CHAPITRE I LES DÉBUTS DE BARTHÉLÉMY
Titre premier. — Relations de la France et de la Suisse à la un du dix-huitième siècle : militaires, commerciales et intellectuelles. — Propagande révolutionnaire et opinions des partis français sur le rôle de la Suisse à la fin de 1791. — Tendances des gouvernements des cantons.
La situation géographique de la France et de la Suisse devait faire naître entre elles des rapports d'amitié ou les désunir par de perpétuels conflits; ces deux pays voisins ne pouvaient rester indiCFérents Tun pour Tautre. Jetons un coup d'oeil sur leur histoire pour voir laquelle de ces deux alternatives ils choisirent.
Les Suisses, qui étaient d'excellents soldats, avaient pris l'habitude de servir la cause des princes étrangers pour faire fortune et aussi pour sa-
tisfaire rhurneur guerrière et quelque peu errante qui le$ animait ; au seizième, au dix^septièma ei au dix-huitième siècles, on comptait des mercenaires de leur nation dans presque toutes les armées européennes. En s'engageant au service de l'étranger, les Suisses signaient avec les princes à la solde desquels ils se mettaient, des traités d'alliance d'une nature spéciale, connus sous le nom de capitulations. Les premiers pactes qu'ils firent avec la France remontent à l'année 1452, sous le règne de Charles VII, que l'empereur Frédéric III d'Autriche avait eu la malencontreuse idée de faire intervenir dans les luttes existant alors entre les Confédérés et l'Allemagne. Ces capitulations furent renouvelées souvent lors des traités passés entre les deux peuples ; nous ne citerons que l'alliance solennelle de 1521, sous le règne de François I".
Jusqu'à la fin du dix-septième siècle, les rapports des Suisses et de la France demeurèrent cordiaux, mais ils se refroidirent lorsque Louis XIV commença sa politique de vexations. Tous les cantons furent mécontents de l'annexion soit de la Franche-Comté, soit de Strasbourg, ville libre qui était depuis longtemps leur alliée; les cantons évangéliques étaient opposés à la politique religieuse du grand roi et ils souffrirent vivement dans leurs croyances en voyant affluer chez eux de nombreux réfugiés français après la révocation de l'Edit de
Nantes ; d'autre part, les Etats catholiques, qui avaient à la suite d'une guerre religieuse, dite « guerre de Villmergen, » obtenu du roi de France un traité ^ stipulant qu'on leur rendrait les terri* toires qui leur avaient été enlevés, attendaient toujours la satisfaction promise; enfin les pensions, que le roi très chrétien avait l'habitude d'accorder aux représentants des cantons ou à d'anciens militaires, étaient payées d'une façon très irrégulière.
Ces diverses causes nous expliquent les difficultés que Louis XV rencontra, lorsqu'il voulut renouer l'alliance traditionnelle qui unissait les deux pays et pourquoi il échoua finalement dans son entreprise. Il nous faut noter aussi que les Suisses émigrèrent beaucoup au dix-huitième siè* cle, et que, l'esprit économique et sédentaire s'étant éveillé d'autre part, il devenait fort difficile de recruter des mercenaires; on dut se contenter de garder des noyaux de soldats suisses qui savaient communiquer leurs vertus guerrières aux hommes d'autres races qui complétaient les effectifs de leurs régiments.
Plus heureux que son prédécesseur, Louis XVI séduisit les Suisses par son esprit pacifique et son équité ; aussi obtint-il le renouvellement de VaU liance. D'autres auteurs ont attribué à la peur ce que l'or et l'argent n'avaient pu faire et prétendu
^ Traité de Versailles, 9 mai 1715.
— loque les braves confédérés, effrayés par le premier partage de la Pologne, craignirent qu'un sort analogue ne leur fût réservé à la suite d'un compromis entre les cours de Vienne, de Versailles et de Turin (1772).
Le renouvellement de Talliance fut conclu et signé pour une durée de cinquante ans en grande pompe à Soleure (28 mai 1777). Le Corps helvétique donnait en sus des troupes ordinaires, dont le nombre s'était élevé jusqu'à vingt mille hommes, une levée de six mille hommes pour le cas d'envahissement du territoire; la France, en échange, accordait sa protection aux cantons et leur garantissait le maintien des avantages et des privilèges accordés par les rois précédents.
Telle était la situation au point de vue militaire et diplomatique. Ajoutons que le service mercenaire n'était pas une carrière toujours agréable, car si les officiers acquéraient des honneurs et faisaient fortune, les soldats étaient souvent mal nourris, mal vêtus et peu payés, attrapaient parfois des maladies dégoûtantes et revenaient au pays remplir les hôpitaux et les léproseries. Ce tableau sombre et attristant a été tracé, il est vrai, par des réformateurs et des philosophes, qui voulaient empêcher leurs compatriotes de se livrer au métier des armes; parfois, ils y réussirent, et quelques Etats refusèrent de prendre part à tout traité d'alliance (Berne, Zurich).
Les deux pays ont eu d'autres points de contact et nous allons examiner quels furent leurs rapports économiques et intellectuels.
C'est au dix-huitième siècle, avec le rétablissement de la paix, que la Suisse a connu un véritable bien-être matériel ; le commerce et l'industrie prirent un très grand développement ; nous trouvons dans la région du nord-est de nombreuses fabriques de toiles, de colonnades, de mousselines, de soies et rubans; S*-Gall s'occupe d'une industrie spéciale, celle de la dentelle, tandis que le commerce de l'horlogerie est florissant dans le Jura.
Bâle profite de sa situation géographique pour devenir un grand centre de commerce entre la France, l'Italie et l'Allemagne. Peut-être le peuple des campagnes est-il moins favorisé, mais il vit content et reste conservateur; l'agitation viendra de la petite bourgeoisie.
La France et la Suisse étaient rapprochées par un autre commerce : celui des grains.
La Suisse ne pouvait suffire à sa consommation, mais devait s'approvisionner de grains, de riz et de sel à l'étranger, achetant tout ce dont elle avait besoin à la France ou à TAutriche. La Révolution troubla profondément ces rapports et plaça les cantons dans une situation excessivement délicate ; entre deux nations ennemies, dans leur crainte de s'aliéner aucune sympathie, ils courront le risque de mourir de faim.
Un savant historien, Zschokke, a dit, avec quelque sévérité, en considérant la Suisse : a II est un mal plus funeste que la guerre, c^est Tavilissement des peuples ; les plaies de la guerre se réparent, la dégradation morale conduit les peuples au tombeau... » Il ne faut pourtant pas traiter trop durement les Suisses, car s'ils ont abandonné le dur métier des armes, ils ont cultivé avec succès les sciences, les lettres et les arts au dix*-huitième siècle.
Parmi les savants et les historiens qui illustrèrent la Suisse à cette époque, nous nommerons Euler et les Bernouilli, à Bâle; Bonnet, de Saussure et Tronchin, à Genève; Haller et MuUer, à Berne; Pestalozzi, Bodmer, Breitinger, Gessner et Lavater, à Zurich; nous citerons parmi les peintres, Arlaud, Liotard, Saint-Ours, Angelica Kauffmann; enfin, nous n'aurons garde d'oublier le grand citoyen de Genève, J.-J. Rousseau. Tous ces hommes ont eu avec la France des rapports constants par l'échange de leurs idées avec ses savants et ses littérateurs.
Les idées de liberté, d'égalité et de fraternité, proclamées par la Révolution, avaient provoqué des malaises fort nombreux dans les cantons suisses : tantôt des insurrections, ayant pour but la conquête de droits nouveaux, tantôt des luttes d'in-
térèts et de pouvoir entre des familles rivales. Nous nous bornerons à mentionner les fractions des Rudes et des Doux et les combats entre partisans ou adversaires du gouvernement dans les cantons démocratiques de Schwytz, Zoug, Appenzell. Mais ces agitations n'étaient que peu de chose à côté des troubles révolutionnaires qui éclatèrent sur d'autres points de la Suisse.
Nous citerons à Tappui de notre assertion la tentative malheureuse du major Davel, qui voulait délivrer le pays de Vaud de la domination bernoise (1723), la conspiration de Henzi, à Berne (1749), les luttes des partis genevois, qui ne prirent fin que lors de Tintervention de la France et des Etats de Zurich et de Berne (1738). Jusqu'au moment où Barthélémy arrivera à Soleure, en qualité d'ambassadeur de France, nous voyons ces agitations se renouveler et partout ce sont les excès de pouvoir commis par les gouvernements qui en sont la cause. Le Toggenbourg ne retrouve la tranquillité qu'après vingt ans de dissensions intestines (1735- 1759) ; à Neuchàtel, on renverse le protégé du roi de Prusse, le conseiller Gaudat (1767-1768); à Zurich, Waser paie de sa tête les écrits qu'il avait fait paraître contre l'oligarchie toute puissante de son pays. Les luttes entre Représentants et Négatifs avaient recommencé à Genève après vingt années de calme; les premiers, dont le nom vient des représentations qu'ils adressaient aux magistrats
(négatifs), pour adoucir la situation du peuple, refusaient d^aecepter les candidats que leur proposait le gouvernement pour les premières charges de la cité et se montraient irrités de ce que Ton eût jeté au feu du bûcher VEmile et le Contrat social, lorsque les œuvres de Voltaire circulaient librement dans la ville. Ne sachant comment apaiser les libéraux, le gouvernement implora l'intervention des puissances signataires du traité de 1738; le projet de pacification du ministre français fut repoussé ; on expulsa quelques membres de l'opposition et on exerça contre les autres des mesures de rigueur. Mais tout fut inutile et devant la résolution inébranlable des Représentants, le parti aristocratique dut céder et accorder quelques avantages à ses adversaires, à la tête desquels se trouvaient des publicistes, tels que Delolme et Glavière, des savants comme Deluc et des orateurs populaires comme Rilliet et Duroveray.
Tout semblait terminé en 1770, lorsque les simples habitants ou natifs ^ mécontents de n'avoir rien obtenu, reprirent les armes et furent exilés en grand nombre, mais ne se tinrent pas pour battus. Un de leurs chefs, un simple artisan, nommé Isaac Cornuaud, se signalait par des brochures
^ On appelait ainsi les individus nés d'étrangers ; ils n'avaient aucun droit politique, et se trouvaient exclus des professions libérales et des honneurs militaires.
incendiaires, écrites avec un rare talent; ils étaient protégés par Voltaire qui les poussait à la révolte et soutenus par la France, ce qui excita la colère de Tun des Représentants, de Duroverày, qui écrivit contre la monarchie des pamphlets d'une extrême violence. La lutte devint générale et ne prit fin qu'après une nouvelle intervention de la France, de Berne, et de la Sardaigne. Zurich préféra s'abstenir. Clavière, Duroverày et vingtdeux autres membres du parti libéral (1782) quittèrent leur patrie en conseillant à leurs concitoyens de se soumettre; nous les retrouverons à Paris.
L'exemple de Genève exerça une influence manifeste sur les troubles qui agitèrent l'Etat de Fribourg (1781-1782) et qui sont connus sous le nom de révolution de Chenaux.
Le gouvernement de ce canton était devenu de plus en plus oligarchique, sans acquérir la grandeur et la sagesse pratique qui compensaient les vices des patriciens bernois ; il régnait en véritable despote. Les habitants étaient exaspérés de cet état de choses et profitèrent d'un fait insignifiant en lui-même, la perte d'un procès intenté par la commune du Bourg de la Tour-de-Trême contre le gouvernement, pour se soulever sous la conduite de Nicolas Chenaux. Les magistrats leur opposèrent des troupes expérimentées qui les mirent en déroute : Chenaux, qui avait pris la fuite, fut tué par deux de ses affidés qui se flattaient
d'obtenir ainsi leur grâce et une prime de cent louis.
On envoya quelques-uns des agitateurs aux ga-^ lères : Huguenotd'Artigny, et Jacques Sudan, ainsi qu'un des meurtriers de Chenaux, le nommé Henri Rosper; les avocats Castella et Raccaud de S*-Aubin avaient réussi à se mettre en lieu sur. On ne fit aucune concession de quelque importance à la bourgeoisie et Ton bannit même trois citoyens qui protestèrent au nom des leurs, mais, pour se concilier Topinion aigrie, on rendit aux communes insurgées leurs armes, et Ton multiplia lesrécom* penses accordées aux partisans dévoués du pouvoir.
Tel était Tétat des esprits sur plusieurs points du territoire; la France, au lieu de les calmer, suscita des ferments de haine et de discorde. En effet, si quelques-uns des Genevois qui avaient quitté la Suisse en 1782 s'étaient groupés autour de Mirabeau et étaient devenus ses auxiliaires : nous avons nommé Duroveray, Clavière, Dumont etReybaz, d'autres citoyens des cantons formèrent à Paris le Club helvétique au mois de juin 1790.
Composé de plus de trois cents membres, originaires des Etats de Vaud, de Fribourg, de Genève, ce club jouissait de la protection des membres influents des divers partis de l'Assemblée nationale, tels que Mirabeau, Sillery, Brissot, Camille Desmoulins; il avait pour but de « travailler » les régiments suisses, de les pousser à la
sédition, de détruire en eux Tesprit militaire et de préparer la propagande des idées révolutionnaires et rinsurrection dans les cantons. Chassés de leur patrie, ses membres voulaient renverser leurs gouvernements respectifs et n'auraient pas hésité à faire intervenir l'étranger dans leurs querelles; lesFribourgeois essayèrent sans succès de rentrer chez eux les armes à la main.
Tout d'abord, le Club demanda au gouvernement français de relâcher les Fribourgeois envoyés aux galères à Brest; ils furent amenés à Paris où il leur fut fait une ovation religieuse et patriotique. La France donnait un avertissement aux aristocrates suisses, mais ceux de Fribourg n'en tinrent aucun compte et, au lieu d'incliner à la clémence, ils entourèrent le Club de faux-frères, qui rapportèrent ses actes aux conseils secrets de Berne, de Fribourg et de Soleure. C'est ainsi que l'on apprit les enrôlements qui se faisaient à Versoix, à Carouge et dans le pays de Neuchâtel, dans le Piémont et en Savoie. Nous avons dit que les membres du Club avaient l'intention d'amener le trouble et l'indiscipline dans les régiments suisses; ils commencèrent en s'attaquant aux soldats de Châteauvieux, qui tenaient garnison à Nancy : cette tentative ne fut pas heureuse et la victoire demeura aux mains des pouvoirs établis. Les cantons suisses écrivirent au roi pour lui présenter leurs excuses à l'occasion des événements de Nancy, et pour lui
demander de prendre des mesures contre leurs compatriotes de Paris. Ceux-ci désavouèrent toute participation aux troubles de Lorraine, mais demandèrent conseil à Marat, qui leur accorda une entrevue ; ce seul fait suffit pour que leurs gouvernements demandassent leur extradition. Il est vrai de dire que ces événements, joints aux excitations des émigrés et des émissaires de la Révolution, occasionnaient une agitation malsaine parmi les Etats de la Confédération. Les perturbations les plus graves se produisirent dans le Valais, dans Tévêché de Bâle et dans le pays de Vaud.
Les Français, qui s'étaient mêlés à plusieurs reprises de nos affaires intérieures, ne demandaient qu'à intervenir encore ; du reste, ils n'avaient plus qu'une médiocre sympathie pour ce petit peuple qui, malgré les aspirations démocratiques de quelques cantons, était demeuré très aristocratique. Et les Suisses, d'autre part, comme tous les Etats qui ont de faibles moyens de défense, n'étaient qu'à demi-rassurés par ce qu'ils voyaient alors se passer de l'autre côté du Jura; ils étaient irrités des écrits injurieux où quelques publicistes jacobins les prenaient violemment à partie; enfin, les troubles qui éclataient de nouveau parmi eux les inquiétaient.
Les cantons démocratiques — dénomination qui égara les révolutionnaires français — n'étaient pas aussi mécontents que les Etats purement aristo-
cratiques, mais ils craignaient le prosélytisme révolutionnaire et ne voulaient pas que l'étranger s'immisçât dans leurs affaires. Une diète, qui fut tenue à Frauenfeld (1791), protesta contre le serment imposé aux régiments suisses et ne répondit pas à la demande qui lui était faite de reconnaître la nouvelle constitution française. Les cantons prêtaient Toreille aux objurgations des émigrés et des puissances alliées: Soleure et Fribourg voulaient demeurer attachés au vieil ordre de choses ; Bâle et Zurich auraient été plutôt portés vers les idées nouvelles, mais n'osaient pas se compromettre ; Berne, au contraire, se mit franchement à la tête du mouvement réactionnaire. Cependant sa situation demeurait délicate : l'aristocratie était attachée aux Bourbons au service desquels elle s'était illustrée, et un parti extrême, celui de l'avoyer Steiger, était prêt à la guerre contre la France révolutionnaire ; d'autre part, les modérés ne voulaient pas entraîner leur pays dans une lutte aussi grave et ils ne croyaient pas utile de se mettre en complète opposition avec leurs puissants voisins; à leur tête se trouvait le sage trésorier Frisching. Les amis des princes et les émigrés allaient avoir le dessus et faire éclater le conflit, lorsque la crise fut ajournée par l'arrivée du nouvel ambassadeur de France, François Barthélémy.
Titre deuxième. — Barthélémy : sa vie, son caractère, ses actes. — Son opinion sur le rôle qu'il doit jouer en Suisse et politique à laquelle il doit se tenir.
François Barthélémy naquit à Aubagne (Bouchesdu-Rhône) le 20 octobre 1747. C'était le neveu de Tauteur du Voyage du jeune Anacharsis^ Tabbé de Barthélémy, qui le fit entrer dans les bureaux des affaires étrangères, sous le ministère de Choiseuil (février 1768). Le jeune Barthélémy accompagna le baron de Breteuil dans ses missions diplomatiques en Suisse et en Suède; puis il se rendit en Angleterre, où il demeura assez longtemps, d'abord en qualité de secrétaire de légation, puis de chargé d'affaires de France. C'est lui qui fut chargé de notifier au gouvernement britannique l'acceptation de la Constitution par Louis XVI (1791). Quelques mois après, M. de Vérac, ayant donné sa démission d'ambassadeur de France auprès des cantons suisses, fut remplacé à ce poste difficile par Barthélémy, que sa longue expérience des affaires politiques mettait à même de remplir avec succès cette nouvelle tâche.
Il demeura en Suisse pendant les années les plus orageuses de la Révolution et, nommé par un ministre royaliste, il sut se maintenir sous les divers gouvernements qui se succédèrent en
France : girondin, jacobin, terroriste, thermidorien et directorial, ce qui dénote un tempérament d'une rare prudence. Après cinq années passées dans les cantons, il fut nommé membre du Directoire, mais, déporté après la chute de sa faction (septembre 1797), il ne rentra en France qu'au 18 brumaire.
Anobli, comblé d'honneurs, investi de nombreuses Fonctions, il fut un ferme soutien de Napoléon sous le Consulat et l'Empire, mais, au moment de la défaite, il passa dans le camp opposé. Il resta dans la vie publique et se signala encore par une motion dans laquelle il proposait de modifier dans un sens aristocratique la loi électorale de 1817 ; après des débats orageux, il échoua, et depuis lors il se laissa oublier. Il mourut à la veille de la Révolution de juillet 1830.
C'était un homme judicieux et éclairé, capable de voir les événements et de les rapporter fidèlement à ses supérieurs, et il fit de sa résidence un ministère in partibus où il rassemblait tous les documents capables de faire connaître l'Europe aux hommes d'Etat qui dirigeaient la France. Disciple en diplomatie de Vergennes, négociateur circonspect et habile, il prit une part active à la conclusion de la paix de Bàle, ce qui lui donna une grande notoriété. Mais ses qualités dominantes étaient surtout des qualités que nous qualifierons de négatives : il était très pacifique et ne voyait en tout que Tin-
lérêt de son pays, pris en lui-même et dégagé de toutes les luttes de partis; sa modération lui fut d'une grande utilité en Suisse, car elle lui permit d'apaiser pendant quelques années le ressentiment de deux voisins qui auraient profité de la première occasion qui leur aurait été offerte pour entrer en lutte. Du reste, la suite des événements nous a montré que lorsqu'il fut rentré en France (mai 1797), le conflit ne tarda pas à éclater : dans le courant de Tannée 1798, la Suisse fut envahie.
Par ses origines, il était libéral et modéré, et ses goûts personnels le tenaient attaché à la bonne compagnie ; sans être un ci-devant, qui aurait favorisé les émigrés comme le lui a reproché M. Debidour, ce n'était pas un sans-culotte.
Son but était de poursuivre la carrière qu'il avait trèshonorablement commencée, sous la monarchie, sans fatigue et en ménageant ses biens qui n'étaient pas considérables. Il demande, en effet, au ministre de Lessart, de lui faire payer intégralement son traitement, qui fut fixé à 80,000 fr. par année ^; il est né sans fortune, toute chose augmente de prix et les assignats ont baissé de cinquante pour cent: ces causes diverses rendent sa situation fort difficile *.
Nous savons quels étaient les griefs des cantons
* Lettre de Dumouriez à Barthélémy du 19 mars 1792.
* Lettre de Dumouriez à Barthélémy du 17 mars 1792.
à regard de la France, nous avons vu quelle agitation régnait dans les esprits et nous pouvons nous faire une idée de ce qu'était la position du nouvel ambassadeur. Celui-ci se traça une ligne de conduite fort sage et que Ton ne saurait trop admirer; réfrénant Texaltation et parfois la violence de son gouvernement, il ne cessera de lui recommander en toute occasion le calme et la modération et il le priera de faire droit aux demandes des Suisses qui lui paraîtront justes. Il se rendra compte de Tétat des affaires intérieures des Confédérés en voyageant dans leurs Etats, et, si cela lui est possible, il entretiendra des relations avec quelques-uns de leurs hommes politiques les plus influents.
Cette politique peut être définie celle de la modération et du juste milieu, si on ne donne pas à ce dernier mot une signification défavorable.
Titre troisième. — Son arrivée et ses premiers actes, son installation, son attitude indépendante à l'égard de son gouvernement. Relations avec les Etats et avec la société suisse.
Arrivé incognito à Soleure, suivant Tusage, le 30 janvier 1792 au soir, Barthélémy descendit à THôtel de la Couronne ; il ne voulut pas s'installer immédiatement à Thôtel de l'ambassade de France,
car ces Messieurs de Soleure, dont les exigences devenaient excessives, voulaient en augmenter le loyer.
Cet Etat, qui avait été particulièrement comblé de faveurs par les rois de France, ainsi que celui de Fribourg, prenait à tâche de créer des difficultés à ses voisins, et le loyer de l'ambassade n'était pour eux qu'un prétexte à leurs mauvais procédés ; il devint, du reste, un centre d'intrigues pour les émigrés et, en toute occurrence, se mit du côté des adversaires de la Révolution.
Barthélémy mit le ministre au courant de ce qui lui arrivait et lui demanda dans quel lieu il devait s'établir. De Lessart lui répondit qu'il fallait que l'ambassadeur résidât dans un canton catholique, qui fut proche de la France ; puis il passa en revue les différentes localités où Barthélémy pourrait aller s'établir. Fribourg était fort rapproché de la frontière, mais il devenait exigeant et il était un objet de jalousie pour les autres Etats, qui enviaient les honneurs accordés par les rois à ses représentants; Berne était le principal membre du Corps helvétique et il ne fallait pas encore augmenter son importance. De Lessart aimerait mieux voir Barthélémy à Lucerne ; il ne fallait pas prendre trop au sérieux la présence des représentants des puissances étrangères, car partout ailleurs les ambassadeurs se trouvaient réunis en un même lieu. Il pourrait aussi se rendre à
Zurich, ce qui serait utile aux rapports des deux pays, car le Directoire de la Confédération était en cette ville. Dans tous les cas, un changement de résidence devait faire sensation et ne nuirait pas au prestige de la France.
Barthélémy s'installa d'abord provisoirement dans la petite ville de Baden; il craignait, en allant à Lucerne, de ne pouvoir représenter assez brillamment son pays à côté de Téclat et du luxe déployés par renvoyé d'Espagne; il avait aussi appris le triste effet produit en Suisse par la nouvelle des malheureux événements d'Aix S et préférait ne pas séjourner pendant quelque temps dans les grands centres. Il demanda à la même époque, au ministre, de lui accorder l'autorisation de voyager dans les cantons : il s'instruirait sur leurs affaires particulières et n'aurait pas l'air de quitter précipitamment Soleure.
Mais De Lessart fut renversé du pouvoir et eut pour successeur le général Dumouriez. Celui-ci voulut imposer sa volonté à Barthélémy; il le pria de retourner à Soleure et lui remit, à cet eflfet, une lettre pour un de ses amis, G. Roll. Il ne fallait pas, disait-il, compromettre la dignité du roi des Français en quittant l'antique résidence de l'ambassade, pour ce seul fait qu'un
* Nous en parlerons avec quelques détails dans un des chapitres suivants.
Etat s'était montré inconvenant et écoutait les conseils perfides des émigrés.
Barthélémy ne se soumit point, car il avait pu se rendre compte de ce qui se passait ; il parla d'aller à Bienne, qui semblait bien disposée pour la France, et rapprochée de Berne, ce qui lui permettrait d'avoir des relations avec cette importante cité. Il irait ensuite, si on le désirait, à Lucerne, qui était le centre des cantons catholiques et qui avait beaucoup d'influence sur les cantons démocratiques. Dumouriez ne voulut pas entendre parler de Bienne et permit à Barthélémy de choisir entre Lucerne, Zurich et Baden, si Soleure ne réparait pas ses torts *.
Nous savons quelles étaient les préférences de Barthélémy et nous ne serons pas étonné qu'il soit resté à Baden. Il notifia, peu après, aux cantons, qu'il y fixait définitivement sa résidence, (15 juin), et ne fît aucun cas des excuses tardives que lui envoyèrent les magistrats de Soleure, qui prétendirent n'avoir jamais eu l'intention de l'éloigner de leur ville.
Tout en se préoccupant ainsi du choix d'une résidence, le nouvel ambassadeur avait présenté ses lettres de créance aux cantons par l'intermédiaire du Directoire de Zurich. Ceux-ci ne firent
^ C'est, au contraire, à ce moment que Bâcher, un des secrétaires de l'ambassade, venait d'être expulsé, 21 mars.
aucune difficulté pour les admettre, à Texception des Etats de Soleure et de Fribourg, et il fut reconnu officiellement le 8 mars.
Nous avons, au sujet du mauvais vouloir de Soleure et de Fribourg, un document intéressant; c'est une note que M. de Castelnau, le représentant des princes, envoya à Tavoyer Steiger, de Berne (4 février 1792).
Il lui dit qu'il est très important pour les frères du roi, de retarder la réception et l'admission de Barthélémy, et de ne pas aller au-devant des négociations qu'il pourrait entreprendre avec les cantons. Puis, posant comme une base reconnue et indiscutable que la Constitution de 1791 est un fléau pestilentiel pour les cantons voisins de la France et que l'aliénation de l'Alsace par l'empereur serait pour eux un danger toujours imminent, il déclare que le Corps helvétique doit concourir au renversement de la Constitution et prévenir la possibilité de l'aliénation de l'Alsace. Pour arriver à ce double résultat, les Suisses doivent, pour le moment, attendre les événements et rester à la disposition des princes ; et, par conséquent, ne tenir aucun compte de l'arrivée de Barthélémy.
Ce n'est pas seulement à l'ambassadeur luimême que les émigrés et leurs alliés de Soleure s'attaquaient; ils ne dédaignèrent point de s'en prendre au nommé Bâcher.
Barthélémy a toujours fait le plus grand cas de ce collaborateur, dont le zèle infatigable et les lumières étendues lui furent d'un pressant secours lors de son arrivée. En effet, les deux autres secrétaires ne s'étaient pas montrés à l'ambassade depuis le départ de M. de Vérac : l'un, M. Moreau, vivait au milieu des émigrés, et le second, M. Meyer, restait en Alsace où il se disait malade ; toute la besogne reposait donc sur Bâcher, aidé il est vrai d'un nommé La Quiante, qui fournit à Barthélémy un précieux concours. D'autre part, les cantons estimaient beaucoup ce fidèle serviteur de la France et ils en donnèrent des témoignages nombreux.
On comprend quelle fut leur indignation à tous, lorsqu'ils connurent le décret d'expulsion que le gouvernement de Soleure avait signé contre Bâcher (21 mars) ; ce dernier devait quitter la ville dans « l'espace de deux fois vingt-quatre heures. » Aucun motif n'était fourni pour expliquer cette mesure de rigueur. Cependant nous croyons savoir que les Soleurois étaient irrités de ce que Bâcher eût voulu répartir plus équitablement les libéralités royales; de son côté, M. de Vérac lui reprochait de ne pas avoir suivi l'exemple que lui donnaient ses deux collègues et pouvait encore moins lui pardonner la connaissance très exacte qu'il possédait des malversations commises à l'ambassade.
Barthélémy demanda à Dumouriez de lui laisser ce précieux auxiliaire, mais il n'obtint pas immédiatement gain de cause : le ministre ne semblait, pas avoir de sympathie pour ce serviteur et voulait le rappeler à Paris : c'était à ce moment aussi que Ton était en pourparlers au sujet de la résidence de l'ambassadeur, et Dumouriez hésitait encore à sévir contre Soleure; enfin, il aurait voulu voir ce poste de secrétaire rempli par un Suisse. Barthélémy ne se laissa pas décourager, maintint sa volonté en face de celle de son supérieur, et finit par triompher (18 mai) : il put garder son fidèle Bâcher. Les réclamations que formula Soleure, qui voulut expliquer la mesure prise contre celuici, ne furent pas écoutées ; elles venaient trop tard. Il y eut pourtant des négociations qui se prolongèrent assez longtemps avant que Ton obtînt de ce canton la radiation diî décret d'expulsion (novembre 1792).
Cette affaire, que nous avons peut-être racontée trop longuement, nous permet de voir comment Barthélémy comprenait son rôle, et l'attitude énergique qu'il savait prendre, lorsqu'il croyait défendre une cause juste et bonne; il comprenait de mieux en mieux la situation des Suisses, et ne voulait pas que son gouvernement vînt gâter ses affaires par une démarche faite mal à propos.
Heureusement pour lui, le nouvel ambassadeur trouva dans certains cantons un appui sympathi-
que, dès Tabord, et on ne lui fit pas partout grise mine.
Il entra en relations d'amitié avec quelques hommes d'Etat, tels que le trésorier Frisching, le bourgmestre Kilchsperger de Zurich, le général et Tavoyer Pfyffer de Lucerne, qui lui donnèrent de précieuses instructions sur l'état des esprits et lui fournirent toujours leur aide auprès de leurs gouvernements. Il ne suivit pas les avis réitérés de Dumouriez et se méfia de Georges RoU et du tribun de Bâle, Pierre Ochs, très chauds partisans de la France, il est vrai, mais trop révolutionnaires.
Les renseignements qui lui étaient donnés par ses correspondants ne lui suffisaient point, et il tenait à voir ce qui se passait par lui-même ; c'est dans ce voyage dont nous avons déjà parlé qu'il le fit.
Ayant obtenu du roi l'autorisation qu'il demandait, il partit avec Bâcher et La Quiante. Ils trouvèrent les esprits incertains : les uns, influencés par les émigrés, se taisaient; d'autres se plaignaient des agissements du Club helvétique; d'autres enfin, plus sages, faisaient des vœux pour la prompte organisation du nouveau régime français.
Parmi ces derniers, Bâle et Zurich firent une excellente impression à l'ambassadeur, et c'est avec eux qu'il comptait peut-être entreprendre sa tâche.
Barthélémy essaya d'apaiser les Suisses, et écrivit à son gouvernement que tout dépendrait des affaires d'Allemagne et du calme qui régnerait en France (février 1792).
C'est ainsi que tranquillement François Barthélémy s'établissait en Suisse, et faisait ses efforts pour se créer une position solide, qui lui permît de défendre les intérêts français contre les intrigues des puissances et des émigrés. La suite de ce récit nous montrera qu'il y réussit et atteignit le but qu'il s'était donné.