‹ La mission de Jeanne Darc; trilogie dramatiqueChapitre 4 sur 8 · Acte · texte numérisé non relu

Acte

(Près du Bois Chesnu. — En mars.)

JACQUES DARC et PIERRE.

J ACQUES

Cette saison d’hiver n’est jamais terminée I Penses-tu qu'on aura du bon vin cette année?

Pierre

La vigne est en retard, c’est mieux. Et quand le gel Va venir, il n’aura rien à geler.

Jacques

Le cieJ

Est doux l’après-midi, parfois : alors, il semble Qu’hiver et renouveau font bon ménage ensemble,

Car tout est blanc de froid le lendemain matin I Moi, j’ai vu, dans un temps, hélas! déjà lointain,

Des mois plus établis et des saisons plus franches, Pendant de très longs jours la neige sur les branches ; Et puis, après, un vrai printemps doux et joli.

Pierre

On aime à louanger le temps évanoui,

On se forge une idée, on finit par y croire Et l’heure du présent paraît alors plus noire.

Jacques

Mais — j’y pense — il faudra sans trop tarder, là-bas, Détourner un peu l’eau des prés, — puis tu prendras Ta serpe, afin de nous couper de bonnes gaules Et de petits liens, — assez forts, — dans les saules.

Pierre

C’est entendu !

Jacques

Ma foi ! le printemps doit venir !

Un peu plus de travail aussi... Ça doit finir

Ces vents du Nord et ces coups de froid qu’on redoute.

Pierre

Dame ! en mars le beau temps déjà se met en route,

Et les petits oiseaux ont dû se marier

Voici quinze bons jours au moins, — en février!

Jacques

Et l’on pense à l’amour quand l’oiseau se marie,

Les yeux se font plus doux en la saison fleurie?

Pierre

Quand ce n’est pas saison de guerre et de douleur* ! Finiront-ils ces temps de misère et de pleurs?

Jacques

Ah! bast 1 Ils finiront. Il le faut. Notre terre Fertile parle assez d’une paix salutaire.

Chacun devrait avoir notre sagesse!

Pierre

Soit !

Mais un soudard anglais, qui vient de loin, conçoit D ’une façon vraiment différente la vie!

Et ces moissons, ces vins très bons qu’on nous envie, Il les veut pour lui seul, à notre exclusion!

C’est vrai I

Jacques

Pierre

La paix des champs est douce vision, Mais la guerre, c’est la réalité sauvage î C’est le maître cruel qui nous tient en servage !

Claudot, arrivant essoufflé Ah ! mon Dieu ! quel malheur !

Quelle nouvelle?

Pierre

Encor Claudot !

Jacques

Eh bien,

Claudot

Il n’y a plus ni tien ni mien!

Ma ferme, l’autre nuit, fut à moitié brûlée,

Et puis, ça recommence encor dans la vallée !

Jacques

Explique-toi 1

Claudot

Voici ! des Anglais très sournois Sont venus en plein jour, — lorsque j’étais au bois,j — Dévaliser mon vieux cellier ! Ah I quelle race !

Jacques

Des Anglais ?

Claudot

On les a reconnus : c’est vorace Comme des loups ! et c’est altéré tout le temps!

Pierre

Ta ferme est solitaire et tente les brigands!

Jacques

Et tu devrais ne pas y laisser de quoi boire!

Claudot

Je n’y mettrai plus rien : non ! pas même une poire Pour la soif, comme on dit quelquefois.

Jacques

Ah ! bon Dieu !

Ces pillages sans fin, mais ce n’est plus du jeu !

Moi, je veux cultiver ma terre !

Claudot

Et moi, de même.

Pierre

Mais si l’Anglais maudit récolte ce qu’on sème,

11 faudra cependant l’abattre? L’ennemi,

Pendant que nous geignons, n’est jamais endormi !

On voudrait la justice et la paix, mais, que diable ! Quand on vit comme nous dans un temps effroyable,

On ne peut pas subir l’incendie et le vol Sans punir l’étranger qui souille notre sol !

Claudot

Cogner! être cognés!... Quel siècle de misère!

Pierre

Enfin ! que voulez-vous ? C’est chose nécessaire !

Jacques

Dire que tout promet du bon vin, de beaux blés,

Et qu’il faudra peut-être encore, — désolés, —

Voir tout cela passer dans la gueule des autres !

Pierre

Mon père vénéré, mes soucis sont les vôtres !

Jacques

Tu préfères, je crois, la bataille au labour!

Comme ta sœur !

Pierre

Mon Dieu! chaque chose a son tour Quand nous serons vainqueurs de ces hommes de proie Je pourrai seulement labourer avec joie.

(Angélus au loin)

Ils sortent ensemble.

JEANNE d’arc. - 3.

{ENTRÉE DE JEJIWME)

Jeanne

— « Jeanne, m’a dit mon père, où t’en vas-tu toujours? « Personne à Domrémy ne court dans la prairie,

« La Meuse est débordée et roule à grands bruits sourds ; « Là-haut, la violette est loin d’être fleurie,

« L’herbe est rousse, le vent est froid, les jours sont courts. « Jeanne, m’a dit mon père, où t’en vas-tu toujours?... »

Mon père ne peut pas comprendre à quoi je songe !

Soit dit sans l’offenser, il ne pense qu’aux champs,

Et pourtant notre France est en proie aux méchants,

Les Anglais sont partout comme un mal qui la ronge,

Et la défaite au cœur du pays se prolonge!...

Mais il faut que les gens affrontent male mort Pour prendre seulement en souci leur défense,

Et depuis que l’Anglais maudit nous fait offense,

Ils subissent tout sans remord !

(Elle s'avance dans la campagne.)

Quelle bise!... Le vent est froid sur mes épaules !

Nul chariot, ce soir, dans les chemins pierreux !

Dans les prés inondés, aussi gris que les cieux,

Se mirent tristement les squelettes des saules...

(Cloches lointaines.)

... Des cloches, tout là-bas, ont sonné lentement. Dans leurs sons affaiblis éclôt une prière...

Malgré la bise dure et le ciel inclément Je sens dans mon esprit une étrange lumière!

Vers ma chère fontaine et vers le bois chesnu Allons! tout est désert! tout est muet... Personne... Un corbeau qui croasse! un buisson qui frissonne... C’est un charme pourtant que ce sentier connu Et ce bois embrumé que l’hiver a fait nu...

Et ces cloches toujours!... ces cloches solennelles !... Leurs voix autour de moi passent pieusement...

Au loin c’est le seul bruit de ce pays dormant ;

Il semble qu’elles m’ont parlé!...

Que disent-elles?

(Très recueillie.)

De prier chaque jour Celui D ’où nous viennent joie et justice Et qui veut que l’on compatisse Aux grandes misères d’autrui !

— Ah ! vous le savez, notre Père,

Vos fidèles Français ont des droits à venger,

Tout cœur de bonne race en votre grâce espère,

Pour chasser hors d’ici l’impie et l’étranger!

(. Mystérieuse . )

Quelle sera la main à toutes préférée Pour cette oeuvre de haut vouloir?...

Des vieux ont dit souvent qu’une vierge ignorée Du pays écrasé rénoverait l’espoir !

J’ai bien songé .

(Les cloches diminuent)

Mais dans la plaine somnolente Les cloches du pays ont des chants plus éteints ;

Leur plainte, plus douce et plus lente,

Semble déjà mourir en paix dans les lointains.

(On entend des tocsins au loin.)

Non! pourtant; et voici que leur voix se réveille...

Elle ne dit plus de prier...

Les tintements pressés qui frappent mon oreille Sont un signal !... Je vois des feux!... J’entends crier!. Le vent m’apporte ici des rumeurs incertaines,

Je reconnais le son lugubre des tocsins!

Et par vous notre sang va rougir nos fontaines, Farouches Armagnacs, Bourguignons assassins !

Fléaux de mon pays, ravagé par vos haines!...

O douce France en pleurs, ne puis-je rien pour toi 1 ... Quelque chose à présent me dit que je suis née Pour une grande destinée Et que dans tes douleurs sans fin naîtra ma foi !

Je suis seule — et pourtant il semble qu’on m’appelle...

(Les voix des saintes très vagues.)

Non ! dans des brouillards bleus les forêts sans oiseaux

Se reposent. Partout, la seule voix réelle

Est celle des tocsins mêlée aux grandes eaux...

( Les voix plus proches.)

Mais... c’est bien moi qu’on nomme... ici près... comme Et dans le crépuscule une blanche clarté [en rêve!... Au milieu des vergers sans feuillage s’élève...

... Je ne me trompais pas quand j’avais écouté ! line lumière d’or m’entoure et m’illumine !

Je vois, je reconnais la phalange divine

Qui glisse jusqu’à moi des profondeurs du ciel ;

O sainte Marguerite! ô sainte Catherine!...

O bel archange saint Michel !

L’éclat du Paradis brille sur ton armure!...

— Et vous, ô mes saintes ! Mes yeux Demeurent éblouis de vos corps radieux...

Pour rester devant vous ainsi, suis-je assez pure?

(Elle écoute.)

... Votre voix m’encourage... et vos regards sont doux : (Elle écoute encore.)

Vous le dites : je suis l’élue ;

Je dois partir demain, terrible et résolue!

Je dois aux ennemis porter les premiers coups !

Je dois chasser l’Anglais de la terre de France,

Et secourir le roi Charles de mon bras fort,

Ignorer la défaite et créer l’espérance,

Croire à tout, contre tous, et sourire à la mort!

Oui, votre voix n’est pas une voix qui me prie Et vous me révélez enfin l’ordre d’en haut!

Je partirai demain, — sans retour, s’il le faut, —

Au nom du Ciel, avec la foi, pour la Patrie !

Les saintes et l’archange ont disparu !

Plus rien !

Leur voix avec le chant des brises confondue S’efface, et leur clarté divine s’est perdue Dans un brouillard aérien !

Partout la solitude et presque le silence !...

Les cloches des tocsins n’ébranlent plus les airs,

Le bois lointain au vent humide se balance,

Et la Meuse à mes pieds roule avec violence,

Rrcouvrant de ses flots gonflés les prés déserts.

(Avec transport.)

Ah I je comprends, je sais ! je crois I je suis heureuse !

Mon âme sûre et vigoureuse Ne veut pas s’abîmer dans un vain souvenir!...

O chênes de nos bois ! ô mes claires fontaines,

Vos profondes douceurs me sont déjà lointaines.

Sur l’oubli du passé se dresse l’avenir !

Oui ! la France me veut et le Seigneur m’éclaire ;

C’est d’un Dieu juste et bon que me vient la colère;

Ma foi va devenir une foi populaire,

Je rayonne déjà sur le pays vainqueur!

J’obéis à mes voix qui ne m’ont pas trompée!

Ma faible main frissonne et veut brandir l’épée ;

Si je suis à présent de nuit enveloppée,

La lumière de Dieu resplendit en mon cœur !

Tin du 77° Acte

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