‹ La mission de Sainte Catherine de Sienne [microform]Chapitre 5 sur 24 · CHAPITRE II SON CHAMP D'APOSTOLAT · texte numérisé non relu

CHAPITRE II SON CHAMP D'APOSTOLAT

Pour apprécier à leur juste valeur l'étendue et la qualité de l'apostolat de Catherine, il iftiporte avant tout de bien connaître le milieu où elle l'a exercé, ainsi que les sources qui l'ont alimenté. Nous consacrerons ce deuxième chapitre à l'étude du milieu où Catherine a vécu, grandi et combattu, nous réservant d'étudier, dans les deux chapitres suivants, les sources authentiques de son prodigieux apostolat. Alors seulement on pourra comprendre à quel point cette humble fille de saint Dominique, toute pénétrée du même esprit de foi que le fondateur de l'Ordre des Prêcheurs, s'employa à sauver les âmes, en utilisant les moyens choisis par lui, mais en les adaptant comme lui à son temps et à son milieu, sous la pression irrésistible et constante de la même charité.

Loin de nous cependant la pensée de nous répandre ici en généralités sur Sienne, l'Italie et l'Eglise au temps de sainte Catherine. D'autres avant nous, et avec plus d'autorité et de compétence que nous, ont déjà dit à ce sujet tout ce qu'il est nécessaire de savoir. Mais, dans le cadre supposé connu de cette histoire générale, nous voudrions mettre en relief les difficultés particulières d'ordre moral, politique, social et religieux, auxquelles, dans la deuxième moitié du xiv^ siècle, se heurta l'apostolat de Catherine. Bien comprises, sous l'angle spécial où Catherine elle-

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même les a envisagées pour les résoudre — celui de la charité — ces difficultés nous aideront à mieux saisir l'unité profonde, sous son apparente complexité, de sa manière apostolique, tout imprégnée d'esprit de foi et d'ardente charité.

De toutes les villes d'Italie qui, le long de leur histoire, ont eu à subir les injures du temps et des hommes, Sienne est peut-être celle qui a le mieux conservé son air médiéval. « Aperçue de loin, debout sur le rocher d'où elle surveille un large horizon de collines boisées, coupées par des ravins profonds, Sienne rappelle toujours, au souvenir du passant, les paysages de Botticelli ou du Pérugin. Au dedans, l'impression n'est pas moins profonde... Sienne est toujours la commune du moyen âge, moins austère que Florence, plus familière, moins pénétrée par la vie moderne. Ses habitants y parlent, avec, une bonne humeur constante, l'italien le plus pur de toute la péninsule. Certaines parties de Sienne, la place communale, qui forme un demi-amphithéâtre disposé pour le Palio, la cathédrale et ses alentours, ont gardé leur physionomie archaïque ; on découvre çà et là de petits carrefours et des recoins tout à fait solitaires, comme dans les villes d'Orient; l'église de Saint-Dominique, qui conserve les fresques fameuses du Sodoma, s'élève à l'extrémité d'une terrasse verdoyante où picorent les poules du voisinage, où les ânes s'ébattent au chaud soleil -et d'où l'on contemple, comme d'une acropole, pareilles à des vagues pressées les unes contre les autres, les cimes bleues des collines qui ondulent sur la région étrusque jusqu'à Pérouse et Orvieto, Volterra et Florence.

« Il y a une âme dans le corps charmant de la

vieille ville, une mémoire partout présente, qui ramène sans cesse les vivants vers des temps très lointains, une vision angélique qui flotte partout dans l'air si doux de Sienne. Sainte Catherine y est toujours reine. » (1)

Néanmoins, quelle différence entre la Sienne qui s'étale aujourd'hui sous nos yeux et celle du XIV^ siècle que Catherine a connue ? Extérieurement, malgré tout ce qui reste de cette époque — la cathédrale, Saint-Dominique; plusieurs beaux palais, dont ceux de la Commune, des Tolomei, Piccolomini, Salembeni, Buonsignori; quelques tours, dont la plus fameuse, celle du Mangia; deux ou trois belles fontaines, dont Fontebranda — il manque à ce bel ensemble la multitude des tours qui s'élevaient alors de chaque maison importante et donnaient de loin à la ville, dit un chroniqueur, l'aspect d'une touffe de roseaux.

Mais que dire de la vie de Sienne à l'heure présente, comparée à celle du temps de Catherine ? A part quelques usages anciens qui ont survécu, et jettent encore de temps en temps une note bruyante ou pittoresque sur l'existence paisible de la vieille cité, rien, sauf les pièces d'archives, n'y rappelle soit l'opulence du, xii^ siècle, quand les riches *marchands de Sienne après avoir vaincu leurs rivaux à main armée, administrèrent la ville avec sagesse, en faisant bénéficier leurs concitoyens de leur prospérité personnelle; soit la vie politique du xiv^ siècle, lorsque l'esprit de faction l'emporta sur l'esprit de sagesse et y entretint de façon constante la guerre civile. En sorte que, si l'on veut saisir un des aspects les plus étonnants de l'apostolat de Catherine, ce qu'on pourrait appeler son aspect politique, bien qu'à proprement parler elle n'ait jamais fait de politique, il faut nécessairement la replacer dans le

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milieu mouvementé et passionné de son temps, qui, à y regarder d'un peu près, ne fut que l'aboutissement normal d'une longue évolution historique au cours de laquelle les Siennois, tour à tour marchands, soldats, administrateurs, en vinrent peu à peu, après avoir longtemps donné tous leurs soins au bien commun de la Cité, à le sacrifier à la fois à leurs intérêts de classe et à leurs intérêts personnels- Sous quelles influences ? Nous allons essayer de le rappeler brièvement, sans qu'il soit besoin pour cela de récrire l'histoire de Sienne, ni d'entrer dans beaucoup de détails. Mais encore faut-il que l'essentiel soit dit, sous peine de ne pas bien saisir, du moins dans ce qu'il a de temporel et de local, l'apostolat de Catherine.

Ce fut vers la moitié du xiii° siècle que la commune de Sienne atteignit l'apogée de sa fortune et de sa gloire. Son histoire coimnerciale, on le sait, fut de tous temps liée intimement à son histoire politique. Les Siennois, en effet, étaient des marchands qui, outre le commerce de drap, fabriqué à Sienne, qu'ils faisaient en grand, se chargeaient d'organiser des caravanes qui transportaient à l'étranger — en France et jusqu'en Angleterre — les épices d'Orient qu'ils achetaient à Venise. Mais ils étaient surtout connus et renommés comme banquiers. Leur habileté à manier l'argent et à lui faire rendre cent pour un était proverbiale. Même à l'époque où leur qualité de Gibelins, d'amis de l'empereur Frédéric, aurait dû les rendre suspects aux Guelfes, et principalement à la Curie romaine, ils demeurèrent les banquiers •du Saint-Siège, prouvant ainsi que l'argent, s'il n'a pas d'odeur, comme on le dit vulgairement, n'a pas non plus de couleur politique.

Cependant ces marchands et banquiers Siennois qui, vers le milieu du Xlil^ siècle, firent de Sienne une des villes les plus importantes de l'Europe — plus grande que la ville de Londres et celle de Paris d'alors (2) — durent, pour y parvenir, soutenir des luttes épiques, à la fois contre les grands féodaux qui, sur leurs terres otî elles étaient obligées de passer, rançonnaient leurs caravanes; puis contre leur rivale en négoce avant de le devenir en politique, la Commune de Florence. Ils s'y employèrent avec une opiniâtreté, une habileté et un sang-froid merveilleux, se montrant d'aussi bons soldats qu'ils étaient d'incomparables marchands, La lutte fut âpre et longue, caractérisée tour à tour par d'étonnants succès et de graves revers, jusqu'à la fameuse victoire de Montaperti, en 1260, gagnée par les Siennois contre Florence, et qui permit à la commune de Sienne de s'affranchir à la fois du joug séculaire des grands féodaux et de faire peser le sien sur des cités environnantes longtemps convoitées. Alors ces marchands, sans renoncer pour autant à entretenir des hommes d'armes, et à s'allier à l'Empereur, se chargèrent de l'administration de la république. Parmi les comités de toutes sortes qui foisonnaient à Sienne en ce temps-là, celui des Vingt-Quatre, dont les membres étaient recrutés dans toutes les classes, évolua rapidement vers une magistrature stable, d'un caractère politique bien déterminé; car il était composé exclusivement de Gibelins. Le peuple lutta constamment pour faire de ce comité l'autorité souveraine de l'Etat. Bientôt les Vingt-Quatre furent en effet en mesure, tant leurs pouvoirs étaient étendus, de soumettre à leur autorité tous les autres comités qui avaient quelque droit ou prétention à s'immiscer dans les affaires de la Commune.

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Sienne connut alors la gloire. Bien défendue par ses soldats, bien administrée par ses édiles, ses marchands, tout en recherchant leurs intérêts personnels et de classe, n'oubliaient pas ceux de la Commune. Ils voulaient leur ville grande et prospère, riche d'institutions politiques. C'est sous le régime des Vingt-Quatre que l'Université de Sienne apparaît pour la première fois en tant qu'institution municipale complètement organisée. La Cathédrale fut commencée en 1245, avec les deniers de l'Etat; les hôpitaux furent multipliés et mieux administrés. La générosité de l'Etat en tout ceci luttait de pair avec la générosité privée des Siennois. Ainsi, l'aristocratie de l'argent mit son empreinte sur la cité. Côte à côte avec les palais de la vieille noblesse, som^bres et crénelés comme des forteresses, commencèrent à s'élever de splendides demeures de riches négociants, autrement dit, de bourgeois- Il semblait que ces temps heureux, tels que la fresque d'Arnbrogio Lorenzetti les évoque dans la Salle de la Paix, au Palais communal, sous ce titre : Les effets d'un bon gouvernement, dussent se prolonger indéfiniment. (3)

Malheureusement les Siennois, s'ils avaient à un degré rare le sens des affaires, n'eurent pas au même degré le sens politique. Au lendemain de Montaperti, le vin de la victoire leur monta à la tête et la leur fit perdre. Au lieu de profiter de cette victoire qui fut, en Toscane, le triomphe des Gibelins, pour renouer des relations amicales avec les Guelfes, et essayer tout au moins de calmer leur irritation, ils ne songèrent qu'à les humilier. Certains parlaient même de raser Florence, le centre principal du parti guelfe. Ils allèrent si loin dans cette réaction violente que Rome s'émut de leurs agissements et qu'après le Pape Alexandre IV, qui les excommunia, bien qu'ils fussent les banquiers de la Curie romaine,

Urbain IV finit par leur enlever sa protection et délier complètement leurs débiteurs de leurs obligations à leur égard.

A sept siècles de distance, nous serions tentés de sourire en voyant les Papes recourir à une mesure spirituelle contre des marchands que seules les affaires temporelles passionnaient. Cependant, dans ce siècle de foi, oii l'autorité du Pape était encore inébranlée, l'excommunication était le moyen le plus sûr et le plus efficace de les atteindre au point sensible et de les désarmer. En fait, ces marchands furent impuissants à recouvrer leurs créances. La décadence commerciale qui s'ensuivit, fut une des causes qui peu à peu provoquèrent à Sienne la décadence politique. Les Vingt-Quatre essayèrent bien de lutter contre le Pape et contre les féodaux; mais la défaite des Gibelins à Bénévent; la mort de Manfred, leur allié; la pendaison de Corradino, petitfils du grand Frédéric, leur soutien; la prise et la décapitation de leur propre chef, Provenzano Salvani, à la désastreuse journée de Colle, le 11 juin 1269, tout cela, en accélérant la chute des affaires, rendit impopulaire le Comité des Vingt-Quatre qui dut céder le pouvoir à un Conseil de trente-six membres recrutés parmi les Guelfes rappelés de l'exil.

Ainsi les grands négociants l'emportaient qui, subordonnant la politique aux affaires, désertèrent la cause des Gibelins pour se rallier à celle des Guelfes. C'était déjà grave; mais ce qui le fut davantage, ce fut l'esprit de parti qui, dès ce moment, s'empara du gouvernement de la République siennoise, et le poussa à dépouiller les autres classes que celle des marchands du droit de participer au pouvoir. En 1280, le Conseil fut réduit à quinze membres, et à neuf en 1285. A partir de ce moment, la lutte des classes battit son plein. « L'Italie, dit Geoffroy Fen-

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ton, dans sa version de l'histoire siennoise d'Anselme Salimbeni et Angelico Montanini, est par excellence le magasin des factions, lé marché de tumultes et de troubles du monde entier. » Et nulle part, dans la péninsule, la folie des factions ne causa plus de malheurs à l'Etat qu'à Sienne, « Exclus par la force de la conduite des affaires publiques, beaucoup de nobles passaient leur temps à vider leurs querelles de familles, tandis que d'autres allaient grossir les rangs des compagnies de mercenaires qui commençaient alors à s'abattre sur l'infortunée Italie. Dépourvus maintenant de chefs militaires, les bourgeois ne songeaient de plus en plus qu'à acquérir la richesse. L'esprit guerrier . s'éteignit parmi eux. Incapables de mener une campagne, ils perdirent de vue ce que l'on doit au prestige de l'Etat. Ils ne désiraient qu'une chose, la paix, la paix à tout prix. » (4)

En 1328, une grande famine désola toute l'Italie, accompagnée de son cortège de troubles et d'épidémies. Le peuple pilla les boutiques et vint frapper aux portes du Palais de la Seigneurie pour demander du pain. Les Neuf répondirent à cet appel en pendant plusieurs émeutiers, mais ne firent pas grand' chose pour alléger les souffrances des indigents. Il fallait à Sienne une vitalité merveilleuse pour résister à toutes ces disgrâces : luttes intestines, faillites, famine, etc. Vingt ans plus tard, en 1348, la peste vint donner le coup de grâce au gouvernement des Neuf qui, pour une bonne part, furent cause des violences qui ensanglantèrent la cité, grâce à l'esprit de parti dont ils firent preuve et aux méthodes cruelles auxquelles ils eurent recours pour dompter leurs adversaires; mais qui en même temps et malgré cela, firent de Sienne une ville

somptueuse, où s'épanouissaient le luxe et la corruption.

Ce gouvernement de parti n'était pas populaire. La peste de 1348, qui fit périr en quelques mois plus des deux tiers de la cité, ébranla complètement son autorité par la désorganisation qu'elle apporta dans les services publics, par les désordres qui suivirent et par la faillite commerciale qui en fut la conséquence. Une coalition des nobles et du peuple, appuyée par l'Empereur Charles IV, le renversa (5).

Aux Neuf succédèrent les Douze qui, le 2 septembre 1368, furent chassés à leur tour par les Nobles et remplacés, au cours des quatre derniers mois de la même année, par quatre gouvernements au moins de partisans. Enfin un Conseil purement démocratique, dont les membres sortaient du menu peuple, dut de nouveau céder la place aux Réformateurs qui, très sagement, essayèrent d'élargir la base de leur gouvernement en y faisant entrer quatre membres des Douze et trois des Neuf,

Mais, comme on l'a justement remarqué, les maladies politiques dont souffrait la république étaient incurables. Les cloîtres eux-mêmes en furent plus ou moins affectés. Ce n'était partout que division, querelles à mort et révoltes. Les meilleurs citoyens gaspillaient leurs forces dans les vendettas de famille ou dans les guerres de factions.

De tout cela nous avons l'écho, non seulement dans les Chroniques du temps qui, suivant le parti du chroniqueur, ont chargé leurs adversaires' des crimes les plus noirs, mais dans les Assempri ou « Exemples » d'un ermite siennois du Xïv* siècle, Fra Filippo Agazzari, et surtout dans les lettres de sainte Catherine de Sienne,

Car c'est au milieu de ces troubles, dans ces temps de violence, où triomphait l'esprit de faction,

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SOUS ces gouvernements de parti, que notre sainte a vécu et exercé son apostolat.

Celui-ci, nous le verrons, prendra de ce chef un relief saisissant.

Cependant il ne suffit pas d'avoir esquissé les mœurs politiques de Sienne, au temps de Catherine, pour se flatter de bien connaître le milieu immédiat qui lui a servi de champ d'apostolat.

Car elle n'a pas eu à lutter seulement contre les mœurs politiques de son temps, à Sienne d'abord, puis à travers l'Italie, pour essayer d'y détruire l'esprit de faction et de rétablir la paix entre ses concitoyens. Mais elle a eu aussi à lutter, sur le terrain moral proprement dit, contre un grand relâchement des mœurs, dû sans doute en partie à cette atmosphère politique de violence et d'égoïsme de classe que nous venons de décrire, mais plus encore peut-être, vers le milieu du XIV^ siècle, à l'esprit de la Renaissance, à cet individualisme effréné qui prétendit affranchir les personnes de toutes les contraintes, même les plus sacrées, d'ordre moral et religieux, comme un siècle plus tôt, mais alors avec raison, les communes avaient entrepris de secouer le joug de la féodalité et de substituer à la tyrannie des grands féodaux un régime plus humain de libertés communales.

Nous croyons en effet, pour notre part, que c'est une erreur grave de confondre ici, dans une même approbation, comme le font beaucoup trop d'historiens, le souffle de liberté qui, au début du Xlil® siècle, contribua à l'affranchissement des communes, avec l'esprit païen qui, à l'époque de la Renaissance, inspira d'abord ses adeptes et, peu à peu, gagna les masses. Dans le premier cas, il ne s'agissait que

de libérer un certain nombre d'individus d'une servitude extérieure qui offensait en eux, depuis des siècles, les droits de la personne humaine; dans le second, c'était la personne humaine elle-même qu'on prétendait libérer de toute contrainte, y compris celles des lois morales et religieuses, comme si la liberté de l'homme consistait essentiellement, pour chaque individu, à vivre dans une indépendance absolue à l'égard de tout et de tous, sans foi ni loi.

Il y a un abîme entre ces deux conceptions dont l'une ne visait qu'à briser les chaînes féodales pour assurer l'exercice de la liberté humaine en tout individu, et dont l'autre au contraire visait à substituer à la liberté humaine que règle la raison, une liberté qui se moque de la raison et ne connaît d'autres lois de la pensée et de l'action que les instincts et les passions individuels.

Malgré tout ce qu'on peut dire et penser de bien de la Renaissance littéraire qui commença, en Italie, vers le milieu du XIV® siècle, avec Pétrarque et Boccace, et plus tard remplit de chefs-d'œuvre les bibliothèques et les musées, on ne peut s'empêcher de regretter qu'elle se soit doublée plus ou moins consciemment, dès l'brigine, d'une Renaissance païenne qui, dans les âmes, a plutôt fait œuvre de mort.

Il est vrai que le rnonde moderne date de cette époque. Mais ce n'est pas là, selon nous, une réclame en faveur de cette Renaissance païenne dont les germes morbides ont eu le temps de se développer depuis lors et peu à peu de dévaster spirituellement les individus et les peuples de la chrétienté.

Car ce qui caractérise le monde naoderne, tel qu'il évolue sous nos yeux, c'est, du côté des masses, une ignorance à peu près complète des valeurs morales traditionnelles, et, de la part de

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ceux qui se flattent de les conduire, chefs ou élites un mépris absolu de ces valeurs. Sur les ruines accumulées du monde moral, il ne subsiste plus aujourd'hui, pour résoudre les conflits de sentiments et d'intérêts qui éclatent entre les nations, ou entre les citoyens d'une même nation, que la force brutale. Le droit du plus fort y supprime tous les autres droits. Bien plus, tout ce que la science, qui devait remplacer un jour la morale et la religion, a inventé de merveilles pour servir au bien-être des hommes, est en train de se retourner contre eux. Ceux-ci se haïssent aujourd'hui avec toute l'ardeur qu'ils devraient mettre à s'aimer, et la force dont ils disposent les pousse à se servir pour s'entretuer, et détruire une civilisation séculaire péniblement acquise, de ces inventions merveilleuses qu'un sentiment vrai de fraternité humaine et divine aurait dû, depuis longtemps, utiliser pour assurer en effet au plus grand nombre une vie meilleure, plus digne de la personne humaine.

Le primat de la force a fini par tout emporter de ce qui faisait l'honneur de l'homme et maintenait un certain équilibre entre les nations : la conscience individuelle, la dignité de la personne, le culte de la famille et de l'autorité, le respect du droit d'autrui, le sens de la fraternité humaine, la charité chrétienne. Une fois la raison et la foi méprisées, et détruites toutes les contraintes salutaires qu'impose le devoir au service du droit, un besoin effréné de jouir l'emporta sur tous les autres, qui a déchaîné peu à peu la violence et s'achève dans le sang, toujours, bien entendu, sous le couvert de la liberté.

Au temps de Catherine, lorsque le souffle païen

de la Renaissance commença d'empoisonner les consciences ou tout au moins de les endormir, il se passa en petit, à Sienne, ce que nous voyons aujourd'hui en grand. Dans une atmosphère de violence créée par l'esprit de faction, un grand nombre d'individus, parmi ceux qui en avaient le moyen, croyants ou incroyants, cherchèrent dans les amusements et les plaisirs une sorte d'évasion, sinon une compensation à tant de maux.

Les Siennois ont toujours manifesté une ardeur juvénile pour les fêtes et les amusements. Dans la seconde moitié du Xlil'' siècle, alors que la ville regorgeait de richesses, et que ni les angoisses de la famine et de la peste, ni les dissensions intérieures, n'assombrissaient ses habitants, ceux-ci se livraient joyeusement, dans le cadre de la merveilleuse cité, à leurs jeux et à leurs sports favoris : combats simulés, jeux de ballon et courses de chevaux, ou Polio. Le Palio, presque aussi vieux que Sienne, faisait partie des réjouissances organisées en l'honneur de l'Assomption, qui fut toujours la fête la plus populaire des Siennois. Le peuple aussi avait un jeu, sur la place de la Seigneurie, ses combats, et son jeu de ballon — le Pallone — l'ancêtre du football. Il y mettait seulement moins de forme et un peu plus de rudesse, voire de brutalité, que les aristocrates (6).

Les plaisirs de la chasse et de la table allaient alors de pair. Le luxe se manifestait surtout dans les costumes, et à Sienne, peut-être plus qu'ailleurs, les femmes subissaient avec empressement la tyrannie de la mode. Au temps de Catherine, elles avaient le goût poussé jusqu'à la passion des toilettes tapageuses. Il suffit de lire les Assempri ou Exemples de frère Filippo Agazzari pour s'en convaincre. Sans épargner les usuriers de la cité, les joueurs impéni-

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tents, les blasphémateurs, les religieux frivoles et les prêtres dévoyés,' il réserve les meilleurs et les plus piquants de ses sarcasmes aux femmes qui se maquillent; à celles dont les joues sont rongées par le fard, ou dont les robes sont si étroites que l'une d'elles trop serrée, mourut à table, au milieu du repas, le soir même des noces (7).

Mais il s'en prend surtout, comme Catherine, comme, un peu plus tard. Bernardin de Sienne, aux femmes chrétiennes qui essayent de mener de front la coquetterie et la dévotion; qui ont deux visages, « celui de Dieu » et « celui du diable ». Nous avons vu que Bonaventura, la sœur aînée de Catherine, qui pourtant était pieuse et honnête, sacrifiait elle aussi à la mode et essaya d'entraîner sa petite sœur dans son sillage parfumé.

Telle fut, en gros, la société de Sienne au temps de Catherine; ou plutôt tel fut un des aspects de cette Société. Car si le « diable », comme parle Fra Filippo, y exerçait son empire, Dieu aussi y avait ses fidèles. En ce temps-là, on n'était pas frappé, comme on l'est de nos jours, « par la bonne grâce de ce peuple, le plus fin, le plus cultivé, le plus artiste qui soit et qui parle la langue la plus musicale de la péninsule ». Les Siennois se jetaient volontiers aux extrêmes et manquaient de mesure. On y savourait les contrastes. « A l'époque de Catherine, Sienne était à la fois la ville la plus turbulente de toute l'Italie, le foyer par excellence de la discorde et de l'agitation, en même temps qu'une cité de saints, méritant ainsi le nom de « Vestibule du Paradis ». Elle compta parmi ses habitants d'abord le Bienheureux Bernardo Tolomei, fondateur de la congrégation du Mont OUveto; puis Giovanni Colombini, riche négociant qui, après avoir occupé les plus hautes charges de l'Etat, abandonna tout pour prê-

cher l'Evangile aux pauvres, fondant la confrérie de? Poveri Gesuati, les chevaliers du Christ; le Bienheureux Pietro Petroni le chartreux; Fra Filippo, l'auteur des Gli Assempri; enfin c'est à Sienne que grandit saint Bernardin qui devait être, au siècle suivant, le plus grand prédicateur de l'Italie. » (8)

Quand on lit les lettres de Catherine à ses concitoyens, sans connaître ce milieu siennois du xiv* siècle, où elle a vécu si longtemps, on s'expose à n'en pas saisir l'inspiration profonde, toute de paix et de charité, non plus que la méthode d'apostolat qu'elle employa pour toucher jusqu'au fond l'âme de ses correspondants.

Toutefois il est nécessaire d'aller encore plus avant dans cette description et de dire au moins quelques mots des ravages spirituels qui, du temps de Catherine, non seulement à Sienne, mais , encore à Rome, Florence, Pise, Gênes, Naples, bref à travers toute l'Italie, vinrent s'ajouter à ceux-là, grâce au départ du Pape de Rome pour Avignon, et au Grand Schisme d'Occident.

Avignon fut le siège de la papauté de 1309 à 1377. Catherine de Sienne, morte en 1380, à l'âge de 33 ans, a donc eu largement le temps de constater partout, en Italie et dans l'Eglise elle-même, les effets déplorables de l'abandon de Rome par les Papes et de leur long séjour à Avignon. Elle y fait souvent allusion dans ses lettres et jusque dans le Dialogue, mais en plaçant toujours, pour en juger, au point de vue surnaturel, qu'il s'agisse d'événements politiques ou simplement de l'état des mœurs. De ce point de vue, ses jugements sont sévères, mais impartiaux. Au contraire, des historiens

et des chroniqueurs de son temps qui, selon qu'ils sont les adversaires ou les partisans de la papauté, exagèrent dans un sens ou dans l'autre, c'est-à-dire noircissent les papes ou les blanchissent outre mesure, Catherine ne fait pas de politique. Elle dénonce au contraire l'intrusion de la politique dans le domaine religieux. Son grand bon sens, autant que les intuitions de sa charité, éclairée et ardente, lui permettent de démontrer que la plupart des maux dont souffrent sa patrie et l'Eglise viennent de là; qu'il ne faut pas, en tout cas, chercher ailleurs les causes de la guerre civile ou étrangère et de la décadence générale des mœurs. Elle le dit ou l'écrit aux papes, aux chefs des factions, aux prélats, aux religieux, aux prêtres, aux laïcs, à tous ceux qui seraient tentés de subordonner les intérêts religieux aux intérêts politiques, au lieu de subordonner la politique à la religion, oubliant que Dieu doit être le premier servi et que, cela fait, tout le reste s'ensuivra normalement, la pacification des esprits et celle des cœurs.

En attendant, le désordre règne partout, en Italie d'abord, et aussi dans l'Eglise.

Depuis le 7 mai 1312, c'est-à-dire depuis l'entrée du roi des Romains, Henri VII, dans la péninsule, on peut dire que le pays tout entier fut en révolution. Rome n'était plus qu'un champ de bataille où Guelfes et Gibelins se livraient de sanglants assauts. Sous Clément VI (1342-1352), la guerre, devenue inévitable, mit l'Italie en feu. Elle ne cessa que le jour où la rude épée d'Albornoz eut réduit à l'impuissance les divers tyrans, petits ou grands, qui troublaient la paix de la Péninsule. Alors Urbain V (1362-1370) crut le moment venu de rétablir à Rome la papauté. Mais ses efforts ne purent aboutir. En 1370, il était à Montefiascone, lorsque, par une.

incroyable inconséquence, les Romains, qui désiraient le conserver dans leurs murs, l'en chassèrent en s' alliant aux Pérugins révoltés contre l'Eglise, et liés pour cela aux bandes de mercenaires qui, depuis quelque temps déjà, ravageaient le pays. Florence à son tour leva contre la papauté l'étendard de la révolte et entraîna dans son sillage révolutionnaire, non seulement ses propres concitoyens, mais aussi les sujets des Etats voisins de l'Eglise, sous prétexte de remédier aux abus commis par les Légats du Pape Grégoire XI, celui-là même que Catherine décidera à revenir à Rome en 1377 (9).

Tel fut le milieu politique où la vierge de Sienne eut à lutter et lutta jusqu'à l'épuisement de ses forces pour essayer d'y ramener la paix, sans autre but que de sauver les âmes que la passion politique aveuglait, et sans autre méthode que celle que lui inspira sa charité sous le double rayonnement de sa foi et de son admirable bon sens.

Ce n'est pas tout. Pendant que les factions déchiraient ainsi l'Italie, de leur côté les infidèles menaçaient l'Eglise, Bon gré mal gré il fallait organiser contre eux une croisade. Ce fut la pensée maîtresse des papes à cette époque, même des papes d'Avignon, de Clément V à Grégoire XI.

Mais comment organiser une croisade quand d'un côté l'Italie est tout entière ravagée par une guerre intestine, et que la France elle-même est en guerre avec l'Angleterre ? Avant tout il fallait réconcilier ces deux nations ennemies. Une volumineuse correspondance diplomatique atteste que, sur ce point particulier, les papes ont usé de toute leur influence. Mais leurs efforts les plus persévérants se sont, longtemps heurtés au mauvais vouloir des cours française et anglaise (10).

L'idée de la Croisade contre les infidèles a aussi

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hanté l'esprit de sainte Catherine. Elle aimait trop l'Eglise, l'Epouse du Christ, pour se désintéresser du danger extérieur qui la menaçait, et la pensée qu'une invasion des infidèles serait fatale à des milliers d'âmes chrétiennes, lui inspira d'écrire à Grégoire XI pour le presser d'organiser la Croisade malgré tout (11).

En attendant, il fallait au-dedans réformer l'Eglise elle-même, et principalement, dans l'Eglise, le clergé que d'un côté les passions politiques aveuglaient, et qui, d'autre part, se laissait entamer lui aussi par cet esprit individualiste que la Renaissance favorisait. Historiens et chroniqueurs ne nous ont rien caché des maux intérieurs dont l'Eglise eut à souffrir sous cette double influence, tant en Italie qu'à la cour d'Avignon. Mieux informés aujourd'hui, grâce à une abondance de documents dont ils ne disposaient pas, . nous sommes en mesure de confronter leurs témoignages et d'y faire la part des exagérations inspirées par l'esprit de parti.

Il reste néanmoins que, partout, dans les cloîtres comme dans le clergé séculier, à la cour d'Avignon comme dans le plus humble diocèse, l'esprit de faction et le paganisme renaissant exercèrent leur influence néfaste. En ce qui concerne l'Ordre de saint Dominique par exemple, la publication récente des Actes des Chapitres provinciaux de la province romaine, de 1243 à 1344, nous révèle à quel point les passions politiques s'introduisirent jusque dans les couvents, où Guelfes et Gibelins avaient leurs partisans et leurs adversaires. Cela n'était pas fait pour faciliter la vie conventuelle, et en particulier l'exercice de la charité fraternelle et de l'obéissance. Aussi bien les Chapitres menacent-ils de l'excommunication et même de la prison quiconque s'immiscerait dans la politique, et ferait appel à des influences

extérieures pour exercer une pression sur les supérieurs ou se soustraire à leurs ordres (12). On comprend aisément que, dans cette atmosphère surchauffée, les passions l'aient emporté souvent sur les vertus, et qu'un certain relâchement dans les mœurs ait succédé peu à peu à la ferveur primitive. Certes, même en ces temps troublés, les saints religieux ne manquèrent pas, mais les médiocres abondèrent. Au temps de Catherine et de Raymond de Capouç une réforme s'imposera, et ce. ne sera pas trop du concours de ces deux grandes âmes pour l'introduire dans l'Ordre et en assurer le succès.

Dans le Dialogue, Catherine nous a fait une peinture fort poussée du désordre que la politique partisane et l'individualisme paganisant avaient également provoqué du haut en bas de la hiérarchie ecclésiastique. Néanmoins, pour être juste et rester dans la vérité, il ne faut pas perdre de vue qu'avant de parler des mauvais pasteurs, elle a, sous l'inspiration même de Dieu, exalté les bons pasteurs, ceux qui, fidèles à leur vocation sacerdotale, avaient servi et servaient encore Dieu dans la charité et la justice. Nous renvoyons au Dialogue ceux qui sont désireux de connaître les détails de cette peinture; ils y verront avec quelle franchise, à cette époque, les saints savaient débrider les plaies de l'âme, non pour le plaisir malsain de les étaler au grand jour, mais pour y porter plus efficacement le fer rouge de la pénitence (13). Nous nous contenterons de citer ici un passage du Dialogue où notre sainte dénonce avec vigueur la « fièvre d'argent » qui sévissait alors dans l'Eglise et y provoquait toutes sortes de maladies, même les plus honteuses. Ce passage nous semble caractéristique de sa manière objective et impartiale d'aborder ces problèmes délicats en dehors de toute passion politique, mais sira-

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plement en apôtre, uniquement préoccupée du salut des âmes.

« Il n'y a qu'à ouvrir les yeux, dit-elle. Veut-on obtenir les prélatures et les bénéfices de la sainte Eglise, on les achète. On commence par circonvenir par de nombreux présents, soit en argent soit en nature, les officiers de la Curie. Ceux-ci ne s'arrêtent plus désormais à considérer si le solliciteur est bon ou mauvais. Ils sont tout complaisance avec lui. Comme ils n'ont d'amour que pour les dons qu'ils ont reçus, ces malheureux vont s'employer à introduire, dans le jardin de la sainte Eglise, cette plante vénéneuse. Ils feront de lui bon rapport au Christ de la terre. Ainsi, de part et d'autre, c'est un complot de mensonges pour tromper le Christ de la terre, dont l'on ne devrait approcher, cependant, qu'en droiture et franchise. Si le vicaire de mon Fils s'aperçoit de la fraude, c'est son devoir de punir les coupables. Il doit priver son subordonné de son office, s'il ne se corrige et ne s'amende; et au solliciteur si offrant, il fera bien de conférer la prison, en échange de son argent. Ce sera pour lui une correction salutaire, et, pour les autres, un exemple qui les détournera d'un semblable trafic. Si le Christ de la terre en agit ainsi, il ne fera que son devoir; et s'il ne le fait pas, son péché ne demeurera pas impuni, quand il viendra rendre compte, devant Moi, de ses brebis... On n'a égard qu'à la grande situation du candidat, à sa naissance, à sa richesse, à la distinction de son langage... Ceux qu'on devrait préférer, ce sont les humbles qui s'effacent, ceux qui, par humilité, fuient les prélatures; et voilà qu'ils choisissent ceux qui, par vaine gloire et tout enflés d'orgueil, briguent cette élévation ! On fait grand cas de la science. Certes, la science en soi est bonne. Elle est parfaite quand

incroyable inconséquence, les Romains, qui désiraient le conserver dans leurs murs, l'en chassèrent en s'alliant aux Pérugins révoltés contre l'Eglise, et liés pour cela aux bandes de mercenaires qui, depuis quelque temps déjà, ravageaient le pays. Florence à son tour leva contre la papauté l'étendard de la révolte et entraîna dans son sillage révolutionnaire, non seulement ses propres concitoyens, mais aussi les sujets des Etats voisins de l'Eglise, sous prétexte de remédier aux abus commis par les Légats du Pape Grégoire XI, celui-là même que Catherine décidera à revenir à Rome en 1377 (9).

Tel fut le milieu politique où la vierge de Sienne eut à lutter et lutta jusqu'à l'épuisement de ses forces pour essayer d'y ramener la paix, sans autre but que de sauver les âmes que la passion politique aveuglait, et sans autre méthode que celle que lui inspira sa charité sous le double rayonnement de sa foi et de son admirable bon sens.

Ce n'est pas tout. Pendant que les factions déchiraient ainsi l'Italie, de leur côté les infidèles menaçaient l'Eglise. Bon gré mal gré il fallait organiser contre eux une croisade. Ce fut la pensée maîtresse des papes à cette époque, même des papes d'Avignon, de Clément V à Grégoire XL

Mais comment organiser une croisade quand d'un côté l'Italie est tout entière ravagée par une guerre intestine, et que la France elle-même est en guerre avec l'Angleterre ? Avant tout il fallait réconcilier ces deux nations ennemies. Une volumineuse correspondance diplomatique atteste que, sur ce point particulier, les papes ont usé de toute leur influence. , Mais leurs efforts les plus persévérants se sont ^longtemps heurtés au mauvais vouloir des cours française et anglaise (10).

L'idée de la Croisade contre les infidèles a aussi

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hanté l'esprit de sainte Catherine. Elle aimait trop l'Eglise, l'Epouse du Christ, pour se désintéresser du danger extérieur qui la menaçait, et la pensée qu'une invasion des infidèles serait fatale à des milliers d'âmes chrétiennes, lui inspira d'écrire à Grégoire XI pour le presser d'organiser la Croisade malgré tout (11).

En attendant, il fallait au-dedans réformer l'Eglise elle-même, et principalement, dans l'Eglise, le clergé que d'un côté les passions politiques aveuglaient, et qui, d'autre part, se laissait entamer lui aussi par cet esprit individualiste que la Renaissance favorisait. Historiens et chroniqueurs ne nous ont rien caché des maux intérieurs dont l'Eglise eut à souffrir sous cette double influence, tant en Italie qu'à la cour d'Avignon. Mieux informés aujourd'hui, grâce à -une abondance de docmnents dont ils ne disposaient pas, nous sommes en mesure de confronter leurs témoignages et d'y faire la part des exagérations inspirées par l'esprit de parti.

Il reste néanmoins que, partout, dans les cloîtres comme dans le clergé séculier, à la cour d'Avignon comme dans le plus humble diocèse, l'esprit de faction et le paganisme renaissant exercèrent leur influence néfaste. En ce qui concerne l'Ordre de saint Dominique par exemple, la publication récente des Actes des Chapitres provinciaux de la province romaine, de 1243 à 1344, nous révèle à quel point les passions politiques s'introduisirent jusque dans les couvents, où Guelfes et Gibelins avaient leurs partisans et leurs adversaires. Cela n'était pas fait pour faciliter la vie conventuelle, et en particulier l'exercice de la charité fraternelle et de l'obéissance. Aussi bien les Chapitres menacent-ils de l'excommunication et même de la prison quiconque s'immiscerait dans la politique, et ferait appel à des influences

extérieures pour exercer une pression sur les supérieurs ou se soustraire à leurs ordres (12). On com- , prend aisément que, dans cette atmosphère surchauffée, les passions l'aient emporté souvent sur les vertus, et qu'iin certain relâchement dans les mœurs ait succédé peu à peu à la ferveur primitive. Certes, même en ces temps troublés, les saints religieux ne manquèrent pas, mais les médiocres abondèrent. Au temps de Catherine et de Raymond de Capoue une réforme s'imposera, et ce. ne sera pas trop du concours de ces deux grandes âmes pour l'introduire dans l'Ordre et en assurer le succès.

Dans le Dialogue, Catherine nous a fait une peinture fort poussée du désordre que la politique partisane et l'individualisme paganisant avaient également provoqué du haut en bas de la hiérarchie ecclésiastique. Néanmoins, pour être juste et rester dans la vérité, il ne faut pas perdre de vue qu'avant de parler des mauvais pasteurs, elle a, sous l'inspiration même de Dieu, exalté les bons pasteurs, ceux qui, fidèles à leur vocation sacerdotale, avaient servi et servaient encore Dieu dans la charité et la justice. Nous renvoyons au Dialogue ceux qui sont désireux de connaître les détails de cette peinture; ils y verront avec quelle franchise, à cette époque, les saints savaient débrider les plaies de l'âme, non pour le plaisir malsain de les étaler au grand jour, mais pour y porter plus efficacement le fer rouge de la pénitence (13). Nous nous contenterons de citer ici un passage du Dialogue où notre sainte dénonce avec vigueur la « fièvre d'argent » qui sévissait alors dans l'Eglise et y provoquait toutes sortes de maladies, même les plus honteuses. Ce passage nous semble caractéristique de sa manière objective et impartiale d'aborder ces problèmes délicats en dehors de toute passion politique, mais sira-

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plement en apôtre, uniquement préoccupée du salut des âmes.

« Il n'y a qu'à ouvrir les yeux, dit-elle. Veut-on obtenir les prélatures et les bénéfices de la sainte Eglise, on les achète. On commence par circonvenir par de nombreux présents, soit en argent soit en nature, les officiers de la Curie. Ceux-ci ne s'arrêtent plus désormais à considérer si le solliciteur est bon ou mauvais. Ils sont tout complaisance avec lui. Comme ils n'ont d'amour que pour les dons qu'ils ont reçus, ces malheureux vont s'employer à introduire, dans le jardin de la sainte Eglise, cette plante vénéneuse. Ils feront de lui bon rapport au Christ de la terre. Ainsi, de part et d'autre, c'est un complot de mensonges pour tromper le Christ de la terre, dont l'on ne devrait approcher, cependant, qu'en droiture et franchise. Si le vicaire de mon Fils s'aperçoit de la fraude, c'est son devoir de punir les coupables. Il doit priver son subordonné de son office, s'il ne se corrige et ne s'amende; et au solliciteur si offrant, il fera bien de conférer la prison, en échange de son argent. Ce sera pour lui une correction salutaire, et, pour les autres, un exemple qui les détournera d'un semblable trafic. Si le Christ de la terre en agit ainsi, il ne fera que son devoir; et s'il ne le fait pas, son péché ne demeurera pas impuni, quand il viendra rendre compte, devant Moi, de ses brebis... On n'a égard qu'à la grande situation du candidat, à sa naissance, à sa richesse, à la distinction de son langage... Ceux qu'on devrait préférer, ce sont les humbles qui s'effacent, ceux qui, par humilité, fuient les prélatures; et voilà qu'ils choisissent ceux qui, par vaine gloire et tout enflés d'orgueil, briguent cette élévation ! On fait grand cas de la science. Certes, la science en sol est bonne. Elle est parfaite quand

celui qui la possède y joint une vie honnête et sainte et une sincère humilité; mais, dans un orgueilleux dépravé et libertin, la science est un poison... Ainsi, ma propre maison, qui devrait être la maison de la prière, où brillerait la perle de la justice avec la lumière de la science unie à une bonne et sainte vie, oii l'on respirerait le parfuni de la vérité, est pleine de mensonges. » (14)

Ce que Catherine met ici dans la bouche même de Dieu sur le relâchement des mœurs du clergé de son temps, elle le répète sans se lasser dans ses lettres à Grégoire XI, à Urbain VI, aux cardinaux, aux évêques, aux prélats, aux grands de la terre, princes, podestats, officiers de l'Etat civil de Bologne, de Florence, de Lucques, d'Olrante, de Pise, etc. Son âme apostolique se révolte à la pensée que les âmes se perdent par la faute de ceux-là mêmes qui ont mission de les sauver. N'aurions-nous que le témoignage de cette « âme de feu », que nous pourrions nous faire une idée des maux de toutes sortes dont soufifraient alors son pays et l'Eglise.

Mais ce témoignage est d'accord avec ce que tant d'autres documents nous rapportent de l'histoire de son temps. Il a sur eux seulement cette supériorité de n'être inspiré ni par la passion politique, ni par la flatterie. Catherine, répétons-le, ne fait pas de politique. Elle ne se pose ni en homme d'Etat, ni en diplomate. Certes, elle n'ignore rien des idées politiques qui divisent son pays et déchirent la robe sans couture de l'Eglise; on peut dire aussi qu'à certains égards elle a un sens inné de la diplomatie, non de celle qui recourt au mensonge, mais de celle qui s'inspire de la charité au service de la vérité. Son amour sincère de Dieu et des âmes, joint à cet esprit de finesse qu'elle possède à un haut degré et se manifeste quelquefois sous des apparences

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naïves, supplée chez elle à tous les artifices d'une diplomatie trop humaine, dont tout l'art consiste à donner au mensonge les -apparences de la vérité.

Une dernière épreuve, la plus cruelle, était réservée à Catherine deux ans avant sa mort : le Schisme d'Occident.

Après avoir fait tout ce qui dépendait d'elle, ainsi que nous le démontrerons plus loin, en parlant à la fois des formes multiples de son apostolat et de l'unité de sa méthode apostolique, pour aider Grégoire XI à quitter Avignon pour Rome, Catherine eut la douleur de voir mourir ce saint Pontife le 27 mars 1378.

Dix jours plus tard, le 7 avril, les seize cardinaux présents dans la capitale se réunirent en conclave et, dès le lendemain, élurent pape l'archevêque de Bari, Barthélémy Prignano, qui prit le nom d'Urbain VI. Les six cardinaux d'Avignon, officiellement informés de cette élection, reconnurent et félicitèrent l'élu de leurs collègues. Les cardinaux romains en avisèrent le chef de l'Empire et les autres souverains catholiques. Le cardinal Robert de Genève, le futur Clément VII d'Avignon, envoya une lettre dans le même sens au roi de France, son parent, et au comte de Flandre. L'Aragonais, Pierre de Lune, le futur Benoît XIII, écrivit de même à plusieurs évêques d'Espagne. Bref, au lendemain de l'élection d'Urbain VI, personne n'en contesta la validité.

Cependant, le 20 septembre 1378, à Fondi, treize des cardinaux romains, électeurs d'Urbain VI, qui, avant l'élection, avaient manifesté formellement leur intention d'élire un pape légitime; qui l'avaient intronisé d'abord dans le palais du Vatican, puis

à Saint- Jean-de-Latran; qui, le 18 avril enfin, l'avaient couronné solennellement à Saint-Pierre, ces mêmes cardinaux entrèrent en conclave, et choisirent comme pape Robert de Genève, qui prit le nom de Clément VII, et alla s'établir en Avignon (15).

Que s'était-il donc passé de grave qui pût justifier une pareille volte-face ? Ces cardinaux s'étaient-ils rendu compte que, malgré leur intention formellement exprimée au conclave de Rome d'élire un pape légitime, cette élection avait été invalide ? En aucune façon. Ils s'étaient simplement aperçus qu'Urbain VI, leur élu, ne répondait pas aux espérances qu'ils avaient mises en lui; qu'il était d'un tempérament brusque, violent, ombrageux, voire extravagant^ sans égard pour quiconque n'était pas de son avis, s'agît-il d'un cardinal de la sainte Eglise, Sans doute cela ne pouvait suffire à rendre invalide son élection; mais cela suffit à le rendre insupportable et à faire perdre la tête à ses électeurs. D'oli le Grand Schisme d'Occident.

Catherine de Sienne, dans cette affaire, a pris le seul parti que sa charité et son bon sens lui inspirèrent. Quand il en était encore temps, elle a eu le courage surnaturel d'avertir Urbain VI; de l'inviter à plus de modération et de douceur; de faire appel à son esprit surnaturel, à sa charité, mais sans succès; et elle n'a pas craint davantage de •blâmer la ligne de conduite des cardinaux révoltés contre le Pontife qu'ils avaient précédemment et légitimement élu.

Au terme du chemin de la croix oii son apostolat l'avait engagée, depuis plus de quinze ans, le schisme d'Occident fut vraiment le Calvaire où elle fut crucifiée, comme son divin Maître Jésus-Christ, et où elle mourut de douleur, en voyant la sainte Eglise engagée pour longtemps dans une terrible

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aventure dont elle finirait sans doute par sortir, mais au prix d'une multitude d'âmes incapables de supporter sans dommage spirituel un pareil scandale.

Certes il y aurait encore beaucoup à dire sur le milieu politique, moral, social et religieux dans lequel Catherine a vécu, au xiv® siècle, et exercé son apostolat. Mais nous croyons en avoir dit assez pour que le lecteur puisse se rendre compte des difficultés de toutes sortes qu'elle a eu le courage d'affronter et que sa charité le plus souvent a surmontées d'une manière qui lui fut propre et dont nous aurons à déterminer la transcendance et l'efficacité, lorsque nous aurons mis en évidence les sources divines de sa doctrine et de sa contemplation, et du même coup le caractère à la fois lumineux et prodigieusement fécond de sa charité. Car, pour sainte Catherine, comme pour la sainte Eglise, il n'y a qu'une charité qui consiste à aimer Dieu pour lui-même, et, en vertu même de cet amour de Dieu, nous oblige théoriquement et pratiquement à aimer le prochain comme nous-mêmes. Catherine ira même jusqu'à dire que l'amour du prochain ainsi entendu est à la fois la preuve expérimentale et la mesure de l'amour de Dieu.

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