‹ La mission de Sainte Catherine de Sienne [microform]Chapitre 8 sur 24 · CHAPITRE V SON APOaTOLAT · texte numérisé non relu

CHAPITRE V SON APOaTOLAT

Tous les historiens de Catherine sont d'accord pour reconnaître l'ampleur et l'efficacité de son apostolat. Leur désaccord ne commence que lorsqu'il s'agit d'en déterminer les véritables causes. Ceux qui a priori rejettent toute explication d'ordre surnaturel, sous prétexte que le surnaturel, comme tel, échappe à l'historien, essayent de justifier l'apostolat extraordinaire de Catherine en faisant appel uniquement à ses qualités naturelles d'esprit et de cœur. Mais de telles explications sont sans proportion avec les faits les mieux établis. Nous reconnaissons volontiers que Catherine fut une femme très intelligente bien qu'illettrée ; qu'elle eut à un haut degré l'esprit de finesse; qu'elle fut diplomate d'instinct, douée même d'un véritable sens politique; qu'elle fit preuve en toute occasion d'une volonté indomptable; qu'elle avait un cœur compatissant, prompt à se donner et facile à s'émouvoir devant les misères d' autrui; nous admettons même que, dans une certaine mesure, ces dons naturels réunis ont contribué au succès de son apostolat. Mais lorsqu'on se rappelle d'une part l'énormité et la variété des besoins matériels et spirituels de son temps auxquels elle a dû faire face, et que d'autre iwrt on analyse sa méthode d'apostolat; la façon dont

elle s'y est prise pour combler ces besoins des corps et des âmes; les sources divines où constamment elle allait puiser et renouveler les lumières et les énergies qu'elle prodiguait à tous, il semble vraiment impossible, pour expliquer l'influence extraordinaire qu'elle a exercée autour d'elle, l'ascendant qu'elle a . eu sur les esprits les plus rebelles à l'action divine; son pouvoir d'attendrir les cœurs les plus endurcis, de retourner les volontés les plus déterminées au mal; d'apaiser les tempéraments les plus violents; de guérir les âmes à travers les corps; d'approcher sans dommage pour elle, mais au profit de ceux qu'elle soignait, les maladies les plus contagieuses, il semble vraiment impossible, disons-nous, pour expliquer tout cela et bien d'autres choses plus étonnantes encore, de faire uniquement appel à ses qualités naturelles d'esprit et de cœur. Si Catherine n'avait eu à sa disposition que ces qualités-là, fût-ce au plus haut degré, elle ne serait sans doute pas passée inaperçue de ses contemporains; mais son apostolat n'aurait certainement pas eu cette ampleur, ni cet éclat qui aujourd'hui encore font l'admiration du monde, précisément parce que les sources où il s'est alimenté n'étaient pas de ce monde.

On oublie vraiment trop que Catherine fut avant tout une sainte et une sainte exceptionnelle qui, en vraie fille de saint Dominique, a su, le moment venu, mener de front la vie active et la vie contemplative, et trouver dans sa contemplation même le secret de son action.

Voici comment, d'après Raymond de Capoue, Catherine fut invitée par Notre-Seigneur lui-même à quitter sa cellule intérieure pour affronter la vio apostolique. L'intérêt de ce récit n'échappera à per-

sonne. Car il met merveilleusement en lumière la façon dont un Frère Prêcheur, pour demeurer fidèle à l'esprit de saint Dominique, doit trouver précisément dans sa contemplation le moyen de nourrir et de féconder son action.

« Après les épousailles, racontées tout à l'heure, écrit Raymond, le Seigneur se mit à ramener son épouse au commerce de la société, mais peu à peu, modérément, et avec la mesure que demandait ce retour. Il n'enleva pas pour autant à Catherine ses divines intimités; il les rendit même quelquefois plus parfaites, en leur donnant de nouveaux accroissements...

« Mais au début, cette invite à quitter sa cellule intérieure troubla Catherine. « Vous le savez bien, « dit-elle au Seigneur, j'ai fui toute société afin de « pouvoir vous trouver. Maintenant que je vous ai « trouvé, grâce à votre miséricorde, et que vous (( m'avez donné si gracieusement le bonheur de vous (( posséder, je ne dois plus jamais abandonner un si « incomparable trésor et me mêler encore aux em- « barras humains. De nouveau mes ignorances « iraient croissant, et, me laissant aller peu à peu, (( j'en arriverai à mériter votre réprobation. Jamais, « Seigneur, non, jamais votre infinie Bonté, dans sa « perfection sans limites, ne nous ordonnera à moi « ni à d'autres ce qui pourrait séparer d'Elle nos « âmes. »

Comme on comprend cette objection de Catherine ! Au fond, elle ne refuse pas de collaborer avec Jésus au salut des âmes; mais elle craint que de nouveaux contacts avec une- société qu'elle a quittée depuis longtemps pour trouver Dieu, ne le lui fassent perdi'e à nouveau. « Laisse-toi faire, ma fille, lui répondit le Seigneur. C'est ainsi qu'il te faut accomplir toute justice, et permettre à ma grâce de porter ses fruits

non seulement en toi, mais dans les autres. Je n'ai nullement l'intention de te séparer de moi d'aucune façon, mais je veux me servir de l'amour du prochain pour t'unir plus fortement à moi. Tu' sais qu'il est double mon précepte d'amour : amour de moi, amour du prochain; dans ce double précepte sont contenus, je l'atteste, la Loi et les prophètes (1). Je veux que tu accomplisses la justice de ces deux préceptes; que tu marches non pas avec un seul pied, mais avec les deux; que tu aies deux ailes pour voler au ciel. Souviens-toi que, dès ton enfance, le zèle du salut des âmes a grandi dans ton cœur; c'est moi qui l'y avais semé et qui l'arrosais. Ce zèle était tel que tu voulais te faire passer pour un homme; aller dans un pays où tu fusses inconnue pour entrer dans l'Ordre des Prêcheurs et te rendre ainsi capable d'être utile aux âmes. Si tu as tant désiré l'habit que tu portes maintenant, c'est que tu avais un amour tout spécial pour mon fidèle serviteur Dominique, qui a surtout fondé son œuvre pour le salut des âm.es. Pourquoi donc t' étonner et te plaindre si je te conduis à une œuvre que tu as désirée dès tes premières années ? »

Réconfortée par ces paroles, Catherine demande au Seigneur comment cela se ferait. « Comme ma bonté en disposera et l'ordonnera », répondit-il. Et le dialogue continue. Nous ne pouvons le citer ici en entier; ce serait trop long. Mais il est impossible de passer sous silence la raison que le Seigneur donne lui-même du choix de Catherine pour aller prêcher la vérité aux âmes de son temps. Catherine lui avait dit : « Soit, que votre volonté soit faite. Seigneur; mais quelle pourra être l'autorité d'une pauvre femme comme moi auprès des hommes, si je m'avise de leur prêcher la vérité ? Ils se moqueront de moi et ne m'écouteront pas... — Ce n'est pas le manque de foi qui te fait parler ainsi, lui répondit le Seigneur, mais

ton humilité. Alors écoute-moi bien. Ne suis-je pas Celui qui a créé le genre humain et formé l'un et l'autre sexe ? Est-ce que je ne répands pas où je veux la grâce de mon Esprit ? Pour moi, pas de distinction d'hommes ou de femmes, de plébéiens ou de nobles; tous sont égaux devant moi, car ma puissance les atteint également tous... Et voici pourquoi je t'ai choisie toi en particulier.

(( Il y a en ces temps-ci un tel débordement d'orgueil, surtout parmi ceux qui se croient lettrés et sages, que ma justice ne peut attendre plus longtemps pour les confondre par un juste jugement. Mais, parce que ma miséricorde règne toujours sur toutes mes œuvres, je vais commencer par infliger à ces orgueilleux une confusion qui leur sera salutaire et utile, s'ils veulent s'humilier en rentrant en eux-mêmes... Je vais, pour confondre leur témérité, leur susciter des femmes ignorantes et faibles par nature, mais que j'aurai dotées d'une sagesse et d'une puissance divines. Si alors ils s'humilient et se reconnaissent coupables, je leur accorderai mes plus abondantes miséricordes... Tu vas donc obéir sans hésitations, quand j'aurai décrété de t'envoyer au peuple. Je ne t'abandonnerai pas où que tu sois je ne cesserai pas pour autant de le visiter comme d'habitude, et je te dirigerai dans toutes les œuvres qu'il te faudra accomplir. » (2)

De ce dialogue émouvant quelques points lumineux se dégagent qui nous aideront à comprendre l'apostolat de Catherine, et à mieux saisir le secret de sa méthode apostolique. C'est le Seigneur lui-même qui, dès son enfance, a mis au cœur de Catherine le zèle pour le salut des âmes; c'est lui qui l'a fait entrer dans l'Ordre de saint Dominique, dont c'est la mission officielle, dans l'Eglise, de travailler au salut des âmes. C'est lui encore qui, de propos délibéré, l'a choisie, en qualité de femme, et de femme illettrée,

pour amener à résipiscence, en les humiliant, les lettrés et les sages que leur orgueil a éloignés de Dieu; c'est lui enfin qui, pour aider Catherine à s'acquitter de cette mission difficile,' l'a dotée d'une sagesse et d'une puissance divines.

La mission de Catherine fut donc une mission exceptionnelle. Elle lui a ésé confiée par Dieu en fonction des besoins particuliers aux âmes de sou temps, que l'orgueil avait détournées en grand nombre du chemin de la vérité, et son succès s'explique par cette sagesse et cette puissance divines dont Dieu l'a comblée, en même temps que par l'assistance personnelle du Seigneur dans toutes les œuvres qu'il lui a fallu accomplir.

Rappelons brièvement ce que nous avons dit plus haut de l'état de la société, en Italie, à l'époque de Catherine, c'est-à-dire dans la seconde moitié du Xiv'^ siècle (3).

Alors les hommes ne valaient pas mieux qu'aujourd'hui. Au lieu de vivre en paix, ils se faisaient la guerre. A Sienne, comme d'un bout à l'autre de la Péninsule, l'esprit de parti triomphait et sacrifiait le bien commun d'une cité, d'une province, aux intérêts privés de citoyens, de groupes ou de classes. Partout, Guelfes et Gibelins s'affrontaient. Non seulement les individus, mais des familles entières, parmi les plus anciennes et les plus honorables, selon qu'elles appartenaient à l'un ou à l'autre parti, se dressaient les unes contre les autres et noyaient leurs querelles dans le sang. La violence l'emportait sur tous les autres sentiments, et les passions sur la justice. Aux yeux du pouvoir, il suffisait d'être suspect pour être arrêté et condamné. Les prisons regorgeaient de détenus politiques, les hôpitaux de malades, et les villes de

pauvres. Car, en plus du fléau politique, la peste sévissait. A Sienne, en quelques jours, elle fit périr les deux tiers de la population. Après la peste, la famine exerça en maints endroits ses ravages, du fait surtout que les bandes de mercenaires, parcourant le pays, y multipliaient les razzias.

Ce n'est pas tout. Aux dissensions politiques, génératrices de haines et de discordes, s'ajoutaient les dissensions religieuses. C'est en effet l'époque où les Papes, soi-disant pour se soustraire aux querelles des partis et à leur oppression, quittèrent Rome pour aller s'installer à Avignon, où forcément ils vécurent plus ou moins sous le joug de l'étranger. C'était tomber de Charybde en Scylla. Décapitée, l'Eglise, en Italie, s'abîma dans des convulsions, au grand dommage du clergé, séculier et régulier, dont les mœurs laissaient déjà depuis quelque temps beaucoup à désirer. Catherine de Sienne elle-même, dans la seconde partie de son Dialogue, a esquissé une peinture de ces mœurs plutôt sombre, mais véridique. Nous y renvoyons le lecteur.

Cependant les mœurs des laïcs étaient à l'avenant. La guerre, étrangère ou civile, n'a jamais été favorable aux bonnes mœurs, non plus que la peste et la famine. Ce sont là trois fléaux dont les victimes ne sont pas seulement ceux qui succombent sous leurs coups, mais encore ceux qui y échappent et qui, par réaction contre tant d'épreuves, s'étourdissent dans les plaisirs.

Ce relâchement des mœurs, en Italie, coïncide avec l'avènement de la Renaissance, dont l'esprit païen inaugure une ère nouvelle d'indépendance à l'égard de toute autorité quelle qu'elle soit : politique, morale ou religieuse. Partout où il souffle sur les âmes, il y fait éclore l'individualisme. C'est à quoi Notre-Seigneur fait allusion lorsqu'il parle à Catherine de l'orgueil des lettrés et des sages qu'il veut humilier

en leur faisant prêcher l'évangile par une femme. Il ne condamne pas pour autant la science, mais l'abus qu'ils en font pour se détacher de la religion et entraîner dans leur sillage la foule des ignorants. « On fait grand cas de la science, dit-il à Catherine dans le Dialogue. Certes la science en soi est bonne. Elle est parfaite quand celui qui la possède y joint une vie honnête et sainte et une sincère humilité; mais dans un orgueilleux dépravé et libertin, la science est un poison. » (4)

Ce tableau en raccourci des mœurs de la société, au temps de Catherine, est plutôt sombre et l'on n'aura pas de peine à comprendre que notre contemplative ait hésité un instant à quitter la compagnie des saints et de Notre-Seigneur pour aller se mêler aux orgueilleux, aux dépravés et aux libertins. Néanmoins il n'est pas inutile d'observer qu'à cette époque, vers le milieu du XIV" siècle,- c'est moins la foi qui est en péril en Italie que les mœurs. La foi est surtout menacée du dehors par une invasion toujours possible des infidèles, qui continuent d'occuper les lieux saints. Mais, au dedans, elle n'est encore l'objet d'aucune attaque directe, du moins d'une attaque d'ensemble. D'un bout à l'autre de l'Italie, on continue de croire, de fréquenter les églises, d'y multiplier les dévotions. Mais déjà, sous toutes les influences que nous venons de rappeler, aristocrates, bourgeois et artisans essayent de mener de front la pensée chrétienne et une vie païenne. La charité leur fait plus défaut que la foi. Ils croient en Dieu, mais ne l'aiment pas, au sens profond oti Dieu veut être aimé pour lui-même et par-dessus toutes choses, et où un pareil amour de Dieu entraîne l'amour du

prochain comme soi-même, par la pratique intégrale et quotidienne des vertus chrétiennes.

Dans ces conditions, il faut reconnaître que personne n'était mieux préparée que Catherine à prêcher . l'évangile à ses contemjDorains ; à répandre parmi eux sa doctrine d'amour; à dénoncer leur orgueil, leur amour-propre, leur sensualité; à flageller leur haine fratricide, leurs violences inhumaines, leurs injustices sociales.

Bien que, depuis l'âge de sept ans, Catherine se soit retirée du monde et ait vécu la plus grande partie de sa vie dans sa cellule intérieure, elle n'ignorait pas l'état lamentable de la société de son temps, ni le danger mortel qu'y couraient les âmes. Ses frères en saint Dominique n'avaient sûrement pas manqué de la renseigner à ce sujet; mais, à lire le Dialogue, on constate que le Seigneur surtout s'était chargé de l'en informer, en la mettant au courant de tout ce qu'il lui importait de savoir en vue de son apostolat.

Trois idées surtout s'emparèrent de son esprit à mesure qu'elle put se rendre compte par elle-même des difficultés à vaincre et des besoins à combler. D'abord l'idée d'une réforme d'ensemble des mœurs du clergé — séculier et régulier — à partir du plus humble prêtre jusqu'aux plus hauts prélats; puis celle d'une croisade à organiser pour chasser les infidèles des Lieux Saints; enfin celle, du retour des Papes à Rome, qui, pensait-elle, ramènerait la paix dans l'Italie et dans l'Eglise.

Mais en attendant que ces idées mûrissent dans son esprit et dans son cœur, et qu'elle puisse les mettre à exécution, Catherine alla au plus pressé. Elle commença d'exercer un apostolat individuel auprès des pauvres, des malades, et des prisonniers.

Ce .qu'elle voyait d'abord dans les pauvres, c'étaient des frères, des membres souffrants de la grande famille humaine dont Dieu est le Père commun. La vue de leur misère lui faisait pitié. Elle n'attendait pas qu'ils vinssent lui demander l'aumône pour voler à leur secours. Il lui suffisait de savoir qu'ils étaient réellement dans le besoin. Personnellement elle n'avait rien à leur donner; mais, une fois pour toutes, Jacques, son père, lui avait donné la permission, nous raconte Raymond de Capoue, de disposer de ses biens à son gré en faveur des pauvres, et avait notifié à toutes les personnes de sa maison, l'ordre de la laisser faire (5).

Aux yeux de Catherine, les pauvres n'étaient pas seulement des frères en humanité; elle voyait en eux Jésus-Christ en personne, et, en leur faisant l'aumône, elle les entourait de respect et d'affection, comme s'il se fût agi du Fils même de Dieu.

Aussi bien, pour lui prouver qu'elle ne se trompait pas, et l'encourager dans cette voie, Jésus lui apparut souvent sous le déguisement de pauvres à peine vêtus, ou mourant de faim.

Le miracle bien connu de la chapelle des Voûtes, à Saint-Dominique de Sienne, eut lieu de cette manière.

Un jour qu'on venait de chanter Tierce dans l'église et que les fidèles s'étaient retirés, Catherine resta seule avec une compagne pour prier dans la chapelle des Sœurs, qui occupe un lieu plus élevé que l'église proprement dite. Au moment oii elle descendait de cette chapelle pour retourner à la maison, le Seigneur lui apparut sous la forme d'un voyageur d'environ une trentaine d'années, pauvre et nu, qui, au nom de Dieu, lui demanda d'avoir

pitié de lui et de lui donner de quoi se vêtir. « Attendez un moment, mon frère, lui dit Catherine, que je retourne dans cette chapelle et je vous donnerai un vêtement. » Elle remonta en effet dans la chapelle ori, aidée de sa compagne, elle se défit d'une tunique de laine sans manches qu'elle portait sous son habit de Tertiaire, à cause du froid, et la donna au pauvre voyageur (6).

Mais le mendiant ne se montra pas satisfait. Après la tunique de laine, il en demanda une de lin qui fût pourvue de manches. « Dans ce cas, lui dit Catherine, suivez-moi jusqu'à la maison. » Là, Catherine lui donna tout ce qu'il demanda, et Raymond nous laisse entendre qu'il n'en finit pas de lui demander quelque chose, pour lui d'abord, et puis pour un de ses compagnons restés à l'hôpital. A la fin, Catherine n'ayant plus rien à sa disposition, se demanda si elle ne devrait pas donner jusqu'à la tunique qu'elle portait. Mais sa modestie, nous dit Raymond, l'emporta alors sur sa charité. Dieu en effet lui avait enseigné qu'on ne peut pas offenser une vertu pour en pratiquer une autre; la discrétion l'interdit. Alors, à son plus grand regret, elle s'excusa auprès du pauvre d'être maintenant plus pauvre que lui. La nuit suivante, Jésus lui apparut sous la figure de ce pauvre, tenant en main la fameuse tunique sans manches. « Ma fille, lui dit-il, tu m'as donné hier cette tunique avec tant de libéralité, tu as mis tant de charité à revêtir ma nudité pour m'épargner les souffrances du froid et de la honte, que je vais te donner en échange un vêtement invisible qui protégera ton corps et ton âme contre tout refroidissement, jusqu'au temps où ils seront revêtus de gloire et d'honneur devant les saints et les anges. » (7) Nous avons tenu à citer, entre beaucoup d'autres,

ce miracle de la charité de Catherine parce qu'elle s'y dépeint elle-même tout entière avec cette spontanéité dans la charité, cette prodigalité dans le dénûnient, et finalement cette prudence dans le don de soi qui caractérisent bien sa manière, et que nous retrouverons à un plus haut degré encore dans son apostolat proprement dit, lorsqu'il s'agira de secourir, non plus les corps, mais les âmes.

Après les pauvres, et à plus de titres encore, les malades l'attiraient. Elle qui supportait si vaillamment la souffrance, ne pouvait voir soufi'rir les autres, surtout lorsque leur souffrance, loin de les rapprocher de Dieu, les en éloignait.

Catherine, aujourd'hui patronne des infirmières (8), s'est penchée avec amour sur le lit des malades, et, dans certains cas, a poussé son dévouement envers eux jusqu'à l'héroïsme. On ne peut lire le récit de la guérison et de la conversion d'Andréa par Catherine sans frémir tant ce spectacle dépasse les possibilités de la nature, et déconcerte les volontés les plus intrépides, les cœurs les plus généreux.

Andréa était, comme Catherine, une Sœur de \a Pénitence de saint Dominique, une « Mantellata », mais veuve et déjà vieille. Elle fut atteinte d'un cancer au sein qui s'étendit à toute la poitrine, en exhalant une odeur insupportable. Catherine se chargea de la soigner et y mit toute l'ardeur de sa charité. Un jour que physiquement son cœur se soulevait de dégoût en donnant ses soins à la pauvre malade, elle appliqua ses lèvres à même l'horrible plaie jusqu'à ce qu'elle fût en état de se dominer. La malade était dans l'émerveillement de tant de courage. Néanmoins, peu à peu, sous l'influence du

« Malin », qu'un tel spectacle inquiétait, elle en vint à suspecter les intentions de Catherine; puis à la haïr, et enfin à la diffamer, l'accusant de consacrer à l'inconduite le temps qu'elle ne passait pas auprès d'elle. Averties, les Sœurs de la Pénitence s'émurent et firent comparaître Catherine devant elles pour la prier de s'expliquer. A toutes les accusations portées contre sa vertu et son honneur, Catherine répondit avec calme : « En vérité, mes Sœurs, je suis vierge ». Lapa, sa mère, ayant appris la rumeur infâme, somma sa fille d'avoir à quitter cette vieille qui l'avait diffamée. Alors Catherine, comme toujours, se retourna vers Notre-Seigneur et remit sa cause entre ses mains. C'est ici que se place l'apparition dont nous avons parlé au chapitre précédent, où l'on voit Jésus présenter à sainte Catherine à la fois un diadème et une couronne d'épines et Catherine choisir la couronne d'épines. Alors Jésus lui dit : « Persévère dans le service que tu as entrepris, je te donnerai pleine victoire sur le « Malin ».

Toute réconfortée par cette promesse, Catherine revint à sa malade et la soigna avec le même dévouement, comme si rien ne s'était passé entre elles. Andréa en fut toute ' interdite et dut s'avouer vaincue. Un jour que son lit était comme baigné de lumière à l'approche de Catherine, elle regarda celle-ci et vit que son visage était transfiguré. Aussitôt, éclatant en sanglots, elle demanda pardon à sa sainte infirmière de l'avoir si gravement offensée, et n'eut pas de cesse qu'elle n'ait réparé sa faute et proclamé la sainteté de Catherine.

Celle-ci, indifférente à cette réhabilitation glorieuse, continua de soigner Andréa avec amour. En vérité, on eijt dit que son dévouement croissait à mesure que la maladie s'aggravait. Maîtresse d'elle-même et toute à son œuvre d'apostolat, par amour de Dieu et de

i'âme qu'elle voulait lui conquérir, Catherine en vint à surmonter à ce point sa sensibilité qu'elle n'éprouva plus de dégoût à panser la pauvre malade dont la chair tombait en pourriture. Elle alla même une fois jusqu'à avaler d'un trait, sans s'émouvoir, comme s'il s'agissait d'un verre d'eau, le bol rempli du liquide qu'elle avait recueilli en lavant la plaie purulente (9).

Raymond n'est j^as le seul à raconter ce fait. On en retrouve le récit dans la déposition de Bartolomeo Dominici au Procès de Venise (10). Mais il paraît si extraordinaire à Raymond lui-même que celui-ci éprouve plus que jamais le besoin de citer ses témoins. « Je tiens tous ces renseignements, dit-il, de Catherine, dans les confessions qu'elle m'a faites à moi personnellement; je les ai recueillis aussi dans les écrits de Frère Thomas son premier confesseur et dans les récits des Frères de mon Ordre ou de personnes tout à fait dignes de foi, compagnes de Catherine, dont je suis prêt, si c'est nécessaire, à répéter les noms que j'ai déjà donnés en d'autres circonstances. » (11)

Après les pauvres et les malades, qui absorbaient la plus grande partie de son temps, Catherine s'est aussi occupée des prisonniers. Nous avons d'elle une belle lettre adressée, le 9 avril 1377, aux prisonniers de Sienne qu'elle qualifie de « très chers fils dans le Christ, le doux Jésus ». Le but de cette missive est clair : il s'agit d'exhorter ces malheureux à la patience et de les inviter, à l'occasion des Pâques, à giapprocher des sacrements, Catherine ne fait pas directement allusion aux peines qu'ils endurent dans la 23rison, ni aux motifs, justes ou injustes, de leur

emprisonnement. C'est là un terrain délicat où elle risquerait elle-même d'être injuste soit envers les prisonniers, soit envers les autorités qui leur ont infligé leur peine. Elle prend la question de plus haut, celle de nos péchés en général dont nous sommes tous effectivement « prisonniers », et dont Jésus nous a délivrés en mourant d'amour pour nous sur la croix. « Il a supporté les peines, les opprobres, les mauvais traitements, les outrages; il a été lié, flagellé, cloué à la croix; il a été abreuvé d'injures et d'affronts, tourmenté et dévoré par la soif... Mais il a tout souffert avec patience, en priant pour ceux qui le crucifiaient et en les excusant... » (12). La leçon ici est transparente, mais combien délicatement présentés ! Car Jésus était innocent; c'est pour nous, pour nos péchés qu'il a enduré toutes ces peines avec une divine patience. Comment, après cela, pourrions-nous nous plaindre, nous qui ne sommes pas exempts de péchés ? « Il fut un chevalier combattant sur le champ de bataille... Sa couronne d'épines était son casque, sa chair flagellée sa cuirasse, les clous de ses mains ses gantelets, la lance de son côté le glaive et les clous de ses pieds ses éperons. Voyez comme notre chevalier est bien armé ! Nous devons le suivre et chercher en lui toute consolation dans nos épreuves et nos tribulations. » (13) Cependant Catherine ne se contentait pas d'écrire de belles lettres de consolation aux prisonniers. Quand l'heure était venue pour l'un d'eux de payer de sa vie ses crimes ou simplement — ce qui était fréquent à cette époque — ses incartades politiques, elle s'accrochait à lui pour le consoler dans ses derniers moments et pour arracher du moins son âme à une mort éternelle. Ce fut le cas pour le jeune Niccolô di Tuldo, condamne à mort pour une vétille, pour quelques paroles inconsidérées prononcées par

espièglerie, au cours d'un repas, sous l'influence du vin. Tous les détails qui ont trait à la condamnation de Niccolo, à sa révolte contre la société et contre Dieu lui-même dont il ne veut pas entendre parler ni par un religieux, ni par un prêtre; à sa conversion et à sa mort édifiante, nous les connaissons par une lettre magnifique' de Catherine à Raymond de Capoue, une des plus belles assurément de toutes celles que ses disciples nous ont conservées.

« Je suis allée visiter, dit-elle à Raymond,- celui que vous savez et il en reçut tant de consolation et de joie qu'il se confessa et se trouva dans les meilleures dispositions. Il me fit promettre pour l'amour de Dieu que lorsque viendrait l'heure de la justice, je serais auprès de lui; et ce que j'ai promis, je Fai fait. Le matin, avant le premier coup de cloche, je l'allai trouver et il fut grandement consolé. Je le menai entendre la messe; il reçut la sainte communion dont il s'était toujours éloigné. Sa volonté était unie et soumise à la yolonté de Dieu; il lui restait seulement la crainte d'être faible au moment suprême, et il me disait : a Reste avec « moi, ne m'abandonne pas, en ce cas tout ira « bien et je mourrai content. )) Et il reposait sa tête sur ma poitrine. Alors je sentis une joie et un parfum de son sang qui était comme mêlé avec le mien que je désire répandre pour le doux Epoux Jésus. Ce désir augmentait dans mon âme et, remarquant combien il était airgoissé, je murmurai : « Courage, mon doux frère, car bientôt nous serons « aux noces éternelles; tu iras baigné dans le doux « sang du Fils de Dieu avec le doux nom de Jésus « qui ne doit jamais sortir de ta mémoire, et je « t'attendrai au lieu de la justice ! » mon Père et mon Fils, toute crainte s'évanouit alors de son cœur et la tristesse de son visage se changea en

joie, et, dans son allégresse, il disait : « D'oii vient « une si grande grâce que la douceur de mon (( âme m'attende au lieu saint de la justice ? ». Voyez quelle lumière il avait reçue, puisqu'il appelait saint le lieu de la justice. Il ajoutait: « Oui, « j'irai fort joyeux et il me semble que j'ai ({ encore mille années à attendre quand je songe « que vous y serez. » Et il énonçait de si douces paroles que c'est à en éclater parce que le bon Dieu est si bon !... Je l'attendais donc au lieu de la justice en priant et en invoquant sans cesse l'assistance de Marie et de Catherine, vierge et martyre. Avant son arrivée, je me baissais et je plaçais mon cou sur le billot, mais sans obtenir ce que je désirais, et je priais et je faisais violence au ciel, et je disais : Maria l Je voulais obtenir la grâce qu'elle lui procurât la lumière et la paix du cœur à ses derniers instants... Mon âme fut alors tellement enivrée de la douce promesse qui m'était faite que je ne distinguais personne, bien qu'il y eût sur la place une grande multitude.

« Il arriva alors comme un agneau paisible et, en me voyant, il se mit à sourire. Il voulut que je fisse sur lui le signe de la croix. Quand il l'eut reçu, je lui dis tout bas : « Va, mon doux frère, sous peu « tu seras aux noces éternelles ! » Et il s'étendit avec une grande douceur; je lui découvris le cou, et, inclinée vers lui, je lui rappelai le sang de l'Agneau. Ses lèvres ne proféraient que « Jésus ! » « Catherine ! ». Et je fermai les yeux en disant : « Je veux ! » et je reçus sa tête entre mes mains.

« Aussitôt je vis l'Homme-Dieu dont la clarté ressemblait à celle du soleil... Cette âme entra dans la blessure ouverte de son côté et la Vérité me fit f-'ornprendre que cette âme était sauvée par pure

miséricorde, par grâce, sans aucun mérite de sa part...

« Et cette âme fit quelque chose d'une douceur telle que mille cœurs ne pourraient la contenir... Déjà elle commençait à goûter la suavité divine; alors elle se retourna, comme fait l'Epouse quand elle est arrivée au seuil de la maison de l'Epoux : elle regarde en arrière et incline la tête pour saluer et remercier ceux qui l'ont accompagnée... » (14)

Tels sont, parmi tant d'autres, quelques-uns des plus beaux traits de l'apostolat charitable de Catherine parmi les pauvres, les malades, les prisonniers. On le voit, l'amour du prochain n'est pas pour elle un vain mot. Dès qu'il s'agit de lui venir en aide, même matériellement, elle est prête à tout, même à risquer sa vie. En vraie fille de saint Dominique, lequel vendait ses livres pour en donner le prix aux malheureux, Catherine ne sait qu'inventer pour voler à leur secours. Mais à ses yeux, comme aux yeux de saint Dominique, les vrais pauvres ce sont les pécheurs et, avec eux, la multitude des âmes qui ignorent Dieu, ou le connaissent mal, ou préfèrent sottement leur courte sagesse à la sagesse et à l'amour de Dieu. Elle se sent prise pour eux d'une immense pitié, et veut à la fois leur prêcher la vérité et leur ouvrir le cœur. N'est-ce pas d'ailleurs pour cela qu'elle est entrée dans l'Ordre des Frères Prêcheurs et que Dieu lui-m.ême lui a révélé sa doctrine d'amour ? L'aumône par excellence, disaitelle, est l'aumône de la vérité. « L'office de ton Père Dominique, lui a dit le Seigneur, fut celui du Verbe, mon Fils unique. Il apparut surtout au monde comme un apôtre, tant étaient puissants la vérité et

l'éclat avec lesquels il semait ma parole, dissipait les ténèbres et répandait la lumière. » (15)

Or la mission que Dieu confia jadis à Dominique, au temps où les Cathares empoisonnaient de leurs hérésies tout le midi de la Trance et le nord de l'Italie, Notre-Seigneur la confia également, un siècle plus tard, à Catherine : « Je t'ai choisie toi en particulier, lui dit-il, pour prêcher ma vérité aux âmes de ce temps; pour confondre l'orgueil de ceux qui se croient lettrés et sages et les amener à résipiscence... C'est pourquoi je t'ai dotée d'une sagesse et d'une puissance divines. » (16)

L'apostolat de Catherine, comme doit l'être celui de tout Prêcheur, fut donc avant tout doctrinal. Dieu ne lui a révélé sa doctrine d'amour, telle qu'elle est consignée dans le Dialogue, que pour qu'elle l'enseignât à ses contemporains, après se l'être complètement assimilée dans la lumière et le feu de la contemplation.

Et c'est ce qu'elle a fait à partir du jour on le Seigneur lui a demandé comme jadis aux apôtres, comme plus tard à ses frères en saint Dominique, d'aller prêcher la vérité aux âmes; d'unir à leur intention la vie active à la vie contemplative.

Bien entendu, elle ne pouvait monter en chaire, et s'adresser à de grands auditoires. Ce n'est pas le l'Ole des femmes de prêcher ainsi. Néanmoins, par la parole, dans les conversations et entretiens particuliers; par la plume, dans ses lettres, elle a exercé un ajaostolat doctrinal magnifique, dont l'écho est parvenu juscju'à nous. C'est de cet apostolat oral et écrit qu'il nous reste à parler, pour autant qu'il est possible, à cinq siècles de distance, de ressusciter une éloquence aussi enflammée.

Au sortir de la plus extraordinaire vision de Dieu qu'elle ait jamais eue et que, par obéissance, elle a racontée elle-même à son confesseur Raymond de Capoue, Catherine déclare qu'après une pareille béatitude ovi son âme fut séparée de son corps, elle souffrait impatiemment d'être retenue dans la prison corporelle, « Si je n'étais pas liée, dit-elle, par l'amour de Dieu et du prochain, pour lequel le Seigneur m'a renvoyée à mon corps, je mourrais de chagrin. » (17) Pendant qu'elle voyait Dieu et pouvait se faire une idée de la gloire des saints et des peines des pécheurs, Jésus lui dit : « Tu vois de quelles peines sont punis ceux qui m'offensent. Retourne donc à eux pour leur montrer leur erreur, leur péril et le tort qu'ils me font. Et comme mon âme avait grande horreur de retourner à la vie, le Seigneur ajouta : Le salut de beaucoup demande ton retour,., il te faudra même, pour le salut des âmes, quitter ta ville natale; mais je serai toujours avec toi, je te conduirai et te ramènerai. Tu porteras l'honneur de mon nom devant les petits et les grands, devant les laïcs comme devant les clercs et les religieux; car je te donnerai une parole et une sagesse auxquelles personne ne pourra résister. Je te présenterai aux Pontifes, à ceux qui gouvernent l'Eglise et le peuple chrétien; car je veux, selon mon habitude, avec ce qui est faible, confondre l'orgueil des forts. » (18)

Au souvenir de cette vision, qu'on peut qualifier de bienheureuse, puisque Catherine dit à Raymond de Capoue de « tenir pour certain que son âme a vu l'essence divine », elle ne pouvait ai'rêter ses larmes. « Ce n'est pas étonnant, mon Père, disait-elle, ce qui l'est bien davantage c'est que mon cœur ne se brise pas à nouveau chaque jour, quand je considère l'excellence de la gloire que je possédais à ce

moment et qui, hélas, est aujourd'hui bien loin de moi. C'est le salut du prochain qui est cause de tout cela. Que personne donc ne s'étonne si j'aime à l'excès ceux et celles que le Très-Haut m'a chargée d'avertir et de convertir du mal au bien. Us m'oirt coûté assez cher; car, à cause d'eux, je suis devenue anathème pour le Seigneur et la jouissance de sa gloire a été pour moi remise à une époque que je lie connais pas encore. C'est pourquoi, comme le disait saint Paul, a ces fidèles sont ma gloire, ma (( couronne et ma joie » (19). Je vous dis cela pour que votre cœur ne partage pas la peine de ceux qui murmurent en me voyant devenue la servante de tous. » (20)

Les succès apostoliques de Catherine, racontés par ses disciples et biographes, dépassèrent en nombre et en qualité, tout ce que sa mission exceptionnelle laissait prévoir. Quand un pécheur tombait entre ses mains, on pouvait être à peu près sûr qu'il en sortirait converti. Sa puissance de séduction était irrésistible. On venait en foule pour l'entendre, et ceux qu'on lui amenait de force, ou qu'elle rencontrait par surprise, n'étaient pas, après l'avoir entendue, les moins enthousiastes.

Bartolomeo Dominici qui l'a fréquentée pendant une quinzaine d'années et la connaissait bien, nous raconte que, « pareille à un séraphin brûlant, ceux qu'elle atteignait par sa parole en les instruisant, elle avait vite fait de leur inspirer de . façon admirable la crainte et l'amour de Dieu. Ce qui est étonnant, dit-il, c'est que d'ordinaire plus étaient doctes ceux auxquels elle s'adressait, plus et plus vite ils se sentaient pris d'admiration et de dévotion. Sous l'influence de la grâce divine, si grande était son éloquence dans ses exhortations que femmes et hommes se réunissaient en foule pour entendre les

paroles qui tombaient de sa bouche. » (21) Bartolomeo Dominici fait remarquer d'autre part qu'il suffisait de l'approcher pour se sentir meilleur. Bien que jeune et d'un visage agréable, elle en imposait tout de suite par le rayonnement de sa vertu et en particulier de sa pureté. La puissance de son verbe s'en trouvait décuplée.

Comme on voudrait l'avoir entendue ! En tout cas, ses disciples et ses biographes sont d'accord pour nous dire que ceux qui ont eu cette faveur n'ont pu la plupart du temps résister à son attrait. Ou ils se sont convertis; ou, s'ils n'avaient pas à le faire, ils ont amélioré leur vie. Elle avait une façon de parler de Dieu, de Jésus-Christ, de son amour des hommes, de l'ingratitude de ceux-ci, de l'horreur du péché, de la croix et du sang de Jésus-Christ, ]e doux Sauveur, qui vous remuait jusqu'au fond et vous poussait à des résolutions viriles.

C'est ainsi qu'elle a retourné l'âme de Nicolas da Saraceni, ce chevalier siennois qui avait passé sa vie à guerroyer au service de différents partis, et qui, rentré dans ses foyers, s'occupait d'administrer ses biens, faisait de joyeux festins avec ses concitoyens, et comptait bien vivre encore longtemps. Sur les instances de son épouse et de quelques-unes de ses parentes, qui l'engageaient à aller voir Catherine, il y consentit, mais seulement après avoir rêvé d'elle, et pour savoir si la réalité correspondait à son rêve. Il faut croire que la réalité dépassa encore le rêve. Car le chevalier, après avoir entendu Catherine, fut remué au delà de toute expression. Il confessa ses péchés à Frère Thomas délia Fonte, et même retourna une seconde fois au confessionnal à la demande de Catherine, pour y avouer une faute passée qu'il avait oubliée et que Catherine lui rappela.

Ce qu'elle obtint de Nicolas de Saraceni, elle

l'obtint aussi des Tolomei, d'André de Naddino, ce pécheur impénitent qui, jusqu'à la dernière minute, ne voulait pas entendre parler de confession; ne faisait que blasphémer, et finalement se convertit parce que Catherine, avertie par son confesseur, Thomas délia Fonte, entreprit d'obtenir de Notre-Seigneur son pardon, et y mit tant d'éloquente ferveur, que le Seigneur se laissa fléchir et, en une seconde, retourna le cœur de ce malheureux qui fit appeler alors le prêtre et, avec un grand repentir, accusa les péchés de toute sa vie. (22)

Nous pourrions multiplier à l'infini "les exemples de ce genre. Mais à quoi bon ! Contentons-nous d'en citer un qui résume tous les autres et met bien en relief la m.anière d'agir de Catherine, lorsqu'il s'agit d'entreprendre une âme de pécheur et de la convertir. Nous voulons parler de ce fameux Nannès de Sienne qui, nous dit Raymond, « gardait et entretenait, comme on le fait trop souvent en ce pays, des inimitiés particulières ou vendettas contre plusieurs de ses concitoyens, et savait leur préparer secrètement des embûches tout en feignant de passer innocemment son chemin. Plusieurs fois il s'en était suivi mort d'homme, de sorte que les exécuteurs mêmes de ces crimes craignaient encore plus Nannès que la vengeance de leurs victimes; car ils connaissaient son astuce. Des médiateurs s'étaient souvent interposés pour l'amener à faire la paix. Mais le rusé bonhomme répondait toujours à tous les solliciteurs que cette affaire ne le regardait pas; que la- paix ne dépendait pas de lui, alors que lui ?eul cependant mettait obstacle à toute pacification, '"fin de pouvoir se venger à son gré. »

Informée de cet état de choses, Catherine désira vivement parler à Nannès; mais celui-ci la fuyait « comme le serpent le charmeur »,

Finalement il consentit à la rencontrer, naais avec le fermé dessein de ne pas suivre son avis. Il se rendit chez elle, d'où, ne l'ayant pas trouvée, il s'apprêtait à partir, lorsque Catherine rentra inopinément. Alors une lutte s'engagea entre ces deux personnages qui ne manqua pas de piquant. C'est à qui des deux jouerait au plus fin. Nannès commença par jeter du lest, et à abandonner à Catherine une inimitié sur quatre. Catherine lui fit comprendre que ce n'était pas là une manière d'agir; qu'au nom de Dieu elle exigeait tout ou rien. Puis, voyant qu'il résistait à sa parole, elle s'adressa à Dieu directement. Pendant qu'elle priait, son confesseur essaya de retenir Narmès qui faisait mine de vouloir s'en aller. Il se levait déjà pour sortir, quand tout à coup il s'écria : « Oh ! mon Dieu, quelle consolation je ressens dans mon âme pour cette seule parole de paix : l'abandon d'une inimitié sur quatre ! Puis il ajouta : Ah, Seigneur Dieu, quelle force me saisit et me retient ! Je ne puis plus m'en aller, ni rien refuser. Qui donc me presse ainsi ? Qui est celui qui me captive ? Et tout en parlant, il se met à fondre en larmes. Je m'avoue vaincu, dit-il, je • ne puis plus respirer. Et, tombant à genoux, il disait en pleurant : Vierge très sainte, je ferai tout ce que vous m'ordonnerez, non seulement pour la paix, mais pour tout le reste. Je crois que le diable me retenait enchaîné; je veux suivre tous vos conseils; dites à mon âme comment elle se libérera des mains du démon. » (23)

Si nous en croyons Raymond de Capoue et Bartolomeo Dominici, c'est par milliers qu'il faut compter les conversions réalisées par le verbe enflammé de Catherine, constamment fécondé par une - prière ardente. Et qu'on ne dise pas qu'ils exagèrent; car ils fournissent, à l'appui de leurs affirma-

tions, des documents officiels que l'on peut contrôler. « Qui pourrait, nous dit Raymond, compter les criminels qu'elle a arrachés à la gueule de l'enfer, les endurcis qu'elle a fait rentrer en eux-mêmes, les mondains qu'elle a amenés à mépriser le monde, les âmes diversement tentées qu'elle a délivrées des lacets du diable par ses prières et ses enseignements, les élus qu'elle a dirigés dans les voies de la vertu, les âmes déjà saintement résolues qu'elle a poussées à la poursuite de dons meilleurs encore, les malheureux qu'elle a sauvés de l'abîme de leurs péchés, qu'elle a soutenus en souffrant et en priant pour eux, qu'elle a pour ainsi dire portés sur ses propres épaules le long du chemin de la vérité et qu'elle a ainsi conduits jusqu'au terme de la vie éternelle... J'ai vu quelquefois moi-même mille personnes et plus, hommes et femmes, accourir comme à l'appel d'une trompette invisible et arriver des montagnes et autres régions du comté de Sienne, pour voir et entendre la sainte. Non seulement sa parole, mais sa seule vue suffisait à leur donner le repentir de leurs crimes. Ils pleuraient, gémissaient sur leurs péchés et se pressaient autour des confesseurs.

« J'étais im de ces confesseurs et j'ai trouvé dans ces pénitents une si vive contrition que personne ne pouvait douter de la grande abondance de grâces descendue du ciel dans leurs cœurs.

« Et cela n'est pas arrivé seulement une ou deux fois, mais très souvent. Le Souverain Pontife Grégoire XI, d'heureuse mémoire, réjoui et charmé de tout le bien qui s'opérait ainsi dans les âmes, nous avait donné pour ce motif, à moi et à mes compagnons, par lettres apostoliques spéciales, des pouvoirs égaux à ceux de l'évêque diocésain pour absoudre ceux qui venaient trouver Catherine et demandaient à se confesser. » (24)

Bartolomeo Dominici cite la Bulle de Grégoire Xï à laquelle Raymond de Capoue fait ici allusion, et par laquelle le Pape concédait à Catherine le pouvoir de choisir trois confesseurs qui la suivraient pour absoudre tous ceux qu'elle leur enverrait (25).

. L'afflux des pénitents fut tel que Raymond avoue à sa honte et à la gloire de Catherine, qu'il s'est senti las et accablé de cet excès de travail. Il n'en pouvait plus. Mais en voyant la plénitude de joie de Catherine, qui ne pouvait s'empêcher d'en donner des manifestations extérieures, il en oubliait sa fatigue et à son tour se réjouissait intérieurement (26).

Parmi cette foule de pénitents, hommes et femmes, que la parole de Catherine attirait et jetait repentante aux pieds des confesseurs, Catherine eut la satisfaction d'en voir un certain nombre s'attacher à elle et devenir ses disciples. Nous avons déjà nommé les trois principaux d'entre eux, Etienne Maconi, Barduccio Camiggioni et Neri Landucci, ceux-là mêmes à qui elle dicta le Dialogue, vers la fin de sa vie. Mais il y en a eu beaucoup d'autres à qui elle dicta aussi ses Lettres. Ils ne la quittaient pour ainsi dire pas, et formaient sa « garde du corps », prêts, en toute occasion, à la défendre contre ses ennemis.

Car cette sainte fille, si humble, si douce, si exclusivement attentive à faire pénitence, à vivre en union avec Dieu et à sauver les âmes, n'eut pas que des admirateurs et des amis. Elle eut des ennemis irréductibles, même parmi le clergé et jusque dans son Ordre; des esprits jaloux ou chagiins qui mettaient en doute l'orthodoxie de son enseignement et critiquaient ses jeûnes, son abstinence, bref sa vie mortifiée, par quoi, disaient-ils, elle prétendait se singulariser et faire aux autres la leçon. Ce sont ces enne-

mis de Catherine qui la dénoncèrent au Général de rOrdre, Elie de Toulouse. Heureusement le Chapitre Général tenu à Florence en 1374, et devant lequel Catherine fut convoquée, fit bonne litière de ces accusations et approuva à la fois la doctrine et la conduite de Catherine, qui put retourner à Sienne, y reprendre tranquillement sa vie à la fois contemplative et active.

Sans doute, à cinq siècles de distance, nous ne pouvons nous faire une idée exacte de la « prédication » de Catherine. C'est le sort de toute éloquence de disparaître avec l'orateur, et même de s'évanouir avec chaque discours. Pour apprécier un orateur, il faut l'avoir entendu. Ceux qui ont entendu Catherine, ont beau nous répéter, comme Raymond, comme Bartolomeo Dominici, comme ses disciples préférés et enthousiastes, qu'elle captivait les foules; qu'on ne lésistait pas à sa parole colorée et enflammée; nous en sommes réduits à les croire sans pouvoir nous imaginer ce qu'en réalité ces mots signifient.

Heureusement pour nous, Catherine a non seulement parlé, mais elle a écrit. Si nous n'avons pas pu l'entendre, nous pouvons du moins la lire. Quatre cents lettres d'elle environ sont parvenues jusqu'à nous. On peut regretter qu'on ait fait dans beaucoup de ces lettres des coupes sombres; qu'on ait cru devoir les alléger d'une foule d'observations et de détails pratiques qui nous auraient renseignés davantage sur la psychologie de Catherine; bref, qu'on les ait réduites à ce qu'elles contiennent d'édifiant. Néanmoins, telles quelles, elles viennent non seulement corroborer ce que ses contemporains nous ont appris de son éloquence parlée, mais nous renseigner exactement sur le contenu doctrinal de son apostolat en même temps que sur sa méthode apostolique. Or,

à nos yeux, cela même est sans prix, et nous console, en la lisant, de ne l'avoir pas entendue.

Catherine n'eût pas été une vraie fille de saint Dominique si elle ne s'était pas préoccupée avant tout de prêcher aux âmes la merveilleuse doctrine d'amour que Dieu en personne lui avait révélée.

On peut être certain, que dans sa isrédication orale, comme nous voyons qu'elle l'a fait dans ses lettres, elle a parlé de Dieu, de Jésus-Christ, de son amour mcompréhensible des pécheurs; des souffrances qu'il a endurées pour eux; du sang qu'il a répandu à leur intention; de l'Eglise qu'il a fondée; des sacrements qu'il a institués; de la foi qu'il faut avoir; de la charité qu'il faut pratiquer; des. péchés qu'il faut éviter et des verLus morales qu'il faut acquérir.

Ses lettres en tout cas sont remplies de cette doctrine d'amour consignée plus tard dans le Dialogue. Le ton seul est différent. Ce n'est pas, comme dans le Dialogue, un simple exposé doctrinal. C'est l'accent d'une âme ardente qui s'adresse personnellement à ses correspondants et leur enseigne à son tour la doctrine qu'elle a apprise de Dieu, mais qui la leui enseigne après l'avoir longuement méditée et fait passer pour ainsi dire au feu de sa contemplation. En effet, ces lettres ont été dictées par Catherine à ses disciples au cours de ses nombreuses extases, quand, en présence de Dieu et sous l'inspiration du Saint-Esprit, sa foi et sa charité s'enrichissaient de ces certitudes et de ces intuitions divines qui sont le privilège des contemj^latifs et le fruit savoureux des dons de science, d'intelligence et de sagesse.

Heureux les disciples qui ont pu, en même temps qu'ils les transcrivaient, entendre tomber des lèvres

de Catherine ces paroles de flamme, comme on voit s'échapper d'un volcan sa lave brûlante. Mais, en les transcrivant, ils les ont forcément refroidies. Maintenant que nous ne pouvons plus comme eux entendre Catherine, mais nous contenter de la lire, nous ne pouvons nous faire une idée du frémissement de cette âme extatique dont la bouche parlait alors de l'abondance d'un cœur qui ne faisait qu'un avec le cœur de Dieu, en pleine contemplation.

Cependant l'émotion des disciples, à ces momentslà, fut si vive que, sous la lave refroidie, nous voulons dire sous les phrases entendues, on sent encore frémir l'âme de Catherine, battre son cœur, et on le sent à sa façon si personnelle de parler; à l'ardeur singulière qui circule à travers ses phrases; à l'accent inimitable qui en ponctue certaines cadences; au rythme qui en précipite ou en ralentit le cours.

Aussi bien est-ce grâce à ces lettres de Catherine que l'on peut se faire l'idée la plus juste de sa méthode apostolique, en même temps que soupçonner le feu de sa prédication.

C'est, peut-on dire, une méthode d'autorité qui lui est propre, et où se réunissent, pour la rendre plus efficace à la fois et plus adaptée à ses correspondants, toutes ses qualités surnaturelles et naturelles d'esprit et de cœur : d'un côté sa foi intrépide et sa charité ardente, toutes deux enrichies des ressources de la contemplation; de l'autre sa belle intelligence, son esprit de finesse autant que sa finesse d'esprit, son robuste bon sens, sa volonté forte, son cœur généreux, sa sensibilité frémissante. Et tout cela uni, fondu ensemble au service d'âmes qu'il s'agit d'éclairer, d'émouvoir pour les conquérir à Jésus-Christ.

Quand on lit superficiellement les lettres de Catherine, surtout si on les lit toutes à la suite, matériellement, sans prendre la peine de se reporter aux

circonstances qui les ont motivées et à la qualité des personnes à qui elles étaient adressées, on ne peut échapper à une certaine impression de monotonie. C'est en eflPet la même doctrine qu'elle prêche à tous, et forcément elle se répète, ou du moins répète les mêmes choses. Ce n'est pas sa faute, c'est la faute de la vérité qui ne change pas.

Mais si l'on veut se donner la peine d'identifier ses correspondants, de savoir à qui elle s'adresse, pourquoi elle leur écrit et à propos de quoi, alors les perspectives changent. Sans doute elle parle à tous avec autorité, au nom de Dieu, d'un cœur qui déborde d'amour et toujours dans une langue éclatante, riche d'images, allant droit au but qu'elle vise, sans jamais biaiser; mais elle ne parle pas à tous sur le même ton, ni de la même manière. Elle adapte à chacun ce qu'elle a à lui dire et sa façon de lui dire, avec des nuances d'expression et de sentiment qui nous échapperaient, si nous la lisions sans savoir exactement à qui elle écrit, mais qui émerveillent au contraire ceux qui savent, et à plus forte raison devaient frapper ceux ou celles à qui elle s'adressait.

Nous allons donner quelques échantillons de ces lettres. Alors le lecteur saisira sur le vif à quel pohit celte fille de saint Dominique sut prêcher la vérité aux âmes, et avec quel sens psychologique elle pratiqua l'art de s'adapter à son auditoire, nous voulons dire à ses correspondants, quels qu'ils fussent, sans jamais blesser personne, mais non plus sans trahir la vérité.

Nous avons d'elle quelques lettres à sa mère, dans lesquelles elle ne cache pas sa tendresse filiale, mais en même temps revendique son droit de se consacrer avant tout au service de Dieu et au salut des âmes.

Sa mère souffre visiblement de ne l'avoir pas toujouis auprès d'elle et lui reproche ses absences répétées et prolongées. Doucement, tendrement, mais avec fermeté, Catherine essaye de lui faire comprendre que cette manière de voir n'est pas juste. « Comme une bonne et douce mère, lui écrit-elle d'Avignon, vous devez être contente et non désolée — de mon absence — pour l'honneur de Dieu, votre salut et le mien. Rappelez-vous que vous l'étiez, et dans un intérêt purement temporel, lorsque vos fils vous quittaient pour s'en aller conquérir les richesses de ce monde. A présent qu'il s'agit pour moi de conquérir la vie éternelle, cela vous paraît un poids si lourd à porter, que vous parlez de disparaître si je ne vous réponds pas au plus tôt. Cela tient à ce que vous appréciez plus en moi ce que j'ai hérité de vous, la chair dont je suis revêtue, que l'âme que j'ai reçue de Dieu. Elevez, élevez un peu votre cœur et votre affection vers la douce et très sainte croix, qui rend moins lourde toute fatigue; consentez à supporter un peu de souffrance limitée, pour éviter la souffrance infinie que nous ont méritée nos péchés. Que l'amour du Christ crucifié vous réconforte, et ne vous croyez pas abandonnée de Dieu ni de moi. )> (27)

De pareilles lettres, à la fois si riches de doctrine chrétienne et de tendresse humaine, devaient toucher profondément le cœur de Lapa. Sans doute c'est une fille qui semble faire la leçon à sa mère; mais la leçon s'enveloppe ici d'une telle délicatesse d'âme que la mère ne pouvait pas, au fond d'elle-même, ne pas donner raison à sa fille.

Avec son Père spirituel, Raymond de Capoue, dont elle connaît l'esprit surnaturel et le naturel timide, elle n'a pas à prendre tant de précautions, lorsqu'elle s'avise de lui rappeler la doctrine d'amour, et en même temps de lui donner des conseils. Certes elle

n'oublie pas qu'elle est sa fille spirituelle; sous cet aspect, elle se montre pleine de respect à son égard, et prompte à lui obéir; mais, sous un autre aspect, ou plus exactement sur un autre plan, Raymond est en même temps son fils spirituel et elle ne se fait pas faute de lui parler avec autorité, lorsque l'occasion s'en présente.

Voici une lettre d'elle qui nous renseigne merveilleusement à ce sujet. « Très cher et très doux Père, et fils négligent et ingrat, dans le doux Christ Jésus, lui dit-elle. Je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir apporter un vrai et parfait empressement à acquérir et à conserver la vertu, parce que, sans cela, «l'âme ne l'acquiert pas; et, si elle la possède, ne la conserve pas. Or c'est l'amour qui rend le cœur empressé et le pousse à aller là où se trouve la vertu. Une âme qui n'a pas cet empresse-' ment c'est un signe qu'elle n'aime pas. Il vous convient donc d'aimer virilement et franchement, sans vous laisser influencer par la sensualité, ni par qui que ce soit. Mais pour arriver à un pareil amour, il faut ouvrir l'œil de l'intelligence, savoir et voir à quel point nous sommes aimés de Dieu. C'est dire du même coup qu'il faut entrer de tout cœur dans la cellule de la vraie connaissance de nous-mêmes, là oii se forge la haine de la propre sensualité et naît l'amour de Dieu pour son inestimable charité à notre égard, telle qu'elle se manifeste en. nous. Alors le cœur s'éveille sous l'aiguillon d'un désir enflammé et cherche la façon d'employer son temps le plus parfaitement possible... et s'aperçoit que, pour arriver à la véritable vertu, il n'y a pas d'autre moyen que d'aimer le prochain. » (28)

Mais quelle fatigue cela suppose, et, pour supporter cette fatigue, quelle patience !

La fatigue c'est, pour Catherine de Sienne, le mot

qui exprime le mieux ce que nous appelons le poids de la vie. Elle entend par là l'aboutissement et la somme des épreuves variées dont est faite notre vie à tous. « C'en est la répercussion au plus intime de notre âme. Comme on sent qu'elle la connaissait bien cette fatigue, elle pourtant si vaillante et si courageuse ! Si souvent, avec une mélancolique complaisance, elle en énumère les divers éléments : fatigue du corps et fatigue de l'âme; fatigue des tâches épuisantes, fatigue des efforts impuissants; fatigue des injustices humaines; fatigue des séparations et des déchirements; fatigue des luttes et des épreuves intimes. Or, cette fatigue, il nous la faut supporter virilement; il nous la faut porter d'une âme tranquille et douce. Et c'est l'objet de la patience ! » (29) Alors, pour décider son Père spirituel à consacrer son temps au service du prochain, à endurer toutes les fatigues que comporte l'exercice de la charité fraternelle, elle se met à exalter devant lui la sainte vertu de patience avec une sincérité qu'on sent jaillir en elle de l'expérience, et une profusion d'images qui donne à sa langue tant de couleur et d'éclat : « patience, que tu es aimable ! patience, que d'espérances tu donnes à qui te possède ! patience, tu es une reine qui l'emporte sur la colère et n'est pas dominée par elle ! patience, tu fais justice de la sensualité propre quand, dans la colère, elle veut redresser la tête. Tu as dans la main le glaive à deux tranchants qui extirpe la colère, l'orgueil et cette moelle de l'orgueil qui est l'impatience ! Et ces deux tranchants sont la haine et l'amour. Tu portes un vêtement de soleil, vêtue que tu es de la lumière de la connaissance véritable de Dieu et de l'ardeur de la divine charité. Tu jettes des rayons qui vont frapper ceux qui te font injure; tu jettes les charbons ardents de la charité sur leur tête. La haine de leur cœur

en est brûlée et consumée. Oui, ô douce patience fondée sur la charité, tu portes du fruit dans le prochain et rends honneur à Dieu. Elle est semée, ta robe, d'étoiles qui sont les différentes vertus. La patience, en effet, ne peut se trouver dans l'âme sans les étoiles de toutes les vertus. La connaissance de soi la précède comme la lumière de la lune dont s'illumine la nuit. Et puis vient le jour, l'éclat, et Tardeur dont la patience est vêtue comme le soleil. Qui donc ne s'énamourerait pas de cette si douce chose qu'est la patience ! (30).

« Donc en avant, Père très cher et très doux, s'écrie-t-eile. Ne perdez pas de temps et appliquez-vous à vous connaître afin que cette reine habite dans votre âme; elle est d'une grande nécessité. Fuyez toute conversation, hormis celle qui s'impose pour sauver les âmes et les tirer des mains du démon, dans la sainte confession. Plaisez-vous pour cela dans la compagnie des publicains et des pécheurs... ne soyez pas lent et négligent, quand il s'agit de prier Dieu et de servir le prochain... » (31)

Comme on sent à la lire que le zèle de la maison de Dieu la dévore ! Cela seul explique la franche liberté avec laquelle elle s'adresse à son Père spirituel et l'encourage à l'apostolat de cette manière pressante et si personnelle !

On saisit là sur le vif sa méthode apostolique, méthode d'autorité, avons-nous dit, en essayant de la définir, en vertu de laquelle notre sainte, parlant au nom de Dieu, met en jeu tous ses moyens d'action, naturels et surnaturels; toutes ses qualités d'esprit et de cœur pour sauver les âmes, soit qu'elle s'adresse personnellement à elles; soit qu'elle fasse appel à la conscience et au zèle de ceux qui, par devoir d'état, sont tenus de travailler au salut du prochaiii.

Qu'il s'agisse des besoins individuels des âmes, ou

qu'il s'agisse de besoins collectifs comme la réforme du clergé, la délivrance des Lieux Saints, ou le retour à Rome des Papes d'Avignon, dans l'intérêt général de son pays et de l'Eglise, Catherine applique toujours la même méthode apostolique : « Je veux, voglio », ce qui signifie en réalité : Dieu le veut.

Avant tout, il s'agit de rendre à Dieu ce qui lui est dû, honneur et gloire. Or l'honneur et la gloire de Dieu sont intimement liés au salut des âmes. Il a mis, en effet, sa gloire à les sauver en leur donnant son Fils unique, et à vouloir être payé par elles en amour. L'apostolat doit donc consister, en toute occasion, à provoquer dans les âmes l'amour de Dieu et tout ce qu'il implique : l'horreur du péché, la pratique de la vertu, de toutes les vertus; la soumission humble et constante à sa volonté rédemptrice, dans toutes les conditions individuelles et sociales; le culte et l'imitation de Jésus-Christ; la fidélité et le dévouement à son Eglise et à son Chef visible, le doux Christ de la terre.

Catherine ne fait pas autre chose, dans ses lettres, que de rappeler à chacun de ses correspondants l'immense amour de Dieu pour les hommes et l'obligation pour ceux-ci, quels qu'ils soient, de l'aimer à leur tour. Toute 'sa doctrine y passe; mais, dans l'exposé intégral ou partiel qu'elle en fait, passe aussi un souffle apostolique extraordinaire qui ne se ralentit jamais, le souffle même du Saint-Esprit qui habite en son âme et avec qui elle demeure toujours en contact.

L'efficacité de sa méthode apostolique vient premièrement de là. Ceux auxquels elle écrivait ont pu difficilement échapper à ce souffle brûlant qui nous émeut aujourd'hui encore, lorsque nous lisons ses lettres. Ils ont pu y échapper d'autant moins que Catherine, en leur écrivant et en les plongeant dans cette atmosphère d'amour divin où son âme respirait

le feu de la charité, ne perdait jamais de vue leur état d'âme individuel, leurs besoins particuliers, leurs tentations, leurs difficultés spéciales, et leur faisait ainsi sentir qu'elle s'intéressait à eux personnellement. Prenons par exemple cette lettre qu'elle écrivit un jour à une femme de Pérouse, connue pour son inconduite.

« Ma très chère fille dans le Christ Jésus, lui dit- «Ue, moi Catherine, servante et esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je t'écris dans son précieux sang, avec le désir de te voir participer au sang du Fils de Dieu, parce que sans le sang la vie est impossible. Qui sont ceux qui participent au sang ? Ce sont ceux qui vivent avec la sainte et douce crainte de Dieu. Qui craint Dieu est prêt à mourir plutôt que de l'offenser jamais mortellement. Or, ma fille, je pleure et me désole en voyant que toi, créée à l'image et à la ressemblance de Dieu, rachetée par son sang précieux, tu n'as pas pris garde à ta dignité, ni au prix énorme que tu as coûté. Au contraire, comme font les pourceaux, tu t'es roulée dans l'impureté. Tu t'es faite servante et esclave du péché; tu as pris pour maître le démon et le sers nuit et jour.

« Songe que le maître donne à son serviteur quelque chose de ce qui lui appartient. Si tu sers le démon, tu auras ta part de ses biens. Or que possède en propre le démon, ma fille : les ténèbres, la tempête, l'amertume, la peine, les tourments, les châtiments. Là où il habite, il n'y a que pleurs et grincements de dents, et la privation de cette vision de Dieu en quoi consiste la béatitude de l'âme...

« Hélas, hélas, est-il possible que tu aies perdu le souvenir de ton Créateur et que tu te sois réduite à l'état d'un membre séparé de son corps, qui aussitôt se dessèche ? Détachée et séparée du Christ par le péché mortel, te voilà comme une branche sèche et

aride, qui ne produit aucun fruit. C'est déjà sur la terre comme l'enfer anticipé. Ne vois-tu pas," ma fille, quel esclavage est le tien et quelle misère affreuse est la tienne ? que tu as déjà l'enfer ici-bas et converses avec les démons ? Sors, sors de cette servitude dangereuse et de ces ténèbres dans lesquelles tu es engagée ! » (32)

Pour l'y décider, Catherine rappelle que nous devons mourir, mais que nous ne savons ni le jour ni l'heure de notre mort : « au moment où nous y penserons le moins », a dit le Seigneur. Elle lui rappelle le jugement terrible qui l'attend, et la mort éternelle en compagnie des damnés, et le feu, et le soufre, et le froid, et le grincement de dents, et le ver rongeur de la conscience, et le regret d'avoir mérité tout cela par sa faute, et de s'être privée de la vision éternelle de Dieu en lui préférant celle du diable.

Puis aussitôt elle l'avertit qu'il est encore temps pour elle de se sauver en se faisant une sainte violence à elle-même, et en recourant à son Créateur qui la recevra si elle se décide à abandonner le péché et à revenir à l'état de grâce.

« Crois-moi, ma fille, si tu vomis la pourriture du péché en te confessant, avec le ferme propos de ne pas retourner à ton vomissement. Dieu t'enveloppera de sa bienveillance en t'assurant qu'il ne se souviendra plus jamais que tu l'as offensé. En vérité, il en est ainsi. Dieu n'a pas l'intention de punir dans l'autre vie celui qui ici-bas s'est puni lui-même en regrettant et en détestant son péché...

« Recours à cette douce Marie qui est une mère de pitié et de miséricorde. Elle te conduira en présence de son Fils, auquel elle montrera pour toi le sein qui l'a nourri, afin de l'amener à te faire miséricorde. Toi alors, en bonne fille et en servante

rachetée par son sang, tu entreras dans les plaies du Fils de Dieu, où tu trouveras un feu si ardent d'ineffable charité qu'il consumera et brûlera toutes tes misères et tous tes défauts. Je voudrais que tu prennes un bain de son sang pour te laver de la lèpre du péché mortel et de toutes les impuretés dans lesquelles tu as vécu si longtemps. »

Catherine continue en engageant sa « très douce fille » à imiter Madeleine dans son repentir et sa pénitence; à porter sa croix à l'exemple et à la suite de Jésus-Christ.

« Et si tu m'objectes, lui dit-elle en terminant, que tu n'as pas de quoi vivre, je t'assure que Dieu y pourvoira. D'ailleurs ton propïe frère m'a affirmé qu'il voulait t'aider autant que c'est nécessaire. N'attends donc pas le jugement de Dieu qui pourrait bien tomber sur toi, si tu ne te convervis pas...

« Je n'en dis pas davantage. Aime le Christ crucifié; pense que tu dois mourir et que lu ne sais pas quand. Demeure dans la sainte et douce dilectioxi de Dieu. » (33)

Cette lettre est un modèle d'apostolat. Catherine, pour arracher cette âme à son péché et la conquérir à Jésus-Christ, fait appel à toutes ses ressources. Elle l'enveloppe d'abord de tendresse en l'appelant « sa chère fille ». Puis, tour à tour essaye de lui inspirer la honte de son péché et de l'émouvoir en lui décrivant ses terribles conséquences temporelles et éternelles. Mais elle insiste plus encore sur la possibilité de son relèvement, en lui rappelant l'amour de Dieu et à quel prix — par l'effusion de son sang — ^ il a racheté ses fautes. Dieu lui tend amoureusement les bras, elle n'a qu'à s'y jeter, comme Madeleine, en se baignant dans ce sang précieux. Qu'elle invoque Marie, et la Mère de Dieu saura fléchir son Fils en sa faveur. Mais peut-être qu'en

SON AiÉ>OSTOLAT 213

changeant ainsi de conduite elle va être réduite à mourir de faim. Non, lui dit Catherine, Dieu luimême pourvoira à ses besoins. Déjà son frère selon la chair a promis de venir à son secours. Il faudrait avoir un cœur de pierre ou être définitivement aveuglé par la sensualité pour résister à une pareille sollicitude.

Quand elle écrit aux puissants de ce monde, aux hommes de gouvernement qui, en un sens, ont aussi charge d'âmes, le ton de Catherine change, mais sa méthode ne change pas.

Au Capitaine du Peuple de la cité de Sienne, et aux Seigneurs chargés de la défendre, elle rappelle que la première condition pour bien gouverner autrui est de savoir se gouverner soi-même : que, sans moralité, un homme de gouvernement est pauvre et aveugle. Morale d'abord : voilà la devise de Catherine en matière politique. Le « mur de la vie privée » ne lui dit rien qui vaille. Tôt ou tard, les gouvernements qui manquent de sens moral, finissent par verser dans la pire politique; par subordonner à leurs intérêts personnels ou à des intérêts de parti, l'intérêt général. Catherine dit cela à sa manière, dans six pages nourries de vraie doctrine chrétienne, et pleines au surplus de psychologie humaine; mais elle ne l'envoie pas dire; car elle met les points sur les i, et rappelle à ces « Messieurs » que, sous leur gouvernement, « ce sont les méchants qui sont écoutés et les bons méprisés » (34).

Lorsqu'on recourait à elle pour résoudre des cas qui ne la regardaient pas, elle savait écarter les importuns avec esprit, mais profiter de l'occasion pour leur rappeler les vérités salutaires.

Un notaire de Ustrigona, Christoforo di Gano Guidini, qui avait eu sans doute la velléité de se faire moine, mais pour des prétendues raisons de

famille, y avait renoncé, et se proposait de fonder un foyer, écrit à Catherine et lui demande conseil dans le choix d'une épouse; car il hésite entre trois candidates.

Catherine lui laisse d'abord entendre qu'elle n'est pas dupe des raisons qui l'ont décidé à rester dans le monde et à renoncer à la vie parfaite. Abordant ensuite la question de son mariage, et du conseil qu'il lui demande à ce sujet : « Je ne m'immisce pas volontiers dans ces questions, lui dit-elle, qui sont plus du ressort des séculiers que du mien. Cependant, puisque vous le désirez, voici mon avis. A considérer la situation de toutes les trois... toutes sont bonnes. Mais si cela ne vous fait rien que l'une d'elles ait été mariée, prenez celle-là... » Il ne semble pas, d'après les Mémoires de Guidini, qu'il ait compris la « leçon », d'ailleurs discrète, contenue dans cette réponse que Catherine termine ainsi : « Je prie la souveraine et éternelle Charité de vous accorder ce qui tournera le plus à son honneur et à votre salut; à tous les deux la plénitude de sa grâce et son éternelle bénédiction. Demeurez dans le saint amour de Dieu. Doux Jésus; Jésus

Amour. » (35)

Outre les lettres qu'elle écrivit à Grégoire XI et à Urbain VI, aux cardinaux, aux évêques, un grand nombre de celles qui nous sont parvenues furent adressées par Catherine à des religieux et à des religieuses, ou à de simples prêtres, sans parler ici de celles qu'elle envoya à des laïcs, principalement aux magistrats chargés de gouverner, dans des temps difficiles, les importantes cités de Sienne, de Florence, de Bologne, de Pérouse et de Pise.

Dans ses lettres aux religieux et aux prêtres sécii'

liers, Catherine insiste particulièrement sur le devoir qui leur incombe à tous de demeurer fidèles à leur vocation et de mener une vie vraiment sacerdotale, consacrée à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Elle y insiste d'autant plus qu'elle sait, pour l'avoir observé elle-même, et surtout pour l'avoir appris directement de Dieu, que le clergé — séculier et régulier — traverse une crise grave qui ne pourra être conjurée que par une Réforme proportionnée à la gravité de la crise (36).

Si nous en croyons Raymond de Capoue, dès 1375, donc cinq ans avant que le scandale n'éclatât, Catherine prédit le Schisme d'Occident comme l'aboutissement fatal de cette crise des consciences et des mœurs qui depuis longtemps sévissait dans le clergé, sous l'influence des dissensions politiques, de la guerre civile, du départ des Papes à Avignon, de l'esprit païen renaissant, de la peste, de la famine, toutes choses qui n'ont jamais favorisé, dans aucun pays et en aucun temps, la discipline et l'ascétisme, excepté chez les saints.

Cette année-là, en 1375, nous dit Raymond, « la méchanceté de beaucoup d'Italiens avait soulevé contre le Pontife romain, Grégoire XI, presque tous les pays sur lesquels l'Eglise romaine avait des droits incontestables. La sainte se trouvait alors à Pise et j'y étais avec elle... On nous annonça la révolte de Pérouse. Celte nouvelle remplit mon âme d'une grande amertume; car je voyais bien que, parmi les chrétiens, on ne trouvait plus de crainte de Dieu, plus de respect pour sa sainte Eglise. » (37)

Le cœur tout pénétré de douleur, Raymond annonça la nouvelle à Catherine, en pleurant. « Ne commencez pas sitôt à pleurer, lui dit-elle, car vous aurez trop de larmes à verser. Ce que vous voyez

maintenant est lait et miel en comparaison de ce qui suivra. »

Et comme Raymond s'étonnait d'un tel langage, « père, me dit-elle, ce sont aujourd'hui les laïcs qui agissent ainsi, mais vous verrez bientôt combien les clercs feront pire... Quand le Pontife romain voudra réformer leurs mœurs, ils susciteront, dans toute la sainte Eglise de Dieu, un scandale universel qui la divisera et la troublera, comme le ferait la peste de l'hérésie... Cependant ce ne sera pas une hérésie proprement dite, mais quelque chose qui ressemble à une hérésie, une division de l'Eglise et de toute la chrétienté. Préparez-vous donc à la patience, vous verrez ces malheurs (38).

« Quand ces tribulations et ces angoisses seront passées, ajouta-t-elle, Dieu saura, par des moyens invisibles aux hommes, purifier sa sainte Eglise; il donnera une nouvelle vie à l'esprit de ses élus; il s'ensuivra une si grande réforme dans l'Eglise de Dieu et un tel renouveau de sainteté parmi ses pasteurs, qu'à cette seule pensée mon esprit exulte dans le Seigneur. Comme je vous l'ai déjà souvent répété, l'Epouse du Christ, aujourd'hui défigurée et vêtue de loques, sera alors toute belle, ornée de précieux joyaux et couronnée du diadème de toutes les vertus. Les peuples fidèles se réjouiront de la gloire que leur apporteront d'aussi saints pasteurs, et les infidèles, attirés par la bonne odeur de Jésus- Christ, rentreront au bercail du catholicisme et reviendront au vrai Pasteur, à l'Evêque de leurs âmes. » (39)

Catherine, qui devait survivre seulement deux ans à la naissance du grand schism.e, et mourir avant la grande réforme qui le suivrait, n'avait pas attendu que la crise morale du clergé atteignît son plein développement pour s'efforcer d'y porter remède.

Ses lettres aux papes, aux cardinaux, aux évêques, aux abbés, en témoignent éloquemment.

Ces lettres sont trop connues pour qu'il soit besoin d'en citer autre chose que quelques extraits, oii se révèle à plein la méthode apostolique de Catherine.

« Très cher et révérendissime Père dans le doux Christ Jésus, écrit-elle à Pierre d'Estaing, cardinal d'Ostie, nommé par Grégoire XI son légat à Bologne, après avoir été nommé par Urbain V gouverneur du patrimoine du Saint-Siège et de ses Etats, en Italie. Il me semble, très cher Père, qu'il est temps de rendre gloire à Dieu et de travailler pour le prochain. Ce n'est plus l'heure de s'attacher soimême par l'amour-propre sensible et par la crainte servile, mais d'agir avec un amour sincère et une simple crainte de Dieu. Vous voici maintenant préposé au temporel et au spirituel... Quant au temporel, agissez avec courage, poursuivant autant que vous le pouvez la paix et l'union dans le pays... Je suis persuadée que, si vous êtes revêtu de l'homme nouveau, du Christ, le doux Jésus, et que si vous vous dépouillez du vieil homme, c'est-à-dire de votre nature sensuelle, vous ferez tout ce que je vous prescris; car vous serez délivré de toute crainte servile... Dieu vous a placé à un poste qui ne requiert qu'une seule crainte : c'est pourquoi je vous ai dit que je désirais trouver en vous un homme courageux et non pas un lâche. J'espère de la bonté divine qu'elle vous accordera la grâce d'accomplir sa volonté, votre désir et le mien... » (40) « Mettez tout votre soin, écrit-elle à l'abbé de Sant'Antimo, à vous montrer un bon Pasteur et un bon jardinier : un bon Pasteur pour corriger, et im bon jardinier pour retourner la terre, changer en ordre le désordre, déraciner le vice, et, dans la mesure du pos-

sîble, planter la vertu avec l'aide de la douce et divine grâce, une vertu qui pousse abondamment dans l'âme qui a faini de Dieu. » (41)

A la même époque, la politique pontificale était représentée en Italie par un autre prélat français, Gérard du Puy, abbé de Marmoutiers, le propre neveu de Grégoire XI. Ce prélat, qui avait la confiance de Grégoire XI, voulut servir d'intermédiaire entre Catherine et le Pape, comme il avait fait déjà entre celui-ci et sainte Brigitte, la voyante suédoise, morte en 1373. Il écrivit à Catherine pour se mettre à sa disposition. Catherine lui répondit une longue lettre qui montre à quel point elle était préoccupée de voir tous ceux qui étaient en situation de le faire, travailler à la réforme du clergé.

Comme toujours, elle commence par lui rappeler la doctrine d'amour : la transformation de l'âme par la conformité au Christ; la destruction de la volonté propre dans le feu sacré de la volonté divine. Puis elle en vient aux conseils pratiques, avec la liberté de langage qui lui est habituelle, et qui ne peut étonner vraiment que ceux qui ont oublié, ou ne savent pas, que ses lettres furent dictées pendant ses extases, lorsqu'elle était en pleine contemplation et parlait au nom de Dieu.

« J'ai reçu votre lettre avec grand plaisir, ditelle à l'abbé de Marmoutiers et c'a été pour moi une vive consolation de constater que vous n'oubliez pas une créature aussi vile et aussi misérable que moi. Voilà comment je répondrai à vos trois questions : Je crois qu'il serait bon que le Pape, notre doux Christ de la terre, se libère de deux choses qui corrompent l'épouse du Christ. La première est la trop grande afiFection qu'il témoigne à sa famille, dont il s'occupe avec trop de soîli-

citude... La seconde est une douceur excessive, fondée sur trop d'indulgence. Hélas, hélas, les membres du Christ se corrompent parce que personne ne les châtie. Il y a trois vices détestables que Notre-Seigneur a particulièrement en aversion, ce sont : l'impureté, l'avarice et l'orgueil, qui régnent parmi les prêtres; ceux-ci ne songent qu'aux jouissances et aux fêtes, et se préoccupent uniquement de s'amasser une fortune. Ils voient sans inquiétude les démons de l'enfer ravir les âmes qui leur sont confiées, étant eux-mêmes des loups voraces et faisant commerce de la grâce divine. C'est d'une main ferme qu'il faut y mettre bon ordre; car une trop grande compassion constitue parfois la plus grande des cruautés. Je prie Dieu que le Saint-Père fasse taire en lui cette affection exagérée pour sa famille; mais j'ai foi en l'avenir glorieux qui lui a été prédit. Le bien ne triomphera que quand la corruption en sera venue à son comble. » (42) .

Voilà pour le Pape; voici maintenant pour son j

neveu. Celui-ci ayant cru bon de faire entendre à |^'

Catherine qu'il était un grand pécheur, elle le '

prend au mot : « Dieu, lui dit-elle, ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive... et moi, votre fille très indigne, je prendrai sur moi la dette de vos péchés et je consumerai à la fois les vôtres et les miens dans la fournaise du saint amour. Soyez certain que, dans sa miséricorde, Dieu vous a pardonné; mais efforcez-vous désormais de mener une vie nouvelle. »

Après un tel préambule, d'une inspiration si haute et d'une si fine diplomatie, Catherine, qui n'oublie pas qu'elle écrit au neveu et au confident du Pape, va maintenant lui parler sans aucun ménagement. « Vous devez, lui dit-elle, travailler

selon vos moyens avec le Saint-Père à chasser les mauvais pasteurs qui sont des loups et des démons incarnés; qui ne songent qu'à faire bonne chère, à posséder de somptueux palais, ainsi que de beaux équipages. Hélas, hélas, tout ce que le Christ a acquis sur le bois de la croix est dissipé par des filles de joie. Dussiez-vous y perdre la vie, je vous conjure de dire au Saint-Père de mettre fin à un si grand scandale. Et quand viendra le moment de nommer des cardinaux ou d'autres pasteurs de l'Eglise, suppliez-le de ne point se laisser guider par la flatterie, la cupidité ou la simonie, et de ne point considérer si les intéressés appartiennent à la noblesse ou à la bourgeoisie; car la vertu et la bonne réputation ennoblissent l'homme devant Dieu. » (43)

Cette lettre fut écrite aux environs de 1375, avant que Grégoire XI créât neuf cardinaux, dont son propre neveu, l'abbé de Marmoutiers, celui-là même auquel Catherine demandait d'intervenir auprès du Pape pour qu'il ne nommât que des cardinaux recommandables par leurs vertus et leur bonne réputation. Nous ne savons pas si Gérard du Puy fit parvenir à Grégoire XI le message de Catherine. En tout cas, s'il l'a fait, on ne voit pas que Grégoire, qui avait cependant Catherine en haute .estime, en ait tenu compte. La politique semble l'avoir inspiré plus que des considérations religieuses; car, sur neuf cardinaux, il créa sept français, un espagnol et un italien. D'autre part nous savons que Grégoire XI, qui était timide par nature, avait une âme profondément religieuse. S'il avait eu les mains libres, il aurait écouté certainement les conseils de Catherine. Mais la politique, à ce moment-là, dominait tout, et il eût fallu air Pape la sainteté et la volonté de fer de Catherine^

pour s'en affranchir, et, créant des cardinaux, songer davantage à leurs vertus qu'à leur valeur politique ou à leurs qualités diplomatiques.

En tout cas, même si l'abbé de Marmoutiers avait négligé de transmettre au Pape le message de Catherine, Grégoire XI reçut personnellement une lettre de celle-ci après la promotion des neuf cardinaux dans laquelle elle ne cache pas sa façon de penser. « J'ai appris ici, lui écrit-elle de Pise, que vous avez fait des cardinaux. Je crois que l'honneur de Dieu et l'intérêt de l'Eglise demandent que vous ne nommiez jamais que des hommes vertueux. Agir autrement serait offenser Dieu gravement et nuire à la sainte Eglise, Alors il n'y aurait pas lieu de s'étonner que Dieu nous châtie et ce serait justice. Je vous prie de faire virilement votre devoir et dans la crainte de Dieu.

« J'ai également appris que vous vouliez confier une autre dignité à notre Maître Général. Dans ce cas, je vous conjure, au nom du Christ crucifié, de faire votx'e possible pour nous donner un bon et vertueux Vicaire; car notre Ordre en a besoin, tellement il est déchu. Vous pourriez à ce sujet vous entendre avec Messire Nicolas da Osimo (secrétaire du Pape et homme de mérite) et avec l'archevêque d'Otrante. De mon côté je leur écrirai également.

« Demeurez dans la douce et sainte dilection de Dieu. Je vous demande humblement votre bénédiction et d'excuser l'audace que j'ai eue de vous écrire. » (44)

Cette lettre au Pape a scandalisé Joergensen. Evidemment, comme il le fait observer, François d'Assise ne se serait jamais permis de parler à personne sur ce ton, surtout au Pape. Mais cela lie prouve absolument rien, sinon que, dans l'Eglise

de Dieu, à un siècle de distance, la vocation de sainte Catherine n'était pas celle d'un saint François. On ne voit pas non plus saint François, s'il eût vécu au temps d'Attila, aller en personne au devant du Fléau de Dieu, comme sainte Geneviève à Lutèce, ou saint Léon le Grand à Rome, pour lui enjoindre, au nom de Dieu, d'avoir à rebrousser chemin. Autres temps, autres mœurs. A chacun son rôle dans l'Eglise, selon que Dieu Iiii-même en a disposé.

C'est en tout cas selon nous un véritable contresens que de vouloir expliquer l'attitude énergique de Catherine, telle qu'elle apparaît dans ses lettres aux cardinaux, aux nonces apostoliques, au Pape lui-même, en faisant appel uniquement « à son tempérament féminin »; à son esprit de domination; peu s'en faut qu'on n'ajoute à son orgueil et à sa présomption. « Catherine de Sienne est une femme, nous dit Joergensen, et, tout naturellement, elle considère son opinion comme étant la meilleure : de là l'obstination de sa volonté, les résultats obtenus par elle... Catherine, de sa main ferme et intrépide, ramène à Rome la papauté exilée. Car, à ses yeux, il n'y a qu'une seule personne compétente au monde, et cette personne unique, c'est elle-même... Il ne lui vient jamais à l'esprit qu'elle pourrait avoir tort. » (45)

Ainsi parle Joergensen, esprit fin, s'il en fut, âme profondément religieuse, mais à qui répugnait naturellement toute manifestation d'autorité; qui a confondu l'esprit de décision de Catherine, sur le terrain pratique, avec je ne sais quel esprit de domination qu'elle n'a jamais eu ; qui n'a pas du tout compris — il l'avoue lui-même au début de son ouvrage — la volonté de Catherine; ce légendaire « voglio » qui visait d'abord à se dominer

elle-même, à vaincre ses propres passions, parce que c'était la volonté de Dieu, et que, pour la même raison, au nom de Dieu seulement, non au sien propre, elle imposait aux autres, quand sa conscience l'y obligeait.

Hanté par la d|ouce figure de saint François, Joergensen n'a jugé Catherine qu'à travers lui, lorsqu'il a voulu expliquer sa force de volonté, qui fut en effet exceptionnelle. De là son erreur de jugement. Cependant il aurait dû se souvenir que tous ceux qui ont connu sainte Catherine et l'ont fréquentée, se sont extasiés sur sa douceur, son humilité, son inaltérable patience, au moins autant que sur l'énergie de son vouloir. Celui-ci doit donc s'expliquer autrement que par la bonne opinion que Catherine, en sa qualité de femme, aurait eue d'elle-même, et la certitude où elle aurait été de ne jamais se tromper et d'être la seule personne au monde qui fût capable de ramener le Pape à Rome.

Mais surtout Joergensen aurait dû se rappeler que Catherine a dicté ses lettres au cours de ses extases, lorsqu'elle était unie à Dieu dans la contemplation; abîmée dans sa vision d'amour; éclairée par la Sagesse même, auprès de qui elle prenait ses mots d'ordre. Une fois redescendue du Thabor et replongée dans l'action, elle y apportait la lumière divine, et jugeait toutes choses du point de vue de Dieu. L'influence du don de sagesse passait dans ses conseils, et sa prudence n'en était que plus clairvoyante et plus impérieuse.

Catherine, en un mot, sortait de l'union divine avec une faim de vérité morale absolue; une parfaite justesse de vue, et comme un besoin irrésistible d'accorder ses décisions aux exigences de la sagesse et de l'amour divins.

Par Dieu, elle savait en effet dans quel état

lamentable vivait le clergé d'alors au préjudice de tant d'âmes que Jésus avait rachetées au prix de son sang. Comment serait-elle demeurée insensible à un pareil spectacle, alors que Jésus l'avait fait sortir expressément de sa « cellule », pour collaborer avec lui, principalement à la réforme . du clergé ? Comment se serait-elle tue sur ce point capital en écrivant au Pape, de qui dépendait directement cette réforme, c'est-à-dire la création de pasteurs vertueux, dévoués corps et âme à leur divine tâche ?

Aucune considération humaine ne pouvait l'arrêter, ni l'incliner à voiler la vérité, ni même à en adoucir l'expression, quand, au contraire, la seule chance qu'elle eût d'émouvoir le Pape, et de le décider à porter le fer rouge dans la plaie, était de lui parler crûment, au nom de Dieu; de lui appliquer sans faillir sa méthode apostolique ?

Elle savait bien que, d'un point de vue humain, c'était audacieux; la preuve en est que, à la fin de sa lettre à Grégoire XI, elle s'excuse elle-même de sa présomption. Mais elle ne se plaçait pas au point de vue humain pour lui écrire. Elle lui transmettait simplement le message divin, et lui écrivait sous la dictée de Dieu, sous l'inspiration du Saint- Esprit, dans le rayonnement de sa Sagesse. On peut être sûr que Grégoire XI l'a senti; que c'est dans ce même esprit qu'il a lu les lettres de Catherine; que, s'il eût été persuadé que ce n'était pas une sainte qui lui parlait ainsi, une vraie voyante, mais une simple femme, trop sûre d'elle-même et trop confiante dans son propre jugement, il n'aurait pas supporté qu'elle lui écrivît une seconde fois, et surtout il ne l'aurait pas laissée venir à Avignon. Et, à supposer qu'elle y fût venue de son propre mouvement, il ne lui aurait pas donné audience, comme

nous savons qu'il l'a fait, avec tant de bonté et de confiance, précisément pour savoir d'elle ce que Dieu voulait de lui.

Ce que Catherine entreprit pour acclimater en Italie l'idée de réforme du clergé, elle le tenta également pour rallier les hésitants autour de l'idée de Croisade. Mais, depuis la fin du Xiil^ siècle, c'està-dire depuis la reprise des Lieux Saints et de touies les places de la Palestine par le sultan Bibars, aventurier mamelouk devenu maître de l'Egypte; puis de Saint-Jean-d'Acre et de toute la Syrie par ses successeurs, les Princes d'Occident s'étaient résignés à la catastrophe par quoi était anéanti l'immense effort du Xlil" siècle, et avaient abandonné l'idée d'une croisade générale. Les chrétiens ne gardaient plus en Orient que l'île de Chypre, la Petite Arménie et quelques principautés de l'empire latin. En 1344, une flotte chrétienne s'empara de Smyrne; mais Humbert, dauphin de Vienne, mis à la tête de la croisade, ne tira aucun parti de ce succès.

Le roi de Chypre, Pierre de Lusignan, prit Satolie (Petite Arménie) en 1361, et, poussé par son chancelier Philippe de Mézières, vint faire, chez les P|rinces d'Occident, une propagande enthousiaste (1362-1365). Il fut bien reçu, mais dut repartir presque seul et se contenter d'inqiiiéter les musulmans par des coups de mains hardis, s'emparant d'Alexandrie en 1365, et pillant les ports de Syrie, en 1367. (46)

C'est l'époque oii les Papes séjournent à Avignon et ont à faire face à d'immenses difficultés d'ordre ïeligieux et politique. Ils n'ont certes pas abandonné l'idée d'une croisade pour arracher de nouveau

les Lieux Saints au joug musulman. Clément VI, Innocent VI, Urbain V et Grégoire XI reprirent au contraire les projets abandonnés par Benoît XII. Mais la réussite de projets de grande envergure demeurait subordonnée selon eux à la réconciliation des rois de France, chefs éventuels de l'expédition, avec ceux d'Angleterre, continuellement en guerre les uns contre les autres. C'est pourquoi les Papes poursuivirent avec une obstination inlassable le rétablissement de la paix, avant de prêcher la croisade et de soulever en sa faveur les Princes d'Occident et leurs peuples chrétiens.

Dans de telles conditions, que pouvait faire Catherine ? Le Bienheureux Raymond, à qui il faut toujours revenir pour avoir en ces matières délicates la note juste d'un témoin scrupuleux, s'indigne qu'on ait dénaturé à la fois les paroles et les actes de Catherine, en prétendant qu'elle a annoncé une croisade de toute la chrétienté contre les musulmans d'outre-mer qui n'a jamais eu lie'u, et même d'avoir dit qu'elle y prendrait part avec ses disciples.

Ce n'est pas vrai, déclare Raymond. « Il est bien vrai que la sainte a toujours désiré la croisade et travaillé beaucoup à la réalisation de ce désir. C'est en quelque sorte le motif principal pour lequel elle est allée trouver, à Avignon, le Seigneur Pape Grégoire XI; elle voulait le presser d'organiser une croisade, et, j'en suis témoin, elle s'est servie en ma présence de tous les arguments possibles. Je me souviens en particulier de ce qui arriva un jour où elle insistait beaucoup sur ce sujet auprès du Souverain Pontife. J'assistais à l'entretien, puisque je servais d'interprète entre le Pape, qui parlait latin, et notre vierge, qui s'exprimait en dialecte toscan. Le Pontife lui avait répondu :

« Il nous faudrait d'abord faire la paix et nous « organiserions ensuite la croisade. » Elle répliqua : « Très Saint- Père, vous ne trouverez jamais, « pour établir la paix entre les chrétiens, un « meilleur moyen que la croisade. Tous ces gens (( d'armes, qui entretiennent la guerre entre les « fidèles, iront volontiers guerroyer au service de a Dieu. Peu d'hommes, en effet, sont assez mau- « vais pour ne pas consentir de bon cœur à rendre « à Dieu un service qui, tout en leur plaisant, (( leur permet de racheter leurs péchés. Une fois « le foyer de discorde éteint, il ne pourrait plus y « avoir d'incendie. C'est ainsi. Très Saint-Père, que « vous obtiendrez d'un seul coup plusieurs excel- « lents résultats. Vous donnerez la paix aux chrétiens (( qui la demandent; vous sauverez en les perdant « ces gens de guerre tout emprisonnés dans les « filets de leurs péchés; s'ils remportent quelque « victoire, vous interviendrez avec les autres prince ces chrétiens pour en affermir le succès, et s'ils (( succombent dans la lutte, vous aurez gagné à « Jésus-Christ leui's âmes, qui semblent aujourd'hui « presque vouées à la perdition. De cette croisade « sortiront donc trois biens : la paix de la chré- (( tienté, la pénitence de ces gens de guerre, et le « salut de beaucoup de Sarrasins. » (47)

Raymond de Capoue, après avoir rapporté ce magnifique, entretien de Catherine avec le Pape, auquel lui-même assista en qualité d'interprète, soutient que jamais, ni dans l'intimité, ni en public, il n'a entendu Catherine affirmer à quelle époque la croisade aurait lieu. Au contraire, il l'a toujours trouvée très réservée, sur ce point, évitant de répondre à ses interrogations précises. Pour cela, comme pour le reste, Catherine s'en remettait entièrement à la Providence.

« Il est vrai, ajoute-t-il, qu'elle parlait souvent de la croisade; qu'elle excitait et encourageait tous ceux qu'elle pouvait à y prendre part. Elle exprimait l'espoir que le Seigneur, jetant un regard de miséricorde sur son peuple, sauverait par ce moyen beaucoup d'âmes, tant de fidèles que d'infidèles. Mais personne ne peut affirmer avec vérité qu'elle ait indiqué l'époque de cette croisade, ou assuré qu'elle y prendrait part avec ses disciples. » (48)

Dès l'année 1373, donc trois ans avant que Catherine se rendît à Avignon (le 18 juin 1376), Grégoire XI lui-même avait appelé les chrétiens à la croisade, et Catherine s'était jointe avec enthousiasme à ce mouvement. Le Saint-Père lui avait fait dire qu'elle devait prier pour lui et pour la sainte Eglise et, comme signe de sa bienveillance, lui avait accordé une indulgence. A ce message oral, elle avait répondu à Grégoire XI par une lettre dans laquelle elle lui demandait la permission de livrer son corps à toute sorte de souffrances, par amour du très doux sang, et priait l'éternelle et suprême Vérité de lui faire la grâce de s'immoler pour sa sainte cause.

Mais le vent n'était jilus aux croisades. Que pouvait alors Catherine contre le mauvais vouloir des Princes, l'impuissance du Pape et l'atonie des peuples chrétiens ? Seule, ou presque, elle luttait pour ne pas laisser tomber dans l'oubli le projet qui lui était cher, parce qu'à sa réalisation étaient attachés la gloire de Dieu et le salut des âmes. Jamais sa volonté n'entreprit, avec autant d'insistance et de ferveur, de secouer l'inertie de tous. Au fond, Grégoire XI était demeuré sympathique à l'idée d'une croisade. Mais, faute de trouver un prince qui consentît à recruter des troupes pour les conduire en Terre Sainte, il en avait ajourné le

projet après le rétablissement de la paix entre la France et l'Angleterre.

A peine arrivée à Avignon, Cathei'ine, qui connaissait sur ce point l'état d'âme du Souverain Pontife, s'enquit elle-même d'un prince qui accepterait d'être le chef de la croisade. Elle alla rendre visite au duc d'Anjou, frère du roi de France, Charles V, que celui-ci avait envoyé à Avignon, sur l'insinuation des cardinaux, pour détourner Grégoire XI de revenir à Rome.

Catherine se garda bien de parler au duc de cette mission que, dans son for intérieur, elle ne pouvait approuver. Mais, en revanche, elle le gagna par son verbe enflammé à son projet de croisade. Le duc alla jusqu'à promettre d'équiper une armée à ses frais, si toutefois le roi.de France y consentait.

Alors Catherine écrivit au roi du même ton qu'elle écrivait aux papes, aux nonces, aux cardinaux, lorsque le salut des âmes était en jeu. Fidèle à sa méthode apostolique, elle dit à Charles V : « Je vous demande et je veux que vous suiviez Jésus crucifié et que vous aimiez le salut de votre prochain... Je m'étonne que vous ne fassiez pas le sacrifice de toutes les choses temporelles et de votre vie même en voyant la perte de tant d'âmes, la mort de tant de personnes, de tant de religieux, de femmes, d'enfants persécutés et chassés par cette guerre (contre les Anglais)... Je vous le dis de la part de Jésus crucifié, ne tardez pas à faire la paix, faites la paix et tournez vos armes contre les infidèles; consacrez-vous à déployer et à défendre l'étendard de la très sainte croix. » (49)

Puis, elle en vient à l'objet même de sa lettre, « Il me semble, dit-elle à Charles V, que votre hère Monseigneur le duc d'Anjou veut, pour l'amour du Christ, se consacrer à cette sainte entreprise,

voudriez-vous l'arrêter par votre faute ? Non, vous suivrez les traces de Jésus crucifié, vous accomplirez sa volonté et la mienne. » (50)

En même temps qu'elle écrivait au roi, elle informait le Pape que le duc d'Anjou était tout disposé à prendre la tête de la croisade. Hélas, le temps n'était plus où rois et peuples chrétiens subordonnaient leurs intérêts temporels à la sauvegarde des intérêts spirituels, La pensée de mourir pour aller délivrer le tombeau du Christ n'enflammait plus les cœurs, et les ^ exhortations brûlantes de Catherine demeurèrent sans écho.

Du moins, Catherine avait fait son devoir. Elle avait frappé à toutes les portes, sans jamais se décourager; il n'a donc pas dépendu d'elle que fussent délivrés les Lieux Saints. Si elle avait pu pour cela mobiliser le diable en personne, et ses légions, elle n'eût probablement pas hésité. En tout cas, elle tenta un jour de l'année 1375, de rallier à la cause de la croisade, prêchée tout récemment par Grégoire XI, dans sa bulle du premier juillet, un suppôt du diable, un condottiere anglais, John Hawhwood qui, à la tête d'une redoutable bande de mercenaires, menaçait d'envahir la Toscane.

Hawhwood — Aguto — comme disaient les Italiens, en essayant de prononcer ce nom difficile, . se trouvait alors à Pise. Un beau matin, les sentinelles postées à l'entrée de son camp, ne furent pas peu surprises de voir s'approcher deux dominicains qui demandaient à voir Messire Giovanni Aguto, et lui remettaient un parchemin de la part de Catherine, où il était dit : .« Très cher et très doux frère dans le Christ Jésus... Il est grand temps que vous rentriez un peu en vous-même et que vous considériez les peines et les tourments que vous avez endurés lorsque vous étiez au service

du démon. Mon âme désire que vous changiez de manière de vivre, et que vous vous enrôliez sous la croix de Jésus crucifié, vous et tous vos compagnons, pour former une compagnie du Christ et marchiez contre les chiens infidèles qui possèdent les Lieux Saints, où la douce Vérité suprême a souffert pour nous la mort et a été ensevelie. Je vous supplie donc, au « nom du Christ Jésus, « de lutter contre les infidèles, puisque vous aimez « tant à guerroyer... » (51)

A première vue, . on pourrait s'étonner que Catherine demande à un chef de mercenaires, connu pour ses meurtres et ses rapines, de se changer instantanément en « chevalier de Christ » et de préférer une guerre sans profit aux infidèles à celle qu'il se proposait de faire en Toscane pour ravitailler ses troupes et les rassasier au détriment des habitants. Mais Catherine savait que ce fameux condottiere, en 1365, avait déjà promis à Urbain V de se croiser, sans d'ailleurs tenir sa promesse, et elle tentait de nouveau l'aventure. Le fait est qu'il se montra touché de la lettre de Catherine, et que Raymond, porteur de cette lettre, ne quitta son camp « que lorsque tous les chefs et le dit Messire Giovanni eurent promis avec serment de marcher contre les infidèles; ils soussignèrent cette promesse de leurs propres mains et y apposèrent leurs sceaux » (52).

Naturellement Hawhwood ne tint pas plus ce serment, fait à Catherine, que celui qu'il avait fait jadis à Urbain V. Néanmoins, on n'est pas peu surpris de le voir plus tard chercher à venir en aide au pape contre son principal ennemi Bernabô Visconti « à un moment, remarque Joergensen, où le rude guerrier se trouvait de nouveau sous l'influence de celle qui l'avait un jour appelé

son « très cher et très doux frère dans le Christ « Jésus ». (53)

Pour compléter celte vue d'ensemble sur l'apostolat de Catherine et sur sa méthode apostolique, il nous reste à parler brièvement de son intervention dans le projet du retour du Pape Grégoire XI à Rome.

Ici surtout, on doit se garder de toute exagération. C'en serait certainement une de soutenir, comme l'ont fait de son temps certains de ses panégyristes, que c'est elle qui a décidé du retour de Grégoire XI à Rome, et c'en serait une autre, non moins fâcheuse, de prétendre avec quelques-uns de ceux qui, pour des raisons politiques, auraient voulu voir le pape demeurer à Avignon, que Catherine ne peut être rendue responsable, si peu que ce soit, de son malencontreux retour dans la ville éternelle.

La vérité est entre ces deux extrêmes, et elle est assez belle pour que nous ne soyons pas tentés de l'altérer au bénéfice personnel de Catherine.

Lorsque celle-ci arriva à Avignon, le 18 juin 1376, elle y trouva Raymond et quelques-uns de ses plus fervents disciples qui l'y avaient précédée, entre autres Messire Giovanni Tantucci de Lecceto et Neri de Landoccio.

Elle vint à Avignon, nous a dit Raymond, pour entretenir le Pape sur la croisade; mais elle y vint aussi pour parler avec lui de son retour à Rome.

Grégoire XI connaissait Catherine de réputation. Nous avons vu que, pour faciliter son apostolat qui allait toujours en augmentant, il avait autorisé trois confesseurs à la suivre, auxquels il avait octroyé les amples pouvoirs des évêques (54).

Catherine, en outre, lui avait écrit au sujet des

Florentins qui s'étaient ligués contre le Pape, et avaient chargé notre sainte à l'occasion de son voyage à Avignon, d'obtenir de Grégoire XI qu'il fît la paix avec eux (55). Si nous en croyons la lettre qu'elle écrivit d'Avignon, le 28 juin, après sa première audience du Pape, aux « huit de la guerre », à Florence, Grégoire XI était tout disposé à faire la paix. Mais il n'avait pas confiance dans la bonne foi des Florentins qui, • en effet, lui envoyèrent des ambassadeurs à Avignon, mais seulement pour endormir ses soupçons. Ces ambassadeurs, au nombre de trois, représentaient un nouveau gouvernement qui ne voulait plus entendre parler de paix. Ils refusèrent donc catégoriquement la médiation de Catherine, Ce refus est tout à l'honneur de notre sainte « ambassadrice », dont ils craignaient la méthode apostolique, et l'ascendant extraordinaire qu'elle n'eût pas m.anqué d'exercer sur eux, comme sur le Pape, en faveur d'une paix dont ils ne voulaient plus à aucun prix.

Alors, Catherine se donna tout entière à sa tâche par excellence qui était de hâter le retour du Pape à Rome.

Bartolomeo Dominici, qui était lui aussi à Avignon, nous a résumé la première conversation tenue sur ce point délicat avec Grégoire XI. Celui-ci était décidé à regagner la ville éternelle, mais il hésitait à le faire. Tout d'ailleurs contribuait à entretenir ses hésitations : le roi de France dont le maintien du Pape à Avignon favorisait les desseins politiques; les cardinaux que la vie de cour qu'ils menaient paisiblement sur le bord du Rhône détournait de revenir dans un pays, comme l'Italie, ravagé par la guerre civile; et enfin la perspective d'un voyage [qu'on lui représentait comme dangereux et d'un séjour à Rome qui ne serait pas de tout repos, à

la tête d'un clergé qui avait besoin de réforme, et d'Etats soulevés contre lui qu'il faudrait apaiser.

Quand Catherine parut devant lui, Grégoire XI lui demanda ce qu'elle pensait de son retour dans la ville éternelle. Catherine alors s'excusa humblement en disant qu'il ne convenait pas qu'une « femmelette » comme elle donnât des conseils au Souverain Pontife. Mais, répliqua le Pape, « je ne te demande pas des conseils, mais, au nom de la sainte obéissance, que tu me dises sur ce point la volonté de Dieu ». Baissant la tête avec humilité, Catherine, qui lisait dans les âmes, répondit : « Qui le sait mieux, que votre Sainteté qui a fait le vœu de rentrer à Rome ? » Grégoire XI fut stupéfait de cette réponse; car, en dehors de Ini, personne au monde n'était au courant de ce vœu. Il décida donc de se mettre en route (56). Mais cela n'alla pas tout seul. Catherine dut plusieurs fois encore revenir à la charge pour l'aider à vaincre ses hésitations. Elle-même eut à lutter contre toutes sortes d'embûches qui lui furent tendues. Les cardinaux voulaient l'empêcher de voir le Pape. Trois inquisiteurs se présentèrent à el^le pour l'interroger sur ses extases, sur son jeûne continuel, sur sa doctrine. Il fallut toute la présence d'esprit de Catherine et sa volonté énergique pour leur tenir tête, et finalement leur imposer silence. La victoire fut si complète que plus tard ils devinrent ses amis fervents.

Il est juste de reconnaître qu'elle trouva dans le Pape lui-même un puissant appui contre ses ennemis. Car l'ascendant de Catherine sur son esprit hésitant n'avait fait que croître avec le temps, et l'on pouvait espérer que le départ d'Avignon était proche, lorsque le roi de France décida d'envoyer son propre frère, le duc d'Anjou, pour essayer de

contrebalancer auprès du Pape l'influence de Catherine. Le duc d'Anjou, lorsqu'il se fut bien rendu compte que c'était à Catherine seule que le Pape obéissait, en quittant Avignon, résolut de faire sa conquête et de l'amener à son point de vue".

Il y perdit son latin. Ce fut le contraire qui arriva. Catherine le décida à prendre la tête de la croisade, mais • lui ne put rien obtenir d'elle sur le maintien du Pape à Avignon. Sur ce point, l'entente était impossible. Le duc d'Anjou, au nom du roi de France, voulait empêcher Grégoire XI de retourner à Rome pour des motifs politiques. Catherine voulait ce retour pour des motifs spirituels. Ce fut Catherine qui l'emporta. Elle usa comme toujours de sa méthode apostolique qui ne s'inspirait que de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Sur ce plan, elle était invincible.

Non content de l'influence qu'elle pouvait exercer de vive voix sur le Pape, elle lui adressa toute une série de lettres dans lesquelles elle réfutait les objections que faisaient valoir tous ceux, cardinaux ou princes chrétiens, qui étaient opposés au départ de Grégoire XI et que celui-ci faisait connaître à Catherine par l'intermédiaire de Raymond ou de Tommaso de Petra, son notaire.

Nous n'en citerons qu'une, la plus émouvante, celle où l'apostolat de Catherine apparaît dans tout son éclat, et sa méthode apostolique dans toute sa force. Que pouvaient peser, en effet, auprès d'un Pontife, de caractère hésitant sans doute, mais dont l'âme était profondément religieuse, les conseils ou les menaces de gens humainement intéressés à son séjour à Avignon, auprès du désintéressement personnel d'une sainte qui parlait tout ensemble le langage de la foi et du bon sens, et trouvait, dans son amour de Dieu et de la sainte Eglise, un irrésistible

accent d'autorité, pour le prier de hâter son retour dans la ville éternelle ?

« Très saint et bienheureux Père dans le Christ, le doux Jésus, votre indigne et misérable petite fille Catherine vous encourage dans le précieux sang avec le désir de vous voir délivié de toute crainte servile; car celui qui est craintif perd toute la force des saintes résolutions et des bons désirs. Je prierai donc le bon et doux Jésus de vous dépouiller de toute crainte servile en vous laissant seulement une sainte crainte. Que l'ardeur de la charité soit en vous pour vous empêcher d'entendre la voix des démons incarnés qui veulent, m'assure-t-on, mettre obstacle à votre retour en vous suggérant, pour vous effrayer, que vous vous livrez à une mort certaine. Et moi je vous dis, de la part du Christ crucifié, très doux et très saint Père, de ne rien craindre. Venez en toute assurance, confiez-vous dans le Christ, le doux Jésus. Si vous faites votre devoir. Dieu vous protégera et personne ne pourra rien contre vous.

« Courage, mon Père, soyez un homme. Je vous dis que vous n'avez rien à redouter. Mais si au contraire vous négligez d'accomplir votre devoir, vous auriez raison de craindre. Vous devez venir à Rome, venez-y donc; venez avec douceur, sans rien craindre, et si quelqu'un voulait vous en empêcher, répondezlui hardiment, comme le Christ répondit à saint Pierre qui voulait par tendresse lui éviter la Passion : « Retire-toi de m^oi, Satan, tu m'es un sujet de « scandale; car tu n'as pas de goût pour les choses « de Dieu, mais pour celles des hommes. Ne faut-il « pas que j'accomplisse la volonté de mon Père ? » Faites de même, très cher Père, imitez Celui dont vous êtes le Vicaire, et dites à ceux qui vous entourent : « Quand je devrais perdre mille fois la « vie, je veux accomplir la volonté de mon Père !... »

Laissez-les dire ce qu'ils veulent et restez ferme dans votre résolution. Mon Père, frère Raymond, m'a demandé de voLre part de prier Dieu pour savoir si votre retour à Rome soulèverait des difficultés. Je viens de le faire avant et après la communion; or, je n'ai vu ni mort, ni aucun des dangers dont vous parlent certaines personnes. » (57)

On faisait croire, en effet, à Grégoire XI qu'en quittant Avignon il courait les pires dangers; qu'il ferait naufrage, ou qu'il serait empoisonné.

Finalement, la volonté de Dieu l'emporta et Grégoire XI rejoignit la ville éternelle. La mission apostolique de Catherine était terminée.

Nous avons raconté ailleurs comment, après la mort prématurée, mais naturelle, de Grégoire XI, son successeur Urbain VI fut régulièrement élu, et son élection incontestée; puis, sous quelles influences dues en partie à la violence de son tempérament, mais plus encore à des raisons politiques, éclata le Grand Schisme d'Occident (58).

Impuissante à conjurer ce péril mortel, mais confiante d'autre part dans la miséricorde divine, Catherine, qui avait appris de Dieu et annoncé à son Père spirituel, Raymond de Capoue, que l'Eglise sortirait un jour triomphante de cette cruelle épreuve, ne songea plus qu'à souffrir et à mourir pour cette Eglise qu'elle avait tant aimée.

Venue à Rome, à la demande d'Urbain VI, elle y mourut le 29 janvier 1380, après une longue et douloureuse agonie, en disant à ses disciples préférés, qui se lamentaient : « Soyez convaincus, très chers et très doux enfants, que si je meurs à présent, c'est parce que j'ai immolé et offert ma vie pour la sainte

Eglise, ce que je considère comme une grâce particulière. Et de ceci il ne faut point vous affliger, mais ressentir un bonheur tout spécial et une étrange allégresse en songeant que je quitterai ce lieu de douleur pour aller me reposer dans cet océan de paix qu'est le Dieu éternel et m'unir à mon très doux Epoux. »

Puis, comme son Père saint Dominique sur son lit de mort, pareillement entouré de ses fils, elle ajouta : « Je vous promets que je resterai tout près de vous et vous serai plus utile là-haut que je n'ai pu l'être en ce monde; car j'aurai quitté les ténèbres pour entrer dans la lumière éternelle. »

Une expérience séculaire a confirmé cette prophétie (59).

Ce portrait de Catherine de Sienne, que nous venons d'esquisser, est-il ressemblant ?

De bons juges, qui la connaissent mieux que nous pour l'avoir fréquentée depuis plus longtemps et qui ont lu ces pages avant qu'elles ne fussent envoyées à l'impression, prétendent que oui. Dieu veuille qu'ils ne se trompent pas !

Quoi qu'il en soit, il fallait, pour réussir cette esquisse, se garder de deux écueils que bien des historiens — panégyristes ou détracteurs inconscients — n'ont pas toujours su éviter. Le premier consiste à vouloir tout expliquer de la vie extraordinaire et de l'apostolat de Catherine par ses seules qualités naturelles d'esprit et de cœur, amplifiées et fécondées, dit-on, par une très fine, mais exubérante, sinon maladive sensibilité. Le second au contraire consiste à mettre l'accent sur l'aspect surnaturel de sa vie intérieure et de son apostolat; à énumérer avec complaisance tous les prodiges qui les accompagnent

— visions, extases, miracles, prophéties — à voir même du surnaturel partout, jusque dans les manifestations les plus simples de la vie quotidienne; bref à résorber tout le « naturel » de Catherine dans son « surnaturel », au point de la rendre inaccessible, en la reléguant en dehors de l'humanité.

Nous avons fait l'impossible pour éviter ce double écueil qui tend à trop « humaniser » Catherine ou à la « déshumaniser ». La vérité, croyons-nous, est entre ces deux extrêmes et ressort de tous ses actes comme de tous ses écrits. La grâce et la nature s'y manifestent ensemble et avec éclat, chacune à sa manière, mais sans rupture d'équilibre.

Cette sainte qui apparemment habite un monde gupra-terrestre ne perd jamais contact avec la terre. Elle vit en Dieu, mais en même temps au milieu des hommes; elle est préoccupée de la patrie céleste; mais celle de la terre, — son Italie, sa Toscane, Sienne — occupe aussi son cœur. En toutes choses le Saint-Esprit l'inspire et lui prodigue ses dons; mais cela ne lui fait pas perdre son bon sens. Elle aime Dieu par-dessus toutes choses, c'est vrai; mais elle trouve dans cet amour même la force surhumaine d'aimer son prochain et de compatir efficacement à £63 peines et à ses misères comme de prendre part à ses joies. Cette jeune fille, de santé vigoureuse, mais de sensibilité délicate, s'inflige, par amour de Jésus-Christ et des pécheurs, des pénitences à faire frémir les plus insensibles; mais, dès qu'il s'agit des autres, elle devient d'une prudence extrême et s'afflige de les voir souffrir. Cette enfant qui ne sait ni lire ni écx'ire et qui reçoit de Dieu une doctrine spiri- [tuelle à la fois si profonde et si sûre, se l'assimile j à tel point qu'en la dictant à ses disciples elle semble ji' avoir inventée naturellement et tirée de son propre ponds. Cette sainte religieuse, renfermée si longtemps

dans sa cellule pour prier, méditer, contempler, devient la conseillère écoutée des princes, des rois, des papes. Elle a l'air de ne s'intéresser qu'aux choses de l'autre monde, et nul ne se montre aussi capable qu'elle de diriger les affaires de celui-ci.

A l'aube de la Renaissance, lorsque la renommée de Pétrarque commence de se répandre, Catherine, sans la moindre préoccupation littéraire, dicte par centaines à ses disciples des lettres qui sont des chefsd'œuvre de style, et qui, au dire des écrivains les plus compétents, marquent une date dans l'histoire de la langue italienne.

L'originalité de Catherine, comnle sa puissance de séduction, tiennent précisément dans cet équilibre harmonieux de tous les dons naturels et surnaturels qu'elle a reçus de Dieu. Sans le rechercher, spontanément, elle en joue avec une incomparable maîtrise. Heureux ceux qui l'approchent, fussent-ils les pécheurs les plus endurcis ! Ils finissent par tomber dans son filet, et s'avouer vaincus. Un charme extraordinaire émane d'elle; une force d'attraction irrésistible. Malgré toutes ses pénitences, et toutes ses épreuves corporelles et spirituelles, et ses crises de santé, et ses préoccupations de toutes sortes, elle garde un calme imperturbable. Son visage demeure souriant, sa parole simple et émouvante. On a l'impression de ne la déranger jamais; elle se fait toute à tous. Tout ce qu'on lui demande, elle le donne, eï au delà. Puis, derrière ce décor séduisant, si profondément humain, se cache un amour de Dieu inépuisable, une sorte de flamm.e incandescente où se forge sa volonté exceptionnelle, capable de toutes les douceurs, mais qui, lorsqu'il le faut, s'impose à tous avec fermeté : voglîo. Quel prodige d'équilibre au milieu d'un monde que déchirent les haines et oii coulent des flots de sang !

Voilà la sainte que nous offrons en spectacle aux hommes de notre temps, d'un temps pareil à celui qu'elle a connu, mais plus misérable encore, parce que la haine y est plus profonde, plus universelle, et que le sang y coule encore plus à flots.

Puisse cette figure de sainte attirer à elle tous ceux et toutes celles qui souffrent du déséquilibre actuel des esprits et des cœurs ! Puisse-t-elle séduire les âmes dévoyées qui, enfermées dans le cercle infernal de leurs passions, cherchent à en sortir, mais ne trouvent pas d'issue ! Puisse-t-elle rendre la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, c'est-à-dire à tous les malheureux d'aujourd'hui devenus insensibles à la lumière et à la parole de Dieu, et qui, le corps saturé de plaisirs terrestres, éprouvent plus ou moins consciemnient le besoin de boire à des sources plus hautes et plus pures; de s'y désaltérer; de goûter enfin de cette eau dont parlait le Christ à la Samaritaine, qui « devient dans l'âme une source jaillissante jusqu'à la vie éternelle » (60).

Catherine a promis à tous ses frères et sœurs en saint Dominique de leur être encore plus utile au ciel que sur la terre. Nous faisons le vœu que sa protection' dépasse de beaucoup l'Ordre de saint Dominique; qu'elle s'étende, dans les temps affreux que nous vivons et en vue d'une restauration spirituelle prochaine du monde, à tous ceux qui en ont assez d'étouffer dans une atmosphère de passions, de naine, et rêvent de respirer enfin dans une atmosphère purifiée par l'amour.

Avant-Propos

1. Jordan E., La date de naissance de sainte Catherine de Sienne, Analecta Bollandiana, XL (1922), pp. 365-411.

2. GiLLET M.-S., O. P., Saint Dominique, Flammarion, Collection « Les Grands Cœurs », Paris 1941.

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