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CHAPITRE IV

l'affaire d'orient et le MEMORANDUM DE BERLIN — LES ÉLECTIONS DE 1877 — LA DÉMISSION

A la suite de la demande de rappel, poliment mais netlement écartée par le maréchal de Mac-Mahon et par le duc Decazes, la situation de M. de G on tant à Berlin restait assurément délicate et singulière. La défaveur de M. de Bismarck lui était chaque jour plus brutalement témoignée par tous les organes de la presse qui recevaient le mot d'ordre de la chancellerie impériale : mais il n'en était pas moins l'objet d'une bienveillance chaque jour aussi plus marquée de la part de toute la société politique, de la cour, de la famille royale, en y comprenant, avec l'impératrice, le prince et la princesse impériale, et sans en

excepter l'empereur lui-même, qui ne prononçait jamais son nom qu'en y ajoutant cette expression, la plus haute assurance peut-être qu'il pût donner de son estime : c'est un honnête homme et un gentilhomme accompli. Ce contraste élait trop évident pour rester ignoré du public, quand même il n'aurait pas convenu à M. de Bismarck de le mettre en lumière luimôme à la tribune. C'est là pourtant ce que, par un audacieux étalage d'omnipotence, il ne craignit pas de faire. A la première occasion qui lui fut donnée de s'expliquer au Reichstag sur les rumeurs belliqueuses de l'année précédente, il reprit son apologie avec tous les arguments déjà connus, en affirmant de plus que l'empereur, à son âge, n'étant pas querelleur, n'aurait pas consenti à faire la guerre sans motif, et que, d'ailleurs, on n'aurait pu la déclarer, sans contracter un emprunt de cinq cents à six cents millions de marks : ce qu'on ne lui aurait certainement pas accordé, pour faire la colossale bêtise de prévenir des attaques possibles de la France dans l'avenir. Voilà ce qu'auraient dû penser, continue- 1- il, des diplomates qui, faute d'expérience, ont puisé à des

sources troubles, et des personnes haut placées, cédant à des influences de salon, trop peu initiées aux affaires pour asseoir un jugement solide, et aussi trop peu bienveillantes pour l'établissement de l'empire allemand. Le chef du centre catholique, M. Windthorst, ayant alors pris la parole pour faire remarquer que c'étaient les journaux qui avaient répandu ces inquiétudes et que, quand certaine presse parlait, on savait bien où elle prenait ses inspirations et d'où elle tirait même sa subsistance, M. de Bismarck répliqua que cette intervention d'un catholique ne l'étonnait pas, les personnes haut placées dont il avait parlé ayant plus de sympathie pour le centre que pour la politique du gouvernement. Si M. de Gontaut pouvait se reconnaître dans le portrait des diplomates inexpérimentés péchant en eau trouble, l'impératrice, dont la répugnance pour la politique du Kulturkampf était connue, se vit tout aussi clairement désignée, et ce fut sans doute pour répondre à cette provocation publiqueque, dès le lendemain, ayant dû se rendre à un bal où elle était attendue à l'ambassade de France, elle se montra plus gracieuse que jamais pour M. de Gontaut.

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Combien de temps auraient pu durer, sans se rompre, des relations si tendues qui portaient le trouble même dans le ménage impérial et que serait-il advenu, si quelque démêlé sérieux se fût élevé de nouveau entre la France et l'Allemagne? C'est ce qu'il fut impossible de savoir, car une diversion inattendue vint empocher d'en faire l'expérience. Il se trouva, en effet, qu'à ce moment même, Berlin allait cesser d'être le théâtre unique où venaient se décider les questions touchant aux grands intérêts de la politique européenne; et une nouvelle série d'événements se déroulait, auxquels les deux pays avaient l'un et l'autre sans doute encore une part active à prendre, mais qui ne les mettaient plus directement en conflit.

Tout le monde sait, et je n'ai pas besoin de rappeler comment, dans le cours de celte année 1875, un mouvement insurrectionnel, d'abord jugé de peu d'importance, éclata dans les provinces de Bosnie et d'Herzégovine, et devint l'occasion d'une très vive irritation qui se manifesta chez toutes les populations chrétiennes encore soumises à la domination de la Porte contre le régime de tyrannie et d'arbi-

traire dont elles élaient victimes. Il ne tarda pas à être évident que si quelque satisfaction n'était donnée à leurs justes griefs, le soulèvement deviendrait général aussi bien sur les rives du bas Danube qu'au pied des Balkans, et que les forces turques, à elles seules, auraient peine à le réprimer.

De plus, il était certain que les provinces récemment affranchies du joug de la Porte, comme la Serbie et la Roumanie, ne resteraient pas insensibles aux souffrances des* opprimés dont elles avaient longtemps partagé le sort, et la Russie elle-même ne tarda pas à faire entendre qu'elle non plus ne pourrait pas toujours fermer l'oreille aux cris de douleur de ses coreligionnaires. C'était donc l'existence de l'empire ottoman lui-même, dont l'intégrité a toujours été regardée comme une des bases du droit public européen, qui pouvait être mise en cause, et on voyait renaître, sous une forme aiguë et menaçante, cette éternelle question d'Orient, source, depuis un siècle, de tant de luttes sanglantes. Si on laissait l'incendie régner dans des contrées où sont déposées tant de matières inflammables, personne ne pou-

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vail mesurer quels en seraient l'étendue et les ravages.

Il était naturel que les puissances qui ont pris l'habitude de se considérer comme les tutrices de la Porte défaillante et lui prodiguent, dans ses jours de peine, des consolations et des conseils un peu intéressés, voulussent tenter un effort pour obtenir d'elle des réformes administratives de nature à soulager les maux et à faire droit aux réclamations de ses sujets frémissants. Des pourparlers furent donc engagés, tant pour préparer la Porte à opérer les réformes jugées nécessaires que pour arrêter, de concert entre les puissances elles-mêmes, le programme des mesures qu'elles auraient à lui proposer. Ce fut une négociation longue et compliquée dont Constantinople était le siège principal, mais qui dut se poursuivre en même temps à peu près dans toutes les capitales d'Europe. M. de Gontaut eut habituellement peu de part personnelle à y prendre puisqu'il n'en pouvait suivre les phases que d'assez loin, et que l'objet, par son étendue, sortait de la sphère d'action propre à une ambassade. Berlin, cependant, qui a toujours

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été un lieu de passage très fréquenté pour les communications diplomatiques, devenait plus que jamais, grâce à l'influence prépondérante du nouvel empire, un centre où aboutissaient toutes les informations de quelque importance. Ce n'était donc pas un médiocre avantage pour la France que d'avoir là, placé d'avance, un spectateur au regard attentif et intelligent qui, assis aux premières loges, n'avait pas besoin de tenir les fils de la pièce pour démêler le jeu de tous les ressorts et pénétrer les passions comme les mobiles de tous les acteurs. Avec quelle supériorité de ûnesse et de jugement M. de Gontaut sut s'acquitter de ce rôle d'observateur, qui n'est pas la partie la moins délicate ni la moins précieuse de la profession ; quelle facilité il trouvait pour le bien remplir dans des rapports établis sur un pied tout à fait confidentiel avec ses collègues de toute nation. Anglais, Russes, Autrichiens, Belges et même Ottomans, qui le mettaient d'eux-mêmes au courant de tout sans se méfier jamais de sa discrétion, ni douter de sa parole : c'est ce que la lecture, même superficielle, de ses dépêches, suffit à apprécier. On

y constate aussi, à chaque page, l'heureuse influence exercée autour de lui par des conseils toujours donnés dans le sens de la sagesse et de la conciliation.

Il y eut même une occasion en particulier où il fut naturellement appelé à se mettre en avant et prêta un utile concours à la sage politique dont M. Decazes avait, dès les premières nouvelles des troubles d'Orient, adopté et exposé à plusieurs reprises à la tribune les grandes lignes. La vraie difficulté de la situation (comme on l'aura peut-être déjà compris), ce n'était pas tant de décider la Porte à suivre les conseils qui lui seraient donnés par l'unanimité de l'Europe que d'établir par le concert des conseillers eux-mêmes les bases de cette communauté d'action. C'est le propre, en eflFet, de cette question orientale (et ce n'en est pas le côté le moins épineux) que, s'il est assez facile de s'entendre, tant qu'il ne s'agit que de la laisser dormir, dès qu'elle s'éveille, chacun de ceux qu'elle touche ayant ses intérêts propres à ménager, ses clients à protéger, ses vues d'avenir à poursuivre, les divergences ne tardent pas à apparaître, et la conduite à

tenir n'est pas longtemps envisagée sous le même jour à Londres, à Vienne, à Saint- Pétersbourg et à Paris. Le danger était donc que, en travaillant à s'accorder pour agir sur la Porte, on ne commençât, avant d'y avoir réussi, par se quereller entre soi. Cette division n'ôtait pas seulement toute autorité aux avis pacificateurs de l'Europe : elle pouvait donner naissance à des démêlés nouveaux d'une portée encore plus étendue. Des alliés, au fond, n'oublient jamais complètement qu'ils sont des rivaux, et ce ne serait pas la première fois qu'en serrant trop les rangs pour marcher d'accord, on se serait heurté à des points sensibles et on aurait fini par en venir aux mains.

Pour la France, dans l'état où la fortune l'avait réduite, la ligne à suivre était simple, ou plutôt il n'y en avait pas deux à choisir. Nous n'avions qu'un intérêt, c'était de prévenir des conflits dans lesquels l'imperfection encore mal réparée de nos forces militaires ne nous réservait aucun rôle à jouer. La prudence nous commandait avant tout de rester neutres, mais pour que cette neutralité ne mît pas la paie

tience de la nation et son crédit futur à trop forte épreuve, il ne fallait pas laisser aggraver autour de nous des dissentiments dont l'issue, quelle qu'elle fût, ne pouvait nous procurer aucun avantage. Une instruction très sensée recommanda donc à nos agents de se montrer favorables (sans même trop disputer sur les conditions) à tout arrangement qui, maintenant l'union entre les grandes puissances, leur permettrait de faire sentir à Constantinople le poids tout entier de leur intervention commune. Se mettre d'accord, puis parler et agir ensemble, c'est le conseil que nous devions donner à tout le monde : c'était, d'ailleurs, aussi celui de la raison et de l'humanité. Ne devant rien et ne demandant rien à personne, nous étions mieux que d'autres en mesure de le faire entendre.

Un moment, on put croire que ce résultai allait être atteint. Après quelques tâtonnements et des essais infructueux de conciliation tentés à Constantinople, à Vienne et sur le théâtre même des provinces insurgées, les chanceliers des trois empires, allemand, autrichien et russe, se trouvant réunis à Berlin, réussirent

à élaborer de concert un mémorandum contenant les demandes ou plutôt les sommations qui devaient être adressées à la Porte et proposèrent leur œuvre à l'adhésion de TAngleterre, de la France et de l'Italie. Les termes de cette note étaient sévères.

Aux réformes d'un caractère général qui étaient réclamées (garanties assurées à la liberté religieuse, à la juste répartition et à l'emploi régulier des impôts), d'autres exigences étaient ajoutées, plus pénibles peut-être encore pour un souverain menacé dans son autorité. Le sultan devait accorder un armistice de deux mois aux rebelles et leur promettre une indemnité pour les actes de barbarie dont les forces turques, sous prétexte de répression, s'étaient rendues coupables. De plus, dans le cas où, à l'expiration du délai indiqué, le calme ne serait pas rétabli, les puissances annonçaient l'intention d'aviser à des mesures plus efiBcaces pour arrêter les progrès du mal. Ce qui expliquait, justifiait même l'extrême rigueur de <?es conditions, c'est que d'Orient arrivaient chaque jour les plus graves nouvelles. Par l'effet d'une surexcitation devenue

égale chez les populations chrétiennes et musulmanes, tout sVmpirait rapidement sur le territoire turc, même dans les contrées qui n'avaient pas jusque-là pris part à la révolte : et il n'y aurait eu bientôt plus de sécurité nulle part ni pour personne. C'est ainsi qu'à Salon ique, dans une émeute sanglante à laquelle l'enlèvement d'une jeune chrétienne avait donné lieu, deux consuls européens, celui de France et d'Allemagne, avaient péri. L'émotion causée par des faits de cette nature était si générale et l'exigence d'un prompt remède si évident, que des trois ambassadeurs auxquels le mémorandum fut remis pour être transmis à leurs gouvernements, aucun ne parut douter que l'adhésion réclamée ne fût envoyée sans délai. Le plus net dans l'expression de son approbation fut l'ambassadeur d'Angleterre, qui ne voulut pas même admettre que l'hésitation fût possible. Il se disait autorisé par le caractère général de la politique de lord Derby à se porter fort de son acceptation. Pour M. de Gontaut, dont l'instruction était de prêcher et de pratiquer Faccord, il ne vit aucune raison de s'en écarter,

quand tout y portait naturellement. M. Decazes pensa, comme lui, qu'il y avait là une rencontre précieuse dont il importait de ne pas laisser échapper l'occasion. On l'a accusé et on dit qu'il s'est lui-même reproché plus tard d'avoir mis un peu de précipitation à la saisir au vol. Mais il n'est pas juste d'apprécier la convenance d'un acte politique sans tenir compte de l'inconvénient qu'on pouvait craindre de la conduite contraire, et l'invitation des auteurs du mémorandum était conçue dans des termes si pressants qu'un refus ou même un retard aurait pu les décourager. La signature de la France fut donc envoyée par le retour du courrier. Nulle difficulté n'était à craindre et ne vint de la part de l'Italie. Mais, à la surprise générale, qui ne fut peut être nulle part plus grande qu'à l'ambassade britannique à Berlin, l'Angleterre seule s'abstint de suivre l'exemple commun. Elle craignit évidemment que l'humiliation infligée à la Porte profitât à l'accroissement d'une influence qu'elle redoutait. On sait que tous les politiques et surtout les conservateurs anglais (alors au pouvoir) voient toujours l'ombre menaçante

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<le la Russie projetée sur Constantinople. Bref, le cabinet Disraeli trouva la note trop pressante et refusa de s'associer aux menaces de la conclusion. Une pression menaçante était justement ce qui faisait le mérite du nrnuh randum aux yeux de ses auteurs : dès que runanimité n existait plus, il était clair que reflet tout entier était compromis.

Grave embarras pour les signataires, et pour a France, il faut en convenir, plus que pour aucun autre. Tout changeait d'aspect, en effet, du moment où le même fait qui avait dû opérer le concert ne faisait que constater la division. La Porte, que l'union de ses protecteurs aurait peut-être intimidée, allait triompher de leurs dissentiments et serait encouragée dans une résistance qui lui était déjà a peu près imposée par le fanatisme de ses fidèles. Pour la contraindre, faudrait-il user

des moyens de coercition ? L'Angleterre, g»^ les déconseillait, en verrait-elle l'emploi avec indifférence? N'essayerait-elle pas d'y ^^^^^ obstacle ? C'était donc la guerre dont, en ce cas, pour avoir cherché la paix avant tout, on courrait risque d'évoquer le {antômel ^^

supposant même que le danger ne fût pas si grave ni immédiat, c'était, dès à présent, l'Europe divisée en deux camps : et dans lequel alors allait se trouver la France? Sa place était-elle bien marquée dans celui que semblait présider l'Allemagne? Était-ce pour s'y ranger qu'elle avait dû sortir de la neutralité morale, garantie à peu près nécessaire de la neutralité matérielle? La situation devenait ainsi assez pénible pour M. de Gontaut, forcé de quitter l'attitude impartiale et conciliante qui lui avait été commandée. A la vérité, le désagrément était plus grand encore (ce qui ne le consolait pas) pour l'envoyé d'Angleterre, à peu près désavoué par ses chefs et auteur involontaire de la déception de ses collègues. Ce fut l'imprévu qui tira tout le monde de peine; il manque rarement, dans les affaires humaines, mais il ne joue nulle part un plus grand rôle qu'en Orient. C'était le 30 mai que le mémorandum arrêté à Berlin aurait dû être communiqué à Constanlinople, avec une signature incomplète et un effet escompté d'avance. Mais, ce jour-là, le sultan Abdul-Azis, qui devait le recevoir de la main des ambassa-

deurs, était descendu du trône et, quatre jours aprùs, il avait cessé de vivre. Une révolution de palais Tavait renversé, faisant asseoir à sa place un de ses neveux, sous le nom de Mourad V.

Un nouveau souverain est toujours prodigue de belles promesses. Mourad, à peine intronisé, ne manqua pas d'annoncer, par un décret solennel, qu'il allait réaliser spontanément, dans l'administration générale de son empire, tous les progrès qu'on se proposait d'exiger de lui: et, bien que ni sa personne, peu connue, ni son entourage, presque tout entier composé de sectaires fanatiques, n'inspirassent aucune confiance dans l'accomplissement de ce programme retentissant, le moins qu'on dût lui accorder, c'était le répit nécessaire pour qu'on pût se convaincre qu'il n'essayerait pas de le mettre à exécution. La remise du mémorandum dut donc être, non sans regret de la part de ses rédacteurs, renvoyée à une époque indéterminée, et le délai, pour laisser le temps d'une épreuve loyale, ne pouvait guère être moindre que de quelques mois. Mais il y a des moments où tes mois sont des années et où c'est par

jours, presque par heures, qu'il faut cotnpter les changements qui s'opèrent à vue dans la face des événements. Ce qui est ajourné alors est, par le fait, abandonné. On ne parla bientôt plus du mémorandum de Berlin, parce que, devenu, sur plus d'un point, insuffisant ou inapplicable, il aurait cessé de répondre à la nécessité des circonstances ou aux sentiments de ceux qui l'avaient inspiré.

Tout étant remis ainsi en question, le ministre français put s'appliquer de nouveau à la tâche ingrate mais loyale qu'il s'était imposée : celle de renouer les fils de l'accord brisé et de retrouver sur un terrain constamment mobile un point où pût être fixé un nouveau centre d'union. C'était sur l'Angleterre avant tout qu'il fallait agir, puisque c'était elle qui s'était écartée de la ligne commune et qu'il fallait la ramener de l'intérêt personnel qui lui avail fait faire bande à part au sentiment d'un intérêt plus général et, par là même, plus élevé. Je doute qu'on y fût parvenu, si la Turquie elle-même n*avait aidé à cette conversion par une terrible et sanglante prédication. Mis en humeur et en liberté par les hésita-

lions de FEurope et par la protection qu'il croyait trouver à Londres, le ministère ottoman, bien loin de songer aux réformes promises, déchaîna sur les provinces révoltées et même sur celles qui, comme la Bulgarie, n^avait encore fait entendre que des murmures, des hordes farouches, venues des plus bas fonds de Tlslam, dont les excès sans nom et l'épouvantable conduite firent reculer d'horreur même l'opinion britannique. L'indignation causée par ces attentats ou, comme on les appela alors, les atrocités bulgariennes, fut exploitée par l'éloquence incomparable du chef de l'opinion libérale, M. Gladstone, de manière à rendre impossible au cabinet conservateur d'en prendre les auteurs présumés sous sa protection. Je conviens, me disait à moi-même un des ministres anglais de passage à Paris, que nous avons dans les Turcs des clients qui ne nous font pas honneur, et que nous ne pourrons pas longtemps défendre : et il n'était pas éloigné de conclure que, pour les sauver d'une ruine complète. Je mieux eût été peutêtre de concourir à des mesures d'une sévérité méritée, dont (une fois le principe admis) des

mains amies auraient pu se réserver de diriger et de tempérer l'application.

Mais tandis que de ce côté des indices de tendance au rapprochement étaient visibles, l'écart, au contraire, dans un sens opposé n'allait-il pas se prononcer d'une manière peutêtre irréparable? Le spectacle odieux donné par les agents turcs causait en Angleterre un dégoût qui l'inclinait à la conciliation. Le même sentiment n'allait-il pas faire naître en Russie une généreuse et bouillante impatience qu'on ne pourrait pas contenir? Là, à tout moment, un éclat était à craindre. A chaque nouveau méfait de la Turquie, c'était un cri général dans tout Tempire orthodoxe, entendu et répété dans les conseils du tsar. On le poussa^it à voler lui tout seul et sans compter sur des alliés qui se faisaient trop attendre, à la défense de la religion, de la justice et de l'humanité. L'armée russe, déjà massée sur la frontière ottomane, brûlait de la franchir.

Ce fut à M. de Gontaut que M. Decazes eut recours pour prévenir une extrémité qui aurait pu, de nouveau, tout compromettre. Le tsar et son chancelier passaient encore cette année.

aux eaux dTms, la saison d'été. M. de Gontaut pouvait les y rencontrer sans sortir de chez lui et sans avoir Tair de les rechercher. On sait combien le séjour d'une station thermale se prête, pour ceux qui y passent quelques semaines de vie commune à des communications fréquentes et familières. Ce sont ces réunions journalières que M. de Gontaut devait mettre à profit pour prêcher la patience. La tâche ne fut pas aisée. Les premières relations de M. de Gontaut avec les augustes visiteurs durent au souvenir de l'année précédente un caractère d'effusion amicale. Mais lorsque, venant à la grande affaire du jour, il hasarda quelques conseils de calme et de modération, — lorsque surtout il crut pouvoir soumettre, au nom de M. Decazes, quelques propositions nouvelles, dont la formule un peu plus modérée que celles du mémorandum pût faciliter le retour d'une entente possible avec le cabinet de Londres, — l'entretien changea de face, et l'extrême aménité fît place à des marques visibles de déplaisir. On s'étonnait de trouver chez la France une froideur pour les intérêts de la Russie, dont, après le service rendu, on

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ne se cachait pas d'éprouver quelque surprise et un peu de désappointement. On se serait attendu à plus de mémoire. On ne se fit pas non plus faute de rappeler que la signature de la France, apportée par M. de Gontaut luimême, figurait encore au bas de ce mémorandum qui n'avait pas été retiré mais suspendu seulement par une confiance singulièrement trompée dans les projets de réformation de la Turquie. Dès lors ils étaient engagés, lui et aussi bien que son ministre, dans les voies d'une politique active dont le mode, mais non le principe, pouvait être changé, et dont ils n'étaient plus libres de se départir.

Il y eut à ce sujet des discussions un peu vives, révélant, chez le prince, des blessures d'amour-propre qu'un défaut de tact chez l'ambassadeur ou une parole imprudente aurait pu aisément envenimer. M. de Gontaut fut assez heureux pour les calmer en ne sortant jamais d'une modération qui n'était pas dépourvue d'art. Son principal argument fut toujours de rappeler que plus on laisserait la Porte dans l'isolement, plus on lui enlèverait l'espérance de trouver des appuis, plus facile-

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ment on viendrait à bout de ses résistances soit morales, soit même matérielles. Mais ce qui Taida surtout à ne pas laisser les dissen* timents s'aigrir, ce fut la confiance inspirée par sa parole, la certitude qu'aucune arrièrepensée n'était cachée derrière les intentions qu'il exprimait, et qu'il n'aurait accepté ni de servir ni de seconder sous-main d'autres vues que celles dont il s'était fait l'interprète.

Grâce à cette assurance, on atteignit paisiblement la fin de cette saison orageuse. On arriva ainsi jusqu'au moment où l'attente n'étant plus possible pour personne en Orient, ce fut l'Angleterre elle-même qui sentit la nécessité de sortir de la situation équivoque où elle s'était placée, et prit l'initiative de proposer la réunion d'une conférence àConstantinople entre les représentants des puissances. C'était revenir, bien qu'un peu tard, à ce terrain d'entente que la France n'avait jamais déserté et sur lequel elle n'avait cessé d'appeler et d'attendre tout le monde. On ne diminue pas le mérite de M. Decazes, en affirmant que rien peut-être ne l'aida plus efficacement à

atteindre le but qu'il poursuivait avec tant de constance, que les conversations intimes tenues par M. de Gontaut pendant ces dernières semaines avec les deux empereurs.

Je dis les deux empereurs, car l'empereur d'Allemagne était venu, lui aussi, souvent à Ems et s'était trouvé en tiers dans ces conférences. Il en rapportait, et il le disait très haut, une satisfaction complète à la fois de la politique de la France et de l'attitude de son représentan t.

« Nous sommes unis avec la France, disait-il à plusieurs reprises, et j'espère que nous le resterons dans une tâche de conciliation et de paix . »

Quant à M. de Gontaut, il ne tarissait pas en éloges sur son compte : « C'est le meilleur ambassadeur que nous puissions avoir, et je crois, en vérité, ajoutait-il, en riant, que si on me le retirait, je serais capable d'en faire un casiLs bdli. »

Et comme on lui faisait remarquer que M. de Bismarck ne partageait pas ce senti* ment : « Je le sais, dit l'empereur, c'est incroyable.

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Je lui ai dit souvent que nous n'aurons jamais rien de meilleur et je lui ai dit aussi qu'il ne voyait pas les ambassadeurs assez souvent et que c'est pour cela qu'il ne les jugeait pas bien. Mais il dit que ce n'est pas la peine de les voir, parce qu'ils parlent toujours mal de nous. Ils font leur métier: un ambassadeur n'est pas là pour dire toujours du bien du pays où il est en fonction. »

Il ne manque jamais dans une cour d'auditeurs officieux ou malins pour rapporter aux gens en puissance les propos qui peuvent les inquiéter ou leur déplaire. M. de Bismarck n'ignorait donc rien des témoignages de satisfaction donnés par l'empereur à M. deGontaut, et son irritation en était accrue, sans pourtant (telle était sa confiance dans la force de sa situation) qu'il se crût obligé d'en tempérer l'expression. Les conversations d'Ems surtout ne pouvaient manquer de lui causer un déplaisir qu'il ne cachait pas. Les journaux ne se firent pas faute non plus de voir dans cette intimité de M. de Gontaut avec les personnes royales une preuve nouvelle de sa tendance à étendre son influence en dehors de ses attri-

butions régulières. On prétendit même un instant que la ville d'Ems étant éloignée du centre des relations diplomatiques, on pourrait lui contester le droit de gérer de là son ambassade*.

11 faut ajouter, pour avoir une idée complète de la complexité de la situation que ce n'était pas seulement de l'action personnelle de M. de Gontaut que M. de Bismarck prenait ombrage ; il était tout aussi mécontent de la ligne de conciliation et de paix prèchée par le gouvernement français, dont M. de Gontaut était Torgane, et à laquelle (n'osant pas directement la combattre) il n'avait au fond de l'âme aucun dessein de s'associer.

Rien, on peut se le rappeler, ne parut, dans le temps, plus obscur et plus énigmatique que

1. Cette prétention dont l'ambassadeur à Paris eut réellement rintention d'entretenir M. Decazes était d'autant plus déplacée que toutes les fois que M. de Gontaut s'éloignait de Berlin, il laissait à sa place des secrétaires en qui il avait pleine confiance. Ce fut le cas, pendant la première partie de sa mission, de M. le marquis de Sayve, et dans les derniers temps de M. Victor Tiby. L'un et l'autre étaient d'excellents agents qui tenaient M. de Gontaut au courant des moindres incidents, traitaient à sa place les affaires courantes avec une rare intelligence et dont il exprime à plusieurs reprises, dans sa correspondance, toute sa satisfaction.

Tattitude de M. de Bismarck dans cette première phase de la question orientale, et les explications qu*OD essaya de tirer de lui à la tribune du Reichstag ne contribuèrent nullement à Téclaircir. Ce qu'on peut affirmer aujourd*hui avec certitude, surtout à la lumière des événements qui ont suivi, c'est qu'il avait vu la crise éclater sans regret, c'est qu'il en suivit le développement avec moins de regret encore, et que ce fut lui qui, en définitive, à la dernière heure, fit échouer toutes les tentatives dont aurait pu sortir une solution pacifique. Ce fut le travail souterrain qu'il suivit avec constance, et s'il ne s'y livra pas plus ouvertement, ce n'était pas seulement pour éviter les censures de l'opinion, dont il bravait facilement la sévérité, c'est surtout qu'en laissant trop voir son double jeu, il aurait craint de mettre en éveil la droiture et le bon sens naturel de son souverain. Cette diversité de tendances entre le monarque et son ministre explique ce qu'il y eut, pendant toute la durée des négociations, de louche, d'obscur et d'énigmatique dans la politique faite en leur nom, qui se ressentait de ce défaut d'accord.

Guillaume, attaché aux souvenirs d'une vieille alliance de famille, reconnaissant envers son neveu du secours qui lui avait été prêté en 4870, se montrait assurément très favorable aux vœux formés par la Russie, et souhaitait que le débat une fois engagé se terminât au profit de l'extention de l'influence de la Russie en Orient. Mais il aurait voulu sincèrement faire en sorte que cette satisfaction fût obtenue sans recourir à des extrémités belliqueuses dont il redoutait toujours pour TEurope et pour son propre voisinage l'influence contagieuse. Ce dont il savait gré à M. de Gontaut, 'c'était de servir à la fois son double désir en travaillant à concilier le maintien de la paix avec les ménagements dus à la Russie.

« J'ai trop vu et trop fait de guerre en ma vie, disait-il souvent; à mon âge, on veut mourir en paix. »

Mais M. de Bismarck n'était point accessible à de tels scrupules. Loin de là, une seule chose au contraire le préoccupait, c'était de donner à la Russie assez d'occupation en Orient pour lui faire perdre le goût de renouveler, dans les aff'aires de l'Europe occidentale, l'ingérence

qu*elle venait d'exercer contre lui d'une manière impérieuse et dont il lai gardait rancune. Une goerre sur leBosphore, — qu'elle fût heureuse ou malheureuse, qu'il en sorltt ou non quelque embarras avec l'Angleterre, — c'était la Russie écartée pour longtemps du chemin de l'Allemagne; c'était réalisé en fait, de gré ou de force, ce partage entre l'Orient abandonné aux tsars et l'Occident aux llohenzollern, dont la proposition avait été refusée quand M. de Radowitz l'avait portée à Saint-Pétersbourg, mais qu'il faudrait bien subir quand toutes les • forces moscovites auraient leur emploi sur la mer Noire. Ainsi, le conflit, redouté par l'empereur, était au contraire tout à fait à la convenance du chancelier et toutes les fois qu'un rapprochement s'opérant entre les esprits, les chances de lutte paraissaient s'éloigner , il trouvait sous main quelque moyen pour les faire renaître et pour mêler de nouveau les cartes, ce qui n'était jamais difficile dans un jeu par lui-même si compliqué.

C'est ce qui allait se passer, et, en particulier, dans la conférence ouverte à Constantinople, sur la demande de l'Angleterre, et que

la Russie, non sans peine, avait fini par accepter. Il y eut un moment où les intentions conciliantes paraissaient près de prévaloir. La sagesse du plénipotentiaire anglais, le marquis de Salisbury, secondait les vues de nos plénipotentiaires, MM. de Bourgoing et de Chaudordy; l'Autriche n'était pas éloignée de s'y rallier, ni le ministre russe, le fougueux Ignatieff, de s'y résigner. Ce fut le moment que l'envoyé prussien (l'homme, dans la vie commune, le plus doux et le plus inofifensif), qui était resté jusque-là silencieux, choisit pour éclater brusquement, traitant toutes les tentatives pacifiques avec un dédain presque insultant, et déclarant qu'il n'était pas digne de grands gouvernements de se contenter, dans de si graves questions, d'impuissants compromis. L'effet fut subit et décisif. C'était M. de Bismarck lui-môme dont on entendait la voix retentissante donnant un signal de combat.

Quelques démentis essayés timidement de Berlin ne réussirent pas à la couvrir. A partir de ce moment, tout espoir d'accord fût perdu. Ardeurs russes et fanatisme turc également surexcités ne voulurent plus rien entendre, et

rappel aux armes fut inévitable. On ne cache pas sa joie ici, disait à M. de Gontaut un de ses collègues, mieux en mesure qu'aucun autre de pénétrer le fond des sentiments de M. de Bismarck.

La guerre éclata, en effet, entre la Turquie et la Russie, dans le printemps de 1877, et M. de Gontaut, qui s'était consciencieusement appliqué à la prévenir, n'en devait pas voir la fin. Avant que la fortune, quelque temps incertaine, se fût prononcée entre les combattants, il avait cessé de représenter la France à Berlin. Il avait dû se démettre de ses fonctions par suite d'une crise intérieure dont les effets n'auraient pas dû l'atteindre, puisque aucune question touchant à la politique étrangère n'y était engagée. On l'y mêla cependant et dans des conditions qui donnèrent à la retraite de M. de Gontaut un caractère de noblesse patriotique, naturel et digne complément d'une carrière si bien remplie.

300 MISSION DE U. DE GORTÂUT-BIRON A BERLIK.

Je sortirais absolument du sujet de ce récit, si j'entrais dans le moindre détail sur les motifs qui portèrent le maréchal de Mac-Mahon à nommer, le 16 mai 1S77, un cabinet dont la composition ne pouvait être agréée par la majorité de la Chambre des députés et rendait ainsi la dissolution de cette Assemblée inévitable. Je m'abstiendrai donc de donner aucune explication à cet égard, ce qui, d'ailleurs, à mon sens, serait prématuré. L'acte du 16 mai 1877 ne sera justement apprécié que quand un plus grand nombre d'épreuves successives aura achevé de démontrer dans quelle situation fausse, pleine de contradiction et d'angoisse, la loi constitutionnelle de 1875 paraît s'être fait un jeu de placer le chef qu'elle donne à la république. Quand quelques présidents de plus auront trouvé impossible de se maintenir jusqu'au bout dans l'exercice de leur dignité (et remarquez que sur six que nous avons déjà connus, il y en a quatre qui n'ont pu remplir leur mandat tout entier), on comprendra peut-être qu'un chef d'État ne peut être à la fois, sans ressentir un profond trouble moral, électif et irresponsable, c'est-à-dire se

trouver porté au pouvoir comme le représentant d'une grande cause politique pour se voir le lendemain interdit de la servir, au besoin même commandé de la déserter et de la trahir. L'éclat passager dont on l'environne fait un trop pénible contraste avec la nullité à laquelle on le condamne et l'impossibilité où on le met de venir en aide à aucun des intérêts qui lui sont chers et doivent même lui être sacrés, puisqu'il a été nommé pour les servir. Le rôle purement décoratif qu'on lui laisse, les hommages qu'il peut recueillir et qu'une multitude avide de spectacles adresse non à sa personne mais aux souvenirs et comme aux reliques de la royauté dont il ne représente qu'une pâle image, ce sont là de puériles consolations qui ne peuvent contenter longtemps un homme de cœur ni même un homme de goût. Une démission même brusquement donnée, comme celle dont nous avons été récemment témoins, trouve dans ces conditions douloureuses du pouvoir présidentiel une explication assez naturelle.

Avant de recourir à ce parti extrême (auquel on sait qu'il finit par être réduit), le maréchal de Mac-Mahon crut avoir un moyen d'échapper

à la pénible nécessité qui lui était imposée, lui nommé par les conservateurs , de laisser le pouvoir à leurs adversaires. La souffrance d*être obligé à contresigner de son nom, dont une renommée de loyauté faisait le principal éclat, un programme contraire à ses convictions connues et aux promesses de son avènement, lui paraissait à la longue intolérable. Il avait, avec le concours du Sénat, le droit de faire appel au pays et de lui demander d'y mettre un terme.

C'était sa prérogative constitutionnelle, et j'avoue que je n'ai jamais pu comprendre quel reproche il pouvait encourir pour en avoir fait usage.

Mais à la suite de cet acte parfaitement régulier, des élections générales devaient avoir lieu dans un délai très court. La lutte ne pouvait manquer d'être très vive de la part d'un parti qui se voyait menacé de perdre un pouvoir dont il n'avait eu qu'une très courte jouissance. Plusieurs terrains d'opposition pouvaient être adoptés par ceux qui désiraient maintenir la politique intérieure dans la ligne suivie par la majorité dissoute : ils préférèrent en chercher un dans la politique étrangère. Celui qu'ils* choisirent n'eut pas, il faut en convenir,

le mérite de l'originalité et n'exigea pas beaucoup de frais d'invention. Car ce fut tout simplement, comme aux jours où la monarchie était en cause, la résurrection du cléricalisme et du danger que pouvait faire courir à la paix du monde le retour agressif des prétentions pontificales appuyées en France par une majorité conservatrice. Le grief était vieilli et un courant de faits nouveaux avait dissipé la crédulité qui, un instant,, avait pu le faire accueillir. Après quatre ans écoulés, la politique étrangère du parti conservateur dont M. Decazes n'avait pas cessé d'être le représentant n'avait jeté nulle part des semences de troubles. Ce n'était pas la main des conservateurs ni même des cléricaux qu'on avait pu surprendre dans les agitations qui aboutissaient à l'heure même à un redoutable conflit. A tous, au contraire, et sur tous les tons, c'étaient la paix et l'accord qui avaient été prêches. Jamais plus de garanties n'avaient été données et même plus de sacrifices faits à ce grand intérêt de la paix commune.

Aussi l'événement du 16 mai avait-il pu causer à l'étranger quelque surprise, mais nulle

30i MISSION DE M. DE 60NTAUT-BIR0N A BERLIN.

inquiétude. M. Decazes put en apporter dans le débat qui précéda la dissolution de la Chambre la preuve attestée par les ministres étrangers eux-mêmes dans des termes d'une pleine et même bienveillante sécurité. Peine inutile : les dangers prétendus du cléricalisme assuraient à ceux qui évoquaient cet épouvantail un avantage ou pour mieux dire un auxiliaire dont à aucun prix ils n'auraient voulu se priver. Les coups portés d'une main à la religion et à l'Église leur permettaient de tendre l'autre à M. de Bismarck avec une confiance justifiée dans l'empressement qu'il mettrait à la saisir. Cette fois, en effet, l'union que, dans les épreuves précédentes, on n'avait encore laissé voir qu'avec précaution, fut annoncée sans déguisement et même affichée avec éclat. Jusquelà, quand on avait essayé de faire intervenir dans nos débats intérieurs la crainte ou la sympathie de l'étranger, c'était de l'Italie seulement dont on parlait; c'était l'Italie dont on nous accusait de provoquer l'hostilité et dont, en raison d'une origine et des souvenirs communs on affectait de partager les inquiétudes. L'Allemagne n'apparaissait que dans Tarrière-plan,

laiSSION DE M. DE GONTAUT-fiIRON A BERLIN. 305

comme la protectrice de Tunité italienne menacée, et ses bataillons armés ne se dessinaient que dans le fond du tableau, pour inspirer une terreur muette. Mais, dans le cas présent, le besoin d'agir vite et de frapper fort ne permettait plus de tels ménagements. Aussi le grand ressort de la polémique électorale, ce fut, on s'en souvient, l'annonce partout répandue qu'en vertu d'un traité déjà signé entre Rome et Berlin, une intervention armée, où l'Allemagne aurait joué le principal rôle, était toute prête à châtier la France, si les noms sortis de Turne électorale étaient de nature à faire attendre une majorité cléricale. Toute la presse allemande répéta la nouvelle sans la désavouer. Si ce n'était pas précisément un traité, dit V Allemagne du Nord (le journal officieux par excellence, trop avisé et trop bien informé pour articuler directement un mensonge), c'était au moins un accord préparé et qui serait suivi sans délai d'un échange de signatures, dès que la chance qu'on redoutait aurait été réalisée. L'allégation, je n'ai pas besoin de le dire, n'était pas plus fondée sous cette forme adoucie que sous aucune autre.

Pas plus d'accord que de traité : je défierais hardiment qu'on pût trouver dans aucune chancellerie d'Europe la trace, à ce moment, d'aucun pourparler de cette nature. L'accord n'exista qu'entre les publicistes des deux pays échangeant des correspondances dont la date aussi bien que le fond étaient convenus d'avance et combinés, en général, à Paris même. Fautil croire qu'un accord existât aussi entre les comités républicains des départements de l'Est et les fonctionnaires allemands des provinces annexées, douaniers ou forestiers, qui, dans leurs rapports journaliers avec les populations riveraines, patronnèrent ouvertement la liste opposante. Malgré les avis de ce genre qui nous étaient parvenus, j'hésite encore à penser que des Français aient accepté une telle collaboration. Je n'ai été tenté d'y ajouter foi qu'un instant, c'est quand j'entendis le plus célèbre des représentants de cette région, M. Jules Ferry, venir, après le succès obtenu, justifier à la tribune l'appel fait à la menace étrangère et convenir ainsi du profit qu'on en avait tiré. La reconnaissance me parut seule pouvoir expliquer une

déclaration si compromettante, qui excita les murmures mêma des amis de l'orateur. Je me rappelle que je me retournai alors vers la tribune diplomatique où siégeait l'ambassadeur d'Allemagne, qui écoutait avec complaisance, et c'est ce qui me suggéra l'idée de dire, en répondant à M. Ferry, que ce n'était que dans les diètes de Pologne, à la veille du partage, qu'on regardait avant de voter, ce que pensaient les envoyés de Catherine ou de Frédéric. M. Gambetta, qui prit la parole après moi, plus avisé que son collègue, se garda bien de toucher, même de loin, à ce sujet délicat *.

Quoi qu'il en soit, il n'y a pas lieu d'être surpris que, dès que la victoire électorale étant une fois conquise par de tels moyens, un cabinet fût formé, dont le duc Decazes était, cette fois, écarté, la première résolution qui dut être arrêtée dans le conseil du nouveau ministère, ce fut le rappel de M. de Gontaut. On aurait eu mauvaise grâce, après le service rendu, à refuser celte faveur au désir plus d'une fois exprimé par M. de Bismarck.

1. Journal officiel. Séance de la Chambre des députés du 15 novembre 1877.

La décision fut prise sans attendre un jour ; le seul ménagement qu'on y apporta ce fut de ne pas notifier directement à M. de Gontaut sa révocation, mais de lui faire demander sa démission par des intermédiaires qui ne dissimulèrent pas qu'on l'attendait avec impatience. Il l'avait tant de fois offerte à M. Decazes, et en avait raisonné si librement avec lui au point de vue de Tintérêt général, que la réponse réclamée ne pouvait lui causer en ce qui le touchait personnellement ni surprise ni embarras. Il eut cependant quelque tentation de la refuser à ceux qui cachaient si mal le motif de leur empressement. Il lui en coûtait d'avoir Tair de se faire justice lui-même, et de donner raison aux attaques dont la presse allemande, dans Texaltation du triomphe, redoublait, à l'heure même, l'insolence. Mettre le nouveau ministère au défi de le révoquer, c'eût été donner la preuve que sa conscience ne lui reprochait rien et qu'il ne pensait point avoir cessé un jour de bien mériter de la France.

Mais c'eût été donner aussi trop de relief à un acte de condescendance dont tout le monde aurait compris le caractère et il se

devait à lui-même de prendre souci de la dignité de la France même quand on le déchargeait du soin d'y veiller. Sa démission fut portée par un de ses fils au nouveau ministre, qui l'accepta par le télégraphe avec la sèche brièveté propre à ce genre de communication.

Pas un mot de plus : pas un souvenir donné à six années d'un service patriotique accepté dans les circonstances les plus douloureuses et traversé par tant d'épreuves dont n'avait souffert un jour ni l'honneur ni l'intérêt national. A la vérité, aux amis de M. de Gontaut qui demandaient quel tort on avait à lui reprocher :

« Aucun, fut-il répondu sans hésiter: mais M. de Bismarck ne pouvait plus le souffrir, et nous voulons bien vivre avec lui. »

Ce qu'il y eut de vraiment pénible pour un Français dans celte indifférence si voisine de l'ingratitude, c'est qu'à Berlin, sur une terre étrangère et naguère encore ennemie, l'impression fut tout autre. Chez M. de Bismarck, c'était la joie du triomphe exprimée tout haut par les pamphlétaires à son service: partout ailleurs une douleur sincère, témoignée aussi

sans ménagement. A peine la nouvelle de la retraite de M. de Gontaut eût-elle circulé et avant qu'elle eût été officiellement déclarée, l'ambassadeur de France vit arriver l'un après l'autre, comme une sorte de procession, tous ses collègues du corps diplomatique, inconsolables de perdre, avec les conseils de son amitié, un commerce aimable de tous les jours et une maison du meilleur monde toujours ouverte aux relations les plus affectueuses. Le premier qui se présenta fut même Tambassadeur d'Italie, pressé de serrer la main à celui qui était désigné à la même heure par tous les journaux comme l'incarnation du cléricalisme.

Invité par l'impératrice à venir le trouver le soir même dans une réunion d'une familiarité intime, M. de Gontaut voulut rester fidèle jusqu'au bout à la correction rigoureuse de l'étiquette et ne crut pas pouvoir s'y rendre avant d'avoir informé personnellement le ministre des affaires étrangères de ce qu'assurément il savait déjà.

— Monsieur l'ambassadeur, lui dit M. de Bulow avec gravité et en pesant tous ses mots,

VOUS êtes venu ici dans des circonstances très délicates: c'était un grand dévouement de votre part. L'empereur m'a déjà dit et va vous répéter officiellement le gré qu'il vous sait de vos efforts constants pour entretenir les bonnes relations avec l'Allemagne.

Le prudent ministre avait évidemment présents à la pensée le sentiment de l'empereur et celui du chancelier qui ne se ressemblaient en rien, et ne voulait ni rien omettre de ce qui lui était commandé par Fun ni rien ajouter qui pût déplaire à l'autre.

A la soirée de l'empereur, la réception fut plus aisée et plus chaleureuse. L'empereur arriva dès qu'il sut la présence de M. de Gontaut :

— Quelle nouvelle j'ai apprise, lui dit-il, vous nous quittez ? C'est une grande affliction pour moi. C'est à vous que nous devons les bonnes relations avec la France ; oui, ajoutat-il en prenant les mains de M. de Gontaut dans les siennes, c'est bien à vous.

Et les yeux du vieillard se mouillèrent de larmes.

— J'ai demandé à M. de Hohenlohe i)ourquoi

312 VISSI05 DE M. DE GONTÂDT-BIRON A BERLIN.

VOUS devez partir. On m'a répondu que le ministère l'exigeait du maréchal.

Puis il s'arrêta, ne voulant rien dire ou ne sachant rien du motif de l'exigence.

L'impératrice fut plus affectueuse encore :

— Je me rappelle, dit-elle, faisant une allusion délicate à une conversation passée, que vous m'avez dit qu'à votre entrée en Allemagne votre première visite fut pour la cathédrale de Cologne, et je sais la prière que vous y fîtes.

On ne pouvait lui dire plus finement qu'il devait se croire exaucé.

]]n souvenir du même genre se présenta, avec une force plus poignante encore, à l'esprit de M. de Gontaut lui-même, lorsqu'il dut, peu de jours après, comme six années auparavant, monter en grande tenue l'escalier du palais, pour remettre dans une audience solennelle ses lettres de rappel. « J'avais demandé alors à Dieu, dit-il (dans une note écrite le même jour), de me seconder dans la tâche pleine d'angoisses que j'avais à remplir. J'ai pu le remercier de m'avoir aidé à m'en acquitter. »

Il avait raison de penser qu'en repassant dans sa mémoire l'emploi de ces laborieuses

années, il n'y trouverait rien dont il fût en peine de rendre compte à sa conscience et à sa patrie. Sa mission avait été partagée en deux périodes d'inégale durée, mais d'égale importance. Dans la première et la plus courte, il avait répondu à la confiance de M. Thiers, en lui prêtant le plus utile appui pour l'œuvre nécessaire, avant toute autre, d'acquitter l'énorme tribut dû à l'étranger et de délivrer le sol de sa présence. M. Thiers s'étant retiré, une autre tâche restait encore, presque aussi épineuse, plus ingrate peut-être et dont la charge pesait surtout sur l'ambassadeur de France à Berlin ; car la délivrance matérielle (ce récit l'a suffisamment démontré) était loin d'être le complet afifranchissement. Tant que nous n'avions ni reformé les rangs de notre armée, ni réparé les brèches de notre ligne de défense, tant que notre frontière était dénuée de remparts et de soldats, la liberté, à peine reconquise restait toujours à la merci d'un hasard ou d'un caprice. Cette faiblesse n'était un secret pour personne, et moins que pour tout autre pour nos ennemis d'hier : la tentation était grande chez eux de la mettre à profit

pour reprendre le chemin qu'ils connaissaient, tant qu'il était encore ouvert, et par des coups, cette fois portés tout à fait à fond, de consommer une ruine qu'ils se repentaient d'avoir laissée imparfaite.

C'était là (on ne s'en cachait guère devant M. de Gontaut lui-même) le dessein avoué de tout un fougueux état-major qui entourait le vieil empereur. Si M. de Bismarck paraissait moins pressé de s'y associer, ce n'est pas qu'il ne regrettât aussi, au fond de l'âme, de nous avoir laissé un souffle de vie, mais c'est qu'il se croyait en mesure de nous maintenir, par la voie de l'intimidation, dans un état d'infériorité et d'isolement qui ne nous permît plus de reprendre rang parmi les nations indépendantes. Mais qu'un prétexte vint à se présenter pour nous frapper de nouveau, et surtout que la moindre imprudence de notre part parût le fournir, avec quelle avidité il l'aurait saisi! Et, de fait, on ne peut guère expliquer que par le désir de le faire naître le retour incessant de ses provocations sans motif et de ses inquiétudes affectées.

Ce fut le mérite de M. de Gontaut de se

BlISSION DE M. DE 60NTAUT-BIR0N A BERLIN. 315

maintenir sur ce terrain glissant et découvert, dans une attitude à la fois ferme et calme, tout le temps nécessaire pour laisser à celle que M. Thiers avait si justement appelée la noble blessée le temps de fermer ses plaies.

Aussi, rappelé en France, il avait en y rentrant la satisfaction de se dire que les jours d'épreuves étaient finis, et qu'il avait aidé son pays à traverser les plus difficiles. A partir de cette crise de 1875, dont il avait déjoué le piège, c'en a été fait de la prétention jusque-là ouvertement émise de nous tenir en lisière, en exerçant une surveillance jalouse sur les progrès de notre état militaire, et en nous marchandant ainsi les conditions de l'existence. Ces menaces, dont M. Thiers lui-même avait dû s'émouvoir, ont fait silence: et de son organisation comme de son développement, l'armée française n'a plus eu de compte à rendre qu'à la France.

Et puis la force matérielle n'est pas tout :

une nation vaincue a aussi besoin de rétablir, aux yeux de ceux qui l'ont vue fléchir, le prestige de son autorité morale ébranléû. Rien n'est plus propre à la lui faire recouvrer

que la dignité du caractère chez ceux qui la représentent. A ce titre, rien ne manquait à M. de Gontaut, ni la noblesse des sentiments, ni la grave tenue de la vie, et c'était aussi un avantage dont M. Thiers avait justement tenu compte en lui faisant appel, que d'avoir pu mettre au service d'un gouvernement dont le principe lui était étranger un patrimoine d'honneur héréditaire qui rappelait les traditions de meilleurs jours. Ce ne sera donc que justice d'inscrire le nom d'Éliede Gontaut-Biron dans les annales de notre délivrance à côté de celui de l'homme d'État qui l'avait choisi et du ministre éclairé dont il fut l'auxiliaire et l'ami.

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