‹ La mission de M. de Gontaut-Biron à BerlinChapitre 2 sur 7 · MINISTÈRE DU 24 MAI · texte numérisé non relu

MINISTÈRE DU 24 MAI

J'ai entendu souvent reprocher à l'Assemblée nationale, dont M. de Gontaut faisait partie et où je fus son collègue, d'avoir choisi le moment où l'œuvre de la libération du territoire fut pleinement accomplie pour engager avec M. Thiers le conflit dont le résultat fut de lui faire quitter la présidence de la République. On attendit, disent ces censeurs, par un acte notoire d'ingratitude, pour lui retirer le pouvoir, qu'il eût achevé de rendre le service qu'on ne pouvait recevoir que de lui. J'ai trouvé très récemment encore cette accusation reproduite dans des termes d'une extrême amertume par un des plus éloquents amis de M. Thiers.

Je n'en connais pas de moins justifiée. C'est oublier que c'était M. Thiers lui-même, comme je l'ai déjà plus d'une fois rappelé, qui, au moment où il était mis à la tête de l'État par les suffrages de l'Assemblée, lui avait expressément demandé de ne soulever aucune question de nature à amener de graves dissidences dans la politique intérieure, — et notamment celle qui pouvait toucher à la forme définitive du gouvernement, — tant que la France captive ne serait pas sortie de l'étreinte de l'étranger. C'était lui qui, dans des termes pleins d'éloquence et d'émotion, avait fait jurer cette trêve à tous les partis. S'il avait pensé, depuis lors, que cet engagement (auquel il avait souscrit plus explicitement encore qu'aucun de nous) ne l'empêchait pas de favoriser ouvertement la solution républicaine, et même d'en proposer l'adoption avant le terme convenu, ce n'était pas une raison pour que ceux qui ne donnaient pas le même sens à leur promesse se crussent en droit de l'imiter. D'ailleurs, la précipitation, on l'a vu, lui avait mal réussi : la crise intérieure, prématurément provoquée par son message républicain du 12 novembre 1872,

avait retardé et failli même compromettre le grand intérêt national. En s*abstenant de commettre la même faute dans un sens opposé, les royalistes faisaient acte de loyauté en même temps que de patriotisme. Mais, une fois la condition remplie jusqu'au bout et le délai fixé venu à échéance, ils rentraient par le fait même dans la plénitude du droit qui appartient aux membres d'une Assemblée constituante, et aucun scrupule ne pouvait plus les empêcher d'en faire usage. Quant au reproche d'avoir méconnu par ingratitude les services incontestables rendus par M. Thiers, je m'étonne qu'en matière constitutionnelle ou même législative, on puisse sérieusement prononcer un pareil mot. On ne fait ni des constitutions ni des lois par reconnaissance. Une nation doit à ceux qui l'ont bien servie tous les témoignages de gratitude, elle ne saurait les combler de trop d'honneurs et d'avantages de toute sorte ; la seule marque de déférence qu'elle ne doive pas leur donner, c'est celle qui consisterait à les laisser décider à leur gré des institutions qui doivent la régir. Établir un pacte constitutionnel dont doit

dépendre l'avenir de plusieurs générations par égard pour les mérites ou les services d'un seul homme, ce serait un acte aussi coupable qu'imprudent. Peuple ou individu, on ne doit à personne le sacrifice de sa raison et de sa conscience. L'Angleterre n'a jamais passé pour une nation ingrate envers ceux qui ont bien mérité d'elle. Mais quel Anglais a jamais songé à laisser, même au vainqueur de Waterloo, le pouvoir un jour de plus que ne le lui conférait naturellement le libre mouvement des partis ?

Un conflit entre le parti monarchique de l'Assemblée et M. Thiers devait donc s'élever tôt ou tard, à moins que l'un ne fît le sacrifice de ses vieilles convictions, ou que l'autre ne renonçât à sa conversion récente, ce qui, étant donné les positions gardées ou prises, n'était guère, ni de part ni d'autre, à espérer. Le choc était inévitable, et cependant, ce ne fut point, on le sait, sur la question même de la forme de gouvernement — sur le choix à faire entre la république et la monarchie — qu'éclata la dissidence. Ce qui y donna lieu, ce fut l'alarme causée, non sans motif (et non pas

seulement chez les royalistes, mais dans une très grande partie du public français), par le genre d'alliances que, pour mener à fin ses visées républicaines, M. Thiers était obligé d'accepter et même de rechercher. Sa situation, à la vérité, telle qu'il Ta définit un jour luimême à la tribune, était singulière. Ne pouvant travailler seul à établir la république, il fallait bien qu'il prît des républicains pour auxiliaires. Or, parmi ceux qu'il pouvait trouver, il n'en était aucun avec lequel, — sauf sur ce point unique de la suppression de l'hérédité monarchique, — il ne fût séparé par quelque divergence de vues radicale. Tandis qu'en toute autre matière, administration, finances, cultes, instruction publique, les républicains de vieille date et de profession réclamaient des réformes conçues à un point de vue démocratique souvent très avancé, il restait, lui seul au milieu d'eux, animé d'un esprit conservateur qu'il poussait parfois jusqu'à la routine et opposé à toute espèce d'innovation. « Savezvous, disait-il à l'Assemblée, le 29 novembre, dans la discussion qui suivit son message républicain, pourquoi on m'applaudit à gauche?

Ce n'est pas parce que je partage les opinions des honorables députés qui siègent sur ces bancs ; ce n'est pas parce que je partage les opinions, non pas des plus avancés y mais des plus modérés. Ils savent que, sur la plupart des questions politiques, sociales ou économiques, je ne partage pas leurs opinions. Non, ni sur F impôt, ni sur V armée, ni sur V organisation sociale, ni sur V organisation de la république, je ne pense comme eux. »

La conséquence de cet aveu était qu'il entrait «n campagne pour la fondation de la république, avec le concours d'une armée qu'il devrait <x)ngédier une fois le succès obtenu, sans l'appeler en partage d'aucun des fruits de la victoire. Jamais général ne tint pareil langage à ses soldats. Comment s'y serait-il pris pour opérer cette manœuvre qui, à première vue, tenait du prodige? Comment aurait-il résolu le problème de pratiquer, soit la république sans républicains, soit la conservation sans conservateurs? J'avais peine à le comprendre alors, et je n'y réussis pas mieux aujourd'hui. Les résultats peu encourageants qu'ont obtenus •ceux de ses amis qui ont tenté sans lui la

même entreprise, les concessions regrettables qu'ils ont dû faire et dont ils ont tiré si peu de profit ne contribuent pas à dissiper cette incrédulité. A la vérité, il pouvait se croire plus apte que d'autres à se tirer d'un pas diflBcile. Sans avoir la naïveté de croire au désintéressement complet de ses amis de circonstance, il pouvait se flatter d'exercer, au moins sur une partie d'entre eux, assez d'ascendant pour en obtenir de grands sacrifices, et avec la souplesse de son talent, il pensait pouvoir se retourner à temps contre ceux qui ne voudraient pas s'y prêter. Mais, qu'il eût raison ou tort d'avoir cette confiance en luimême, on était excusable de ne pas la partager: ce fut le cas d'une fraction notable de l'Assemblée, qui se serait résignée, bien que sans enthousiasme et même sans goût, à accepter de ses mains la république, mais qui, avant de s'engager, mettait à son assentiment une condition : c'est qu'il ne dévierait pas luimême de la ligne de conduite étroite qu'il s'était tracée. Ces conservateurs timorés n'avaient ni déplaisance pour sa personne, ni dessein de porter atteinte à son pouvoir ; mais ils redou-

taient l'influence que pouvaient exercer sur lui des alliances dont il avait constaté luimême le caractère hasardeux et précaire, et c'était contre cette pression dont ils croyaient reconnaître les indices qu'ils tinrent à prendre des gages et à recevoir des garanties.

On sait quel fut l'incident qui fit prendre à ces alarmes un caractère aigu et à ces exigences la forme d'insistances tout à fait pressantes. Ce fut une suite imprévue de cette négociation même dont j'ai rappelé la lente élaboration, et en particulier de la part qu'avait prise à sa dernière phase, l'accord du chef de l'État I avec la commission des Trente. La satisfaction

causée par l'acte qui mettait fin à l'occupation fut si vive et si générale, que M. Thiers conçut l'idée très naturelle de le faire consacrer par une sorte de plébiscite. Une place étant devenue vacante dans la députation de Paris, il résolut de présenter son propre ministre des affaires étrangères aux suffrages de la capitale, alors, comme on peut se le rappeler, réunie en un seul collège. C'était justice, M. de Rémusat ayant prêté à son chef un assez utile concours pour être appelé en part dans l'honneur du

résultat. Une fraction du parti républicain en jugea autrement, et ce fut la plus nombreuse. Ayant les yeux fixés bien plus sur le Parlement que sur l'étranger, ces Français à vues étroites s'étaient inquiétés de voir s'opérer un rapprochement même momentané entre M. Thiers et. une partie de la droite de l'Assemblée. Le même fail s'était reproduit peu de jours après pour l'adoption d'une loi qui assimilait le régime municipal de Lyon à celui de Paris.

C'était là une tendance qui pouvait dégénérer en habitude et à laquelle il leur parut qu'il fallait couper court. Un avertissement dut être donné par eux à M. Thiers pour le détourner de chercher dorénavant à s'appuyer sur d'autres suffrages que ceux qu'il pourrait trouver dans leurs rangs. En conséquence, un candidat obscur, dont le seul mérite était le caractère extrême de ses opinions démocratiques, fut opposé à M. de Rémusat et l'emporla sur lui à une majorité écrasante. S'il y eut jamais un acte d'ingratitude, c'est ce jour-là assurément qu'il fut commis .

Je ne me charge pas d'expliquer l'interprétation que donna M. Thiers à un échec qui

avait dû le contrister. Fut-ce pour dissiper les ombrages du parti républicain qu'il crut devoir faire sortir de son cabinet, à cette occasion, celui de ses ministres qui paraissait se rapprocher de la droite de l'assemblée par des affinités d'origine et une communauté de sentiments? Peut-être; mais si, par ce remaniement ministériel, le parti républicain fut €n effet rassuré, les conservateurs ne le furent pas et ne pouvaient pas l'être. En tranquillisant les uns, il inquiétait davantage les autres.

C'était la conséquence inévitable de l'équilibre instable où il cherchait à se maintenir. On ne vit dans cette concession faite à d'exigeants alliés que Is^ preuve de l'empire qu'ils prenaient sur lui, et de la dépendance où ils pouvaient se flatter de l'avoir réduit.

L'effroi (le mot n'est pas exagéré) fut grand surtout dans ce groupe dont je viens de parler, et qui, prêt à suivre M. Thiers, craignait cependant de le voir entraîné sur une pente révolutionnaire : et ce fut ce sentiment, devenu très vif et assez général dans l'opinion publique, qui a donné son caractère à l'événement du 24 mai. La motion parlementaire dans laquelle

M. Thiers vit un vole de méfiance se bornait uniquement à lui demander une politique résolument conservaiiice^ et ce fut dans ces termes, étrangers à toute allusion aux questions constitutionnelles ou dynastiques, que la discussion, telle que j'avais mission de la placer quand je fus chargé de l'ouvrir, fut maintenue jusqu'au bout. J'ai assez connu à ce moment les dispositions de l'Assemblée et l'incertitude qui régna dans nos rangs jusqu'à la dernière heure, pour affirmer que si M. Thiers, annonçant l'intention de tenir compte de l'émotion visible du pays et de l'Assemblée, avait prononcé lui-même une parole, une seule qui fût de nature à rassurer ses partisans effrayés, il eût aisément détaché de la faible majorité qui lui parut hostile un nombre de voix suffisant pour la retourner en sens contraire. Il ne crut pas de sa dignité de faire aucune concession, même de langage : dès le soir même, sa démission était donnée et M. le maréchal de Mac- Mahon, qui ne s'attendait nullement à recevoir cet honneur ou plutôt à se voir imposer ce sacrifice, fut appelé à le remplacer à la présidence de la république. : ^

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J'ai dû rappeler brièvement ces faits, dont le récit complet exigerait beaucoup de détails et de commentaires qui seraient ici déplacés, parce que les conditions dans lesquelles le nouveau pouvoir était constitué ne devaient pas être sans influence (comme on va le voir) sur la nature des relations que M. de Gontaut eut à entretenir avec le gouvernement prussien et surtout avec M. de Bismarck. M. le maréchal de Mac-Mahon m'ayant d'ailleurs appelé à ce moment à remplir le poste de ministre des affaires étrangères, c'est avec moi que tous les représentants de la France entrèrent en communication. J'aurai dès lors occasion de faire plus d'une fois appel, pendant ce court espace de temps, à mes souvenirs personnels pour confirmer et, sur certains points, compléter ceux de M. de Gontaut.

Il importait avant tout de faire comprendre à tous nos agents que le maréchal prenait le pouvoir tel que M. Thiers l'avait exercé. Rien n'était changé, pour le moment, dans le caractère pas plus que dans les attributions de la haute fonction dont l'un et l'autre avaient été fvfinYeslis, et le point sur lequel il convenait

surtout d'insister, c'est que nulle modification n'était intervenue dans la direction de la politique étrangère, qui n'avait été en aucune manière mêlée à l'origine et devait l'être encore moins au résultat de la crise.

« Le différend (disait la circulaire que je fis rédiger dès le lendemain de mon entrée au ministère) entre la majorité de l'Assemblée nationale et M. Thiers n'a porté sur aucun point relatif à la politique étrangère. Vous pouvez vous souvenir que, pendant le cours des deux années qui viennent de s'écouler, la conduite adoptée par M. Thiers pour rétablir nos rapports avec les puissances étrangères, après les désastres de 1870, n'a fait l'objet d'aucun débat dans l'Assemblée. Des votes nombreux, au contraire, ont approuvé les efforts qu'a faits, avec succès, cet homme illustre pour effacer la trace de nos malheurs, et rendre à la France sa pleine indépendance nationale. Vous n'avez donc rien à changer aux instructions que vous avez reçues du dernier gouvernement; vous devez rester fidèle à la ligne qu'il vous a tracée. »

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On se doute bien que, en tenant ce langage aux envoyés de la France dans toutes les cours, c'était surtout à Berlin et à M. de Gontaut que je pensais. Parlant à un ami, avec qui je n'avais jamais cessé d'être en relation malgré son absence, je n'avais rien à lui apprendre sur mes intentions, ni aucun effort à faire pour le convaincre de leur sincérité. Il avait trop bien apprécié l'appui que j'avais été heureux de lui prêter pour écarter toutes les entravés parlementaires apportées à la conclusion du dernier traité et m'en avait trop affectueusement remercié, quand nous nous étions revus à Paris, pour qu'il eût besoin d'être rassuré sur la bonne foi que je porterais dans l'exécution, et, quant à lui-même, sa signature ayant été donnée au nom de la France et non de M. Thiers personnellement, il n'avait nulle crainte d'en voir contester la validité.

Mais ce n'était là, il faut bien le dire, que l'apparence et, en quelque sorte, la surface de la situation. Dans toutes les relations de ce monde, internationales aussi bien que politiques ou privées, il faut attacher souvent moins d'importance à la régularité extérieure des

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actes et de la conduite, qu'à ce fond intime de sentiments qui ne se cachent et ne se taisent que pour être mis au jour d'un instant à l'autre, et à propos du moindre incident.

C'est ce qu'il eût été très imprudent d'oublier, surtout dans les rapports constants et toujours très épineux que nous devions continuer à entretenir avec l'Allemagne. La facile exécu* tion du traité lui-même dépendait encore du bon accord, et on peut même dire de la bonne grâce, des agents chargés de la prendre en main. Puis, entre des populations toutes pleines du souvenir d'une lutte récente, le voisinage même entretenait un esprit d'animosité réciproque dont l'expression, toujours prête à.

éclater, pouvait être aisément envenimée. Enfin, sur combien de théâtres les intérêts de la France, encore engagés, allaient-ils rencontrer l'ambitieuse activité du nouvel empire I II importait donc essentiellement de savoir quelle impression causait à Berlin la révolution parlementaire accomplie à Paris, et si le maréchal et ses ministres pouvaient compter au moins sur la bienveillance relative que, dans les derniei-s temps de sa présidence, M. Thiers, pour

des raisons diverses, avait réussi à se ménager. C'est sur quoi, sans perdre un instant, je voulus interroger M. de Gontaut par une lettre particulière qui porte la date du 27 mai ; et, bien que je ne pusse savoir alors, sur la complexité des sentiments qui régnaient à notre égard dans les entours politiques ou militaires de Guillaume I", ce que la lecture des dépêches de M. de Gontaut m'a appris depuis lors, à la manière dont je posais la question, il me semble que je pressentais déjà la réponse qui me serait faite.

« Comment l'événement du 24 mai, lui disais-je, est-il vu au fond et en réalité à Berlin? Je ne parle pas des regrets plus ou moins vifs que peut laisser la retraite de M. Thiers, à un point de vue tout personnel, je ne doute pas que vous les partagiez vous-même; ceux qui n'ont eu affaire qu'à sa politique extérieure et qui ont été sous le charme de sa conversation ne peuvent guère avoir d'autre impression. Je ne parle pas non plus de certaines craintes que peut exciter la présence d'un maréchal de France à la tête des affaires. Vous me faites

l'honneur de croire que je n'aurai pas été huit jours au ministère sans que tout le monde sache en Europe et à Berlin que tous nos engagements seront tenus rigoureusement, ' que la politique, en un mot, qui nous est imposée par le sens commun le plus élémentaire sera suivie et même proclamée sur-le-champ. Mais, au vrai, de quel œil voit-on une réaction conservatrice en France? Lequel l'emporte de ces deux sentiments : celui de la solidarité de tous les gouvernements également menacés par le même esprit révolutionnaire, ou la crainte que cet heureux événement, arrachant la France à la chance de l'anarchie, ne lui en rende trop de se relever? Dans la bienveillance qu'on témoignait à M. Thiers, ne se mêlait-il pas quelque calcul ? Ne pensait-on pas sans le dire, peut-être sans se l'avouer à soi-même, que le pouvoir d'un vieillard, dominé par de mauvais conseillers, ne donnait à la France qu'un repos matériel de quelques jours, nécessaire pour le paiement de notre dette, mais qui serait suivi de nouvelles crises dont on se réservait de profiter? Vous me direz sans doute que le sentiment est mélangé et varie suivant les personnes.

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Mais, malheureusement, il n'y a guère qu'u»

seul homme à Berlin, et peut-être même en Europe, dont le sentiment, compte, et c'est de celui-là surtout que je suis en peine; avez-vou& quelque moyen de démêler sa véritable pensée et de me dire ce qu'elle nous promet de bienveillance ou nous réserve de désagrément?

Dites-moi ce que vous pensez à cet égard. Je sais qu'il est difficile de démêler des impressions qui sont peut-être confuses chez celui même qui les ressent. »

« Les deux sentiments dont vous parlez, me répondait deux jours après M, de Gontaut^ existent à la fois à Berlin : celui de la solidarité de tous les gouvernements, également menacés par l'esprit révolutionnaire, et la crainte de voir la France retrouver son ancienne splendeur. Lequel des deux l'emporte, cela est difficile à estimer et cela dépend des hommes. Il ne faut pas croire que l'influence du roi ne soit pas considérable ; il est très aimé, très considéré et est souvent en difi*érend avec le chancelier ; car il est naturellement, par principe, beaucoup plus conservateur que lui. Le

roi, je crois pouvoir raflBrmer, a favorablement accueilli le 24 mai ; il est particulièrement très sympathique à M. de Mac-Mahon, et tout ce qui est conservateur à Berlin partage la manière de voir du roi. Très certainement, il doit redouter le réveil de la France : mais lorsqu'il se décidait si difficilement aux conventions du 29 juin et du 15 mars, c'était plus par crainte du déchaînement de l'esprit révolutionnaire que par crainte de la revanche. En somme, chez lui, les deux sentiments existent, mais le premier domine Fautre. C'est la proportion inverse qu'on rencontre chez M. de Bismarck, et vous avez i*aison de dire que dans la balance des destinées européennes, aucune influence ne compte autant que celle du chancelier de l'empire d'Allemagne... Je conclus et je réponds: on a vu avec plaisir l'arrêt mis au progrès du radicalisme par l'avènement du nouveau gouvernement, mais on veut que la convalescence se prolonge bien longtemps, et on ne désire pas le rétablissement. C'est le sentiment de M. de Bismarck, et son esprit hardi autant qu'ingénieux ne négligera pas les occasions de nous empêcher de nous relever. »

Cette perspective n'avait rien d'engageant :

mais je n'eus pas même le temps de m'y préparer. Quand je reçus la lettre de M. de Gontaut, je pouvais déjà vérifier la justesse de ses appréciations.

J'avais fait part aux gouvernements étrangers de l'avènement du nouveau président au moyen d'une simple notification adressée à leurs représentants à Paris et transmise en môme temps par nos propres agents auprès des diverses cours. Puis, cette formalité, que je croyais suffisante, accomplie, j'avais, pour me conformer à l'usage, déposé ma carte à la porte de tous les ambassadeurs. L'ambassadeur d'Angleterre et celui de Turquie répondirent immédiatement à ma politesse par une visite personnelle. Mais de l'Allemagne, de l'Autriche et de la Russie, je n'entendis pas parler pendant plusieurs jours. Celte froideur me surprenait d'autant plus que j'étais entré personnellement en relation avec M. d'Arnim dans le salon de M. de Rémusat, que je rencontrais familièrement le prince Orloff chez des amis communs, et, quant au comte Apponyi, j'avais vécu avec lui dans une véritable intimité, quand nous étions collègue»

à Londres. Ce fut • lui, en effet, qui me fit donner, par un intermédiaire amical, l'explication de sa réserve.

11 avait dû subir une exigence assez inattendue de M. de Bismarck, à qui une simple notification n'avait pas paru suffire. Pour reprendre avec le nouveau gouvernement de la France les relations diplomatiques, le chancelier allemand demandait que tous les agents reçussent du maréchal de nouvelles lettres de créance, celles qu'ils tenaient de M. Thiers lui paraissant devenues caduques. La prétention renversait toutes les notions du droit public qu'on m'avait apprises dans mon apprentissage diplomatique. C'est dans les monarchies seulement que les lettres de créance doivent être renouvelées à chaque changement de règne, parce que la souveraineté change elle-même avec la personne du monarque qui en est le représentant; mais, dans les républiques, le seul souverain c'est la nation qui ne change pas et dont le chef de l'État n'est que je délégué temporaire. C'est elle qui accrédite les agents et auprès d'elle qu'ils sont accrédités. M. de Bismarck, qui ne disconvenait pas du principe,

donna à M. de Gontaut lui-même deux raisons pour y déroger. Notre république n'était que provisoire, et la traiter comme la Suisse ou les États-Unis, c'eût été lui reconnaître un caractère définitif. Puis, ajoutait-il avec une certaine insistance, il ne voulait pas s'engager à reconnaître indistinctement tous les élus qu'il nous plairait de mettre à notre tête, et, par une allusion aux souvenirs de la dernière guerre, il faisait clairement comprendre qu'il était tel personnage, en passe d'arriver ou plutôt de revenir au pouvoir, avec qui il ne lui conviendrait pas d'entrer en relation.

De ces deux motifs allégués pour justifier une nouveauté sans précédent, il en était un qui ne pouvait pas me déplaire. Je n'avais nulle objection à faire à ce qui pouvait constater le caractère provisoire de la forme républicaine; mais j'en avais de très sérieuses à reconnaître à un État étranger, même dans une hypothèse que j'étais loin d'appeler de mes vœux, un droit de contrôle et de veto quelconque exercé sur le choix du chef que la France voudrait se donner. Partagé entre ces deux considérations, je recommandai à M. de

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Gontaut de faire des réserves expresses sur le terrain du droit, mais, ces précautions une fois prises, de ne pas courir risque, pour une simple formalité dont l'interprétation était équivoque, de prolonger une suspension toujours fâcheuse dans das relations qu'il était urgent de reprendre. Je comptais sur sa dextérité accoutumée pour ménager avec dignité cette situation délicate. M. de Bismarck ne lui rendit pas la tâche commode. Du premier mot qui lui fut dit dans une seconde audience, au lieu d'engager un nouveau débat: « Soit, dit-il avec hauteur, qu'il en soit fait selon votre volonté : je vous ai averti : Sdvavi animam meam. Mais M. d'Arnim me demande un congé pour des raisons de santé, et, puisqu'il n'aura pas de lettres de créance à remettre, il peut revenir, je l'y autorise. »

Puis il laissa entendre qu'avec sa réserve, mais probablement aussi dans les mêmes conditions, finirait également celle de l'Autriche et de la Russie ; du reste, ajouta-t-il, ces puissances ne s'étaient prêtées à suivre son exemple qu'avec une répugnance qu'il traita assez cavalièrement. Il n'était pas fâché de laisser voir

dans quelles relations d'intimité en même temps que de dépendance ces deux États vivaient avec leur redoutable voisin. Il était évident aussi qu'il saisissait avec empressement l'occasion de mettre le nouveau gouvernement dans une sorte d'interdit, en face des grandes puissances d'Europe. Le jeu élait clair, mais le piège visible. 11 eût été par trop naïf de s'y laisser prendre.

L'échange des lettres de créance eut donc lieu pour se conformer à un caprice dont la mauvaise grâce faisait au fond toute l'importance. M. d'Arnim dut remettre les siennes au maréchal, et cet envoyé rendit compte de ce premier entretien dans une dépêche publiée quelques années plus tard, parmi les pièces du procès qu'il eut à subir *. Les termes de ce récit sont curieux, et comme on n'a pas eu peut-être les mêmes raisons que moi de les remarquer, je ne puis résister à la tentation de les reproduire.

1. On sait que M. d'Arnim fut révoqué Vannée suivante, et ensuite mis en jugement pour avoir conservé sans droit et livré à la publicité des pièces confidentielles. .

^ISSI05 DE H. DE GOXTACT-BIRON A BERLIX. 113

Pans, i juin I8T3.

€ Illustrissiine, très paissant empereur et roi. gracieax empereur, roi et souveraiD,

> Hier, j^ai remis au maréchal de Mac-Mahon mes nouvelles lettres de créance, ainsi que la réponse de Sa Majesté à la lettre de notification. Le maréchal, qui demeure encore dans son appartement particulier, rue de Grenelle, à Versailles, m'a prié de répéter à Votre Majesté qu'il considérait comme sa tâche d'entretenir les bons rapports qui existent en ce moment avec l'Allemagne, et qu'il se rappelait l'accueil aimable qu'il avait trouvé à Berlin, lorsqu'il y vint comme envoyé extraordinaire lors du couronnement de Votre Majesté. De même, il se souvient de la façon honorable dont il a été traité en Allemagne, lors de sa captivité. Le maréchal m'a raconté à cette occasion qu'après Sedan on le laissa libre de se rendre où il voudrait. Il alla d'abord à Givet, je crois. Lorsque l'état de sa blessure lui permit de se faire transporter, deux bataillons

français se présentèrent pour l'emmener. La tentation de les suivre fut grande ; ri n'avait, en somme, fait aucune promesse de se constituer prisonnier; mais, en raison des égards qu'on avait eus, il se crut tenu à de grands scrupules, et il renvoya les deux bataillons. Il ajoute que cet incident n'était connu de personne. La réception qui se passa très simplement fut pourtant essentiellement différente de la manière toute sans façon de M. Thiers, Le maréchal était en uniforme, me reçut debout, en présence de son ministre, et me congédia avec la dignité d'un souverain. J'ai vu peu de Français qui ressemblassent moins au type ordinaire du Français que le duc de Magenta... Peut-être que cette façon sèche, simple et sans phrases du maréchal est plus propre à bien gouverner les Français que tout l'esprit de son prédécesseur *. »

En ma qualité de témoin, je puis garantir l'exactitude de ce petit tableau, car j'éprouvais la même impression et, dois-je le dire, la

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