‹ La mission de Jeanne Darc; trilogie dramatiqueChapitre 3 sur 8 · ENTRÉE DE JEANNE · texte numérisé non relu

ENTRÉE DE JEANNE

Jacques

D’où viens-tu donc ? La nuit commence Vois-tu 1 je n’aime pas ces airs d’indépendance :

Sans aucun résultat, j’ai trop souvent grondé.

J eanne

J’étais chez ma marraine.

Jacques Encor î

J EANNE

J’ai trop tardé.

Pardonnez-moi, j’ai tort, mon père, je l’avoue.

J ACQUES

Oui, tu prends un air doux et repentant, ta joue Rougit, et puis demain tu recommenceras.

Et ta marraine ! A vrai dire, je n’aime pas Ses contes d’autrefois qui te troublent la tète !

J EANNE

Ma marraine est pieuse !

J ACQUES

Et sans doute un peu bête.

Sauf le respect que je lui dois !

J EANNE

Je ne crois pas !

Y SABELLE

Elle est crédule, tout au plus !

Jacques

Moi, je combats

Ces légendes sans fond, ces histoires de fées,

Qui vous font toutes vos cervelles échauffées.

J EANNE

Elle est fée elle-même, au moins par la bonté.

Mon père, vous avez trop de sévérité 1 Elle vous aime tous et j’aime sa parole ;

Croyez-en votre fille, elle n’est pas si folle,

Et son esprit voit un peu loin ! pardonnez-lui ! Pardonnez-moi de même encor pour aujourd’hui î (Elle embrasse son père)

Ysabelle

Cela finit ainsi, toujours [î

Jacques

Allons, à table 1

L’appétit bien gagné nous rend tout délectable ; Tout est fort bon du reste, et ce porc de Noël Nous a fait une soupe excellente 1 Le ciel,

A nos maux quelquefois, sait mêler de la joie ; Soyons sage ! acceptons le temps comme il l’envoie.

Ysabelle

Le temps n’est pas heureux î

Jacques

Va ! ne nous plaignons pas 1 La guerre semble un peu se calmer, et là-bas L’Anglais ne fait pas trop de bruit.

Y SABELLE

C’est une trêve,

Mais croire tout fini, je ne fais pas ce rêve ;

J’ai trop vu de malheurs en Lorraine, et plus loin !

Jacques

Pour l’instant on est bien tranquille dans son coin ;

Qu’y pouvons-nous en somme? O mon Dieu, pas grand*

[chose 1

J EANNE

Qui sait ?

Jacques

L’homme s’agite et c’est Dieu qui dispose ; Rien de plus 1

J EANNE

Si 1 Le ciel secourt tous les vaillants ! Jacques

Sommes-nous des soldats, nous autres paysans?

Non 1 J1 faut donc subir la tempête qui passe !

C’est le roi, — non pas nous — qui doit donner la chasse Aux troupes de méchants qui troublent nos labeurs !

(à Jeanne )

Tu ne dis rien...

(à part )

Déjà son esprit est ailleurs 1

('Elle va vers la cheminée et rêve, V œil sur Vâtre)

La voilà repartie auprès de sa marraine !

C’est là, c’est toujours là que son cœur fou l’entraîne 1 Des fables!... Quelle enfant!...

(à Tsahelle)

De qui tient-elle donc?

*Tu n’étais pas ainsi! moi non plus!

Y SABELLE

Ah ! pardon !

J’étais aussi crédule en ma prime jeunesse!

Dans ses enfants, mon homme, il faut bien qu’on renaisse.

Jacques

Les femmes ont toujours de singuliers instincts !

C’est bizarre! Ça voit parfois les temps lointains,

Ou du moins, ça vous dit des choses sangrenues;

Mais nos âmes, à nous, me semblent mieux venues!

C’est peut-être plus franc, — ou bien moins embrouillé!

Ysabelle

Oh! non, c’est bien plus simple! et moi, quand j’ai prié Tout humblement, je suis plus forte et plus paisible!

J ACQUES

Tout ce que tu dis là n’a rien que de possible !

Prier c’est bien, mais trop rêver c’est périlleux,

Et rester pas trop loin de la terre, c’est mieux !

On a frappé?

Y SABELLE

Qui donc?

Jacques

C’est un voisin peut-être ;

Tout juste! c’est Claudot!

Claudot

Brr! le froid vous pénètre, On se croirait encore en plein hiver ! Bonsoir A tous !

Jacques

Merci, Claudot! Tu dois savoir Du nouveau?

Claudot

Mon Dieu! non. Toujours la même chose ! Ça va recommencer, paraît-il ? On en cause.

Ysabelle

Et de quoi parlez-vous?

Claudot

De la guerre, parbleu !

Un diable déchaîné partout souffle le feu !

Non! jamais l’on n’a vu des époques pareilles!

Pour moi, vraiment, j’en ai par-dessus les oreilles!

J ACQUES

Et ta conclusion ?

Claudot

Je la garde pour moi !

J EANNE

Est-ce honnête toujours ce qu’on garde pour soi?

Ysabelle

Voyez-vous la petite!

Jacques

Allons! Claudot se moque!

Il est un tantinet falot, même baroque.

Claudot

Je ne me moque pas !

Jacques

Eh bien ! dis-nous la chose!...

T on secret !

Claudot

Est-ce bien un secret? — Mais je n’ose î Et cependant, ma foi, c’est vraiment naturel !

J EANNE

Mais parle donc 1

Claudot

Voilà ! Je vis dans le réel Et ne fus point nourri de vaine songerie;

Nos pays dévastés, la Lorraine meurtrie Et les Anglais de plus en plus envahissants,

Tout cela, voyez-vous, réveille mon bon sens Et j’ai songé : Pourquoi cette lutte inégale?...

C’est sur le dos de tous que l’Anglais se régale!

Eh bien, finissons-en !

Jeanne

Oui, battez-vous !

Claudot

Non pas!

Fort marri, notre roi Charles Sept est là-bas

En Touraine; il est chef, si l’on veut, — car en somme Il n'est pas obéi de tous; c’est un pauvre homme Qui, volontiers, serait prince du Languedoc,

Et rien de plus! — Quant à lutter partout, d’estoc Et de taille, c’est bien au-dessus de sa force!

Nous sommes donc bien pris entre l’arbre et l’écorce, Nous autres gens de peu, nous autres paysans !

Certes, les Armagnacs n’ont guère de bon sens D ’en tenir follement pour le faux roi de France ;

Les Bourguignons ont mieux placé leur espérance !

J EANNE

En qui donc?

Claudot

Eh ! parbleu I dans le roi des Anglais ! C’est un prince de choix, maître de grands palais Et d’immenses trésors défiant la ruine,

Et qui sait rendre heureux les sujets qu’il domine;

Ce serait donc pour nous un parfait protecteur !

] EANNE

As-tu trouvé cela tout seul? Es-tu l’auteur

De ces propos qui sont ceux d’un fol ou d’un traître ?

Claudot

Un esclave a-t-il tort quand il change de maître?

Jacques

Allons donc! Tu n’es pas un esclave! Non!

J EANNE

Non

Jacques

Et tu possèdes !

Claudot

Soit 1 mais je suis bourguignon...

J EANNE

Par le cœur, c’est-à-dire ennemi de la France! Oui, je t’écoute avec colère, avec souffrance! Et depuis un moment je me disais tout bas : Cet homme a retrouvé les deniers de Judas !

J eanne !

Jacques, sévère

J EANNE

Oui, je le dis hautement, et quand même Nul ne l’aurait payé pour un pareil blasphème,

Il serait non moins vil pour son crime gratuit! Malheureux! as-tu donc oublié cette nuit Où flamboyaient là-bas les maisons de Saint-Pierre, Où l’Anglais égorgeait chacun dans sa chaumière?

Et ce massacre au cœur de ton pays — le tien, —

Ne t’a-t-il pas crié : Vengeance?... — 11 ne dit rien !

Claudot

Moi, je voudrais la paix.

J EANNE

Mais l’on te fait la guerre !

La peur, la seule peur te semble salutaire,

Et tu veux au plus fort offrir ta lâcheté,

O misérable cœur qui n’as rien écouté

Que le désir de tout accepter pour bien vivre !

C’est ton propre pays que ton déshonneur livre,

Et ce pays, c’est toi, c’est ton parler lorrain,

Et que n’accepteraient ni les gens d’outre-Rhin,

JEANNE d’arc. - 2.

Ni les gens d’outre-Mer que tu voudrais pour maîtres 1 Ce pays, c’est le tien, c’est celui des ancêtres,

C’est la terre où les tiens ont puisé leur bonheur,

Et c’est pourquoi le roi de France est ton seigneur,

Car il parle français, car il est de ta race,

Car il combat obstinément la gent vorace Qui, sur notre pays, accourt du fond du Nord Pour y puiser la vie en y semant la mort !

Jacques

La petite a raison, ma foi !

Ysabelle

Moi, j’en suis sûrel

J eanne (à Claudof)

Ta parole me fit l’effet d’une blessure;

Claudot, réponds, quelqu’un t’a peut-être abusé ?

Tout ce que tu disais, tu ne l’as pas pensé!

Tu répétais, sans trop savoir, ces choses viles Qu’on ne peut agréer qu’avec des coeurs serviles.

Et que nos ennemis sèment comme un poison !

Claudot, je ne puis pas croire à ta trahison!

Claudot

Non ! je ne croyais pas trahir 1 Mon cœur paisible Songeait, par ce moyen, à la trêve possible,

Et puis, après la trêve, espérait encor mieux ; — Tu m’as bouleversé, petite, et tes beaux yeux Ont mit tout à l’envers ma pauvre âme peureuse 1

Jeanne

Ne parle pas de peur : tu me rends malheureuse 1 La peur ne mène à rien qu’à la servilité !

Claudot

Je ne parlerai plus.

Jeanne

Tu l’as bien mérité.

Jacques

Mais j’entends des rumeurs lointaines.

Ysabelle

On crie!

On appelle 1

Jacques

Ah ! c’est toujours cette guerre cruelle! Ysabelle

C’est encor quelque bande affreuse de pillards Très courageux contre une femme ou des vieillards, Et dans le crime, à tout moment, vautrant leur vie!

Jacques

Et mes deux fils qui sont dehors !

J EANNE

Je les envie !

Eux du moins, ils sauront se défendre et frapper !

Claudot

Et nous les pauvres gens, à quoi nous occuper? Rien qu’à fuir !

Jeanne

Ah ! tais-toi I

Jacques

Mais j'entends une voix!

La rumeur diminue,

Ysabelle

C'est une voix connue !

Jacques

C’est Pierre, notre enfant. C’est lui-même!...

Pierre ( entrant brusquement)

C’est moi !

Mon frère !

J EANNE

Pierre

Allons, tant mieux ! l’on s’est cogné ! ma foi, Les pillards bourguignons ont bien payé d’audace,

Mais on sait tenir tête à l’orage qui passe,

Et les corbeaux ont fui devant les laboureurs I

Jeanne

Voilà de bons Français et de saines fureurs ;

Je vous aime et vous loue avec toute mon âme !

Pierre, apercevant Claudot

Tiens! C’est Claudot! Claudot! mais ta ferme est en

[flamme !

Ta ferme du Vallon, là-bas!

Claudot

Que dites-vous ?

Pierre

Dam ! tu sais, les troupeaux sont exposés aux loups ! Et la maison sans garde aux routiers d’Angleterre!

Claudot

Ma ferme ! avec ses blés et ses foins !

Jacques

Peuh! la terre

T’en fournira bientôt d’aussi bons! Tu n’es pas Un pauvre! Tu connus toujours joie et soûlas,

Et la leçon du jour me semble méritoire.

Jeanne

Tu voulais que l’Anglais remporte la victoire,

Et sa victoire à lui, c’est la défaite à toi ; Comprends-tu maintenant, pauvre Claudot?

Claudot

Ma foi !

Je n'aime plus du tout les gens de l’Angleterre.

J EANNE

Le méfait de ces gens est au moins salutaire,

Puisqu’il te convertit, peut-être malgré toi.

Claudot

La fillette vraiment n’est pas tendre pour moi !

Jacques

Ma fillette est au moins hardie et singulière,

Elle m’étonne ! Elle a quelquefois la manière

D’un homme ! et d’autres fois, l’air de quelqu’un du ciel,

Comme les saintes que l’on peint sur un missel !

Jeanne, à son frère

Tu n’es pas un soldat, o mon frère que j’aime î Mais vous avez frappé violemment, quand même ;

Ah 1 si les coeurs d’ici, devenant résolus,

Comprenaient leur devoir et ne faiblissaient plus,

Si toute âme française et prête à l’espérance Se mêlait courageuse à l’âme de la France, L’avenir contiendrait tout ce que j’ai rêvé : Le triomphe du droit et le pays sauvé 1

Tin du VT Acte

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