‹ La mission de Jeanne Darc; trilogie dramatiqueChapitre 7 sur 8 · JEANNE D ARC · texte numérisé non relu

JEANNE D ARC

(Sortie de Gaucourf)

Oui !

J'ai vu pendant longtemps l’espoir évanoui !

J’ai souffert durement dans mon corps et mon âme, Et la cendre amassée a recouvert la flamme ;

Une fille des champs que je ne connais pas Va-t-elle ramener la gloire à mes combats?...

Une fille des champs 1 Inquiétant mystère!...

EJVTJ{ÉE DE GAKC0lt7{T ET DE Ut TRÉMOILLE

La Trémoille

Non, Sire! c’en est trop ! Non! je ne puis me taire! Je sais tout!

Le Roj Qui t’a dit?

La Trémoille

On en parle très haut!

(Gaiement)

Sire, ce n’est pas là vraiment ce qu’il vous faut I

Oui, Baudricourt est fol à moins qu’il ne se gausse, Et, sauf votre respect, la farce est un peu grosse.

Le Roi

Une farce, messieurs I y songez-vous?

La Trémoille

Comment?

Octroyer le pouvoir et le commandement A cette paysanne inconnue, est-ce un rêve?

Notre esprit malgré nous s’irrite et se soulève Contre l’invention de Baudricourt !

Le Roi

Messieurs,

Vous riez de ce fait qui me rend soucieux ;

C’est vous prouver ainsi que j’accorde créance A cet homme loyal et très sage, et je pense Qu’il n’a jamais osé se moquer de son roi :

Vous deux, vous en riez en écoliers, et moi.

Ayant vu que chacun de nos espoirs s’envole,

Je maintiens mon projet d’accueil très bénévole Pour cette jeune fille au cœur mystérieux 1

Gaucourt

Mais, Sire, y songez-vous? Nous sommes sérieux A présent, et nous vous disons : Prenez donc garde I

La Trémoille

Le mensonge souvent d’un bel aspect se farde :

Que le mensonge alors nous laisse le repos,

Et la bergère est bonne à garder les troupeaux!

11 n’est pas de repos pour nous! La France pleure : Oui, la France vaincue et morne attend son heure,

Et nous devons être en avant pour la sauver !

Gaucourt

Espérer la victoire, ah! Sire, c’est rêver! Orléans ne tient plus ou du moins va se rendre. Bedford...

Le Roi

Qu’en savez-vous?

La Trémoille

On vient de me l’apprendre.

Gaucourt

Et votre paysanne alors ne sert de rien :

La chance est contre nous toujours !

Le Roi

Je le sais bien,

Et c’est pourquoi je veux essayer l’aventure.

La Trémoille

Sire, de vos soldats vous savez la nature :

Aucun n’obéira, soyez-en bien certain !

La fille a beau venir d’un pays fort lointain ;

Chacun tout aussitôt en fera gorge chaude Et dans ce chef ne voudra voir qu’une ribaude 1

Le Roi

Croyez-vous ?

La Trémoille

Si je crois! Et Gaucourt pense ainsi.

Gaucourt

Certe, et j’ose espérer ne jamais voir ici Une gardeuse de dindons pour capitaine!

La Trémoille

Oui, ce César femelle en robe de futaine Me semble bien plutôt drolatique...

Le Roi

Mais moi,

Si je veux qu’on l’écoute, on obéit au roi !

La Trémoille

Non, Sire! on vous respecte encore et l’on vous aime. Et l’on fera semblant d’obéir, mais quand même On n’écoutera pas cette fille des champs !

Gaucourt

Mon Dieu! Ses sentiments sont peut-être touchants Mais il faut éviter chez nous le ridicule!

Le Roi

Vous voulez donc alors que la France recule Sans cesse! Il faut encor capituler! Il faut Que l’Anglais en tout lieu commande et parle haut Et que moi je ne sois plus rien qu’un roi sans trône A qui l’envahisseur, triomphant fait l’aumône !

La Trémoille

Non pasl temporisons seulement! Renoncez A cette fille, ayez des projets plus sensés :

Reformons notre armée au-dessous de la Loire;

Le temps bien employé ramènera la gloire l Oui, Sire, et quelque jour nous tiendrons à merci Les Anglais harassés qu’on bannira d’ici !

Le Roi, à part

Us n’obéiront pas à cette paysanne !

La bergère au bon cœur leur semble une profane I Soit! mais que devenir alors? que faire? Hélas!

La victoire me fuit et le pays est las.

Je ne suis plus suivi par les miens et je sombre Comme un vaisseau perdu qui tournoierait dans l’ombre I

(Haut)

Laissez-moi maintenant, laissez mon cœur troublé Se reconnaître.

La Trémoille

O Roi ! Nous vous avons parlé En toute conscience !

Gaucourt

En serviteurs fidèles !

Le Roi

Allez ! (7/s sortent )

(i à la fenêtre )

C'est le printemps! Bientôt les hirondelles Reviendront et bientôt fleurira doucement La plaisante Touraine avec un ciel clément!

Oui, ce sera partout et joie et renaissance,

Et moi je n'aurai plus, hélas ! en ma présence Que des sujets navrés de leurs espoirs trahis;

C'est l’hiver de mon cœur et la fin du pays!

ENTTfÉE DE LA TfEJJV E, lentement La Reine, à part

Toujours cette pensée incertaine et farouche ! Comme un fiévreux sans cesse agité sur sa couche, Il va de rêve en rêve au milieu des douleurs!

Et tous ces courtisans, ces mauvais conseilleurs Que son oreille écoute et que son cœur reflète Qu’ils apportent le calme ou sèment la tempête !

Le Roi, Vapercevant

La reine!

La Reine

Je vous plains, mon ami, mon époux!

Le Roi

Ah ! mon cœur est brisé, Marie; il m’est bien doux D’entendre votre voix qui console et qui charme.

Et déjà, malgré moi, je sentais une larme Perler à ma paupière et couler tristement...

La Reine

Pleurer! encor pleurer! Ce n’est pas le moment !

Je sais ce qui se passe et les noirceurs qu’on trame, La Trémoille et Gaucourt vous affaiblissent l’âme; Plus grand est le péril, plus on doit être fort!

Sire, je ne suis pas messagère de mort.

Mais je dois vous mander...

Le Roi

Quoi donc?

La Reine

Bien triste.

Une nouvelle

Le Roi

D’Orléans sans doute?

La Reine

On vous appelle

Une dernière fois, car tout sera perdu Quand Orléans à ces Anglais sera rendu...

Mais un secours nous vient du ciel !

Le Roi

Qui descend du pays lorrain?

La paysanne

La Reine

Oui, cette Jeanne,

Cette obscure bergère à l’esprit lumineux!

Vous y croyez?

Le Roi

La Reine

J’y crois fermement, car ses yeux Sont un rayonnement éloquent et céleste :

C’est sans doute la seule espérance qui me reste I

La seule !

La Reine

Eh! mon Dieu, oui. Vous savez comme moi Que vous êtes bien pauvre, hélas ! en étant roi ;

Oui, nous sommes des gueux, si j’ose vous le dire, Des gueux très peu dorés où quelque orgueil respire ! Oui, nous avons vendu nos bijoux; le trésor Public est une caisse, hélas î bien vide encor Et que l’impôt français à remplir se refuse î Est-ce un crime? non pas! pourtant j’en suis confuse, Et tous deux, je le crois, nous en sommes navrés; Sire, la tâche est dure et vous l’accomplirez;

11 faut souffrir, il faut lutter, mourir peut-être!

Le Roi

Ah! qu’importe la mort quand on n’est plus le maître. Quand tout est contre vous, soldats et courtisans!

La Reine

Un espoir nous est né chez ces cœurs paysans Que Dieu peut visiter plus souvent que les nôtres ! C’est Jeanne! Elle a du sang de ces rudes apôtres Qui s’offraient souriants au souffle du péril !

Sire, vous serez sage en vous montrant viril ! Ecoutez votre femme, écoutez votre amie Qui sonne le réveil à votre âme endormie Et qui vous dit : Croyez fermement! Oui, croyez. Malgré vos courtisans, malgré vos écuyers,

A celle qui nous vient des marches de Lorraine Et qu’un souffle sacré soudainement entraîne Vers nos douleurs qui sont les douleurs du pays !

Oui, plus de vils conseils! Je crois et j’obéis!

Je vous écouterai, vous l’épouse que j’aime!

Oui, le renoncement est pire qu’un blasphème,

Et moi, je ne veux pas abdiquer lâchement :

S’il faut mourir, sachons tomber royalement!

Pu is, celui qui n’a rien est chaud pour la conquête : Puisqu’ Orléans résiste et dresse encor la tête, Puisque Dunois combat encor obstinément,

Je serai digne d’eux et j’en fais le serment.

La Reine

Dieu conduira vers vous la vierge qu’il inspire Et tous s’inclineront!

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