PRIX: 10 SOUS
Bibliothèque
de
L* Action française
Le bulletin de» Armées de S. M. la Langue française^
Orga de la la
'Vice
I, qui
En pli
— put trai -
— donne dans sa parue aocumetïtaire louieH itws -jj^ muit»itie3 picuca « actualité relatives a la (Question bilingue,- auk-^Iùttefe' scolau-es^ etc.;
— renseigne les uns sur les autrep les groupes français d'Amérique;
— garde et défend partout et.to«t-leaeiaps,i:iié£itage sacré 4e$ aieux.
L'année 1918 Tous les abonnements
Série : partent de Janvier
Nos forces nationales ^^ qq ^^^ -^^^^ payable
$2.50 franco l d'avance
L'année 1919
Série :
Les précurseurs
$2.00 franco
ha Mission de ïUniversité
Permettez tout d'abord, Monsieur le Ministre,^ que je vous remercie de présider cette séance. Je ne puis m'arrêter à penser que l'humble personne du conférencier ait réussi à vous y décider. Vous avez voulu donner à la cause que je représente en ce moment et qui, je le sais, vous est chère, un témoignage de sympathie ^uquel votre haute situation ajoute une signification particulière.
Il est bien naturel que je pense à m'acquitter en même temps d'un devoir pressant de reconnaissance. Je remercie M. Perrier des termes si aimables dont il s'est servi pour me présenter à cet auditoire. Sans m'arrêter à discuter la question de savoir s'ils sont justifiés, je veux aller tout droit au sentiment qui les a dictés, un sentiment que je sens tout pénétré d'une vieille amitié et dont je suis profondément touché.
Je considère enfin comme un devoir de remercier V Action française de m'avoù- fourni l'occasion de parler de notre Université et de porter sur ce grave sujet l'attention de son public d'élite. Elle a déjà entrepris nombre de campagnes fructueuses, contribué à maintenir devant nos esprits des problèmes dont la solution intéresse notre survivance même. En restant dans la direction qu'elle a prise, je ne crois pas qu'elle pût poser devant l'opinion un problème plus capital, de plus grande envergure que celui de notre Université. Il n'est pas
^ Ce texte donne la substance de la conférence prononcée à Montréal, le jeudi 13 novembre 1919, sous les aaspices de l'Action française, par Sa Grandeui" Mgr Gauthier, recteur de l'Université de Montréal. La séance était sous la présidence de M. L. A. David, secrétaire provincial. Le conférencier fut présenté par M. l'abbé Philippe Perrier, membre du comité directeur de l'Action française.
On trouvera en appendice le texte des allocutions de, MM. Perrier et David.
- M. David.
nécessaire de réfléchir bien longuement pour se rendre compte qu'avec la question universitaire c'est la question de notre enseignement supérieur qui se pose, et avec la question de notre enseignement supérieur celle de l'avenir de notre jeunesse, de notre province et de notre pays. L'on entend dire de toutes parts qu'il est souverainement important de nous créer une élite intellectuelle, et il est bien certain que si cette élite se forme et se développe dans le sens de nos traditions, de toutes nos traditions, nous tenons en elle le moyen de nous imposer au respect et à la considération. Seulement cette élite c'est l'Université qui la discerne, la prépare, lui donne les premiers éléments de sa culture; et c'est ainsi que nous sommes ramenés d'un mouvement direct à la question fondamentale de l'Université, de son existence, de ses progrès, de son rayonnement, dans l'accomplissement de ses tâches essentielles.
Bien des aspects de cette question universitaire mériteraient de retenir notre attention : la préparation de nos jeunes gens, dans une faculté des sciences bien organisée, aux diverses carrières industrielles qui s'ouvrent devant eux; la création d'une école des sciences politiques et sociales, d'une faculté des lettres avec le complément nécessaire d'un cours de philosophie supérieure qui donne à nos professeurs, à nos élèves, au public instruit, la solution de certains problèmes; la prépa^ration du personnel enseignant et l'attribution des principales chaires de nos facultés et de nos écoles à des professeurs de carrière; le développement de nos laboratoires d'analyse et de recherches; la création de pensions de retraite pour nos vieux professeurs.
Je me propose de traiter ces graves questions, s'il plaît à Dieu, dans un autre milieu et dans des circonstances qui s'y prêteront mieux. Je me restreins ce soir à vous parler d'une question d'intérêt général, qui est celle de la mission d'une université. Je suis désolé, croyezle bien, de ne pouvoir rien dire de nouveau. « Depuis qiiil y a des hommes et qui pensent, disait La Bruyère, tout est dit ». Oui, évidemment, tout est dit; et cela signifie sans doute que le fond de nos idées se réduit à des
lieux communs, et que c'est l'un des privilèges réservés au génie de trouver quelque chose de nouveau. Je veux me rassurer en pensant qu'à vouloir, ainsi qu'on le remarque, se passer des lieux communs l'on risque de sortir du sens commun, que l'effort méritoii'e consiste à faire nôtres par l'assimilation les vieilles idées et à ordonner des lieux communs d'une façon personnelle. Mon ambition ne va pas au delà.
C'est une période bien intéressante de la vie de Newman que celle qui va de 1851 à 1858 et au cours de laquelle il est appelé à donner son concours à la création et à l'organisation d'une université catholique à Dublin. Il n'a pas réussi, et les raisons de son échec sont connues. Elles ne tiennent pas à lui, car il était difficile de jeter sur une œuvre naissante le rayonnement d'un plus beau génie. Elles tiennent à des circonstances de personnes et de milieux sur lesquelles je n'ai pas à m'arrêter. Ce que je veux plutôt signaler c'est que son passage à Dublin nous a valu deux volumes, trop peu connus, dans lesquels il a réuni les articles de revues et les discours qu'il a consacrés à l'œuvre universitaire. Le premier porte pour titre : « L'idée d'une université »; et le second : « But et nature de l'éducation universitaire ». Dans ce vaste sujet où sa pensée se meut à l'aise et avec un bonheur visible, il n'y a rien d'essentiel qu'il n'ait touché.
Qu'est-ce qu'une université ? se demande-t-il. Il répond par un mot qui a été créé par le catholicisme, pour des institutions consacrées par lui, et qu'il a introduit, avec un sens précis, dans le vocabulaire latin et le vocabulaire français : n studium gejierale )), et que l'on peut traduire : réunion de toutes les écoles, concentration de toutes les sciences. Les livres sont à coup sûr d'admirables instruments de travail, et à considérer avec quelle prodigieuse fécondité la presse déverse chaque jour sur le monde ses torrents de littérature traitant de tous les sujets et enseignant tous les hommes, il semble que l'on se pourrait passer de tout autre moyen d'instruction et
de formation intellectuelle. Suivant la pittoresque expression de Newman : « Nous avo7is des sermons dans les cailloux et des livres dans les ruisseaux courants ». Et pourtant, même de nos jours, quand l'homme désire ardemment ce que l'on appelle dans la langue du commerce « un bon article », qu'il veut atteindre quelque chose de précis, de raffiné, de vraiment lumineux, « un article de choix », il s'adresse ailleurs, il se prévaut d'une autre méthode : la méthode traditionnelle de l'enseignement oral, de la communication actuelle et personnelle d'homme à homme. Comme le dit encore Newman, « il lui faut constater l'homme vivant, écouter la voix vivante ».
Et s'il fallait pousser plus loin l'analyse de ce concept l'on trouverait sans doute qu'il n'y a pas de livre, si bien composé soit-il, qui puisse répondre à toutes les questions qu'un esprit peut se poser à lui-même sur un sujet un peu étendu, dissiper toutes les difficultés que ses lecteurs successifs peuvent rencontrer. D'autre part a-t-on jamais réfléchi à ce qu'ajoutent à la compréhension d'un sujet le ton, la voix, l'attitude, le regard, toute la présence agissante d'un maître, quand la vérité communiquée à l'esprit de l'étudiant par les yeux, les oreilles, l'imagination, le cœur, la raison, est pour ainsi dire imprimée et scellée à loisir par la répétition, l'interrogation, la correction, l'explication, et devient de la vie communiquée à quelqu'un qui vit. Et jusqu'à ce que nous ayons inventé, conclut Newman, une sorte de daguerréotype intellectuel qui reproduise fidèlement le cours de la pensée, ses contours, sa forme, les traits de la vérité aussi complètement et d'une manière aussi détaillée que l'appareil photographique reproduit l'objet sensible, il faut recourir au maître de la sagesse pour apprendre la sagesse.
C'est pourquoi il y a dans le monde des centres d'éducation prédestinés : il est fort possible, par exemple, que le parlementarisme ait mérité une partie des reproches qu'on lui adresse, qu'il crée un milieu qu'il est dangereux de fréquenter avant d'avoir atteint l'âge de la fortune acquise et des convictions solides. Et cependant comment un homme se pourrait-il former au
maniement des grandes affaires de l'État sans cette école préparatoire que constitue un parlement ? Il y a là un foyer qui offre à un observateur intelligent, pour peu qu'il veuille étudier, la contre-épreuve des théories apprises dans les livres, qui lui donne accès aux sources mêmes de la sagesse et de l'expérience politiques, où il peut apprendre sur les hommes et les choses, la* portée d'une législation ou d'un événement, la façon de se familiariser avec les affaires, des vérités qu'aucun livre ne peut lui apprendre. En empruntant à Newman l'une de ses expressions caractéristiques, l'on peut dii'e que : « Les parlements et V atmosphère spéciale qui les pénètre sont comme une espèce d'Université de la politique ».
Ce qui revient à dire, si l'on veut prendre la question par ses derniers éléments, que l'esprit n'arrive à complète maturité qu'après avoir été réchauffé par un autre esprit qui s'exprime par une parole vivante; qu'il y a tout au fond de nous-mêmes, à quelque âge que l'on soit arrivé, un enfant qui a soif de s'attacher à un maître, un disciple à qui il est doux de s'appuyer à une supériorité, de regarder un modèle qu'il puisse admirer et suivre. Cela est si \Tai qu'il manque quelque chose d'essentiel à celui qui, dans son enfance ou sa jeunesse, n'a trouvé personne à vénérer, et qu'il se ressent toute sa vie de cette lacune qu'aucune aô'ectiou iwévoyante ne s'est chargée de combler. Si donc l'Université est un concours de lumières attirant des étudiants de tous les points pour mettre à leur portée toutes les branches du savoir humain, c'est que sa tâche essentielle, sa mission, c'est d'enseigner.
Et je vous fais remarquer tout de suite la supériorité à cet égard d'une université catholique. Là toutes les sciences ont droit de cité et s'y enseignent : le droit, la médecine avec toutes ses spécialités, les sciences appliquées, le commerce. Seulement ce qui fait la prééminence d'une université catholique, ce qui lui permet
en fait de réclamer le privilège exclusif d'être une véritable université, c'est que l'enseignement de la théologie vient couronner l'enseignement des sciences profanes. Car comment s'arrêter un seul instant à l'idée que dans la formation et la culture de l'esprit humain l'on négligera de propos délibéré de le renseigner sur ses préoccupations-les plus prenantes. Il y a des problèmes qu'il se pose, des explications qu'il cherche sur des difficultés d'ordre intellectuel ou des situations de conscience, et que seule la théologie est en état de lui fournir. Le catholicisme est universel; et cela veut dire sans doute qu'il doit être prêché à tous les hommes; ne serait-ce pas encore qu'il complète et amène à leur perfection toutes les pensées de l'homme. Et s'il entre dans le champ d'action d'une université d'embrasser l'universalité du savoir humain, elle ne saurait se passer d'une école de théologie.
« La vérité révélée, disait Newman, envahit et pénètre dans une large mesure les divers départements de la science, de la philosophie, de la littérature : et une université ne peut exister en dehors du terrain catholique, car elle ne peut enseigner la science universelle si elle s'enseigne pas la théologie catholique. »
« Ce livre, disait un auteur anglais, (Maclarer, Revue des Deux Mondes, (1er mars, 1901) en parlant de la Bible, c'est comme une tige de blé, le temps de la moisson veiiu : il y a l'épi qui porte le grain et le tient à l'abri, et cela c'est la partie historique, et parfois on n'y trouve pas grande nourriture; puis il y a le grain lui-même, qui est l'Évangile entier, depuis l'Éden jusqu'à V Apocalypse, et cela c'est le pain de l'âme. Mais il faut battre le blé et vanner la balle. C'est joli de voir le grain clair couler comme un ruisseau sur le plancher du grenier où. les rayons du soleil le font briller comme de l'or; mais l'on ne peut pas respirer dans la chambre où l'on vanne, et la balle ne vaut plus rien quand 07i a retiré le grain. »
Il peut se faire, en effet, qu'il y ait eu dans le cours de l'histoire des esprits téméraires ou mal préparés, inhabiles à manier le fléau de la critique, et qui s'aventurant « dans la chambre oîi l'on vanne » aient été étouffés
par la poussière du battage. De ceux-là, qu'ils fussent ariens, monophysites, protestants ou modernistes, l'Eglise a fait justice. Mais quelle reconnaissance infinie nous devons à ces solides travailleurs dont la poitrine a respiré à l'aise « dans cette chambre oii l'on vanne », et dont l'esprit puissant a changé en un aliment savoureux les moissons qu'ils ont recueillies dans les champs de la science profane et sacrée ! C'est la gloire impérissable du catholicisme que cet immense travail spéculatif qui, dans un espace de huit ou neuf siècles, a mis en système théologique les données de la Révélation. L'on a souvent comparé ces vastes synthèses qu'étaient les sommes théologiques du moyen âge, aux cathédrales gothiques, et il est bien certain qu'il y a entre elles des traits frappants de ressemblance : la solidité des assises, la hardiesse des nefs, une harmonie puissante faite de logique, d'équilibre et de mesure. Ce qui est vrai surtout c'est que la cathédrale de pierre n'est qu'une image visible de la cathédrale intellectuelle. Dans l'une le moyen âge a mis toute la science et toutes les certitudes de l'autre. Du portail principal à l'abside, de la base au faîte, des piliers de la nef et des travées jusqu'aux chapitaux, c'est toute la doctrine théologique d'une époque, l'histoire du monde depuis sa création, les dogmes de la religion, les exemples des saints, la hiérarchie des vertus : c'est toute la science profane du temps avec la variété de ses arts et de ses métiers qui sont enseignés. Et quand aux heures des fonctions liturgiques, dans la lumière adoucie qui tombe des rosaces, et les harmonies puissantes des orgues, ce peuple de pierre semble s'animer, l'on comprend ce que peut entrevoir et ressentir la foule d'en bas qui contemple et qui crie. C'était vraiment « la Bible des pauvres », l'aboutissement sublime d'une pensée théologique toujours en travail et telle que le monde n'en retrouvera plus de semblable. La gloire de saint Thomas d'Aquin a rejeté dans l'ombre celle de ses contemporains; mais à côté de lui et qui inspire les artistes il y a Vincent de Beauvais que l'on appelle librorum helluo, le mangeur
de livres, et dont le vaste cerveau porte sans en être accablé toute la science de son temps. C'est son Spéculum majus. son Grand Miroir de l'Univers, que les artistes traduisent dans le verre ou la pierre et dont ils font parvenir l'enseignement jusqu'aux intelligences les plus humbles, à ceux que l'on appelait alors la sainte plèbe de Dieu.
Le jour vint cependant où le sens de cette pensée doctrinale s'obscurcit. C'est le moment où la nature livre ses secrets les plus ardemment cherchés, où la révolution religieuse du protestantisme qui a brisé l'unité sociale de la chrétienté brise encore du même coup l'unité intellectuelle du monde pensant; où les sciences prennent un essor prodigieux et où les découvertes invitent en quelque sorte à l'inventaire des croyances. Nous avons maintenant une hiérarchie des sciences comme il en existe dans la nature entre les êtres. Vous connaissez la classification mise en honneur par Auguste Comte : les sciences dont l'objet est le plus simple, comme les mathématiques, la mécanique et la phj^sique se sont constituées les premières. Puis sont venues des sciences dont l'objet est plus complexe : l'anthropologie, la sociologie, la politique. Mais à des sciences nouvelles il faut des méthodes nouvelles; et vous voyez le danger de la manoeuvre. Comme la science moderne n'accepte pour point de départ que des faits dûment constatés, elle pensait, au nom de ce principe, introduire une brèche irréparable dans le règne de cette théologie dont l'objet propre échappe à l'expérience immédiate, et embrasse les relations surnaturelles entre Dieu, l'homme et l'univers. Et c'est pourquoi la théologie positive est devenue la basede la théologie spéculative. A des siècles de spéculations grandioses, elle a ajouté le travail non moins lourd et non moins méritoire de l'information cfitique et de l'interprétation dogmatique. Loyale comme une épée bénie selon le mot de Veuillot, elle n'a pas craint de suivre la science sur son propre tcrain. Malgré qu'elle fut en possession de la certitude, elle n'a pas hésité à en chercher la justification ou l'explication dans l'histoire, la philosophie ou les sciences. Aux énoncés traditionnels
de la cosmologie elle a ajouté les données de la physique et de la biologie; elle a fortifié les enseignements de la psychologie par les expériences du laboratoire et les derniers progrès de Ja physiologie, et il suffit de parcourir des ouvrages comme ceux du cardinal Mercier pour se rendre compte de la souplesse, de l'érudition, de la puissance de conviction qu'elle a mises au service de la foi catholique. Admirable travail en vérité dont la valeur n'est sm-passée par nul autre, qui n'est qu'une forme nouvelle de cette activité de l'Esprit Saint, âme et vie du christianisme, qui fait de l'Église catholique la plus grande puissance doctrinale du monde et qui lui permet d'offrir à l'esprit sincère qui cherche et qui veut servir l'incomparable bienfait de son infinie sécurité.
Je viens de prononcer le mot de séeu'-ité, et je crois bien que l'on pourrait trouver dans cette sécurité ce qui constitue le second caractère de la supériorité d'une université catholique. Ce qui fait sa sécurité c'est qu'elle possède un certain nombre de vérités qu'elle n'a pas à découvre, que dans un certain sens elle n'a pas non plus à discuter parce qu'elle les reçoit par révélation divine; et c'est aussi que dans l'interprétation et l'explication qu'elle en donne elle est dii-igée, préservée de l'erreur et des faux pas par une autorité infaillible. Et cet appel à l'autorité est l'une des conditions mêmes de son existence, et des plus hem-euses. Comme la physique et l'histoire, la théologie a son objet et sa méthode; elle recourt au magistère infaillible comme l'astronome par exemple recourt à son télescope. Dans les deux cas il y a un témoin, avec cette différence que l'autorité doctrinale qui dirige le catholique est un témoin vivant, authentique et infaillible, le témoin d'un fait divin et d'une parole qui ne passe pas, Verbum vitae continentes, et qui offre de sa mission divine des preuves irrécusables.
Seulement ce qu'il faut dire c'est qu'à cause de cela la théologie est en avance sur les autres sciences. Alors
— loque celles-ci sont condamnées à des tâtonnements et à des hypothèses dont les unes sont vérifiées, mais dont le plus grand nombre, selon l'expression de Renan, sont roulées dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts, elle est en possession de certitudes immédiates. Et précisément parce qu'elle tient sa consistance de l'autorité doctrinale d'une Église infaillible, l'on peut dire aussi qu'elle tient d'elle cette certitude exceptionnelle qui lui confère l'insigne privilège d'être le point d'appui de toutes les sciences. C'est en elle que réside l'unité des sciences, parce qu'elle pénètre toutes choses de sa lumière et qu'elle nous donne sur toutes choses la réponse de Dieu.
Sortons de ces abstractions, si vous le voulez bien, et prenons dans la vie de certains convertis, qu'on pourrait appeler des convertis d'université, la contre-épreuve de cette vérité. Prenez par exemple ce récit de conversion que l'auteur, un classique fervent, a intitulé Une Enéide spirituelle, tant le voyage aventureux d'une âme à la recherche de la vérité lui paraît ressembler à celui d'Énée cinglant vers la terre promise. Dès le début de cette autobiographie, à la page 20, l'auteur Ronald Knox, nous dit où le bât l'a blessé : U anglicanisme en général, dit-il, n'est pas un système de religion ni un corps de doctrine, mais un sentiment et une tradition dont les racines s' entremêlent aux souvenirs de Vhistoire nationale et de la vie de famille; on ne Vétudie pas, on s'en imprègne; on ne l'apprend pas, on y est élevé. Même impression chez Mgr Benson, dans son livre intitulé : Confession d'un converti.
Il se représente l'étudiant des grands collège d'Oxford, baigné dans une atmosphère religieuse, plutôt que formé et dh'igé intellectuellement par l'étude précise des dogmes. Sa piété s'attache à un bel édifice gothique, qui a entendu huit ou neuf siècles d'hymnes et de prières, et qui a été le témoin des deuils et des gloires des générations passées. Une pareille piété est trop attachée à ces circonstances extérieures pour ne pas risquer de s'évanouir avec elles. Le catholique est plus heureux;
qu'il soit transplanté dans une pau-\Te église de village, malgré ses fleurs de papier décoloré et ses statues bariolées, il retrouve dans le tabernacle le centre toujours vivant de sa piété, et dans l'enseignement du petit catéchisme : le même à Rome, au Caire ou à Londres, le code de ses croyances et de ses pratiques.
Je ne résiste pas au plaisir de vous citer de M. Knox cette boutade aussi juste de doctrine qu'elle est pittoresque d'expression : « Il n'y avait quxine femme, dit-il, your inventer rétablissement de la Réformation. Car c'est l'affaire d'une femme de servir en lunch froid ce qiie vous avez eu chaud axi dîner de la veille au soir, de raccommoder des chaussettes plutôt que d'en acheter de nouvelles, de couper les pantalons de son mari pour en faire des culottes pour son fils. Et la Réformation conduite par Elisabeth fut une suite de raccommodages, de rapiéçages et de coupures de cérémonies, elle ne fit que tailler en pièces et en morceaux la religion catholique ». Ce qui manque, pensait-il, et retenez bien la conclusion, c'est que l'enseignement proprement dogmatique est laissé à l'écart, et malgré que la doctrine ne fasse pas défaut, c'est qu'on ne saurait trouver chez les maîtres une adhésion à un credo un peu explicite. Ce qui manque surtout c'est une institution divine qui puisse imposer un credo et en préciser les termes avec autorité. Il n'y a aucun magistère vivant à qui l'on puisse en appeler.
Même impi'ession chez le plus grand des convertis d'université : Newman. Il a obtenu par concours d'être élu fellow d'Oriel, et ce qui caractérise l'atmosphère du « common room » d'Oriel, ce qui y est en honneur, ce sont les libres et hardies spéculations. La vérité, a-t-il écrit en parlant de cette phase de sa vie, c'est que j'allais à la dérive vers le libéralisme. Et pour apprécier cet aveu à son mérite, il faut retenir que le mot de libéralisrhe avait dans l'esprit de Newman un sens précis : il signifiait le rationalisme antidogmatique, et comme il l'a défini dans son immortelle Apologia : L'erreur par laquelle on soumet au jugement humain ces doctrines révélées qui par leur nature le surpassent et en sont indépendantes. Il n'a jamais été tenté, nous avoue-t-il, de laisser refroidir son zèle pour
les grands dogmes de la foi. Il lui devint impossible toutefois de demeurer dans une église et dans un milieu oii sur ces vérités primordiales qui sont le patrimoine de tous et surtout la direction de tout esprit pensant, il n'existait aucune autorité capable d'en préserver l'intégrité et d'en imposer le respect.
Et laissez-moi sur ce capital sujet prévenir une objection. Si tel est dans une université le rôle de la théologie, et si grâce à elle le magistère enseignant y est complet et sûr, que faites-vous de la liberté des recherches scientifiques? Que faites-vous de la liberté de penser? Dissocions, si vous le voulez bien, les deux parties de l'objection pour les résoudre l'une après l'autre.
A la première répondons par des faits. L'on demandait un jour précisément à M. de Lapparent, dont vous connaissez la très grande valeur et l'absolue probité : Votre foi catholique vous a-t-elle été une gêne dans vos recherches scientifiques f Je résume à grands traits sa réponse. La question que vous posez est résolue d'avance par les faits, dit-il. D'un côté trente et une années d'un enseignement qui s'est traduit par des publications d'un usage courant parmi les spécialistes, et, ajoutait-il avec modestie, ces spécialistes étaier^t généralement d'accord pour y chercher dans les matières dont ils s'occupent l'expression de ce qu'on est convenu d'appeler « V orthodoxie scientifique ». Et d'un autre côté le maintien constant du meilleur accord avec les défenseurs les mieux qualifiés de l'Église.
Cette affirmation générale ne lui suffit pas, et procédant plus avant il nous livre ce que l'on pourrait appeler ses raisons de croire. Par éducation comme par tempérament, ajoute-t-il, j'ai toujoiirs été profondément ennemi du désordre comme de l'obscurité. Il était naturel que dans mon esprit la recherche scientifique fût inséparable de la grande notion d'ordre. C'est pourquoi de bonne heure toute branche du savoir humain m'est apparue comme un louable effort vers la connaissance de l'ordre qui préside à une catégorie déterminée de phénomènes. Par là seulement
les recherches petwent trouver un fil coyiducteur qui les rende fécondes, et déjà de ce côté les convictions d'un chrétien, persuadé d'avance que tout doit avoir été ordonné avec « nombre, poids et mesure », ne sont pas pour gêner un homme de science.
Il y a plus : Vhistoire naturelle m'a fait vivre au dehors, et en essayant de lire dans ce grand livre de la nature, mon âme s'imprégnait d'un autre sentiment : celui de la discipline à laquelle tout obéit, non pas d'une discipline subie en vertu d'une contraiiite que l'on aimerait à secouer, mais la discipline acceptée comme la seule manière de produire avec l'ordre cette harmonie merveilleusement saisie, dont la vie au plein air embaume naturellement les intelligences qu'une mauvaise éducation n'a pas perverties . . . C'est pourquoi au rebours de ceux qui, obsédés par d'inévitables incertitudes, craignent par-dessus tout de rien affirmer, et cherchent à maintenir l'exposé doctrinal dans des termes essentiellement vagues faits poiir conduire insensiblement au scepticisme, je n'ai vu dans les matières dont l'enseignement m'était échu que des disciplines scientifiques. Je vous laisse le soin de dire si une pareille tendance devait trouver ou non du secours dans le respect des croyances catholiques où, la notion de discipline est à la base de tout.
Mais n'aurais-je pas été parfois incommodé par certaines rencontres entre les dogmes et les faits scientifiques. Je le déclare franchement, je ne m'en suis pas aperi^u pour mon compte, et dans le domaiîie pourtant assez délicat que j'avais à explorer, rien de ce qui a été clairement défini par l'Église ne m'a paru entrer en conflit avec les derniers résultats de la science.
A côté de Lapparent, il y a eu à l'Institut catholique de Paris un autre savant qui restera peut-être sa gloire la plus pure : Branly. En 1898 Branly recevait la Légion d'honneur avec cette mention : « A découvert le principe de la télégraphie sans fil ». C'est là que la renommée l'attendait et la postérité attachera sans doute d'une manière trop exclusive son nom à cette découverte merveilleuse. Elle n'était cependant que le couronnement de longues et patientes recherches qui l'ont amené à des résultats aussi étonnants dans d'autres domai-
nés, par exemple, sur l'absorption du rayonnement solaire par la vapeur d'eau atmosphérique, sur les phénomènes électriques dans les piles à circuit ouvert et à circuit fermé; sur la matière colorante du sang; sur la déperdition d'électricité dans les métaux les plus divers sous l'action des rayons violets. . . Et de combien d'autres découvertes n'a-t-il pas enrichi la science ? A-t-il été gêné ou arrêté dans ces précieuses recherches par ses convictions catholiques? Au discours de Monseigneur Baudrillart le félicitant de son élection à l'Académie des Sciences il répondit simplement : Le Christ et Vépée qui viennent de m'' être offerts symbolisent : Vun la ^protection surnaturelle accordée aux hommes de bonne volonté; Vautre le combat incessant que nous avons à soutenir pour triompher de difficultés variées, plus grandes ici qu'ailleurs.
Et ce curé catholique, d'origine polonaise, Jean Dzierzon, mort en 1907 à l'âge de 96 ans, ne paraît pas avoir été dans l'obligation de sacrifier la moindre parcelle de ses croyances à ses recherches. Le nom de Dzierzon est désormais illustre dans l'apiculture aussi bien que dans la biologie. C'est à ce dernier titre qu'il nous intéresse en ce moment, et l'on peut dire que c'est à lui que l'on doit la découverte définitive d'un fait biologique du plus haut intérêt : la parthénogenèse, c'està-dire la reproduction sans fécondation, le développement de l'ovule à l'état vierge. Je comprends qu'il faut quand il s'agit de faits scientifiques, ne pas triompher trop tôt, et se demander si d'autres découvertes ne viendront pas dans un avenir prochain infirmer leur valeur. Mais il paraît bien que nous sommes avec la parthénogenèse en présence d'un fait certain, inexplicable dans l'état actuel de la science et cependant incontestable.
Aristote, qui n'était pas seulement un grand philosophe mais encore le plus grand naturaliste de l'antiquité, l'avait soupçonné chez les abeilles. A une époque plus rapprochée de nous l'on crut l'avoir démontrée pour certains papillons, pour les vers à soie en particulier. Il faut dire toutefois, si l'on veut être juste, que c'est Dzierzon qui en a doté la biologie, après des recherches qui ont duré quarante ans et qu'il a poursuivies dans le calme
de son presbytère de Karlsmarkt. Il ne paraît pas du tout que sa foi de prêtre ait eu à soufïrii- de son contact prolongé avec les abeilles.
Enfin, l'on pourrait rappeler le nom de l'abbé Rousselot, lui aussi un ancien titulaire de l'Institut catholique de Paris, qui s'est initié auprès de Branly, de Lapparent et Becquerel aux méthodes expérimentales, et à qui en 1897 le Collège de France confia un laboratoire de phonétique expérimentale. Il y poursuit dans l'ombre les recherches les plus fructueuses, et si les bègues et les sourds du monde entier parlent et entendent un peu mieux, ils le doivent aux appareils extrêmement ingénieux inventés pour eux par un prêtre catholique dont la foi n'a pas troublé la clah'voyance scientifique. Que d'autres noms l'on pourrait appeler en témoignage, et c'est sans aucun doute une démonstration qui a sa valeur.
J'ai hâte cependant de passer à la seconde partie de l'objection : qu'un enseignement couronné par la théologie s'oppose à la liberté de penser. Mgr Benson a écrit unli^Te: « Le Christ dans l'Église, » dans lequel il établit un parallèle extrêmement saisissant entre la vie du Sauveur et celle de l'Église. Il y démontre que depuis les obscurités de la naissance, les agonies des persécutions jusqu'aux défaites apparentes, à la mort et au triomphe, l'une est la réplique exacte de l'autre. Au sujet de l'adhésion que l'un et l'autre ont rencontrée, il remarque fort justement : Il n'est pas douteux, quen règle générale, deux catégories de personnes se sentent attirées par le catholicisme et lui restent fidèles : ce sont d'abord les gens extrêmement simples et ensuite les gens extrêmement habiles qui savent penser. Et sans doute, pourrait-on ajouter, parce que les uns et les autres ont un trait commun : la profondeur. Les gens sans éducation, continue-t-il, ne sont pas précisément des illettrés, ni les habiles des savants. Cela s'entend plutôt de ceux qui en religion ou en philosophie ne so7it que des amateurs, et ceux qui ont reçu une culture très distinguée. Il ne faut pas penser non plus que Von trouvera parmi les catholiques et nulle part ailleurs tous les savants et tous les simples, mais que le catholicisme se recrute en général dans ces deux milieux. Quels sont les
premiers visiteurs à Bethléem du Verbe incarné. Ce sont des bergers et des rois, des simples et des savants, ceux gui ont l'habitude du silence, des étoiles, de la naissance et de la mort et dont la claire vision n'est pas obscurcie ; et ceux qui étaient arrivés aux confins de la sagesse de leur temps. Et ceux qui plus tard ont suivi le Sauveur sortaient aussi de ces mêmes milieux : des pêcheurs, comme les apôtres, et des savants comme Joseph et Nicodème ; Pierre le pêcheur à Vaccent galiléen, et Paul revenu de la veille d'une université romaine, où, on parlait le grec, et tout pénétré de la dialectique et de la poésie d' Athènes.
Si j'osais continuer sa pensée, j'ajouterais qu'entre les deux groupes il y a la masse des demi-savants et des demi-penseurs, ceux qui ne sont jamais au bout de leur science. Ils ont laissé s'anémier, faute de culture, la foi de leur enfance, affrontant tous les dangers que font surgir sous leurs pas des lectures mal dirigées, avec le léger bagage d'instruction religieuse qui suffisait à leur douzième année. C'est avec cette théologie d'enfants, laissée volontairement dans le vague et l'imprécision, qu'ils se heurtent aux difficultés relatives de leur demi-science. Et ce qu'ils savent en somme de la vérité religieuse, ce n'est pas ce que l'Église enseigne, mais ce qu'ils apprennent dans le monde, dans un monde qui se fait un dogme à son usa.ge, oii la vérité est amoindrie, travestie, mêlée aux ignorances les plus naïves et qui n'est pas plus la vérité catholique qu'une caricature n'est un portrait.
Cette remarque générale ne laisse pas d'être frappante et nous offre déjà les éléments d'une réponse. Allons cependant plus au fond de ce préjugé qu'il nous faut combattre parce qu'il donne faux air de sagesse à des incrédulités trop souvent ignorantes et irréfléchies. De fait la question qui se pose c'est celle de savoir si l'intelligence qui voit une vérité reste libre de l'accepter ou de la rejeter. L'esprit a-t-il des devoirs envers la vérité? Oui, et ces devoirs sortent de sa nature même. L'intelligence est faite pour la vérité comme l'œil est fait pour voir; et de même que l'œil voyant un objet perd sa liberté, de même l'intelligence voyant la vérité cesse d'être libre. Affirmer que la pensée est libre quand même
au sens absolu du mot, serait dii-e qu'une fois les yeux ouverts, en plein jour, nous sommes libres de déclarer qu'il fait nuit.
Je comprendrais mieux si vous me disiez que l'esprit ne doit s'incliner qu'à bon escient, c'est-à-dire après examen. Et cela veut dire que si j'ai le devoir de me soumettre à la vérité, j'ai le droit de discuter ses rais ns. Et il n'est pas douteux que si la liberté de penser se trouve quelque part, c'est à ce point de départ de l'effort intellectuel qu'elle se trouve et pas ailleurs. Niei\ croire et douter sont aussi naturels à Vhomme que le courir à un cheval. C'est Pascal qui parle, et il veut dire qu'il y a temps pour croire, temps pour nier, temps pour douter. Croire quand il faut, nier quand il faut, douter quand il faut, voilà ce qui est conforme à la vraie nature de l'esprit humain, et tout cela démontre que la liberté de penser n'est qu'un abus de langage qui ne répond à rien de réel.
Il serait trop facile d'en appeler sur ce point à l'expérience. D'une part les esprits qui se prétendent libres de tout servage s 'illusionnent étrangement et sont incapables de remonter le cours même de la nature; car il est bien remarquable qu'à toutes les époques et sous toutes les latitudes l'intelligence cherche d'instinct et hors d'elle-même la règle qui lui rend le service de l'assujettir et de la guider. Et il est encore plus remarquable que les esprits qui rejettent l'autorité spirituelle de l'Église se soumettent à des autorités qui, du point de vue de la sûreté et de la dignité, ne sauraient lui être comparées. Vous savez sans doute comment E. Faguet décrivait ce déplacement d'autorité : On a dit : Personne n'aura plus de pouvoir qu'un autre. Immédiatement quelqu'un a eu plus de pouvoir qu'un autre, mais ce n'a pas été le même; ça été l'être collectif composé des plus nombreux. La Joule a été investie du droit d'avoir seule raison. Il existe des parias dans l'organisation m.oderne, ce sont ceux qui pensent par eux-mêmes; ils sont mal vus d'une foule qui pense collectivement, par préjugés, par passions générales, par vagues intuitions communes. Ils so7it suspects comme originaux, comme ne pensant pas ce que tout le monde pense,
comme n'acceptant pas les banalités intellectuelles. {Revue des Deux Mondes, 1er août 1895). Faguet a raison, et franchement je trouve préférable qu'un esprit se soumette à des dogmes venant de Dieu que de le voir se soumettre à cet avilissant esclavage du nombre, qui est la mort de la liberté d'esprit.
Et d'autre part l'on p0urr9.it démontrer que ce sont les esprits les plus filialement attachés à l'autorité spirituelle de l'Eglise qui font habituellement preuve de plus de fierté en face des opinions triomphantes. Si c'est être libre que de ne pas accepter une idée, simplement parce qu'elle est l'idée de tout le monde mais de lui demander ses lettres de créances, je ne veux pas dire qu'une pareille habitude soit très commune de nos jours, mais je dis que c'est encore chez les grands écrivains catholiques qu'on a chance de la trouver. A cet égard il faut retenir comme un aveu qui a son prix le cri d'admiration que la lectm'e de Louis Veuillot arrache aux Concourt : C'est sublime comme dédain du nombre, comme révolte d'un seul contre toute une société et contre tout un temps.
Il faudrait sans doute ajouter que si chacun parlait de ce qu'il sait et de ce dont il est sûr, les causes d'erreur seraient bien diminuées. L'expérience nous avertit que nous cédons plutôt facilement à la tentation de dépasser les limites de notre esprit en dogmatisant sur des choses que nous ne connaissons qu'imparfaitement. L'on en pourrait citer des exemples qui viennent de haut. Au début de la controverse du Quiétisme qui mit aux prises deux adversaires d'égale valeur, Fénelon n'eut pas de peine à démontrer que B.ossuet n'avait pas lu les auteurs mystiques les plus autorisés quand il niait la possibilité, même à l'état passager, d'un acte d'amour de Dieu, dégagé de tout intérêt propre. 11 faut dire que Bossuet s'est magnifiquement repris et que sa magistrale « Instruction sur les états d'oraison » laisse voir qu'il s'était donné plus tard le loisir de fréquenter les grands mystiques.
Si vous lisez la vie de Jean-Dominique Ingres vous y relèverez ce trait plaisant. Artiste plein de naturel et de vigueur, il se croyait au surplus excellent violoniste. Quand
on venait voir sa collection, moins préoccupé de sa maîtrise du pinceau que de celle de l'archet, il expédiait rapidement la visite de son atelier et disait brusquement à son visiteur : « Attendez, vous n'avez encore rien vu ». Puis il allait chercher son violon et se mettait à racler. Il paraît que c'était à faire fuir les moins délicats.
Brunetiêre lui-même que j'aime cependant de tout mon esprit était-il à l'abri de tout reproche ? Malgré soi l'on est un peu déliant quand on voit le fier dogmatiste se lancer avec sa redoutable puissance de travail et d'assimilation dans le domaine de l'exégèse et de la philosophie où on le sent moins sûr de son terrain que dans le domaine de la littérature.
Ces exemples sont bien faits pour nous faire réfléchir et nous inspirer beaucoup de réserve. L'on a le droit d'être surpris quand des questions théologiques, sur lesquelles ont pâli les maîtres de la pensée, sont jugées et dh'imées avec la légèreté de l'ignorance par ceux qui se disent incrédules. Il faut se garder de s'impro^^ser théologien quand on n'a pas le courage de se donner une heure de catéchisme par année.
En donnant à la réfutation du préjugé qui nous occupe une allure moins personnelle ne peut-on pas affirmer qu'il y a au fond du débat une confusion dangereuse entre les divers ordres de connaissances ? Pascal essayait déjà de la dissiper par sa célèbre théorie sur les trois ordi'es de connaissances et de réalités. Il a démontré que la science est une chose mais que la religion en est une autre. Il y a par conséquent des vérités d'ordre différent ayant chacun ses principes et sa méthode, et ce serait commettre le pire illogisme que de les ramener toutes aux mêmes principes et à la même méthode.
Qu'est-ce que la science? Et le dictionnaire nous répond : « connaissance exacte d'un certain ordre de phénomènes ». Et ceci veut dire, remarquez-le bien, qu'il n'y a pas une science, mais des sciences, et en nombre correspondant aux ordres de phénomènes à connaître. L'expérience et le bon sens nous font ajouter tout de suite que cette connaissance pour être exacte doit être obtenue par des méthodes différentes. La géométrie est une
science autant que la chimie et l'astronomie, et autant que l'histoire. Mais la géométrie a sa méthode particulière qui est la déduction; et la chimie possède aussi sa méthode qui est l'induction, et l'astronomie la sienne qui est l'observation, et l'histoire repose sur le témoignage dûment contrôlé. Vouloir ramener tous les phénomènes qui relèvent de ces diverses sciences à la méthode historique, par exemple, serait pure folie; ce serait donner dans le Scientisme, cette songerie nébuleuse qui nous est venue d'Allemagne avec Heackel, comme tant d'autres hérésies théologiques et philosophiques; mais ce ne serait plus de la science.
Vous connaissez sûrement les controverses auxquelles donnèrent lieu les célèbres travaux de Pasteur sur les générations spontanées. Il avait bien dit : Il n'y a ici ni religion, ni philosophie, ni athéisme, ni matérialisme, ni spiritualisme qui tiennent. Je pourrais même ajouter : comme savant peu m'importe. Cette affirmation appellerait certaines réserves. Elle a du moins ce mérite de définir nettement des domaines différents. Pasteur ne se désintéressait pas des grands problèmes qu'il appelait les éternels sujets des méditations solitaires des hommes. Mais rien ne l'irritait autant que de voir l'esprit de système s'introduire dans la science, et la science devenir l'instrument de tel ou tel système philosophique. Il disait un jour à Nisard : Les recherches sur les causes premières ne so7it pas du domaine de la science. Elle ne connaît que ce qu'elle peut déynontrer, des faits, des causes secondes, des phénomènes.
Pasteur nous fait toucher du doigt le vice radical de ce concept de la science mis en circulation par les encyclopédistes du XVÏIIe siècle, ceux que Brunetière appelait au cours d'une conférence célèbre : « ces cayiailles d'encyclopédistes ». Et il a démontré que nous leur devons ce concept étroit de la science, plus étroit que celui qu'aucune église ne s'est jamais faite de son dogme, le concept d'une science immuable, fixe, soustraite à toute possibilité de changement et de progrès, et dont ils se sont uniquement préoccupés de tirer un credo qui fût une contradiction dite scientifique du cathcUeisme.
Ah ! non, la vraie liberté de penser, celle qui n'est pas une pose, qui n'a pas à ménager l'orgueil ou à justifier des passions, mais qui, selon le mot de Brunetière, « se laisse faire par la vérité », rend un autre son et elle a des combats plus tragiques à livrer.
Et si j'en avais le loisir il me serait facile de vous en donner des exemples mémorables : Pascal, que Sainte Beuve appelle « un admirable écrivain quand il achève . . . peut-être encore supérieur oix il fut inlerrompxi ». Pascal -a connu deux moments de conversion, et c'est qu'il y a chez lui deux hommes : le théologien janséniste et le chrétien dont la vie mystique s'entretient dans un commerce intime avec les réalités de la foi. Sa première conversion est tout entière d'ordre intellectuel. Dans sa recherche d'une vie plus intime avec Dieu il rencontre la théologie jansénise qui devient comme l'armature de sa vie spirituelle. La contrainte, particulière au jansénisme, lui est impesée avec une sévérité de tous les instants par les rigoristes de Port- Roj-al. Il y étouffe et il s'en évade bientôt dans une vie dissipée, que l'on a pu définir : » « tous les honnêtes plaisirs de Vhonnête homme ». Mais Pascal a vite fait le tour des petites joies précaires que lui offre la vie légère du monde. Et alors c'est la deuxième conversion, la fameuse nuit du 23 novembre 1654, son âme subissant une emprise de la grâce qui s'achève en une magnifique efîlorescence de vie mystique. Puis c'est la mort d'un saint dressé sur son lit d'agonie et tendant les bras à l'ami divin qui vient lui adoucir le dernier passage. Oui, et pourtant c'est le même homme qui écrit le iSIystère de Jésus et l'Apologie : c'est-à-dire une élévation qui lui arrive tout d'une venue, que l'on sent encore palpitante après des siècles et qui « reste le morceau de poésie religieuse le plus achevé que le sentimeiit chrétien ait jamais inspiré »; et l'Apologie de la Religion à la fois « Géométrie et passion »', l'œuvre vive d'un homme qui a vécu son livre et qui y a mis son sang et ses larmes. Comment pourrait-on douter que l'esprit qui a créé ces deux chefs-d'œuvre n'ait été libre ?
Et cet autre admirable converti : Newman, je serais bien tenté de dire le plus admirable des convertis, parce
qu'il a pu se rendre le témoignage qu'il n'avait jamais péché contre la lumière, Newman est un autre exemple que l'on peut méditer. Connaissez-vous dans la littérature chrétienne quelque chose de plus émouvant que la fin de son « Essai sur le développement de la doctrine religieuse ». Il y a là trois lignes d'astériques suivies d'une page dans laquelle Newman proclame qu'il est enfin parvenu à la vérité. Le livre commencé par un anglican est achevé par un catholique, et entre les deux moments il y a des années d'étude, un raisonnement dont il poursuit sans relâche le développement : « S'il existe une forme de christianisme qui se distingue par la préservation d'un même type, des mêmes principes et de la même organisation; si cette forme s'impose par sa puissance d'assimilation, l'activité d'une force iîitérieure qui ramène à elle, en les maîtrisant graduellement, les éléments étrangers, qui les choisit, les conserve, les assimile, les purifie, les façonne et les unifie; si elle se développe de manière à ce qu'elle montre qu'elle portait en elle le germe logique de ce qu'elle est un jour devenue; si en se développant, cette form.e de religion ne perd rien des vérités qu'elle avait déjà, et qu'elle réunit en son tinité et perfection tout ce que les autres ont gardé de bon; si elle dure, alors que la carrière de l'hérésie est toujours courte; si tous les sectaires différant tous les uns des autres s' accordent pour la regarder comme leur ennemie commune; s'ils succombent les uns après les autres et ouvrent la route à de nouvelles sectes tandis qu'elle reste toujours la même, cette forme de religion ne diffère galère du christianisme de l'époque de Nicée. »
Et dans une admirable page Newman s'écrie : « Ressuscitez saint Athanase ou saint Ambroise et vous savez bien à quelle communion ils iraient tout droit. Ils se trouveraient chez eux dans la maison de saint Bernard ou de saint Ignace de Loyola, chez le curé d'un village perdu ou au milieu de la foule ignorante qui prie devant un autel. Et s'ils entraient dans nos grandes villes ils demanderaient l'obscur faubourg oie se cache la petite église où. l'on dit la messe. D'autre part vous savez bien comment nous, le peuple anglais, nos lords et nos communes, nos universités et nos chambres de commerce, comment nous aurions reçu cet
Athanase qui toute sa vie a tenu tête aux emyereurs pour une expression théologiqrie ».
C'est en 1842 que cette idée s'empare de l'esprit de Newman; c'est au mois d'octobre 1845 qu'il se convertit. Entre les deux dates il y a eu ce long travail d'esprit, traversé de douleurs qui lui font écrire : « C'est comme si Von buvait une cotipe », mais qu'il appuie de toutes les ressources de l'érudition, et au bout duquel, la grâce de Dieu aidant, il trouve ce qu'il appelle « la bienheureuse vision de paix ». C'était la récompense de sa magnifique et libre pensée. Evidemment « le catholicisme n'empêche de penser que ceux qui ne sont pas faits pour penser ».
Voilà donc le rôle que tient dans un pays et dans une société une université catholique. Elle possède la mission essentielle d'assurer la richesse et la rectitude de la pensée. Je me permets d'ajouter, et c'est par là que je termine, que jamais une pareille œuvre ne fut plus nécessaire que de nos jours. Il est trop évident que le monde entier est en fermentation, et nous connaissons le levain qui fait lever cette masse tumultueuse. Il ne faudrait pas qu'une explosion locale d'anarchie nous donne le change sur le mal profond, infiniment plus grave, dont souffrent les sociétés. Ce mal, c'est le communisme de 1848, celui de Karl Marx; et si nous avions des doutes sur sa nature et ses ambitions de conquête, nous n'aurions qu'à regarder ce qui se passe en Russie. Boukarine, le théoricien du parti dont Lénine est le chef, s'exprime ainsi : « Nous sommes revenus à Vancien nom du parti révolutionnaire à la tête duquel était Karl Marx. C'était le parti communiste, et Vévangile de la révolution actuelle est encore celui qui a été écrit par Marx et Engels. » Et pour que nul n'en ignore, voici comment à son tour il formule cet évangile : « Toute propriété particidière sera supprimée. Toute la richesse appartiendra à la société prise comme un tout et non à des classes et à des personnes prises individuellement. Tout gouvernement sera supprimé. Il existera un bureau statistique central qui décidera combien de paires de bottes, de
pantalons, de saucisses, combien de cirage, de blé, de draps doivent être produits chaque année. Il décidera en outre combien de camarades travailleront dans les champs, dans les fabriques de saucisses, dans les ateliers de tailleurs. Tout le travail, sera distribué d'une manière correspondant aux besoins. Toute la production sera réglée d'après un plan strictement calcidé, Jondé sur le nombre d'instruments agricoles, de machines, de métiers, les quayitités de matières premières et la main d'ativre disponibles ». Il n'y a qu'à regarder ce qui se passe en ce moment aux Etats-Unis pour constater qu'il n'y a pas qu'en Russie que les doctrines extrêmes trouvent des adeptes. Voilà la théorie. L'on peut discuter et flétrir, comme elles méritent de l'être, les méthodes dont Lénine s'est servi pour mettre en pratique ces théories. Il faut toutefois reconnaître que l'un des traits de sa supériorité c'est d'avoir vu clairement l'état d'agitation et de mécontentement qui suivrait la guerre. Il aurait voulu la continuation de la guerre, afin que le monde épuisé se tournât vers le communisme comme vers le salut. L'expérience ne sera pas plus heureuse, on peut le prévoir sans témérité, que le phalanstère de Fourier, ou le voyage en Scarie de Cabet.
Mais quoiqu'il en soit de l'origine et des conséquences de la révolution qui agite le monde, il est un aspect de la question que je veux retenir et qui nous fournira la conclusion de ce travail : c'est la part prépondérante que les intellectuels se sont acquise dans la mise en circulation de ces idées malsaines. Le grand ancêtre, Karl Marx, était un professeur qui avait fait de fortes études de droit, d'histoire et d'économie politique. Lénine, qui est d'une intelligence remarquable, est un gradué de l'université de Saint Petersbourg où il a étudié lui aussi le droit et l'économie politique. Trotski, qu'un Américain appelait avec cette pointe d'exagération, cette tendance au colossal familière à nos voisins, de plus grand juif depuis le Christ,)) Trotski est un ancien journaliste de talent... Krylenko, probablement l'homme le plus dégénéré de son parti, est un uïiiversitaire qui a pratiqué comme avocat. Kamenev, que ses fréquentations d'étudiant ont rendu révolutionnaire, est un ancien élève de l'université de Moscou.
Ce qui est plus grave, c'est que tous les centres d'insrructioD ont été supprimés : collèges, écoles, universités, « pour e?npêcher, dit-on, les jeunes prolétaires urbains et ruraux d'être contaminés par les principes des éducations bourgeoisie et faussement socioliste ». A leur place l'on a établi à Moscou une université socialiste oîi les jeunes ouvriers et paysans susceptibles de devenir de? agitateurs, sont élevés aux frais de l'État jusqu'à ce qu'ils soient suffisamment instruits pour répandre la bonne doctrine. C'est assurément la méthode efficace.
Taine a dit de la Révolution qu'elle était « une aiiars chie spontanée. ». Cela n'est pas vrai. Il n'y a pas plude génération spontanée en politique ou en morale que dans le monde physique. On l'a démontré pour l'ordre physique. La vérité c'est que dans l'ordre moral aussi des années de compromissions et de faiblesses, de concessions et de reprises, de fautes et de pardons précèdent habituellement la chute définitive. Il faut du temps pour user ce que la première éducation et les pratiques chrétiennes ont déposé de forces de résistance dans les profondeurs ignorées de la conscience.
Ainsi en va-t-il dans l'ordre social. La Révolution en est un exemple frappant, et qui oserait contester qu'elle ait existé depuis des années dans les idées avant que d'exister dans les faits ? Et si nous en voulions la preuve plus près de nous, nous n'aurions qu'à feuilleter l'histoire de la Russie pendant ces cinquante dernières années. Nous y assisterions à la lutte si souvent tragique que se livrent deux opinions : celle des hommes du gouvernement et des fonctionnâmes qui s'appuient sur la force de l'Etat et du Saint Synode, pour maintenir les privilèges de leur caste et dont un grand nombre d'ailleurs ont payé de leur tête la faute de ne pas voir l'orage qui allait éclater: et l'opinion des ïévolutionnaires, saturés des idées fausses de l'Occident. Ce sont ces derniers qui ont triomphé, et ils ont triomphé parce que depuis vingt ou trente ans ils occupaient presque toutes les chaires universitaires, et qu'ils ont mis au service de leurs idées l'incomparable puissance de l'enseignement. C'est encore une fois la méthode efficace, et si nous voulons garder au peuple de cette province ce bon sens, cette mode-
ration chrétienne qui font l'admiration d'autres provinces, moins sûres de leurs doctrines, il faut que nous continuions de nous prévaloir de cette méthode, et que dans tous les domaines : sociologie, philosophie, droit public ou privé, économie politique, nos chaires d'enseignement universitaire proclament la pure et vraie doctrine.
Les esprits clairvoyants qui prédisaient que bientôt il n'y aurait plus dans le monde que deux forces en présence : l'Eglise catholique et le ^socialisme, voyaient juste. Le socialisme c'est la contre-Église. Elle se dresse partout, ramassant en un faisceau puissant toutes les forces qui luttent contre Dieu, requérant de ses adhérents une foi docile et une discipline, leur dispensant comme un sacrement les vieux mots magiques de justice et de fraternité. Nous pouvons envisager avec confiance l'issue de la lutte; ce n'est pas d'hier que le catholicisme subit des assauts et qu'il en triomphe. Seulement ce qu'il faut répéter c'est qu'à côté des promesses divines qui demeurent le fondement de sa puissance et de ses espoirs, le catholicisme compte pour le règne de la vérité sur l'enseignement de ses écoles et de ses universités, et que l'université précisément parce qu'elle forme des élites qui pensent et donc qui devront conduire, doit demeurer, dans le débordement d'idées fausses qui menace de tout emporter, le boulevard des idées saines.
Et laissez-moi, en terminant, citer une fois de plus une parole que j'ai déjà citée ailleurs, mais qui a le mérite de résumer d'un trait frappant et juste la conclusion qui s'impose. L'on demandait récemment à l'un des chefs que la guerre a mis au premier plan, le général FayoUe, quelles étaient les causes de la victoire. « Les causes de la victoire, dit-il, sont bien simples : le peuple de France, VEcole de guerre ensuite. Les troupes ce sont les moyens. .Mais ces moyens, cest le coinmaridement qui les emploie. Or Je vous le demande qui a fait le commandement si ce ri est VEcole de guerre » ? C'est juste ; et s'il est vrai que la nature même des choses assigne aux universités la tâche de former des chefs par l'enseignement, il reste que notre université c'est notre école de guerre oii nous devons former les chefs qui livreront et gagneront les nobles batailles de l'idée chrétienne.
Appendice
Allocution de M. l'abbé Perrier
« Elle vous revient, donc elle existe encore l'Action française, fille de la Ligue des droits du français. Et comme la vie se mesure à l'activité déployée, il ne semble pas que cette noble personne soit résignée à mourir. Au début de sa carrière, elle a voulu coordonner les efforts des compatriotes, qui ne manquent ni de ressources ni d'énergie, pour les faire tendre vers un même but de survivance et de progrès normal. Une enquête sérieuse sur nos forces nationales nous a permis de constater que « la civilisation d'un peuple est le mélange de son activité intellectuelle et de son développement économique », et que pour favoriser l'une et l'autre, il faut voir les multiples aspects des problèmes d'oii jaillissent les idées d'ensemble qui permettent d'imprimer les dii'ections opportunes.
« Vous n'avez pas dédaigné. Monseigneur, de collaborer à cette enquête, et vous nous avez mis en garde contre ce que vous appelez fort justement « le microbe de l'idéologie révolutionnaire », tout en projetant de la lumière sur un programme progressif d'enseignement dont Votre Grandeur souhaite la réalisation.
« Puis, pour être bien sûr de ne pas dévier des traditions ancestrales, suivant lesquelles les races doivent évoluer, V Action française s'est inspirée de la pensée des précurseurs qui, « dans les divers domaines de la pensée et de l'action, ont élaboré les premiers les programmes ou les entreprises que nous essayons d'exécuter ou de dévevelopper aujourd'hui. » (Abbé Groulx).
« Après avoir recherché dans le passé les inspirations qui éclairent le présent, V Action française, au cours de l'année 1920, demandera à des représentants autorisés
des diverses classes de la société « comment on peut servir » à l'heure actuelle son pays et sa race. M. le ministre de l'Agriculture de la province de Québec signera l'article indiquant la voie à suivre aux cultivateurs, tandis que Mgr L.-A. Paquet, le premier prêtre du Canada, nous parlera de la mission du clergé.
« Au surplus, abonnez-vous à ï Action française; vous vous rendrez sûrement compte que vous en aurez pour votre argent. Et vous aurez ensuite le désir de lire les œuvres de la bibliothèque de V Action française qui réfutent des objections, détruisent des préjugés, corrigent des défauts, entretiennent dans les foyers l'amour de notre langue, de notre histoire, de notre race.
« L'Action française inaugure ce soir la série de ses conférences : « Noblesse oblige ».
« Vous tous. Mesdames, Messieurs, qui êtes encore sous le charme prenant de ses sou'ées de Farinée dernière, vous avouerez que les débuts sont brillants; et vous pouvez compter qu'au cours de la saison vous entendrez l'expression de pensées solides et fécondes qui sont plus et mieux que des paroles de dilettanti; c'est le mot d'ordre sauveur à la foule inquiète qui demande direction au milieu du chaos des idées contemporaines : « C^istos, quid de nocte ? »
« Me faut-il maintenant vous faire un aveu pénible ? Je me sens peu à l'aise pour vous présenter Mgr le conférencier qui nous a fait le très grand honneur d'ouvrir la série des conférences.
« L'abbé de Broglie se plaignait avec raison de l'habitude qui règne trop souvent dans les œuvres catholiques « de se donner de l'encensoir dans le nez avec un apiomb que les gens du monde n'ont pas.»
« Des pei'sonnes peu charitables me soupçonneront peut-être de faire sans vocation et sans grâce la cour à une autorité. Qu'il me soit permis tout de même de dire en toute sincérité à Mgr le Recteur de l'Université de Montréal notre estime et notre vénération. UAction française est heureuse de lui offrir ses hommages reconnaissants et de lui dire avec quelle joie elle se mettra à ses ordres pour servir la cause qui lui est chère.
« Votre ambition, Monseigneur, c'est, j'imagine, celle de Mgr d'Hulst, « de créer un foyer de haut savoir clirétien » au milieu d'une société avide de science. L'université, grâce à cet apostolat intellectuel que Votre Grandeur doit exercer chez nous par le haut enseignement, fera rayonner le prestige de l'esprit, répandra les immuables vérités que l'on tend à diminuer ici comme ailleurs. Elle sera là toujours pour promouvoir des initiatives dont nos éducateurs pourront ensuite s'inspirer selon leur convenance. Elle ne se bornera pas à l'enseignement de « disciplines » purement spéculatives. Elle sera un organe vivant, un cerveau, si l'on veut, destiné à donner le branle à la vie intellectuelle sous toutes ses formes.
« Pour atteindre ce but, l'œuvre universitaire doit acquérii* une popularité qu'elle n'a pas encore. Votre Grandeur saura bien rallier toutes les bonnes volontés; et la charité intellectuelle, tout comme celle qui s'est exercée en faveur des misères physiques, fera des merveilles pour développer les intelligences, et conserver du même coup à tant d'âmes désemparées la règle et la direction de leur volonté morale.
« Notre président d'honneur est M. Athanase David, secrétaire de la province. Depuis la première aube de sa jeunesse, M. David a entendu parler au foyer familial des affaires pubhques et des intérêts de la patrie canadienne. Aussi bien se trouve-t-il à l'aise au conseil des gouvernants de l'heure. Toujours les livres lui furent chers et la politique n'absorbe pas tellement son activité qu'il ne puisse lire les anciens et les maîtres, tout en trouvant le temps de se tenir au courant des derniers livres, des journaux et des revues, non seulement du pays, mais encore de l'étranger. Il n'a pas attendu le mot d'ordre « Vers la supériorité » pour s'y camper. Sa culture supérieure, il la mettra au service de sa province, comme il a su se dévouer aux œuvres sociales, en apportant partout et toujours le concours de son heureuse éloquence aux pauvres, aux miséreux, aux jeunes qui réclament une direction. Comme il ne fait rien à demi, souhaitons que la cause universitaire trouve en lui un protecteur éclairé et magnifique. »