BARTHÉLÉMY ET LA PROPAGANDE, SOIT RÉVOLUTIONNAIRE, SOIT RÉACTIONNAIRE
Titre premier. — Rôle de Barthélémy dans quelques questions d'ordre interne.
Nous avons montré Barthélémy donnant une solution à la question des régiments suisses et rassurant les cantons au sujet de leur neutralité, mais nous n'avons pas accompli toute notre tâche, car nous devons maintenant prouver comment il usa de son influence pour résoudre heureusement quelques difBcultés intérieures. En effet, les Suisses souffraient de la faim et de la misère et leur pays était, d'autre part, le lieu de réunion, Tasile et le laboratoire des intrigants, des conspirateurs et des agents diplomatiques de toutes sortes ; les émigrés y tramaient leurs complots, les révolutionnairesy répandaient leurs
pamphlets et leurs assignats; en un mot, tous les faiseurs de l'Europe s'y rassemblaient ^
Nous étudierons successivement Tœuvre de Barthélémy sous les divers aspects suivants : amélioration de la situation matérielle des Suisses, lutte contre les révolutionnaires, opposition soit aux menées réactionnaires, soit contre la politique des représentants des puissances européennes accrédités en Suisse.
La Suisse, avons-nous dit, se trouvait au point de vue des subsistances dans une position précaire : le gouvernement de Paris avait interdit l'exportation des blés français, et il ne voulait pas que les cantons eussent des égards pour sa rivale, l'Autriche, qui leur fournissait toutes leurs ressources et qui, de plus, enveloppait presque entièrement leur territoire. L'ambassadeur de France, s'étant rendu compte de la situation, demanda à maintes reprises à ses chefs de ménager une alliée qu'ils faisaient mourir de faim. En outre, la misère était grande : le voisinage de la France révolutionnaire donnait aux Suisses des alertes continuelles et rendait les transactions difficiles; la guerre avait fait baisser le crédit et ruiné le commerce; les assignats, vrais ou faux, répandus à profusion, venaient encore empirer cet état de choses. Barthélémy fit ce qui était en son pouvoir
* Sorel, préface de L'Angleterre et l'émigration, par A. Lebon.
pour rassurer les Suisses, recommanda à ses concitoyens de s'abstenir de toute démarche inconsidérée ou inutile, fit nommer des vérificateurs à Bâle et à Genève pour arrêter le flot des assignats, et parvint ainsi à rétablir dans une certaine mesure le marché financier et commercial.
D'autre part, l'ambassadeur français tâcha d'éloigner du territoire suisse les maux inhérents à la Révolution, et, de même qu'il était demeuré sourd aux objurgations de Dumouriez qui voulait faire de la propagande révolutionnaire, de même il insista auprès du Comité de Salut Public, pour qu'il respectât l'organisation intérieure de la Confédération : chose étrange, il se trouva être sur ce point du même avis que Robespierre.
Barthélémy ne voulait pas que l'on contraignît en aucune manière les Suisses, qui étaient libres de sedonner le gouvernement qui leur conviendrait, et il était entièrement opposé aux moyens de propagande plus ou moins directe des ultra-révolutionnaires; avec l'aide de Lebrun, il réprima le zèle excessif de Gobel et de Demars, qui voulaient « faire travailler » les Etats voisins de l'ancien évêché de Bâle et tempéra la sympathie immodérée que les Ochs, les Roll, les Clavière et les Grenus aff'ectaient pour les nouvelles doctrines françaises.
Ces partisans trop ardents de la Révolution avaient déjà occasionné des troubles dans le pays de Vaud et dans la petite république de Genève.
Depuis la tentative du major Davel en 1723, le pays de Vaud, loin de donner aucun sujet de crainte aux patriciens de Berne, ses souverains, semblait endurer avec patience leur domination; au lieu de profiter de ces bonnes dispositions pour alléger un joug que les idées de 1789 rendait plus difficile à supporter, les Bernois voulurent le rendre plus lourd encore et, « désirant avoir des sujets, ils firent des révoltés ^ »
En 1790, le pays de Vaud payait près de deux millions d'impôts, tandis que les manufactures, le commerce, les arts languissaient, faute d'encouragements : tel est le tableau un peu forcé qui a pu être tracé de la situation de cette contrée.
Nous comprenons maintenant pourquoi les révolutionnaires trouvèrent un terrain favorable et purent accomplir à loisir leur œuvre de destruction. Berne protesta contre l'envoi des écrits séditieux et des pamphlets qui inondaient le pays, mais il ne put obtenir aucune satisfaction du Club des Amis de la Constitution de Dijon. Pour arrêter les manifestations inconvenantes qui eurent lieu après l'arrestation à Varennes du roi Louis XVI (1791), le gouvernement bernois dut envoyer des troupes et sévir assez rigoureusement contre les démocrates vaudois. Amédée de La Harpe, qui s'était signalé dans un banquet,, tenu à RoUe, par
' Monnard, Histoire de la Confédération.
ses sentiments révolutionnaires, fut condamné à mort par contumace (6 juillet 1791), d'autres patriotes furent emprisonnés ou eurent leurs biens confisqués.
Berne, qui redoutait à ce moment une invasion française et qui voyait croître avec effroi le nombre des troupes révolutionnaires sur ses frontières, maintint un contingent assez fort dans le pays de Vaud. Ce ne fut qu'après de longues négociations qu'il promit à Barthélémy de rappeler ses, soldats et de ne laisser sur le territoire de son vassal que quelques troupes destinées à assurer Tordre et la tranquillité.
Barthélémy, qui voyait avec déplaisir Tarrogance et la morgue du bailli de Lausanne, s'était bien gardé d'encourager la révolte des patriotes vaudois, mais avait prêché, au contraire, la concorde, le calme et la modération; il aimait mieux que les Suisses et les Bernois en particulier se livrassent à l'agriculture et à l'industrie, plutôt que de reprendre leur ancien métier des armes, et il disait à ses concitoyens : «Cessez de donner à la Suisse des sujets de mécontentement, car si ses habitants sont d'un caractère lourd et apathique, l'histoire vous apprend ce qu'ils font lorsqu'on les pousse à bout. »
Avant les négociations du général Montesquiou avec les représentants de Berne et de Zurich et les magistrats genevois, nous savons que le résident français Châteauneuf avait exposé aux con-
seils de la République, les idées du gouvernement jacobin d'une façon modérée et en observant une certaine réserve ; Barthélémy avait cependant formé par son attitude pacifique un contraste évident avec son collègue. Quelque temps après, il s'entremit pour faire accepter par les deux cantons de Berne et de Zurich la constitution démocratique que Genève s'était donnée au mois de février 1794; il fit ensuite tous ses efforts pour empêcher la ruine immédiate de cette cité et il réussit à retarder de quelques années son annexion à la République française.
La fièvre ultra-révolutionnaire qui avait consumé la France pendant la Terreur, avait gagné les rives du Léman et Tardente cité s'était couverte de clubs, de tribunaux, de prisons et d'échafauds.
Les Egaliseurs, excités par Tavocat Grenus et par le nouveau résident Soulavie, un prêtre défroqué devenu un agent de Robespierre, voulurent jouer leur rôle dans ce sanglant épisode et firent périr une dizaine de magistrats, de bourgeois éclairés et estimés par leurs concitoyens ; ils pillèrent ensuite les aristocrates et Ton peut évaluer à 600,000 florins d'argent, l'argent qu'ils acquirent de la sorte et qu'ils dépensèrent pour leur entretien et celui de leurs familles.
Ces désordres ne satisfaisaient point cependant la haine des révolutionnaires, mais ils n'épargnaient aucun effort pour amener l'annexion de Genève à
la France. Leurs projets furent retardés par la mort de Robespierre, qui fit naître une violente réaction contre les sans-culottes; ceux-ci montèrent en grand nombre sur Téchafaud. Grenus fut condamné à mort par contumace et Soulavie, rappelé sur la demande de Barthélémy, fut arrêté et emprisonné pendant un certain temps.
Barthélémy profita de cette occasion pour mettre en garde les gouvernements bernois et genevois contre les menées annexionnistes des résidents français, et il semble qu'il eût dès cet instant prévu l'avenir; il parvint à rétablir Tordre avec Taide du résident Desportes (octobre 1795) et des modérés. Genève put encore jouir pour une courte période de la tranquillité au dedans et de l'indépendance au dehors.
Cette politique modérée de l'ambassadeur français, qui ne cessait de répéter à son gouvernement qu'avec la confiance il obtiendrait tout ce qu'il voudrait des Suisses, eut le don de plaire à tous les hommes qui dirigeaient la politique de la France pendant la Révolution; tous, même les plus exaltés, purent comprendre les services que cette manière d'agir rendait à leur pays. Aussi le ministre Deforgues pouvait faire à Barthélémy cet éloge bien mérité (5 octobre 1793) :
« Tu as la confiance du Comité de Salut Public et du Conseil exécutif. »
Titre deuxième. — Lutte de Barthélémy contre les intrigues des émigrés et des puissances rivales de l'influence française.
Lorsque Barthélémy arriva en Suisse, nous savons que sa position était particulièrement délicate, et qu'il n'arriva qu'après de sérieux efforts à se concilier l'opinion des gouvernements de ce pays.
Les Etats protestants, cependant, qui jouissaient d'une certaine largeur d'esprit, et avaient des vues étendues sur un grand nombre de questions, avaient accepté sans peine les idées de 1789 : ils firent donc au nouvel ambassadeur un accueil favorable. Au contraire, les Etats catholiques, soumis à la puissance du clergé, qui ne voyait dans la Révolution qu'une œuvre impie et scélérate, et subissaient l'influence desémigrésquileur donnaient sur les événements de France des notions complètement erronées, le reçurent froidement et lui suscitèrent mille embarras tout à fait injustifiés.
Le ministre des affaires étrangères. De Lessart, qui avait connaissance de ce fâcheux état des esprits, enjoignit à Barthélémy, dans les instructions qu'il lui donnait, de rectifier les idées que les cantons s'étaient faites de la France et de la Révolution, et lui recommanda de prémunir les Suisses contre les insinuations perfides des émigrés, aux-
quels ils n'auraient dû fournir aucun secours et feraient mieux de ne pas accorder Thospitalité.
Les « ci-devant, » comme on les appelait, profitaient, en effet, de tous les événements malheureux qui intéressaient la France et la Suisse pour répandre leurs médisances et leurs calomnies: après avoir conseillé aux cantons de Soleure, de Fribourg et de Berne de ne pas recevoir Barthélémy * et de ne pas avoir de rapports avec lui*, ils prirent pour thèmes de leurs déclamations l'affaire du régiment d'Ernest, le Dix Août et les massacres de Septembre, les tentatives annexionnistes des révolutionnaires et parvinrent à effrayer les gouvernements suisses en leur prédisant que la Révolution aurait des contre-coups néfastes dans les pays voisins; ils leur conseillaient, pour prévenir un désastre, de faire cause commune avec les alliés et de les aider à détruire le monstre naissant.
Les paroles ne leur suffisant point, c'est aussi par leurs actes qu'ils exprimèrent leur haine pour les nouveaux gouvernants français : ils favorisèrent les enrôlements pour l'armée des princes, et sollicitèrent les gouvernements des cantons denvoyer leurs troupes grossir le nombre des soldats de la Coalition; pour déprécier les assignats
* Résidence de Tambassadeur.
^ liCttre de M. de Casteinau à l'avoyer Steiger, du 5 février
émis par la France, ils se mirent à en fabriquer de faux. Barthélémy, afin d'arrêter ce commerce illicite qui ruinait le pays, dut faire nommer des vérificateurs ; ce trafic devenant dangereux, les émigrés firent de la contrebande et introduisirent principalement en Suisse des étoffes de Lyon. Ils suscitèrent enfin des ennuis à Barthélémy dans le Valais qui était sur le point de s'insurger. Le Bas-Valais, asile des déserteurs, des émigrés, des prêtres réfractaires, était entièrement soumis à rinfluence de TEglise et essaya de se révolter contre les seigneurs du pays d'En-Haut, qui avaient excité la haine et le mépris de leurs sujets par leurs rivalités intestines ; mais les troupes bernoises purent rétablir Tordre. Cet Etat donna de nouvelles inquiétudes au gouvernement de Berne et à Barthélémy en 1793 et dans les années qui suivirent. On craignit que, gagné par les promesses des coalisés et des aristocrates français, le Valais ne laissât pénétrer les Piémontais sur son territoire et ne leur permît ainsi de contrarier la politique de Lebrun et de ses successeurs en Savoie, devenue le département du Mont-Blanc. Barthélémy réussit à déjouer ces intrigues et put donner à la question une solution pacifique.
Dumouriez, irrité de Taccueil que les Suisses faisaient à « ces faux Français, à ces ennemis de leur ancienne patrie, » avait déjà demandé leur expulsion à la Diète de Frauenfeld (mai 1792); Le-
brun, Chambonnas et Déformes reilerèrenl celle demande en maîntes occasions : c'est ainsi que le gouvernement révolutionna ire se plaignit des dèsagréments que la présence des émigrés réfugies dans les cantons de Frihourg et de Soleure, causait au nouveau département du Jura : craintes que Barthélémy ne put s'empêcher de trouver excessives. En I79i ce sont les généraux Lûckner et Custine qui demandent avec plus ou moins de succès, à Bàle et à Soleure. de chasser • ces étrangers. » Enfin, en décembre 1794. le gouvernement français prie Barthélémy de faire éloigner de Bâle^ où allaient avoir lieu des conférences en vue de la paix avec la Prusse, ces intrigants qui pourraient occasionner des embarras fâcheux.
Ces négociations aboutirent à la paix de Bàle (5 avril 179o et la France y fut représentée par l'ambassadeur auprès des cantons suisses, François Barthélémy. Nous avons laissé de côté cette partie de Tœuvre de cet homme d'Etat, car nous n'avons voulu Tenvisager qu'au point de vue spécial des rapports de la France et de la Suisse, et nous aurions été entraînés, en ne suivant pas cette voie, à fournir des données sur la politique générale de l'Europe, qui auraient trop agrandi le cercle de notre étude.
Les Suisses, ébranlés dans leurs sentiments d'affection pour la France par les excès de la Révolution, hésitaient à donner satisfaction à ces
demandes et redoutaient le sort réservé à ces malheureux qui ne pourraient pas rentrer dans leur patrie ^
Pour ne pas se prononcer d'une façon définitive et immédiate, ils assurèrent le gouvernement républicain de leur entier dévouement, mais ne prirent aucune mesure contre les émigrés; le parti aristocratique, très puissant dans quelques cantons, remporta et fit un chaleureux accueil à ces frères malheureux : ces Etats furent ceux de Berne, de Fribourg et de Soleure. Barthélémy ne prit point la défense de ces deux derniers, mais dans toutes ses lettres, il demanda à son ministre de ne pas juger trop sévèrement TEtat de Berne, qui avait été particulièrement éprouvé par les événements d'Aix et du Dix Août et ne devait point être rendu responsable des exagérations d'un parti qu'aveuglait trop souvent son amour-propre^. La conduite de Barthélémy a été vivement critiquée par quelques révolutionnaires et nous avons, entre autres, un bulletin du citoyen Venet, ci-devant attaché à l'ambassade de France à Genève et agent secret à Lausanne, où celui-ci blâme la politique bienveillante de l'ambassadeur pour l'Etat de Berne, qui nourrit des desseins anti-français (10 septembre 1794).
^ Décret du 26 novembre 1792.
' Celui de l'avoyer Steiger.
Cependant ces hôtes encombrants et qui ne pouvaient attirer que des désagréments aux personnes qui leur donnaient asile, lassèrent la bienveillance des cantons : la guerre avait plongé la Confédération dans une misère profonde, les vivres devenaient rares et atteignaient des prix excessifs, et pouvant à peine se nourrir eux-mêmes, les Suisses trouvaient fort lourde la charge d'entretenir tant de bouches inutiles.
Lucerne leur refusa l'hospitalité pour Thiver 1792-1793; à Berne, un orage se préparait. On aimerait bien, dit un particulier, les envoyer émigrer ailleurs. En 1794, ils ne bénéficièrent d'un prolongement de séjour que grâce à l'intervention des alliés; enfin, Barthélémy et un émissaire de la politique de propagande révolutionnaire, Mengaud, obtinrent du gouvernement helvétique' l'expulsion de quelques milliers d'émigrés (commencement de 1796).
Ce ne sont pas seulement ces Français qui contrecarraient l'œuvre de l'ambassadeur Barthélémy; il devait aussi lutter contre les agents, contre les représentants des puissances accrédités auprès des cantons suisses.
Le nonce et le parti des prêtres, très puissants à Lucerne, étaient des ennemis dangereux, à cause de la crédulité et des superstitions populaires. Barthélémy eut beaucoup de peine à agir sur les habitants de ces contrées. Le ministre du roi
d'Espagne, don José de Caamano, était un adversaire moins redoutable quoi qu'il eût essayé, avec M. de Castelnau, Tagent des princes en Suisse, de profiter du renouvellement des capitulations militaires, qui liaient les cantons à la France, pour détacher de ces puissances quelques-uns de ces régiments mercenaires, mais il ne put négocier qu'avec une grande lenteur et son œuvre ne fut pas couronnée d'un grand succès, les Suisses ayant de l'aversion pour le service de la Maison d'Espagne. Sa seule chance était que les soldats à la solde de la France, dégoûtés des injustices qu'ils pourraient avoir à subir, se jetassent dans les bras des coalisés ; c'est une des raisons pour lesquelles Barthélémy recommandait à son gouvernement de traiter avec beaucoup de ménagements les régiments suisses et surtout celui des gardes suisses.
Nous savons quels liens unissaient, malgré eux, les Confédérés à l'Autriche qu'ils détestaient, mais qu'ils devaient respecter et traiter avec certains égards.
Les adversaires de Barthélémy ne se contentèrent pas d'agir d'une façon isolée, mais essayèrent de combiner leurs efforts. Nous allons le montrer en racontant ce que fut la première mission de l'agent britannique Wickham.
L'Angleterre pensait que la paix ne pourrait être durable que si la monarchie légitime était
rétablie en France, car avec une république on pourrait toujours craindre la prédominance d'un chef militaire, c'est-à-dire le césarisme à Tintérieur et la guerre perpétuelle à Textérieur. Pour atteindre son but, qui était la paix avec les frontières de 1792 et le rétablissement d'un roi constitutionnel, elle voulait affaiblir la France en organisant la guerre étrangère et en fomentant des insurrections à l'intérieur, car elle savait que, victorieuse, cette puissance ne céderait jamais et que les projets ourdis contre elle ne pourraient être réalisés. Le gouvernement envoya donc Wickham en Suisse avec les instructions suivantes : d'abord éclairer les royalistes, les réunir, les soutenir par des conseils et de l'argent, comme il avait déjà été fait dans l'Ouest de la France; puis, en ce qui concernait les demandes des émigrés constitutionnels, du parti des Lameth, des Barnave, des Mallet du Pan, il devait leur répondre que l'Angleterre ne se refusait pas à l'amnistie, en excluant toutefois les régicides, mais qu'elle ne voulait pas s'engager sur les deux autres points proposés par Mounier : la cessation des hostilités pendant que la royauté serait restaurée et la « question des indemnités. »
En arrivant en Suisse (octobre 1794), Wickham s'aperçut rapidement que les constitutionnels, parti français très répandu en Suisse et peu aimé des royalistes intransigeants, s'étaient trop avancés
et reconnut Tinanité de leurs plans; craignant d'ailleurs que s'ils se signalaient à l'attention de Barthélémy d'une façon particulière, ils ne fussent l'objet de mesures rigoureuses, il n'engagea pas Taffaire. Il essaya de révolutionner l'est de la France, en s'appuyant sur l'armée de Condé et sur les royalistes de l'intérieur; mais il ne s'entendit pas avec le prince, et l'Autriche ne voulut ou ne put pas lui fournir le corps expéditionnaire dont il avait besoin. C'est pourquoi il finit par se résoudre à l'inaction au mois d'avril 1796. Le 12 juillet 1795, il avait pris la place de l'ambassadeur d'Angleterre, lord Fritzgerald, qui manquait d'initiative et n'aurait pu entreprendre sans instructions préalables des négociations avec les émigrés. Ce ministre avait du reste montré en plusieurs occasions un manque de tact qui aurait pu amener de graves complications. Le caractère de Wickham convenait mieux dans cette mission où le diplomate devait être doublé d'un policier, et qui revêtirait tous les dehors d'une conspiration.
Deux fois, Wickham avait manqué atteindre son but : le 13 vendémiaire et le 18 fructidor; mais la France lui échappa comme la Pologne avait fui devant le duc de Broglie sous Louis XV.
Las de la lutte, voyant qu'il ne pourrait rien faire malgré l'aide des alliés et des émigrés, le gouvernement anglais se retira; du reste, Mengaud avait obtenu l'expulsion de Wickham, « qui favo-
risait les complots contre la sûreté extérieure de la République française » (14 septembre 1797), comme le disait l'arrêté du Directoire exécutif, et l'envoyé de lord Grenville avait quitté le territoire helvétique pour éviter un conflit entre la France et la Suisse, « qui abusant de sa situation d'Etat neutre, avait toléré ces manœuvres condamnables. )>
Si Wickham n'a pas pu réussir dans la mission qui lui était confiée, cela vient de ce que les alliés ne pouvaient pas s'entendre ; le seul point commun qui existait entre l'Angleterre et les émigrés était le rétablissement de la monarchie et leur entente ne suffisait pas à la rendre possible.
Il avait été question entre les cabinets européens de placer sur le trône de France un Espagnol, un Allemand, par exemple le frère de Frédéric II, ou bien encore un archiduc autrichien ; mais les Anglais savaient que les Français n'accepteraient jamais la domination d'un prince étranger et c'est pourquoi ils avaient songé au chef de la maison de Bourbon, à Louis XVIII. Mais les révolutionnaires avaient la haine de l'ancien régime et, pour leur malheur, les Bourbons avaient confondu leur cause avec celle de l'émigration. Wickham nous dit que « l'on craint les émigrés presque autant que les terroristes » (26 août 1795).
L'Autriche, elle, ne songeait qu'à la question des indemnités et, comme elle ne pouvait pas
recevoir de réponse définitive, elle ne voulut pas coopérer activement à Tœuvre que se proposait l'Angleterre.
Cette dernière puissance trouva enfin une résistance énergique en la personne du prétendant lui-même, et lord Macarlney, que Pitt avait envoyé à Vérone, ne put pas conclure Taccord désiré.
On Ta dit souvent : la Révolution n'a pas éclairé les émigrés et leur grand tort, c'est l'inintelligence des choses; toute leur politique se borne à recommencer l'ancien régime : c'est ce qui a toujours rendu un accord difficile, pour ne pas dire impossible, avec eux. Il faut noter pourtant que le prétendant ne veut pas plus transiger avec les étrangers qu'avec la nation ; il se méfie des alliés et de l'Angleterre, qui ne voient avant tout dans cette affaire que leur propre intérêt. Il ne veut rien concéder aux dépens de la France, le royaume que son frère lui a laissé et qu'il ne veut pas reprendre amoindri; c'est cette conception, son plus grand titre d'honneur, qu'il a fait prévaloir en 1814.
Nous avons montré les vices qui étaient à la base même de cette union et analysé les sentiments qu'inspiraient les émigrés aux Français; nous pouvons encore citer ces paroles de Mallet Du Pan : « L'opinion générale représente les princes et les émigrés comme des ennemis implacables et irréconciliables, de qui ils n'ont
pas plus à attendre de traités, de sûreté, de merci qu'en Robespierre,» et celles-ci encore attribuées aux constitutionnels : « Les émigrés sont des intrigants en discorde; leur inconséquence, l'imprudence de leur conduite, l'extravagance de leurs plans, le mépris des intérêts nationaux qui s'y fait remarquer, la préférence donnée aux moyens d'intrigue, d'espionnage et de brigandage, la dénomination ineffaçable de comité anglais , élevaient des barrières insurmontables entre les serviteurs du roi et ces personnes. »
Pendant toute cette période, Barthélémy veillait sur les intérêts de sa patrie, et cette attention continue, les appels qu'il adressa aux gouvernements de la Suisse, entravèrent souvent la marche des progrès de Wickham, qui rendit lui-même hommage à l'habileté de ce redoutable adversaire dans les mémoires qu'il adressait à son ministre.
Grâce à la politique loyale et respectueuse de l'heureux négociateur de la paix de Bâle, la Confédération helvétique maintint librement sa neutralité et retendit même sans conteste sur Mulhouse, Rottweil et les places du Rhin. L'œuvre de Barthélémy n'échoua que pour la Savoie, qui malgré tous ses efforts, fut annexée à la France.
La Suisse tirait son sel du Tyrol et de la Bavière avec une très grande facilité et pouvait s'approvisionner en graines et en subsistances de toutes sortes ; son commerce avait pris un nouvel
essor et le bien-être commençait à renaître dans les cantons.
Pour commémorer cet heureux résultat, les gouvernements suisses décidèrent que le 8 septembre 1796, et les années qui suivraient, le jour de prières et d'actions de grâce que les Etats évangéliques avaient coutume de célébrer, serait un jour férié pour toute la Confédération.
Barthélémy allait quitter le pays où sa politique pacifique et modérée avait fait un bien immense en évitant des conflits qui auraient amené entre la France et la Suisse une guerre meurtrière et nuisible aux intérêts des deux belligérants. Son nom demeure comme une bénédiction sur cette contrée que Ton ne sut pas ménager après lui et qui devint la proie du tout-puissant général Bonaparte.