‹ La mission de l'artChapitre 3 sur 7 · rçoo · texte numérisé non relu

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Préface

Voici le livre d'un vrai jeune homme; un livre de courage et de noblesse, un signe de lumière en des temps de ténèbres. Acte de penseur, d'artiste et d'inspiré, témoignage de science, d'enthousiasme et de foi, il tente une œuvre d'initiation et de rénovation.

Ce n'est pas la première fois qu'on essaye, en notre temps, de déduire les lois du Beau de la doctrine ésotérique, c'est-à-dire de la philosophie éternelle de l'âme profonde, pour en tirer l'horoscope de l'art contemporain. Mais c'est la première fois qu'un peintre le fait, et cela en dehors de tout parti, de toute église, de toute école, avec l'ingénuité charmante

d'une âme vierge, d'un mâle esprit et d'une haute conscience.

La Mission de V Art de Jean Delville est un manifeste d'Idéalisme intégral selon la Théosophie universelle. Ceci demande une explication.

Le XIXe siècle a débuté dans les lettres et dans les arts par ce réveil tumultueux qu'on est convenu d'appeler le romantisme. Réaction instinctive contre la sécheresse des poncifs académiques, il fut à la fois un retour à la nature et un sincère, un magnifique élan vers toutes les hauteurs de l'Idéal. Il produisit des œuvres de génie, mais il ne lui fut pas donné d'opérer dans notre civilisation un travail d'éducation féconde, de construction définitive parce qu'il manquait de solides assises. Le romantisme fut l'Idéalisme sans l'Idée. Par là je ne veux dire nullement que les poètes et artistes créateurs de la première moitié du siècle, qu'ils se nommassent Chateaubriand, Lamartine, Vigny, Ingres, Delacroix ou

Théodore Rousseau ne fussent pas inspirés, dans leurs grandes œuvres, par de hautes idées. J'affirme simplement qu'ils n'étaient pas dominés et guidés dans leur concept général de l'Art, par une claire et large synthèse. Entendons nous. Ni le poète, ni l'artiste ne doivent être des philosophes de profession, mais ils ont besoin, pour exercer leur fonction dans sa plénitude, de vivre dans l'atmosphère d'une philosophie organique et d'une religion vivante — à moins — qu'ils n'aient la force de se créer eux-mêmes une philosophie et une religion, en pétrissant les enfants de leur rêve, dans la révolte et la douleur, — ce qui est le propre des rares Titans, Lucifers et Prométhées de l'Art. Le romantisme n'eut ni cette atmosphère, ni ces créateurs gigantesques. De là ses incertitudes et sa fragilité. Sans boussole comme sans point de ralliement, il fut vite dissocié et désorienté. A mesure que diminua l'influence de la philosophie de Kant et de Hegel qu'il subissait indirec-

tement, à mesure que celle-ci fit place au positivisme d'Auguste Comte et de tous ses disciples, on vit le romantisme affolé reculer à la débandade devant le naturalisme triomphant et son peuple grouillant de métis hybrides.

Que l'artiste le veuille ou non, qu'il le confesse ou le nie, tout art, quel qu'il soit, correspond à une philosophie. Instinctivement ou consciemment, ses procédés sont dirigés par une certaine manière de voir la nature et de comprendre l'homme. Le naturalisme c'est l'affirmation des apparences, la foi dans l'instinct, dans la fécondité de la vie physique pure et simple, ainsi que Zola l'affirme avec une honnête naïveté. Les pratiques naturalistes de notre fin de siècle sont le reflet exact de la doctrine matérialiste en philosophie. Or, non seulement ce naturalisme là rétrécit d'une façon déplorable l'horizon de la pensée, mais, comme l'observe justement Jean Delville, « il atrophie les puissances créatrices idéales dans l'âme

de l'artiste en brisant les liens qui l'unissent au monde spirituel ». — « La nature, dit encore l'auteur de la Mission de l'Art, est un mélange d'enchantements et d'épouvantements, d'extase et d'horreur. Le monstre s'y mêle à l'ange. C'est le merveilleux chaos des splendeurs latentes ». Le poète, s'il est tant soit peu digne de ce nom, en reviendra toujours à la pensée qui implique le choix, au sentiment qui suppose un minimum de vie morale et spirituelle. Mais que fera l'artiste, le sculp- .teur ou le peintre, sans autre guide que l'instinctbrutal et l'amourdes apparences? Les résultats nous les avons vus, nous les voyons encore. « On a dynamité le Parnasse,dit le jeune artiste initié qui a écrit ce livre, et, avec les débris de la montagne sacrée, on s'est mis à tailler des magots et des avortons. »

Si le naturalisme en art correspond au panthéisme matérialiste en philosophie, l'impressionisme, son fils bâtard, correspond au scepticisme absolu et flotte entre

tous les extrêmes comme une épave sur la mer démontée. L'impressionnisme est né d'un sentiment obscur de l'insuffisance du naturalisme comme source d'inspiration.

Il se jette dans l'impression pour échapper à la tyrannie des apparences. Mais, dépourvu de principes intellectuels, il ne s'y dérobe que pour tomber sous la tyrannie des sensations et d'une fantaisie déréglée Tantôt il se repait d'un réalisme brutal qui fait du peintre un photographe comme il réduit le théâtre à n'être plus qu'un cynématographe de la vie. Tantôt il s'égare en un mysticisme vague, sans contour comme sans idée. Bien plus, pour se créer une originalité, pour tirer l'œil et tordre les nerfs, il se plonge finalement dans la recherche perverse du laid.

Shakespeare, cet occultiste savant, ce grand connaisseur de l'âme et de la nature, devant lequel nos pauvres psychologues ne sont que des apprentis ignares, Shakespeare donne aux puissances démoniaques qui rôdent autour de l'homme

pour le pousser au mal, une arme terrible. Cette arme est l'esthétique du laid.

Fair is foui and foui is fair, Hover through fog and fiithy air.

« Le beau c'est le laid; le laid c'est le beau. En route par le brouillard et l'air fétide! » ainsi chantent les sorcières de Macbeth en dansant sur la lande, où bientôt elles envelopperont le héros d'une lourde incantation, qui fera se dresser dans son âme le spectre rouge du meurtre. « Le laid c'est le beau. » Cet arcane de la sorcellerie, qui est la magie criminelle du mal, pourrait servir d'adage à toute l'école de l'amorphisme, de l'esthétisme déliquescent et décadent, qui l'applique à tort et à travers sans en connaître les effets néfastes. Naturalisme, réalisme, impressionnisme; variations, nuances et dégradations d'un même mal : l'absence de principes et d'idéal dans l'artiste. En expulsant l'idéal de l'art, le prétendu naturalisme a méconnu et profané la nature. Car, prise dans son magnifique

ensemble, la nature est une évolution vers la Beauté comme l'humanité est une ascention vers l'Idéal. Seulement il faut savoir deviner la nature et l'humanité dans leurs intentions secrètes et non les copier servilement dans leurs apparences et leurs défoi mations. Oui, l'art imite la nature, mais c'est pour l'accomplir. Et voilà comment il se fait que la Nature, insultée et profanée par les naturalistes myopes et grossiers, s'est vengée sur eux en leur faisant prendre le laid pour le beau. Grâce à cette mixture, les meilleurs deviennent des fous dangereux et les autres des idiots malfaisants. A la suite de quoi, l'art contemporain est tombé dans l'impuissance, dans le désarroi et dans l'anarchie que nous savons.

Mais, au milieu de ce sabbat, aux apparitions grotesques et falotes, il s'est produit, depuis une vingtaine d'années, une réaction idéaliste dont peu de personnes, jusqu'à ce jour, soupçonnent la puissance et la portée. Car, pour mesurer la force

de cette lame de fond, il faut savoir d'où elle vient. Jean Del ville le dit avec pleine raison et il n'y a pas la moindre exagération dans les paroles suivantes, aussi fortes que mesurées : « La vérité idéaliste est en train de conquérir le monde moderne avec une sûreté méthodique, positive, contre laquelle rien ne résistera parce qu'elle est le signe lumineux de la véritable évolution par l'esprit, la puissance médiatrice qui doit rétablir l'équilibre entre le passé, le présent et l'avenir». Comment ce mouvement s'est-il opéré dans le domaine des arts plastiques? Il faut le dire à l'honneur de l'art et des artistes, c'est par des peintres que cette glorieuse réascension eut lieu d'abord, et cela simultanément en Angleterre et en France. Tout le monde connait aujourd'hui, par le livre remarquable de M. Robert de la Sizeranne, la renaissance de la peinture anglaise contemporaine, dont les principaux représentants sont Rossetti, Watts, Holman Hunt, Herkomer, Millais

et Burne-Jones. En même temps deux peintres français de génie rassemblaient un groupe déjeunes et de vaillants autour de la bannière de l'art idéaliste. Je veux parler de Puvis de Chavannes et de Gustave Moreau. Le premier le fit avec sa simplicité large, sa fermeté persuasive et sa douceur conquérante; le second avec plus de hauteur et de singularité, mais avec une concentration et une intensité rares, appréciées seulement d'une élite.

Malgré toutes les divergences individuelles et nationales, on constate un effort commun à tous ces peintres anglais et français. Retour à la sévérité de la ligne, recherche des caractères distinctifs, de la beauté par l'harmonie de la composition, aspiration profonde vers la poésie, culte de l'idéal.

La critique, qui n'est d'ordinaire que la suivante boiteuse du génie, se décida, après une hésitation conforme à sa dignité, à marcher dans la voie des artistes. Néanmoins la critique d'art, et

je parle de la meilleure, a montré au grand jour l'insuffisance des philosophes et des penseurs qui devraient éclairer la renaissance idéaliste et qui contribuent plutôt à l'obscurcir.

Ne prenons que les deux esthéticiens les plus célèbres et les plus en vue actuellement : Ruskin et Tolstoï. Malgré leurs grands mérites accessoires, ni l'un ni l'autre ne voient l'essentiel.

Avec son sens raffiné de l'art et de sa mission éducatrice, ce n'est pas un éclectique utilitaire et vacillant comme Ruskin qui peut nous montrer le chemin de l'art futur. Il ne le peut pas, malgré sa religion de la beauté, parce qu'il n'en connaît pas la sublime origine, sa génération par l'Idéal et par les Idées-Mères. Son flambeau ne brûle pas assez clair et pas assez haut.

Et ce n'est pas davantage le grand et vénérable solitaire de Iasnaïa Poliana qui nous conduira dans cette voie. Tolstoï, en effet, n'admet d'autre principe de l'art

que la morale. Il ne comprend pas la valeur essentielle de la Beauté, l'haï m onie de l'Idée et de la Forme, c'est-à-dire le principe suprême de l'Art et son vrai pouvoir d'expansion. En vérité, cela vauitil la peine d'avoir été un grand romancier et d'être un moraliste de génie poiur en venir à nier Sophocle, Beethoven *et Wagner et pour réduire l'art à un prêche à l'usage des moujiks? Et dire qu'il y a des snobsd'Occident qui acceptent comme parole d'Evangile ces fantaisies de Béotien! Encoreune preuve éclatante de notire abaissement intellectuel, de l'impui.ssance de notre art et de la pauvreté de notre critique.

L'inspiration ne se commande pas et le génie est le plus beau don de Dieiu.

Celui-là vient quand il veut et quand il doit. Mais on peut l'empêcher de venir en détruisant les foyers et les temples de l'humanité, comme on peut l'attirer en lui préparant des berceaux et des refuges.

Comment donc retrouver la droite voie?

Où est le chemin du salut? Où se dérobe le haut plateau fertile protégé des purs sommets de lumière? Le salut viendra de deux choses dont la première regarde les individus et la seconde nos institutions d'enseignement public; à savoir, la discipline de l'Ame et le retour aux Principes. En disant cela, je suis loin de résumer le noble manifeste de Jean Delville, mais j'aurai du moins marqué d'une devise la bannière qu'il déploie et montré le but vers lequel il tend.

« Il faut, dit ce jeune peintre convaincu de la puissance de l'Ame et des Idées, il faut à l'artiste plus que l'érudition et la sensibilité — il faut une initiation. — Il doit se la donner à lui-même en développant son être intellectuel et spirituel.

Et plus loin : « Les peuples ne sont véritablement grands devant Dieu et devant l'Art qu'en raison de la spiritualité qui se dégage de leurs œuvres. . . Mon rêve est de voir se hausser le point de vue des artistes, de les voir eux-mêmes rentrer

définitivement dans l'évolution de l'idéal humain, afin que leur psychologie individuelle, devenue plus lumineuse, rayonne d'un éclat plus pur dans leurs œuvres. »

Voilà pour la discipline; arrivons aux principes. J'ai dit plus haut que le romantisme avait été l'Idéalisme sans l'Idée, c'està-dire sans les Principes éternels et universels. L'art nouveau sera l'Idéalisme avec l'Idée. Cela veut dire qu'il procédera de la science intégrale qui procède elle-même de la complète connaissance de Soi, en un mot de cette Théosophie qui est une Biologie transcendante.

A l'éclectisme conventionnel et pétrificateur des académies, au naturalisme brutal, à l'impressionnisme éphémère, Jean Delville oppose l'art idéaliste intégral et absolu, qui se conforme aux deux grandes lois scientifiques de la sélection et de la synthèse. Il se condense dans ces trois principes :

i° La Beauté spirituelle qui suppose l'élévation du concept, l'Idée;

2° La Beauté plastique qui sous entend la perfection des formes avec un caractère à la fois typique et individuel ;

3° La Beauté technique qui est la réalisation des deux autres sous une forme sensible.

Il ne suffit pas de connaître chacun de ces principes dans son étendue et sa profondeur et de vouloir les appliquer tous les trois à l'œuvre d'art. Il faut encore en connaître la hiérarchie et la genèse. Il faut savoir que le premier d'entre eux, la beauté spirituelle, est le principe essentiel, central, générateur par excellence. C'est lui qui engendre le second, comme le second engendre le troisième. C'est de l'Idée, à travers le sentiment et la sensation que jaillit l'œuvre d'art dans l'esprit de l'artiste. Pour l'auditeur réceptif, pour le spectateur intelligent, c'est l'effet opposé qui se produira. Il remontera de la sensation au sentiment et de celui-ci à l'Idée, et il n'aura la véritable émotion esthétique qu'à ce dernier point, où il embras-

sera le sentiment et la sensation dans l'unité primordiale et finale de l'Idée. En sorte que c'est toujours l'Idée qui demeure le point générateur de la Beauté. Elle engendre la Forme qui moule la matière, comme l'Esprit crée l'Ame et comme l'Ame tisse le Corps. C'est parce que le matérialisme imagine le contraire qu'il est dans le faux radical, dans l'impuissance philosophique, artistique et sociale. Ce qui fait l'intérêt de toute véritable œuvre d'art c'est qu'elle reproduit le mystère de la Création, qui opère dans le Microcosme com me dans le M acrocosme, dans l'Homme comme dans l'Univers. Elle nous montre, elle aussi, l'Involution de l'esprit dans la matière et l'Evolution de la matière vers l'esprit. Mais l'artiste n'a pas besoin de ces formules. Il suffit qu'il reconnaisse par l'intuition et l'expérience la hiérarchie des Principes générateurs de la Beauté. Ainsi firent et ainsi feront tous les grands.

Pour démontrer la fécondité de ces principes vitaux, il faudrait de longs

développements ettoutle détail des applications techniques à l'architecture et à la musique, ces arts symboliques et généralisateurs, à la sculpture, à la peintuie et à la poésie, ces arts vivants et humains et enfin à leur synthèse : le théâtre. Pour créer enfin une esthétique transcendante il faudrait remonter jusqu'au Nombre, source à la fois de la Forme et de l'Harmonie.

Jean Delville n'a voulu donner dans ce livre que les principes supérieurs des arts plastiques, ceux dont le peintre et le sculpteur ont. besoin pour éclairer leur conscience et vivifier leur œuvre. Il l'a fait en artiste et en philosophe. Quelques idéalistes ne seront peut-être pas de son avis sur certains points spéciaux. Moimême, tout en partageant sa philosophie, je serais moins sévère que lui pour le genre du paysage et j'hésiterais à proscrire de l'art la couleur nationale, tout en le voulant aussi universel que -possible par l'inspiration. Mais tous„

sans exception, admireront avec moi les Idées-Mères qui rayonnent d'un si bel éclat sur ces pages et le grand souffle régénateur qui les traverse. Il y a un passage admirable sur « le nu, qui met en face de l'énigme de la vie, qui incorpore les idées universelles et nous révèle le sens de la nature ». Michel-Ange, Léonard de Vinci et Raphaël le signeraient à deux mains. Il y en a d'autres d'une verve juvénalesque sur « l'adultère de l'art avec le matérialisme, sur les esthètes sans esthétique, les dandys décomposés des déliquescences, les libertaires enragés, les snobs incompétents et les éclectiques dérisoires ». Ce livre semble écrit d'un seul jet, sous un influx si continu et si impérieux que l'auteur n'a pas même songé à le diviser en chapitres. Je ne sais ce qui frappe le plus dans cette œuvre, à la fois si jeune et si mûre, si vibrante et si forte — ou l'âme de l'artiste éprise d'éternelle Beauté qu'on y sent palpiter à chaque ligne — ou l'esprit du philosophe initié

qui remonte si légèrement et si naturellement aux principes divins — ou le fier courage du jeune lutteur idéaliste qui se jette en pleine mêlée, sans crainte des coups et des blessures avec l'épée flamboyante de son verbe et le bouclier de sa foi. Si nous étions assez lâches pour lui recommander la prudence, il nous répondrait fièrement : « L'artiste qui n'a pas conscience d'une force divine fécondant sa force humaine en Beauté et qui, dans les profondeurs de son être, ne sent palpiter le Dieu d'Amour et d'Harmonie sous lequel palpitent les mondes et les humanités, celui-là ne sera pas digne d'une civilisation ».

Artistes et poètes, jeunes croyants de la Vie et de l'Idéal, lisez ce livre. Vous y trouverez des sentiers nouveaux vers les arcanes de la Beauté et des flambeaux pour y pénétrer II annonce une ère prochaine « où l'Art aura reçu le sacre de la Métaphysique et de l'initiation ».

D'une part, ce bréviaire de la Beauté

est une claire synthèse de tout le travail évolutif du XIXe siècle en esthétique II en représente le dernier terme. De l'autre, il évoque à nos yeux quelque chose comme 1 image d'une route blanche, entre une colonnade de marbre, s'ouvrant derrière un grand pylône et servant de propylées au temple de l'Art intégral; qui — espérons-le — sera celui du XXe siècle.

Edouard Schuré.

Noël 1S99.

Introduction

Ce livre n'a pas la prétention d'être une œuvre littéraire, ni une œuvre d'analyse philosophique. Il ne vient pas, comme tant d'autres, donner l'immuable recette du chef-d'œuvre par la théorie de l'uniformité, mais il prétend vouloir exhorter la libre personnalité de l'artiste à un plus haut Entendement d'art, à une plus pure Conception de Beauté.

En l'écrivant, je crois avoir rempli mon simple et sincère devoir d'artiste.

Je pense qu'en un temps et dans un pays où le matérialisme artistique règne encore, ce livre vient à son heure et qu'il

saura révéler à la conscience engourdie de quelques vocations le véritable pouvoir de l'Art, c'est-à-dire sa mission dans l'humanité.

Le matérialisme est l'ennemi de l'artiste, parcequ'il atrophie ou tue en lui les puissances créatrices idéales de son être. Le génie de l'art est inconciliable avec le ravalement matérialiste.

Les lois de la vie ne sont pas exclusivement des lois physiques, elles ne vivent pas dans l'instinct, mais dans l'esprit, d'où elles font évoluer l'être.

Les preuves expérimentales de l'existence et de la survivance de l'âme ont été scientifiquement établies.

L'esthétique moderne ne doit pas négliger les conséquences de ces preuves. Il est indispensable que l'artiste sache que les idées, les formes, les sentiments, les émotions, les sensations, ne sont point de simples mouvements de matière organique ou de mécanisme vibratoire. Il faut qu'il sache quel rôle idéal son âme, et

son esprit jouent dans le divin mystère de la Nature.

On a beaucoup philosophie sur l'art.

Généralement, lesesthéticiens superficiels n'ont fait que discourir à vide sur ce thème profond et délicat, et qui exige quelque chose de plus que de la sensibilité ou de l'érudition — l' initiation !

Et, à ce prop>os, je tiens à faire remarquer que l'emploi, dans ce livre, des termes esprit, âme, idée, instinct, astral, mental, spirituel, divin, etc. . . ne sont point le fait d'une terminologie artificielle ou de hasard. Ces mots formulent des états et des puissances d'être, des réalités évidentes, et je sais trop quel rôle ces puissances ou ces états invisibles jouent dans la mystérieuse élaboration des concepts esthétiques. Depuis plus de dix ans, j'ai consacré des heures précieuses à l'étude révélatrice de la psychologie occulte, non seulement d'une manière spéculative mais expérimentale. J'ai conscience de la valeur et de la portée de ces mots.

Ce livre n'est donc pas une fantaisie.

C'est aux artistes de Belgique qu'il s'adresse d'abord , aux jeunes surtout, parcequ'ils sont plus près de l'avenir. Et ■ je veux leur dire, que s'il y a plus d'art dans la Nature que dans une académie, il y a aussi plus d'art dans l'Idéal que dans la Nature.

\Jâme belge, capable parfois de force et de grandeur, retarde cependant sur les grands courants évolutifs de l'esprit humain. La matérialité nationale pèseencore trop sur elle. Or, les peuples ne sont véritablement grands devant Dieu et devant l'Art qu'en raison de la spiritualité qui se dégage de leurs œuvres.

Les races qui produisent les grands artistes sont celles où l'on rencontre non seulement de la beauté dans les corps, mais où l'on trouve de la beauté dans les cœurs et de la beauté dans les âmes.

Ou je me trompe fort, mais je crois Yâme belge supérieure au tempérament belge. 11 y a au fond de la race quelque

chose de très pur, de très clair et de très fort. Mais cela sommeille encore, comme engourdi sous les épaissseurs de la matérialité locale.

La Belgique moderne possède des bons peintres, des bons sculpteurs. Elle ne possède pas de grands artistes.

Pourquoi ?

Parceque ses forces artistiques, c'est-àdire ses vigoureuses qualités picturales et plastiques, n'ont pas été mises au service de l'Idéal, de l'Esprit, de la Beauté.

Et, en ce disant, que l'on daigne bien le remarquer, je ne viens nullement préconiser un art littéraire, un art philosophique, ce qui serait une niaiserie, une erreur. Il y a longtemps que les Chevanard et les Wiertz ont démontré l'inanité de leur esthétique creuse, aussi bien que les écoles déliquescentes négatrices de la forme.

Mon rêve est de voir se hausser le point de vue des artistes, de les voir eux-mêmes rentrer définitivement dans l'évolution de l'idéal humain, afin que leur psychologie

individuelle, devenue plus lumineuse, rayonne d'un éclat plus pur dans leurs œuvres..

A-t-on sérieusement réfléchi à la riche et nouvelle floraison d'art qui peut jaillir, au seuil du XXe siècle, de l'orientation idéaliste?

C'est là le but de mon très humble effort : éveiller les facultés latentes, afin d'élargir, en le spiritualisant, le cercle de l'expansion artistique.

Peut-être est-il bon que cet ardent désir de régénération vienne d'un simple artiste.

Peut-être aussi — et je le crois, — aurait-il été plus efficace qu'un autre que moi, un hommeplus autorisé, ait pris cette initiative en Belgique.

Cet homme, je l'ai attendu. Il n'est pas venu. J'ai essayé d'être humblement cet homme, nul n'ayant élevé la voix au nom de la pure Beauté.

Qui donc aura le courage de me reprocher d'avoir été impatient de vouloir de

Y Idéal par la Nature, de la Beauté par la Lumière?

J'ignore quel accueil il sera fait à ce livre de spiritualisation par les artistes ou par le public.

Mais j'ose dire, sans orgueil, avec la conscience de mon infériorité, que ni Kuskin, avec son éclectisme contradictoire et raffiné, ni Tolstoï, malgré ses bonnes intentions, si paralysées par un manque déplorable de culture esthétique, ni même Pehidan, le plus métaphysiquement lucide, mais dont l'idéalisme est trop aristocratique ou, parfois, trop respectueux des vieux poncifs, n'ont donné la véritable notion de l'art évoluant selon toutes les énergies créatrices, psychiques et naturelles, de l'être harmonisé.

Si quelques critiques bornés déclaraient, forts d'un préjugé mesquin, qu'il ne convient pas à l'artiste de prendre la plume, le simple bon sens leur demanderait : qui donc à le droit d'imposer des limites à la manifestation des facultés?

Si d'autres aussi, trop enlisés dans leurs parti-pris de terreau, et visant la donnée universelle de l'esthétique idéaliste, allaient protester au nom de ce qu'ils appellent « l'art national », que m'importerait!

L'avenir leur répondra.

Jean Delville.

'Jm-

En aucun temps de l'humanité, à aucune période de l'histoire de l'Art, la Nature créée ne fut plus aimée, plus étudiée, plus sentie et mieux appréciée, semble-t-il, par nos poètes, nos hommes de science, nos artistes. Incontestablement, elle a exercé sur les esprits modernes et sur la sensibilité des êtres, en général, une influence féconde souvent, à certains points de vue, mais, fascinés que nous sommes par les choses visibles, sensoreillement captivés par les objectivités immédiates, nous oublions leur sens caché, mystérieux et divin.

' Habitués à l'instantanéité émotive, qui suffit, paraît-il, en ce monde, le regard

moderne ne sait plus voir la signification idéale des formes naturelles. / à (tv^t^ ^olTr ^e peintre — et la critique coutiox0^i rante l'encourage vivement à cette atrophie — la création n'est plus qu'un super-

ficiel spectacle de d-istractions^oj^tiques.

impressionnisme, l'école des clmjjuisr e*c^. santspet des instinctifs, a prouvé que, pour lui, la Réalité se résume à quelques inva-

Yrï0/yU^jT riables et faciles jongleries de palettes et que les minutej d^éternité qu'il prétend savoir fixer sur la toile se bornent à d'informes et piteuses pyrotechnies qui n'ont eu pour résultat que la négation de la Forme, qui est toute l'organisation des images de la Vie !

f"" L'œil du peintre réaliste s'ouvre sur la j nature pour s'en éblouir machinalement, I animalement : il regarde sansvoir! Son

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C<rflvv*t ! regard erre sur le hasard des choses. Là l&jà** '% \ où tout est beauté clans la Nature T il ne jjH»£' J voit qU'un prétexte à vi brations ap tiq ue s . ttjtfk'j Une sorte de panthéisme amorphe, plon-

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