LA " FRANCE" EN AMÉRIQUE
i5 mai 191 2, à bord de La Provence.
Maintenant, la délégation Champlain revient en France, et j'écris ces lignes à bord de La Provence, alors que nous avons passé la région des icebergs et que la proue du navire, orientée désormais sur le Nord , se dirige en droite ligne vers nos côtes. Quand nous aborderons au Havre dans deux ou trois jours, nous serons avides d'apprendre ce qui s'est passé au pays depuis un mois que nous l'avons quitté ! C'est à peine si les journaux américains, parcourus hâtivement, au cours de nos déplacements, et les« marconigrammes », publiés parle journal du bord, nous ont informés des faits les plus frappants, les insurrections de Fez et de Marrakesch, les incidents de la guerre italo-tur-
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que, etc. Par contre, nous avons suivi là-bas, de plus près qu'on ne pouvait le faire en France, l'enquête sur le naufrage du Titanic, les péripéties de la lutte entreleprésidentTaft et M. Roosevelt. Le monde nous a découvert une de ses faces, tandis que l'autre, celle à laquelle nous sommes accoutumés, s'estompait et s'amincissait, en quelque sorte, dans le lointain. Nous apprécions plus exactement la place que nous tenons sur la planète et celle que nos faits et gestes occupent dans le branlegénéral deschoses...
Ce n'est pas sans émotion quela délégation au grand complet s'embarquait sur Z.ai^ra»ce, le 20 avril dernier. Lacatastrophe du Titanic était toute récente. Etait-il opportun, était-il convenable de provoquer en quelque sorte des fêtes dans un pays en deuil ? La terrible tragédie ne s'imposerait-elle pas à l'émotion publique et ne relègueraitellepas à l'arrière-plan les manifestations cordiales qui se préparaient? Jusqu'à la dernière heure, nous hésitâmes. Un avis formel nous décida : « C'est dans les épreuves que l'on reconnaît ses amis, nous disait-on. Venez ! En franchissant l'Océan, sur le beau bateau qui s'appelle Za France, au moment où le Titanic Vxtni d'y sombrer, vous accomplirez un acte de foi, cela sera compris comme un geste de réconfort et d'espérance. »
Et la chose a été comprise ainsi, en effet. L'accueil fait à la délégation aux Etats-Unis d'abord, et puis au Canada, fut si chaud qu'on y sentait une palpitation particulièrement vibrante, comme il arrive quandlecœur est touché.
L'arrivée du beau bateau en rade de New^-York fut un événement . Des milliers de visiteurs se succédèrent à son bord pour admirer les aménagements intérieurs, où les plafonds et les fresques de LaTouche voisinent avec les somptuosités décoratives empruntées à l'hôtel de La Vrillère, à Versailles et à Trianon. Le buste de la France, par Rodin, était aussi l'objet de la curiosité universelle. On nous interrogeait sur la traversée, sur l'état de la mer, sur les brumes de Terre- Neuve, et toujours la même question: « Avez-vousvudes icebergs? »
Je n'entreprendrai pas un récit, si succinct soit-il, des journées encombrées et fécondes que nous venons de vivre. Nous sommes arrivés aux Etats-Unis avec un programme déterminé, voulu, réfléchi: c'est à l'exécution de ce programme que nous nous sommes consacréset il me semble, qu'aidés partant de bonnes volontés, nous l'avons rempli.
En apportant le buste de la France par Rodin, pour le sceller sur le monument élevé parles États-Unis à la gloire de Champlain, nous voulions témoigner de la gratitude de notre pays; nous voulions resserrer les liens d'amitié particulière et publique; nous voulions fonder, sous lesauspicesdu comité France-Amérique, quelquechose de plus durable, une sorte de bureau permanent des relations affectueuses entre les deux peuples.
La mission n'avait aucun caractère officiel; elle s'était recrutée elle-même; elle ne tablait sur aucune subvention publique, particulière ou corporative. Les vingt personnes qui représentaient les diverses branches de l'activité française : mes confrères Etienne Lamy et René Bazin, Vidal de la Blache et Cormon ; les membres du Parlement: Louis Barthouetd'Estournellesde Constant; les individualités marquantes, comme le général Lebon, le comte de Chambrun, Louis Blériot, le duc deChoiseul, lecomtede Rochambeau, dalPiaz, Girard, Gabriel-Louis Jaray, Léon Barthou; les représentants de la presse, Gaston Deschamps, Gignoux, tous participaient à l'œuvre commune, de leur présence et de leur concours personnel. Ils allaient pour travailler aune initiative d'expansion amicale française : rien de plus, rien de moins. Etc'est précisément cela qui toucha au cœur ceux qui nous accueillirent. S'il est un mot qui se soit répété sur notre passage, de Washington jusqu'à Québec, c'est celuici : « Nous vous savons gré d'un tel effort; on n'avait jamais rien vu de tel en Amérique. »
Les étapes du voyage furent New-York, Washington, Philadelphie, Boston, les universités d'Harvard etd'Yale,lelac Champlain, Montréal, Québec, Toronto, Niagara Falls et enfin New- York, tout cela en quatorze jours! Ajoutez six jours pour le voyage aller, sept jours pour le voyage retour, cela fait un mois, et ce mois passa comme un jour qui serait un rêve.
L'ambassadeur, M. Jusserand, avait préparé notre réception aux Etats-Unis. Sa parfaite connaissance delà langue et du pays, lagrâce prévenante de M™' Jusserand nous ont particulièrement facilité la tâche. Les dames qui accompagnaient la mission. M"" la comtesse de Rochambeau, M'"'^Louis Blériot, M"' Girard et M"'^Cormonont trouvé de ces attentions particulièrement délicates et précieuses quand on
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voyage, en toute rapidité, à l'étranger. Elles n'oublieront jamais, et nous n'oublierons pas la visite à Mount-Vernon, à la maison et au tombeau de Washington. Un navire de la flotte américaine nous y conduisit. Le canon tonnait, les pavois claquaient au vent, l'Hymne américain alternait avec Xa. Marseillaise. Dans notre délégation figuraient les pctits-filsde La Fayette et de Rochambeau; cesnoms vénérés aux États-Unis étaient partout accueillis avec respect ; cejour-là, on sentaitla profonde communion quele passé impose au présent, dans les relations franco-américaines. A Mount-Vernon, j'ai été admis à déposer une couronne, dans le caveau même, sur la tombe du héros si grand et si simple, et je me souvins, à cette heure, qu'à une autre époque, j'avais, au caveau de la Sorbonne,tenu dans la main le crâne du cardinal de Richelieu.
Le déjeuner qui nous fut offert, à la Maison Blanche, par le président Taft, fut, pournous, une occasion de nousapprocher de la politique américaine. Nous vîmes, là, les hommes considérables qui veillent sur l'avenir de ces cent millions d'hommes; le Président luimême, les ministres, le généralissime Wood, le sénateur Root, le sénateur Loodge, le chief justice, ettant d'autres. Nous avons assisté à une séance de la Cour suprême; partout, nousavons senti lehalètement prodigieux et contenu d'une grande démocratie qui, en pleine lutte et en plein développement, veut se connaître et se dominer ellemême, alorsqu'elle découvre, chaque jour, devant elle, de nouveaux problèmes et de nouvelles voies.
Nous revînmes à New-York où les banquets et les réceptions succédèrent aux réceptions etauxbanqucts. A la Chambre de commerce de l'Etat de New-York, nous assistâmesàuneséancesolennelleetàla transmission annuelle des pouvoirs présidentiels ; assis près du président, nous délibérions. Les grandes forces américaines étaient réunies là; ce public qui « pèse» tant se groupait autour de nous pour nous dire àquel point on est impressionné, là-bas, par ce qui vient de France.
Le dîner offert à la délégation par le comitéChamplain, la réception incomparable chez le président des Cincinnati, M.Alexander, le déjeunerde la Chambre decommerce, créèrentle contact avec ces hommes qui, étant les « maîtres de l'action », sont en même temps les « maîtres de lapensée » ; car la pensée américaine se réalise, selon le mot du philosophe, « en termes d'action »,
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Notre voyage se précisait dès lors, et nous tondions, avec le concours de ces forces imposantes et sous laprésidencede M. Bacon, — l'ambassadeur qui vient de quitter Paris, — la section américaine du Comité France-Amérique.
Au lacChamplain, une journée merveilleuse, un ciel d'aquarelle, des horizons de montagne puissamment dessinés et bleus, les rives du lac où courait le premier gazon du printemps, offrirent un cadre admirable à la cérémonie qui était la raison du voyage. Nous nous souviendrons toujours de l'hospitalité reçue à Fort-Ticonderoga et à Crown-Point. Partout, nous retrouvions les vestiges et les souvenirs des grands Français qui ont découvert, colonisé et défendu pied à pied, pendant deux siècles, ces paysages sublimes, Champlain d'abord, puis Vaudreuil, Burlamachi, Montcalm.
Le Canada nous attendait les bras ouverts. Nos amis de Montréal et de Québec, les gouvernements et les groupements, le comité France-Amérique canadien, ayant à sa tête le sénateur Dandurand, s'empressaient autour de nous. Dès Saint-Jean, la population entière était à la gare et faisait alterner, dans un enthousiasme populaire et grave, les strophes de la Marseillaise et celles de la Canadienne. Cependant, les yeux de France, sur les visages des femmes, évoquaient la chère terre maternelle.
Ce furent, ensuite, les belles journées de Montréal et de Québec, la couronne déposée sur le trou creusé dans le mur du couvent des Ursulines par une bombe, et qui sert de tombeau à notre héros à nous, Montcalm ; ce furent les paroles éloquentes de Louis Barthou, de d'Estournelles, d'Etienne Lamy, de René Bazin, si impatiemment attendues et si vigoureusement acclamées par des auditoires qui en saisissaient toutesles nuances. Enfin le majestueux et mugissant spectacle du Niagara, avec les prévenances si parfaites de l'accueil que nous réservait le général Greene.
Il faut finir ; ces quinze jours furent trop rapides. Mais les sentiments poussés à l'extrême ont leur accablement. Nous n'aurions pu supporterune plus longue tension de cordialité et d'émotion.
Maintenant, le calme puissant des fîots succède à la puissance tumultueuse des foules. Nous nous reposons avant d'aborder de nouvelles tâches. Mais nous savons bien celle à laquelle nous obligent d'abord la gratitude, l'amitié et le souvenir.
Nous savons d'avance qu'on nous étouff"era sous les fîeurs Et nous
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savons aussi que, quand la dernière flûte de Champagne sera vidée et que la dernière lampe sera éteinte, tout ne sera pas fini.
Entre la démocratie française et la démocratie américaine il y a des sentiments et des intérêts communs ; il y a aussi des aspirations partagées, des positions prises, qui les ont rapprochées déjà souvent au cours de leur histoire, et qui les rapprocheront plus étroitement encore, si la politique sait comprendre et seconder le mouvement naturel des choses.
Sur le champ des concurrences mondiales, l'Amérique du Nord occupera de plus en plus un rôle d'arbitre, comme elle l'a fait lors du conflit russo-japonais. Selon qu'elle se portera vers un point ou vers l'autre, la balancepenchera de ce côté. Inscrite entreles deux Océans, elle domine la ligne médiane planétaire.
Or, la fonction de la France, en Europe, n'est pas sans analogie avec celle de l'Amérique dans le monde. Elle aussi est placée au fléau de la balance ; elle départage. Sa politique est la politique de l'équilibre.
Les deux grandes démocraties trouvent, dans ces missions parallèles, un devoir mutuel ; la destinée lesunit fatalement : la France tend vers l'Amérique la péninsule de Bretagne comme un bras : ce geste a un sens ; lui aussi, il rapproche. L'histoire tisse satrame selon les lois obscures qui résultent des nécessités naturelles et qui se subordonnent les faits particuliers. Notre voyage estunde ces faits particuliers mêlés au travail séculaire et qui ne s'expliquent bien que plus tard, quand la tapisserie est retournée.
Pour le moment, il aura rempli son objet, si on le considère comme un acte de bonne volonté.
Pourtoutrésumerenunmot, nous avons débarqué sur le continent américain, non pas comme des missionnaires de la France, mais comme des volontaires de l'amitié.