JEANNE D ARC
(Sortie de Gaucourf)
Oui !
J'ai vu pendant longtemps l’espoir évanoui !
J’ai souffert durement dans mon corps et mon âme, Et la cendre amassée a recouvert la flamme ;
Une fille des champs que je ne connais pas Va-t-elle ramener la gloire à mes combats?...
Une fille des champs 1 Inquiétant mystère!...
EJVTJ{ÉE DE GAKC0lt7{T ET DE Ut TRÉMOILLE
La Trémoille
Non, Sire! c’en est trop ! Non! je ne puis me taire! Je sais tout!
Le Roj Qui t’a dit?
La Trémoille
On en parle très haut!
(Gaiement)
Sire, ce n’est pas là vraiment ce qu’il vous faut I
Oui, Baudricourt est fol à moins qu’il ne se gausse, Et, sauf votre respect, la farce est un peu grosse.
Le Roi
Une farce, messieurs I y songez-vous?
La Trémoille
Comment?
Octroyer le pouvoir et le commandement A cette paysanne inconnue, est-ce un rêve?
Notre esprit malgré nous s’irrite et se soulève Contre l’invention de Baudricourt !
Le Roi
Messieurs,
Vous riez de ce fait qui me rend soucieux ;
C’est vous prouver ainsi que j’accorde créance A cet homme loyal et très sage, et je pense Qu’il n’a jamais osé se moquer de son roi :
Vous deux, vous en riez en écoliers, et moi.
Ayant vu que chacun de nos espoirs s’envole,
Je maintiens mon projet d’accueil très bénévole Pour cette jeune fille au cœur mystérieux 1
Gaucourt
Mais, Sire, y songez-vous? Nous sommes sérieux A présent, et nous vous disons : Prenez donc garde I
La Trémoille
Le mensonge souvent d’un bel aspect se farde :
Que le mensonge alors nous laisse le repos,
Et la bergère est bonne à garder les troupeaux!
11 n’est pas de repos pour nous! La France pleure : Oui, la France vaincue et morne attend son heure,
Et nous devons être en avant pour la sauver !
Gaucourt
Espérer la victoire, ah! Sire, c’est rêver! Orléans ne tient plus ou du moins va se rendre. Bedford...
Le Roi
Qu’en savez-vous?
La Trémoille
On vient de me l’apprendre.
Gaucourt
Et votre paysanne alors ne sert de rien :
La chance est contre nous toujours !
Le Roi
Je le sais bien,
Et c’est pourquoi je veux essayer l’aventure.
La Trémoille
Sire, de vos soldats vous savez la nature :
Aucun n’obéira, soyez-en bien certain !
La fille a beau venir d’un pays fort lointain ;
Chacun tout aussitôt en fera gorge chaude Et dans ce chef ne voudra voir qu’une ribaude 1
Le Roi
Croyez-vous ?
La Trémoille
Si je crois! Et Gaucourt pense ainsi.
Gaucourt
Certe, et j’ose espérer ne jamais voir ici Une gardeuse de dindons pour capitaine!
La Trémoille
Oui, ce César femelle en robe de futaine Me semble bien plutôt drolatique...
Le Roi
Mais moi,
Si je veux qu’on l’écoute, on obéit au roi !
La Trémoille
Non, Sire! on vous respecte encore et l’on vous aime. Et l’on fera semblant d’obéir, mais quand même On n’écoutera pas cette fille des champs !
Gaucourt
Mon Dieu! Ses sentiments sont peut-être touchants Mais il faut éviter chez nous le ridicule!
Le Roi
Vous voulez donc alors que la France recule Sans cesse! Il faut encor capituler! Il faut Que l’Anglais en tout lieu commande et parle haut Et que moi je ne sois plus rien qu’un roi sans trône A qui l’envahisseur, triomphant fait l’aumône !
La Trémoille
Non pasl temporisons seulement! Renoncez A cette fille, ayez des projets plus sensés :
Reformons notre armée au-dessous de la Loire;
Le temps bien employé ramènera la gloire l Oui, Sire, et quelque jour nous tiendrons à merci Les Anglais harassés qu’on bannira d’ici !
Le Roi, à part
Us n’obéiront pas à cette paysanne !
La bergère au bon cœur leur semble une profane I Soit! mais que devenir alors? que faire? Hélas!
La victoire me fuit et le pays est las.
Je ne suis plus suivi par les miens et je sombre Comme un vaisseau perdu qui tournoierait dans l’ombre I
(Haut)
Laissez-moi maintenant, laissez mon cœur troublé Se reconnaître.
La Trémoille
O Roi ! Nous vous avons parlé En toute conscience !
Gaucourt
En serviteurs fidèles !
Le Roi
Allez ! (7/s sortent )
(i à la fenêtre )
C'est le printemps! Bientôt les hirondelles Reviendront et bientôt fleurira doucement La plaisante Touraine avec un ciel clément!
Oui, ce sera partout et joie et renaissance,
Et moi je n'aurai plus, hélas ! en ma présence Que des sujets navrés de leurs espoirs trahis;
C'est l’hiver de mon cœur et la fin du pays!
ENTTfÉE DE LA TfEJJV E, lentement La Reine, à part
Toujours cette pensée incertaine et farouche ! Comme un fiévreux sans cesse agité sur sa couche, Il va de rêve en rêve au milieu des douleurs!
Et tous ces courtisans, ces mauvais conseilleurs Que son oreille écoute et que son cœur reflète Qu’ils apportent le calme ou sèment la tempête !
Le Roi, Vapercevant
La reine!
La Reine
Je vous plains, mon ami, mon époux!
Le Roi
Ah ! mon cœur est brisé, Marie; il m’est bien doux D’entendre votre voix qui console et qui charme.
Et déjà, malgré moi, je sentais une larme Perler à ma paupière et couler tristement...
La Reine
Pleurer! encor pleurer! Ce n’est pas le moment !
Je sais ce qui se passe et les noirceurs qu’on trame, La Trémoille et Gaucourt vous affaiblissent l’âme; Plus grand est le péril, plus on doit être fort!
Sire, je ne suis pas messagère de mort.
Mais je dois vous mander...
Le Roi
Quoi donc?
La Reine
Bien triste.
Une nouvelle
Le Roi
D’Orléans sans doute?
La Reine
On vous appelle
Une dernière fois, car tout sera perdu Quand Orléans à ces Anglais sera rendu...
Mais un secours nous vient du ciel !
Le Roi
Qui descend du pays lorrain?
La paysanne
La Reine
Oui, cette Jeanne,
Cette obscure bergère à l’esprit lumineux!
Vous y croyez?
Le Roi
La Reine
J’y crois fermement, car ses yeux Sont un rayonnement éloquent et céleste :
C’est sans doute la seule espérance qui me reste I
La seule !
La Reine
Eh! mon Dieu, oui. Vous savez comme moi Que vous êtes bien pauvre, hélas ! en étant roi ;
Oui, nous sommes des gueux, si j’ose vous le dire, Des gueux très peu dorés où quelque orgueil respire ! Oui, nous avons vendu nos bijoux; le trésor Public est une caisse, hélas î bien vide encor Et que l’impôt français à remplir se refuse î Est-ce un crime? non pas! pourtant j’en suis confuse, Et tous deux, je le crois, nous en sommes navrés; Sire, la tâche est dure et vous l’accomplirez;
11 faut souffrir, il faut lutter, mourir peut-être!
Le Roi
Ah! qu’importe la mort quand on n’est plus le maître. Quand tout est contre vous, soldats et courtisans!
La Reine
Un espoir nous est né chez ces cœurs paysans Que Dieu peut visiter plus souvent que les nôtres ! C’est Jeanne! Elle a du sang de ces rudes apôtres Qui s’offraient souriants au souffle du péril !
Sire, vous serez sage en vous montrant viril ! Ecoutez votre femme, écoutez votre amie Qui sonne le réveil à votre âme endormie Et qui vous dit : Croyez fermement! Oui, croyez. Malgré vos courtisans, malgré vos écuyers,
A celle qui nous vient des marches de Lorraine Et qu’un souffle sacré soudainement entraîne Vers nos douleurs qui sont les douleurs du pays !
Oui, plus de vils conseils! Je crois et j’obéis!
Je vous écouterai, vous l’épouse que j’aime!
Oui, le renoncement est pire qu’un blasphème,
Et moi, je ne veux pas abdiquer lâchement :
S’il faut mourir, sachons tomber royalement!
Pu is, celui qui n’a rien est chaud pour la conquête : Puisqu’ Orléans résiste et dresse encor la tête, Puisque Dunois combat encor obstinément,
Je serai digne d’eux et j’en fais le serment.
La Reine
Dieu conduira vers vous la vierge qu’il inspire Et tous s’inclineront!