ENTRÉE DE LA TRÉMOILLE ET GAU COURT
Que décidez-vous, Sire?
Le Roi
C’est fait, j’accueillerai la paysanne !
La Trémoille
Bien !
Permettez néanmoins qu’avant son entretien J’éprouve son savoir, et la chose est aisée.
Le Roi
Comment ?
La Trémoille
Elle prétend toujours que sa pensée Pénètre dans le cœur et les secrets d’autrui :
11 faut donc qu’elle vous reconnaisse aujourd’hui Et qu’au milieu de nous son regard vous devine.
(à part)
Nous verrons bien jusqu’à quel point elle est divine. (haut, au roi )
Je jouerai votre rôle un tout petit instant,
Et nous pourrons ainsi la tromper...
Le Roi
C’est tentant !
La Reine
C’est malhonnête!
La Trémoille
Soit ! mais c’est la certitude; Puisqu’elle a tout appris et sans aucune étude,
Elle devra d’instinct reconnaître son roi
(à part)
Certes, elle croira que Charles Sept, c’est moi !
(il se place sur le trône et revêt le manteau)
La Reine
Epreuve ridicule!... Enfin, j’ai confiance En elle !
'ENTREE SOLENNELLE DE JEANNE en habits d’homme, avec Soldats et Seigneurs
Gaucourt, lui montrant La Trémoille Inclinez-vous! Vous êtes en présence
Du roi !
Jeanne
Vous vous trompez grandement, sur ma foi ! (à la Trémoille)
Mon très noble seigneur, ce n’est pas vous le roi !
(< S’avançant vers Charles)
Et le roi, le voilà, devant lui je m’incline!
Dauphin ! je viens à vous par la grâce divine !
Le Roi
Dauphin ! je ne suis plus dauphin ! je suis le roi !
Jeanne
Je vous nomme dauphin, Sire, pardonnez-moi,
Car il vous manque encor, excusez ma parole,
Cette religieuse et suprême auréole :
Le Sacre, qui devra couronner votre front ;
Ce Sacre solennel, les Rémois le verront !
Mais avant ce moment, je suis déjà certaine Qu’agissant en loyal en brave capitaine J’aurai chassé l’Anglais du pays d’Orléans!
Le Roi
Jeanne, relevez-vous! Messieurs, voyez céans Celle que j’enverrai combattre pour la France, Femme de haut vouloir, soldat de délivrance !
La Trémoille
Mais ne pensez-vous pas, Sire, que tout d’abord Pour nous donner à tous un plus grand réconfort Devant sa mission par trop surnaturelle,
Il faille que l’Eglise aussi s’occupe d’elle,
L’Église qui saura mieux que nous tous, bien mieux. Si pour un tel dessein occulte et merveilleux C’est réellement Dieu qui l’inspire !
Tanneguy, éclatant de rire
Ou le diable!
Ah! ah! votre malice est irrémédiable!
Et vous voyez partout des sorcières ! Vraiment Un soldat comme vous, de beau tempérament, Feindre la défiance envers cette bergère 1...
Blanc-bec !
La Trémoille
Tanneguy
Ah! si c’est là tout ce que vous suggère Son geste de soldat sans peur, tant pis pour vous !
Le Roi
Tanneguy, c’est assez !
Tanneguy
Tous ces gens-là sont fous Avec leur examen stupide et leur enquête!
La Reine
Jeanne n’a rien à craindre et porte haut la tête. Et sa religion comme sa chasteté Accroîtront son prestige et son autorité.
La Trémoille
Nous n’avons jamais eu d’autre espoir...
JEANNE d’arc. - 5.
Tanneguy, à part
Hypocrite !
J EANNE
Faites ce qu’il vous plaît, Sire, mais faites vite,
Car l’Anglais ne perd pas son temps en vains discours. Et pendant qu’on discute, il avance toujours 1
C’est vrai, je suis pressé comme vous. L’Angleterre
Recouvre la moitié du sol héréditaire
Que les rois m’ont laissé pour le défendre ! Non!
Le Valois que je suis sera digne du nom !
Jeanne, j’ai confiance en vous !
J EANNE
Si Dieu m’envoie,
Ce n’est point mission ni d’orgueil ni de joie,
C’est pour donner l’essor à tout mon cher pays !
Si mes efforts à moi quelque jour sont trahis,
Les vôtres auront plus de chance, noble Sire!
Il faudra que par vous notre France respire !
jMo i, j’aurais fait ma tâche humblement et sans peur :
Non, mon rêve guerrier n’est pas rêve trompeur,
Et contre les Anglais, inoubliable engeance,
Mon œuvre est de justice, et non pas de vengeance! Quand vous me donnerez mes armes, ô mon roi, Lors, je frissonnerai d’espoir et non d’effroi ;
Quand je triompherai plus tard dans la mêlée, Victorieuse et forte, avec une âme ailée.
Tout mon bonheur sera pour vous et non pour moi Et pour le cher pays qu’aura sauvé ma foi I
( Sortie générale )
Charles V3I, seul
Ils sont partis, joyeux, me laissant plein de joie ! Oui, c’est Dieu qui l’inspire et c’est lui qui l’envoie, La jeune fille aux yeux illuminés et doux!
En somme, La Trémoille et Gaucourt étaient fous. Peut-être pis encor dans leurs conseils étranges!...
Ma vieille France, il faut enfin que tu te venges !
Il faut que tu sois prête à reprendre ton bien! Orléans est à toi, comme Paris est tien,
Et je suis criminel si mon devoir recule!...
Tout se tait et voici l’heure du crépuscule...
Cette Jeanne au grand cœur, quelle apparition!
Oui, la Bergère m’a laissé comme un rayon
De lumière à la fois angélique et réelle ;
A présent, ma dernière espérance est en elle 1
Le calme est revenu dans mon être... Le soir Me trouvait bien souvent farouche et le cœur noir,
Mais cette fin du jour semble heureuse et paisible...
Redevenir puissant et fier... tout est possible!
Ah! voici trop longtemps que mon cœur tourmenté Ignorait le repos et la sérénité!
Tout paraissait tempête et désastre et naufrage,
Mais je me ressaisis, je renais au courage,
Et sentant que le ciel doit aider mon effort Tout vibrant du péril, je crois atteindre au port !
La nuit descend avec douceur : quelle nuit tiède!
Plus de souci rongeur qui m’irrite et m’obsède ;
Et comme le berger auprès de ses troupeaux Je me laisse glisser dans l’ombre,... les yeux clos...
(7/ s'endort. — Le fond de la scène s'éclaire. — Des chants funèbres retentissent, et il voit passer Jeanne, allant au supplice. )
J EANNE
Charles Sept, ô mon roi, tu m’as abandonnée !
Charles VU, éperdu dans son rêve
Jeanne!..
J EANNE
Oui, tu me vois finie et condamnée!
Dans d’horribles lointains voici mon avenir! Chacun va m’outrager, chacun va me bannir !
Je mourrai loin de toi sans que tu me secoures Moi qui ressuscitai vos cœurs et vos bravoures, Moi qui te donnai tout, ma jeunesse et ma foi!
Je t’ai fait triomphant, je t’ai recréé roi,
Et tu me laisseras brûler comme sorcière Sous les regards cruels d’une tourbe grossière! Mais tu seras heureux et tu me survivras Dans la sérénité coupable des ingrats !
Le ciel veut que la loi terrible s’accomplisse;
Mon pays immobile accepte mon supplice;
Ceux que j’ai faits meilleurs me laisseront flétrir. Et ceux que j’ai sauvés me laisseront mourir !
Charles, fou de douleur Non! non! je ne veux pas!
(Il s'élance , la vision disparaît )
JEANNE d’arc. — 5*.
Plus rienl Ce n'est qu’un songe Mais un songe sans nom dont l’horreur se prolonge! Jeanne!.. Jeanne!.. Je viens de la voir cependant.
Prête à partir, les yeux au ciel, le verbe ardent, Paysanne très simple et guerrière farouche!
Dieu! quels mots effrayants ont jailli de sa bouche!
Et me voilà tout seul dans cette nuit d’horreur!..
Des flambeaux! apportez des flambeaux! Oui, j’ai peur!
Tanneguy, entre avec des serviteurs Excusez mon retard, Sire !
A cette heure?
Charles
Que fait donc J eanne
Tanneguy
Mon Dieu ! La brave paysanne Chez votre lieutenant Bellier pour un moment Se repose. Elle est calme et lasse !
Charles, à part
Noir tourment !
Mon père Charles Six en ses heures amères
Fut poursuivi souvent par de telles chimères 1 Pourquoi ces visions menaçantes? Pourquoi ?
(Trompettes et clameurs au dehors)
D ’où vient tout ce tumulte?
Tanneguy
On acclame le Roi !
Un gros de gens armés vient vous offrir son aide !
Des Tourangeaux ! Bedford pour un moment possède La Normandie avec le Beauvoisis! D’accord!
Mais le roi Charles Sept se fera le plus fort!
Orléans vous attend! Je vous dis, comme Jeanne :
« En guerre, avec audace!! »
(Cris au dehors )
« En guerre ! »
Tanneguy
Et Dieu me damne
Si nous ne sommes pas bientôt victorieux !
(Cris au dehors :)
« En guerre ! »
Tanneguy
La jeunesse entraînera les vieux.
Et bien des vieux seront jeunes et fort à l’aise
Quand il faudra percer quelque bedaine anglaise!
Charles
Non! plus de visions et de fureurs! Allons Droit au péril ! Depuis des mois, sombres et longs. Je suis un roi captif dans son propre royaume,
Et mon labeur de prince est un labeur qui chôme I 13 ne faut plus dormir dans l’attente! Mon vœu Et d’agir ! C’est aussi la volonté de Dieu!
Et dussé-je risquer la mort en cours de route, L’action chassera la chimère et le doute!