Antécédents du procès d'Arnim, p
sages paroles fit comprendre à M. de Bismarck qu'il ne serait ni compris ni suivi s'il se montrait plus difficile. De bonne ou de mauvaise grâce, content ou non, il déclara se contenter. Mais l'incident terminé laissa une impression qui ne lui fut pas favorable. C'est le propre des situations instables, comme celle où la société européenne était condamnée après tant de commotions successives, et doit probablement rester longtemps encore, que Topinion publique s'y retourne aisément, jetant toujours des regards inquiets, tantôt sur un point, tantôt sur l'autre de l'horizon, suivant qu'elle craint d'en voir partir un signal d'alarme. C'est ce que M. de Bismarck n'avait pas suffisamment prévu. Aucun des desseins imaginaires qu'il avait prêtés à la France catholique et monarchique ne s'étaient réalisés, mais de plus sérieux périls avaient failli naître de l'hostilité acharnée qu'il poursuivait contre la religion pratiquée par plus de la moitié de l'Europe et par un tiers au moins de ses compatriotes. C'était à qui dorénavant allait se tenir en garde pour ne pas se trouver compromis dans les embarras qu'il se créait à lui-
même. « Je ne le suivrai pas dans cette , voie », dit l'empereur d'Autriche à notre ambassadeur. « Il a voulu nous entraîner, disait le prince Gortchakoff au général Leflô, dans sa malheureuse campagne religieuse, mais nous lui avons formellement déclaré que nous lie le suivrions pas et nous n'en resterons pas moins bons amis. » Ce fut aussi le sens d'une lettre personnelle de la reine Victoria à l'empereur, dont l'existence, sinon le contenu, fut connue, le secret n'ayant pas été gardé par son ambassade. « Que veut donc cet homme? disait à M. de Gontaut un de ses collègues du corps diplomatique qui, jusque-là en relation intime avec M. de Bismarck, s'était toujours montré peu favorable à la France. Il faudra quelque jour que toutes les puissances s'entendent pourmettre un terme à ses empiétements sur la liberté d'autrui. » Il fut utile d'avoir constaté ce sentiment avant d'avoir à y faire appel dans la crise beaucoup plus grave qui ne devait pas tarder à éclater. Il n'y eut donc pas lieu de regretter la mauvaise querelle qu'on nous avait cherchée.
Dans un de ces accès d'emportement vrai au simulé auquel M. de Bismarck s'était livré pour motiver l'insistance hautaine de ses récla* mations, une phrase assez significative, on l'a vu, lui était échappée. « Si la France ne se défait pas, avait-il dit, de la politique pontificale, je n'attendrai pas, pour lui faire la guerre, qu'elle soit prête, et je sais qu'elle le sera dans deux ans. »
On voit par là avec quelle attention curieuse et quelle précision de renseignements on se tenait au courant, à Berlin, des progrès du relèvement de notre armée. Car de tous les observateurs méfiants qui exerçaient sur nous cette surveillance, M. de Bismarck était loin
d'être celui qui se montrait le plus préoccupé de l'usage que nous ferions de notre force, quand nous l'aurions recouvrée. C'était dan»
les cercles militaires surtout que la sollicitude était constante. Là, le refrain habituel des conversations courantes c'était que, comme nous devions être certainement résolus à chercher la revanche de nos défaites dès que nous nous croirions en mesure d'y prétendre, il y avait pour l'Allemagne autant de duperie que d'imprudence à attendre au lieu de devancer le moment de notre convenance. Envisagées à ce point de vue, toutes les nouvelles données par nos journaux sur nos efforts pour compléter nos défenses, perfectionner notre armement, initier nos jeunes officiers à toutes les innovations de la tactique moderne, devenaient l'objet de commentaires passionnés qui, sous forme d'avertissements ou de menaces, arrivaient aux oreilles de M. de Gontaut. « Ne pourrions-nous pas, écrivait-il, parler un peu moins d'expériences d'armes, de canons, de corps d'armée, en un mot de tous les éléments de notre réorganisation militaire? En moins parler ce ne serait pas, se hâtait-il d'ajouter,
s*en moins préoccuper. » Le conseil était assurément plein de sagesse, mais outre qu^il était difficile de le faire suivre à la presse, qu'on ne fait pas taire à volonté, il était un lieu et un moment où le silence n'aurait pas été possible : ce fut à la tribune de l'Assemblée, quand on dut mettre en délibération, après la loi du recrutement, une autre loi du même caractère et qui n'était pas de moindre importance : celle qui réglait la constitution des cadres de l'armée active : car, après avoir déterminé quels seraient le nombre et la nature des soldats appelés sous les drapeaux, encore fallait-il décider par qui et comment ils seraient commandés.
On a vu quelle place la première de ces deux lois capitales, celle du recrutement, avait tenue dans la négociation suivie pour la libération du territoire: un point, en particulier, avait failli tout faire échouer, c'était le dessein de l'Assemblée d'imposer à tous les Français le service obligatoire et personnel. Si elle eût persisté dans cette exigence dont toute l'autorité de M. Thiers avait à peine suffi à la faire départir, la délivrance attendue eût été, on l'a
VU, indéfiniment ajournée. Il y eut pareillement dans la loi nouvelle une disposition en apparence plus inoffensive, et qui passa même, au premier moment, inaperçue dans le débat, mais qui, échauffant toutes les têtes en Allemagne, aurait pu avoir une conséquence plus grave encore et mettre en question la sécurité et Tindépendance que nous venions à peine de recouvrer.
Ce fut l'augmentation du nombre des bataillons que dut contenir chaque régiment d'infanterie. Le gouvernement et la commission avaient fixé ce chiffre à trois, l'Assemblée le porta à quatre. J'assistais à la séance où fut adopté l'amendement improvisé qui rendit l'introduction de ce quatrième bataillon nécessaire, et je suivis même le débat avec une attention toute particulière, parce que la carrière de jeunes officiers avec qui j'étais en relation personnelle pouvait y être intéressée. Je puis donc dire pertinemment quel fut le motif de cette résolution prise un peu à la hâte, que le ministre dut subir après l'avoir combattue. L'accroissement du nombre des chefs de bataillon permettait de dégager l'encombrement que
i86 MISSION DE M. DE GONTAUT-BIRON A BERLIN.
de trop nombreuses promotions faites pendant la guerre avaient amené dans les rangs des grades inférieurs, et donnait par là plus d'aisance et d'élasticité à l'avancement hiérarchique. Ce fut là noire pensée déterminante:
toute autre, et principalement l'intention d'accroître par un détour la force numérique de l'effectif, fut étrangère à la majorité dont je fis partie. La preuve, c'est que quand le ministre, pour rétablir son équilibre financier dérangé, proposa à son tour de réduire le nombre des compagnies qui formeraient le bataillon, et de six, qui était le chiffre primitif, le fit tomber à quatre, ce mode de compensation ne rencontra aucune contradiction, bien que, tout calcul fait, le résultat des deux modifications combinées fût de réduire plutôt que d'accroître la force réelle de Tunité de combat.
Mais il n'importe; bien ou mal comprise, commentée par des interprètes plus ou moins sincères, la mesure à peine connue n'en mit pas moins le feu aux poudres sur toute la ligne et dans tous les rangs de la presse allemande: un cri général s'éleva: l'Assemblée,
dans un élan d'impatience patriotique, venait^ d'un trait de plume, d'accroître, au moins d^ua quart, la puissance numérique de l'armée française par excellence, l'infanterie. Ce surcroît n'était réclamé par aucune nécessité de la défense, puisque ni le maréchal ni ses ministres n'y avaient songé. Il fallait donc y voir la préparation évidente d'une attaque méditée et prochaine. Le quatrième bataillon, dont beaucoup d'entre nous, après l'avoir voté, avaient perdu le souvenir, devint le signal de combat attendu que tout bon Allemand, à moins d'être sourd, devait entendre.
Tel fut le thème développé avec ensemble et une sorte d'émulation par tous les organes de publicité connus par leurs relations officielles, la Gazette nationale, Y Allemagne du Nord, la Gazette de Francfortj la Post de Berlin. Dans ce dernier journal surtout, l'écrivain qui tenait la plume donna un libre essor à sa faculté imaginative. Un article à sensation parut portant en tête cette phrase menaçante : La guerre est-elle en perspective? Et pour justifier ce cri d'alarme, ce n'était pas seulement notre loi militaire qui était mise en suspicion. Afin d'en
aggraver le caractère, on se plaisait à la rattacher, avec une terreur affectée, à une autre mesure d'une plus grande importance que TAssemblée venait de prendre au même moment, et qui ne semblait pourtant pas devoir présenter, même à la perspicacité la plus malveillante, la moindre apparence belliqueuse.
Par une coïncidence, en effet, à laquelle aucun de nous n'avait pris garde, la promulgation de la nouvelle loi des cadres avait suivi de quelques jours celle de la loi dite des pouvoirs publics qui, à la faible majorité de quelques voix, venait de donner à la forme républicaine une constitution régulière (25 février 4875, loi des pouvoirs publics, — loi des cadres, 28 mars). J'ai tâché d'expliquer en son lieu comment s'opéra, entre des monarchistes découragés et des républicains assagis, la transaction dont est sorti l'expédient républicain un peu bâtard sur lequel nous vivons encore aujourd'hui. On pourra longtemps encore commenter, expliquer, accuser ou justifier de diverses manières le rapprochement ainsi intervenu entre des hommes politiques séparés la
veille et qui devaient l'être plus encore le lendemain. Mais ce que nul historien ne pourra assurément y découvrir, ce serait l'ombre d'une pensée et surtout d'une menace dont le voisin le plus ombrageux et l'ami de la paix le plus timoré pût prendre la moindre inquiétude. Ce fut le résultat improvisé d'une évolution tout intérieure à laquelle on peut hardiment affirmer qu'aucune considération et même aucun souvenir de politique étrangère ne fut mêlé.
Telle ne fut pas l'opinion ou du moins la supposition de l'écrivain allemand. A ses yeux, le seul mobile qui eût pu motiver la fusion de deux parlis opposés, c'était le dessein de faire face ensemble à un ennemi commun. Des royalistes n'avaient pu devenir républicains et des républicains adopter des institutions qui avaient avec la monarchie plus d'un trait de ressemblance, que pour se mettre en mesure, par ces sacrifices mutuels, de satisfaire une soif, également vive chez tous, de vengeance et de réparation nationale. L'Assemblée, avant de se séparer, voulait avoir l'honneur de présider elle-même à la revanche, et reprendra
tout le terrain qu'à sa naissance elle avait dû céder à l'Allemagne. C'était pour livrer ce suprême assaut que la république nouvellement constituée faisait asseoir sur les mêmes bancs ministériels, M. Buffet et M. Dufaure, M. Léon Say et M. Decazes.
Le journal ne manquait pas également de faire remarquer que les agents les plus actifs de l'opération qui venait de s'accomplir étaient des hommes politiques connus par leur fidélité au souvenir de la maison d'Orléans. Or on faisait généralement aux princes de cette famille, soldats d'âme et de profession, l'honneur de croire que personne plus qu'eux n'avait souffert de l'abaissement de la France et n'aspirait à la gloire de contribuer à la relever : ce qui leur valait, chacun le savait également, le déplaisir tout particulier de M. de Bismarck. Ainsi tous les indices d'un plan combiné étaient visibles: la loi constitutionnelle avait resserré les rangs des agresseurs et leur préparait des chefs, la loi militaire doublait la puissance de leurs moyens d'attaque. A l'Allemagne avertie de se mettre en garde.
Jusqu'à quel point était-on en droit de supposer que Finspiration de ce roman si complaisamment bâti partait de l'entourage du chancelier? C'est ce qu'on ne saura jamais positivement, tout mauvais cas étant niable et rissue du mouvement ainsi suscité n'ayant pas tourné, en définitive, à l'avantage de ceux qui le provoquèrent. Mais comme le fond de la même fable, sinon tous les détails, était reproduit avec une touchante unanimité, bien qu'avec des nuances diverses, par tous les interprètes habituels de la pensée du maître, il était clair qu'en y ajoutant foi, on était sûr de ne pas déplaire. Aussi personne ne mit en doute que cette campagne de presse n'eût pour origine, au moins indirectement, une impulsion partie de haut. Ce qu'il y avait d'ailleurs d'excessif et d'agité dans le déchaînement de cette polémique ne semblait pas en désaccord avec l'état d'esprit ou plutôt de nerfs que pouvaient constater chez M. de Bismarck ceux qui approchaient de sa personne. Son tempérament toujours irascible était, on le savait, en ce moment particulièrement surexcité. Son humeur ordinairement hargneuse et chagrine
était passée de l'état chronique à l'état aigu, ce qui s'expliquait par une série de mécomptes successifs que sa politique venait de subir. Peu satisfait, en effet, de la réparation à ses yeux insuffisante qu'il avait obtenue chez nous pour les blessures faites par les censures pontificales ou épiscopales, il en avait cherché une plus complète à Bruxelles, d'abord, puis à Rome. Il avait réclamé par des notes hautaines du gouvernement belge des modifications à la loi de la presse, qui permissent de réprimer les attaques auxquelles les catholiques se livraient contre lui. Il avait pressé le gouvernement italien de mettre obstacle à la publication des documents émanés du Vatican, dont il croirait avoir à se plaindre. Nulle part il n'avait trouvé d'accueil. Les ministres du roi Léopold s'étaient noblement refusés à apporter aucune dérogation à la liberté de presse consacrée par leur constitution, et menaçaient de recourir, si on tentait de leur faire violence, à l'appui des puissances garantes de la neutralité belge. Victor-Emmanuel, pour opposer un refus pareil, s'était retranché derrière la loi des garanties, condition de son
établissement à Rome, et qui avait promis d'assurer la liberté des communications adressées à l'Église par son chef. Le désagrément était complet. 11 n'y avait pas, enfin, jusqu'à l'Espagne qui venait de mettre le comble à ces déconvenues. Car là, comme chez nous, la république avait trouvé un instant dans le fondateur du nouvel empire un auxiliaire inattendu. Mais le jeu, cette fois, ne lui avait pas réussi, et l'avènement d'Alphonse XIF venait de s'opérer en dépit de ses efforts et malgré l'appui officiel qu'il avait prêté jusqu'à la dernière heure à la dictature éphémère du général Serrano. Très mécontent de s'être ainsi trouvé en défaut sur tant de pistes différentes, il se laissait aller à des accès d'impatience et avait même des jours de découragement. Il parlait de retraite et de démission, sorte de boutade chagrine très habituelle, comme on sait, aux hommes qui se croient nécessaires et qui, gâtés par la fortune, trouvent qu'elle leur manque d'égards, quand elle ne leur épargne pas toutes les contrariétés. Dans une telle disposition, il était assez naturel qu'il cherchât à faire montre de ce qui lui restait encore de
puissance, en essayant de jeter la terreur là où il se croyait sûr de ne rencontrer aucune résistance. Des paroles menaçantes contre la France lui échappaient alors, qui, entendues et répétées par ses affidés, étaient peut-être prises plus au sérieux qu'il n'y avait compté, mais n'en devenaient pas moins de puissants encouragements pour les aspirations belliqueuses qui l'entouraient.
Et puis, ce n'étaient pas toujours de simples paroles, il y eut aussi des actes officiels : un en particulier très important, qui n'avait pu avoir lieu sans un consentement supérieur et qui, par les commentaires dont il fut suivi, était bien propre à accroître le trouble général. Un décret impérial, que rien n'avait préparé, vint interdire à l'Allemagne l'exportation des chevaux. Le motif publiquement allégué pour cette interruption apportée à un des commerces les plus actifs et les plus fructueux de l'empire, ce fut la nécessité de prévenir les acquisitions trop nombreuses faites par le ministère de la guerre français: des contrats venaient d'être passés, assura-t-on, pour plus •de dix mille chevaux déjà attendus en France.
Cette remonte de cavalerie tout à fait extraordinaire parut compléter l'accroissement aussi peu justifié de nos régiments de ligne. C'était donc une mesure de salut public que d'y mettre ordre, et la presse ne manqua pas d'y applaudir bruyamment.
Propagée ainsi par tous les échos de la presse comme par les cercles militaires, Talarme se répandit rapidement dans toute l'Allemagne et principalement dans les petites cours, qui voyaient arriver avec effroi le jour où leur concours allait être encore une fois requis. Les meilleurs esprits et d'ordinaire les plus sages étaient atteints par cette émotion devenue véritablement contagieuse. Ainsi, le prince impérial traversant Munich parut être dans un état d'extrême agitation. Il est arrivé tout ébouriffé, écrivait notre agent consulaire dans cette capitale. C'était le chargé d'affaires d'Angleterre qui avait dû prendre la défense de la France et assurer au prince que tout était faux dans les desseins qu'on nous prêtait. 11 n'y en eut pas moins, à la suite de cette visite, une réunion de tous les officiers supérieurs au ministère de la guerre, pour aviser à la situation.
M. de Gontaut ^tait en congé pour quelques mois à Paris, quand on y entendit les grondements de l'orage. M. Decazes l'engagea à retourner sans délai à son poste. Le jour qu'il devait partir, il rencontra dans les coulisses de l'Assemblée un personnage important du parti républicain, de ceux que la nouvelle constitution rapprochait du pouvoir.
— Où en sommes-nous avec l'Allemagne?
lui demanda M. Ernest Picard.
— La confiance doit dépasser la crainte, répliqua M. de Gontaut ; il y a pourtant deux choses dont je ne puis répondre : c'est votre sagesse à Paris et ce sont les nerfs de M. de Bismarck.
A peine arrivé, il dut se mettre en devoir de dissiper les ombrages du gouvernement impérial en fournissant des explications naturelles et parfaitement sincères des faits qui y avaient donné lieu. Mais, bien que la démonstration ne fût pas difficile à faire, les mesures incriminées étant en réalité inoffensives, la tâche n'en fut pas moins une des plus délicates que dans le cours de sa mission il ait eu à remplir.
La moindre expérience des faits diplomatiques apprend, en effet, que même dans les rapports ordinaires entre deux États limitrophes, nul dissentiment ne peut être plus grave, et conduire plus aisément au conflit, que celui qui porte sur le but, la nature et le caractère de leurs armements. Quand un différend de ce genre s'élève et s'aigrit, il ne comporte en réalité aucune solution pacifique. Le droit qui appartient à une nation de former et de disposer à son gré ses forces militaires, de les répartir à sa convenance sur les divers points de son territoire est une condition d'indépendance et une prérogative de souveraineté qu'elle ne peut en principe se laisser contester par personne et dont elle doit même trouver mauvais qu'on prétende entraver ou critiquer l'usage. En fait cependant, il peut y avoir telle manière d'exercer ce droit, tel accroissement d'effectif sans aucun rapport avec des besoins de police ou de défense, tel rassemblement de troupes opéré sans motif sur une frontière, qui dénote des intentions suspectes; et le voisin alors, se sentant menacé, a bien quelque droit à son tour, pour se garantir de toute surprise,
de demander qu'on les explique et qu'on les justifie. Le débat qui s'élève en ce cas porte sur un point de fait toujours contestable : c'est affaire de mesure, de proportion et surtout de bonne foi. Si la sincérité manque de part ou d'autre, si Tune des parties refuse Jes éclaircissements qu'on lui demande, ou si l'autre persiste, après les avoir obtenus, dans des inquiétudes sans fondement, deux droits, ou, si l'on veut, deux prétentions se trouvent en présence entre lesquelles aucun accord n'est possible. Combien de guerres depuis deux siècles n'ont pas eu d'autre origine ou d'autre prétexte 1
La question qui attendait M. de Gontaut était donc de celles qu'en tout pays et en tout état de cause il est très dangereux à un ambassadeur d'avoir à traiter. Mais, pour le représentant de la France à Berlin, l'épreuve était d'une gravité particulière. Pouvait-il ne pas se rappeler que le débat allait être tout de suite placé sur le terrain même où, dix ans auparavant, s'était trouvée l'Autriche à la veille de Sadowa 1 N'était-ce pas faute d'avoir pu rendre compte à la satisfaction de M. de Bismarck de rassemblements de troupes, vrais ou faux,
MISSION DE H. DE GONTAUT-BIHOit A DEnLIIf. 199
opérés sur la frontière de Bohême que le cabinet de Vienne s'était vu obligé de répondr(5 du soir au lendemain k un défi que mn armée n'avait pu relever? Il semblait même que cette manière de se croire ou de se dire menacé pour motiver une brusque entrée en campagne fût devenue un procédé héréditaire et traditionnel chez les souverains de la maison de Brandebourg. Car c'était celui-là même dont avait usé le grand Frédéric avant d'engager avec Marie-Thérèse la lutte qui mit pendant sept ans l'Europe en feu; et M. de Bismarck, pour appeler à son tour François- Joseph en champ clos, n'avait eu, dans cette circonstance comme dans bien d'autres, qu'à suivre fidèlement l'exemple du héros qu'il avait pris pour modèle. Dans les deux cas, la demande d'explication sur la nature des armements avait précédé seulement de quelques jours, et comme une simple formalité, l'ouverture des hostilités. Ce double souvenir étail un avertissement assez instructif pour apprendre à M. de Gontaut quel piège pouvait être caché ou plutôt quel abîme ouvert derrière l'interrogatoire qu'il devait subir.
Dans quelle mesure même devait-il l'accepter et de quels termes user pour y répondre? Un écueii était ici à éviter. Au nombre des conditions qu'une nation vaincue peut être contrainte d'endurer dans des jours de détresse et de désespoir, il en était une (la plus humiliante de toutes) dont nous avions dû nous croire menacés: puisque c'était celle qu'après léna Napoléon vainqueur avait eu surtout à cœur de faire subir à la Prusse abattue : et celle-là cependant, par une heureuse omission, nous avait été épargnée. Aucune limitation n'avait été imposée, sous forme de chiffre maximum, à nos forces militaires: aucune prescription n'avait été stipulée sur leur nature, leur répartition et leur emploi : nous restions libres d'être armés comme bon nous semblait. M. de Bismarck avait bien prétendu quelquefois qu'à Versailles M. Thiers lui avait promis que le nouveau gouvernement n'élèverait pas son effectif au-dessus de celui de Napoléon III. Mais si le propos avait été tenu, c'était un langage de conversation dicté par des circonstances passagères qui n'engageait nullement l'avenir et, en tout cas, n'obligeait que celui qui avait parlé.
La lettre du traité à la main, nous n'avions d'autre droit et d'autres devoirs envers l'Allemagne que ceux qui règlent les rapports de bon voisinage entre deux États contigus. Il importait de n'en pas laisser créer d'autre par une pratique qui n'aurait pas tardé à dégénérer en prescription. Des explications trop complaisantes, trop empressées, et surtout trop émues, auraient, en paraissant reconnaître comme légitime une sorte de contrôle sur notre état militaire, ajouté en fait un article et une rigueur de plus au traité de Francfort.
M. de Gontaut se tira de ce défilé avec le tact et la dextérité qui lui étaient propres. Dans un entretien avec le ministre des affaires étrangères, M. de Bulow, il dut présenter les faits déflgurés sous leur véritable jour, mais il le fit sur un ton de naturel, de franchise, je dirais volontiers de bonhomie, qui n'était pas celui d'un inférieur qui a un compte à rendre, moins encore celui d'un accusé qui se justifie. La vérité, d ailleurs, s'établissait d'elle-même: le vote du quatrième bataillon trouvant son explication écrite d'avance dans les incidents de la délibération qui l'avait précédée et l'acqui-
sition des chevaux ayant eu lieu au compte, non du ministère français, mais de négociants habitués à faire ce genre de commerce en Allemagne et dont les transactions n'avaient pas dépassé, cette année plus que d'autre, la moyenne ordinaire. Bref, le ministre qui, même au début de la séance n'avait pas paru très animé, se rendit assez facilement à l'évidence. 11 convint que si efifectivement on avait bien eu quelque inquiétude sur les dispositions prises par la France, c'était sans fondement véritable, et quand M. de Gontaut lui affirma avec une certaine chaleur que pendant leséjoui» qu'il venait de faire en France, il n'avait (très décidément pacifique qu'il était) ni rencontré une personne, ni entendu une parole qui ne fût en accord avec ses sentiments, il n'opposa à ces assertions aucun signe d'incrédulité ni même de doute : la séance se termina par des regrets exprimés en commun sur le tort qu'une presse imprudente, ignorante et souvent intéressée faisait à la paix publique. On put bientôt s'apercevoir que M. de Bulow ne gardait pas son impression de contentement pour lui seul, car peu de jours après, l'empereur
rencontrant M. de Gontaut dans une réunion de fête, se montra plus gracieux que jamais pour lui, et en recevant les hommages de rattaché militaire français, le prince de Polignac, il lui dit, de manière à être entendu:
— On a voulu nous brouiller, mais c'est fini.
Un témoignagne parti de si haut était assurément d'un grand poids. M. de Gontaut ne le jugea pourtant pas suffisant pour lui inspirer pleine confiance. C'était sous l'inspiration de M. de Bulow qu'évidemment l'empereur avait parlé, et le souvenir de ce qui s'était passé à propos des mandements épiscopaux lui avait appris que le chancelier ne se contentait pas toujours aussi facilement que le ministre, et n'hésitait pas à revenir à la charge sur les afiaires mêmes qu'on croyait définitivement réglées; aussi fut-il moins surpris qu'affligé de s'apercevoir , au bout de peu de jours, qu'aucun des symptômes alarmants n'avait disparu.
Le ton de la presse, un instant radouci, n'avait pas tardé à reprendre la même âpreté ; c'était toujours le même empressement à recueillir, à
débiter toutes les nouvelles qui, en dénaturant nos intentions, pouvaient exciter la susceptibilité de l'opinion allemande. Des démentis que M. de Bulow avait promis de faire insérer dans les journaux officiels sur des points dont il avait reconnu la fausseté n'étaient donnés que sous une forme partielle et insuffisante : les propos qui circulaient dans les milieux militaires, sans excepter ceux qui émanaient de r état-major général, gardaient le même caractère d'inquiétude affectée, d'impatience et de provocation. Mais le fait vraiment significatif c'est que c'était surtout parmi ses collègues du corps diplomatique (devant qui on parlait assurément avec plus de liberté qu'en sa présence) que M. de Gonlaut remarquait les préoccupations les plus vives; c'était à qui, des ambassadeurs d'Angleterre, de Russie, et même d'Autriche (quoique celui-là fût toujours le plus réservé) le presserait de recommander à Paris un redoublement de précaution et de prudence. « Ne vous éloignez pas, lui disait l'un d eux, en l'entendant annoncer le dessein de quitter Berlin pour quelques jours, on ne sait pas ce qui peut arriver en votre absence. »
Celui dont le langage fut le plus explicite» ce fut le doyen de ces chefs de mission, le ministre de Belgique, M. de Nothomb, qui jouissait d'une autorité toute particulière, parce qu'il résidait à la cour de Prusse depuis de longues années, et que, dans les différends récemment engagés avec son gouvernement, il avait été en mesure d'approcher plus qu'aucun autre de M. de Bismarck et d'apprécier l'état de son humeur. Une conversation qu'il avait eu l'occasion d'avoir d'abord avec le chancelier, puis avec le maréchal de Moltke, et dont il fit
part à M. de Gontaut, n'avait rien de rassurant. « La France, avait dit M. de Bismarck, est incapable de supporter longtemps le poids dont sa réorganisation militaire charge ses finances; il faut qu'elle réduise ses armements ou qu'elle fasse la guerre ; elle est acculée à une folie ou à une inconséquence. » Et M. de Moltke, après avoir développé le même thème : « On a beau dire, avait-il ajouté, moi, je ne vois que les faits; un bataillon peut être de mille hommes, cent quarante-quatre bataillons de plus c'est donc cent quarante-quatre mille hommes que la France vient d'ajouter à son armée ! c'est
l'attaque à courte échéance, et nous ne Ôevons pas l'attendre. »
Ce fut encore une conversation, sinon plus significative, au moins plus originale et plus caractéristique, qui acheva d'ouvrif les yeux de M. de Gontaut, sur le fait que le péril durait encore, malgré les assurances officielles qui lui étaient données. Celle-là a reçu une telle publicité, par suite des discussions et des contradictions qu'elle a suscitées, qu'on ne viole aucun secret ni professionnel ni privé, mais qu'on rend au contraire un service à l'histoire en la rapportant textuellement telle que M. de Gontaut en rendit compte, pendant qu'il était encore sous l'impression qu'il en avait ressentie.
Il avait rencontré à dîner chez l'ambassadeur d'Angleterre un diplomate prussien d'un grade élevé, M. de Radowitz, qui avait occupé un poste important au ministère des aflEaires étrangères, et passait pour jouir de la confiance de M, de Bismarck. M. de Radowitz revenait à ce moment de Saint-Pétersbourg, où, bien que déjà nommé en Grèce, il avait été remplir le poste de chargé d'affaires en l'absence du titulaire de l'ambassade en congé. Il n'y avait
aucune proportion entre la valeur politique qu'on lui reconnaissait et l'emploi intérimaire insignifiant dont il s'était chargé: il n'est d'usage d'ailleurs nulle part de donner à un ambassadeur qui prend des vacances un suppléant d'un rang à peu près égal au sien. Tout le monde avait fait cette remarque et on en concluait naturellement qu'en réalité cet envoi si peu motivé était destiné à couvrir une mission confidentielle. De quelle nature étaient les paroles que M. de Radowitz avait dû porter au tsar? C'est sur quoi la lumière n'était pas faite, et les conjectures, les commentaires allaient leur train. M. de Gonlaut en faisait comme d'autres, mais sans avoir mieux réussi à pénétrer le fond du secret. Il soupçonnait seulement (et il vit plus tard qu'il n'avait pas tort) qu'une démarche destinée à rendre plus intime l'accord des deux cours impériales ne devait pas avoir été faite dans une intention qui nous fût favorable. Il n'en fut que plus désireux de savoir quelle était, sur le sujet qui faisait la préoccupation générale, la pensée du convive si intéressant dont il se trouvait inopinément rapproché.
Il entra donc spontanément en matière, en parlant des inquiétudes dénuées de fondement que la presse avait excitées et de la satisfaction qu'il éprouvait à avoir pu les bannir de l'esprit de M. de Bulow. « Je le sais, dit M. de Radowitz, et je sais que le chancelier s'est montré satisfait aussi du rapport que le ministre lui a adressé au sujet de cet entretien. Mais convenons qu'il y avait lieu d'être surpris du supplément dont on voyait vos régiments renforcés à l'improviste tant qu'on n'en connaissait pas l'explication . Vous l'avez donnée, maintenant, et elle a paru suffisante. » Et il ajouta avec une certaine affectation : « Si je n'étais pas autorisé à le dire, je me tairais. »
C'était imprimer d'avance à tout ce qu'il croirait pouvoir affirmer un caractère officiel. M. de Gontaut crut donc devoir reproduire la plupart des considérations qu'il avait développées à M. de Bulow, afin de permettre à son interlocuteur de donner à chacun des points ainsi passés en revue un signe d'adhésion. La parfaite correction de la conduite du gouvernement français et son attitude irréprochable étant ainsi reconnues :
— Mais alors, dit M. de Gontaut, pourquoi ces provocations constantes de la presse, quand il vous serait aisé d'y mettre un terme ?
— Cela ne serait pas aussi facile que vous le croyez, reprit M. de Radowitz : ces journaux, en particulier V Allemagne du Nord^ sont considérables, et si on voulait exercer sur eux une direction qui ne leur conviendrait pas, cela pourrait bien devenir l'objet d'une interpellation à la Chambre et même de débats très vifs. Et cette direction elle-même du gouvernement, est-elle aussi facile à donner que vous pensez? Que ne vient-on pas nous dire sans cesse, au nom des partis qui forment la majorité? Vous êtes rassurés sur le présent peutêtre, mais l'avenir, en répondez-vous ? Pouvezvous assurer que la France regagnant son ancienne prospérité, ayant réorganisé ses forces militaires, ne trouvera pas alors des alliances qui lui manquent aujourd'hui, et que les ressentiments qu'elle conserve très naturellement pour la prise de deux provinces ne la pousseront inévitablement à déclarer la guerre à l'Allemagne ? Et si nous avons alors laissé la France ressusciter et grandir, n'avons-nous pas tout à
craindre ? Et si la revanche est la pensée intime de la France (et elle ne peut être autre) pourquoi attendre pour l'attaquer qu'elle ait contracté des alliances? Convenez en effet que politiquement, philosophiquement, chrétiennement même, ces déductions sont fondées et de semblables préoccupations sont bien faites pour guider TAllemagne.
M. de Gontaut garda assez d'empire sur luimême pour contenir l'indignation que devait lui causer l'exposition naïve d'une si étrange théorie.
— Quoil lui dit-il pourtant avec quelque animation, vous reconnaissez que notre politique est sage, modérée, à l'abri de toute espèce de reproche! Vous n'avez donc en ce moment aucun motif de nous inquiéter et de vouloir nous faire la guerre. Et cela ne vous sufBt pas ! Et parce que vous prévoyez que vous aurez peut-être un jour à notre sujet des inquiétudes que vous n'avez pas en ce moment, vous vous mettriez en mesure de nous attaquer! Mais veuillez examiner où conduirait une doctrine pareille si elle était pratiquée universellement : le monde ne serait pas un seul jour
€n paix, et la guerre ne cesserait de désoler le globe tout entier. Ce que l'on vous dit à notre sujet peut également se concevoir pour toutes les autres puissances. Aujourd'hui, par exemple, vous êtes en paix avec la Russie : vous pouvez cependant avoir des raisons de la redouter un jour et à vos yeux ce serait un motif suffisant pour l'attaquer?
— Oh I interrompit M. de Radowitz, ce ne serait pas la même chose. Pourquoi penserionsnous à faire la guerre à la Russie avec qui nous n'avons cessé d'entretenir des rapports excellents? Il n'en est pas ainsi de la France : trop souvent nous avons été en guerre avec elle : il y a deux cent cinquante ans elle a ravagé le Palatinat et enlevé l'Alsace à l'Allemagne.
M. de Gontaut se refusa à remonter si haut dans l'histoire et se borna à rappeler en souriant qu'à ce compte la France aurait aussi quelques griefs à faire valoir contre l'Allemagne, d'où lui étaient venues autrefois toutes les invasions barbares.
— Et puis laissez-moi vous dire, ajouta-t-il, puisque vous avez parlé de motifs chrétiens, ce seraient vos procédés qui ne le seraient pas.
L'entretien, qui s'était prolongé plus d'une heure, ne pouvait continuer dans de tels termes. M. de Radowitz y mit fin lui-même par quelques paroles bienveillantes à l'adresse personnelle de M. de Gontaut, en assurant que personne n'était mieux fait pour maintenir les bons rapports entre les deux pays et qu'il avait pleine confiance dans les assurances pacifiques qu'un homme comme lui pouvait donner.
— Mais vous me les donnez pour celte année, ajouta-t-il avec quelque signe d'incrédulité, les donnerez-vous aussi pour l'année prochaine ?
— Oui, lui dit énerçiquement M. de Gontaut.
Naturellement M. de Gontaut ne se fit pas faute de faire part à ses collègues d'une doctrine qui les intéressait tous et dont la nouveauté était le moindre mérite. Cette manière de bannir la bonne foi des rapports des peuples entre eux, de les constituer à l'état d'hostilité continue en mettant à néant toutes les obligations qui naissent des traités, rencontra peu d'approbateurs. Quelques-uns, à la vérité, refusèrent de la prendre au sérieux, ou, se con-
tentant des assurances données pour le présent, inclinaient à laisser l'avenir prendre soin de lui-même. M. de Radowitz passait d'ailleurs pour avoir la langue un peu intempérante.
« Raison de plus, répondait M. de Gontaut, pour ne laisser tomber aucune de ses paroles, puisqu'en parlant sans réflexion, il peut laisser échapper des confidences qu'il aurait mieux fait de garder pour lui. »
D'ailleurs, quelques jours ne s'étaient pas écoulés que M. de Gontaut obtenait enfin d'une source assez sûre des renseignements positifs sur la nature de la mission que le même M. de Radowitz venait de remplir à Saint- Pétersbourg et sur les desseins dont M. de Bismarck avait dû faire part à ce moment à l'homme de confiance qu'il en avait chargé.
L'information, à la vérité, venait d'une dame russe, mais en position de savoir bien des choses, puisque son mari était encore chambellan après avoir été ambassadeur, et que son père avait été longtemps ministre. Les propositions faites par M. de Bismarck pouvaient, suivant elle, se résumer ainsi : que la Russie nous laisse faire en Europe tout ce que nous
croirions nécessaire pour la sécurité de l'empire allemand, et l'Allemagne lui laissera faire en Orient tout ce qu'elle croira utile à ses intérêts. En un mot, part à deux. Liberté pour nous à l'Occident et pour vous en Orient.
C'était, en d'autres termes, le marché proposé à Tilsitt par Napoléon P*" à Alexandre. Mais, loin qu'il eût été accepté, on avait fait semblant de ne pas le comprendre. Le projet était donc avorté pour le présent. Seulement on pouvait se proposer de le reprendre d'un jour à l'autre, et il ne s'accordait que trop bien avec Tordre d'idées que M. de Radowitz venait de développer. C'était pour procéder sans obstacle à l'exécution de la France qu'on cherchait à détourner vers l'Asie l'attention d'Alexandre *. Averti de tant de façons que l'horizon n'était
1. Ce renseignement sur le caractère de la mission de M. de Radowitz à Pétersbourg était confirmé à ce moment même par le général Leflô, d'après Topinion généralement accréditée dans le monde diplomatique de Pétersbourg. Naturellement le fait a été démenti par M. de Bismarck et ses défenseurs, et c'est même à cette occasion, suivant un journal qui passe pour bien informé, queM.de Bismark s'est exprimé assez sévèrement sur le compte de M. de Radowitz : oc II n'a jamais été mon confident, aurait-il dit, il a hérité de son père l'habitude funeste chez un diplomate de trop parler et de tout dire après le troisième verre. »
nullement éclairci, M. de Gontaut dut saisir toutes les occasions de revoir M. deBulowpour suivre les changements qui pourraient survenir daps l'atmosphère ministérielle, et il dut reconnaître bientôt que le langage du ministre devenait beaucoup moins explicite et plus réservé qu'il n'avait été dans leur premier entretien. « Je l'ai trouvé, disait-il, obscur, nuageux, plein de réticences et d'ambages. »
Enfin, il avait parlé à mots couverts d'un entretien que l'ambassadeur à Paris , le prince de Hohenlohe, avait dû avoir avec M. Decazes dans une intention dont M. de Gontaut (n'ayant du fait aucune connaissance) ne put bien se rendre compte. L'explication ne tarda pas à lui en être donnée.
En réfléchissant sur la conversation comminatoire de M. de Radowilz, le duc Decazes avait pris son parti avec autant de perspicacité que de résolution. Le confident avait bien pu, pensa-t-il, trahir la pensée du maître, mais non l'inventer. Sous une apparente satisfaction donnée au présent, on ne promettait rien, on laissait au contraire tout craindre pour l'avenir. On accordait tout au plus à la France une ou
deux années de grâce, et il eût été de ]a dernière imprudence de s'y fier. II n'hésita donc pas à communiquer le texte même de la dépêche de M. de Gontaut à nos représentants auprès des gouvernements qui pouvaient prendre à la politique générale de l'Europe un intérêt direct et personnel. Il invitait ces agents, dans une circulaire confidentielle, à se pénétrer des réflexions suggérées par ce document et à ne perdre aucune occasion pour faire ressortir le péril dont était menacée la paix commune par la thèse étrange qui semblait prévaloir dans les conseils du nouvel empire. Il y eut quelque mérite à prendre à temps cette mesure dont la précipitation pouvait paraître excessive, et qui fut, en elïet, un instant critiquée, comme témoignant à propos de paroles qui n'avaient pas un caractère officiel une crainte exagérée. La suite vint bientôt faire voir que la précaution très salutaire n'était nullement prématurée. Le terrain se trouva d'ailleurs partout, j'ai déjà eu occasion de le dire, assez bien préparé pour ce genre d'avertissement. L'impérieuse arrogance qui était le caractère des derniers actes de M. de Bismarck, la pression hautaine
qu'il avait cherché à exercer sur la Belgique, la pensée qu'il avait plusieurs fois exprimée de réclamer une législation internationale contre la presse qui l'offensait, causaient une impatience générale. On sentait le joug s'appesantir chaque jour. L'idée que les embarras qu'il s'était créés à l'intérieur le portaient à chercher une diversion au dehors était aussi très généralement accréditée. Notre chargé d'affaires à Londres, M. Gavard, trouva cette crainte assez vivement ressentie chez le ministre anglais lord Derby, qui pensait seulement que c'était l'Autriche qui était destinée à recevoir les premiers coups. Mais la reine des Pays-Bas, cette princesse si distinguée dont Napoléon III avait eu le tort de négliger les salutaires avertissements, fit appeler confidentiellement notre ministre, M. Target, qui jouissait auprès d'elle d'une estime bien méritée, pour l'assurer qu'elle partageait toutes les inquiétudes de M. Decazes, et que ses propres renseignements lui en donnaient la confirmation. « Tout s'embrouille à Berlin, » lui dit-elle. Elle ajouta seulement que l'empereur de Russie, avec qui elle était en relations personnelles, n'allait pas
218 MlSSlOZf DE H. DE GONTÂUT-BIRON A BERLIN.
tarder, en se rendant à Ems, à venir faire à son oncle Guillaume sa visite annuelle, et qu'elle comptait sur sa présence pour exercer, à l'heure décisive, une intervention favorable. C'était bien de ce côté, en effet, que notre clairvoyant ministre des affaires étrangères avait déjà tourné ses regards. Puisqu'il y avait à Saint-Pétersbourg un souverain qui avait déclaré à plusieurs reprises que non seulement il ne voulait pas affaiblir la France, mais qu'il la désirait forte, à la condition qu'elle fût sage, il était naturel d'en appeler à son jugement. Aussi, depuis quelques semaines déjà, quand des rumeurs inquiétantes, mais encore vagues, s'étaient répandues, le général Leflô, retournant à son poste après un congé, avait été chargé directement par le maréchal de Mac-Mahon lui-môme d'entretenir le tsar de ce qu'on pouvait craindre : il l'avait trouvé dans les dispositions bienveillantes déjà plus d'une fois témoignées. On trouvait seulement que la France, s'alarmant trop tôt, prenait trop au sérieux des bruits de presse, ajoutait trop de foi aux mauvais desseins imputés à M. de Bismarck, et auxquels en tout cas la sagesse
de l'empereur Guillaume ne se prêterait sûrement pas.
« Soyez tranquille, lui avait dit le tsar luimême, si vous étiez sérieusement menacés, vous le sauriez bien vite. — Et,ajouta-t-il après quelques moments d'hésitation qui donnaient plus de poids à sa garantie : vous le sauriez par moi * . »
C'était bien une promesse, mais à une échéance qu'on persévérait à croire éloignée. M. Decaze§ se proposa de la faire renouveler de manière à être sûr que l'accomplissement arriverait à temps et produirait son effet, quelle que fût la rapidité des événements. C'est ce qu'il chargea le général Leflô d'obtenir dans une lettre confidentielle expédiée sous le couvert du même envoi que sa circulaire générale.
« La doctrine étrange, disait-il, développée par M. de Radowitz est de celles qui doivent
1. Voy. tous les détails de cet entretien et de ceux qui suivirent avec le prince Gortchakofif dans la dépêche du général Leflô, publiée par le Figaro du 21 mai 1887.
le plus vivement indigner la conscience honnête et droite de ce grand souverain, et il est digne de lui de la traiter comme elle le mérite. Si je ne suis pas aussi rassuré que le prince Gortchakoff le voudrait, ce n'est pas que je doute de l'appui que son souverain nous prêterait contre de funestes tendances, non plus que (le l'influence que son intervention exercerait, si elle se produisait à temps. Mais c'est précisément parce que ses volontés pacifiques sont bien connues à Berlin, parce qu'on y sait qu'il protestera énergiquement conire des desseins pervers que je dois craindre qu'ils lui soient soigneusement dissimulés, et qu'on se décide quelque jour de le mettre en présence d'un fait accompli. Je n'aurais plus cette crainte et ma sécurité serait absolue le jour où elle aurait déclaré qu'elle considérerait une surprise comme une injure, et qu'elle ne laisserait pas cette iniquité s'accomplir. Avec ce mot la paix du monde serait assurée, et il est bien digne de l'empereur Alexandre de le prononcer. Sa Majesté a daigné vous dire qu'au jour du danger nous serions prévenus, et prévenus par elle... Mais si elle-même
n'était pas prévenue à temps, elle devra comprendre et reconnaître qu'elle aussi aura été trompée et surprise, qu'elle se trouvera pour ainsi dire la complice involontaire du piège qui nous aura été tendu, et je dois avoir aussi cette confiance qu'elle vengera ce qui sera son injure propre et couvrira de son épée ceux qui se sont reposés sur son appui. »
M. le général Leflô a raconté lui-même comment, tandis qu'il n'était chargé que de donner lecture de quelques extraits de celte lettre éloquente au chancelier Gortchakoff, celui-ci en réclama la connaissance entière en même temps que des divers documents qui avaient pu la motiver : il voulut ensuite que toutes les pièces restassent entre ses mains afin que le tout fût mis sous les yeux de l'empereur : « Il faut, dit-il, que l'empereur sache toute la vérité ; et je connais mon maître, il appréciera votre démarche. »
Une seule ligne, celle où il était question de tirer l'épée, avait paru l'arrêter un instant. « Ceci est bien un peu fort, avait-il dit, mais c'est égal, laissez-le. Nous ne tirerons pas l'épée, nous n'en aurons pas besoin, nous
arriverons bien sans cela. » Et, deux jonrs après, il renvoyait les documents communiqués avec les deux lignes suivantes :
« Général, l'empereur m'a remis ce matin les pièces que vous m'avez confiées; il m'a chargé de vous remercier de cette preuve de confiance. Sa Majesté a ajouté qu'elle vous confirmait tout ce qu'elle vous a dit de vive voix. »
Puis, quelques jours après, le général, ayant eu occasion d'approcher de l'empereur, afin de le saluer avant son départ pour Berlin :
« Sa Majesté, écrit-il, a beaucoup loué le calme et la sagesse de M. de Gontaut à Texposé des théories si étranges de M. de Radowitz ; et, comme je faisais remarquer, à ce sujet, à quelles aberrations et débauches d'esprit pouvait conduire une passion aveugle, « pour ne 9 pas dire plus, reprit vivement l'empereur ; > mais tout cela se calmera, je l'espère; en » tout cas, vous savez ce que je vous ai dit, » et je le tiendrai. Au revoir, je me souviendrai » et j'espère qu'il n'y aura pas de surprise. »
UISSION DE M. DE GOlf TAUT-BIRON A BERLIN. 223
On voit déjà qu'il n*y avait pas eu de temps à perdre, si l'on voulait que l'ambassadeur abordât directement le prince pour obtenir de lui cette garantie si rassurante ; car, une fois la cour en voyage, il n'y aurait guère eu moyen de courir iaprès lui. Mais M. Decazes dut surtout s'estimer heureux de s'être hâté, lorsque, ayant reçu, le 4 mai au soir, le télégramme du général Leflô, qui lui rendait compte de la conversation impériale, le lendemain 5 mai suivant, au matin, il fut averti que M. le prince de Hohenlohe, ambassadeur d'Allemagne à Paris, se présentait au ministère des affaires étrangères et demandait à être reçu.
Celte visite était inattendue. M. de Hohenlohe, devant quitter Paris pour quelque temps, avait déjà pris congé, et on devait le croire en route depuis vingt-quatre heures. 11 avait dû partir l'esprit en repos, puisqu'il avait affirmé à plusieurs reprises que, grâce aux explications données par M. de Gontaut et confirmées par ses propres renseignements, tous les nuages élevés dans Tesprit de son gouvernement étaient dissipés. Le retard de son départ et sa réapparition inopinée étaient donc un sujet
2i4 MI8SIOX DE M. BB G0HTAUT-BIR05 A BERLIH.
dV'tonnement, que le message dont il était porteur ne fut pas de nature à diminuer.
« Je suis averti par M. de Bulow (dit le prince non sans un certain embarras) que M. de Gontaut, dans les rapports qu'il vous a faits, s'est montré trop optimiste. M. de Bulow n'est pas si satisfait que M. de Gontaut Ta dit des explications du gouvernement français sur ses armements. Il a peine à croire que la loi des cadres ait été uniquement faite pour assurer Tavancement de quelques capitaines, et il lui parait plus prudent de compter que toutes vos lois militaires seront appliquées avec toute Textension qu'elles peuvent recevoir. M. de Bulow lui-môme croit que la France n'a pas d*intentions hostiles et ajoute foi à la sincérité de vos intentions pacifiques, mais l'étatmajor allemand considère toujours que la guerre contre l'Allemagne est le but final de votre organisation militaire. Un autre grief, dont on trouve à Berlin qu'il y a lieu de s'inquiéter, c'est l'entassement dans les caisses de la Banque de six cent millions de billets retirés de la circulation, qui paraissent de
nature à constituer un véritable trésor de guerre. Enfin, disait-il en terminant, aucun apaisement ne sera possible tant que les journaux français continueront à dénoncer les intentions de l'Allemagne. »
Le prince ajouta qu'il n'était pas chargé de faire celte communication, qui paraissait ne lui avoir été adressée à lui-même que pour sa propre information et parce qu'il ne semblait pas attacher une importance sufiîsante aux armements de la France.
Le sang-froid est la première qualité des diplomates comme des militaires. M. Decazes n'en manqua pas, puisqu'il profita de suite de ce que la communication prétendait n'être pas faite officiellement, pour la recevoir sans y répondre et même sans sourciller, et, en reconduisant M. de Hohenlohe, il lui dit seulement: « Au revoir; nous en causerons à votre retour. » Il est à croire cependant qu'il eût eu plus de peine à rester impassible s'il n'avait eu en poche la promesse que la surprise indignée qu'il éprouvait, la France n'allait plus être seule à la ressentir.
Tout était étrange, en effet, dans le langage qu*il venait d'entendre. C'était directement le contraire de toutes les assurances recueillies successivement de la bouche du ministre, de l'empereur lui-même, puis de Tambassadeup, et enfin du chancelier, par l'intermédiaire d'un porte-parole qui s'était dit spécialement autorisé. Pour quelle cause et en vue de quel but se donnait-on ainsi un démenti à soimême? Quel fait nouveau était survenu pour rouvrir le débat après en avoir prononcé la clôture? Il y avait de quoi se perdre en conjectures.
Une supposition, par exemple, qu'on ne pouvait admettre, c'est que M. de Hohenlohe eût parlé comme il avait fait, s'il n'y était, non seulement autorisé, mais expressément invité par une autorité supérieure. Il y a des commissions dont on ne se charge que quand on y est obligé. Si M. de Bulow n'avait fait que révéler ses sentiments personnels à son ambassadeur, celui*ci n'avait aucun motif pour en épancher la confidence dans le cœur du ministre des affaires étrangères de France. De telles effusions «ne sont pas d'usage dans la
MISSION DE M. DE GONTAUt-BIRON A BERLIN. 227
diplomatie, où on doit toujours présumer qu'une indiscrétion est calculée . Ce n'était pas à l'heure même où , pour avoir siinplement déplu. M, d'Arnîm était mis en jugement et courait risque de sa tête, que son successeur se serait permis de prendre de son chef une initiative qui pouvait tout brouiller. C'eût été une infraction à la discipline pareille à celle d'une sentinelle en faction qui ferait feu sans ordre.
Ce qui n'était pas plus admissible, c'est que M. de Bismarck, après avoir mis ainsi le gouvernement français sur ses gardes, eût l'intention de s'en tenir là et de ne donner aucune suite à son avertissement. S'il dénonçait ainsi les armements de la France comme le péri^ futur de l'Allemagne, était-ce pour se croiser les bras, les laisser achever en liberté et attendre qu'ils fussent complets, sauf à y faire un jour une opposition tardive? Quand l'avait-on vu se montrer content de faire ainsi des menaces en l'air et de parler sans agir ? Non, faite sans ordre, la démarche de M. de Hohenlohe eût été une étourdie impardonnable de l'ambassadeur, mais, ordonnée sans but, elle eût
dénoté un défaut de sens encore moins croyable chez un homme d'État qui passait pour n^être dénué que de scrupule.
Il ne restait plus absolument qu'une explication possible, et ce fut celle que M. Decazes adopta, comme aurait fait, je crois, à sa place tout homme de bon sens : c'est que la dénonciation officieuse de l'excès de nos armements n'était que le prélude et la préparation d'une sommation officielle de les réduire. Telle était la conséquence logique, et par conséquent nécessaire de la démarche. Maintenant M. Decazes avait-il tort de penser que le jour où cette demande serait produite et où il faudrait en entretenir la France et l'Assemblée, ce serait le signal d'un appel aux armes ? Je crois pouvoir me charger ici de répondre pour lui, et je pense qu'il n'y a pas un de mes collègues d'alors qui n'affirme avec moi que le ministre qui serait venu nous proposer de modifier une de nos lois militaires pour nous conformer à une invitation de l'Allemagne ne serait pas resté à la tribune le temps nécessaire pour achever sa phrase. Les conséquences d'un tel accueil n'auraient assurément échappé
à aucun de nous. Nous savions mieux que personne les terribles hasards d'une guerre nouvelle; nous n'ignorions pas combien les cadres dont nous venions de tracer les lignes étaient encore vides : et il n'était pas un de nous qui n'eût un frère, un fils, un ami que le vote que nous aurions dû émettre ne pût envoyer à la captivité ou à la mort. Mais n'importe : accepter de laisser régler notre élat militaire au gré de notre vainqueur de la veille, si ouvertement intéressé à nous maintenir dans une constante faiblesse, c'était consentir à rester dans un état de sujétion indéfinie. Tout valait mieux que de subir une condition. Je pense que (sinon M. de Bismarck, à qui notre humiliation obtenue sans combat aurait peut-être paru préférable), tous les boutefeux de l'état-major allemand nous rendaient la justice de compter sur une résistance qui aurait satisfait leur impatience de rentrer en campagne.
Bien qu'acceptant cette perspective tout aussi résolument qu'aucun de nous, M. Decazes n'en éprouvait pas moins une émotion que je défierais tout homme de cœur de ne pas ressentir
quand il sent que d'un mot qu'il peut prononcer dépendent le sort de son pays et peutêtre la vie d'un million d'hommes. C'est sou& cette impression (suivant le récit d'un de ses amis personnels) qu'il fut trouvé par l'ambassadeur de Russie y le prince Orloff, avec qui il vivait dans - de véritables relation»
d'amitié.
— Mais enfin que ferez-vous, lui dit celui-ci après avoir pris connaissance de l'incident, si l'attaque vous surprend à l'improviste?
— Ce que nous ferons, nous nous retirerons derrière la Loire, c'est là que nous concentrerons notre armée, et nous attendrons de voir si l'Europe laissera, en se croisant les bras, occuper, envahir, dévaster sans motif une nation sans défense.
La conduite qu'il dicta à M. de Grontaut, en lui rendant compte de la démarche du prince de Hohenlohe et de la suite qui en paraissait inévitable, ne se ressentait pourtant nullement de ce qu'on aurait pu prendre pour l'effet d'une exaltation passagère. Une dépêche très bien faite examinait, au contraire, toutes lea explications possibles de cette entrée en scène
inattendue avant de s'arrêter à la seule qu'on pût admettre. Le ministre poussait même son examen consciencieux jusqu'à discuter sérieusement les alarmes qui lui avaient été exprimées sur l'entassement de valeurs disponibles dans les caisses de la Banque, et il faisait remarquer, sans avoir l'air de sourire, que la méprise était étrange, aucun billet de banque n'étant retiré de la circulation que contre remboursement d'une valeur égale en numéraire, ce qui diminuait au lieu de les accroître, en cas de guerre, les facilités du Trésor. Concluant enfin qu'il fallait s'attendre à une sommation prochaine de désarmement, il prescrivait à M. de Gontaut, quand la proposition lui serait faite, de ne pas laisser engager la conversation, attendu, devrait-il dire, qu'aucune instruction n'avait pu lui être donnée en prévision d'une exigence qui n'était ni fondée sur aucune disposition du traité ni justifiée par aucun fait. Il gagnerait ainsi le temps nécessaire pour attendre l'arrivée du souverain et du chancelier russes, et on lui envoyait en même temps le texte exact des promesses faites au général Leflô, afin de le mettre en mesure d'en récla*
mer laccompUssement. Mais il importait essentiellement, on le voit, qu'aucun débat ne fût entamé et qu'aucun échange de notes officielles n'eût eu lieu avant une intervention qui, mise en présence d'un fait déjà accompli et d'amourspropres engagés, pourrait être ou moins efficace ou plus hésitante.
Ce n'était pas la Russie seulement, c'était toute l'Europe, gouvernements et public, dont il fallait, à la veille d'un jour où chacun pouvait se trouver menacé, ouvrir les yeux et secouer l'indifférence. L'opinion publique anglaise, surtout, dont la malveillance nous avait été, en 1870, presque aussi funeste que la neutralité russe, pouvait être cette fois utilement appelée à notre aide. C'est ce qu'avait déjà bien senti notre excellent chargé d'affaires M. Gavard, qui, à la réception d'un télégramme lui faisant part, en quelques mots, de la conversation de M. de Hohenlohe, avait couru de lui-même, bien que sans en avoir reçu la commission expresse, chez lord Derby : « Je parlais, dit-il, avec une émotion qui n'était pas jouée, car je croyais à un danger immédiat. » Et il en avcit obtenu la promesse
que le gouvernement anglais ne manquerait pas à ce qu'il devait à la paix du monde et à l'humanité ^ Le résultat fut 'complété et assuré par un article qui parut le lendemain (Jans le Times et qui, révélant toute la gravité de la situation, en imputait toute la responsabilité au parti militaire allemand, dont il dévoilait les intentions.
Les théories professées par M. de Radowitz y étaient aussi exactement reproduites et généreusement combattues, et l'écrivain anonyme terminait par cette vive péroraison : « Ces théories mettent en péril tout ce qui est intact de cette force morale qu'on appelle le droit public. Telle est la considération qui devrait faire sortir l'Europe de son indifférence et lui rappeler cette recommandation peu flatteuse mais ingénieuse d'une paysanne qui, en laissant ses enfants seuls à la ferme, leur dit:
« S'il vous arrive quelque chose, ne criez pas : » au voleur 1 personne ne viendrait, car vous » seriez seuls en danger d'être volés. Criez : au » feu 1 si vous voulez faire venir les voisins,
1. Charles Gavard, Un Diplomate à Londres : Lettres et notes, p. 242.
234 MISSION DE M. DE GOUTAUT-BIRON a BERLIN.
» car le feu peut brûler tout le village. i> L'eiîel fut subit et profond : ce fut comme la foudre déchirant les nuages. Le péril, ignoré la veille hors d'Allemagne et surtout en France, éclata soudainement à tous les yeux.
D'où partait ce trait de lumière ? On a toujours soupçonné M. Decazes de n'y avoir pas été étranger, il s'en est naturellement toujours défendu. Et, de fait, le correspondant du Times j que tout le monde connaissait à Paris, était assez bien informé et doué d*assez de sens politique pour avoir parlé sans inspirateur.
Il y avait pourtant encore, même à Paris, un lieu assez fréquenté par le monde diplomatique, où l'on persistait à douter de la réalité de la crise ; c'était le salon de M. Thiers. M. Thiers, par une faiblesse assez commune aux hommes éminents qu'atteint le déclin de l'âge, n'aimait pas et dépréciait assez.
habituellement ses successeurs en qui, avec raison peut-être, il ne consentait pas à voir des égaux. De plus, il ne s'apercevait pas assez que le temps qui glissait sur lui, sans altérer ses brillantes facultés, amenait pourtant à côté de lui, chez d'autres, les développements
que donnent la maturité et l'expérience, et eûton déjà frisé et dépassé la cinquantaine, on était toujours, à ses yeux, un politique imberbe.
A ce titre, M. Decazes, diplomate novice, était l'objet de ses censures et, dans le cas présent, il raillait ses terreurs exagérées ; il lui aurait volontiers reproché de n'avoir pas su s'y prendre pour se faire agréer de M. de Bismarck. L'effet de ces propos pouvait être fâcheux, parce qu'ils étaient sûrement transmis par les correspondances de tous les représentants étrangers qui avaient le bon goût de rendre visite à l'ancien président de la République avec les mêmes égards que lorsqu'il était au pouvoir. M. Decazes crut donc utile d'y couper court, il fit passer par l'intermédiaire d'un de nos amis communs, le comte de Bourgoing, sous les yeux de ce juge éclairé, bien que malveillant, les pièces les plus significatives qu'il eût en mains, M. Thiers ouvrit les yeux et se rendit de bonne grâce à l'évidence, et reconnaissant toute la difficulté de la situation, il fit assurer à M. Decazes qu'il n'avait à craindre de la part ni de lui, ni de ses amis, aucune opposition dans l'Assemblée. Il offrit de
tenir le même langage au prince Orloff, aGn que Ton sût bien auprès du tsar que si la Russie prenait fait et cause pour la France, elle s'assurerait la reconnaissance de Tunanimilé de tous les partis. Rien de plus honorable qu'une telle conduite, et la confiance justifiée que M. Decazes avait placée ainsi dans le patriotisme de M. Thiers lui faisait honneur à lui-même. Mais ce qui fut peut-être moins exact à la fois et moins généreux, ce fut ce qu'ont fait depuis lors quelques-uns de ses amis qui se sont plu à dénaturer cette rencontre très naturelle de deux bons Français.
Suivant eux, ce fut M. Decazes qui, ne sachant comment sortir de peine, vint tout éploré se recommander au crédit que la sagesse de M. Thiers avait conservé en Europe. Le nautonier inexpérimenté abandonna pour quelques heures, dans la tempête, le gouvernail au vieux pilote. Le simple rapprochement de quelques dates montre la fausseté risible de cette fable. J'ignore quel aurait pu être Teffet de la conversation de M. Thiers avec l'ambassadeur russe si elle fût arrivée à temps; un tel concours aurait eu assurément une véritable
utilité. Mais avant qu'on pût en être informé en Russie, la partie était gagnée et la conviction faite dans l'esprit du tsar *.
Tout était donc prêt pour que la sommation de désarmer, si elle nous arrivait, fût accueillie par un sentiment aussi unanime qu'énergique de réprobation morale, et c'est à cause de cela même qu'elle n'arriva pas. Il n'est pas de meilleure parade, ni surtout de plus sûre, que celle qui prévient le coup avant qu'il soit porté. Toujours est-il qu'au moment où cette conclusion naturelle de tant de menaces répétées était attendue, la retraite s'opéra inopinément et à la fois sur toute la ligne, aussi
1. Le hasard a fait que ce petit conte tiré d*un fait si étranglent défiguré a été rapporté avec assurance par un candidat républicain, dans une élection où nous étions en concurrence. Je dus y opposer un démenti absolu, en m'appuyant sur le témoignage formel de M. Decazes. Depuis lors, ce candidat, devenu député, a été Tun des douze ou treize ministres des affaires étrangères qui ont remplacé M. Decazes, et il a pu s'assurer par lui-même qu'il avait été mal renseigné, La seule trace de l'intervention de M. Thiers que j'aie trouvée dans la correspondance de M. de Gontaut est un propos de l'empereur de Russie disant, en conversation, qu'il a été bien aise d'apprendre que M. Thiers se rapprochait du maréchal de Mac- Mahon. M. de Gontaut, n'ayant pas compris ce qu'il voulait dire, demanda l'explication de cette phrase à M, Decazes, qui lui raconta alors tout ce qui s'était passé entre M. Thiers et lui.
238 MISSION DE M. DE GONTAUT-BIROIÎ A BERLIS.
bien politique que militaire. La presse fut la première à en donner le signal, tout comme elle avait été naguère la première à ouvrir Fattaque. Le 10 mai au matin, le jour même où on attendait l'arrivée de Tempereur de Russie à Berlin, parut un article de V Allemagne du Nord exprimant une profonde surprise des inquiétudes répandues en Europe, « attendu était-il écrit en gros caractères, qu'entre les gouvernements français et allemand il fCétait pas survenu le moindre incident inquiétant ». Et pour que rien ne manquât à cette audacieuse négation de la vérité, le même journal donnait en preuve de son assertion le départ de M, de Hohenlohe, qui n'aurait assurément pas quitté son poste si l'accord n'avait pas régné entre les deux gouvernements. Pas un mot, bien entendu, du trait envenimé que cet ambassadeur avait lancé avant de partir. A la suite de ces déclarations dont la naïveté faisait sourire, venait une réclamation amère contre l'article du TimeSy où un écrivain inconnu s'était plu à calomnier les intentions innocentes de Tempire et du chancelier. Puis, l'arrivée impériale ayant eu lieu, le prince Gortchakoff vint
le premier trouver M. de Gontaut en lui disant :
« Vous avez été inquiets, rassurez- vous.
L'empereur qui désire vous voir vous rassurera plus complètement encore ; Bismarck s'est montré animé des intentions les plus pacifiques; il assure que les rapports avec la France n'ont jamais été meilleurs. »
Que s'étâit-il donc passé? On ne tarda pas à le savoir. Alexandre avait été devancé de quelques jours par son ambassadeur à Londres, le comte Schouvaloff, qui, se rendant à son poste et en traversant Berlin, fît connaître au chancelier comme à l'empereur Guillaume les dispositions très arrêtées de son souverain. Il l'avertit (dit un narrateur qui dut être très bien informé) de bien faire attention à ce qu'il allait faire et l'assura que s'il ne voulait pas l'en croire, d'autres allaient , bientôt le suivre a qui Userait bien obligé d'ajouter foi. Heureux peut-être d'être averti à temps, M. de Bismarck jugea prudent de se conformer à cet avis significatif, d'autant plus que le vieil empereur, qui n'avait peut-être pas bien compris dans quelle voie on le menait, se montra très résolu à n'y
i40 MISSION DE M. DB GONTAUT-BIRON A BERLIJT.
pas faire un pas de plus. Entre temps, une dépêche de Londres, écrite dans le sens qu'avait annoncé M. Gavard, était arrivée juste à point pour que le mouvement de conversion déjà commencé se terminât par un changement complet. M. de Bismarck soutint publiquement, avec une imperturbable audace (dit toujours le même récit), que tout le bruit avait été fait par des spéculateurs de bourse à la baisse et par les intrigues des cléricaux *.
Dès lors tous les nuages étant dissipés, la situation se dégagea naturellement. L'entretien de M. de Gontaut avec le tsar eut lieu à l'ambassade de Russie, et fut long, complet autant qu'affectueux. Le prince, en se levant, le résuma par ces mots prononcés avec une solennité émue : * La paix est nécessaire au monde, chacun a assez à faire chez soi. Comptez sur moi et soyez tranquille. Dites au maréchal de Mac-Mahon mon estime pour sa personne et mes vœux pour que son gouvernement se consolide. J'esjpère que nos relations seront de
1 . L Allemagne depuis le traité de Francfort (Revue ctÉdimbourÇf octobre 1879). Cet article paraît avoir été inspiré par la communication de renseignements officiels.
plus en plus cordiales, nous avons des intérêts communs : nous devons rester unis. »
Mais ce qu'il y eut de plus singulier, c'est que de ces armements de la France si mal famés et dont on avait fait tant de bruit, pas un mot ne paraît avoir été touché dans les conversations entre les deux empereurs et leurs ministres. Le prince Gorlchakoff ne fit pas difficulté d'affirmer à M. de Gontaut qu'à plusieurs reprises dans ses conférences avec M. de Bismarck, il avait eu soin de bien établir le droit qui appartient à tout État de procéder à son gré à son organisation militaire, sans qu*à cette déclaration réitérée, son interlocuteur eût ni opposé une réserve, ni fait une exception, sans qu'il eût laissé voir sur son visage un signe de dissidence ou même une expression d'embarras. Encore moins futil question de la scène insolite dont le ministère du quai d'Orsay avait été le théâtre, bien que le coup de tète devînt plus étrange, s'il était tenu pour non avenu, et qu'aucune suite n'y fût donnée. Enfin, il n'y eut pas jusqu'à M. de Hohenlohe lui-même qui reçut ordre de faire semblant d'oublier cette malencontreuse
S4i MISSION DB M. DE 60NTAUT-BIR0N A BERLIN.
équipée, car ce fut lui qui, à son retour à Paris, dut venir à Tune des réunions du maréchal, rassurer qu'il revenait comme un messager de la paix, dont son souverain entendait rester le vigilant et rigoureux gardien.
Ce dont personne ne voulait se souvenir, ce n'était ni à M. Decazes ni à M. de Gontaut à en réveiller la mémoire. M. de Gontaut était d'autant plus disposé à passer tout le dernier incident sous silence, qu'à peine s'il avait eu le temps d'en prendre connaissance. La lettre qui lui en faisait le récit ayant devancé de peu d'heures l'effet produit par la présence de l'empereur de Russie, il s'était trouvé par là dispensé de s'en préoccuper. C'est ainsi qu'un fait qui donnait le véritable mot de la situation est resté à peu près ignoré, et à peine s'il a été mentionné quelques années après, par les polémiques rétrospectives qui s'engagèrent, dans la presse allemande, sur le véritable caractère de cette crise passagère *.
1. Ce n^est en effet que quatre années plus tard, qu'à propos d'un article publié dans le Figaro du mois d'octobre 1879, une controverse s'est élevée dans les journaux allemands au sujet de ce qu'on appelle la crise de 1875. Tous les journaux officieux de M. de Bismarck ont soutenu que les desseins qu'on lui
C'est pourtant ce contraste entre la solennité de l'acte et l'inanité de son résultat dont les apologistes officieux de M. de Bismarck ne pourront jamais donner une explication satisfaisante ; ils ne peuvent disculper ses intentions qu'en accusant les lacunes de son intelligence, et c'est un point sur lequel ils ne pourront convaincre personne. Ou bien les paroles que M. Decazes entendit de la bouche de l'ambassadeur allemand étaient vides de sens, ou bien c'était le signe précurseur d'un orage qui aurait éclaté le lendemain, si on ne s'était trouvé en mesure de le détourner. C'est ce qu'indiquait à mots couverts, mais avec la précision de l'esprit britannique, le ministre anglais lord Derby, interpellé au Parlement sur le rôle qu'il avait fait jouer à l'Angleterre dans une partie où la paix générale était engagée. Il avait
avait prêtés étaient des inventions destinées à servir de prétexte au gouvernement français et russe pour motiver leur rapprochement. Je n'ai garde de m'engager dans le détail de ces débats rétrospectifs qui ont donné lieu à dès propos injurieux contre M. Decazes et contre le prince GortchakofF. Je m'en tiens à Talternative que j'ai posée. Ou la démarche commandée à M. de Hohenlohe par M. de Bismarck était une solennelle niaiserie, où elle annonçait une sommation qui eût amené la guerre, parce qu'elle aurait été sûrement refusée.
été ditj fit savoir lord Derby, par des personnes ayant Vautorité et la position la plus haute que, pour éviter une guerre^ F interruption des armements français était nécessaire, et il y avait de bonnes raisons de craindre que le premier pas fût une invitation fof^melle faite par V Allemagne à la France de discontinuer ses armements. Si cette demande eût été faite, il eût été difficile de m^int,enir la paix K
1. Quelles étaient ces personnes cTune autorité et d^une position si hautes que lord Derby désignait comme lui ayant donné cet avertissement salutaire? On crut généralement qu'il avait indiqué par là une intervention directe faite par l'ambassadeur d'Allemagne à Londres, le comte Munster, qui aurait été ainsi chargé de s'exprimer dans le même sens au Foreign Office qae M., de Hohenlohe à Paris. Mais ce fait, affirmé par toute la presse d'Europe, a été positivement démenti par M. de Bismarck et par le comte Munster lui-même. On doit donc supposer que lord Derby avait seulement voulu faire allusion à la démarche de M. de Hohenlohe dont M. Gavard lui avait donné connaissance.
Ainsi s'évanouissait, en quelque sorte, en fumée, la vive émotion à laquelle tout le monde politique avait été en proie pendant six semaines. Il n'en restait de trace que dans l'esprit de M. de Bismarck; mais là elle fut profonde et durable. Pour la première fois sur le théâtre où il régnait en maître, il avait paru, devant un public railleur, convaincu de duplicité et d'impuissance : vainement multipliait-il ses dénégations avec une hauteur affectée ; il lisait une incrédulité maligne peinte sur le visage de tous ceux qui l'entouraient, principalement dans le monde officiel et diplomatique. Son déplaisir était grand et s'exhala à la première heure en termes amers, visant aux
plus hautes adresses. Le discours de lord Derby d*abord eut le don de l'exaspérer, et il répondit dans son journal officiel par un démenti d'une vivacité presque blessante. Mais c'est surtout contre le ministre russe qu'il avait peine à ne pas donner carrière, même en public, à son irritation. 11 l'accusait d'avoir saisi avec empressement, peut-être même provoqué l'occasion de ménager à son maître une entrée fastueuse sur la scène politique, en le posant en arbitre de la paix, quand elle n'était nullement menacée.
« Ménagez-le, disait à M. de Gontaut le prince Gortchakoff, ému de l'état d'esprit où il le voyait; il est sombre et nerveux; il ne cesse de nous railler sur le Quos ego de Vii^ile, que nous avons prononcé, dit-il, quand la tempête n'était pas soulevée. Ne vous montrez pas, en sa présence, trop satisfait. »
Le conseil était sage, mais peut-être le prince GortchakofiF aurait-il bien fait de l'observer mieux lui-même et de ne pas triompher pour son compte trop ostensiblement. C'est du moins ce que fit croire un petit incident de presse assez singulier qui causa à ce moment même beaucoup de rumeur, et est encore aujourd'hui
assez diversement interprété par ceux qui le rapportent. Au moment où l'empereur de Russie quittait Berlin pour se rendre à Ems, les journaux de Stuttgart publièrent une dépêche télégraphique adressée en son nom par son chancelier à sa sœur, la reine de Wurtemberg ; elle était écrite en français, non chiffrée et conçue en ces termes : « Vemforté de Berlin donne des assurances formelles de paix. » Ce fut un étonnement général et effectivement il était difficile de concevoir quelque chose de moins diplomatique que cette épithète presque injurieuse accolée au nom du premier homme d'État d'Allemagne ; mais ce qui parut plus étrange encore, c'était le défaut de précaution qui en avait permis, et semblait même en avoir provoqué la publicité. L'irritation de la presse dévouée à M. de Bismarck fut extrême et non sans cause. Une explication assez naturelle et tout à fait croyable a pourtant été donnée d'un procédé si peu convenable: c'était tout simplement une méprise dans la traduction des signes télégraphiques. La dépêche, rédigée avec les abréviations ordinaires à ce genre de communication, portait :
t\S MISSION DE M. DE GONTACT-BIROX A BERLIN.
€ (J^j emporte de Berlin assurances formelles de paix. » Un accent mis sur la dernière lettre du mot emporte avait fait d'un temps de verbe tout à fait inoffensif un adjectif très malsonnant, et comme la nouvelle en soi n'avait rien que d'utile à faire connaître, il était naturel de n'avoir pris aucune précaution pour prévenir l'indiscrétion du télégraphe. C'est sans doute ainsi que dut être prévenue la susceptibilité de M, de Bismarck qui, sans cette rectification, eût été assurément légitime. Mais de tels malentendus sont toujours fâcheux, parce que personne ne s'y tromperait, s'ils ne correspondaient pas à un certain fond de vérité. Et même Terreur une fois éclaircie, M. de Bismarck ne dut pas être flatté du portrait où on avait cru reconnaître la ressemblance de l'original *.
Une seule chose pourtant, en réalité, était sérieusement à craindre, c'est que, usant de son crédit habituel, il ne fît partager son
1. L'explication que Je présente de cette dépêche restée fameuse, qui a fort ému la colère de la presse allemande, est, m'a-t-on assuré, celle que donne le journaliste wurtembergeois, qui Ta publiée le premier.
mécontentement à son souverain. Ne tenterait-il pas de lui persuader qu'on l'avait fait tomber dans un piège et que, menaces de guerre comme intervention pacificatrice, tout était une comédie arrangée d'avance où ce n'était pas lui qui avait joué le premier rôle. L'humeur qu'il aurait conçue alors d'être pris pour dupe pouvait causer des complications nouvelles dans une situation à peine raffermie. Si cette tentative fut faite pour aigrir l'esprit du vieillard et piquer son amour-propre, ce fut sans succès. Arrivé aux dernières limites de la vie, Guillaume était trop rassasié de gloire, il sentait trop le besoin de repos que l'âge amène, pour s'émouvoir de petites susceptibilités. Sa confiance dans son neveu ne parut pas ébranlée. Force fut alors au politique déçu de ronger son frein en silence, et, pour emprunter comme lui les termes du poète latin, de garder caché au fond intime de son âme le ressentiment de son injure, sauf à la faire reparaître plus tard, après trois ans déjà écoulés, quand un congrès réuni à Berlin fit asseoir de nouveau les deux chanceliers côte à côte. Ce jour-là, l'Allemand se crut libre de prendre sa revanche, en por-
tant au Russe des traits encore couverts d'une apparence amicale, mais qui ont mis fin pour longtemps à Tintimité des deux empires.
En attendant, à la place des grands coupables qu'il dut se reconnaître hors d'état d'atteindre, il en était un de moindre puis* sance, qu'il crut avoir sous la main et tenir à sa discrétion ; et celui-là, dont l'offense, partie de moins haut, lui était, par là même, plus sensible, dut payer pour tout le monde : ce fut M. de Gontaut. S'il était vrai, en effet, que tout eût consisté en un coup monté entre la France et la Russie, M. de Gontaut, place au centre même d'où partait la manœuvre, avait dû en être un des principaux artisans.
Sous ce rapport, M. de Bismarck n'avait pas absolument tort, et la colère le rendait clairvoyant. C'était bien M. de Gontaut, en effet, qui, en prêtant aux bruits répandus autour de lui une oreille attentive et intelligente, en refusant de se laisser endormir par des dénégations officielles, en recevant et provoquant d'instructives confidences, avait donné l'éveil, transmis ensuite de Paris à Saint-Pétersboui^. C'était, en particulier, l'entretien de M. de
Gontaut avec M. de Radowitz, dont la fidèle et piquante relation, mise à temps sous les yeux du tsar, avait fait arriver à l'heure critique le veto impérial. C'était donc bien, en réalité, M. de Gontaut qui avait préparé la pièce dont le jeu imprévu démontait les batteries prussiennes, et M. de Bismarck avait autant de raisons de lui en garder rancune que la France doit en avoir encore aujourd'hui d'en être reconnaissante envers sa mémoire.
M. de Gontaut ne se faisait aucune illusion sur les moyens dont le chancelier disposait et dont il aimait à faire usage pour venger une blessure d'amour-propre ou se délivrer d'une présence importune. A défaut d'autre expérience, celte qu^il avait vu faire sur ma personne pendant mon rapide passage au ministère ne lui aurait laissé à cet égard rien à apprendre. Il ne fut donc nullement surpris de voir cette presse complaisante qui venait, pendant la durée de la crise, de souffler tour à tour avec la même docilité la paix et la guerre, se retourner à un jour donné contre lui, le mettre ^n quelque sorte sur la sellette pour le poursuivre de ses attaques et bientôt de ses invec-
tives. Ce fut une exécution en règle. Toute sa vie, passée et présente, publique et privée, toutes ses relations de famille et de société, furent successivement passées au crible avec la même àpreté calomnieuse, le tout avec un ensemble merveilleux et cet accord parfait des instruments les plus divers, qui, à chaque évolution de ce genre, attestait Tunité de la direction. Au milieu de beaucoup de griefs insignifiants ou vulgaires, dont l'expression était souvent triviale, il en était un en particulier qui, reproduit avec insistance, trahissait suffisamment l'origine et le but de celte polémique injurieuse, M. de Gontaut était représenté comme ayant profité de ses rapports avec la cour et de la sympathie des catholiques allemands pour faire de son ambassade un centre d'hostilité et d'intrigue contre la politique du chancelier. La conséquence était naturelle. L'Allemagne ne pouvait souffrir que l'agent d'une puissance étrangère et toujours ennemie devînt impunément le chef et Tâme d'une coterie opposante. Le rappel de M. de Gonlaut était donc pour Fempirô une affaire de dignité, presque un intérêt de salut public*
M. de Bismarck se devait à lui-même de l'exiger. Effectivement, on dit bientôt qu'il se croyait sûr de l'obtenir et même déjà en mesure de désigner le successeur : il avait, ajoutait-on, fait choix de M. Thiers comme du seul homme politique français qui comprît la situation et avec qui il pût faire bon ménage.
Rien n'est plus contraire aux habitudes de courtoisie internationale qui font le lien des États civilisés, que des attaques personnelles et nominatives contre un ambassadeur en fonction. Dans les pays même où la presse jouit d'une liberté très étendue, il n'y a que des organes du plus bas étage et étrangers à toute idée de décence qui s'écartent à ce point des bienséances. De la part d'une presse disciplinée et marchant à l'ordre comme celle d'Allemagne, c'était un véritable scandale, et les collègues de M. de Gontaut venant se serrer autour de lui, pour protester contre une injure commune, ne cachèrent pas leur mécontentement. Mais ce que ni eux ni personne n'aurait pu supposer, c'est que M. de Bismarck, trouvant sans doute que l'exécution qu'il provoquait tardait trop à venir, se mettait en devoir d'y
procéder lui-même. On ne peut expliquer^en effety que par le désir de rendre à M. de Goniaut le séjour de Berlin in^)ossible^ l'accueil qu'il lui réserva la première fois qu'il dut le recevoir, après Tennui et les . dégoûts qu'il l'accusait de lui avoir causés. Le tour qu'il donna tout de suite à l'entretien fut tel, que si le dialogue avait été* poursuivi des deux parts avec le même oubli des convenances et des égards mutuels, les acteurs, après s'être ainsi quittés, n'auraient plus pu se retrouver en face l'un de l'autre.
Quand cette première entrevue eut lieu, le 31 décembre 1875, quelques mois étaient déjà écoulés depuis les agitations du dernier printemps, M. de Bismarck lui-même ayant profité de ses fréquentes absences pendant l'été, saison d'eaux et de villégiature, pour éviter les visites que M. de Gontaut, à plusieurs reprises, avait essayé de lui rendre, et tout s'était borné entre eux à des échanges de cartes.
Rien donc n'eût été si aisé que d'éviter toute allusion à un passé dont le souvenir commençait à s'effacer, et M. de Gontaut lui rendit cet oubli facile en commençant par se féliciter
que cette année s'ouvrît sans aucun sujet de dissentiment entre les deux pays.
— Vous trouvez ? dit brusquement M. de Bismarck. Je suis bien aise de vous entendre parler ainsi. Vous ne croyez donc plus que je veuille commencer la guerre et mettre l'Europe à feu et à sang ?
Et partant de là, sans transition, il rentra dans une longue apologie de toute sa conduite, que personne pourtant ne venait de mettre en cause. Le but évident de cette justification sans motif était de rejeter la responsabilité du trouble qui lui était imputé d'abord (c'était le thème convenu) sur les manœuvres des agioteurs et des cléricaux, mais ensuite et surtout sur l'effet des fausses nouvelles envoyées de Paris à Saint-Pétersbourg.
— C'est de France, je le sais, qu'Orloff a donné le signal de l'alarme, et vous-même, ajouta-t-il en regardant fixement M. de Gontaut qui était assis en face de lui, vous avez été à Saint-Pétersbourg l'hiver dernier dire que je voulais la guerre.
Surpris, mais non troublé par cette prise à partie personnelle :
256 SlISSION DE M. DE GONTAUT-DIRON A BERLIN.
— Non, répondit M. de Gonlaut, ce n'est pas Tan dernier, que j'ai été à Saint-Pétersbourg, c'est il y a deux ans et deux mois que j'y ai fait un court séjour.
— C'est bien l'an dernier: vos souvenirs vous servent mal.
M. de Gontaut n'eut pas de peine à établir que ce n'était pas lui qui se trompait. Réduit alors au silence, M. de Bismarck ne prit pas même la peine de s'excuser de la persistance à peine polie qu'il avait mise à maintenir son erreur.
Cet étrange incident aurait suffi pour avertir M. de Gontaut que le dessein formé par le chancelier était de faire naître entre eux une discussion personnelle, qui deviendrait probablement très animée et dont le récit fait à plaisir, en l'absence de témoins, mettrait à coup sûr tous les torts de son côté. Il prit donc le parti fort sage de laisser passer un flux de paroles que, d'ailleurs, rien ne pouvait arrêter, et d'y répondre avec aussi peu de mots que possible, se bornant à se défendre modérément des reproches, à rétablir les faits dénaturés : évitant d'ailleurs des récriminations qu'il n'au-
rait été que trop facile de rendre concluantes et victorieuses, mais qui, en aigrissant le débat, l'auraient conduit justement au but recherché. Il poussa même le sang-froid jusqu'à ne contester aucune des preuves que M. de Bismarck donnait de sa modération. Il laissa passer sans rien dire des protestations comme celles-ci :
— Si on ne veut pas croire à mes protestations pacifiques, il est inutile que je les continue ; la vertu est vraiment en ce monde bien inutile!
— On y gagne au moins, répondit M. de Gontaut en souriant, la satisfaction de la conscience.
Moyennant cette attitude prudente, l'entretien se termina sans amener la rupture apparente.
« Je crois, écrivait M. de Gontaut au duc Decazes en sortant de cette chaude séance, qu'il a été fort contrarié de mon attitude réservée. Je ne m'attendais guère à la tournure que prendrait tout de suite notre entretien. Quand je l'ai vue, j'ai pris la résolution de parler le moins possible, afin de ne pas faire son jei\. Je sentais que si j'entrais en discussion, je me
258 MISSION DE M. DE 60NTAUT*BIR0If À BEHLIN.
contiendrais peut-être avec difficulté et que je serais entraîné probablement plus loin que je ne voudrais aller. J'ai compris aussi plus fortement i)eut-être que je ne l'avais compris jusqu'ici, l'étendue de ma responsabilité et la nécessité où je suis de souffrir personnellement pour ne pas compromettre les intérêts de mon pays et de mon gouvernement. Voilà, mon cher ami, ce qui m'a permis de supporter avec patience un entretien pénible et presque blessant : il ne fallait rien moins que de pareilles considérations pour m'y résigner. La situation est peu agréable, mais il faut s'y résigner aussi longtemps que possible. Je suis décidé, pour ma part, à redoubler de patience et de prudence, jusqu'au jour où le maréchal jugera bon de me relever de faction . »
Les provocations n'étant pas relevées et les insinuations n'étant pas comprises, il fallut bien se décider à parler franc et à tendre au but par la voie directe. Ce fut encore M. de Hohenlohe qui fut chargé d'aller avec un embarras visible donner communication à M. Decazes d'une lettre de M. de Bulow, probablement écrite aussi par celui-ci à contre-cœur. Le rappel de
HISSIOH DE II. DB GOHTAUT-BIRON A BERLIH. 359
M. de Gontaut y était demandé en termes formels; les motifs allégués pour cette exigence n'étaient ni graves ni précis ; mais l'amertume du langage était évidemment destinée à suppléer à l'insuffisance du fond. C'était un véritable réquisitoire incriminant les moindres actes de tous les membres même les plus humbles de l'ambassade de France, Tout le monde, y était-il dit, y conspirait contre l'empire, depuis le chancelier du consulat, qui vivait avec les correspondants des journaux français les plus hostiles à l'AUemE^ne, en passant par les secrétaires et l'attaché militaire qui tenaient des propos inconvenants, pour finir par l'ambassadeur lui-même, devenu le chef d'une camarilla, qui se mêlait d'intrigues ministérielles dans un sens ouvertement opposé au chancelier ; il travaillait à lui ravir la faveur du souverain et voulait, en un mot (était-il dit, par une réminiscence historique dont le sens n'était pas bien clair) renouveler les traditions de la cour de Catherine seconde, mais oubliait que jamais dans notre siècle on ne tolérerait de pareilles attitudes. Jamais les ministres anglais ne supporteraientqu'un ambassadeur entretint
dGO MISSION DE M. DE GONTAUT-BIRON À BERLIN.
des rapports avec les partis hostiles au cabioet formé par la reine. En résumé, M. de Bulow déclarait ne pouvoir continuer à rester en relation avec M. de Gontaut.
Je n ai pas besoin de faire remarquer que cette déclaration ne s'appuyait sur aucun droit ni même sur aucun usage diplomatique. Si, en vertu d'une règle de courtoisie habituellement observée, avant d'accréditer un ambassadeur, on s'assure que le choix sera agréable à la cour qui doit le recevoir, une fois cet agrément obtenu (et il faut des motifs graves pour qu'il soit refusé), il n'y a plus à y revenir. L'agent, une fois en fonction, ne peut pas voir à tout moment la durée de son mandat limitée par le bon plaisir d'une puissance qu'il est de son devoir quelquefois de contrarier, et qui pourrait n'avoir à lui reprocher que de trop bien servir et de défendre avec trop de chaleur les intérêts nationaux dont il est le représentant. Il serait trop commode, en vérité, pour cette puissance, de se délivrer à son gré d'un négociateur qu'elle trouverait trop avisé ou d'un observateur dont la perspicacité lui semblerait gênante.
Dans le cas particulier, si Ton eut accepté le congé donné avec cette hauteur cavalière à M. de Gontaul, quelle eût été la situation de son successeur? Averti par avance qu'il n'était ambassadeur que par tolérance, et qu'il devait céder la place dès qu'il aurait cessé d'être agréable, ce ne seraient pas des lettres de créance qu'il aurait apportées, mais un hommage de vassalité. C'eût été (pour faire une application plus juste du souvenir même rappelé par M. de Bismarck) exactement le cas de
l'envoyé de la Pologne mutilée à la cour de Catherine, Tout l'art de M. Decazes devait donc consister à n'avoir pas l'air d'admettre ni même de comprendre la prétention dont il devait pourtant réfuter les motifs.
C'est à quoi il fut singulièrement aidé par le caractère vague de ce qu'il appela très justement un procès de tendance : assemblage de petits faits dont aucun ne supportait l'examen sérieux, et quelques-uns étaient relatifs à des agents inférieurs qui avaient déjà quitté Berlin. Quant au reproche principal adressé à M. de Gontaut, aucune preuve n'était donnée à l'appui, et, de fait, il eût été difficile de le
iG2 MISSION DE M. DE GONTAUT-BIRON A BERLIN.
préciser davantage, car les relations dont M. de Bismarck prenait ombrage, c'était principalement, tout le monde le savait, Tintimité de l'impératrice et des princesses avec la famille de Gontaut : singulier grief, et qu'un ambassadeur de l'empire ne pouvait décemment exprimer en termes trop clairs. Quant aux catholiques allemands du Parlement, quoi qu'en eussent dit quelques journaux, M. de Gontaut, malgré son estime pour leur caractère et son admiration pour leurs talents, s'était abstenu de les fréquenter : réserve facilitée d'ailleurs par l'attitude de ces catholiques eux-mêmes, qui tenaient, comme j'ai déjà eu occasion de le dire, à éviter toute ombre de rapport avec l'étranger, autant par scrupule de patriotisme que par précaution pour ne pas compromettre leur popularité. M. Decazes dit même à ce sujet avec une finesse railleuse :
« Nous n'avons garde de nous mêler de vos affaires intérieures ; nous savons que si on nous y voyait prendre trop de part, ce serait un moyen d'atténuer plutôt que d'aggraver vos difficultés. »
Enfin, il conclut en disant très nettement :
« Je dois cette justice à M. de Gontaut, que sans lui nous n'aurions pu mettre nos relations sur le pied où elles sont aujourd'hui.
Puis, pour ne pas laisser attendre une autre réponse, il déclina l'offre qui lui fut faite de recevoir la copie du document dont il venait d'entendre la lecture. Il promit seulement d'informer le maréchal de Mac-Mahon de tout ce qu'il venait d'entendre. Dans une question de dignité et d'honneur, le sentiment du maréchal n'était pas douteux.
« Patience, mon pauvre ami' I » écrivait M. Decazes à M. de Gontaut, en lui rendant compte de la conversation.
C'est une vertu dont M, de Gontaut avait fait, on vient de le voir, une provision qui n'était pas encore épuisée. Il entrevoyait pourtant déjà le moment où il en verrait le terme : ce serait le jour où il cesserait de se sentir soutenu par la confiance sincère et sans réserve de son gouvernement. A ce point de vue, si l'accord de sentiments qui n'avait jamais cessé de régner entre M. Decazes et lui ne lui laissait aucune crainte, il n'en était pas de même du changement qui s'opérait à ce moment môme
dans la situation intérieure de la France.
L'Assemblée nationale venait de se séparer et les élections de la Chambre appelée à la remplacer faisaient perdre la majorité aux conservateurs. Dans un cabinet nouveau dont M. Dufaure devenait le chef, M. Decazes restait seul de l'administration précédente, ne conservant même le portefeuille des affaires étrangères que parce que, par une très sage résolution, le maréchal de Mac-Mahon tenait à soustraire la politique extérieure au hasard de l'instabilité ministérielle. Mais ses collègues, dont aucun ne pensait comme lui, ne seraient-ils pas disposés à trouver que l'hostilité déclarée de M. de Bismarck mettait à trop forte épreuve le tempérament de la république naissante ?
En Allemagne, les journaux qui ne cessaient pas de malmener M. de Gontaut, faisaient au même moment, et souvent dans les mêmes numéros, l'accueil le plus bienveillant à l'avènement du parti républicain et inséraient avec éloge les manifestes électoraux de M* Gambetta. Les puissants du jour seraient-ils longtemps insensibles à cette différence de traitement?
Déjà dans le département des Basses-Pyrénées, qui venait d'envoyer M. de Gontaut au Sénat, SCS adversaires l'avaient accusé de compromettre, par sa qualité de clérical, les bonnes relations avec l'Allemagne, et ils appuyaient celte imputation (sans y être, j'en suis convaincu, le moins du monde autorisés), sur le témoignage do M. Thiers et de M. de Rémusat. Le Journal des Débats^ le plus modéré des organes de la presse républicaine française qui soutenaient le nouveau ministère, avait insinué à plusieurs reprises, sans contester les mérites éminents de M. de Gontaut, qu'il serait mieux en place dans une autre destination. Il y avait là des insinuations et des sous-entendus dont il importait à sa dignité de faire justice, et il s'en expliqua d'autant plus franchement avec M. Decazes, que ces traits, par leur nature aussi bien que par leur origine, visaient le ministre tout aussi bien que son ambassadeur.
« Dites-moi, en toute franchise, mon cher ami, lui écrivait-il, si j'ai la confiance de vos nouveaux collègues. Si on se défie de moi, je ne veux pas rester ici : je ne tiens pas à être
^06 MISSION DE M. DE GOlf TAUT-BIRON À BERLIN.
ambassadeur à tout prix ; attaqué déjà, comme je le suis, par le chancelier et par la presse allemande, si, en outre, le gouvernement de mon pays n*a pas confiance en moi, vous comprendrez qu'en homme d'honneur et de conscience, je ne doive pas accepter une situation intolérable. »
... Et quelques jours après, admettant très bien l'hypothèse que M. de Bismarck mît en quelque sorte le marché à la main et ne promît qu'au prix du renvoi qu'il avait demandé le retour de ses bonnes grâces :
« Cet homme, dit-il, ne me pardonne pas le service que j'ai rendu — avec honneur, grâce à Dieu — à mon pays, et assurément il n'y a pas là de quoi m'étonner ni m'arrêter. Mais que ne réussissant pas à m'atteindre, il s'en prenne à la France et cherche à aigrir les relations des deux pays, voilà ce qui serait presque monstrueux. Quant à ma personne, mon cher ami, à aucun prix je n'admettrai qu'elle puisse devenir une occasion de mauvais rapports entre l'Allemagne et la France, et le jour où vous acquerrez la certitude de ce qui n'est encore à mes yeux qu'une possibilité, je
VOUS prie, et, si vous me permettez cette expression, je vous enjoins de me le mander sans détour, et ma démission ne se fera pas attendre. »