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AFFAIRES DES REGIMENTS SUISSES

Titre premier. — Régiments suisses en France sous l'ancien régime. — Situation que leur fait le partage des pouvoirs entre le roi et l'Assemblée ; de qui dépendent-ils ?

Les rapports de la France et de la Suisse devaient dépendre du calme qui régnerait dans le premier de ces deux pays et des mesures que les révolutionnaires prendraient à Tégard des cantons. Il est pénible de constater que les Jacobins semblent avoir eu pour unique objet de vexer leurs voisins et d'augmenter le dissentiment que Barthélémy avait signalé et s'efforçait d'apaiser.

Pour nous rendre un compte exact des événements que nous allons raconter, il ne sera pas inutile de retourner quelques années en arrière et de voir quelle situation la Révolution avait faite aux régiments suisses.

On comptait environ douze mille Suisses au service du roi très chrétien ; ils formaient onze

régiments ordinaires, plus celui des gardes suisses, et étaient disséminés au nord, au sud et à Test de la France ; les gardes suisses et les Cent-Suisses faisaient partie de la maison du roi et tenaient garnison à Paris ou à Versailles.

Nous avons déjà parlé de la valeur éprouvée, de Texcellente discipline et de Tincorruptible fidélité de ces troupes. Si nous insistons sur ce point, c'est qu'il nous aidera à comprendre tous les malheurs qui sont arrivés en 1790 et en 1792. Les Suisses, en effet, avaient toujours conclu leurs traités avec le roi, et c'est à lui seul qu'ils avaient juré de servir fidèlement la France : pour eux, il n'existait pas de pouvoir en dehors de la personne royale.

Barthélémy l'a fort bien vu et il le raconte au ministère Lebrun ^ Il est difficile, dit-il, de se faire une idée de la force des sentiments de soumission et d'attachement par lesquels tous les gouvernements et les individus des cantons tenaient à la personne des rois avec lesquels ils avaient seuls traité durant des siècles ; et, après 1791, leur culte ne s'affaiblit point, car le roi conservait une place importante dans l'Etat.

Ces sentiments fort louables n'étaient blâmés par personne avant 1789, mais ils ne purent se manifester aussi librement lorsque l'Assemblée

* Lettre du 21 septembre 1792.

Constituante commença à jouer un rôle prépondérant. Les députés n'étaient pas opposés, en principe, au maintien de l'alliance avec les cantons, mais ils ne voulaient pas que ces soldats devinssent des instruments de réaction dans la main du souverain et ils désiraient surtout éloigner les gardes suisses de la capitale ; ils essayèrent de réformer, par des décrets, ce corps privilégié, mais ne purent y parvenir. La Constitution de 1791, tout en affaiblissant l'autorité royale, laissait à Louis XVI la conduite des armées et le pouvoir de conclure des traités avec les puissances étrangères ; il restait, sinon en réalité, du moins nominalement le chef de l'Etat. Le pouvoir législatif laissait donc subsister l'erreur qui existait déjà et que nous avons fait sentir : les révolutionnaires se regardaient comme étant les maîtres absolus de la France et ils l'étaient, en fait, tandis que les Suisses ne croyaient dépendre que du roi. Ce dissentiment et ces manières différentes d'envisager les circonstances subsistèrent, et nous verrons qu'elles amenèrent les Jacobins à voir des traîtres infâmes dans les malheureux Suisses qui furent massacrés le 10 août, les cantons à en faire des victimes de leur dévouement.

Titre deuxième. — Agitation révolutionnaire dans les troupes: suisses. — Affaire de Nancy ; opinion produite en Suisse^ opinion de Barthélémy.

L'armée, comme tous les organes de l'Etat, subissait un commencement de décomposition, de désagrégation, dans les années qui précédèrent 1789 : l'insubordination se manifestait par des signes extérieurs d'une évidence marquée. La Révolution accentua encore le conflit : les officiers, nobles pour la plupart, émigrèrent et, pri* vés de leurs chefs, se faisant une conception toute spéciale de la liberté et de la fraternité, les soldats ne voulurent plus supporter le joug que la discipline leur imposait. Les clubs profitèrent d'un terrain aussi bien préparé pour se livrer à une active propagande, dans les camps et dans les casernes, et pour désorganiser les troupes royales.

On ne garda aucune mesure et l'avocat Gastella, de Fribourg, membre influent du Club helvétique, fut même obligé de faire cesser les imputations calomnieuses qui étaient dirigées contre le colonel des gardes suisses, le comte d'Affry. Ce vieillard fut contraint, un jour, de livrer aux soldats ameutés une somme de onze mille livres (fin de juin 1790).

Ces symptômes néfastes avaient pris un caractère général, mais c'est à Nancy qu'eurent lieu les désordres les plus graves.

Les soldats du régiment suisse de Châteauvieux 'Cl ceux des régiments du roi et de mestre de camp, étaient en lutte ouverte avec leurs supérieurs ; ils étaient soutenus par le peuple, qui réclamait la réforme des abus nombreux qu'occasionnaient les privilèges de la classe noble, qui s'était naturellement rangée dans le parti des officiers.

Les troubles, qui étaient à Tétat latent depuis quelques mois, éclatèrent en août 1790; les soldats réclamèrent la reddition de leurs comptes, prétendirent qu'ils étaient exploités et forcèrent leurs chefs à leur donner de fortes avances sur la solde qu'ils affirmaient leur être due.

Ils passèrent ensuite quelques jours dans l'ivresse et la débauche et se promenèrent dans Nancy comme dans une ville conquise. Alarmée de cet état de choses, la municipalité demanda à l'Assemblée quelles étaient les mesures à prendre. On lui répondit qu'il fallait réprimer, au besoin par la force, les désordres de ces soudards et on chargea M. de Bouille, gouverneur de Lorraine, de cette mission. Après des négociations assez longues, il avait amené les soldats révoltés à traiter et les avait fait sortir de la ville, car il avait rintention de les envoyer tenir garnison ailleurs, lorsque les rebelles, qui se trouvaient campés vers une des portes de la cité, la porte Stainville, tirèrent un coup de canon sur les trou-

pes de l'Assemblée. Les Nancéens se crurent trahis, car ils croyaient la paix conclue, et ils firent essuyer aux régiments de M. de Bouille un feu meurtrier. Un combat de quelques heures eut lieu dans les rues avant que le gouverneur de la province put se rendre maître de la ville (31 août 1790)^

A la suite de ces événements, vingt-trois soldats du régiment de Châteauvieux furent exécutés et quarante et un envoyés aux galères, à Brest; plusieurs personnes, qui avaient pris part à la révolte, furent jetées en prison.

Les cantons avaient été indignés de la conduite de leurs compagnies et ils écrivirent au roi pour s'excuser de ce qui était arrivé ; leur irritation fut à son comble, lorsqu'ils apprirent, quelque temps après, que le gouvernement français avaient compris les forçats de Brest dans le décret d'amnistie rendu le 14 septembre 1791, à l'instigation des Clubs*. Ils prétendaient que l'honneur et la dignité de leur nation étaient compromis et, de plus, ils craignaient que ces ferments malsains de révolte ne se répandissent dans les autres régiments qu'ils avaient en France. Ils demandèrent des dédommagements pour les officiers qui avaient indûment fait des avances à leurs compagnies et priè-

* Nous avons trouvé le récit de ces événements dans le volume de M. X. Mairet.

« Loi du 12 février 1792.

rent les ministres des affaires étrangères et de la guerre d'aider ces capitaines à compléter les effectifs de leurs troupes.

Barthélémy approuvait ces demandes et il ne cessa pas de solliciter ses chefs de leur donner une réponse satisfaisante. Il était, pour son propre compte, désolé de ces nouveaux sujets de mécontentement donnés aux cantons, car ils rendaient son entrée en fonctions fort pénible et il savait que ses ennemis, les émigrés et les partisans du nonce, en profiteraient pour lui susciter des ennuis et pour retarder sa reconnaissance comme ambassadeur.

La situation s'améliorait cependant, le triste effet causé par la révolte de Nancy et ses suites, s'effaçait, grâce aux efforts de Barthélémy, lorsqu'arriva à Berne la nouvelle des événements d'Aix-en-Provence.

Titre troisième. — Affaire du régiment d'Ernest. — Le 10 août 1792 et les massacres de Septembre. — Licenciement des régiments suisses.

Le dimanche 26 février 1792, des fédérés marseillais arrivaient à Aix et forcèrent les soldats du régiment d'Ernest qui y tenaient garnison, à livrer leurs armes et à sortir de la ville. Le major

de Watteville, qui commandait aux Suisses, fit preuve, en cette occasion, d'un grand sang-froid et sut empêcher une effusion de sang inutile ; il donna l'ordre à ses hommes de ne faire aucune résistance, d'obéir aux ordres des révolutionnaires et de supporter en silence cet affront; son dessein était de ne pas combattre contre des Français, puisqu'il se trouvait au service du roi de France.

Le monarque fut très touché de la conduite de ce régiment et accorda une distinction à son colonel; s'il ne contenta pas complètement les Suisses, qui auraient mieux aimé voir ce « cordon rouge » sur la poitrine du brave major de Watteville, cette erreur fut réparée dans la suite, puisque cet officier reçut la décoration et obtint le commandement des troupes qu'il avait si sagement dirigées.

Pour expliquer leur conduite, les clubistes de Marseille et de Toulon racontèrent que les officiers suisses avaient toujours été hostiles à la Révolution, qu'ils n'étaient pas attachés à la Constitution de 1791, et qu'ils avaient provoqué les événements d'Aix par leurs manifestations réactionnaires ; ils ajoutaient que chaque soldat avait dans son sac trois cocardes blanches.

Les cantons, de leur côté, furent très affectés de ce nouveau malheur : Soleure et Fribourg étaient furieux et auraient voulu rompre toute re^ lation avec la France ; Zurich était inquiet du sort réservé au régiment de Steiner, et il ne fut rassuré

que lorsque celui-ci eût été transféré des provinces méridionales, dans Tarmée du nord ; un de ses magistrats, le bourgmestre Kilchsperger, montre quels étaient les sentiments de ses concitoyens: « Toutes choses commençaient à aller bien. Les esprits se calmaient... maintenant, nous ne savons plus où nous en sommes. »

Berne, qui était le plus directement atteint par cette offense, puisqu'il entretenait ce régiment depuis plus d'un siècle, était indécis : il avait été fortement atteint dans son orgueil d'Etat indépendant, et, d'autre part, il savait que ses officiers s'étaient souvent montrés hostiles aux révolutionnaires, et qu'ils favorisaient le retour de l'ancien régime ; ce fut le parti de la réaction qui fut le plus puissant et le rappel du régiment d'Ernest fut décidé.

L'avoyer Steiger, l'adversaire des libéraux bernois, disait à ce sujet : « Nous voulons un voisin puissant pour nous soutenir et la France nous convient à cet égard ; mais si l'anarchie arrive, et si on nous attaque impunément, nous nous tournerons ailleurs, » et, en disant cela, il faisait allusion à l'Autriche.

Le roi de France allait, au dire du ministre des affaires étrangères, donner satisfaction au régiment d'Ernest, lorsqu'inlervinl la brusque décision des magistrats de Berne, qui peina fortement Louis XVI. Barthélémy faisait tous ses efforts

pour arriver à une solution pacifique, mais sa tâche était difficile à remplir : il devait lutter contre les émigrés et leurs partisans, qui profitaient de cette occasion pour lui créer de nouveaux embarras, et il se rendit compte que les blessures d'amour-propre sont longues à se cicatriser.

^ Il proposa à son gouvernement de faire servir le régiment d'Ernest dans le nord de la France, après lui avoir fourni de sérieux dédommagements pour le tort qu'il avait subi. Dumouriez aurait accepté cette combinaison, car l'Assemblée ne voulait pas que les Suisses sortissent du royaume, craignant de ne pouvoir plus en garder sous ses drapeaux, mais Berne ne voulut pas revenir sur sa résolution. Voyant ce qui en était, Barthélémy conseilla au ministre de laisser partir les troupes appartenant à ce canton, affirmant que le premier moment de colère une fois passé, elles seraient trop heureuses d'offrir à nouveau leurs services. Les conseils de l'ambassadeur furent écoutés, et le 15 juin 1792, Berne put se réjouir du retour de ses enfants.

On avait dû prendre des mesures importantes pour que ces soldats reçussent les armes nécessaires à leur sûreté, et pussent gagner sans danger la frontière. Même à Berne, on ne considérait cette absence que comme momentanée, lorsque des événements malheureux vinrent encore troubler les relations de la Suisse et de la France.

La Révolution devient sanglante et adopte la loi de la force brutale pour sa raison suprême ; elle balayera tout ce qui voudra s'opposer à son règne, et ne s'arrêtera qu'au moment où les auteurs de ces nombreux massacres auront péri à leur tour.

Louis XVI s'était rendu odieux à ses sujets par sa tentative d'évasion et les avait irrités ensuite en opposant son i^eto aux mesures exceptionnelles décrétées contre les prêtres réfractaires et les émigrés; enfin, le violent manifeste du duc de Brunswick avait mis à son comble l'exaspération populaire.

Les chefs des terroristes, Robespierre, Marat et Danton, se réunirent dans le plus grand secret à Charenton et décidèrent d'envahir les Tuileries, puis de faire proclamer la déchéance du souverain, que la Gironde désirait pour sa part.

L'insurrection fut fixée au 10 août.

Sur les quarante-huit sections dont se composait Paris, dix seulement s'étaient montrées favorables à l'émeute, mais leurs habitants, surtout ceux du quartier S*-Antoine, entraînèrent tout le peuple.

Au jour convenu, la multitude s'ébranla et vint se masser aux abords du château royal, qui était défendu par des gardes nationaux, quelques volontaires royalistes et le régiment des gardes suisses, ayant à sa tête le général de Maillardoz qui remplaçait le comte d'Affry, octogénaire, malade et tombé en disgrâce ; avant que l'action se fut engagée. Mandat, le commandant des milices nationales, fut

assassiné : la royauté perdit en lui un de ses plus fermes soutiens et les soldats de ce brave chef se dispersèrent s'ils ne se joignirent pas à la populace.

Ne se sentant plus en sûreté aux Tuileries, Louis XVI se réfugia avec sa famille au sein de l'Assemblée et assista à la séance, caché dans une tribune.

Les Suisses, ne voulant pas engager le combat, essayèrent de pactiser avec les fédérés bretons ou marseillais, qui avaient entraîné le peuple ; quelques-uns descendirent même pour camper avec eux; tout à coup, au moment où les deux troupes se trouvaient en présence, un coup de feu partit et Faction s'engagea. Les Suisses firent une décharge meurtrière et refoulèrent les assaillants, mais leur valeur ne pouvait triompher du nombre, et leurs adversaires, marchant une seconde fois contre eux, remportèrent la victoire.

Plusieurs des officiers qui avaient échappé à la mort le Dix Août, la trouvèrent pendant les massacres de Septembre, où des égorgeurs à gages firent plus de treize cents victimes dans les prisons et les hospices de Paris. Le général de Maillardoz fut assassiné à la Conciergerie, tandis que le comte d'Affry était acquitté sur Tordre de Robespierre, qui expliqua les motifs pour lesquels il n'avait pu participer au Dix Août; le général Bachmann, de Glaris, fut guillotiné en place de Grève, le 3 septembre, et seul eut les honneurs d^une exécution régulière. Ces journées sanglantes furent

interprétées de manières différentes, et, comme nous l'avons fait prévoir, les Français rejetèrent tous les torts sur les gardes suisses dont les Confédérés firent au contraire des héros.

D'après l'opinion communément répandue en France, le Dix Août n'était que le dernier acte d'un complot savamment préparé : Louis XVI, qui s'appuyait sur l'étranger, aurait voulu se venger des humiliations que lui avaient imposées les révolutionnaires et redevenir maître dans son royaume; c'est pour cela que le ministre de la guerre et le comte d'Affry avaient inventé mille prétextes pour ne pas éloigner le régiment des Suisses de Paris, que le monarque les avait passés en revue le matin même de cette journée néfaste pour les encourager à soutenir sa cause S que les Tuileries étaient transformées en une véritable forteresse ; on ajoutait que les défenseurs du château, pour attirer dans le piège qui leur était tendu les braves citoyens, les avaient appelés à fraterniser avec eux, et qu'ils les avaient ensuite massacrés ; on concluait en disant que si le peuple, se sentant trahi, avait riposté et anéanti ces satellites du despotisme, ce n'était que justice.

* On sait, d'autre part, que Louis XVI rentra fort découragé auprès de Marie-Antoinette, car aux cris de : « Vive le roi ! » s'étaient mêlés de nombreux cris de : « Vive la Nation ! » et celle-ci s'écria : « Tout est perdu, et cette espèce de revue a fait plus de mal que de bien ! »

Tous les reproches des révolutionnaires s'adressaient aux officiers suisses qu'ils rendaient responsables de tous les malheurs qui étaient arrivés aux troupes entretenues par les cantons, et ils montrèrent leurs véritables sentiments au mois de septembre en respectant la vie des simples soldats, qui n'avaient été, d'après eux, que des instruments dans la main de leurs chefs.

Le jugement porté sur ces événements par les Suisses était tout autre : on ne voyait dans ces malheureux que des victimes de leur devoir et de leur dévouement. Les premiers jours furent passés dans le deuil et la consternation, puis à l'affliction succédèrent les idées de colère et de vengeance.

A la Diète extraordinaire d'Aarau, qui s'était réunie pour décider le rappel des troupes suisses qui n'étaient plus en sûreté en France *, le député bernois Steiger demanda la rupture de toute relation diplomatique avec leur terrible voisin, l'évacuation de l'évèché de Bâle par les troupes françaises et l'appeldu peuplesuisseauxarmes^. Latiédeurde Zurich et de quelques autres cantons, qui prirent la chose ad référendum^ et ne voulurent pas accepter immédiatement l'emploi de moyens aussi violents, fit échouer l'entreprise. Ce manque d'union, cette

^ Nous parlerons avec plus de détails de cette assemblée. ^ Ce dernier point est contesté.

marque d'impuissance donnés par les cantons firent impression sur le trésorier Frisching de Berne qui, d'abord partisan de la politique énergique de son collège, se rangea parmi les amis de la paix. Il est curieux d'observer que l'historien Charles de Haller, le futur auteur de la Restauration des sciences politiques^ était à ce moment-là pour la conciliation et ne se montrait pas fermement opposé à la Révolution.

Nous avons dit que les cantons voulaient rappeler leurs régiments de France, et Barthélémy, en apprenant ce projet à Lebrun, lui demandait de veiller à ce que ces soldats pussent rentrer en toute sécurité dans leurs foyers (22 août).

Malheureusement les membres de l'Assemblée avaient prévenu le désir des Suisses, et une loi du 20 août, qui décrétait ce rappel, allait constituer une nouvelle injure par les conditions qu'elle imposait à ces troupes licenciées. L'idée était bonne en elle-même, car il était certain que ces armées étrangères étaient incompatibles avec le régime nouveau créé par la Révolution, et si la Législative ne l'avait pas fait de sa propre initiative, les cantons l'auraient demandé pour le motif de sûreté que nous avons signalé, mais le mode d'exécution était vexatoire et devait créer de nouvelles difficultés entre les deux pays.

En effet, ces régiments ne devaient rentrer dans leur pays que par groupes de quelques individus,

sans armes et exposés à mille dangers par ces temps de troubles; de plus, au lieu de les licencier les uns après les autres, on les renvoyait tous ensemble et dans le plus bref délai ; il en devait résulter un bouleversement considérable dans les affaires intérieures de chaque Etat. Barthélémy le lit remarquer au ministre Lebrun, lui exposa les craintes des Suisses et lui dit que le peuple, poussé à bout par ces mesures successives, pourrait perdre patience et exercer des représailles contre les Français habitant en Suisse. Nous verrons que l'ambassadeur était lui-même dans une position très délicate et qu'il demanda son rappel. 11 lui fut répondu que la mesure critiquée était prise pour le bien de ces soldats, que Ton ne voulait pas qu'ils signalassent leur présence par des rassemblements trop considérables et que leurs armes étaient confisquées parce que les armées révolutionnaires en avaient besoin. On finit cependant par faire droit aux demandes réitérées de Barthélémy ; les régiments seraient licenciés et partagés en subdivisions assez fortes pour pouvoir veiller à leur sûreté, mais les armes seraient gardées à la frontière.

Dumouriez, qui avait montré beaucoup d'animosité contre les Suisses et que l'ambassadeur avait dû modérer à plusieurs reprises, lorsqu'il était au ministère, trouva qu'en cette occasion l'Assemblée avait agi avec trop de précipitation, car ces soldats

que l'on traitait de la sorte seraient les avocats de la Révolution devant les cantons.

Le gouvernement français aurait pu, en suivant les indications qui lui étaient données, garder assez facilement les sympathies des Suisses: il n'aurait eu qu'à payer les pensions qui étaient dues à d'anciens militaires et à des hommes influents, qu'à traiter avec quelque douceur les régiments licenciés ; il le fît en partie, mais ne voulut jamais remplir d'une manière complète ces divers engagements. Les cantons lui pardonnèrent à la longue et plusieurs de leurs ressortissants servirent sous les drapeaux révolutionnaires; d'autres s'étaient déjà mis à la solde de l'Angleterre, de la Hollande, de la Sardaigne, mais, sauf la trahison momentanée du régiment de Châteauvieux, il ne s'en produisit point dans les rangs des émigrés.

Ce n'est qu'en 1803 que, en vertu de l'Acte de médiation. Napoléon renouvela officiellement ce service mercenaire : les cantons devaient lui fournir quatre régiments de quatre mille hommes chacun. Les Suisses servirent encore la France sous la Restauration ; mais après la Révolution de Juillet, ils ne furent plus représentés dans les rangs de son armée.

Titre qi}a.trième. — La Diète d'Aarau ; rupture des relations diplomatiques de la France et de la Suisse (15 septembre 1792). — Négociations.

Dans le titre précédent, nous avons fait mention d'une diète tenue à Aarau et dans laquelle Tavoyer Steiger avait proposé des mesures énergiques contre la France ; il nous faut donner maintenant quelques détails sur cette assemblée.

Les chefs des cantons, légitimement émus par les événements douloureux qu'ils voyaient se dérouler sous leurs yeux, inquiets du sort de leurs soldats, avaient résolu de rappeler leurs régiments, et pour prendre cette décision en commun, ils convoquèrent une diète extraordinaire à Aarau (2 septembre 1792). Informé de ce projet, Barthélémy demanda au ministre Lebrun s'il ne serait pas utile de s'entendre avec les députés des cantons pour le licenciement des troupes suisses, et le pria d'avoir des égards pour cet ancien allié, qui avait soutenu la monarchie pendant plusieurs siècles.

Ces précautions étaient vaines, puisque le gouvernement révolutionnaire avait agi le premier et décrété la loi du 20 août sur le licenciement des régiments étrangers ; nous savons qu'elle produisit un effet déplorable en Suisse et c'est ce qui

a permis de dire que la Diète s'était réunie sous les plus fâcheux auspices et que la douleur seule semblait présider aux séances.

Les cantons avaient donné à leurs représentants des instructions de nature assez diverse; Bâie et Zurich étaient pacifiques et craignaient une rupture complète des relations entre les deux pays, qui ferait cesser la correspondance avec Tambassadeur et apporterait un sérieux préjudice aux intérêts helvétiques. Berne, au contraire, particulièrement atteint par les violences des Jacobins, se mit à la tête de la réaction et se laissa entraîner à des résolutions fâcheuses par quelques membres exaltés de son conseil secret, qui s'était substitué au Grand Conseil légalement investi de la puissance suprême. Les députés reçurent les instructions suivantes: rompre toutes les relations existant avec la France et ne les reprendre que lorsque ce pays aurait un gouvernement reconnu par TEurope, prier Barthélémy de quitter le pays, faire sortir de Porrentruy les troupes françaises qui s'y trouvaient ^

L'ambassadeur de France trouvait ces mesures impolitiques parce que, d'après lui, elles devaient amener la rupture de la neutralité politique au profit de la cour de Vienne. Il soupçonnait, du

^ Nous en reparlerons à propos de la queslion de l'évêché de BâIe.

reste, Taccord tacite de TAutriche avec quelquesuns des cantons, et s'il a plus tard excusé les Bernois qui avaient agi dans un moment d'effervescence, il n*a pas pardonné aux magistrats de Soleure.

Ce prétendu projet d'alliance était mentionné dans une lettre que le représentant de la Prusse, M. de Marval, écrivit à son souverain (26 septembre); s'en rapportant aux informations des plus ardents adversaires de la Révolution et exagérant encore ces dires, il sut habilement mêler ses allégations erronées à la vérité. Les instructions données aux députés bernois étaient résumées en ces termes: cesser toute communication avec la France, insinuer à Barthélémy qu'on le verrait avec plaisir quitter le territoire helvétique, livrer passage aux Autrichiens si les Français demeuraient dans le Porrentruy et proposer enfin un armement général pour garantir les frontières.

Plusieurs citoyens bernois auraient même voulu que l'on agît immédiatement et que l'on fit alliance avec la Prusse et l'Autriche. Comme nous le voyons, en comparant ces deux énoncés, il n'est nullement fait mention, dans celui de Berne, d'une alliance avec les puissances, et on y parle tout aussi peu de livrer passage aux troupes autrichiennes ou d'appeler tous les Suisses aux armes. Ces points importants, qui compromettaient gravement l'Etat de Berne, sont mentionnés dans

la seule lettre de M. de Marval, mais nous voyons combien la publication de cette missive pouvait faire de tort à Leurs Excellences.

Le représentant de la Prusse était certain que Berne avait promis à l'empereur de laisser le paS' sage à Bâle pour les troupes autrichiennes. François 11 voulait rétablir sur son siège le princeévèq ue de Bâle, chasser les Français d u Porrentruy , et avait écrit, dans ce but, une lettre au Corps helvétique.

Les cantons étaient fort perplexes et ne purent que protester de leur respect pour la neutralité, qu'ils ne violeraient sous aucun prétexte. Du reste, au mois d'octobre, les troupes alliées se retirèrent, lorsque leur chef, M. d'Esterhazy, se fut convaincu qu'il ne pourrait faire sortir les cantons de leur réserve.

Cette fameuse lettre de M. de Marval, trouvée dans les papiers du comte de Provence, fut désavouée par son auteur, mais plusieurs hommes politiques en reconnurent la signature, lorsqu'on la fit circuler dans les cantons. Les Neuchâtelois étaient si irrités que l'envoyé prussien dut se réfugier à Berne pour se soustraire aux menaces des habitants. Leurs Excellences, très ennuyées de cette aventure, prièrent Barthélémy de ne pas s'alarmer et de ne pas faire supporter à tout un Etat les conséquences d'une résolution prise dans un moment de trouble et sous le coup de la passion.

A côté des représentants des cantons, on vit à la Diète M. de Castelnau, qui tâcha d'intriguer pour le compte des émigrés, et un délégué de Fribourg-en-Brisgau. Barthélémy, qui n'avait envoyé personne, ne put même pas accomplir la mission que lui avait donné son chef. Lebrun, en effet, lui recommandait de faire son possible pour empêcher la Diète de rompre ouvertement avec la France ou même de prendre des mesures capables d'affaiblir les liens qui unissaient les deux pays; il y voyait l'intérêt du Corps helvétique, qui s'exposerait autrement à tomber sous le joug autrichien.

Mais les cantons ne pouvaient pas montrer une aussi grande abnégation, ni oublier les injures qu'ils venaient de recevoir; pour guérir leurs blessures, ils décidèrent de s'isoler pendant quelque temps de la France : c'est pour cela que le 15 septembre, les relations furent rompues. Le secrétaire de la Diète, M. Wyss, de Zurich, en fit part à Bâcher et l'avertit en même temps qu'il ne serait plus répondu officiellement aux lettres (le l'ambassadeur ou de tout autre agent officiel du gouvernement français ; on se réservait ainsi de communiquer officieusement avec Barthélémy, pour lequel on avait beaucoup d'estime et qu'on aurait vu partir à regret, mais qui n'en serait pas moins très difficilement renseigné sur ce qui se passait en Suisse. Cette grave mesure

contrariait la politique française, dont les titulaires ne voulaient pas que TAutriche profitât de cet isolement de la Suisse, mais tenaient à conserver les rapports commerciaux et politiques qui unissaient les deux pays voisins ; ils se rendirent compte qu'il fallait rassurer les Confédérés et leur montrer que la France désirait vivement la reprise (les relations amicales.

A cet effet, le général Montesquiou, qui venait d'occuper la Savoie et se trouvait près de Genève, fut chargé d'engager une négociation avec le Corps helvétique : il devait demander le maintien de Talliance et la continuation de la correspondance avec l'ambassade. En effet, Barthélémy n'avait donné aucun sujet de mécontentement ; c'était un excellent diplomate, beaucoup plus apte à discuter les questions relatives aux rapports des deux pays, que les généraux avec lesquels le Corps helvétique consentait à traiter. Lebrun avait d'abord proposé la réunion d'une diète extraordinaire, mais ce moyen coûteux et susceptible seulement de résultats médiocres, puisque les députés n'avaient jamais de pouvoirs très étendus, fut écarté d'emblée.

Ensuite Montesquiou voulut traiter directement avec les deux représentants que Berne et Zurich avaient envoyés à Genève pour s'occuper du sort de cette république, le trésorier Frisching et B. Pestalozzi ; mais il ne put rien obtenir d'eux.

car leurs gouvernements ne voulurent pas tolérer une aussi grave dérogation aux usages de tout temps observés en Suisse.

Montesquiou dut se soumettre et suivre le mode traditionnel, fort long, et qui consistait à traiter avec le Corps helvétique, en passant par l'intermédiaire du Directoire de Zurich. Le premier moment de douleur et de colère une fois passé, et après quelque temps donné à la réflexion, les cantons se montrèrent disposés à reprendre les anciennes relations; mais il fallait procéder avec une grande lenteur pour les laisser s'habituer au nouvel état de choses que le Dix Août avait créé en France. Ce retour amical vers leur ancienne alliée fut retardé par quelques événements, qui leur inspirèrent des doutes sur la sécurité du nouveau régime : la fuite de Montesquiou, désavoué par la Convention, puis Tapproche des armées françaises qui semblaient menacer d'une invasion Gex et le pays de Vaud. En outre, les Suisses craignaient toujours de blesser l'Autriche qui, comme nous le verrons, les tenait dans un état de dépendance assez étroit.

Titre cinquième. — Démissiou de Barthélémy ; il est maintenu. — Caractère nouveau de ses fonctions. — Sa reconnaissance par les cantons.

Les événements du Dix Août avaient occasionné un changement notable dans la situation des agents diplomatiques à Tétranger; accrédités auprès des différents Etats par le souverain, leurs pouvoirs prenaient (in du moment que Louis XVI cessait d'être à la tète de son royaume; les révolutionnaires posaient différemment la question et, comme le monarque ne s'identifiait pas pour eux avec le pouvoir exécutif lui-même, la chute de Fun ne pouvait ébranler l'autre : donc rien n'était changé et les représentants à l'étranger conservaient leurs pouvoirs. Cette manière de voir n'était point celle de Barthélémy qui demanda son rappel ; il écrivit à Lebrun que sa présence n'était plus d'aucune utilité, car ses correspondants particuliers euxmêmes se voyaient obligés de cesser toute communication avec lui.

Le ministre des affaires étrangères lui enjoignit de demeurer fidèle à son poste jusqu'au moment où le Corps helvétique lui aurait officiellement notifié qu'il ne le reconnaissait plus ou jusqu'à ce qu'il eût reçu de nouveaux ordres ; il lui envoyait de nouvelles lettres de créances, qui à ses yeux étaient inutiles, pour se conformer aux anciens usages.

Les cantons ne pouvaient les agréer immédiatement, ni reconnaître avant tous les Etats de TEurope, ce gouvernement encore si peu stable et qu'ils connaissaient à peine; ils le disaient fort bien à Barthélémy : « Notre génie est plus lent que le vôtre, et nous ne pouvons accepter d'emblée tous les changements qu'il vous plaît de faire chez vous; opérez-les, nous ne vous en contesterons jamais le droit, mais ne nous demandez pas un acquiescement trop prompt. »

L'ambassadeur se rendait compte de cet état des esprits, et priait Lebrun de ne pas le presser; il savait que les Suisses ne céderaient pas et craignait que leurs refus successifs ne fussent considérés par les révolutionnaires comme un casas belli. Le départ de Barthélémy aurait navré les autorités helvétiques; elles appréciaient son caractère conciliant et son esprit modéré; sa présence au milieu d'eux leur laissait une lueur d'espérance, car elles savaient qu'il s'efforcerait toujours de maintenir l'entente entre les deux pays. Les bourgmestres Ott et Kilchsperger, le trésorier Frisching lui écrivirent pour lui demander de rester à son poste, en ajoutant que s'ils avaient le malheur de le perdre, son nom demeurerait pour eux comme une bénédiction.

Après bien des hésitations, et voyant qu'il pouvait continuer à servir son pays, Barthélémy résolut de ne pas rentrer en France (17 octobre); il était

maintenu en qualité d' « agent indirect auprès du Corps helvétique. »

Pendant quelques mois, ne pouvant correspondre ni directement ni indirectement avec les cantons, il se contenta d'amener les esprits à Tidée d'un rapprochement, et s'efforça d'apaiser les Suisses par des procédés bienveillants : il s'employa, entre autres, au rapatriement de leurs régiments et au paiement des indemnités ou des pensions qui leur étaient dues.

Cette situation pourtant ne devait être que momentanée, car les rapports qui unissaient les deux pays, étaient trop importants pour qu'elle se prolongeât: Barthélémy avait reçu, le 25 décembre, de nouvelles lettres de créance, qui l'accréditaient comme ambassadeur de la République française auprès du Corps helvétique, et en qualité de chargé d'affaires auprès des Ligues Grises, et il devait les présenter dans le plus bref délai.

Malgré les conseils de Lebrun, il ne pouvait pas agir avec une trop grande hâte; il savait que les cantons étaient bien disposés, en général, pour la France, mais il craignait d'attirer sur eux la colère de l'empereur. En effet, leur position géographique les exposait aux représailles de la cour de Vienne, car les territoires autrichiens les enserraient du Mont Saint-Gothard à la ville de Bâle, et leur situation économique les mettait dans un état de dépendance manifeste. Le procès de Louis XVI

et sa condamnation vinrent apporter quelque retard dans les négociations : les Suisses éprouvaient une vive répugnance à reconnaître le gouvernement qui s'était rendu responsable de la mort de leur ancien allié. Cependant, à la fin du mois de janvier 1793, le Directoire de Zurich accepta un moyen terme que lui proposait Barthélémy: il fallait se contenter pour le moment de la reprise de la correspondance directe et officielle avec l'ambassade; Zurich se chargerait de communiquer ce projet à ses co-alliés.

Les Etats adhérèrent les uns après les autres à ce compromis dont Lebrun avait bien voulu se contenter ; Berne accepta (22 février 1793), ce qui produisit une grande impression. Seuls Fribourg et Soleure opposèrent un refus catégorique à toutes les demandes qui leur furent faites; et les petits cantons démocratiques ajournèrent leur réponse jusqu'à la réunion de la diète annuelle de Frauenfeld (juin 1793). Si la question de la reconnaissance officielle de l'ambassadeur ne devait pas se résoudre aussi rapidement qu'on l'avait espéré tout d'abord, un point essentiel était désormais acquis : Barthélémy avait pu revêtir le titre d'ambassadeur de la République française et reprendre des relations suivies avec les gouvernements des principaux Etats suisses.

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