‹ La mission de Sainte Catherine de Sienne [microform]Chapitre 4 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Au moment où naquit sainte Catherine de Sienne, vers 1347 (1), l'Ordre de saint Dominique, après plus d'un siècle d'un incomparable éclat, était à la veille de subir une double et cruelle épreuve : celle de la peste d'abord qui le décimerait; et celle du grand schisme d'Occident qui l'écartèlerait. La peste, en ravageant ses couvents, y précipiterait le relâchement; le schisme, en y semant des divisions intestines, achèverait d'en consumer les forces. Alors tout porterait à croire que l'Ordre de saint Dominique, ainsi que la plupart des autres familles religieuses, tomberait écrasé sous 1© poids de telles calamités et finirait par disparaître.

Mais Dieu veillait sur lui, et aussi la Bienheureuse Vierge qui, depuis sa fondation, lui avait prodigué les marques d'une protection vigilante.

En effet, juste à ce moment, on vit apparaître au firmament de l'Ordre deux étoiles de première grandeur dont le rayonnement allait l'aider bientôt à sortir de la nuit sombre où les événements l'engageraient malgré lui, et même à retrouver finalement quelque chose de sa première splendeur.

Nous avons nommé le Bienheureux Raymond de Capoue et . sainte Catherine de Sienne. Le premier naquit à Capoue vers 1330(2); la seconde à Sienne

vers 1347. Cependant ce n'est qu'en 1374 que Raymond rencontra personnellement Catherine pour la première fois, quand il fut officiellement chargé de sa direction spirituelle. Catherine avait alors vingtsept ans et devait mourir six ans plus tard, à l'âge de 33 ans (3).

Cette date de 1374, qui fut celle du Chapitre général de Florence, mérite de retenir dès maintenant toute notre attention. Car il n'en est aucune dans l'histoire de Catherine où sa vocation dominicaine ait été mieux mise en lumière, et qui, à cause de cela précisément, nous mette plus à même de porter un jugement d'ensemble sur. sa vie et d'en faire ressortir l'unité qui se cache sous son apparente complexité.

A cette date, Elie-Raymond de Toulouse était depuis sept ans déjà Maître Général de l'Ordre (4).

11 connaissait Catherine pour en avoir entendu dire beaucoup de bien et beaucoup de mal. Car la vierge de Sienne avait, même au sein de la famille dominicaine, ses partisans et ses détracteurs violents qui tous sommaient le Maître Général de se prononcer publiquement sur son cas. Celui-ci ne voulant pas engager témérairement son autorité dans une affaire aussi délicate, attendit patiemment, pour prendre une décision, que les passions fussent un peu calmées, et que les questions soulevées autour de la doctrine et de la vie extraordinaire — pleine de visions, d'extases, de. miracles — de Catherine, fussent arrivées à maturité. Le Chapitre Général de Florence lui fournit une belle occasion d'intervenir. Il y convoqua Catherine. Celle-ci pourrait ainsi se justifier ellemême, devant la plus haute autorité de l'Ordre, des accusations portées contre sa doctrine et sa vie de tertiaire. Catherine obéit et se présenta devant les

Pères capitulaires réunis pour l'entendre, sous la présidence de Maître Elie, à Sainte Marie Nouvelle. "dans la chambre dite aujourd'hui des Espagnols.

Sans doute nous ignorons les détails de cette fameuse audience, mais nous en connaissons l'heureuse conclusion.

Nous savons que l'humble fille répondit victorieusement à toutes les questions qui lui furent posées au Chapitre, mais avec tant d'humilité et de simplicité, que les Pères capitulaires édifiés l'approuvèrent sans réserve et la renvoyèrent à Sienne pour y reprendre tranquillement sa vie dominicaine (5).

Ils firent davantage encore et mieux. Comme pour mettre fin à toutes les discussions soulevées contre elle et bien marquer qu'ils la considéraient comme une vraie fille de saint Dominique, animée du même esprit apostolique que le saint patriarche, ils approuvèrent aussi le choix fait par le Maître Général de son confesseur en la personne vénérée du frère Raymond de Capoue, alors l'un des religieux les plus éminents de l'Ordre, et qui, six ans plus tard, serait élu Maître Général (6).

Il est probable que ce choix fut fait par Elie de Toulouse avant le Chapitre, c'est-à-dire au printemps de 1374, et que Raymond, qui ne connaissait pas encore personnellement Catherine, profita de cette occasion pour aller la rejoindre à Montepulciano, oiî elle accomplissait un pèlerinage au tombeau de sainte Agnès, de l'Ordre de saint Dominique. Le pèlerinage terminé, tous deux se rendirent à Florence, probablement en mai, pour assister au Chapitre général oii Catherine était convoquée (7). De là, après le Chapitre, vers la fin de juin, ils allèrent à Sienne où Raymond avait été assigné en qualité de Lecteur, et où Catherine, devenue sa fille spirituelle, par décision du Général et du Chapitre, pourrait, sous sa prudente

et ferme direction, reprendre sa vie de tertiaire domi- 1 nicaine, en attendant que Dieu l'invitât bientôt à sortir i de sa retraite et à donner au monde, pendant les six i dernières années qui lui restaient à vivre, le spectacle d'un apostolat sans précédent, puisé aux sources : mêmes de la contemplation, selon une formule devenue | chère à tous les Frères Prêcheurs et Sœurs Prêcheresses qui se réclament de l'esprit de saint Dominique: ; coiUemplata (dus tradere.

Parmi les historiens modernes qui se plciisent à \ reviser le procès de certains saints, dont la vie leur paraît trop surchargée de visions, d'extases, de miracles de toute espèce, il en est quelques-uns dont le procédé consiste tout simplement à accuser les hagiographes \ d'inventer à plaisir ou tout au moins d'exagérer ces ; faits extraordinaires par goût personnel du merveil- 1 leux, ou avec l'intention bien arrêtée d'édifier leurs ! lecteurs.

La Legenda Major, ou vie de sainte Catherine, écrite i par le Bienheureux Raymond de Capoue, son confes- i seur, a, moins que toute autre, échappé à cette cri- : tique rationaliste. On lui a reproché en propres ; termes de n'être qu'un « récit lourd et fastidieux de petits miracles » (8) ; on a accusé Raymond de s'être : inspiré • davantage, en l'écrivant, de raisons mystiques i que d'une exacte chronologie des événements. C'est ainsi par exemple qu'il aurait fait mourir Catherine : à trente-trois ans pour accuser une ressemblance de plus de la sainte avec Notre-Seigneur.

Le critique qui lui a fait ce reproche a cru luimême expliquer mieux les événements de la vie de Catherine en la faisant naître dix ans plus tôt. Mais ce procédé arbitraire ne lui a pas réussi. Des histo- !

riens moins obsédés par la peur du miracle que soucieux d'exactitude historique, ont démontré de façon péremptoire qu'en antidatant la naissance de Catherine de dix ans, non seulement on n'arrangeait rien, mais on dérangeait' tout ; et que, tout compte fait, en combinant des données éparses, sans violenter aucim texte, mais en les conciliant tous, il fallait en revenir à la date de 1347 suggérée par Raymond de Capoue, ou, en définitive, à une date approchée (9).

Nous sommes le premier à reconnaître que trop de vies de saints ont été écrites sans aucun esprit critique, et qu'on y a trop sacrifié le souci d'être exact à celui d'étonner ou d'édifier. Nous admettons même (et qui ne l'admettrait!) qu'un historien aussi scrupuleux que le B. Raymond, préoccupé de n'avancer rien qu'il n'ait vu de ses yeux ou entendu raconter par des témoins dignes de foi, ait poi, à quinze ans de distance, se tromper sur un fait secondaire, ou commettre de légères erreurs de date; aucune mémoire humaine n'est infaillible. Mais ce n'est pas là une raison suffisante pour jeter le discrédit sur son œuvre, et lui enlever toute valeur historique, quand d'autre part on peut démontrer — et cela a été fait en ces dernières années (10) — que la plupart des faits qu'il raconte, en citant ses témoins, concordent avec d'autres qui sont historiquement indiscutables et de ce chef corroborent l'exactitude des premiers.

Il est vrai que la vie de Catherine — non seulement racontée par la Legenda Major de Raymond de Capoue (11), mais encore par la Legenda Minor de Cafifarini (12), le Supplementum du même auteur (13), les Miracoli de l'anonyme de Florence (14), les témoignages du Procès de Venise (15) — regorge de visions, d'extases, de miracles. Le surnaturel y coule à flots. Alors, que faire ?

Faut-il, sous prétexte que l'historien comme tel n'a

pas à connaître du surnaturel, nier à priori les faits les plus évidents, les plus rebelles à la critique, qui le manifestent clairement ? Evidemment non. Sans doute l'historien a le droit et le devoir de passer de tels faits au crible de la critique, d'en démontrer l'invraisemblance ou la valeur historique. Mais, l'existence de ces faits une fois constatée, il appartient à d'autres, aux psychologues, aux théologiens et surtout à l'Eglise d'en saisir les causes et d'en expliquer l'origine et le contenu (16).

En ce qui concerne sainte Catherine de Sienne, l'Eglise s'est déjà prononcée en mettant sur le compte de sa sainteté les faits extraordinaires de sa vie et en la plaçant sur les autels parmi les grands saints de l'histoire.

Fort de cette garantie officielle de l'Eglise, notre tâche à nous se simplifie.

Elle consiste à faire voir dans quel sens et de quelle manière la sainteté de Catherine explique l'aspect extraordinaire de sa vie, d'une vie oii le surnaturel lui est devenu comme naturel; où son âme respire Dieu, si l'on peut dire, à force de vivre en sa présence, comme nos poumons l'air qui nous entoure; dont les visions, les extases, les miracles, tout en demeurant des faits extraordinaires, semblent en être l'expression ordinaire et habituelle.

Notre-Seigneur disait à ses apôtres : « Si vous avez la foi comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : Passe d'ici là et elle y passera, et rien ne vous sera impossible ». Et Notre-Seigneur d'ajouter : « Mais cela ne s'obtient que par le jeûne et la prière » (17).

On ne saurait mieux définir, en peu de mots, la sainteté de Catherine. Elle a une foi à transporter les montagnes, grâce à la charité dont elle est imprégnée. Son âme, en effet, brûle d'un tel amour de Dieu qu'à

son contact fondent toutes les résistances. Elle donne l'impression que rien ne lui est impossible, parce que « ce n'est plus elle qui vit, mais Jésus' qui vit en elle » (18).

Si le Chapitre Général de 1374, après avoir entendu Catherine, l'a renvoyée absoute de toutes lés accusations portées contre sa foi et sa manière de vivre, c'est précisément parce qu'il a reconnu en elle la source divine où sa foi s'alimentait pour éclairer et entretenir sa vie. Catherine lui est apparue comme une lille authentique de saint Dominique, une contemplative de grand style, dont la contemplation, toute saturée de foi et de charité, éclatait en action, à Texterieur comme à l'intérieur; dans sa vie privée comme dans sa vie publique.

L'étude que nous entreprenons ici de Catherine de Sienne a précisément pour but de faire voir à quel point, en effet, elle fut dominicaine dans sa contemplation et dans son action. Il n'est pas nécessaire pour cela de raconter les détails de toute sa vie; on l'a déjà si souvent fait, et bien fait, depuis Raymond de Capoue jusqu'à Joergensen, pour ne parler que des biographies les plus fameuses ! Mais il faut essayer de saisir sur le vif, dans la forme et la qualité de sa contemplation, la source même de son action, le secret de son amour d'elle-même et du prochain, comme celui de toutes les visions, les extases et les miracles dont sa vie fut remplie.

En un mot, nous visons plus ici à faire œuvre de synthèse que d'analyse; à mettre en relief les traits principaux de la physionomie de Catherine pour en dégager le vrai caractère, qu'à dire du nouveau à son sujet.

Catherine est donc née à Sienne, vers 1347. Dieu

lui fit la grâce de venir au monde et de grandir dans une famille chrétienne, où la foi était vive et les mœurs patriarcales. Son père, Jacques, surnommé Benincasa, exerçait la profession de teinturier. Sans être riche, il jouissait d'une certaine aisance. Son épouse, Lapa, lui donna de nombreux enfants, vingtcinq nous dit Raymond de Capoue, dont Catherine et Jeanne, sa jumelle, qui mourut peu de temps après. Celle-ci fut remplacée par une autre Jeanne, laquelle mourut en 1363, et fut la dernière de la famille. Catherine fut la seule que Lapa nourrit de son lait. Est-ce pour cela que, de tous ses enfants, elle fut la plus aimée ? Sans aucun doute, mais aussi parce qu'elle était extrêmement aimable, si aimable même, nous raconte Raymond, qu'à peine sevrée et capable de marcher seule ou de parler, sa mère pouvait difficilement la garder à la maison. Tous les parents et voisins voulaient l'avoir chez eux. Littéralement, nous dit-on, « on se l'arrachait », pour s'émerveiller de la sagesse précoce de ses premières paroles et jouir du commerce de sa gaieté enfantine, souverainement gracieuse. L'habitude très répandue à cette époque de donner des surnoms, fit qu'on l'appela Euphrosine au lieu de Catherine, comme pour bien souligner, d'un mot expressif, la joie qui émanait d'elle (19).

Raymond qui tenait tous ces détails de Lapa, alors qu'elle avait quatre-vingts ans et, comme tous les vieillards, se souvenait surtout des événements les plus lointains de sa vie avec une étonnante précision, se laisse aller, en les racontant, à ses sentiments de tendresse pour Catherine, et devient presque lyrique : « Ni la langue, ni la plume, écrit-il, ne pourraient dire facilement... la sagesse et la prudence de ses paroles. Ceux-là seuls le savent, qui Font expérimenté: Le trop-plein de mon cœur m'oblige à le dire ici, il y avait non seulement dans la parole vivante et actuelle

de Catherine, mais encore dans la simple influence de sa compagnie, je ne sais quelle énergie qui entraînait l'esprit des hommes au bien, et les faisait se délecter en Dieu. Plus de tristesse dans le cœur de ceux qui conversaient avec elle, plus de dégoût dans leur esprit, plus d'angoisse dans leur souvenir; mais une grande paix, une paix inaccoutumée descendait dans leur âme qui les étonnait eux-mêmes et les remplissait d'une joie jusque-là inconnue » (20).

Pour comprendre cet enthousiasme de Raymond, il faut se rappeler que, lorsqu'il écrivit ces lignes, cinq ou six ans environ après la mort de Catherine, son cœur était encore en deuil de sa fille spirituelle. Il l'avait connue quand elle avait déjà vingt-sept ans, et que toutes les semences de sainteté jetées par Dieu, dès son berceau, dans le jardin secret de son âme, après avoir produit leurs fleurs, donnaient tous leurs fruits. Involontairement il rattache l'expérience personnelle qu'il a acquise de la sagesse et de la plénitude de vie de sa « grande fille », aux souvenirs qu'on évoque devant lui, alors qu'elle n'était qu'une toute petite fille, et il prête à l'enfant de six ans — une enfant prodige, il est vrai — le degré de sagesse et d'épanouissement spirituel de la jeune fille de vingtsept ans. Ce faisant, on peut croire qu'il exagère; mais au fond comme on sent qu'il dit vrai, et à quel point les témoignages de Lapa rejoignent ses expériences personnelles, lorsqu'il affirme qu'à six ans la sainteté de Catherine, à fond de sagesse et d'amour, rayonnait déjà autour d'elle, ainsi que nous voyons, longtemps avant que la lumière du soleil n'éclate, blanchir au loin l'aurore qui l'annonce.

■ Si l'on veut juger avec équité de la vérité du récit que nous fait Raymond de l'enfance et de l'adolescence de Catherine, et de sa transparence, il ne faut jamais perdre de vue cette espèce de fusion inconsciente qu'il

opère des qualités d'esprit et de oœur qu'il a personnellement expérimentées en elle sur le tard, quand il est devenu son directeur, avec ces mêmes qualités déjà visibles dans l'enfant et la jeune fille à ceux qui l'ont connue alors et vue à l'œuvre. Leur témoignage en est si direct, si vivant, si criant de vérité que Raymond en arrive pour ainsi dire à ne plus faire de différence, dans la vie de Catherine, entre le début et la fin de son existence. A cinq ans, nous dit-il, cette petite, qui était on ne peut plus charmante, parlait et jugeait déjà avec le sérieux d'une femme mûrie par l'expérience; à trente ans, lorsqu'elle en imposait à tous par son exceptionnelle sagesse, sa jeunesse d'âme éclatait encore dans son allure et dans tous ses propos. Non seulement il n'y a pas là de contradiction, mais au contraire le spectacle d'une sainte dont la vocation surnaturelle fut sans doute précoce, mais, du commencement à la fin, s'est développée régulièrement, à mesure que l'enfant avançait en âge.

Outre qu'on ne peut refuser à Raymond le mérite de la sincérité poussée jusqu'au scrupule, dans la consultation qu'il a su mener à bien de tous les témoignages qui pouvaient le renseigner sur l'enfance et la jeunesse de Catherine, il faut lui reconnaître aussi l'art difficile et rare, chez un écrivain, de savoir faire parler ses témoins sans les trahir; de les peindre au naturel; de conserver à leurs témoignages cet accent personnel ou de terroir qui ne trompe pas; ce je ne sais quoi de profondement humain, mais en même temps de temporel et de local, qui vous reporte sans effort à l'époque où ils ont vécu, dans le milieu familial où ils ont évolué; dans l'atmosphère qu'ils ont respirée, la maison qu'ils ont habitée, et jusque dans la ville où s'est déroulée leur existence, cette ville de Sienne, qui a conservé jusqu'à nos jours sa physionomie médiévale, mais qui n'est plus que

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f l'ombre d'elle-même, de ce qu'elle fut au temps de sa splendeur, quand la religion, la vie de famille, la littérature, l'art, l'industrie, le commerce y florissaient )et s'incarnaient dans des monuments ou des chefsd'œuvre que nous admirons encore aujourd'hui. L'année qui suivit la naissance de Catherine, 1348, ila peste s'abattit à l'improviste sur l'harmonieuse cité et de mai à octobre la décima, lui enlevant les quatre \ cinquièmes de ses habitants.

\ Tout cela, le récit de Raymond le rend à merveille, /pour peu qu'on le lise sans préjugés et avec symi pathie. Loin d'être, comme quelqu'un l'a dit à tort, ( « un récit lourd et fastidieux de petits miracles », / c'est au contraire une histoire alerte et attrayante — en dépit des digressions personnelles et trop nombreuses de l'auteur — de la vie la plus chargée de ^surnaturel qui se puisse imaginer, mais qui reste J néanmoins profondément humaine. Chaque témoin y garde des particularités à quoi on le reconnaît aussitôt. Lapa, la mère de Catherine, n'y parle pas comme Lisa sa belle-sœur; ni Lisa comme Tommaso délia Fonte son premier confesseur; ni Tommaso comme un autre confesseur de Catherine, Bartolomeo Dominici, dont le procès de Venise nous a transmis le témoignage (21). Mais Catherine surtout n'y parle comme personne. On reconnaît partout sa présence, dans le récit de Raymond, à quelque chose d'indéfinissable qui lui est propre, un mélange harmonieux de divin et d'humain, de spontané et de réfléchi, d'humble et de volontaire, d'effacé et d'entraînant, de tendre et de fort. Même quand c'est Raymond qui écrit, on devine que c'est Catherine qui parle. Dans les paroles de son Père spirituel, on croit entendre l'écho de sa voix. C'est par elle, plus encore que par Lapa, sa mère, que Raymond a bien connu la famille Benincasa, et, grâce à elle, qu'il a pu esquisser, avec tant de vérité

et d'à propos, les portraits de Jacques et de Lapa; de Bonaventure, sa sœur aînée, de Lisa sa belle-sœur.

Ecoutons d'abord ce qu'il nous dit de Jacques, le chef vénéré de la famille Benincasa :

« Jacques, écrit-il, a droit à des louanges spéciales. Ainsi que me l'a rapporté Lapa, il était si égal de i caractère et si modéré dans son langage que jamais i une parole déplacée ne sortait de sa bouche. C'était un homme droit, n'admettant pas le dol et la fraude, craignant Dieu et évitant le mal. Deux choses surtout répugnaient à sa nature timide et bienveillante: la médisance et l'immodestie. Il ne supportait pas qu'on dise devant lui du mal du prochain, et avant tout de quiconque lui cherchait querelle. A sa femme, qui n'avait pas cette patience et un jour parlait mal en sa présence de l'un de ses calomniateurs : « Laisse cet « homme, lui dit-il, et tu t'en trouveras bien. Dieu (( lui montrera son erreur et nous défendra », ce qui en effet se vérifia par la suite.

« L'immodestie du langage, dans la conversation, lui était aussi pénible que la médisance. Il n'admettait sur ce point aucune excuse, et l'influence que cette intransigeance paternelle exerça sur ses enfants fut si forte que l'aînée de ses filles, Bonaventura, bien que mariée, en arriva à être malade d'entendre à la maison son mari et ses joyeux compagnons traiter devant elle certains sujets scabreux, et les traiter en termes peu décents: « Soyez sûr, répondit-elle un jour à son (( mari qui ' l'interrogeait sur cette maladie quelque « peu étrange et à laquelle personne ne comprenait « rien, que si cette indécence de langage ne disparaît « pas de votre maison, vous me verrez bientôt « mourir. » Le mari se le tint pour dit et dans sa

maison, comme dans celle de son beau-père, tout propos déplacé fut désormais banni. »

Ce portrait de Jacques, on l'avouera, est peint sur le vif, comme si Raymond l'avait écrit sous la dictée de témoins oculaires, ainsi qu'il est permis de le croire. S'il est vrai, en effet, que Raymond a commencé d'écrire la Legenda Major au début de 1386, ou vers la fin de 1385, et qu'en 1384, moins de quatre ans après la mort, à Rome, de Catherine, il ait décidé, en sa qualité de Maître Général, de faire transporter en secret à Sienne, dans un magnifique reliquaire, le « Chef » vénéré de la vierge siennoise, il est vraisemblable qu'il a profité des fêtes qui furent célébrées à cette occasion par les compatriotes de Catherine, pour convoquer sur place tous les témoins de son enfance, au premier rang desquels sa mère, Lapa (22).

A la fin du premier chapitre, ainsi qu'à la fin des chapitres suivants, il semble lui-même en convenir lorsqu'il écrit : « Tout ce que j'ai rapporté dans ces chapitres est connu de presque toute la ville ou de sa plus grande partie. J'ai appris le reste soit de notre sainte vierge elle-même, soit de Lapa sa mère, soit de plusieurs religieux et séculiers, voisins, connaissances ou parents de Jacques. » Plus loin il cite encore Lisa, belle-sœur de la sainte, et son confesseur, et les autres personnes qui habitaient alors la maison. Enfin il ajoute : « J'ai appris de la bouche même de Catherine, ainsi que je l'ai dit, ce qu'elle seule pouvait savoir. »

Comment aurait-il pu consulter tant de témoins sinon sur place, et pourquoi n'aurait-il pas profité de son séjour à Sienne, en 1384, pour le faire sérieusement et ramasser le plus de matériaux possibles en vue de la vie de Catherine qu'il projetait d'écrire dès que ses occupations le lui permettraient, afin de

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répandre son culte et de hâter, si l'Eglise y consentait, sa canonisation ?

Un peu plus loin, dans la seconde partie de la Legenda Major, Raymond revient sur le portrait qu'il a déjà esquissé de Jacques Benincasa, pour y ajouter quelques touches. Mais cette fois, c'est Catherine qu'il consulte. Cela se sent à chaque ligne du récit et se devine entre les lignes. Jacques est malade et va mourir. Raymond rappelle comment, au cours d'incidents de l'enfance ou de l'adolescence de Catherine que nous-même rapporterons en leur temps, Jacques avait reconnu que sa fille s'était vouée de tout son cœur au service de Dieu. Depuis lors, il l'avait toujours traitée avec une respectueuse tendresse. Il recommandait continuellement à tous les membres de sa famille de ne se permettre aucune opposition aux volontés de sa fille. Aussi l'amour qui les unissait l'un à l'autre allait-il toujours croissant. Quand Jacques vit venir la mort, il mit toute sa confiance dans les prières de Catherine, sûr qu'il était d'obtenir grâce auprès de Dieu par ses soins. Et c'est en effet ce qui arriva. Catherine, à force d'instances auprès de Dieu, obtint non seulement qu'il fît une bonne mort, mais qu'il allât droit au ciel, sans passer par le feu qui purifie des plus petites imperfections d'ici-bas, mais à la condition posée par elle, et acceptée par Dieu, d'expier à sa place et d'endurer pour lui les souffrances qu'il plairait à Dieu de lui envoyer. A peine son père eut-il rendu le dernier soupir, qu'elle fut prise de points de côté qui ne la quittèrent plus jusqu'à sa mort, mais qu'elle supporta, dit Raymond, avec une patience incomparablement plus forte que ses douleurs.

Ainsi mourut Jacques Benincasa, le père de Catherine, que Raymond n'eut pas la joie de rencontrer, mais dont il nous a, en quelques traits saisissants.

dessiné la noble figure telle que Lapa, les voisins, les parents, les amis l'évoquèrent devant lui, à Sienne même, quand il vint assister au triomphe posthume de Catherine, mais telle surtout que Catherine la lui révéla, en écoutant simplement les mouvements de son cœur. Car elle aima toujours tendrement son père. Même toute petite, alors que se dessinaient déjà les grandes lignes de sa vocation, elle avait trouvé en lui un défenseur contre tous ceux, mère, frères et sœurs, qui, à la maison, prétendaient, tout en l'aimant beaucoup, lui faire suivre une autre voie que celle où Dieu lui-même l'avait engagée. Jamais elle n'oublia ce que son père fit pour elle dans ces circonstances critiques. Elle l'avait aimé jusque-là pour ainsi dire d'instinct parce qu'il était son père. Mais quand elle s'aperçut à quel point il était droit, candide, oublieux de lui-même, généreux envers les autres et soumis en tout à la volonté de Dieu ; puis, quand elle le vit sortir de ses longs silences et parler en chef de famille, uniquement pour écarter d'elle les obstacles qu'on mettait à sa vocation, sa confiance instinctive se changea à son égard en une tendresse volontaire et sans bornes, où leurs deux âmes — celle du père et celle de la fille — se rejoignirent comme pour mieux se comprendre l'une l'autre et remercier Dieu ensemble de toutes les grâces reçues.

Par tempérament. Lapa n'entrait pas dans cette intimité spirituelle. C'était une bonne mère de famille qui avait mis au monde beaucoup d'enfants et rêvait de les marier tous. Chrétienne, certes elle l'était, mais à sa façon. Elle croyait sincèrement que la meilleure manière de l'être consistait à fonder comme elle une famille nombreuse et à bien élever ses en-

fants. En dehors de cela, qui n'est déjà pas si mal, elle ne comprenait pas que Dieu pût demander autre chose à ses enfants. « Cette femme, observe Raymond, n'avait rien de la malice des hommes de notre temps, néanmoins elle s'entendait assez bien à gouverner sa maison et sa famille. « C'était une femme pratique, pour qui les petits faits de la vie quotidienne avaient chacun une réelle valeur. Elle savait observer, et rien de ce qui se passait à la maison ne lui échappait. C'est pourquoi, à environ quarante ans de distance, elle fut pour Raymond le témoin rêvé, quand il vint à Sienne, en 1384, et s'enquit, auprès de tous ceux qui l'avaient connue, des faits et gestes de Catherine pendant la première partie de sa vie. Lapa avait encore tout cela présent à l'esprit; c'était comme sa jeunesse à elle qui lui remontait à la mémoire. Ou plutôt sa mémoire, un peu parcheminée, conservait fidèlement ses premières impressions, comme ces palimpsestes séculaires dont les surcharges plus récentes n'arrivent pas à effacer la première écriture.

Interrogée par Raymond, Lapa déroule devant lui tous les faits dont elle avait été le témoin pendant l'enfance et l'adolescence de Catherine. Sans doute, il lui arrive d'en exagérer quelques-uns, d'en interpréter d'autres à sa manière, mais on peut être sûr qu'elle n'en invente aucun. « Tous ceux qui la connaissent, observe Raymond, savent sa simplicité, une simplicité telle que cette octogénaire serait incapable, à supposer même qu'elle le désirât, d'inventer quoi que ce soit. »

Autant le père de Catherine, dès qu'il se rendit compte que Dieu réservait à sa fille une vocation spéciale, s'empressa d'entrer dans ses vues et d'écarter de son chemin les obstacles dont il était semé, autant Lapa sa mère s'obstina dans son point de vue à elle qui était de marier Catherine comme ses en-

fants et même de préférence à tous les autres, parce qu'elle était sa benjamine, la préférée, la seule qu'elle eût nourrie de son lait, et dont les grâces enfantines, le charme de sa petite personne, et ses conversations de grande fille, émerveillaient son entourage. Nous dirons plus loin tout ce que Lapa entreprit pour arriver à ses fins; tout le chagrin qu'elle ressentit de n'y point réussir, et les plaintes si profondément humaines qui échappèrent à son cœur de mère lorsqu'elle constata qu'entre elle et Dieu, pour décider de l'avenir de Catherine, la partie n'était pas égale; que Dieu était décidément le plus fort.

On ne peut bien saisir l'âme de Catherine, dans ce qu'elle a à la fois de divin et de profondément humain, si l'on ne prend pas garde à cette double influence, paternelle , et maternelle, qu'elle a subie dès sa plus tendre enfance, et surtout, à partir de sa sixième année, lorsque se dessina nettement sa vocation religieuse. Forte de l'appui de son père, en qui le sens du divin l'emporta de bonne heure sur les vues humaines que lui inspirait l'avenir de sa fille, celle-ci a' ressenti vivement, tout en cherchant respectueusement à s'y soustraire, ce que l'opposition maternelle à sa vocation recelait, dans son fond, d'humanité véritable. Lapa, sa mère, appréciait certainement à sa valeur la vie chrétienne; mais, comme nous l'avons déjà indiqué, avant tout elle était mère, et, dans les limites où une mère chrétienne a le droit et le ' devoir de songer à l'avenir de sa fille et de l'y préparer, elle ne voyait rien au delà du mariage et de la vie de famille. Voilà pourquoi elle voulait que Catherine se mariât, qu'elle fondât un foyer, qu'elle prît un mari digne d'elle, eût de lui de nombreux enfants et les élevât dans la crainte et l'amour de Dieu. Catherine avait trop de bon sens pour ne pas sentir ce que cette manière d'envisager les

choses avait de respectable, humainement parlant. Sans doute elle aurait à en souiFrir, puisque Dieu l'appelait à une autre destinée; mais cela ne l'empêcha jamais d'entourer sa mère de sa plus filiale affection, ni de lui obéir, toutes les fois que cette obéissance ne contrecarrait pas directement celle qu'elle devait à Dieu.

« Même si tu dois en mourir, disait Lapa à sa fille, tu dois prendre un mari. » Et quand elle entendait Catherine se meurtrir à coup de discipline : « Ma fille, ma fille, s'écriait-elle, en s'arrachant les cheveux, tu veux donc mourir. Qui ose me prendre ainsi ma fille, ma fille à moi ? » Alors, prise de pitié, elle lui prodiguait sa tendresse; insistait pour qu'elle dormît, sans tant de pénitences et de prières prolongées.

Qui pourrait penser que, malgré sa volonté de suivre sa vocation, Catherine ait été insensible à cet amour maternel ? Nous avons au contraire mille raisons de croire qu'elle a tout fait pour ne pas le blesser directement; qu'elle s'est montrée d'autant plus affectueuse envers *sa mère, qu'elle se sentait obligée en conscience d'échapper à son farouche dessein de la marier malgré elle. Toute son habileté consista, à force de tendresse, à amener lentement sa mère à changer d'avis; à lui faire comprendre qu'elle devait aimer l'âme de sa fille plus encore que son corps, parce que les biens spirituels l'emportent en valeur sur les biens corporels. Mais il lui faudrait beaucoup de temps et beaucoup d'affection pour en arriver là. Elle ne se faisait pas d'illusions sur ce point.

Nous avons d'elle une lettre à sa mère, écrite d'Avignon vers 1376, à la veille de son retour à Sienne, qui est à ce point de vue on ne peut plus lumineuse : « Ma chère maman, lui écrit-elle, j'ai

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désiré d'un grand désir de vous revoir, vous, la vraie mère non seulement de mon corps, mais de mon âme. Si vous aimez plus mon âme que mon corps, vous éviterez ainsi toute tendresse désordonnée, et vous souffrirez moins de mon absence corporelle. Au contraire vous trouverez là plutôt de la consolation, et voudrez pour l'honneur de Dieu partager mes fatigues. De cette façon vous accroîtrez dans votre âme la grâce et la vertu de Dieu... Vous savez que je dois suivre la volonté de Dieu, et je sais que vous voulez que je la suive. Or la volonté de Dieu fut que je partisse, départ à coup sûr mystérieux, mais qui n'a pas été sans fruit ni sans grande utilité. C'est pour obéir à la. volonté de Dieu et non d'un homme, que je suis partie, et qui oserait prétendre le contraire, soutiendrait une erreur et non la vérité... Rappelezvous ce que vous avez fait humainement parlant quand vos fils vous quittaient pour s'enrichir de biens temporels; et maintenant qu'il s'agit d'acquérir la vie éternelle, cela vous semble si lourd que vous en mourrez, dites-vous, si je ne vous réponds pas bientôt... Allons, élevez un peu votre cœur et votre affection vers cette douce et sainte croix qui nous délivre de toute fatigue : acceptez de bon cœur un peu de peine ici-bas pour éviter les peines infinies méritées par nos péchés. Cherchez votre force dans l'amour du Christ en croix, et ne vous croyez pas abandonnée ni par Dieu ni par moi... )) (23)

Il se dégage de cette lettre un parfum de tendresse humaine profonde et en même temps un accent d'autorité surnaturelle émouvant. C'est justement le secret de Catherine de savoir mêler ainsi, sans heurt ni contradiction, ces deux sentiments en apparence si opposés. D'un côté, on sent battre le cœur d'une vraie fille pour sa mère, et de l'autre, on a plutôt l'impression d'une mère qui fait la leçon à sa fille.

Mais ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'elle s'est toujours comportée ainsi à l'égard de sa mère, même quand elle était toute petite. Un fait, raconté par Raymond de Capoue, en dit long sur ce point, et nous révèle Fâme d'une sainte qui a toujours su harmoniser dans son cœur les exigences de son amour de Dieu avec celles de l'affection qu'un enfant doit naturellement à sa mère, même à un âge où il semble incapable d'un pareil discernement.

« C'était, nous dit son biographe, entre la septième et la dixième année de Catherine. Sa mère, voulant faire célébrer une messe en l'honneur de saint Antoine, appela sa fille et lui dit : « Va « à l'église paroissiale, demande au prêtre notre curé « qu'il célèbre ou fasse célébrer cette messe, et offre « sur l'autel tant de cierges et tant d'argent ». A ces paroles, la pieuse fille, qui exécutait si volontiers ce qui était à l'honneur de Dieu, s'en va de bon cœur et bien vite à l'église. Elle aborde le curé et lui fait la commission de sa mère; mais, charmée d'entendre cette messe, elle y assiste jusqu'à la fin et ne rentre chez elle qu'après l'office terminé. Cependant, cela ne convenait pas à sa mère, qui aurait voulu la voir rentrer à la maison dès que sa commission serait faite. Aussi Catherine fut-elle mal accueillie. Usant d'un dicton populaire du pays à l'égard des retardataires, sa mère lui dit : « Maudites soient les « mauvaises langues qui m'assuraient que tu ne revien- « drais pas ». Interloquée, Catherine garde d'abord le silence; mais, quelque temps après, elle prit sa mère à part et avec beaucoup de gravité et d'humilité, lui dit : « Ma chère maman, quand j'accom- « plis insuffisamment ou que j'excède vos ordres, « frappez-moi, afin que je sois plus prudente à « l'avenir, cela est convenable et juste. Mais, je vous « en supplie, ne prenez pas prétexte de mes défauts

« pour maudire qui que ce soit, bons ou mauvais. « Cela ne convient pas à votre âge et m'afflige le « cœur. » ■ (24)

Tant de sagesse et d'affection tout ensemble dans une enfant si jeune ne laissa pas d'étonner Lapa qui, après avoir su de la bouche même de Catherine le motif pieux de son retard, s'empressa de raconter cette histoire à Jacques son époux. Celui-ci, comme jadis Marie à Bethléem devant les merveilles de la crèche, bénit Dieu sans rien dire, conservant toutes ces choses dans son cœur (25).

Maintenant que nous connaissons le père et la mère de Catherine; que nous savons que tous deux l'aimaient tendrement, mais chacun à sa façon — le premier avec des vues plus surnaturelles, la seconde avec des exigences trop humaines — nous comprendrons mieux la nature forte et prudente de Catherine qui, pour ne pas perdre l'équilibre dans le drame familial que sa vocation précoce va bientôt faire éclater, saura concilier au jour le jour l'amour sans réserve qu'elle doit à Dieu, avec l'affection respectueuse que Dieu lui-même impose aux enfants à l'égard des parents. Comme le pilote, sur un navire ballotté par la tempête, doit manœuvrer habilement pour le soustraire aux assauts des vagues sans lui faire perdre dans ce jeu dangereux son orientation et sa vitesse, ainsi Catherine, pour faire face à l'orage que déchaînera sa vocation, saura être à la fois assez souple pour ne pas heurter de front les desseins maternels tout en y échappant, et assez énergique pour ne rien lui céder sur le chapitre de l'amour de Dieu et de la vie exceptionnelle où, de par la volonté expresse de Dieu, dès l'âge de six ans, elle se trouvera engagée.

Personne ne s'étonnera que nous ne sachions pas grand'chose de la vie de Catherine avant- sa sixième année, hormis qu'elle était gracieuse et • d'une rare précocité de jugement. Le Bienheureux Raymond, qui ne perd pas une occasion d'exalter sa fille, et de retrouver jusque dans sa plus tendre enfance les traces de sa grandeur future, nous raconte que, toute petite, elle eut une dévotion particulière envers la Vierge Marie, et qu'elle prit alors l'habitude, en montant les escaliers, de réciter à chaque marche VAve Maria. A vrai dire, on a l'impression, en le lisant, qu'il ne devait pas être très au courant des usages du pays, car il présente les particularités de cette dévotion comme une manifestation caractéristique de la piété de Catherine, alors qu'à Sienne en particulier les enfants avaient l'habitude de réciter ainsi l'Ave Maria en montant les escaliers.

En réalité la dévotion envers la Sainte Vierge était très répandue, surtout depuis le treizième siècle, dans toute la chrétienté, et elle avait été importée de bonne heure à Sienne. Des vies de saints ou de saintes de cette époque en font foi (26), de même que des monnaies, datant de 1260, et frappées à l'effigie de Sienne, portant en exergue, à côté de « Sena vêtus w, l'appellation suggestive de « Civitas Virginis » (27), la Cité de la Vierge, conlme Raymond lui-même se plaisait à la nommer.

Tout cela donne évidemment à penser que le fait raconté par lui de la dévotion de Catherine envers la Sainte Vierge, alors qu'elle n'avait que cinq ans, est exact ; mais il n'en est pas moins vrai que cette ' dévotion, même sous la forme rapportée par Raymond, était alors d'usage courant à Sienne, comme dans le monde chrétien. Pour ne citer qu'un exemple tiré des Annales de l'Ordre de saint Dominique, rappelons que sainte Marguerite de Hongrie, morte

en 1270, à chaque fête de la Sainte Vierge et durant l'octave, lui offrait mille salutations angéliques, en accompagnant chacune d'elles de prostrations (28).

La dévotion mariale de Catherine n'est donc pas douteuse; mais elle était conforme aux traditions et aux usages des familles siennoises à cette époque, où on l'utilisait, au foyer, comme un moyen efficace d'éducation religieuse.

Ceci dit, venons-en tout de suite au fait, vraiment caractéristique celui-là, de l'enfance de Catherine, sur quoi tous les documents sont d'accord (29), et qui eut sur toute sa vie une influence décisive : nous voulons parier de la première vision qu'elle eut à six ans, un soir de l'année 1352, alors qu'elle regagnait la maison paternelle, en compagnie de son jeune frère Stefano, après une visite à sa sœur aînée, Bonaventura, qui, mariée, demeurait à l'autre bout de la ville, près de la tour Sant'Ansano.

Une vieille fresque, encadrée dans la pierre, à l'endroit précis où l'on tourne l'escalier large, mais assez raide, qui conduit à Fontebranda, représente, ou plutôt laisse deviner deux figures, celle de Catherine agenouillée, et celle d'un jeune garçon, son frère Stefano. Sous la fresque on lit cette inscription : « Tandis que sainte Catherine Benincasa, âgée de six ans seulement, rentrait chez elle avec son frère, le Christ lui apparut au-dessus de l'église des dominicains, de l'autre côté de la vallée, sous l'apparence de son représentant terrestre, entouré des saints apôtres Pierre, Paul et Jean, et il lui donna sa bénédiction » (30).

Voici, d'après les documents contemporains, ce que vit exactement la petite Catherine au moment précis où, tournant le large escalier aux marches de briques, elle arrivait sur la place où se trouve Fontebranda, la fameuse fontaine située non loin de sa

maison, où l'eau bouillonne encore dans la profondé vasque, et oii femmes et jeunes filles continuent de venir comme autrefois, avec les mêmes gestes, remplir d'eau leurs cruches.

« Ayant levé les yeux, elle aperçut, de l'autre côté de la vallée, au-dessus du chevet de l'église des Frères-Prêcheurs, un trône magnifique disposé avec une pompe royale; et, sur ce trône, Jésus-Christ, le Rédempteur du monde, couronné de la tiare et revêtu des ornements pontificaux. Auprès de lui se trouvaient les princes des apôtres Pierre et Paul, et saint Jean l'Evangéîiste. A cette vue Catherine s'arrête, frappée d'étonnement, et contemple son Sauveur qui se manifestait si miraculeusement à elle pour lui prouver son amour. Alors il abaissa son regard sur elle, lui sourit amoureusement, étendit sa main droite et traça le signe de la croix, comme fait l'Evêque quand il donne sa bénédiction. Et si puissante fut cette bénédiction de l'Eternel que, ravie, hors d'elle même, l'enfant qui, par nature, était timide, resta là, sur la voie publique, les yeux levés vers le ciel, au milieu du va-et-vient des hommes et des animaux.

(( Cependant son frère continuait sa route, con vaincu qu'elle le suivait, lorsque tout à coup il s'aper çut qu'elle n'était plus à ses côtés et, se retournant, il vit sa sœur très loin en arrière, immobile, regar dant le ciel. Il l'appela tout d'abord, mais, comme elle semblait n'y prêter aucune attention, il revint sur ses pas l'appelant toujours; puis, voyant que cela ne servait à rien, il la saisit par le bras et lui demanda : « Que fais-tu ici, pourquoi ne viens-tu « pas ? » Alors Catherine sembla s'éveiller d'un profond sommeil; elle baissa les yeux un instant et répondit : « Ah ! si tu voyais ce que je vois, tu « ne me troublerais pas ainsi ». Et de nouveau elle regarda le ciel, mais la vision avait disparu et la

petite fille se mit à pleurer amèrement et à se reprocher de s'être laissé distraire. » (32)

A la fin du second chapitre de la Legenda Major où, parmi d'autres faits qui se rapportent à l'enfance de Catherine, Raymond a décrit celui-là, il nous avertit que tous ces faits, sauf celui, un beau jour, de la fuite de Catherine hors de Sienne, « dans le désert )), et son retour miraculeux à la maison, le soir même — ont eu beaucoup de témoins, tout d'abord son premier confesseur — Tommaso délia Fonte — • nourri pendant son enfance dans la maison de la sainte; puis un grand nombre de femmes dignes de foi, ses voisines ou ses parentes.

Il est évident que Raymond n'entend parler ici que des témoins auriculaires, ceux à qui Catherine a fait personnellement des confidences et qui les ont ensuite propagées autour d'eux. Car, en fait de témoins oculaires, il n'y en a pas eu d'autres que Catherine elle-même; elle fut la seule à voir, au-dessus de l'église de Saint-Dominique, le Christ entouré des apôtres Pierre et Paul et de saint Jean l'Evangéliste. Son frère Stefano lui-même qui, pendant ce temps-là, a continué sa marche vers la maison paternelle, et n'est revenu sur ses pas que pour secouer Catherine et l'arracher à son extase, n'a personnellement rien vu, ni rien su.

De telle sorte que le récit de cette première vision, dont les détails nous ont été transmis par les tout premiers biographes de Catherine, ne s'appuie en dernière analyse que sur son témoignage personnel. Mais que vaut ce témoignage ? Toute la question est là, et elle n'a pas échappé à Raymond. En effet, vingt ans plus tard, lorsqu'il fut nommé son directeur spirituel à une époque où précisément ses visions se multipliaient, une de ses premières préoccupations fut de tirer cela au clair et de savoir ce qu'il devait

en penser. Il ne nous cache pas « qu'il fut souvent et de bien des façons tenté d'incrédulité... » « Il me vint à l'esprit, nous dit-il, que nous étions au temps de cette troisième bête à peau de léopard qui symbolise les hypocrites. (Apec, XIII, 2.). Au cours de ma vie, j'avais rencontré de ces hypocrites, surtout parmi les femmes dont la tête tourne facilement et qui offrent plus de prise aux séductions de l'ennemi. Voici ce qui me vint alors subitement à l'esprit. Si je pouvais constater sûrement que les prières de la sainte m'obtiennent du Seigneur une contrition extraordinaire de mes péchés, plus grande que la contrition commune qui m'est habituelle, j'aurais un signe irrévocable que toutes les oeuvres de cette vierge viennent de l'Esprit Saint. »

Alors Raymond, sans rien révéler à Catherine de ce qui le concernait personnellement, nous raconte qu'il lui demanda aussitôt de prier Dieu efficacement pour qu'il obtînt cette contrition parfaite, mais qu'il ne serait pas satisfait s'il ne recevait de Dieu une Bulle d'indulgence comme on en reçoit de la Curie romaine.

« Qu'entendez-vous par là ? lui dit Catherine. Raymond lui répondit qu'il voulait, comme signe de pardon lui tenant lieu de Bulle, une grande et extraordinaire contrition de ses péchés. Sur quoi Catherine sourit et lui. assura qu'elle obtiendrait sûrement pour lui cette grâce, ce qui eut lieu en effet dès le lendemain, au cours d'une visite qu'elle lui fit, et à un moment où Raymond, assez mal en point ce jourlà et préoccupé de sa santé, ne songeait plus du tout à la fameuse Bulle d'indulgence de la veille. Tout à coup il se vit comparaître, en esprit, au tribunal du juste Juge et infailliblement condamné à mort; mais en même temps il se vit l'objet de la clémence de ce Juge infaillible qui convertit sa mort en vie, sa

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crainte en espérance, sa douleur en joie, par la seule grâce de son infinie bonté. Aussitôt il éclata en sanglots et répandit tant de larmes qu'il crut que son cœur allait se rompre dans sa poitrine.

Catherine qui, vraisemblablement, avait tout deviné des intentions de Raymond et n'était venue que pour cela, .remarque Raymond lui-même, le laissa se rassasier de ses sanglots et de ses larmes. Alors il se souvint tout à coup de sa demande de la veille et de la promesse de sa fille. Se tournant aussitôt vers elle, il lui demanda : « Est-ce là la Bulle que j'ai sollicitée de vous, hier ? — Oui, répondit-elle, c'est la Bulle »; puis, lui touchant l'épaule de la main, Catherine ajouta : « Souvenez-vous des dons de Dieu » et se retira. « J'atteste devant Dieu, conclut Raymond, que je ne mens pas. » (32).

A partir de ce jour-là, le confesseur de Catherine fut rassuré sur la valeur du témoignage de sa fille, et sur la réalité de ses visions.

En ce qui concerne la toute première, celle de Fontebranda, nous avons une autre preuve' de sa réalité qui, bien qu'elle soit d'un autre ordre, n'en est pas moins convaincante, à savoir le changement profond et radical qui s'opéra alors et subitement . dans l'esprit et dans la vie de Catherine. Raymond lui-même, fort de sa Bulle d'indulgence et des confidences qu'en sa qualité de confesseur il reçut de sa pénitente, nous affirme que l'influence de cette première vision fut si grande sur elle que l'amour de Dieu s'alluma dans son cœur au point d'en extirper radicalement tout amour du monde. Un an plus tard, elle faisait vœu de virginité. S'étant retirée dans un lieu secret où elle pouvait parler haut sans être entendue, et s'adressant directement à la Mère de Dieu, voici en quels termes clairs et vibrants elle émit son vœu : (( bienheureuse et très sainte Vierge, vous

avez été la première des femmes à consacrer votre virginité au Seigneur par un vœu perpétuel, et vous avez reçu de lui la grâce unique d'être la Mère de son Fils unique. Je supplie votre ineffable piété de ne pas regarder mes mérites, de ne pas considérer ma petitesse, mais de m'accorder quand même la grâce de recevoir pour époux Celui qu'appellent toutes les fibres de mon cœur, votre Fils, la sainteté même, notre unique Seigneur Jésus-Christ. Je lui promets, ainsi qu'à vous, de n'accepter jamais d'autre époux et de lui garder, dans la mesure de mes forces, ma virginité perpétuellement intacte. » (33)

Comment douter du témoignage d'une enfant de six ans que sa vision détermine ainsi à changer radicalement de vie, et à ne prendre jamais d'autre époux que Jésus-Christ, alors qu'elle savait, pour l'avoir souvent entendu dire à la maison, que sa mère était résolue à la marier un jour coûte que coûte et qu'elle était sûre qu'en heurtant ainsi de front la volonté maternelle, elle allait déclencher un drame familial et provoquer contre elle-même une lutte sans merci !

Il faut croire que « ce qu'elle a vu » pour ainsi dire à l'improviste, quand elle regagnait paisiblement son logis en compagnie de son petit frère Stefano, a dépassé de beaucoup tout ce que peut imaginer une enfant de six ans, pour que, du jour au lendemain, cette enfant soit devenue, non pas peut-être une vieille femme de soixante-dix ans comme le déclare Raymond avec emphase, mais une jeune fille courageuse, intrépide, dont la volonté définitivement éclairée ne se laissera plus jamais fléchir par aucun obstacle, intérieur ou extérieur, sauf une fois, en passant, sous l'influence de sa sœur aînée, Bonaventura, qui, voulant seconder les desseins de sa mère, abusera de son affection auprès de Catherine pour

tenter de la faire changer d'avis et renoncer à son vœu de virginité.

Essayons donc de comprendre « ce qu'elle a vu » sur l'église des dominicains lorsque, laissant en plan son petit frère et insensible au bruit et au va-et-vient de la place de Fontebranda, elle s'arrêta tout à coup,' s'agenouilla, et, les yeux fixés sur l'apparition miraculeuse, s'extasia.

D'abord elle a vu Dieu, en la personne de Jésus, son Fils unique, qui, par amour des hommes et pour racheter leurs péchés, s'est fait homme lui-même, a voulu mourir sur la croix, et y verser son sang jusqu'à la dernière goutte. Ceux qui se sont familiarisés avec la doctrine de sainte Catherine, telle que la révèlent ses nombreuses lettres et le Dialogue, ne peuvent mettre un instant en doute que, dès cette première rencontre, Catherine n'ait vu avant tout dans Jésus-Christ, le Sauveur, celui sur lequel toute sa vie, elle concentrera son amour, en le choisissant, à sept ans, pour unique époux, et, par une offrande totale d'elle-même, en souffrant avec lui et comme lui, pour le salut des pécheurs, jusqu'à son dernier soupir. Sans parler de la grâce divine qui du dedans lui fit pénétrer le sens profond de cette apparition, elle comprit d'elle-même, à certains signes extérieurs, ce que Jésus-Christ voulait d'elle en lui souriant et en la bénissant. Il l'invitait en somme à se consacrer à lui et à son Eglise pour le salut des âmes.

Rappelons en effet qu'il lui apparut coiffé de la tiare et revêtu des ornements pontificaux, donc en qualité de Pontife, de Chef de l'Eglise, de ce corps mystique dont il est la tête et dont les fidèles sont les membres. En outre, il était accompagné de ses trois plus grands apôtres : Pierre, son Vicaire, le

chef visible de l'Eglise, le « doux Christ sur la terxe », comme Catherine dira plus tard en parlant du Pape, son successeur : Pierre à qui Jésus, dans un élan de tendresse et avec l'accent de l'autorité suprême, avait confié ses brebis et ses agneaux (34) ; Paul, l'apôtre des Gentils qui, une fois converti par Jésus-Christ, se donna entièrement à Lui, frémissant d'amour et d'enthousiasme et se vantait fièrement de ne plus connaître que Jésus et Jésus crucifié; de ne vivre sous son inspiration que pour travailler au salut des âmes, selon ces magnifiques paroles qu'il écrivit un jour aux Romains : « Tous les commandements se réunissent dans cette sentence : « Tu « aimeras ton prochain comme toi-même »... « L'amour est la plénitude de la loi » (35) ; enfin, l'apôtre Jean, le disciple hien-aimé, dont la tête avait reposé sur le cœur de Jésus et qui, lui aussi, durant les dernières années de sa vie, alors qu'il ne pouvait plus écrire, ni faire de longs discours, répétait sans cesse à ses disciples : « Aimez-vous les uns les autres », en ajoutant : « c'est le précepte du Seigneur, si vous accomplissez ce seul commandement, cela suffit » (36).

Cette vision était donc parfaitement claire et Catherine ne pouvait s'y méprendre. Le Sauveur, entouré de ses apôtres, venait lui révéler sa propre vocation. Elle aussi devrait consacrer sa vie à l'apostolat. Son cœur, enflammé par l'amour de Jésus-Christ, brûlerait aussi d'amour pour son Eglise, et se donnerait tout entier au salut des âmes.

Mais où, et de quelle manière ? Dans l'Ordre de saint Dominique évidemment, et selon l'esprit de son Fondateur. C'est pour cela que Jésus lui apparaît sur l'église des dominicains, comme s'il voulait lui dire : « Ma fille, ma volonté est qu'un jour tu fasses partie de cet Ordre essentiellement apostolique. Il y a un siècle, sous mon inspiration, Dominique l'a

fondé uniquement en vue de sauver les âmes, de les arracher à l'hérésie, et de raviver, avec leur foi, leur amour de Dieu. Depuis lors ses fils ont fait merveille et sont partout, non seulement en Europe, mais jusqu'en Extrême-Orient. Pendant qu'ils prêchent et mènent le bon combat, de saintes femmes revêtues de leur blanche livrée, prient jour et nuit et font pénitence à leur intention dans des monastères appropriés, loin des bruits et des préoccupations du monde. D'autres, tout en restant dans le monde, y portent l'habit des prêcheurs sous le nom de tertiaires et collaborent avec eux et sous leur direction, au salut des âmes. Il y en a ici à Sienne qui, sans le savoir, t'attendent. »

Evidemment, ce jour-là — le jour de la vision — Jésiis n'a pas tenu à Catherine ce langage précis : il s'est contenté de lui sourire amoureusement et de la bénir. Mais ce langage était virtuellement contenu dans le fait de l'apparition sur l'église des dominicains. Catherine elle-même ne tardera pas à s'en apercevoir, à supposer qu'elle n'en ait pas eu alors la moindre intuition.

En effet, dès qu'elle eut fait vœu de virginité, moins d'un an donc après cette merveilleuse vision, l'amour divin qui s'était allumé en elle et l'avait poussée à se mortifier, à se donner la discipline, à l'exemple des Pères du Désert, de quelques saints et en particulier du bienheureux Dominique (37) enflamma son cœur d'amour pour les âmes. Elle se mit à aimer particulièrement les saints qui avaient travaillé à les sauver. C'est alors, nous dit Raymond, « que le Seigneur lui apprit par révélation, que le bienheureux patriarche Dominique avait institué l'Ordre des Frères Prêcheurs pour la défense jalouse de la foi et le salut des âmes » (38).

On a discuté à perte de vue sur ce texte, et en

particulier sur le mot « révélation » qui s'y trouve employé pour désigner la façon dont Catherine jurait connu l'Ordre des Frères Prêcheurs. Certains ont pris cette expression à la lettre, comme si Dieu, en personne, sans intermédiaire, lui avait raconté de vive voix l'histoire de saint Dominique (39) ; d'autres ont expliqué qu'elle l'avait apprise « grâce à une inspiration géniale et divine » qui lui aurait permis en même temps de « dégager de la vie dès saints l'économie, la raison d'être, la fin, la méthode à suivre dans la vie ascétique » (40). C'est à la fois trop et trop peu.

Nous ne ferons pas au bienheureux Raymond de Capoue l'injure de croire, comme certains se sont permis de le faire, qu'à dix pages d'intervalle, dans son récit, il ait pris plaisir à se contredire. En effet, au chapitre second de son livre, après avoir décrit la vision de Catherine sur le chevet de l'église des Frères Prêcheurs, et noté la vive réaction qui se fit dans son esprit et dans son cœur aussitôt après, Raymond observe que Catherine, déjà à ce momentlà, apprit directement du Seigneur, sous le seul influx de l'Esprit Saint, la vie et les mœurs des Pères du Désert, de quelques saints, entre autres de saint Dominique.

Nous saisissons ici sur le vif ce que veut dire exactement l'auteur, lorsqu'il affirme que Catherine a appris directement du Seigneur quelque chose; ou encore, comme il s'exprime un peu plus loin, par révélation; il veut dire, et il le dit ici expressément, que ce fut « sous le seul influx de l'Esprit Saint » autrement dit sous l'inspiration du Saint- Esprit.

Il n'est donc pas besoin de solliciter son texte pour lui donner une signification claire, sans recourir nécessairement à des révélations proprement dites

dans lesquelles Dieu serait apparu en personne à Catherine pour lui apprendre lui-même, directement, ce qu'il voulait qu'elle sût, comme ferait un instituteur à un élève de choix.

A six ans, après la première vision, Catherine n'est préoccupée que de se mortifier, de faire pénitence, afin de mettre à l'épreuve son amour de Jésus-Christ. Alors l'Esprit Saint lui inspire d'imiter, dans leurs mortifications et leur esprit de pénitence, les Pères du Désert, certains saints, et entre autres saint Dominique.

Un an plus tard, après avoir fait vœu de virginité, elle se sent prise d'amour et de zèle pour les âmes. Alors de nouveau le Saint-Esprit lui inspire de recourir à saint Dominique, et, par une grâce spéciale de lumière, lui fait comprendre que ce saint Patriarche a institué l'Ordre des Frères Prêcheurs spécialement pour la défense de la foi et le salut des âmes.

Cela veut-il dire qu'avant cette double inspiration de l'Esprit Saint elle n'avait jamais entendu parler ni des Pères du Désert, ni de saint Dominique ? Si l'on prend à la lettre l'expression de « révélation » employée par Raymond de Capoue, sans le correctif dont lui-même l'a fait suivre, on pourrait le penser. Mais est-il croyable que, dans une famille aussi chrétienne que la famille Benincasa, oià son premier confesseur, Tommaso délia Fonte, fut nourri et pour ainsi dire élevé et qu'il devait fréquenter souvent, durant l'enfance de Catherine, en même temps que d'autres religieux de tous Ordres, la petite Catherine, qui ne sait ni lire ni écrire, n'ait jamais entendu parler ni des Pères du Désert ni de la vie des saints, ni de saint Dominique, et, si elle en a entendu parler, qu'elle n'y ait pas fait attention ou n'en ait rien retenu ?

Certainement non, mais ce qu'elle en avait entendu dire, au cours des conversations de famille, ou même à l'occasion de prières et de lectures en commun, ne suffisait pas à lui « révéler » ni la profondeur de leur esprit de pénitence, ni la qualité de leur zèle apostolique. Ce fut donc, par deux fois au moins, d'après Raymond, que, « sous le seul influx de l'Esprit Saint », cela même lui fut révélé.

Pour ce qui est de saint Dominique en particulier, le cas est clair. A six ans, nous dit Raymond, sous l'influx de l'Esprit Saint, elle a appris à le bien connaître, elle a saisi à fond son esprit de pénitence. Lorsqu'un an plus tard, Dieu, suivant l'expression favorite de Raymond, lui « révèle » que saint Dominique a institué son Ordre expressément en vue de sauver les âmes, ce n'est pas pour lui apprendre ce qu'elle en sait déjà depuis l'année précédente, mais cette fois pour attirer son attention sur la mission spéciale des Frères Prêcheurs; sur l'esprit apostolique de l'Ordre, au moment oii son cœur , se sent transporté d'amour pour les âmes.

Cette explication du texte de Raymond de Capoue nous semble la plus conforme à sa pensée et à ses propres paroles. L'écrivain, en parlant de sa fille spirituelle et des grâces dont Dieu l'a comblée, n'a pas pensé une minute que, six siècles plus tard, une nuée de « critiques » s'abattrait sur lui pour éplucher toutes ses expressions, et les adapter à leurs propres manières de voir, ou plutôt de ne pas voir. Sa grande préoccupation a été de montrer à quel point Dieu, dès la plus tendre enfance de Catherine, l'a assistée de ses lumières et remplie de son Esprit, en vue de la préparer lentement, mais progressivement, à sa grandeur future.

Grâce à lui nous assistons au développement harmonieux de sa vocation dominicaine;' nous en suivons

les moindres étapes. Nous voyons comment, après l'appavition du Sauveur et de ses apôtres préférés sur l'église des Frères Prêcheurs, Dieu l'initia du dedans, par des grâces de choix, à la vie de saint Dominique, lui révélant d'abord son esprit de pénitence, .puis sa passion apostolique, en attendant que saint Dominique en personne, au milieu d'épreuves familiales de plus en plus accentuées, lui apparaisse et lui montre l'habit de l'Ordre dont bientôt elle sera revêtue.

Ce qui est certain, c'est qu'à partir du moment où elle a, de la façon que nous venons de rappeler, pénétré la vocation apostolique ■ de l'Ordre, elle s'est appliquée à le mieux connaître; à entrer en relation avec lui. « Elle commença, nous dit Raymond, à révérer tellement cet Ordre que, voyant passer dans la rue, devant la porte de sa maison, des Frères Prêcheurs, elle remarquait les lieux oii ils posaient le pied; puis, après leur passage, elle baisait avec humilité et dévotion les traces de leurs pas. D'où, dans son âme, un grand désir, toujours croissant, d'entrer dans cet Ordre, afin de pouvoir, avec les Frères et comme eux, être utile aux âmes » (41).

Le couvent et l'église des dominicains de Sienne, au temps de Catherine, se dressaient déjà, comme une forteresse, sur l'esplanade de Camporegio, et dominaient de leur masse compacte et harmonieuse l'étroite vallée où se trouve Fontebranda, En sortant de la maison de son père, Catherine n'avait qu'à lever les yeux pour les apercevoir.

Le couvent, fondé en 1226, cinq ans seulement après la mort de saint Dominique, devint bientôt un des principaux centres de vie spirituelle et intellec-

tuelle de l'Ordre. Vers le milieu du xiv^ siècle, son Studium Générale était fort renommé, moins encore pour le nombre de ses étudiants que pour la qualité de ses professeurs, dont plusieurs avaient fréquenté les plus célèbres Facultés d'Europe. Nous avons déjà noté que Raymond de Capoue, le futur confesseur de Catherine, y fut assigné en qualité de Lecteur en 1374 (42).

En 1354, au moment où Catherine rêvait d'entrer dans l'Ordre et d'y vivre dans un couvent de Frères, dût-elle pour cela se déguiser en homme, le couvent de Sienne possédait un certain nombre de religieux qui, tels les Frères Angelo Adimari et Bartolomeo Mantucci de Sienne, eurent sur elle une certaine influence.

La chronique de Santa Maria Novella, qui est de . basse époque, mais utilise des sources anciennes, nous dit en effet qu'en 1352, Catherine, qui pourtant n'avait encore que cinq ans, se confessait au Frère Angelo Adimari. Il est certain qu'à cette date, ce Père résidait au couvent de Sienne. Il fut donc vraiment, au sens chronologique du mot, le premier confesseur de Catherine, celui auquel elle se confia quand qWq était toute petite : janciullina, souligne la chronique; et à partir des premières années : da' primi anni.

Cependant Raymond qualifie de son côté le Père Tommaso délia Fonte de premier confesseur de Catherine. Qui croire ? La réponse à cette question a déjà fait couler beaucoup d'encre. Pour ne pas alourdir inutilement ce récit, nous renvoyons le lecteur à la note que nous consacrons nous-même à cette question à la fin du volume. Contentons-nous ici d'en poser les termes et d'indiquer en peu de mots dans quel sens il nous semble qu'on puisse aisément la résoudre (43).

En 1352, au temps où le Père Angelo Adimari,

assigné au couvent de Sienne, confessait la petite Catherine, le Père Tommaso délia Fonte, né en 1337, élevé et nourri, comme on le sait, dans la famille Benincasa, n'avait que quinze ans, et n'était pas encore dominicain. Un de ses futurs compagnons de noviciat, Bartolomeo Dominici, qui n'avait que treize ans lorsqu'il y entra, nous dit qu'alors Tommaso dalla Fonte en avait plus de vingt. En admettant donc que, son noviciat terminé, Tommaso ait fait quelques années d'études régulières, il n'a pu confesser Catherine que bien tard, vers 1363 ou 1364. Tous les documents qui parlent de lui — Raymond, Caffarini, . l'Anonyme de Florence — sont d'accord pour reconnaître que, sans être intellectuellement un grand clerc, il était un vénérable et saint religieux, doué de beaucoup de jugement, et auquel on pouvait" se fier. D'autre part, comme il connaissait Catherine depuis sa plus tendre enfance, ayant été nourri dans sa famille, ses Supérieurs ont dii lui confier aussitôt que possible, de préférence à d'autres, sa direction spirituelle, direction qu'il a conservée jusqu'en 1374, lorsque, par décision du Maître Général et du Chapitre de Florence, Raymond lui succéda. En somme, on peut dire que Catherine n'a eu que deux directeurs de conscience, le premier, Tommaso délia Fonte et, sitôt après lui, Raymond de Capoue. Tous les autres confesseurs, tels que Adimari, Bartolomeo Mantucci de Sienne, Bartolomeo Dominici, et probablement beaucoup d'autres encore, n'ont été que des confesseurs de passage, ou des auxiliaires de Tommaso délia Fonte (44).

Quoi qu'il en soit d'ailleurs de cette solution qui ne force aucun texte, et s'harmonise avec d'autres faits et dates qui ne souffrent pas de discussion, il est certain que, dès sa plus tendre enfance, à partir de cinq ans au moins, Catherine connaissait déjà le chemin

de l'église et du couvent des Frères Prêcheurs, Pour s'y rendre, à partir de Fontebranda, il fallait passer par des rues tortueuses et raides dont les marches de briques rouges adoucissaient la pente. Mais, à sept ans, quand on a le cœur bien en place, on ne compte pas avec les escaliers; c'est au contraire un jeu de les escalader. Catherine, attirée par l'église et le couvent des Pères, devait les monter rapidement, comme elle le faisait quelquefois à la maison, si vite, notent ses biographes, que sa mère avait l'impression qu'elle les survolait.

Mais si elle le faisait déjà à cinq ans, avant l'apparition de Jésus et des trois apôtres Pierre, Paul et Jean, sur le chevet de l'église, à plus forte raison dut-elle le faire après, surtout à mesure que se précisait son désir d'entrer dans l'Ordre et qu'elle éprouvait le besoin d'en faire part à son confesseur. Car elle n'avait que lui à qui elle pût en parler, où à son ami d'enfance, Tommaso délia Fonte, plus âgé qu'elle seulement de dix ans et qui continuait de fréquenter sa famille adoptive.

Cela signifie-t-il cependant que sa mère, qui chérissait Catherine entre tous ses enfants, ne se rendait compte de rien, des disciplines qu'elle se donnait, seule ou avec ses compagnes; ni des jeûnes et abstinences qu'elle s'imposait; ni des longs silences qu'elle observait; ni des visites au couvent des dominicains qu'elle multipliait ?

Lapa était trop avisée et curieuse pour ne pas se rendre compte de tout cela et n'en pas souffrir. Mais ce qui la vexait particulièrement, parce qu'elle y voyait comme une offense permanente à son désir de la marier un jour, c'était de constater que Catherine négligeait sa toilette, et n'avait aucun souci de sa beauté.

ÏA VOCATION DOMINICAINE 47

Lorsque Catherine eut atteint l'âge de douze ans environ, Lapa redoubla d'insistance auprès d'elle pour qu'elle consentît à donner à son corps plus de soins. « Elle l'engagea, nous dit Raymond, et lui apprit à se laver plus souvent le visage, à tresser et à orner ses cheveux, à éviter tout ce qui pourrait ternir la fraîcheur de sa figure et de son cou, à s'occuper enfin de tout ce qui touche à la beauté d'une femme, de façon à attirer plus sûrement ceux qui seraient tentés de demander sa main. » (45)

A cette date, ni la mère de Catherine, ni ses frères et sœurs, ne so]ipçonnaient son vœu de virginité. En la voyant si préoccupée de dévotions et de pénitences. Lapa jjouvait donc croire à un caprice de petite fille, dû à une crise de croissance ou même à une crise de conscience. Elle avait bien entendu parler, six ans plus tôt, de la vision de Fontebranda, mais n'y avait probablement pas attaché grande importance; peut-être même ne s'en souvenait-elle plus, tant elle était hantée par l'idée de marier, trois ou quatre ans plus tard, sa petite Catherine.

Voyant que ses conseils n'aboutissaient à rien, et que Catherine demeurait plus préoccupée de la toilette de son âme que de celle de son corps, elle s'entendit avec sa fille aînée Bonaventura pour venir à bout de ses résistances, et, si possible, modifier la direction de ses pensées.

Le fait est que Catherine, devant les instances et les exemples de Bonaventura qu'elle aimait beaucoup, mais qui, comme Lapa, appréciait les biens d'ici-bas sans se désintéresser pour autant de ceux de l'autre monde, consentit bientôt à prendre plus de soin de sa personne, tout en demeurant bien résolue, dans le fond de son âme, à ne jamais se marier. Son choix était

fait depuis cinq ans ; elle avait choisi Jésus-Christ pour époux et n'en aurait jamais d'autre. Sur ce point, nous le savons par ses confesseurs, Catherine n'a jamais varié. Nous pensons même qu'elle céda d'autant plus facilement aux sollicitations et aux exemples de sa sœur Bonaventura, en donnant un peu plus de soin à sa toilette, qu'elle n'avait, en le faisant, aucun souci de plaire aux hommes. Elle-même l'avoua plus tard au Bienheureux Raymond qui l'interrogeait à ce sujet, et s'inquiétait de la voir exagérer le regret de ses peccadilles de jeunesse. Son s'eul souci élait alors de faire plaisir à sa sœur qu'elle aimait particulièrement. Or, c'était cela surtout qu'elle se reprochait amèrement, d'avoir un iiistant préféré sa sœur à Dieu, disait-elle, en faisant par affection pour elle ce que par amour de Dieu elle n'aurait jamais dû faire.

Lorsque nous analyserons plus loin la conception que Catherine se faisait de l'amour de Dieu, et surtout que nous constaterons à quel point elle en vivait, nous comprendrons mieux ce débat de conscience et ces nuances de sentiments qui agitaient l'âme d'une enfant de douze ans.

La conscience des saints en effet a des exigences qui dépassent de beaucoup la zone sombre des péchés catalogués, mortels ou véniels, et même celle pourtant lumineuse des conseils évangéliques. Leur amour de Dieu est si pur, si désintéressé, si total que même un sentiment aussi légitime que l'affection fraternelle leur fait l'effet d'une faute, dès qu'il leur inspire des actes peu en harmonie avec lui, comme le fait d'accorder un peu trop d'attention à sa toilette, et de faire quelques concessions à la tyrannie de la mode.

Raymond de Capoue qui a confessé Catherine sur le tard, lorsqu'elle était en plein épanouissement spirituel et en pleine possession d'une doctrine de vie

1res sûre et très riche, nous déclare qu'à son sens, non seulement elle n'a jamais commis de péché mortel, mais « qu'il l'a trouvée si pure de fautes vénielles que la plupart du temps il ne pouvait découvrir aucune offense dans ses confessions quotidiennes ». Néanmoins Catherine, qui n'était pourtant pas scrupuleuse, n'a cessé de pleurer jusqu'à sa mort les péchés de vanité que son affection exagérée pour sa sœur Bonaventura lui avait fait commettre vers la douzième année, sans que jamais cependant l'idée lui soit venue, à cette époque-là, de plaire à quiconque et de renoncer à son vœu de virginité.

Déjà, à ce trait de sa prime adolescence, on reconnaît Catherine tout entière. A la voir si bouleversée d'avoir, presque sans s'en douter, osé mettre en balance un instant l'affection qu'elle devait à Dieu avec celle qu'elle nourrissait pour sa sœur, on peut deviner ce qu'elle deviendra un jour, lorsqu'elle aimera Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces, et subordonnera tout, dans son existence, à un pareil amour. Sa vie personnelle en sera intérieurement transformée, et du même coup sa vie apostolique décuplée.

Alors elle aimera son prochain comme soi-même pour Dieu, d'un amour si explosif, peut-on dire, qu'il allumera le feu de la charité dans l'âme de tous ceux qui, pécheurs ou non, auront le bonheur de l'approcher.

Mais n'anticipons pas. Revenons plutôt au temps oiî Bonaventura, par ses supplications et ses exemples, finit par séduire l'âme de sa petite sœur, et lui ' inspirer presque à son insu de s'attifer un peu plus et de se laver un peu mieux, sans autre souci que de la contenter.

A ce moment-là, observe Raymond, la ferveur de la prière et des méditations de Catherine s'attiédit

quelque peu. Combien de temps cela dura-t-il? Il est assez difficile de le préciser. Cependant, d'après Raymond de Capoue, cela aurait duré jusqu'à la mort de Bonaventura, survenue en 1362, à la suite de couches malheureuses.

Catherine avait alors environ quinze ans. Cette mort prématurée de sa sœur aînée fut pour elle comme un coup de foudre qui, en une minute, mit fin à la vie en partie double qu'elle menait depuis longtemps, travaillée d'un côté par son affection fraternelle et de l'autre par les exigences impérieuses de sa vocation. Celle-ci fut la plus forte. Rendue à elle-même, Catherine reprit de jplus belle ses habitudes de pénitence et céda de nouveau à son besoin de solitude. Elle se livra d'autant plus aux mortifications corporelles qu'elle avait à expier ses péchés et à prier pour le repos de l'âme de sa sœur qui ne l'avait poussée délibérément dans la voie de la vanité que parce qu'elle ignorait l'existence de son vœu de virginité, et, comme leur mère Lapa, ne songeait qu'à la marier.

Bonaventura en effet, sans être une sainte, comme certains l'ont prétendu, n'était pas non plus une mauvaise femme, comme d'autres voudraient nous le faire croire. Rappelons-nous qu'elle ne pouvait supporter dans sa propre maison que même son mari et ses joyeux compagnons se permissent des conversations plus ou moins scabreuses. Cela la rendait malade. Mais, comme les Siennoises de son temps, et, peut-on dire sans malice, comme les femmes de tous les temps, elle cro3''ait pouvoir sacrifier à la tyrannie de la mode sans rien sacrifier de ses devoirs d'épouse chrétienne. D'autre part, nous savons qu'au xiv^ siècle, même dans une ville aussi catholique que Sienne, la facilité des mœurs, dans certains milieux mondains, allait de pair avec la vivacité de la foi. Il fallait beaucoup de force de caractère à une femme chré-

tienne, comme l'était Bonaventura, pour conserver des mœurs intactes tout en cédant aux séductions de la mode sur le chapitre de la toilette. Alors, comme aujourd'hui, pour créer, entretenir ou augmenter leur beauté, les femmes pratiquaient l'art difficile de se maquiller, de teindre et de tresser leurs cheveux, de s'habiller à peine tout en se couvrant de parures de prix, d'or et de diamants. Chrétienne, comme on l'était dans sa famille, Bonaventura n'a probablement jamais dépassé sur ce point les limites permises ; mais, dans ces limites, elle ne s'est pas fait scrupule de suivre la mode et d'engager Catherine à en faire autant. Lorsqu'elle fut morte, sa petite sœur n'eut pas de cesse qu'elle n'eût obtenu de la miséricorde de Dieu le salut de l'âme de Bonaventura. Elle multiplia à cette intention ses prières et augmenta ses pénitences jusqu'à ce qu'elle fût exaucée.

Une fois assurée par Dieu même du salut éternel de sa sœur, elle redonna tout son temps et ses soins à sa vie religieuse. Le projet de vocation dominicaine qu'elle avait laissé sommeiller pendant ces dernières années, se réveilla tout à coup, plus vif et plus entraînant que jamais. Si cela n'avait dépendu que de Catherine, elle l'eût réalisé sur-le-champ. Mais Lapa, sa mère, veillaif. A quinze ans, sa fille était, selon elle, en âge de se marier; on allait sans tarder lui trouver un époux. Placée ainsi entre l'appel de Dieu à la vie religieuse et la ferme volonté de sa mère de la marier malgré elle, Catherine se sentit écartelée. Plus elle redoublait de prières et de mortifications, plus sa mère se montrait intraitable et obstinée. Il est remarquable que, dans cette sorte de duel tragique qui engageait sa destinée éternelle plus encore que

son avenir temporel, Catherine ne se départit jamais un instant de son calme, ni du respect qu'elle devait à sa mère. Plus celle-ci criait, plus elle se taisait. Aux sarcasmes, aux impatiences, aux colères de sa mère, sa iille répondit par le silence, une patience sans bornes, et une infinie douceur. Néanmoins, que ce fût dans un sens ou dans l'autre, il fallait en finir. Il y allait de l'intérêt de tous et de la paix de la famille.

Catherine, ne sachant que faire, et Lapa au contraire étant décidée à tout, on convint de part et d'autre de demander conseil à un Père dominicain- Raymond ne le nomme pas, mais il n'est pas difficile de l'identifier. Aucun n'était plus indiqué que Tommaso délia Fonte, l'ami de la famille Benincasa depuis toujours. C'est pourquoi sans doute les Miracoli n'hésitent pas à le nommer, et la tradition non plus ne s'y est pas trompée. D'une part, Tommaso délia Fonte connaissait bien Lapa; d'autre part, il avait la confiance de Catherine. Il savait que la première ne renoncerait à marier sa fille que si ce projet de mariage s'avérait impossible, et il connaissait assez Catherine pour savoir que sa résolution de demeurer vierge, après son vœu, était inébranlable. Alors il donna à Catherine le seul conseil qui pût, provisoirement du moins, favoriser ses vœux, et contrecarrer les projets de Lapa : celui de se couper les cheveux. Le conseil était bon et Catherine ne se le fit pas dire deux fois. Elle rentra dans sa chambre, prit des ciseaux, et fit tomber avec entrain cette blonde chevelure dont sa mère était si fière, et que Bonaventura aussi lui avait appris peut-être à teindre, en tout cas à tresser et à orner. L'opération terminée, elle jeta un voile sur sa tête et se prépara, dans la prière et la pénitence, à toutes les consé-

quences prévues ou imprévues que cet acte entraînerait fatalement.

Tous les documents sont d'accord sur le fait que nous venons de rappeler, à de légères variantes près. Catherine a-t-elle coupé elle-même ses cheveux, comme l'affirme Raymond, ou s'est-elle fait aider par une autre ? Est-ce elle, qui, l'opération faite, a ôté spontanément son voile devant sa mère, ou celle-ci, qui, soupçonnant la vérité à la vue du fameux voile, le lui a arraché de force ? Qu'importe ? La seule chose intéressante pour quiconque veut connaître à fond l'âme de Catherine est de savoir comment, à ce grave tournant de sa vie, elle s'est comportée à l'égard de ses parents, lorsqu'ils l'abreuvèrent d'injures pour son « coup d'état », et s'acharnèrent à lui rendre l'existence on ne peut plus pénible au foyer. Or tous les témoins consultés par ses biographes s'accordent à reconnaître que jamais Catherine ne fut plus admirable de sérénité, d'abandon joyeux à la volonté de Dieu, de respect et d'obéissance envers les siens. Jamais sa maîtrise d'elle-même, dont elle puisait le secret à la fois dans son amour de Dieu, l'attachement à son vœu de virginité et la fidélité inébranlable à l'époux de son choix, Jésus- Christ, ne s'est révélée plus forte, ni son jugement plus droit. Elle réussit cette espèce de miracle, qui consistait à concilier les exigences de la volonté de Dieu avec celles de sa famille sur un point délicat où ces deux volontés s'opposaient irrémédiablement. En fin de compte, elle parvint, à force de patience, à résoudre d'aussi profondes dissonances en un parfait accord.

C'est ce qu'il nous reste à démontrer par les faits qui se sont déroulés au moment où Lapa, la mère de Catherine, s'indigna à la vue de la pauvre tête rasée de sa fille. De la sorte, on comprendra mieux la

façon dont Dieu, en permettant ce drame familial, a voulu faire prendre conscience à Catherine de sa vocation dominicaine et la préparer à la fois à cette vie intérieure profonde que rien du dehors ne viendrait plus troubler, et à cette vie apostolique dont l'ampleur et la nouveauté n'étonneront un jour que ceux qui ignoreront les sommets divins où elle a pris sa source.

Dès que Lapa s'aperçut que Catherine n'avait plus de cheveux — ces beaux cheveux qu'elle lui avait appris à soigner ! — elle entra dans une violente colère, grosse d'injures et de menaces.

« Ah ! c'est ainsi, lui dit-elle, eh bien, tu auras beau faire, ma fille, tes crins repousseront, et dût ton cœur en crever de dépit, tu te marieras. » Les frères et sœurs de Catherine, qui lui en voulaient depuis longtemps de son existence secrète et ne cessaient de lui en faire un grief, en entendant les cris poussés par leur mère, envahirent la salle de la maison où cette scène se passait, et renchérirent sur les injures maternelles. Raymond nous dit que Jacques lui-même, le père de Catherine, d'un naturel si doux, ne put non plus retenir sa colère. Catherine, sans se départir de son calme, laissa passer l'orage, remit son voile sur sa tête et regagna silencieusement sa chambre.

Alors commença contre elle une guerre impitoyable dont sa patience cependant viendrait un jour à bout. Sa mère l'attaqua aux points les plus sensibles. Elle savait que par-dessus tout Catherine aimait sa chambre, parce que là du moins elle restait libre de ses pensées, de ses sentiments et de ses gestes, dans ses rapports avec Dieu. On la lui retira, en l'obligeant à partager celle de son plus jeune frère Stefano. Sa mère n'ignorait pas qu'elle passait ses moments libres

à faire pénitence et oraison. On renvoya une fille de service, et on employa Catherine à faire à sa place les travaux les plus pénibles de la maison. Bref, on multiplia contre elle, observe Raymond, les avanies, les injures et tous les mépris qui sont habituellement les plus sensibles au cœur d'une femme.

Mais rien de tout cela n'ébranla Catherine. Elle se fit dans son cœur, sous l'inspiration de l'Esprit Saint, une cellule intérieure, bien secrète, d'oii elle résolut de ne jamais sortir pour quelque affaire extérieure que ce fût. Cette cellule remplaça sa chambre, ce qui d'ailleurs ne l'empêcha pas, dans celle qu'elle partageait avec Stefano, au moment oii, la nuit, celui-ci dormait d'un sommeil profond, de continuer ses veilles et ses pénitences. Puis, sous la même inspiration de l'Esprit Saint, elle transforma en pensée la maison paternelle en celle de la Sainte Famille de Nazareth. Notre-Seigneur y était représenté par son père; la Vierge Marie par sa mère; les apôtres et les disciples par ses frères et sœurs. Alors, il ne lui en coûta pas, bien au contraire, de répondre à leurs injures et à leurs mépris par une obéissance et une dévotion qui d'abord les étonna, puis les jeta dans l'admiration. Loin de se plaindre d'eux, elle courait pour ainsi dire au-devant de leurs désirs et leur obéissait avec une joie qui inondait son visage de clarté.

Cependant le jour arriva oii Dieu lui-même intervint directement pour faire cesser cette guerre longue et sournoise. Ce fut le jour où Jacques, le père de Catherine, pénétra à l'improviste dans la chambre de Stefano pour y prendre quelque chose dont il avait besoin, et y surprit sa fille en prière, à genoux dans un coin. Une petite colombe, blanche comme la neige, se reposait sur la tête de Catherine. A l'entrée de Jacques, nous dit Raymond, la colombe ouvrant ses ailes, parut s'enfuir par la fenêtre de la chambre,

sans que Catherine, interrogée par son père, se fût icndu compte de la présence et de l'envol de la colombe. Jacques étonné sortit, méditant toutes ces choses dans son cœur, jusqu'au jour assez proche où, d'autorité, il allait rendre à sa fille toute sa liberté.

En attendant, Catherine, que toutes ces épreuves avaient mûrie en l'obligeant à vivre davantage en elle-même, dans sa cellule intérieure, face à face avec Dieu, se sentit reprise par le désir d'appartenir à l'Ordre de saint Dominique. Jamais elle n'avait aban< donné cette idée qui cheminait en elle depuis son enfance; mais les événements que nous avons fidèlement rapportés, dans l'ordre où il semble bien qu'ils se soient déroulés, l'en avaient un peu distraite. Il ne lui échappait pas que si Dieu, qu'elle aimait de tout son cœur, et dont elle savait qu'il le lui rendait au centuple, l'avait éprouvée à ce point et détachée si durement du monde, voire de sa propre famille, c'était dans le dessein de l'attacher plus intimement à Lui, afin que, n'étant plus occupée que de l'aimer, elle pût en toute liberté. Le faire connaître et aimer autour d'elle, à mesure que les événements, ces humbles messagers de la volonté divine, l'exigeraient. Or c'était en quoi précisément consistait la vocation dominicaine.

Il n'est donc pas étonnant qu'à ce moment-là son désir d'entrer dans l'Ordre des Frères Prêcheurs se soit ravivé en elle, et y ait poussé de nouvelles racines. En tout cas, si nous en croyons Raymond, le plus sympathique et le plus clairvoyant de ses confesseurs, celui auquel Catherine n'a jamais rien caché des principaux événements de sa vie, ce fut aussi le moment que Dieu choisit pour l'éclairer sur sa voca-

tion et lui manifester ses desseins. Il députa auprès d'elle saint Dominique en personne, qui lui apparut en tenant dans ses mains l'habit des Soeurs dites de la Pénitence du Bienheureux Dominique, et lui dit : « Très douce fille, aie bon courage, ne crains aucun obstacle, car, très certainement tu revêtiras cet habit que tu désires ». Le même jour, consolée et fortifiée par cette vision, qui se rattachait si étroitement à la' première, celle de l'apparition de Jésus et de ses apôtres sur le chevet de l'église des Frères Prêcheurs de Sienne, Catherine réunit sa famille et fit devant elle un petit discours que l'on peut résumer ainsi : « Il est temps que vous sachiez la vérité que voici. Si je me suis opposée avec tant de force au projet de mariage que vous m'aviez préparé, ce n'est pas par enfantillage, ni par caprice; c'est parce qu'il m'était impossible d'agir autrement. Voilà huit ans que j'ai fait vœu de virginité et que j'ai choisi Jésus-Christ pour époux. Maintenant plus que jamais je suis décidée à demeurer fidèle à ce vœu et à ce choix. Les pierres pourraient plutôt être amollies que mon cœur arraché à cette sainte résolution.. Il est donc inutile de poursuivre sur ce point une lutte qui ne peut aboutir. Rien, ni personne, ne m'empêchera de faire la volonté de Dieu. Demandez-moi d'être votre servante, je suis toute disposée à vous servir joyeusement; ou chassez-moi de la maison, et mon époux lui-même, Jésus-Christ, qui doit être le premier servi, s'occupera de moi et ne me laissera manquer de. rien. »

On .devine la stupeur des parents de Catherine, de ses frères et sœurs, en apprenant de sa bouche qu'elle était liée par un vœu, et en la voyant résolue à tout pour y demeurer fidèle. Ils l'aimaient trop pour ne pas être émus et éclater en sanglots; en outre, ils étaient trop bons chrétiens, maintenant qu'ils con-

naissaient la volonté de Dieu sur leur fille, pour y faire obstacle. D'abord ils ne surent que répondre. Mais bientôt Jacques, le père de Catherine, qui avait vu la colombe sur sa tête pendant son oraison, et s'était rendu compte de bien d'autres choses extraordinaires qu'il avait conservées dans son coeur, prit la parole au milieu de l'émotion générale et répondit à sa fille : « Accomplis librement ton vœu et fais ce que l'Esprit Saint t'inspirera ». Puis se tournant vers les siens, il ajouta avec toute l'autorité du chef de famille : « Que personne désormais ne s'avise de molester' cette enfant. Laissez-la servir librement son époux et prier pour nous. »

Que de grandeur et de simplicité dans cette scène de famille, qui rappelle les plus beaux jours du christianisme naissant, quand de jeunes vierges que leurs parents, ou leurs bourreaux, voulaient marier à tout prix, selon les coutumes païennes, n'hésitaient pas à mourir plutôt que de trahir le vœu qu'elles avaient fait en secret de n'appartenir qu'à Jésus- Christ. En un instant, dans la famille Benincasa, les rôles se retournent- Par la séduction de sa parole et l'ascendant d'une volonté intrépide, que plus, rien n'émeut de tout ce qui, humainement, pourrait s'insurger contre elle, Catherine soumet autour d'elle tous les esprits et conquiert tous les cœurs. Cette esclave de Jésus-Christ reprend, pour le mieux servir, toute sa liberté. Elle demande et obtient une chambre pour elle seule, où elle puisse prier à son aise et faire pénitence. Ce n'est pas le moment d'exposer ici dans le détail les austérités auxquelles désormais elle va se livrer, sans s'inspirer d'autre chose que de prouver à Dieu son amour et d'expier ses péchés. Notons seulement, en passant, mais en nous réservant d'y revenir plus tard, que déjà, pour entrer dans l'esprit de sa vocation dominicaine, et imiter de son

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mieux saint Dominique dont elle se considérait déjà comme la fille et qu'elle avait pris comme modèle, elle se donnait trois fois par jour la discipline avec une chaîne de fer : la première fois pour elle-même, la seconde pour les vivants, la troisième pour les morts. Tout cela d'ailleurs ne l'empêchait pas d'être gaie et d'offrir toujours à ceux qui l'approchaient un visage serein, comme le faisait en son temps saint Dominique lui-même, s'il faut en croire le récit de la Bienheureuse Cécile qui, d'une touche sûre et lumineuse, nous a laissé de lui un portrait d'une ressemblance si vivante que l'on a l'impression de le voir et de l'entendre. N'est-ce pas d'ailleurs Catherine de Sienne elle-même qui a dit en parlant de la religion de notre Père saint Dominique : « Elle est toute large, toute joyeuse, toute parfumée : un vrai jardin de délices » (46).

Cependant le lecteur n'aura pas de peine à croire qu'après toutes les épreuves morales qu'elle venait de- subir, et ce régime effrayant d'austérités auquel elle se soumit une fois sa liberté reconquise, Catherine ait passé par une crise de santé. Celle-ci s'affaiblissait tous les jours. Lapa qui, même au temps où elle s'emportait contre sa fille et lui faisait la vie dure, n'avait jamais cessé de l'aimer, bien que de façon trop charnelle, s'affligeait maintenant de la voir dépérir. Elle voulut d'abord la faire renoncer à ses pénitences, à ses jeûnes, à ses abstinences, à ses veilles, à ses disciplines, mais n'y réussit pas. Alors l'idée lui vint d'emmener Catherine avec elle à une station de bains sulfureux, non loin de Sienne, comptant sur ce moyen à la fois pour la soigner et pour la distraire. Tout ce qu'elle obtint, c'est que Catherine, remarque Raymond de Capoue, « au milieu des plaisirs des bains, trouva un nouveau moyen d'affliger son corps », en se laissant brûler au jet

d'eau bouillante qui, de la source, était amené à l'établissement. Il fallut revenir à Sienne où, à la suite des épreuves de toutes sortes, morales et physiques, qu'elle avait endurées, Catherine tomba gravement malade. Elle fut prise et comme enveloppée des pieds à la tête d'une éruption de la peau qui la couvrit de boutons et la défigura, sans parler de la fièvre qui s'ensuivit et la mina.

Catherine qui ne manquait pas d'à-propos dans ses desseins, et, à l'image de la Providence, savait au besoin tirer le bien du mal, profita de cette maladie et de la pitié qu'elle inspirait à sa mère pour obtenir de celle-ci une grâce qu'elle désirait par-dessus tout, celle d'entrer dans le Tiers Ordre de la Pénitence de saint Dominique; parmi celles qu'on appelait à Sienne, — d'un nom que Raymond qualifie de vulgaire, mais qui nous paraît en tout cas bien expressif — les Mantellate, à cause du grand manteau noir qu'elles portaient sur leur habit blanc, et qui donnait à leur démarche un air de douce dignité.

Comme nous l'avons expliqué ailleurs (47) le Tiers Ordre de saint Dominique est sorti spontanément de l'Ordre comme une branche d'un tronc plein de vie. Partout où s'établit un couvent de Frères, des amis de l'Ordre, hommes et femmes, vinrent s'y inspirer de leur esprit, s'y nourrir de leurs enseignements, s'édifier à leurs exemples, pour vivre de leur vie religieuse et prolonger dans le m^onde leur apostolat. On donna le nom de Tiers Ordre aux fraternités d'hommes ou de femmes qui voulurent ensuite se réunir, sous la direction spirituelle des Pères, pour partager à leur manière et dans la mesure du possible leur vie religieuse et apostolique. Le premier Ordre

comprenait les Prêcheurs eux-mêmes, tandis que les Moniales, celles qui, à l'exemple des Sœurs de Prouille, menaient, derrière la clôture, une vie d'oraison et de pénitence, en union avec les Prêcheurs, constituaient le second Ordre. En demandant à entrer dans le Tiers Ordre de Sienne, où les Mantellate dont nous venons de parler portaient publiquement l'habit de l'Ordre et se consacraient à l'apostolat sous la direction d'un religieux du couvent de Camporegio, Catherine satisfaisait donc réellement à son désir d'être dominicaine; d'appartenir à l'Ordre fondé par le patriarche Dominique, et de compter parmi seo vraies Elles. Il n'y a pas plus de raison en effet d'opposer à l'Ordre proprement dit les membres du Tiers Ordre ou ceux du second Ordre que d'opposer entre elles les branches sorties, d'un même tronc, si c'est la même sève qui les alimente toutes, et leur fait porter à chacune, en plus ou moins grande abondance, les mêmes fruits de vie.

Une fois déjà Catherine, après la scène de famille que nous avons rapportée plus haut, avait fait tâter le terrain pour être admise parmi les Mantellate. Mais on lui avait opposé un refus. Sans doute, pas plus à Sienne qu'ailleurs, on n'excluait du Tiers Ordre les jeunes filles; mais on ne les y agréait qu'avec beaucoup d'hésitation et après une longue enquête, surtout si elles étaient gracieuses et belles. On redoutait que, même sous le manteau de saint Dominique, leur beauté ne fût un piège ofi le « Malin » essayerait de les faire tomber. .

Mais ce premier refus ne désarma pas Catherine. Quand elle fut prise de cette éruption de la peau que nous avons dite et défigurée par elle, elle pensa que

l'occasion était bonne de poser de nouveau sa candidature, et elle pria sa mère d'avoir pitié d'elle. « Si vous ne m'obtenez pas cette faveur, lui dit-elle,^ j'en mourrai. » Lapa, qui n'aimait pas beaucoup les Mantellate, mais qui, par contre, aimait passionnément sa petite Catherine et craignait de la perdre, se hâta d'intervenir auprès de ces « dames », et, à force d'instances, obtint que deux d'entre elles vinssent visiter sa fille. Evidemment la beauté de Catherine ne les frappa pas, puisque la maladie l'avait défigurée; mais ce qui les frappa ce fut la beauté de son âme, son amour de Dieu, la pureté de ses sentiments et de ses mœurs, la simplicité de ses manières et son incomparable humilité. Elles sortirent de la chambre de Catherine complètement séduites par cette âme de choix, et n'eurent pas de peine à la faire admettre parmi elles. Les Sœurs obtinrent d'abord le consentement des Frères, nous dit Raymond, et, dans une réunion, votèrent à l'unanimité l'admission de Catherine. Peu de temps après, quand elle fut guérie plus encore par la joie qu'elle ressentit de cette bonne nouvelle que par les remèdes du médecin, Catherine reçut l'habit de saint Dominique des mains du Père Bartolomeo Mantucci, alors directeur du Tiers Ordre, dans la chapelle dite des Voûtes, annexée à cette église des Frères Prêcheurs de Camporegio, sur le chevet de laquelle, neuf ou dix ans plus tôt, elle avait eu sa première vision. D'après les calculs les mieux établis, et en tenant compte de tous les renseignements épars dans les multiples écrits du temps consacrés à Catherine, il semble que la prise d'habit eut lieu en 1363 (48), un an seulement après la mort de sa sœur aînée Bonaventura, qui dut se réjouir au ciel, où les prières et les pénitences de Catherine l'avaient fait entrer, de n'avoir pas réussi à lui faire préférer la mode de son temps à la blanche tunique

et à l'ample manteau noir des Sœurs de la Pénitence de saint Dominique.

A peine entrée dans l'Ordre et revêtue de cet habit, Catherine résolut une fois de plus de changer de vie, ou mieux encore d'adapter désormais sa vie aux exigences de sa vocation,

En vraie fille de saint Dominique, elle adopta non seulement son esprit apostolique, mais les moyeng mêmes institués par le Patriarche des Prêcheurs pour travailler efficacement au salut des âmes. Comme les Frères et en union avec eux, elle pria jour et nuit. Ses pénitences remplacèrent les observances monastiques en les dépassant même de beaucoup en nombre et en rigueur. Quant à l'étude, que saint Dominique la premier avait introduite dans les Consuetudines comme moyen de sanctification religieuse et apostolique, Catherine lui fit à sa manière une large part. Elle ne suivit pas de cours de Philosophie ni de Théologie, ne sachant ni lire ni écrire. Mais elle fit mieux. Elle alla puiser toute sa doctrine à la source même, dans la contemplation et comme sous la dictée de Dieu; son expérience personnelle fit le reste. Quand le moment en sera venu, nous dirons ce que fut cette doctrine de Catherine de Sienne, et comment, l'ayant fait entrer dans sa vie pour se sanctifier personnellement, elle la fit passer ensuite dans Fâme de ceux et celles, innombrables, dont Dieu lui confia le salut.

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