LIBERATION DU TERRITOIRE
M. le vicomte Élie de Gontaut-Biron a représenté la France à Berlin en qualité d'ambassadeur, depuis le 4 décembre 1871 jusqu'aux derniers jours de l'année 1877. Au moment où celte mission lui fut confiée, le traité de paix conclu avec l'Allemagne, à la suite de nos désastres, avait déjà reçu un commencement d'exécution. Sur les cinq milliards d'indemnité que l'article 2 du traité avait stipulés, deux allaient être acquittés au moyen d'un emprunt souscrit avec une rapidité mer-
veilleuse par les ressources de l'épargne et de l'énergie nationales. Mais trois restaient à solder, et six départements français étaient encore détenus en gage, jusqu'à parfait payement, par les troupes victorieuses. Sur plus d'un point, d'ailleurs, la limite nouvelle de notre territoire, si tristement mutilé, n'était pas exactement déterminée. C'est dire qu'au fond, rien n'était fini et que toute chance de nouveaux conflits, ou plutôt de nouveaux malheurs, n'avait pas disparu de l'horizon. Le moindre différend, soit sur le mode et l'échéance du payement, soit sur la démarcation des districts contestés, une rixe survenant sur un des points occupés entre les soldats conquérants et les populations conquises pouvaient nous replacer, comme pendant la négociation de la paix même, dans l'alternative ou de cessions douloureuses ou d'une résistance sans espoir. Nous restions, en réalité, sous la main du vainqueur, toujours maître d'interpréter à son gré les conditions qu'il avait dictées lui-même.
C'était ce vainqueur que le représentant de la France devait aller chercher à Berlin, au siège de sa puissance, pour y traiter avec lui
MISSION DE M. DE GONTAUÎ-BlKON À BERLIN. 3
de œs questions encore grosses de tant d'orages. Personne ne fut plus surpris que M. deGontaut d'être appelé ou plutôt condamné à ce redoutable honneur. Il rappelle lui-même, dans des souvenirs qu'une bienveillante confidence nous a communiqués, que rien absolument ne l'y avait préparé. Il avait vécu, jusqu'à la maturité de l'âge, à l'écart de toute fonction publique. Issu d'une des plus vieilles et des plus illustres maisons de France, sa fidélité à des traditions et à des convictions héréditaires l'éloignaient, pendant toute la durée du second Empire, de toute participation à la vie politique. C'était seulement après nos défaites que le sufi'rage des électeurs des Basses-Pyrénées était venu le chercher dans cette retraite pour l'envoyer, presque malgré lui, à l'Assemblée nationale.
La sympathie qu'il n'avait jamais éprouvée pour la dynastie déchue le 4 septembre, il ne la ressentait pas davantage pour la république improvisée le même jour ; et dans les circonstances ordinaires, il n'aurait pas eu plus de goût à la servir.
Mais rien n'était ordinaire à cette heure suprême. Le moindre service à rendre à la
patrie tombée dans un abîme de malheur commandait aux hommes de tous les partis l'oubli, au moins momentané, de leurs attachements les plus chers. Aussi avait-il été convenu dès les premiers jours de la réunion de l'Assemblée, que, pour faciliter cette concorde patriotique, la forme républicaine, adoptée dans un jour d'entraînement par la population parisienne, ne serait considérée que comme une étiquette provisoire; toutes les questions relatives à la constitution définitive du gouvernement restaient ajournées jusqu'au jour où la France serait délivrée du joug étranger qu'elle subissait. C'est ce qu'on appelait, dans la langue aujourd'hui oubliée d'un temps qui s'éloigne, le pacte de Bordeaux. C'était M. Thiers luimême qui, m. recevant du sufifrage unanime de TAssemblée l'investiture du pouvoir suprême, avait proclamé solennellement la condition de cette trêve des partis dans des termes qui ne semblaient pas comporter d'équivoque. Il promettait sur rhonneuVy sous peine d'être justement réputé coupable de trahison^ de n'y pas porter lui-même et de ne pas souffrir que personne y portât atteinte. Se trômpait*on sur le
I DE H. DB GONTAUT-DIRON t
sens de ses paroles et l'étendue de ses engagements? C'est un point trcs délicat que je ne toucherais qu'à regret, et si l'exposé des fails m'y amène nécessairement.
Mais il suffit de rappeler que, fondée ou non, la confiance élait entière chez M. de Gontaut, comme chez d'autres placés dans la même condition que lui, à qui M. Thiers fit des offres analogues, ou plutôt imposa les mêmes devoirs. Aucun d'eux ne s'y serait prclé, s'ils avaient pu penser qu'une renonciation quelconque leur fût demandée par là à leurs convictions monarchiques. Ceux en particulier qui, comme M. de Gonlaut, avaient reçu un mandat de député à remplir, se seraient fait scrupule de le déserter, s'ils avaient cru que par leur absence ils compromettaient la cause qui était à leurs yeux l'espoir du pays.
Ce fut dans cet état d'esprit et non sans beaucoup d'hésitation et de répugnance, que M. de Gontaut, ambassadeur très étonné de l'être, se mit en route pour Berlin. Les sentiments très mélangés dont il était animé, le jour où il fallut faire la première démarche ofBcielle, en remettant au nouvel empereur ses
lettres de créance, ne peuvent être mieux dépeints que par lui-même, dans des termes que leur sincérité rend éloquents : * Me voilà donc, dit-il, dans la nécessité d'endosser pour la première fois un uniforme. J'étais, je le confesse, quelque peu embarrassé de ma tournure avec un habit galonné sur toutes les coutures, une épée battant entre mes jambes, et un chapeau à plumes blanches sur la tête.
A toutes les réflexions sérieuses et tristes qui me hantaient en ce moment se joignaient involontairement quelques impressions moins graves et un peu humoristiques, soit en jetant les regards sur ce costume, soit en m'entendant nommer, par les grands seigneurs comme par les sous-ordres : Votre Excellence. Je me frottais les yeux pour savoir si j'avais des éblouissements ou si j'y vo^^ais clair... Est-ce bien moi, fils de croisés, qui vais, au nom du président de la République française, me présenter comme ambassadeur de mon pays bouleversé, vaincu, au nouvel empereur d'Allemagne dans tout l'éclat de ses succès, entouré de ses généraux triomphants comme lui ; qui vais ensuite faire ma cour à l'impératrice au milieu
de ses dames d'honneur, ornées de leurs plus brillants atours, comme aux jours de gala : seul, entouré d'une foule de visages inconnus, entendant parler une langue que je ne comprends pas. Est-ce un rêve? Est-ce un cauchemar?
C'est l'un et l'autre, c'est une foule de sensations de tout genre, comme on en éprouve dans un sommeil agité, où des scènes brillantes se compliquent de situations invraisemblables, ridicules, dont le réveil seul vous délivre. Que le Dieu des opprimés me vienne en aide I »
Le cortège qui était venu chercher l'ambassadeur traversa l'avenue des Linden, au milieu d'une foule curieuse, mais dont l'attitude était convenable ; et les militaires de tous grades, en particulier, s'arrêtaient pour porter avec déférence la main à leur casque. « Je pensais mélancoliquement, dit pourtant M. de Gontaut, que je ressemblais à ces rois de l'antiquité, vaincus et dépouillés par les Romains et qui servaient au triomphe des vainqueurs. t>
Rien, dans les entrevues qui suivirent avec l'empereur et les divers membres de la famille impériale, ne fut (c'est une justice qu'on aime à rendre) de nature à aggraver l'amertume de
ces réflexions. Ce fut chez tous, au contraire, un effort visible pour ménager la dignité du vaincu et lui rendre la position supportable. « Quand les portes de la salle d'audience s'ouvrirent, j'entrai seul et j'aperçus, au milieu du salon, un homme grand, à l'air martial et bienveillant, debout, la tête découverte et ceint du grand cordon de la Légion d'honneur. Je m'avançais vers lui en le saluant profondément : Il marcha à ma rencontre. » Ce fut alors le moment de prononcer un petit discours préparé sous les yeux de M. Thiers, et dont la phrase principale était celle-ci : « Investi par l'homme éminent qui préside actuellement aux destinées de la France d'une mission honorable entre toutes, celle de renouer entre deux grandes nations des relations régulières et pacifiques, j'ose espérer en la bienveillance de Votre Majesté pour m'aider à remplir ma tâche avec toute la loyauté que je tiens à y apporter. La paix dans l'honneur est un bien essentiel aux peuples. » Sur les mots de loyauté et d'honneur particulièrement accentués par l'orateur, l'empereur s'inclina légèrement en signe d'assentiment. « Tous ces sentiments, dit-il ensuite,
sont les miens. Je lâcherai de vous rendre le séjour de Berlin aussi agréable que possible. »
De l'empereur, il fallait passer à l'impératrice. Ceux qui ont connu cette princesse savent le goût qu'elle avait eu dès sa jeunesse pour la société et la littérature françaises, et sa gracieuse facilité à manier notre langue. Aussi ne fut-il pas étonnant qu'elle se plût à prolonger, avec une bienveillance marquée, le tête-à-tête oflBciel, oubliant l'étiquette d'une première audience jusqu*à faire asseoir l'ambassadeur. Elle rappela des détails qu'elle tenait de ses relations de Paris sur la famille de M. de Gontaut et, en particulier, sur la mère si respectable qu'il avait récemment perdue. « C'est évidemment ajoula-t-elle, un sacrifice pour vous d'accepter l'ambassade de Berlin ; mais vous avez bien fait, vous pouvez compter sur moi pour que vous n'ayez pas à vous en repentir. »
De la part de T héritier du trône, plus tard l'empereur Frédéric, un des combattants de la veille, des témoignages de même nature étaient moins attendus et furent par là même encore plus significatifs. Mais le langage qu'il tint, plein d'élévation et de générosité, n'étonnera aucun
de ceux qui ont, depuis lors, suivi avec émotion la dernière phase de la vie de ce noble prince. Lui aussi parla de la France et des souvenirs qu'il y avait laissés, sans éviter même les plus récents.
— Je connais du monde en France, j'en ai vu même dans les derniers événements.
— Oui, dit M. de Gontaut, W l'évêque d'Orléans, qui est resté touché des sentiments exprimés par Votre Altesse Impériale.
— Oh ! oui, monseigneur Dupanloup, dit vivement le prince ; malheureusement, il partait pour Bordeaux et je ne Tai vu que dix minutes. C'est une terrible saignée, reprit-il, qui a été faite à nos deux pays; elle nous a occasionné comme à vous des pertes considérables et bien douloureuses. A présent, il faut maintenir la paix.
— C'est le sentiment, dit M. de Gontaut, avec lequel je suis venu à Berlin ; nous avons quelque mérite à vouloir la paix, car elle nous coûte bien cher, mais elle est utile à l'Allemagne comme à la France.
— Oh I oui, oui, elle est bonne pour tout
Iç monde.
MISSION DE M. DE GONTAUT-BIRON A BERLIN, il
Et la princesse, qui était présente (aujourd'hui l'impératrice Victoria), répéta ces paroles « avec une sorte d'énergie douce » .
Les égards qu'on témoigne aux faibles, tristes indices de leur situation, les touchent sans les consoler. Il fut plus pénible encore d'en être Tobjet, non plus dans la discrétion d'un tête-àtête, mais au milieu de l'éclat des fêtes qui se succédèrent à la cour de Prusse, cette année-là, et dont le sentiment du triomphe rehaussait la splendeur. La première était un brillant concert: « Quand l'empereur et l'impératrice eurent fait leur entrée, dit M. de (rontaut, le silence s'établit et les premiers accords de la musique se firent entendre. Jusque-là, j'étais dominé par la curiosité; mais mon cœur, à ce moment, commença à se serrer et je descendis au fond de moi-même. Je me rendis compte du spectacle que j'avais sous les yeux : c'étaient nos vainqueurs que je voyais devant moi, ceux qui nous avaient battus, réduits, traités impitoyablement. . . J'étais au pied de leur trône^ représentant la France vaincue, diminuée, humiliée. Je l'avoue, mon cœur fut saisi d'une telle douleur, que je sentis mes larmes prêtes à
couler et que, pour la première fois de ma vie, les sons d'une belle musique, au moment où ils retentirent, me furent odieux. Pour reprendre courage, je détournai mes regards du spectacle que j'avais sous les yeux et j'élevai mon cœur vers ces régions supérieures où régnent la sérénité et la paix sans partage, vers cette cour céleste bien autrement brillante que les plus brillantes de la terre, qui ne connaît ni les triomphes insolents de la force, ni les douleurs incurables, où se reposent les vaincus, les déshérités, tous ceux qui ont combattu le bon combat de la vie. Cette vue intérieure me consola. Vers onze heures un quart, le concert était terminé, les princes se retirèrent, la foule sortit lentement de la salle Blanche, et à minuit, j'étais chez moi, réfléchissant dans un silence que n'interrompait aucun bruit du dehors et par un grand clair de lune, à cette fête brillante, à ces accords harmonieux, à tous ces princes, à cet échange de mots et de paroles : en un mot, à tout ce qui faisait tant de bruit il y a peu d'instants et qui, à l'heure actuelle, est évanoui, comme tout ce qui est de ce monde, évanoui pour aller se perdre dans l'éternité. »
En diplomatie, Theure des politesses, qui n'est pas indifférente, passe vite, celle des affaires et, par suite, des discussions lui succède rapidement. Le premier débat que M. de Gontaut eut à soutenir avec M. de Bismarck, ou plutôt la première rencontre qu'il dut affronter (car de débat il n'y en avait guère de possible) eut lieu à propos d'un sujet qui ne pouvait être abordé sans émotion. Il s'en fallait bien que, à la suite de la paix, tous les prisonniers français eussent été rendus à la liberté. La Prusse gardait encore dans ses forteresses, non seulement les militaires qu'on accusait de s'être, pendant leur captivité, livrés à quelque acte d'insubordination ou d'avoir commis quelque délit, mais ceux-là même qui, ne faisant pas partie de l'armée régulière, avaient été pris les armes à la main : car, par une interprétation plus que douteuse du droit international, les généraux prussiens n'avaient jamais voulu se regarder comme tenus envers les corps francs, même organisés avec une approbation officielle, aux égards qui, d'après les usages de toutes les nations civilisées, sont dus aux belligérants. Ils avaient ainsi souvent
puni de mort des actes de légitime défense, et croyaient user de clémence en se bornant à imposer à ceux qui, à leurs yeux, s'en étaient rendus coupables, une prolongation indéfinie de captivité. Parmi eux se trouvaient encore des meilleurs de nos compatriotes.
M. de Gontaut, d'après les instructions de M. Thiers, se mit résolument à plaider leur cause. Mais le difficile était de le faire auprès de M. de Bismarck lui-même, qui, après avoir reçu l'ambassadeur dans une première audience avec une brusquerie à laquelle il voulait donner l'apparence de la cordialité, se rendait ordinairement invisible, renvoyant les questions un peu délicates à traiter avec son ministre des affaires étrangères, M. de Thile, et celui-ci n'avait jamais aucun pouvoir suffisant pour les résoudre : aussi ne pouvait-on tirer de lui que quelques grâces individuelles appliquées surtout à des militaires. M. de Saint-Vallier qui résidait alors à Nancy, chargé par M. Thiers de tous les rapports à entretenir avec M. de Manteuffel, le général en chef de l'armée d'occupation, suivant le même intérêt avec le même zèle et, n'était pas plus heureux. Les mois s'écou*
laient et le supplice des malheureux captifs se prolongeait. Un jour enfin, à un dîner de cérémonie, M. de Gontaut se trouva placé à côté du redoutable chancelier. On sait que son aspect peu sympathique et la stature colossale d'où il domine son interlocuteur (et qui fait croire, dit M. de Gontaut, qu'on a devant soi un Goth ou un Visigoth) rendent toujours la conversation assez difficile à engager avec lui. C'était pourtant une occasion qu'on ne pouvait laisser échapper, et M. de Gontaut fut décidé à en profiter pour parler enfin de ce qui lui tenait au cœur. Ce ne fut pas sans peine qu'il en vint à bout, car son puissant voisin qui, sans doute, le voyait venir, lui coupa de propos délibéré la parole par un long monologue sur la meilleure manière à employer pour faire le vin, et traita ce sujet si opportun avec une intarissable abondance de langage qui indiquait une étude approfondie. Ce ne fut qu'au moment où la compagnie allait se séparer qu'il fut possible de glisser un mot, lequel fut à l'instant vivement relevé. M. de Bismarck insista avec énergie sur la nécessité de tenir en bride ks ardeurs françaises et de préserver, par des
exemples de juste sévérité, ses troupes, encore campées en France, des dangers auxquels les exposait chaque jour leur contact avec les habitants des provinces occupées. Ne venait-on pas d'apprendre que dans deux départements (Aisne et Seine-et-Oise) des paysans poursuivis pour avoir, à la suite d'une rixe, tué deux soldats allemands, étaient acquités par le jury ? Il n'y avait donc pas à compter sur la justice française; il fallait faire sa police soimême.
— Après tout, dit M. de Bismarck, ce dont vous vous plaignez est la conséquence de la guerre.
— Raison de plus, répondit M. de Gontaut, pour ne pas la prolonger au delà de la guerre elle-même.
L'entretien finit pourtant par une parole d'espérance que M. de Gontaut interpréta comme une sorte de promesse. 11 avait tort, car l'accomplissement s'étant fait attendre, il crut pouvoir réveiller la mémoire du chancelier par une lettre qu'il lui adressa directement : « J'étais novice en diplomatie », dit-il ingénument. En effet, bien qu'il eût évité avec soin tout ce
qui aurait eu lapparence d'un reproche, M. de Bismarck fit mine d'être blessé qu'on l'accusât de manquer de parole, et en prit occasion pour renvoyer l'amnislie espérée jusqu'à la conclusion d'une négociation plus importante qui n'aboutit que plusieurs mois après.
Il ne s'agit de rien de moins dans celle-là que d'alléger, avant la date fixée d'avance, l'énorme charge qui pesait sur nous et de rapprocher ainsi le moment où notre délivrance serait complète. Le douloureux traité signé à Francfort, l'année précédente, avait fixé au 12 mai 1874 le terme extrême où devait avoir lieu le payement complet des trois milliards encore exigibles, et où devait cesser en même temps l'occupation du territoire qui en était la garantie. A la vérité, une disposition expresse autorisait la France à acquitter sa dette auparavant par une série d'acomptes anticipés, mais rien n'avait été prévu pour qu'en considération de ces avances (si elles avaient lieu), l'occupation fût réduite, sous le rapport soit de l'étendue du sol détenu, soit du nombre des troupes dont l'entretien restait au compte du trésor français. C'était une restriction gra-
i8 MISSION DE M. DE GONTAUT-BIRON A BERLIN.
duelle et proportionnelle de ces deux charges que M. Thiers avait dessein de réclamer.
La prétention n'avait rien d'excessif, car dans tous les genres de transactions il est conforme à l'équité naturelle que la valeur du gage soit tenue en rapport avec le montant de la dette. Mais il n'eût été ni prudent ni possible de demander davantage. A la vérité dans une situation analogue, le duc de Richelieu, parlant, au nom de Louis XVIII, au congrès d'Aix-la-Chapelle, avait obtenu, par l'autorité de son caractère et l'appui bienveillant de la Russie, la fin immédiate et sans condition d'un temps d'épreuve pareil dont un long délai restait encore à courir; mais l'état des choses et des esprits était, bien différent.
M. de Bismarck n'avait rien des sentiments généreux d'Alexandre : nous n'avions à compter sur l'aide d'aucune des puissances d'Europe : on ne pouvait demander au nouvel empereur d'Allemagne, pour l'état incertain et provisoire de la France républicaine, les égards que les coalisés de 4815 avaient témoignés au principe monarchique représenté par l'envoyé de la royauté rétablie. Nous ne pouvions, cette fois,
attendre d'autre atténuation de notre sort qu'en allant de nous-mêmes au-devant des sacrifices exigés.
Mais, en ce genre, on pouvait s'avancer hardiment et faire les offres les plus larges sans crainte d'être dans Tembarras pour y faire face. La facilité avec laquelle le premier emprunt avait été couvert attestait dans l'épargne française une puissance qui promettait qu'elle pourrait répondre aussi aisément à un second appel, suivît-il même de très près le précédent, et fût-il encore plus considérable. Aussi M. Thiers ne crut pas s'aventurer en annonçant qu'il tiendrait prêt un des milliards restant dus dès la première moitié de l'année 1872, et les deux autres dans le cours de l'année suivante. Restait à obtenir que chaque payement fût suivi d'une réduction proportionnelle dans rétendue de l'occupation. Ce fut dans ces termes que la conversation dut être engagée à la fois par M. de Gontaut à Berlin, et à Paris par M. Thiers, avec l'ambassadeur de Prusse, M. d'Arnim.
Mais du premier mot qui fut dit, il parut clairement que cette démonstration inattendue
des ressources financières de la France, — qui étonna l'Europe et qui nous inspirait un juste retour de confiance, — était accueillie par nos vainqueurs avec des sentiments bien différents. La surprise leur causait une déception qu'ils avaient peine à déguiser. En fixant le montant de l'indemnité à un chiffre jusqu'alors sans exemple et qui effrayait l'imagination, on avait pensé porter à la fortune et au crédit de la nation, si cruellement éprouvée, une atteinte dont, de longtemps. — jamais peut-être, — elle ne devait se relever. C'était une erreur, puisque le poids se trouvait si légèrement porté, et le tort qu'on regrettait maintenant tout bas était de n'avoir pas demandé davantage. Puis, à voir ce blessé, qu'on croyait mis à terre, se relever et reprendre si promptement ses forces, on éprouvait quelque déplaisir à lui rendre la liberté d'en faire usage. De plus, cette précipitation mise à payer tout de suite et à tout f^rix n'était-elle pas ellemême, pensait-on, un peu suspecte? La hâte d'être délivrée des troupes allemandes ne cachait-elle pas le dessein de se livrer, hors de leur surveillance, à des préparatifs militaires
en vue de recourir, le plus tôt possible, avec l'espoir d'une prompte revanche, aux chances d'une guerre nouvelle? Cette crainte pouvait paraître confirmée par l'activité avec laquelle, au même moment , l'Asseoiblée nationale s'adonnait sans relâche à la tâche de réorganiser notre armée détruite : ardeur telle, que M. Thiers lui-même semblait impuissant à la contenir, puisqu'il était en dissentiment, sur
plusieurs points, avec les commissions parlementaires, notamment sur le service obligatoire et Taccroissement démesuré d'effectif qui devait en résulter. La conclusion était que, dans l'intérêt de la paix, il ne fallait mettre aucun empressement à se dessaisir des moyens de contenir les intentions provocantes dont on croyait reconnaître les indices.
Sincères chez quelques-uns, ces inquiétudes étaient sinon simulées, au moins fortement exagérées par d'autres qui ne se faisaient pas faute de les exploiter : car cette reprise prochaine d'hostilité qu'on faisait mine de redouter de notre part, il y avait, surtout dans l'entourage militaire de l'empereur, un parti puissant qui ne se cachait guère de la désirer. Persuadé,
comme on disait 1 être, que, tôt ou tard, avec les sentiments d'irritation qui régnaient en France, une nouvelle lutte serait inévitable, ne ferait-on pas mieux de l'aborder, quand on tenait encore le pied sur la gorge de l'ennemi et que toutes les routes de sa capitale étaient ouvertes? Aussi bien, puisque l'opération destinée à l'affaiblir sans retour paraissait avoir manqué son but, ce serait le moment de la compléter. Quelques-uns, à la vérité, faisaient observer que, même en vue de la guerre à reprendre à courte échéance, il y aurait intérêt à commencer par encaisser les milliards qui serviraient à en couvrir les frais, au lieu de les laisser au trésor français. Le chancelier luimême, à certains jours, semblait incliner à cette pensée. Mais le plus grand nombre tenait à garder l'avantage du terrain dû à la victoire, et c'était une phrase généralement répétée dans les cercles militaires, que, dût la France avoir payé 4 999 999 999 francs, pas un Allemand ne devait quitter le sol occupé tant que le dernier franc ne serait pas louché. Le bruit de ces propos provocants était assez répandu pour qu'u^ journal anglais, ordinairement
assez bien informé, donnât un jour la nouvelle que, si la France ne s engageait pas à suspendre ses armements, l'ambassadeur allemand allait être rappelé et l'armée d'occupation rentrait en campagne.
L'extrême froideur avec laquelle furent accueillis les premiers pourparlers que M. de Gontaut était chargé d'engager, sous forme d'insinuation discrète, s'explique par ces dispositions de nature assez complexe, et ce fut la tâche de l'ambassadeur de les démêler et de les faire comprendre. C'était, en quelque sorte, la partie morale de la négociation que lui seul, dans le milieu où il se trouvait placé, était en mesure de suivre. M. Thiers mettait à résoudre les difficultés matérielles de toute sorte qui entravaient une gigantesque opération financière, jusque-là sans exemple, d'inépuisables ressources d'esprit, une promptitude et une souplesse de résolution dont les financiers compétents qui lui servaient d'instrument restaient émerveillés. Mais il n'avait en face de lui, dans l'ambassadeur allemand à Paris, M. d'Arnim, qu'un interlocuteur chagrin, indécis, et qui (on le soupçonnait déjà et la suite
devait l'apprendre) ne reflétait que très imparfaitement l'état d'esprit et les intentions de ses maîtres. C'était à Berlin qu'on pouvait voir clair dans leurs sentiments véritables et lire dans le fond des cœurs. Il y fallait, à la vérité, la finesse d'observation dont M. de Gontaut se trouva tout de suite doué et qui, dès la première épreuve, dut le convaincre lui-môme, quoi qu'il en dît, que son noviciat diplomatique ne serait pas long à faire. Rien, je crois, n'a jamais mieux fait voir que, dans une profession où la connaissance des hommes sert plus que l'étude des livres, ce qu'on saura toujours le mieux, c'est ce qu'on n'aurait jamais su, si on avait eu besoin de l'apprendre. En jugeant que, pour remplir à souhait la tâche délicate qui lui était confiée, M. de Gontaut n'avait rien à ajouter aux dons qu'il tenait de la nature et qu'avait développés Tusage du monde, M. Thiers avait eu le sens juste et la main heureuse.
Ce n'eût été rien pourtant que d'écouter et de comprendre, si on avait trouvé aisément à qui parler. Mais c'était justement la facilité qu'on avait le moins. « Les intérieurs prussiens sont très murés, écrivait M. de Gontaut le
29 janvier 1872, aussi bien dans les hautes régions que dans les moins élevées. 11 est de tradition, depuis le grand Frédéric, de se défier beaucoup des étrangers. Les princes ne parlent jamais politique, et on ne les voit guère en dehors des réceptions officielles. M. de Bismarck est à peu près invisible. Les représentants des cours allemandes sont tremblants devant le chancelier, et ceux des autres cours n'ont pas la langue beaucoup plus déliée. C'est avec de pareils éléments qu'il faut voir et juger, et vous conviendrez qu'on risque fort de s'aventurer, quand on n'est pas plus acclimaté que je ne le suis encore. »
Si, comme il le dit ensuite, la glace ne tarda pas à se rompre, cette pénétration rapide dans un milieu qui s y prêtait si peu, fut due à un ensemble de qualités qui, non seulement dans les relations de la vie sociale, mais tout aussi bien sur le théâtre des plus grandes affaires, se font vite apprécier : un abord aimable qui n'ôtait rien à la dignité, le charme et la sûreté du commerce, la délicatesse des sentiments et même l'agrément de la conversation, M. de Gontaut, d'ailleurs, n'était pas seul à être doué
et à tirer parti de ces avantages. Il était aidé par sa nombreuse et charmante famille, à qui de grandes alliances contractées avant la guerre avaient assuré tout de suite un accueil affectueux, presque familier, dans la haute société prussienne et qui pouvait ainsi approcher, dans une intimité respectueuse, de plusieurs des personnes royales. Grâce à ces facilités et à l'art de tenir la porte ouverte à tous les genres de communication, M. de Gontaut put bientôt recueillir des meilleures sources des renseignements très utiles pour donner à Paris une idée exacte de ce qui se passait, se pensait et se disait à Berlin.
Voici venir d'abord le grand banquier, le principal auxiliaire financier de M. de Bismarck : « Il faut que je vous le dise (lui fait savoir dans un entretien confidentiel M. Bleischrœder), M. de Bismarck est fort content de vous voir ici, mais il n'est pas content de M. Thiers.
— Et pourquoi donc ? demandai-je.
— C'est que M. Thiers augmente, dans de trop fortes proportions, l'armée française. Le prince de Bismarck ne voit pas sans inquiétude
la réorganisation de votre armée. Il remarque que le budget de la guerre est de quatrevingts millions plus fort que les budgets précédents... Il assure que le nouvel e(Tectif dépasse celui de TEmpire, ce qui serait contraire aux promesses faites à lui-même, à Versailles, par M. Tbiers. C'est le point noir de rhorizon, le seul peut-être qui préoccupe le prince de Bismarck^ pour le maintien de la paix. »
Quelques jours après, c'était le tour d'un des collègues de M. de Grontaut, ministre d'une grande cour étrangère ; celui-là allait plus loin encore dans la voie des révélations : c Le parti militaire, dit cet envoyé, reprochera toujours à Bismarck d'avoir lâché Belfort à la France, et il n'a pas renoncé à la pensée de prolonger beaucoup l'occupation, peut-être même de la rendre définitive... Il sait bien que les traités s'y opposent, mais il compte sur quelque imprudence de votre part, sur quelque retard dans l'exécution de vos engagements, probablement aussi sur des troubles intérieurs pour trouver un prétexte favorable à ses desseins... En tout cas, il est disposé à occuper vos dépar-
tements aussi longtemps que possible, et, d'après ce que je viens de vous dire, vous en comprenez la raison ».
Un peu plus tard (ajoute M. de Gontaut), un des membres du Bundesrath (le Conseil fédéral de l'Empire) me disait : « On voudrait bien ici garder Belfort. On calcule que la guerre a coûté à r Allemagne quatre milliards environ, et Ton serait très disposé à vous tenir quittes du cinquième pour garder Belfort. »
Enfin, un dernier entretien du même genre, cherché par M. de Gontaut lui-même, eut lieu avec un personnage bien plus considérable encore. Ce n'était autre que celui qui avait mérité, plus peut-être que Lazare Carnot, le nom d'organisateur de la victoire, le maréchal de Moltke. Sachant avec quelle exagération on parlait dans les états-majors prussiens du pied sur lequel l'Assemblée nationale s'efforçait de replacer notre armée, M. de Gontaut aborda directement le sujet avec M. de Moltke en lui demandant s'il avait connaissance du rapport que venait de faire sur la nouvelle loi militaire, M. de Chasseloup-Laubat.
— Je l'ai lu, dit le maréchal, il demande
MISSION DE H. DE GONTAUT-BIRON A BERLIN. iS
le service obligatoire. Croyez-vous qu'il l'obtienne?
Cette question touchait, comme on le verra, à la plus grande préoccupation du gouvernement prussien.
Je répondis au maréchal :
— Je ne sais trop, les avis sont partagés...
M. Thiers n'est guère enclin au système du service obligatoire : mais il existe chez vous, et successivement la plupart des grands États d'Europe l'adoptent. On est donc généralement porté en France à l'appliquer.
— Je n'en disconviens pas, dit le maréchal, et je n'aperçois pas encore dans quel sens se décidera l'Assemblée... Hais en attendant, continua-t-il d'un rire un peu amer et avec quelque animation , M. Thiers s'occupe joliment à refaire cette armée. Au printemps prochain, elle sera en état de recommencer la guerre.
Puis, craignant peut-être d'en avoir trop dit, il se défendit avec chaleur de désirer un retour d'hostilité, et assura même que lui aussi souhaitait, dans l'intérêt des troupes allemandes, que l'évacuation ne se flt pas attendre. Il
confirmait ainsi, d'un ton plus sérieux, ce qu'il avait dit quelques jours auparavant en plaisantant: c'est que la vie matérielle était si douce et si facile en France, qu'elle gâtait le métier pour ses soldats.
Contrairement à l'habitude de la plupart des agents diplomatiques, M. de Gontaut, dans ses dépêches, se met peu en scène lui-même; convaincu, par un sentiment de modestie assez rare (surtout chez nos compatriotes), que pour les avis qu'il avait à donner ce qu'on lui disait était plus curieux à connaître que ce qu'il avait dû répondre. Malgré cette réserve, il est impossible de n'être pas frappé de la justesse de vue et de la promptitude de repartie qui lui permirent de démontrer, à plus d'une reprise (malgré son peu de pratique des matières militaires), que les mesures dont on prenait ombrage n'étaient que le minimum indispensable des eflforis à faire pour reconstituer nos cadres brisés et des précautions à prendre pour réparer les brèches faites à la ceinture de nos lignes de défense. Sa loyauté bientôt reconnue et le caractère de bonne foi dont toutes ses paroles portaient l'empreinte
donnaient un grand poids à ses affirmations.
M. Thiers les confirmait, d'ailleurs, par une correspondance très active, dans laquelle, averti de la nature des difficultés que ses espérances rencontraient, il mettait à dissiper toutes les préventions ce mélange de lucidité et de verve qui faisait prendre à la vérité dans sa bouche une force pénétrante.
Mais, quel que fût l'effet de ces protestations répétées (dont M. de Gontaut avait soin de communiquer avec choix les passages les plus éloquents, de manière à les faire arriver à la connaissance de l'empereur lui-même), tous les yeux n'en restaient pas moins fixés sur notre Assemblée et toutes les oreilles ouvertes à la discussion qui s'y engageait, au même moment, sur la loi de recrutement. Il était clair que du tour que prendrait ce débat allait dépendre la décision qu'on nous faisait attendre, et j'ai dit quel était le point capital qui excitait dans tout le monde militaire et chez le souverain, plus que chez tout autre, l'attention la plus inquiète : c'était l'introduction si vivement désirée par une partie de l'Assemblée du service personnel obligatoire. Non
que les généraux ayant reconnu à l'épreuve en quoi consistait la vraie qualité du soldat français fussent sérieusement alarmés du chiffre énorme qui, par suite de cet appel général, en devait multiplier un peu indistinctement la quantité ; le nombre, en réalité, ne les inquiétait pas, car ils se croyaient sûrs que l'Allemagne pourrait toujours mettre en ligne plus d'hommes que nous, et plus d'un, d'ailleurs, doutait d'une manière générale de la valeur du système de service obligatoire pris en soi. Mais l'ardeur qu'on voyait les Français mettre à se précipiter au-devant d'un sacrifice dont le poids se ferait surtout sentir aux classes aisées, les acclamations enthousiastes qui avaient accueilli les paroles enflammées de M. le duc d'Audiffret-Pasquier, préchant à tout citoyen le devoir d'apprendre le métier des armes, c'étaient là, à leurs yeux, autant d'indices qui leur paraissaient révéler, non un élan d'exaltation patriotique, mais une soif impatiente de réparation et de vengeance. C'était comme la trompette annonçant une levée en masse. Ils attendaient la résolution finale de l'Assemblée comme la pierre de touche qui les ferait juger
de la confiance qu'ils devaient prendre dans la sincérité de nos intentions pacifiques.
Celait aussi le sujet sur lequel M. Thiers était le plus à l'aise, non seulement pour offrir, mais pour prodiguer les assurances les plus formelles, car il n'en était aucun sur lequel il eût lui-même une opinion plus arrêtée et une conviction plus profonde. On sait qu'il la conserva dans sa retraite jusqu'à son dernier jour, et qu'à la veille même de sa mort, il réunissait encore ses amis pour les conjurer de ne pas donner les mains à un mode de recrutement dont la conséquence inévitable était une réduction de temps de service qui énerverait, suivant lui, le ressort de toute véritable armée, en la noyant dans une masse indisciplinée et confuse. On se servirait donc d'une expression très impropre si l'on disait qu'il autorisa M. de Gontaut à promettre en son nom qu'il ne souffrirait pas que le service obligatoire fût légalement adopté. S'il y eut un engagement, il l'avait pris d'avance, non envers l'Allemagne, mais envers la France et envers lui-même, dans un intérêt patriotique de défense nationale. Mais il ne fit aucun
mystère de sa résolution et assura le gouvernement prussien qu'il se faisait fort de triompher de toutes les résistances. Ainsi le 26 avril 1872, le bruit s'était répandu qu'il allait céder aux instances répétées de la commission parlementaire. « On dit, écrivait-il, que M. de Bismarck a du déplaisir de deux choses : (la première n'étant qu'un détail insignifiant sur le mode d'acquittement des sommes à payer, je crois inutile de la reproduire;) mais la seconde : c'est, continue-t-il, un accord de moi et de la commission dite de l'armée sur le principe du service obligatoire. Ces deux choses sont fausses. Je suis pour une armée de métier et contre une armée révolutionnaire aussi impropre à la guerre du dedans qu'à celle du dehors. Je serai peut-être obligé à des concessions de mots, mais je ne ferai aucune concession de choses. Quiconque a eu affaire aux hommes sait qu'on y est le plus souvent obligé, même avec les convictions les plus fermes et les plus sincères. »
A la vérité, son spirituel ministre des affaires étrangères, M. de Rémusat, ne partageait pas tout à fait sa confiance, — «Ce qui n'aura
pas rassuré le roi de Prusse, écrivait-il le 12 mai, c'est le discours de M. le duc d'Audiffrel-Pasquier, qui, sous le rapport du talent, a bien mérité son immense succès, mais qui, j'en ai peur, n'est pas aussi prudent qu'éloquent. Il a fait pousser des acclamations en faveur du service obligatoire, et vous savez quels ombrages cause en Allemagne ce système qui, cependant, nous donnerait vraisemblablement une armée plus anarchique que guerrière. Vous pouvez dire hardiment que M. Thiers s'est entendu avec la commission de l'Assemblée et croit, moyennant une concession de mots et un amendement qu'on lui accorde, avoir obtenu la réalité de ce qu'il désire. Il est très sincère dans cette assurance ; mais je vous dirai, en toute confidence, que cette question de la réorganisation de l'armée m'a toujours paru la plus critique de toutes, et s'il est un écueil où nous puissions nous briser, je crains que ce ne soit celui-là. »
La défiance de M. de Rémusat n'était pas sans fondement. On sait, en effet, quel effort de volonté et d'énergie M. Thiers dut déployer jusqu'à la dernière heure pour contenir la
généreuse impétuosité de T Assemblée. Le compromis dont il était tombé d'accord avec la commission consistait dans l'acceplation en principe du service obligatoire, combiné avec le maintien du service actif à une durée de cinq années : ce qui, pour ne pas accroître l'effectif au delà de la proportion que le budget pourrait supporter, obligeait à ne prendre, chaque année, que la moitié du contingent.
Mais cet accommodement une fois fait, M. Thiers ne consentit pas à dépasser sa concession d'une ligne. 11 s'opposa de toutes ses forces même à un modeste amendement qui réduisait de cinq à quatre années la durée du service, et il alla jusqu'à déclarer du haut de la tribune que si la loi était ainsi modifiée, il ne prendrait pas la responsabilité de l'appliquer :
devant la crainte d'une crise que personne ne voulait provoquer, l'amendement, déjà retiré par son auteur et repris par un membre assez obscur, ne réunit qu'un chiffre de voix insignifiant.
Le seul rapprochement de deux dates fait voir quel fut l'effet de cette séance dont tous les membres de l'Assemblée gardent le sou-
venir. Le vole décisif eut lieu le 10 juin dans la soirée, et c'est quinze jours après, le 29, qu'une négociation, dont les lenteurs et l'indécision se prolongeaient depuis plusieurs mois, put être promptement terminée par une convention signée à Versailles, dont les clauses répondaient en partie aux vœux formés par M. Thiers.
Je dis en partie, car plusieurs points manquaient encore pour que la satisfaction fût complète. 11 était bien établi que deux départements seraient évacués dès que le premier demi-milliard serait payé, et deux autres après l'acquittement complet du second, fini à la date du 1" mars '1874. Mais, bien qu'un article laissât assez clairement entendre que le nombre des troupes d'occupation serait en conséquence successivement réduit, rien de précis n'était tout à fait stipulé à cet égard, et le soulagement de certaines contrées pouvait ainsi causer à d'autres un supplément de cliarge. De plus, les départements évacués restaient, jusqu'à ce que l'opération fût complète, neutralisés, disait le traité, au point de vue militaire, c'est-à-dire qu'on ne pourrait y faire
d'agglomération de troupes et y élever des fortifications nouvelles. Enfin, pour l'acquittement du troisième milliard, un délai, qui n'avait pas été demandé, était accordé jusqu'au 1" mai 1875, avec faculté, à la vérité, de substituer auparavant des garanties financières reconnues suffisantes aux garanties territoriales. Ces diverses dispositions témoignaient une méfiance persistante assez peu gracieuse, et cachaient peut-être encore l'espoir secret de profiler des embarras qui pourraient survenir. Aussi quand le texte du traité fut connu, il y eut dans le public français, qui avait espéré mieux, une assez visible déception.
Chargé par la commission de l'Assemblée à laquelle le traité dut être soumis de présenter son rapport, je m'efforçai de ne pas laisser percer ce sentiment, mais l'approbation, qui ne pouvait guère être refusée, ne fut votée que par une unanimité triste et silencieuse. A la vérité, une ratification populaire d'un autre caractère et d'une plus grande importance suivit de près. Ce fut la souscription d'un emprunt de trois milliards, couverte en quelques jours par des offres qui atteignirent près de
quarante fois le chiffre demandé. Peu semblait importer dès lors la mauvaise humeur du créancier : le débiteur tenant sa rançon en main pouvait se croire sûr de ne pas attendre trop longtemps sa liberté.
Pour le coup, d'ailleurs, la preuve était sans réplique : la France était bien ressuscitée, et il fallait compter de nouveau avec une nation qui, à peine relevée d'une chute si profonde, se montrait en état et en humeur d'user si largement du nerf de la guerre. Ce succès dépassait toute attente. L'impression très vive qu'on en ressentit en Europe vint à point peut-être pour modifier le caractère d'une réunion solennelle dont Berlin allait être le théâtre, et où M. de Gontaut fut appelé à prendre plus de part qu'il ne semblait devoir lui en être réservé.
L'empereur d'Autriche avait reçu, l'année précédente, dans ses États, à Gastein, la visite du nouvel empereur d'Allemagne : assez triste politesse qui ne faisait que constater le triomphe d'un ancien rival devenu tout-puissant, mais qui n'en était que plus significative, et qu'il n'en était aussi que plus nécessaire de rendre.
L'arrivée du souverain et du premier ministre d'Autriche à Berlin, annoncée pour les premiers jours de l'automne, avait donc paru toute naturelle; mais ce qui causa plus de surprise, ce fut d'apprendre que le tsar Alexandre II, soit qu'on l'eût convié, soit qu'il s'invitât lui-même, avait l'intention d'assister en tiers à l'entrevue, accompagné lui aussi de son chancelier. Était-ce donc un véritable congrès qui allait avoir lieu ? Et quels en seraient, en ce cas, la signification et le but? Des commentaires de toute nature faits à ce sujet défrayèrent à l'instant la presse anglaise et allemande. Étant donné le lieu du rendezvous, il n'était pas possible d'imaginer que l'hôte qui était appelé à en faire les honneurs laissât mettre en question, sous ses yeux, les faits d'une importance inusitée qui venaient de s'accomplir à sa gloire et à son profit. Il ne restait donc qu'une supposition à former, c'est qu'il entendait, au contraire, demander, exiger peut-être, qu'ils fussent consacrés par la sanction de ses confrères couronnés, pour devenir le point de départ et la base d'un nouveau droit public européen.
La conjecture était d'autant plus naturelle que cette manière de légitimer en quelque sorte, par un assentiment général donné après coup, des possessions plus ou moins régulièrement acquises, était assez conforme aux traditions du passé, et en particulier aux souvenirs du grand congrès de Vienne qui demeuraient gravés dans toutes les mémoires comme les jours héroïques de la diplomatie. N'était-ce pas ainsi, en effet, que les puissances réunies à cette époque fameuse, après s'être partagé les dépouilles du vaincu de Waterloo et avoir opéré à leur convenance la répartition du territoi|*e et des souverainetés, avaient apposé à leur œuvre leur garantie collective, prenant par là l'engagement réciproque de n'y laisser apporter aucune atteinte qu'après un concert et d'un consentement unanime? Et, de fait, c'était la règle qui avait prévalu pendant près de quarante années: les traités de 181 S figurant comme la charte d'un pacte international auquel on n'avait dérogé qu'en de très rares occasions et après de longues négociations et une série de conférences et de protocoles.
Était-ce ce rôle qu'on réservait maintenant au
traité de Francfort ? Voulait-on en faire l'article principal d'un nouveau contrat d'assurance mutuelle entre les trois grands États du Nord? De la part de M. de Bismarck, cette proposition d'association européenne pouvait paraître un peu tardive, car personne n'avait tenu plus ouvertement que lui à s'affranchir de tout égard pour les convenances et les intérêts autres que ceux de son maître. Personne n'avait plus contribué à détourner Guillaume de souffrir aucune intervention et même aucune observation qui pût le gêner dans l'usage même le plus étendu et le plus rigoureux qu'il pût faire des droits de la victoire. C'est ainsi qu'avait été remaniée, à deux reprises, la carte de l'Europe centrale sans qu'aucun des témoins, même les plus intéressés dans ce nouveau partage, eussent été admis à élever la voix. Il pouvait sembler singulier, après avoir tenu tous ses voisins à l'écart pendant l'action, de vouloir ensuite les faire engager à garantir les points mêmes à regard desquels on s'était dispensé de les consulter. Était-ce une raison, cependant, pour qu'après s'être attribué tout ce qu'il avait jugé
bon de prendre, le nouvel empire allemand ne cherchât pas, afin de garder le lot qu'il s'était adjugé, à s'assurer le concours éventuel de ceux dont il n'avait ni recherché ni peutêtre voulu écouter les conseils? Nullement.
En changeant ainsi de ton et d'allure avec le changement des circonstances, le minisfre prussien n'eût fait qu'imiter une fois de plus le grand modèle dont il s'est toujours piqué de reproduire les exemples. Quand on veut bien comprendre Bismarck, il faut avant tout étudier Frédéric. Le ravisseur de la Silésie, après avoir mis violemment la main sur sa proie sans prendre aucun avis ni écouter aucune remontrance, n'en avait pas moins eu rien de plus à cœur que de faire reconnaître et assurer ensuite sa propriété par toutes les puissances réunies quelques années après au congrès d'Aix-la-Chapelle.
Nous avions donc réellement à craindre une confirmation et même une aggravation de l'état douloureux que nous subissions : car il n'était pas indifférent de voir river par deux anneaux de plus la chaîne de nos provinces conquises et se resserrer ces chances d'avenir
que les retours inattendus de la fortune tiennent en réserve pour les causes justes qu'elle a laissée succomber. M. de Gontaut, qui était allé passer quelques jours en France après la signature de la convention, dut y retourner immédiatement avec l'instruclion de tout surveiller pour s'enquérir si la conversation entre les personnes royales aboutirait à autre chose qu'à un échange d'assurances amicales, et surtout s'il en sortirait rien qui ressemblât soit à une convention verbale, soit surtout à un instrument écrit.
Il ne lui fallut pas longtemps pour s'assurer que si on avait entretenu à Berlin quelque dessein de ce genre, l'accueil fait aux premières ouvertures n'avait pas été de nature à l'encourager. Le prenriier éblouissement causé en Europe par le tourbillon des victoires prussiennes commençait à se dissiper, et les spectateurs, un instant frappés de stupeur, se réveillaient avec un sentiment de malaise.
Tous ceux qui allaient avoir affaire avec le favori de la fortune s'inquiétaient de voir se dresser une force prépondérante que personne ne serait plus de taille à contenir. C'était, sur
toutes les frontières de l'empire allemand, comme la gêne que cause, même au repos, la pression latérale d'une masse d'eau trop pleine et toujours prête à déborder. L'idée que, puisque la France qu'on croyait anéantie paraissait revivre, elle pourrait avoir encore un jour ou l'autre un rôle à jouer pour servir de point d'appui à la résistance contre le colosse qu'on avait si complaisamment laissé croître, se présentait à beaucoup d'esprits : et celle prévision ne fut point étrangère à l'accueil bienveillant que M. de Gonlaut, dont le retour précipité avait désagréablement surpris M. de Bismarck, reçut au contraire des deux souverains voyageurs et de leurs ministres.
De la part des Autrichiens, l'expression de ce sentiment, bien que très claire, fut pourtant réservée et mêlée de quelque embarras.
C'était naturel : l'Autriche était fortement soupçonnée, et non sans cause, d'avoir fait des vœux pour nous pendant toute la durée de la guerre. De récentes révélations nous ont même appris qu'elle nous avait promis son concours à des conditions dont les mini$tres de Napoléon III eurent l'incroyable imprudence
de ne pas attendre l'accomplissement. Toute marque de sympathie de sa part aurait excité des ombrages que, se trouvant isolée maintenant et sans appui, il lui importait de prévenir; aussi les conversations que M. deGontaut eut avec l'empereur eurent toujours lieu en présence de réunions nombreuses et, bien qu'elles fussent assez longues pour exciter l'attention et même causer du déplaisir à certains témoins, tout se borna à des généralités assez vagues. L'attitude de la Russie fut différente, parce que sa situation l'était également. Elle avait rendu service au vainqueur pendant la guerre, puisque c'était par la crainte de son intervention toujours menaçante que tout appui extérieur nous avait été refusé : elle avait reçu le prix de ce bon office en s'affranchissant par la convention récemment signée à Londres, de toutes les conséquences de ises défaites de Crimée, et en recouvrant pour sa marine la liberté et l'empire de la mer Noire. La partie finie, les deux associés restaient quittes l'un envers l'autre et libres de régler leurs rapports futurs à leur convenance. La parfaite netteté du langage
MISSION DE M. DE GONTAUT-BIROxN A BERLIN. 47
du tsar dans l'audience privée qu'il donna à M. de Gontaut attesta cette indépendance.
Après lui avoir, suivant l'usage diplomatique, demandé des nouvelles du chef de l'Éfat :
— Jai pour M. Thiers la plus grande estime, lui dit-il; veuillez l'assurer de ma part qu'il n'a rien à redouter de ce qui se passe ici : la France pouvait être certaine d'avance que je n'aurais participé à rien de ce qui pourrait être tenté contre elle.
Le chancelier Gortchakof se chargea à son tour de commenter ces assertions déjà si rassurantes :
— Ce langage, dit-il, est la signiflcation très exacte des sentiments du gouvernement russe.
Nous avons intérêt et sympathie pour la France. Il faut que la France soit forte et sage : il importe qu'elle soit forte pour qu'elle puisse jouer dans le monde le rôle qui lui est assigné ; il faut qu'elle soit sage précisément pour qu'elle puisse jouer ce rôle avec autorité, et pour que son action soit bienfaisante... Soyez rassuré et rassurez aussi M. Thiers : si vous remplissez vos engagements, rien de plus ne vous s^ra demandé. On parle de votre armée
et de son organisation, il est naturel qu'ici on n'y demeure pas indifférent, mais sur ce point l'Allemagne n'a le droit de vous adresser aucune réclamation. Vous faites ce que vous jugez convenable et vous avez raison...
Puis il ajouta :
— Entre nous il a pu y avoir ici échange de vues et d'idées, mais point de protocole tenu ; nous nous séparons sans qu'il y ait rien d'écrit entre nous. Ne manquez pas de le faire savoir à votre gouvernement.
C'était la même pensée qu'exprimait peu de jours après, d'une façon plus piquante, un agent russe occupant un poste très important, et que tous ceux qui ont traité avec lui reconnaîtront à la vivacité un peu indiscrète de ses propos : « La Russie et l'Autriche ne veulent pas intervenir dans la question des annexions accomplies : la Prusse a commencé la guerre sans consulter les autres États européens : elle a eu la chance d'être victorieuse ; elle a usé de sa victoire selon sa volonté, sans chercher l'assentiment de la Russie et de l'Autriche : elle a agi à ses risques et périls. Ce que la guerre lui a donné, la guerre peut le lui ôter ;
elle a conquis, qu'elle soit conquise à son tour, cela ne nous regarde pas. »
A Tépoque encore si troublée où ces assurances d'un appui sympathique de la Russie nous étaient données, on pouvait douter qu'elles fussent sincères et durables. La suite
des faits a prouvé que la France avait droit d'y prendre confiance. On sait aveo» quel éclat et quelle fermeté le successeur d'Alexandre II devait persister dans cette ligne de conduite aussi loyale que sensée. Il n'est pas sans intérêt de faire voir quels en furent le point de départ et l'origine pour en partager équitablement entre le père et le fils la reconnaissance et l'honneur.
Voici avec quelle finesse exempte de présomption M. de Gontaut, une fois la réunion des souverains terminée, résumait son jugement sur les dispositions qu'il avait pu pénétrer :
« J'hésite à croire, écrivait-il, que l'Allemagne ait obtenu ce qu'elle désirait. Sans viser précisément à un acte hostile contre la France elle a cherché, dans une rencontre très cordiale et très intime des trois souverains les
plus puissants du continent, une manifestation dont la signification tournât un peu à la confusion de la France. Quoi qu'elle dise encore, elle aurait vu, avec un certain orgueil, les souverains reconnaître, par un acte explicite, les modifications territoriales survenues par suite de la dernière guerre. A-t-elle réussi sur ces deux points ? Je ne le pense pas. La Russie et l'Autriche estiment que la France est nécessaire à l'Europe. Elles sont d'avis que la France a suffisamment souffert et elles tiennent à l'encourager dans les efforts heureux qu'elle fait pour se relever, témoins les éloges donnés par Alexandre et François-Joseph, et par le chancelier de l'empire russe à la réorganisation de notre armée. La Russie et rAutriche veulent donc une France forte, et l'Allemagne voudrait garder une France faible. Voilà une différence capitale entre la politique des trois puissances, dont l'Allemagne, quoi qu'elle fasse, sera bien obligée de tenir compte !
» Depuis ses victoires, ajoute-t-il, la presse de ce pays traite avec dédain l'idée d'un équilibre européen, elle n'en veut plus parce qu'elle vise pour elle-même à la prépondé-
rance. Personne n'osait donc plus prononcer le mot depuis les malheurs de la France et voilà qu'il reparaît dans la langue de la politique ; ne disons pas encore que ce soit une victoire pour notre pays : c'est du moins une preuve que justice commence à lui être rendue. »
Rien assurément n'était mieux fait que cette éclaircie de l'horizon européen, pour nous faire désirer impatiemment le complément de notre libération. Aussi M. de Gontaut s'apprêtait-il, d'après l'ordre de M. Thiers, à entrer en pourparlers pour faire effacer de la dernière convention le délai d'occupation que notre état financier ne justifiait plus et par suite les clauses de garantie qu'on y avait jointes.
Tout le portait à croire qu'il se ferait assez facilement écouter, qu^nd un grave incident de notre politique intérieure vint jeter autour de lui un trouble inattendu et l'empêcher môme pour un temps d'engager la conversation.
Le 13 novembre 1872, le jour où rAssemblée nationale se réunissait, après une courte suspension de ses travaux, M. Thiers, paraissant lui-même à la tribune, donnait lecture d'un message, où, après avoir résumé avec sa précision et sa clarté habituelles tout l'ensemble des transactions financières et diplomatiques auxquelles il avait si habilement présidé, il proposait nettement à l'Assemblée de procéder sans délai à l'établissement définitif du gouvernement républicain : « La république, disait-il, existe, vouloir autre chose serait une nouvelle révolution et la plus redoutable de toutes... La république, disait-il encore, doit être le gouvernement de la nation
qui ayant voulu longtemps et de bonne foi laisser à un pouvoir héréditaire la direction partagée de ses destinées, mais n'ayant pas réussi par des fautes impossibles à juger aujourd'hui, prend enfin le parti de se régir elle-même et elle seule par ses élus. » A la vérité, il se hâtait d'ajouter que la république, telle qu'il la concevait, devait ôtre et rester essentiellement conservatrice, et il réclamait les institutions propres, suivant lui, à lui conserver ce caractère : l'extension des prérogatives du pouvoir exécutif, la constitution d'une seconde Chambre, une loi électorale régularisant l'usage du suffrage universel ; mais il n'importe, le coup était porté. C'était la rupture de la trêve des partis connue, comme je l'ai dit, sous le nom de pacte de Bordeaux et la guerre ouvertement offerte au parti monarchique de l'Assemblée. On sait avec quelle prompte repartie le défi fut relevé par M. Audren de Kerdrel, qui, prenant la parole sur-lechamp, proposa et fit adopter, séance tenante, la nomination d'une commission chargée de rédiger une réponse au message du président.
Ceux qui ont assisté à cette journée mémorable
ne peuvent oublier dans quel état d'indescriptible agitation, après cette passe d'armes inattendue, l'Assemblée se sépara.
Quand la nouvelle de ce bruyant incident arriva à Berlin, ce serait trop de dire que l'émotion fut égale : on n'y prenait pas autant d'intérêt à nos affaires: mais la surprise au moins fut pareille. Personne ne s'attendait à cet éclat imprévu d'une guerre civile parlementaire. On s'étonna autant, et peut-être plus encore, de la provocation de M. Thiers que de la réplique qui l'avait suivie. On savait bien que des dissentiments, d'une nature parfois assez grave, s'étaient déjà élevés entre l'Assemblée et l'homme illustre investi par elle du pouvoir. On s'était même préoccupé, à plusieurs reprises, des menaces de démission que M. Thiers avait fait entendre quand les intentions de l'Assemblée avaient paru de nature à contrarier les siennes; mais, en définitive, ces menaces ne s'étaient jamais réalisées, les différends s'étant toujours terminés par un accommodementj dont le plus souvent l'Assemblée avait fait les frais. C'était ce qui avait eu lieu en particulier à propos de la loi militaire, le ser-
vice personnel obligatoire étant, comme je l'ai rappelé, la seule des préférences un peu marquées de l'Assemblée qui eût pu gêner M. Thiers dans le cours de ses négociations patriotiques, et l'Assemblée s'était résignée, bien qu'à regret, à lui en faire le sacrifice. Sur tous les autres points qui pouvaient intéresser le grand œuvre de la libération nationale, l'accord (quoi qu'en aient dit plus tard de maladroits panégyristes de M. Thiers) avait été aussi complet qu'empressé. Tout ce qu'il avait demandé ou désiré en vue de cette cause sacrée avait été accepté, sans débat et sans discussion, par tous les partis. En un mot, la France, quel que fût l'effet déjà trop sensible de ses divisions intérieures, s'était toujours montrée résolue à rester, tant que l'étranger aurait le pied sur son sol, unie pour le regarder en face. Si quelqu'un avait intérêt à lui voir prolonger cette attitude pleine de dignité, c'était celui qui portait la parole en son nom, car il représentait ainsi la nation tout entière, et il pouvait se porter fort que les engagements qu'il prendrait pour elle seraient respectés, quels que fussent, soit le chef qu'elle mît plus tard à sa
tête, soit les institutions destinées à la régir. Pourquoi donc se pressait-il de troubler l'unanimité dont, ne fût-elle qu'apparente, il recueillait plus que personne le crédit et l'honneur? Par quelle hâte peu justifiée courait-il le risque, en livrant son pouvoir au hasard d'un débat orageux, d'infirmer l'autorité de son mandat et même la valeur de sa signature? Pourquoi ne pas attendre au moins quelques mois encore pour mettre le sceau à l'acte final qui devait faire sa gloire?
Ce fut la question que chacun se posa et dont on demanda compte surtout à M. de Gontaut. « Le message de M. Thiers est donc tout à fait républicain? lui disait avec son trouble visible le baron de Schleinitz, président du conseil des ministres. Mais c'est la violation du pacte de Bordeaux. Qu'est-ce que cela signifie et où cela mène-t-il ? » Pris au dépourvu, comme tout le monde, l'ambassadeur était moins que personne en état de répondre, car pendant le rapide passage qu'il venait de faire à Paris, M. Thiers, qui connaissait ses sentiments, ne lui avait (pour les ménager sans doute) rien laissé pressentir de ses intentions
MISSION DE M. DE GOiNTA UT-BIRON A BERLIN. 57
personnelles. Loin de là, l'entretenant, sur un ton qui semblait confidentiel, du message qu'il était occupé à préparer, son langage était resté assez vague pour faire croire que si quelques dispositions législatives étaient demandées à l'Assemblée, ce serait uniquement pour donner à l'esprit conservateur des garanties contre l'invasion des idées et des passions révolutionnaires. L'illusion de M. de Gontaut avait été telle, qu'il n'avait pas craint de la faire partager au chancelier russe Gortchakof, qui, avant de quitter Berlin, avait encore voulu le recevoir en audience particulière. Par malheur, ce fut le soir même de cet entretien qu'arrivait le télégramme relatant la séance de l'Assemblée ; aussi le chancelier, rencontrant l'ambassadeur le lendemain, « me témoigna, dit celui-ci, une surprise qui ne m'échappa pas, et que, au fond, je partageais avec lui, avec un sentiment de tristesse en plus. Il sortait de chez l'empereur Guillaume, et je suis fondé à croire que leurs impressions étaient fort semblables. Je n^avais eu qu'un résumé du message, j'essayai de le justifier en répondant au prince Gortchakof que j'y voyais deux choses; la
constatation de l'existence de la république en faitj ce qui ne pouvait être nié, et la nécessité absolue de l'entourer de garanties conservatrices; cette dernière déclaration étant le point capital du message, chacun devait en être satisfait en France et en Europe. »
Pour un homme qui ne savait trop ni que dire ni même que penser, on ne pouvait s'en tirer de meilleure grâce. Mais il fallait pourtant rendre compte à Paris de l'inquiétude générale, et M. de Gontaut eût manqué autant de franchise que de dignité, s'il n'eût pas laissé voir assez clairement combien il était gêné d'avoir paru trompeur ou trompé et de n'avoir à donner de son erreur que des explications qui ne pouvaient contenter personne, puisqu'elles ne le contentaient pas lui-même.
J'avoue qu'aujourd'hui encore, et en raisonnant sur ces faits avec le calme et l'impartialité de l'histoire, à laquelle ils appartiennent, je ne comprends pas mieux (peut-être même puis-je comprendre moins que le premier jour) par quel motif M. Thiers jugea convenable de choisir ce moment critique pour aller au-devant d'une explication avec le parti monarchique,
qui était tôt ou lard inévitable, mais qui ne fut jamais moins opportune. Pouvait-il réellement s'imaginer que des collègues, dont plusieurs étaient ses amis et avec qui il vivait familièrement depuis deux années, allaient lui permettre sans réclamation de passer, avec cette aisance cavalière, sur toutes les promesses qu'il leur avait faites? Ce serait le supposer trop dénué de cette connaissance des hommes qui fait une partie essentielle de l'art de les gouverner. A la vérité, il pouvait être encouragé dans cette illusion par la résignation avec laquelle cette majorité royaliste l'avait laissé, dès le lendemain des engagements pris envers elle à Bordeaux, y donner une interprétation absolument contraire au sens naturel des mots, tel que nous l'avions tous compris. Il était clair, en effet, et nous le savions déjà tous, que, loin de se maintenir à l'égard des questions constitutionnelles dans cette neutralité scrupuleuse que (si nous avions bien entendu) il avait juré sur son honneur de maintenir, il s'était cru en droit de pencher ouvertement vers la solution républicaine et qu'il n'avait jamais négligé un moyen pour en préparer le succès.
C'était à assurer à la république la propriété légale du fait dont elle avait la |)ossession, qu'il avait consacré toute rinfluence due soit à la renommée de son heureux génie, soit à la faveur populaire; il avait mis en œuvre, dans cette vue, tous les ressorts de celte puissance administrative, qui est toujours si grande en France, et toutes les séductions de sa brillante conversation. Si ses rapports avec chacun de nous étaient restés bienveillants, la confidence, l'intimité, le cœur, appartenaient à la gauche républicaine. Personne de nous ne se faisait d'illusion à cet égard. Il était pénible assurément de voir accomplir et avancer de jour en jour un travail hostile et, suivant nous, destructeur. Mais Turgence de la crise nationale et l'intérêt de ne pas la compliquer par une crise intérieure nous avaient obligés de laisser faire et de fermer les yeux, même à. l'évidence. Seulement, la grande, la décisive question n'était pas et ne devait pas être résolue sans nous, el cela, du moins, sans équivoque, nous était promis. On pouvait donc prendre patience, en attendant le jour de l'échéance. Mais voici qu'avant ce jour venu, on nous faisait savoir.
MISSION DE H. DE GONTAUT-BI RON A BERLIN. Gl
non seulement que la question ne serait pas posée, mais qu'on nous refusait avec hauteur le droit de la discuterl II y avait dans le sansgêne de ce procédé quelque chose de particulièrement blessant, dont il parait difficile que M. Thiers n'eût pas pressenti Teffet. Il pouvait d'autant moins s'y méprendre qu'il connaissait parfaitement la nature des sentiments dont nous étions tous animés et dont la sincérité méritait non seulement ses égards, mais son estime. Parmi les partisans dévoués de la royauté, les uns, pour rester fidèles au principe qui leur était cher, avaient renoncé, dès leur jeunesse, aux avantages d'une condition élevée, et passé les plus belles années de leur vie dans une retraite dont ils n'étaient sortis qu'à l'appel du pays en détresse, avec ce dévouement modeste dont M. de Gonlaut donnait l'exemple ; d'autres étaient les propres élèves de M. Thiers lui-même, puisque c'était à l'école des chefs parlementaires dont il demeurait le plus illustre survivant, qu'ils avaient appris à redouter les périls auxquels la mobilité du pouvoir suprême expose une grande nation. C'était sur cet ensemble de
convictions et d'affections d'origine et de caractère divers, mais tous également respectables, c'était sur les plus glorieux souvenirs du passé, sur tous les conseils de l'expérience, sur toutes les menaces de l'avenir qu'on nous demandait de passer à l'ordre du jour, avec une prétention dédaigneuse et par une sorte de question préalable.
Notre irritation était naturelle. Nous eûmes peut-être le tort d'y trop céder en donnant de la conduite dont nous étions froissés à bon droit une interprétation plus blessante encore que ne Tétait le fait lui-même. Nous avions vu à plus d'une reprise M. Thiers faire fléchir la volonté de l'Assemblée en la menaçant d'une démission qui aurait interrompu et compromis îe cours de la négociation vitale dont il était chargé : nous crûmes qu'il voulait encore user de ce moyen d'influence, ou plutôt d'intimidation, pour enlever de force notre adhésion à la république, et nous fûmes conduits à supposer que, afin de nous ôter la liberté de nous y refuser, il ne voulait pas attendre le moment où le dernier soldat allemand ayant quitté le territoire, et sa lâche étant ainsi accomplie, sa
présence au pouvoir aurait pu nous paraître moins nécessaire, et nous nous résignerions plus aisément à sa retraite. C'eût été au fond une manière indirecte de nous faire républicains malgré nous par la crainte d'une complication nouvelle avec l'étranger. Tenter de résoudre ainsi une question qui, pour nous, était une affaire de conscience, c'était exercer une pression morale bien propre à révolter des gens de cœur. Un jugement plus calme me fait hésiter aujourd'hui à prêter à M. Thiers un dessein qui n'eût pas été digne de lui. En tout cas, si un calcul de cette nature avait pu traverser son esprit, il n'y en eut jamais de plus complètement trompé : car, en provoquant un débat dont il aurait dû prévoir la gravité, non seulement il ne hâtait pas l'avènement de la république ; mais, par un effet tout contraire, ce qui fut retardé et un instant compromis, ce fut la solution libératrice qui était l'objet de ses vœux comme des nôtres.
Voici, en effet, ce qui ne pouvait manquer d'arriver. La lutte engagée entre le président et l'Assemblée jeta tous ceux qui, de l'étranger et surtout de Berlin, essayaient d'en com-
prendœ la nature et d'en suivre le cours dans un élat de confusion d'esprit, dont M. de Gontaut trace dans ses Souvenirs une exacte et vivante peinture. Entre les deux partis aux prises, personne ne savait plus de quel côté étaient le droit, la raison, les chances de succès, à qui prendre intérêt et en qui placer sa confiance. En principe, presque tous les vœux étaient pour la monarchie ; l'établissement d'une grande république au centre de l'Europe n'était accueilli avec faveur dans aucun des milieux politiques. A l'exception de M. de Bismarck, qui voulait garder une France républicaine par des raisons qu'il ne cachait pas, mais qui n'avaient rien de flatteur ni pour la république ni pour la France, il n'était personne qui ne pensât que le rétablissement de la royauté était l'issue raisonnable et désirable de nos longues crises révolutionnaires. Mais on croyait pourtant savoir (et malheureusement sur ce point on ne se trompait pas) qu'entre les royalistes de l'Assemblée et le seul représentant possible du principe héréditaire, l'accord de vues était loin d'être complet : la fusion des deux branches de la maison royale de France,
tentée à plusieurs reprises, n'était pas opérée; les espérances monarchiques étaient tenues ainsi en doute et en suspens par un motif diflScile à comprendre, mais qui inquiétait d^autant plus qu'il étonnait davantage. De plus, les hommes qui parlaient au nom du parti monarchique étaient peu connus : la longue opposition qu'ils avaient faite au régime impérial ne leur avait permis d'acquérir ni la notoriété ni l'expérience que donne le maniement du pouvoir. M. Thiers avait sur eux l'avantage d'une renommée acquise de longue date et qui avait heureusement grandi par la ligne de conduite à la fois loyale et sensée qu'il venait de suivre dans la plus épineuse des négociations. On ne lui faisait que deux reproches : l'un auquel il ne pouvait rien :
c'était son âge qui ne permettait pas de croire qu'on ferait un long bail avec lui ; l'autre, c'était celui auquel son message venait, si mal à propos, de donner prise: sa prédilection, dont on ne pouvait comprendre le motif, pour l'idée républicaine et l'encouragement donné par lui au parti qui, par ses doctrines et son passé, était considéré comme hostile aux
66 MISSIOK DE M. DE GOKTÀUT-BIRON A BERLIN.
intérêts conservateurs. Il était un nom en particulier dont l'opportunisme n'avait pas encore dénaturé la légende et qui était regardé comme un épouvanlail par tous les amis de la paix : c'était celui de M. Gambetta. On ne le voyait pas sans une sorte d'effroi figurer parmi les alliés de M. Thiers, dans sa lutte contre les monarchistes.
Dans cet état d'incertitude qu'on s'explique assez facilement, un parti, dont il n'y avait pas lieu d'être étonné, fut pris par ceux qui nous tenaient encore à discrétion : ce fut de ne plus rien discuter avec nous, de ne plus laisser faire un pas de plus vers notre délivrance, tant que durerait la querelle engagée entre les deux pouvoirs. La raison qu'on devine sans peine, c'est qu'avant de traiter avec la France, il fallait savoir qui avait qualité pour signer en son nom, et, les articles d'une convention nouvelle une fois accordés, qui serait là le lendemain pour les exécuter. Mettez-vous d'accord, si vous voulez qu'on vous écoute: ce fut le conseil, après tout assez sage, qui nous était donné, et il y a lieu de croire qu'il était dû surtout au sens pratique et au
bon esprit du vieil empereur. M. de Bismarck aurait peut-être préféré voir la discorde se prolonger, en se proposant de l'envenimer pour en tirer parti. Quoi qu'il en soit, ce fut à M. de Gontaut que revint la charge de faire savoir, tant au chef dont il dépendait encore, qu'aux amis qu'il avait laissés à l'Assemblée, qu'un intérêt supérieur leur commandait de mettre un terme, ou du moins une sourdine, à leurs dissentiments.
Ce fut M. Thiers qui, recevant le premier avis, sentit aussi le premier sa faute et, avec la souplesse naturelle de son esprit, ne fut pas longtemps à trouver le moyen de la réparer.
L'occasion, qui se présenta et qu'il ne manqua pas de saisir, lui fut fournie par une proposition de M. Gambetta, tendant à obtenir la dissolution immédiate de l'Assemblée. Ce moyen hasardeux, qui tenait du suicide, n'étant du goût de personne, pas plus du président que de l'Assemblée, ce fut un terrain de rapprochement tout naturellement trouvé. Le garde des sceaux, M. Dufaure, qui, par ses attaches et son peu de goût bien connu pour les relations que M. Thiers s'était créées dans la gauche
avancée, nous inspirait plus de confiance que son chef, fut chargé de la combattre, et, peutêtre pour le mettre plus à l'aise, M. Thiers lui-même s'abstint de paraître à la séance.
L'éloquence de M. Dufaure, partant du fond le plus intime de sa conscience, eut, ce jour-là, un caractère d'émotion inaccoutumée, qui excita dans nos rangs un véritable enthousiasme. Ce fut alors une de ces séances de réconciliation attendrie dont la première Assemblée nationale de France avait donné plusieurs fois le spectacle et dont le caractère est malheureusement plus touchant que durable. A l'unanimité, on accepta la nomination d'une grande commission qui, sans résoudre et même sans aborder la question de la forme définitive du gouvernement, ofi^rirait à M. Thiers, pour tout le temps que durerait le régime provisoire personnifié en lui, les moyens de gouvernement qu'il paraissait désirer. Les conditions de ce véritable baiser Lamourette furent nettement posées par M. le duc d'Audiffret-Pasquier en ces termes : « Dans les circonstances où nous sommes, ne voulant pas diviser le pays, nous acceptons loyalement la discussion qui nous est
offerte sur certaines lois organiques pour perfectionner et consolider l'état actuel. Mais ne nous demandez ni le reniement de notre passé ni un acte de foi qui nous fermerait l'avenir ; nous ajournons seulement nos espérances. »
Le plus satisfait d'un résultat qui le faisait respirer à Taise, ce fut assurément M. de Gontaut; mais il ne fut pas le seul à Berlin à éprouver ce soulagement. Tout le monde lui en faisait compliment. « Nous voilà rassurés, lui disait le sous-secrétaire d'État des affaires étrangères ; on ne savait pas bien hier de quel côté M. Thiers penchait, mais il a maintenant pour lui le côté droit, les conservateurs ; qu'il continue donc à marcher avec eux. » Il n y eut pas jusqu'à M. de Bismarck, qui ne voulût pas rester en arrière des félicitations.
— Au fait, me dit-il, avec un accent des bons jours, moitié serein, moitié gouailleur, puisque les monarchistes n'ont pas encore pu s'entendre, il n'y a pas d'autre parti à prendre que de soutenir l'ordre de choses actuel: il faut que vous gardiez Adolphe I®'.
— Volontiers, lui répondis-je, à condition qu'il n'aura pas d'héritier.
Enfin, la détente générale fut si marquée, que, dès les premiers jours de janvier 1873 (le vote conciliant avait eu lieu le 48 décembre précédent), M. de Gontaut pouvait faire accueillir des ouvertures tendant à supprimer, par un acquittement anticipé, les derniers délais qui retardaient encore la retraite des troupes d'occupation.
Mais la tâche de la fameuse commission des Trente (on l'appelait ainsi, et elle fut aussi fameuse alors qu'elle a cessé de l'être aujourd'hui) n'était pas si facile qu'on se l'était imaginé dans un jour d'entraînement oratoire. La ligne qu'elle avait à suivre avait été tracée par M. d'Audififret-Pasquier, avec toute la netteté possible, mais elle n'en restait pas moins étroite et glissante. A le bien prendre, il y avait, dans les termes où la question était posée, deux choses, sinon de contradictoires, au moins difficilement conciliables. Il s'agissait d'organiser une situation provisoire : or le provisoire, par sa nature, né sous l'empire de circonstances qui font sa raison d'être et déterminent ses conditions, ne comporte guère d'organisation ; et les institutions organiques ont.
de leur côté, assez naturellement un aspect définitif. 11 résultait de là que chacune des deux parties que la commission avait à tâche de concilier, et qui avait dans son sein des représentants toujours en éveil, cherchait à tirer dans son sens le caractère un peu hybride des dispositions qu'on voulait prendre. M. Thiers avait évidemment pour but (et il ne s'en cachait pas) de faire tracer à la commission les linéaments principaux d'une constitution républicaine : mais la majorité, très décidément monarchique, ne voulait ni rien dire, ni rien laisser passer dont on pût tirer un préjugé contre la solution qu'elle n'aurait peut-être pas été en mesure de proposer immédiatement, mais qu'elle voulait rester libre de présenter à la fin de l'interrègne convenu dont on voyait approcher le terme. Dans ce conflit de desseins contraires, il n'était pas, je ne dirais pas un article, mais même un mot, une syllabe de toutes les dispositions mises en discussion, qui ne' donnât lieu à un débat sur le fond aussi bien que sur la forme ; et, après plusieurs semaines de délibération, on était moins avancé que jamais, et peut-être plus menacé de ne pas s'entendre.
72 MISSION DE H. DE GONTAUT-BIROM A BJSRLIN.
Le secret des débats intérieurs d'une commission n'existe pas, surtout quand elle est nombreuse et divisée; et je vois encore la porte de la salle du palais de Versailles, où nous délibérions, assiégée par les messagers des Journaux des diverses nuances, leur crayon à la main, venant prendre note de tous les incidents de nos séances. C'était autant de copie fournie en même temps à la presse étrangère et surtout allemande, et toutes nos alternatives de décisions proposées, prises ou rejetées, avaient par là leur contre-coup sur la discussion parallèle que suivait, à deux cents lieues de là^ l'ambassadeur de France avec les ministres prussiens. La négociation avançait ou reculait suivant que l'accord de M. Thiers et de l'Assemblée devenait plus probable ou restait problématique. Si je n'avais peur. de me servir d'une métaphore un peu hasardée, je dirais que c'était du pas que les deux pouvoirs feraient l'un vers l'autre que dépendait la marche plus ou moins rapide des troupes allemandes vers la frontière qu'elles devaient passer.
On conçoit quelle gêne et en quelque sorte
quel agacement nerveux le moindre accroc de ce char si mal attelé faisait éprouver au malheureux négociateur. A bout de patience, après quelques semaines, M. de Gontaut se décida à peindre tout l'embarras de sa situation à un de ses amis, membre de la commission des Trente, dans une lettre dont les termes, quand même le texte ne serait pas conservé, seraient i*eatés gravés dans ma mémoire :
« Vous êtes en train, nous faisait-il dire, de perdre le terrain que vous aviez gagné pendant ces derniers mois. Dans le gouvernement allemand, comme dans la plupart des gouvernements étrangers peu sympathiques à la proclamation de la république, même conservatrice, on avait applaudi à votre résolution de faire dominer les influences conservatrices dans la direction des affaires et à la fermeté dont vous aviez fait preuve pour maintenir le gouvernement sur ce terrain. On redoutait les menées de la gauche et l'empire que ses adroites flatteries pouvaient exercer sur le président, et on voyait d'un œil très favorable l'union de M. Thiers avec la droite. Mais la politique étrangère de M. Thiers, ses efforts pour ramener
l'ordre à l'intérieur, pour reconstituer les finances et même Tarmée, ont inspiré une sympathie réelle pour lui, voire même une admiration sincère, et, en résumé, une grande confiance pour sa personne. On n'est donc pas disposé à approuver tout ce qui parait destiné à amoindrir sa personnalité, à diminuer des pouvoirs dont on s'accorde à louer Tusage qu'il a fait jusqu'à présent, encore moins ce qui pourrait l'amener à se démettre de sa présidence... On ne comprend donc pas les longues et subtiles discussions de la commission des Trente, et on s'étonne qu'on attache tant de prix à des institutions normales et pondérées pour une situation et des circonstances anormales et évidemment transitoires... On accuse la majorité de la commission, c'est-à-dire la droite, d'entraver l'accord si désiré entre les conservateurs et M. Thiers.
«... L'un des buts les plus importants de ma mission, ajoutait-il en terminant, c'est de rassurer l'Allemagne, non seulement sur l'acquittement de sa créance, mais encore sur l'apaisement des esprits, qui a pour consé-
quence la reprise des affaires, sur le retour de la tranquillité en France, au moins de faire saisir tous les motifs de Tespérance que nous avons d'arriver à la jouissance de ces biens. Ne rendez pas ma tâche plus difficile qu'elle ne l'est et ne le sera en tout état de cause. Tenez pour certain que la prolongation et l'accentuation du désaccord dans les dernières séances de la commission produisent ici un effet fâcheux dont nous ne pouvons manquer de subir le contre-coup dans les négociations relatives à la libération du territoire. »
Quand cette lettre me fut communiquée par celui de nos amis communs qui la reçut, je venais d'être désigné par la commission pour être son rapporteur. Je ne sais trop ce qui me valait cet honneur, car si mes convictions monarchiques ne faisaient doute pour personne, je ne figurais pas parmi les plus ardents à partager ni les confiantes espérances ni la vivacité des ressentiments contre M. Thiers, que j'entendais souvent exprimer autour de moi. Mais peut-être avait-on pensé qu'ayant par profession quelque habitude d'écrire, je
serais plus apte qu'un autre à marquer la nuance délicate de la situation où nous nous trouvions.
La justesse des considérations si noblement exprimées par M. de Gontaut et la peinture de ses peines patriotiques me frappèrent vivement, et mon parti fut pris dès lors d'aller jusqu'au bout de toutes les concessions possibles pour faire aboutir la solution pacifique d'où dépendait le retour de notre patrie à sa complète indépendance. Je fis part de cette intention à quelques-uns de mes amis personnels qui s'y associèrent.
Nous fîmes prévenir M. Thiers par plusieurs intermédiaires de nos desseins de conciliation. J'entrai moi-même en relation avec les ministres que je connaissais: MM. de Rémusat, de Goulard et Dufaure; enfin, je fus admis à discuter avec M. Thiers lui-même les diverses formules qui pouvaient être employées pour répondre à ses exigences, en ménageant toutes nos réserves et en rentrant sur le terrain du pacte de Bordeaux, où, en apparence du moins, il consentait à se replacer. Je crois même me souvenir qu'une fois, pour mieux faire com-
prendre et faire apprécier de ses propres amis mes explications, il m'introduisit inopinément dans le conseil des ministres assemblés. Il mettait à m'entendre, à se placer à mon point de vue dans les difficultés que je lui soumettais, à se prêter aux expédients que je proposais pour en sortir, malgré un air de contrainte toujours visible, une patience qui me causait, je l'avoue, quelque surprise, car j'étais loin d'avoir été écouté avec autant d'attention, même quand, étant son ambassadeur à Londres, j'avais à lui rendre compte des embarras que je pouvais rencontrer dans les affaires que j'étais chargé de suivre. Je soupçonnais bien vaguement le motif de ce changement d'humeur et je n'en attribuais le mérite ni à mes bonnes intentions ni surtout à mon éloquence. Mais j'en ai eu plus complètement encore le secret depuis que les dépêches de M. de Gontaut m'ont appris avec quelle conscience ce digne agent de la France prodiguait ses avertissements à lui en même temps qu'à nous, sans se décourager par l'accueil maussade qu'il recevait à l'occasion. M. de Gontaut remplissait en réalité le rôle, si fréquent dans les comédies
de Molière, du serviteur fidèle qui, pour rapprocher des amants en querelle, passe tour à tour d'un côté de la scène à l'autre et leur porte ses bons conseils. Mais il avait cette difficulté particulière que les amants, cette fois, ne s'aimant guère, ne se tendaient jamais à la fin la main que de mauvaise grâce. Je suis porté à penser que le jour où M. Thiers m'accueillit avec la confiance la plus touchante, ce fut celui où il venait de recevoir quelque lettre comme celle-ci :
Berlin, 1er février 1872.
« Je vous dois le compte rendu d'un entretien que je viens d'avoir avec un ami du roi,.. Cet ami est déjà venu me trouver deux ou trois fois dans des circonstances comme celle-ci, et s'est ouvert avex moi avec une sincérité et une confiance qui exigent en retour de notre part une grande discrétion... Il a abordé tout de suite la question de la situation intérieure de la France... Il est revenu alors sur les immenses périls que ferait courir à toute l'Europe le triomphe de la gauche et de
Gambetta, et m'a exprimé avec chaleur l'espoir que l'accord se ferait entre M. Thiers et la droite. Il a été jusqu'à me dire : « C'est le vif » désir du roi, et croyez bien que si cela » s'arrange, il n'y aura pas de difficultés de sa » part sur le retrait des troupes. » Je lui ai répondu que ses espérances sur ce point étaient très fondées. En politique, ai-je ajouté, il ne faut pas se servir du mot de certitude : mais les tendances vers une conciliation sont trop marquées depuis quelques semaines, elles s'accentuent trop tous les jours, elles sont trop nécessaires et trop raisonnables pour qu'il ne soit pas tout à fait conforme à la logique de dire : l'entente se fera. « Tant mieux, a repris » le comte ***, mais je vous le dis avec assu- » rance, tout dépend de M. Thiers, l'entente » de la Prusse avec la France est entre ses » mains. — Soyez tranquille, fit répondre » M. Thiers, qui venait peut-être de causer avec » moi, les Trente sont taquins et tracassiers, » mais ils seront sages et tout sera fini dans peu » de jours. » Et enfin, le 23, le rapport de la commission étant présenté à l'Assemblée dans des termes d'union convenus, il s'empressait
80 MISSION DE M. DE GONrAUT-BIRON A BERLIN.
d'écrire : « L'accord survenu avec les Trente produit une véritable joie. »
Effectivement, nous étions tombés d'accord d'une formule qui réunît la majorité dans la commission et ensuite dans l'Assemblée ellemême; malheureusement, cette majorité n'était pas formée comme je l'aurais désiré. Toute une partie de la droite refusa d'en faire partie et dut être remplacée par un nombre à peu près égal des amis personnels de M. Thiers. Cette division me peina profondément, et en relisant encore aujourd'hui le texte que je dus commenter et défendre, je ne puis comprendre comment on aurait pu s'y prendre dans les circonstances données pour arriver à l'entente immédiate qu'un si haut intérêt rendait nécessaire, tout en laissant toutes les portes ouvertes à l'avenir même le plus prochain de la monarchie. Le pouvoir constituant de l'Assemblée était reconnu et réservé en tête même du projet, et les institutions que l'Assemblée promettait d'établir avant de se séparer, les attributions respectives des pouvoirs exécutif et législatif, l'établissement d'une seconde Chambre
et la réforme de la loi électorale, étaient toutes parfaitement compatibles avec la monarchie et n'avaient rien dont on pût induire l'abandon ou l'oubli du principe héréditaire.
Je ne puis donc me rendre compte des scrupules qui non seulement empêchèrent une partie des royalistes d'y adhérer, mais donnèrent de leur part à la discussion du projet lui-même un caractère de vivacité et d'aigreur assez pénible. J'en souffris d'autant plus que je voyais bien que mon rapprochement momentané avec M. Thiers donnait lieu contre moi à d'injustes et assez puériles suspicions et qu'il m'était interdit d'indiquer, même en tournant les yeux vers notre frontière encore occupée, le motif principal qui m'avait fait agir.
J'avais vainement essayé de le faire comprendre par ces mots du passage qui terminait le rapport : « C'est dans l'union des pouvoirs publics, avais-je dit, que la France place son espoir; c'est cette union cimentée par des sacrifices et des efforts communs qui va bientôt effacer les derniers vestiges de l'invasion étrangère » : la dignité ne permettant pas de
parler plus clairement du haut d'une tribuiie française ^
Je ne tardai pas à être bien consolé de ces quelques heures d'ennui, lorsque le projet, une fois voté, M. Thiers vint apporter à l'Assemblée une nouvelle et dernière convention qui, cette fois, ne laissait plus rien à désirer. Il avait suffi, en effet, que les premiers votes, portant sur le préambule comme sur les arti-
1. Tenant essentiellement à ne toucher aux questions relatives à la politique intérieure que dans la mesure où elles pouvaient intéresser la situation diplomatique de la France, à cette époque critique, j'ai dû passer sous silence toute une partie du projet élaboré par la commission des Trente, qui pourtant avait donné lieu à des débats très vifs. Je veux parler de règles établies pour réduire à des cas déterminés et assujettir à des conditions spéciales les communications directes du président de la République avec l'Assemblée. Cette réglementation tenant à un état essentiellement transitoire et exceptionnel avait uniquement pour but de prévenir les incidents qui s'étaient produits à plusieurs reprises : une altercation imprévue entre le chef de l'État et la majorité parlementaire, et sa démission à la suite d'un vote irréfléchi, entraînant à l'improviste deux crises politiques d'une extrême gravité. Rien de pareil ne serait évidemment aujourd'hui nécessaire, le président delà République dans la constitution actuelle, ne faisant plus partie d'aucune Assemblée parlementaire et n'ayant plus la prétention d'y paraître. Sans cette sage précaution, les crises présidentielles qui mettraient l'État tout entier en arrêt et en suspens seraient aussi fréquentes et aussi subites que les crises ministérielles, et c'est ce danger dont FAssemblée était menacée à tout instant que la commission des Trente avait été chargée d'écarter.
des placés en tôle du projet, eussent attesté la conclusion de l'accord parlementaire pour que toutes les difficultés suscitées à Berlin, qui faisaient encore l'objet d'une correspondance active entre M. de Gontaut et M. Thiers, se fussent en quelque sorte évanouies, et tout était prêt pour une signature qui eut Keu juste quarante-huit heures après l'adoption de l'ensemble. Jamais résultat ne fut à la fois plus rapide et plus complet. Tout devant être payé le 5 septembre, tout serait libre le S juillet, sauf la place de Verdun et un rayon de quatre kilomètres à l'entour gardé en gage jusqu'au 5 septembre, ce court espace de temps étant regardé comme nécessaire afin de pourvoir aux dernières mesures requises pour faire disparaître les traces de l'occupation. Un instant, il avait été question de conserver, à ce titre, et pour le même délai, la place de Belfort dont le parti militaire de Berlin ne pouvait évidemment se résigner à se détacher. Quelques obstinés allaient même jusqu'à prétendre que cette précaution était indispensable pour prévenir les mouvements révolutionnaires que pourrait faire éclater la fermentation causée par la joie
de l'afifranchissement. Mais M. Thiers et M. de Gontaut, ayant repoussé avec indignation cette supposition injurieuse, M. de Bismarck se décida à effacer une condition dont l'apparence suspecte aurait compromis tout l'effet de ce grand succès moral. Le chancelier ayant de plus voulu signer lui-même la convention (peut-être pour ne pas en laisser l'honneur à son ambassadeur, M. d'Arnim, avec qui ses dissentiments devenaient publics), ce fut M. de Gontaut qui eut la bonne fortune bien méritée d'apposer son nom au texte libérateur et de léguer ainsi le plus touchant et le plus glorieux des souvenirs à une famille qui en comptait déjà tant d'illustres.
En prenant part à la joie générale, je ne pouvais me défendre de quelque contentement personnel d'avoir contribué, pour une petite et très humble part, à écarter quelques-uns des obstacles dont aurait pu être embarrassée la voie qui conduisait à ce terme désiré. M. Dufaure voulut bien m'en féliciter dans une lettre que j'ai conservée. Je ne fus pas tout à fait aussi heureux avec M. Thiers. Je crus, d'accord avec un des membres de la commission des Trente
qui m'avait prêté le plus constant appui, devoir, dès le soir même, me mêler à la foule de ceux qui allaient lui faire compliment. Je crois, en vérité, qu'au premier moment, il ne se souciait pas de nous reconnaître, et il fit ensuite à nos félicitations un accueil qui ne nous encouragea pas à les renouveler. Nous ne pûmes nous empêcher, en descendant les escaliers de la Présidence, mon compagnon et moi, de nous regarder en souriant. 11 était clair qu'on n'avait plus besoin de nous : je m'en doutais un peu, mais peut-être aurait-on pu attendre quelques jours avant de nous le faire sentir. Si, comme la malignité l'avait supposé, j'avais espéré quelque prix de mon concours, l'offre d'une nouvelle ambassade ou même d'un portefeuille, j'étais assurément loin de compte.
L'impression que je ressentis de ce changement de procédé (auquel je n'ai pas besoin de dire que, pour mon compte, j'étais complètement insensible), je la retrouve dans les souvenirs de M. de Gontaut qui eut de tout autres motifs pour l'éprouver. Traité avec tous les honneurs qui lui étaient si bien dus,
puisque la plus haute des décorations nationales lui fut conférée en dehors de toutes les règles, par une exception à laquelle tout le monde applaudit, il. vint passer quelques jours à Paris et là fut fêté également par M. Thiers et par ses amis de l'Assemblée.
— Je m'aperçus bientôt, dit-il, que, s'il y avait un point d'arrêt dans la préoccupation de la politique étrangère, il n'y en avait pas dans les divisions intérieures.
Effectivement, la paix qui lui avait rendu sa tâche possible et qu'il avait si activement contribué à rétablir, n'était qu'une trêve qui ne devait pas tarder à être rompue. Il s'en aperçut surtout à une réunion qui eut lieu à la Présidence et où figuraient des membres de l'Assemblée de différents partis. Il resta frappé de leur attitude hostile et réservée. Ce fut, je crois, à un dîner où j'étais convié et ne pus me rendre (je ne sais plus par quel motif), mais auquel prit part mon neveu, M. d'Haussonville, qui avait fait partie, avec moi, de la commission des Trente. Après le repas, la conversation tomba sur un incident qui venait d'avoir lieu et faisait beaucoup de bruit :
c'était l'expulsion du prince Napoléon, opérée par ordre de M. Thiers, bien qu'aucune disposition légale ne bannît de France les membres de la dernière famille impériale. Le caractère arbitraire de la mesure n'était donc pas contestable. Mais M. Thiers la défendit avec une extrême vivacité, affirmant qu'avec ou sans loi, un gouvernement avait toujours le droit d'éloigner ceux dont la présence menaçait son principe, et c'est « la règle, ajouta-t-il, que je suis décidé à appliquer au besoin à tous les prétendants, en tendez- vous, monsieur d'Haussonville? »
Si M. de Grontaut entendit ce propos, il n'est pas étonnant qu'il soit reparti le cœur plein de sombres pressentiments. « Avant de me mettre en route, ajouta-t-il, j'eus plusieurs entrevues avec M. Thiers. Le jour même où je prenais congé de lui, nous eûmes une conversation assez vive au sujet de son attitude, et, bien que je n'en aie pas retrouvé la note, je me rappelle fort bien lui avoir dit, sur le pas de
la porte :
— Vous ne voulez donc pas vous placer au milieu des conservateurs ?
— Non, répondit nettement M. Thiers.
— Eh bien ! prenez garde que ce ne soit votre perte.
Je ne croyais pas être si bon prophète.