dans sa propre famille, à quelques pas de la maison. Elle rentrechez elleà la fin de l'après-midi, au moment où l'enfant est d'habitude revenu de ses classes. Il n'est pas là. Elle téléphone. L'enfant est parti après le repas; on ne sait rien de plus. La pension est fermée, pas de nouvelles à obtenir de ce côté. L'enfant n'arrive pas, l'inquiétude s'accroît, on envoie les domestiques. Tout à la lin de l'après-midi, l'enfant se présente tranquillement. On le questionne. Que s'est-il passé ? — La chose la plus simple du monde. En sortant de l'école, supposant que la maman ne serait pas encore rentrée, il est allé jouer chez un ami. La mère gronde. L'enfant ne dit mot, ne pleure pas, ne boude pas. Enfin, il se retourne vers sa mère et lui dit : « A l'avenir, pour ne pas vous faire de la peine, j'aurai un meilleur contrôle sur moi-même. Mais vous aussi, vous êtes avertie et vous ne vous donnerez pas tant d'émotion. »
Il ne faut pas croire que ces gens réfléchis soient nécessairement des gens graves et tristes : il y a, au contraire, dans le caractère américain, une gaieté, une belle humeur qui tiennent certainement à l'habitude constante de l'entrain et de l'action : le chagrin et l'ennui sont fils delà paresse .
Et, dans ce sens encore, combien n'avons-nous pas à imiter des Américains ? Qu'elles sont vides, nos existences bourgeoises ! L'esprit d'initiative, l'esprit d'organisation, le goût du risque, cet élan qui saisit l'avenir et force la destinée, cetteallégresse active qui caractérisa, si longtemps, la race française, deux causes, lapusillanimité des mères et l'étroitesse bornée de l'enseignement, les ont entravés et comme figés.
Si nous voulonsreprendre la tradition qui sema le continent américain, lui-même, des initiatives françaises, retournons en Amérique. Le président Roosevelt rappelait, quand il parla à la Sorbonne, que, s'il est quelque part, sur le nouveau continent, au front de la forêt défrichée, une maison, une ferme exposée et construite, pour ainsi dire, enavant-garde,unétablissement qui s'appelle la/^oZ/eouT^re»ture, cène demeure, souvent, a été celle d'un Français. Revenons à cette tradition; allons mettre les pas sur les pas de nos ancêtres. Que leculte d'un Champlainnesoit pas purement verbal; mais qu'il remue notre âme. L'Amérique devrait bien nous rendre, après des siècles, l'élixird'actionqu'ellcnous a emprunté à nous-mêmes.
Un effort plus intense, un travail plus soutenu, une réflexion plus sérieuse, une tenue physique et morale plus droite et plus fière, telles sont les hautes leçons que le peuple américain peut donner à une race qui, fort heureusement, ne craint pas de multiplier ses tâches et ses devoirs.
Qu'en moinsd'un siècle et demi, une grandecivilisation originale se soit développée sur le sol américain et que cette civilisation puisse donner des leçons ou des exemples même àla civilisation européenne dont elle est la fille, ce fait une fois reconnu permet d'envisager, en toute sincérité, les points par lesquels l'Amérique peut emprunter encore quelque chose à TEurope et notamment malgré le préjugé courant là-bas, à la France.
La France a besoin d'être défendue devant l'Amérique. Diverses raisons nous ont diminués dans l'idée qu'elle se fait de nous : les unes réelles, les autres erronées ou singulièrement exagérées. Les Américains, eux-mêmes, paraissent avoir, depuis quelque temps, le vague sentiment d'une injustice ou d'une incompréhension; ils s'etlorcent d'être plus équitables et mieux avertis. Quel indice plus significatif que l'échange de professeurs qui s'est produit presque spontanément entre les universités françaises et les universitésaméricaines? C'est entrer dans ce mouvement que de présenter, à des esprits bien disposés, certains faitsoucertainesinterprétationssousunjournouveau et peut-être plus clair.
Le peuple français est en décadence ; la France est une espèce de « Pologne» vouée à un prochain démembrement, telle est l'opinion assez généralement répandue en Amérique, au sujet de notre pays.
Il est facile desavoird'où vient cette appréciation si sévèrement pessimiste. La guerre de 1870, suivant de près la guerre du Mexique (où la France s'était trouvée presque en antagonisme avec la nationalité américaine en péril), fut considérée par lespuritainsd'outre- Manche et d'outre-Océan, influencés par la presse allemande et des autres pays protestants, comme un châtiment de la Providence se prononçant contre le catholicisme et les races latines. Les longuesdifficultés politiques et diplomatiques qui, aprèsla guerre de 1870, mirent la nation française aux prises avec l'Angleterre, entretinrent uneanimosité constante et une propagande perfide dans la presse et dans l'opinion. La nécessitéoù fut la France deconstituer rapidement son nouvel Empire colonial (sous peine de déchoir de son rang dans le
monde) prolongea, pendant un quart de siècle, cet antagonisme franco-anglais qui eut naturellement ses répercussions dans tous les pays anglo-saxons. Ajoutons que la France, accablée sous le fardeau desesdéfaiteset de ses tâches urgentes, s'absentait, en quelque sorte, du reste du monde, tandisque les peuples concurrents s'installaientà l'aise et prenaient possession de l'Univers.
Et puis, comme je ledisais en commençant, la France s'est beaucoup déconsidérée elle-même :Tainea été le chef d'une école démesurément pessimiste. Le livre de Demolins, sur la supériorité des Anglo-Saxons, a marqué le point culminant d'une campagne où s'attardait le désenchantement de la défaite. La littérature se plut à se déclarer « décadente ».
La France ne s'apercevait pasqu'ellese relevait au moment oùl'on criait, — où elle criait elle-même, — àsa chute définitive. Les œuvres témoignaient pour elle à contre-pied des paroles. Loin d'être sur le penchant de la ruine, elle se redressait, jeune, prospère et bien vivante.
La preuve la plus frappante de la vitalité française fut donnée au monde par l'entrain et la résolution avec laquelle la population accepta les charges militaires, imposées par la défaite et par la paix armée. Les puissances libérales, et notamment les races anglosaxonnes, saventcombien il est difficile d'obtenir, d'une population démocratique, maîtresse de ses propres destinées, l'adhésion j'o/o»taire au service militaire obligatoire.
Car le mot obligatoire n'est qu'un mot : si le peuple ne voulait pas servir, qui donc l'y forcerait ? C'est donc, par un sacrifice spontané, constant, incessammentrenouvelédegénérationengénération, sacrifice personnel, sacrifice pécuniaire, sacrifice de la part despères et de la part des enfants, que la France se maintient, depuis quarante ans, à l'état de « nation armée ».
Ni exceptions, ni privilèges, tous portent l'uniforme ou le sac; les chances d'avancement sont pareilles pour tous et les chances de vie ou de mort le sont aussi, à la caserne et sur le champ de bataille. L'armée est une école d'égalité, de discipline, de tenue physique et morale ; elle prend à l'homme plusieurs années de son existence pour les porter au compte de la survie du pays. Quelle conception plus noble du devoir social ?
Ainsi, la France s'est préparée et entraînée de telle façon, qu'au
premier de tous les sports, le sport des armes, aucune puissance, même militaire, même impériale, n'est sûre de la dépasser : canons, fusils, forts, procédés techniques, enseignement, capacité, valeur, courage, ellea su tout mobiliser. L'arméefrançaiseestlaseule grande armée démocratique capable de lutter pour l'indépendance du pays. Le signe le plus frappant du vouloir vivre chez un'peuple, n'est-il pas l'organisation et l'entretien d'une armée défensive où le peuple luimême, tout le peuple, soit prêt à verser son sang ?
Non, ce n'est pas une nation en décadence que celle qui dispose de quatre millions d'hommes armés, exercés et commandés, celle vers qui viennent les autres peuples et sur laquelle ils comptent. Pour rompre l'équilibre international, il faudrait passer sur le corps de la France, et c'est bien là, pour le reste de l'univers, une sécurité. L'une des principales raisons pour lesquelles la France a reconquis un rang des plus honorables parmi les nations modernes, c'est la vaillanceaveclaquelleelleasupportéet supporte lachargedu service militaire. Avant de s'apitoyer sur son sort, que d'autres imitent d'abord son exemple!
Une certaine tendance, toute matérialiste, de la civilisation actuelle, porte les esprits à juger la valeur des peuples d'après leur puissance économique : à ce sujet encore, combien de jugements erronés circulent sur le compte de la France ! Son activité économique serait réellement en recul qu'il ne faudrait pas en conclure à une chute irrémédiable. Les peuples à commerce peu développé ne sont pas toujours les plus proches de la décadence. Cependant, même à ce point de vue, il convient de voir leschoses comme elles sont et de se méfier des jugements tout faits.
Personne ne nie, d'abord, que la France soit le pays du monde qui possède le plus de fonds disponibles. La France intervient, par ses placements ou les mouvements de ses capitaux, chaque fois qu'une crise menace les affaires générales, ou chaque fois qu'un pays envoie de développement a besoin de ressources. Ainsi, elle s'est acquis, dans l'économie internationale, une situation aussi forte que celle qui lui appartient dans les questions militaires. Les alliances commerciales et financières viennent vers elle comme les alliances politiques, parce quelle dispose, de part et d'autre, de forces acquises également prééminentes : son armée et sa richesse.
Cette richesse, est-elle due uniquement aux habitudes d'épargne,
invétérées dans la nation française? L'épargne suffirait-elle à enrichir un peuple ?... Le proverbe français dit, d'un homme économe: « Il tond sur un œuf. » Tondre sur un œuf est d'un bien médiocre profit. « Où il n'y a rien, le roi perd ses droits, » dit un autre proverbe.
La richesse française a une source plus large, plus abondante et plus féconde: c'est l'activité constante de la production nationale, c'est la prospérité, sans cesse accrue et si mal comprise du commerce français.
En général, les statistiques sont contre nous. La mer ne nous aide pas; elle ensable nos ports et favorise nos concurrents : de même la statistique.
Incontestablement, notre marine marchande est en diminution ; sansdoutequecettesorted'entreprises ne présente pas, aux capitaux français et à la main-d'œuvre française, des avantages suffisants; il semble aussi que le système de l'inscription maritime, bon sous Colbert, n'est plus qu'une entrave et a fait son temps. Quoi qu'il en soit, nous ne voituronspas nous-mêmes nos produits au delà des mers; et, du côté de la terre, nous sommes égalementobligés de passer parles territoires qui nous enserrent de toutes parts.
Il résulte de là que les produits français, embarqués sur les navires ou chargés sur les convois de nationalité non française, figurent trop souvent, dans les statistiques, sous une rubrique étrangère. D'autre part, la vente directe des produits au consommateur qui visite la France,^et qui fait lui-même ses emplettes, apporte à l'activité nationale un profit extrêmement rémunérateur, mais qui échappe également aux relevés officiels. Ainsi des fuites ou des altérations très importantes se produisent.
Engénéral,lestableaux statistiques comparatifssontconçus selon le type anglais : or, certains articles ont, dans le commerce anglais, une importance énorme: le charbon, le fer, les tissus, tandis que les articles particulièrement français, comme les fruits, les vins, les objets de luxe sont relégués sous la mention: divers. J'ai eu sous les yeux des tableaux officiels qui indiquaient le commerce de la France avec la Chine comme à peu près nul, tandis, qu'en fait, lui vendant le riz de rindo-Chine, et lui achetant les soies pournotre industrie lyonnaise, nous sommesparmi ses plusfortsclients. Mais, sur les statistiques, les soies embarquées à Hong-Kong étaient inscrites
au compte de l'exportation en Angleterre, et les riz d'Indo-Chine étaient mentionnés sous la rubrique: « Produits divers d'origine asiatique. » La France ne perdait pas un centime de son trafic ni de son bénéfice, mais sa face commerciale était atteinte.
Les forts tonnages sont mentionnés avec emphase par les tableaux officiels, alors qu'ils ne sont pas, d'ordinaire, l'objet du commerce le plus avantageux. Les marchandises françaises, souvent de médiocre tonnage, assurent de grands bénéfices, et c'est ce qui importe. Un chargement de charbon, par exemple, est de poids énorme et de médiocreprofit, si on le compareàuneaffairede diamants, autre charbon, de petit tonnage, mais de gros bénéfices. Un chapeau de la rue de la Paix est un article à petit tonnage et à gros bénéfice ; un tableau de maître, un bijou, une bouteille de Champagne, une garnitif^e de plumes: petit tonnage, gros bénéfice. Le commerce français se consacre de préférence à un genre d'affaires qui chiffre moins, tout en rapportant davantage. De telle sorte que les gains réels ducommerce français sont, pour ainsi dire, inaperçus quand, enfait, ils existent et qu'on les retrouve au fond du fameux basde laine.
Ces exemples pourraientse multiplier; ils suffisent pour fortifier cette observation de simple bon sens que, si la France peut disposer de capitaux considérables, c'est qu'elle est riche, et que, si elle est riche, c'est que sa puissance économique est grande et ses facultés commerciales aptes à tirer profit de ses richesses et de ses ressources naturelles ou industrielles. La France a une clientèle de luxe, élégante et payant bien, la fîeur de la clientèle universelle. Voilà la vraie source de sa prospérité : qui ne la lui envierait ?
La France touche, par les revenusde ses capitaux, placés à l'étranger, une rente annuelle égale à la somme du budget national. Elle pourrait vivre en rentière, n'ayant d'autre peine que de détacher ses coupons. Mais elle travaille sans cesse, s'ingénie continuellement, se critique parfois très sévèrement, parce qu'elle n'est jamais contente d'elle-même. Elle est, dans l'ordre économique, comme dans l'ordre militaire, scientifique, artistique, littéraire, toujours à Touvrage et toujours sur le pont.
Son entrain et sa belle humeur donnent le change: elle porte le poids du travail si aisément qu'on ne la voit jamais ni affairée, ni lasse; et sa richesse même ne lui est pasàcharge : elle l'augmente, mais sans hâte et sans essoufflement. L'économie française est une prudence
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réfléchie, nonuneâpreconvoitise. Elle profiteauxautresautantqu'au pays lui-même. La France administre sagement cette fortune qui n'est, entre sesmains, qu'un dépôt servantau développement du bienêtre universel; il n'est guère d'entreprise mondiale que la France n'ait soutenue de ses subsides.
Enprésence de ces faits, dire et répéter, comme une leçon apprise, que la France économique est en décadence, c'est un ridicule abus des mots, une aveugle adhésion à une campagne de dénigrement intéressé. Le quotient économique delà France est, proportionnellement au chiffre de ses habitants, l'undesplushautsdu monde: des statistiques bien faites l'établissent, et la prospérité générale du pays le prouve, étant entendu, d'ailleurs, que le commerce n'est jamais que le commerce, et non, à aucun degré, la pierre de touche de la civilisation.
J'ai examiné en toute sincérité et bonne foi la plupart des critiques portées habituellement contre la France: mais je n'ai nullement la prétention de laver notre pays de tout reproche. Il a des défauts graves, des faiblesses insignes, des tares fâcheuses dont il devrait se débarrasser, se corriger ou se guérir. Mais les autres peuples ne sont pas non plus infaillibles, et le nôtre a, du moins, pour le réconforter, le souvenir de l'existence vingt fois séculaire dont il a parcouru bravement les étapes périlleuses.
LanaissancedelaFrancecoïncideavecl'époqueoùleChristparut. La France est entrée dans l'histoire, — par la conquête de César, — au moment où les temps modernes s'ouvraient. La France travaille, depuis bientôt deux mille ans, à l'œuvre delà civilisation. De quel peuple vivantpeut-on en dire autant ?
Sans la France, la France de Charles Martel, de Charlemagne, de Guillaume le Conquérant, de Godefroy de Bouillon, de saint Louis, deJeanned'Arc, de Calvin, d'Henri IV, deChamplain, de LouisXIV, de Voltaire, de Napoléon, de Pasteur, quel déficit dans l'acquis de l'humanité ! Or, pourquoi dénier, à la France de l'avenir, les facultés qui ont fait sa grandeur etsa force pendant de si longs siècles?
Aujourd'hui, ne reste-t-il rien de bon à apprendre de cette nation qui a donné au monde l'évangélisation par la croisade et par l'enseignement scolastique, l'art gothique, le doute de Montaigne, la philosophie de Descartes, l'art et la littérature du xvn% la philosophie du xviir siècle, la déclaration des Droits de l'homme, le Code civil.
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le système métrique, l'art moderne, tant de grandes découvertes et d'œuvres dignes de l'immortalité ?
La France a fait, souvent à ses dépens, des expériences dont les autres peuples ont profité. Elle est hardie, imprudente, téméraire : mais la source des dévouements et du prosélytisme n'est pas tarie en elle. Dès qu'il y a un risque à courir, un péril à braver, sa jeunesse se présente. Hier, la conquête de l'Afrique; aujourd'hui, l'escalade du ciel.
Ces « imprudences » ne sont pas déraison; ces « folies » sont très sages, parce qu'elles sont conçues, selon le mot de Spinoza, sous l'aspect de l'Éternité. Une nation qui met la loi de sa survie si haut et qui, dans tous ses actes, depuis le plus glorieux jusqu'au plusfamilier, sacrifie toujours le présent au futur, n'est pas de celles que l'histoire effacedela liste des vivants. Il n'est pas possible qu'elle n'ait pas l'avenir devant elle, elle qui pense sans cesse à l'avenir.
Il est permis de penser qu'entre les diverses civilisations européennes et chrétiennes, le conflit est clos en Amérique. Toutes travaillent pour l'honneur d'un même passé, pour le triomphe d'un même idéal. Qu'importent les différences de formes, de dogmes ou de rites ? La même parole évangélique s'adresse à tous : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté! »
Mais, la paix ne dépend pas uniquement de la volonté des hommes; elleest àla merci deleurs passions, et, pour les contenir, l'équilibre des forces est nécessaire. Les démocraties américaines seront, aux âges prochains, les puissances d'équilibre, par excellence.
Entre l'océan Atlantique et l'océan Pacifique, le nouveau continent, ouvert par le canal de Panama, deviendra le régulateur des rapports planétaires. Le peuple qui l'habite, fils de toutes les races, héritierde toutes lescivilisations, respectueux de touteslescroyances, les abrite et les pondère dansson sein.
Abri du monde, toi, dans la mante ouverte de qui Les races errantes se reposent.
Selon le rêve des vieux navigateurs, les routes américaines ont porté l'Europe vers l'Asie : l'Extrême-Orient et l'Extrême-Occident sont un. Le nouveau continent les unit, et, en même temps, il les arbitre (on l'a bien vu quand il s'est agi de clore la guerre russojaponaise). L'axe de la terre s'est déplacé. L'horizon s'est élargi; et
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sur cet horizon, toute puissance conquérante apercevra, désormais, le sommet sourcilleux de la grandeur américaine.
La France est, aussi, une puissance d'équilibre. Située au carrefour des routes européennes, elle a lutté, au cours de sa longue histoire, contre toutes les hégémonies et contre toutes les barbaries, qu'elles vinssent du Midi ou qu'elles vinssent du Nord. Atlantique et méditerranéenne à la fois, elle aussi relie les deux mondes, l'Occident et l'Orient. Conformément à cette destinée, elle a ouvert le canal de Suez et donné le premier coup de piocheau canal de Panama.
Elle tendla péninsule de Bretagne comme une arche de pont, vers l'Amérique du Nord. De Québecet de New- York à Brest, c'est la plus sûretraversée et le plus proche atterrissement. La géographie etl'histoiredictent, entre laFranceetl'AmériqueduNord, des contacts de plus en plus fréquents et de durables ententes. États-Unis, France, Canada, une telle trilogie a un sens profond. Ces rapprochements féconds auront de longs retentissements sur l'avenir, si l'homme sait en saisir la portéeet s'il ne contrarie pas l'œuvre du temps.