II. — SA CONTEMPLATION
Le lecteur a" pu se rendre compte, d'après l'analyse que nous en avons faite au chapitre précédent, que la doctrine de Catherine est la même dans les Lettres et dans le Dialogue. C'est une doctrine d'amour que Dieu lui a révélée et qu'elle a dictée à ses disciples au cours de ses extases, c'est-à-dire en pleine contemplation.
Il y a cependant une différence frappante entre le Dialogue et les Lettres. Dans le Dialogue, c'est Dieu qui parle à Catherine, et, pendant les quelques jours que dure la dictée, lui expose toute la doctrine d'amour contenue dans le livre; dans les Lettres au contraire, c'est Catherine qui parle à ses correspondants et monnaye pour ainsi dire à leur intention la doctrine développée tout au long du Dialogue.
Nous avons ainsi Ja . preuve manifeste que l'apostolat de Catherine, dont ses Lettres sont le seul témoignage direct qui soit parvenu jusqu'à nous, a jailli de sa contemplation, ou mieux encore que sa contemplation, comme sa doctrine, fut une source authentique de son apostolat.
Il importe donc souverainement, après avoir ana-
lysé la doctrine de Catherine, d'étudier sa contemplation. De cette manière, nous serons à même d'apprécier ayec autorité l'éclat et l'ampleur de son apostolat.
Catherine, en effet, est une âme contemplative -dont la charité surabonde sous forme d'apostolat. En cela elle se montre vraiment la fille par excellence de saint Dominique,, de ce grand contemplatif qui passait la majeure partie de ses nuits en prière;, dans un cœur à cœur continuel avec Dieu, et, après avoir réduit son corps en servitude par la pénitence pour mieux libérer son esprit, « ne savait parler qu'à Dieu ou de Dieu ».
Ouvrons un instant le Dialogue et écoutons le Seigneur lui-même parler à Catherine de son Père Dominique; de l'Ordre qu'il a fondé et auquel elle se glorifie d'appartenir. C'est une des pages les plus émouvantes de ce livre inspiré et où il serait désirable, aujourd'hui plus que jamais, que tous les fils et toutes les filles de saint Dominique allassent retremper leur âme pour demeurer fidèles à leur vocation à la fois contemplative et apostolique : conteriiplata aliis tradere.
« Regarde maii^tenant, lui dit le Seigneur, la barque de ton père Dominique, mon fils bien-aimé, et vois avec quel ordre parfait tout y est disposé. Il a voulu que ses frères n'eussent point d'autre pensée que mon honneur et le salut des âmes, par la lumière de la sagesse. C'est cette lumière dont il a voulu faire l'objet principal de son Ordre... Son office fut celui du Verbe, mon Fils uniqvie. Il apparaît surtout au monde comme un apôtre, tant étaient puissants la vérité et l'éclat avec lesquels il semait ma parole, dissipait les ténèbres et répandait la lumière. Il fut lui-même une lumière que je donnai au monde par l'intermédiaire de Marie; sa mission, dans le corps
mystique de la sainte Eglise, fut d'extirper les hérésies... En outre, il a gréé sa barque de ces trois cordages que sont l'obéissance, la continence et la vraie pauvreté. La discipline y est toute royale : il n'a pas voulu que sa règle obligeât sous peine de péché... de la sorte parfaits et imparfaits sont à l'aise à bord de cette barque. Dominique s'accorde ainsi avec ma Vérité, en voulant, non la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. Aussi sa religion est-elle toute large, toute joyeuse, toute parfumée : elle est elle-même un jardin de délices... Alors — c'est-à-dire à l'aurore de sa fondation — l'Ordre était une fleur. Il comptait des religieux de grande perfection, qui rappelaient saint Paul par l'éclat de leur lumière... Vois le glorieux Thomas ! quelle noble intelligence, tout entière occupée à la contemplation de ma Vérité. C'est là qu'il trouva la lumière surnaturelle et la science infuse; aussi cette grâce l'obtint-il beaucoup plus par ses prières que par l'étude. Il fut un flambeau resplendissant qui répandit la lumière dans son Ordre et dans tout le corps mystique de la sainte Eglise, en chassant les ténèbres de l'hérésie. » (2)
Nous avons eu déjà l'occasion, au chapitre précédent, lorsqu'il s'est agi d'exposer la doctrine de Catherine de Sienne — celle du Dialogue — de la confronter avec celle de saint Thomas et de noter en passant qu'elles ne diffèrent guère entre elles que par la manière dont elles sont exposées : celle de saint Thomas, d'une façon plus didactique; celle de Catherine, d'une façon plus intuitive. Humainement parlant, chez saint Thomas, la puissance d'intuition va de pair avec la force de raisonnement; chez sainte Catherine, c'est la puissance d'intuition qui domine. Mais, dans l'ordre surnaturel et proprement dans là contemplation, où le raisonnement cède le pas à
l'intuition, " l'esprit géométrique, dirait Pascal, à l'esprit de finesse, sainte Catherine rejoint saint Thomas. Ce sont deux âmes contemplatives de même lignée qui, dociles aux inspirations de l'Esprit Saint et grâce à ses dons, en arrivent, sous le feu ardent de leur charité, à prendre pour ainsi dire possession de Dieu qui habite en eux, et, sinon à le voir, du moins à sentir sa présence, à en avoir l'intuition, à en jouir ineffablement.
Gomment cela se produit-il ? C'est précisément ce que nous voudrions tenter de décrire, du moins en ce qui concerne la contemplation de sainte Catherine, afin de bien faire voir comment sa contemplation est devenue la source immédiate et sans cesse jaillissante de son apostolat. Saint Thomas va nous y aider. Car ce grand contemplatif a été en même temps un grand théologien qui s'est appliqué à scruter la nature de la contemplation mystique; à en préciser les causes et les effets avec sa clarté habituelle, tout en profitant sur ce point capital de ses' expériences personnelles. •
Avec un guide aussi sûr et aussi bien informé, nous sommes certain de ne pas nous égarer en route et, à la lumière de ce qu'il a dit, de mieux comprendre ce que sainte Catherine a fait.
C'est autour de la présence de Dieu en nous et de l'habitation du Saint-Esprit dans l'âme des justes, que saint Thomas a édilié sa doctrine de la contemplation.
D'abord il rappelle que Dieu, source immédiate de l'être, est à ce titre nécessairement présent en toutes choses par son action créatrice et conservatrice (3). Le Seigneur résumera lui-même d'un mot
cette doctrine à Catherine de Sienne lorsqu'il lui dira : « Je suis celui qui suis, tu es celle qui n'est pas ». Et Catherine comprendra aussitôt que toute créature, pour être, vivre et agir, est suspendue à l'action de son Créateur comme im fleuve à la source qui l'alimente, ou des rayons au foyer d'oii ils émanent.
Cependant cette présence créatrice de Dieu en toutes choses s'enrichit, dans l'âme des justes, d'une présence beaucoup plus intime, du fait que la grâce sanctifiante qui transforme la nature humaine, non pour la détruire mais pour la perfectionner, la fait participer à la nature et à la vie même de Dieu. On dit alors que le Saint-Esprit habite personnellernerit dans l'âme des justes. Sans doute cette présence du Saint-Esprit n'exclut pas celle du Père et du Fils; mais elle en souligne le caractère particulier qui est d'être une présence d'amour (4).
Alors que la présence créatrice de Dieu s'étend à toutes choses et s'impose à chacune d'elles en tout temps et partout où il y a un atome d'être à conserver, sa présence amoureuse au contraire ne se réalise que dans les âmes qui sont en état de grâce et qui, de ce chef, entretiennent des relations d'amour avec Lui. Le Saint-Esprit habite en elles d'une façon intime et permanente. Il devient et demeure leur hôte habituel aussi longtemps que le péché ne vient pas briser leurs relations, et l'intimité plus ou moins grande de celles-ci dépend pratiquement de la façon plus ou moins profonde dont une âme répond par sa charité à l'amour de Dieu,
Reste à savoir de quels moyens dispose une âme en état de grâce pour se rendre compte de la présence amoureuse de Dieu en elle et en jouir en vue de sa propre perfection.
La réponse à cette question nous introduit d'emblée
au cœur même de la contemplation. Car, de l'aveu unanime des théologiens et du plus grand d'entre eux, saint Thomas, comme aussi des meilleurs auteurs mystiques, la contemplation consiste à « voir Dieu », non certes à le voir en Lui-même, dans l'éblouissement de son être divin, face à face — cette vision n'est pas de la terre, mais du ciel — ■ mais en nous où il habite, aussi longtemps que la grâce sanctifiante nous maintient en relation personnelle avec lui.
Or, quelles que soient leurs divergences de vues ou d'expressions sur des points de détail, les mêmes théologiens et les mêmes auteurs mystiques qui s'accordent à soutenir que la contemplation ici-bas consiste à « voir Dieu », s'entendent également pour déclarer que cette « vue de Dieu » en nous, où il habite, ne s'obtient, à travers les voiles et les obscurités de la foi, que sous l'influence de la charité, et moyennant les dons du Saint-Esprit, mais encore à une condition expresse qui est que, sous la même influence d'une charité éclairée par la foi. et contrôlée, dans son exercice, par une prudence surnaturelle, l'âme s'adonne sans se lasser à la pratique des vertus morales; puis, purifiant ainsi ses sens dans la pénitence, travaille du même coup à la purification de son cœur et de son esprit.
Laissons provisoirement de côté les conditions mo-. raies requises pour qu'une âme en état de grâce puisse se livrer à la contemplation. Il est en effet tellement évident qu'il faut avoir le cœur et l'esprit purs pour voir Dieu (5), qu'en tout temps les vrais contemplatifs ont rivalisé de zèle pour obtenir à tout prix, fût-ce au prix des plus héroïques vertus et des plus, grandes souffrances physiques et morales, cette double purification.
Demandons-nous plutôt pourquoi si la contemplation exige, pour voir Dieu, les lumières spéciales des
dons du Saint-Esprit, requiert-elle en outre et avant tout l'exercice des vertus théologales et en particulier de la foi et de la charité ? La raison en est que, sans ces vertus, qui sont comme le prolongement, dans notre intelligence et notre volonté, de la grâce sanctifiante, infuse par Dieu dans notre âme, le Saint- Esprit n'habiterait pas en nous. « Dieu, nous dit saint Thomas, est en toutes choses par son action, en tant qu'il s'unit aux créatures pour leur donner et leur conserver l'être; mais il n'y a que les saints qui, par leurs opérations, c'est-à-dire par la connaissance et Vamour, peuvent atteindre Dieu et le contenir en quelque sorte en eux... (6) Il ii habite point partout, mais seulement dans les saints par sa grâce. « Même s'ils ne le connaissent pas et ne l'aiment pas d'une manière actuelle. Dieu habite en eux, pourvu qu'ils aient, moyennant la grâce, la vertu de foi et celle de charité. Tels sont les enfants baptisés... Avec le don de la grâce sanctifiante le juste reçoit du même coup l'Esprit Saint qui vient habiter en lui. L'Esprit Saint lui-même est donné et envoyé. » (7)
Par la foi, nous croyons fermement les vérités que Dieu a révélées et qu'il nous enseigne par son Eglise. Certes la foi ne nous fait pas voir Dieu. Elle nous fait seulement connaître avec certitude, quoique de façon obscure, certains secrets qu'il a plu à Dieu de nous livrer touchant sa nature, sa vie intime, ses relations d'amour avec nous; des mystères que lui seul pénètre à fond, mais dont l'infaillibilité de son témoignage nous garantit l'authenticité. Cependant, à l'intérieur du cercle lumineux de la foi que Dieu a pour ainsi dire tracé de sa main en nous révélant ces vérités mystérieuses, les âmes saintes, nous affirment les théologiens qui s'inspirent de saint Thomas, et, avec eux, les auteurs mystiques qui parlent d'expérience, peuvent enrichir leur connaissance commune
et abstraite des vérités révélées, de connaissances particulières et concrètes; d'expériences personnelles de Dieu, pourvu seulement qu'ils l'aiment pour lui-même par-dessus toutes choses, et, à la faveur de cette charité, entrent en commerce intime avec lui.
Alors se pose la question de savoir pourquoi la charité a le privilège de faire connaître Dieu d'une façon spéciale qui ne ressortit pas à la foi, tout en demeurant éclairée par elle; et comment il est possible à l'intelligence du croyant, sous l'influence de la charité, de prendre conscience des relations intimes et personnelles qu'une âme entretient avec Dieu et des effets particuliers qui sont comme les fruits savoureux de ces relations.
La charité, nous enseigne saint Thomas, est une amitié (8). Or le propre de l'amitié en général est d'établir une union réelle et personnelle entre deux amis; donc aussi — lorsqu'il s'agit de la charité ■ — entre une âme et Dieu. A l'encontre de l'intelligence qui, même lorsqu'elle prend possession des vérités révélées auxquelles nous adhérons par la foi, les conçoit de façon abstraite et ne voit Dieu qu'à travers elles — objectivement, disent les théologiens — la volonté, que la charité enflamme, tend à s'unir à Dieu même, à la réalité divine sans intermédiaire. Toute proportion gardée, il en va de la charité comme de l'amour humain. L'union personnelle avec Dieu, l'être aimé, est sa raison d'être. L'âme n'aime Dieu que pour s'unir à lui, ne plus faire qu'un avec lui. Mais alors que, dans l'ordre des affections humaines, des obstacles de toutes sortes peuvent empêcher deux amis de s'unir ainsi, en les maintenant séparés, lorsqu'il s'agit, pour une âme qui aime Dieu, de
réaliser cette union, il n'existe pas d'obstacle de la part de Dieu. Car il est partout et toujours présent du fait de son action créatrice, « C'est en lui que nous sommes, que nous vivons et que nous nous mouvons (9). Il est plus intime à nous-mêmes que nous ne le sommes à nous-mêmes. » (10) En sorte qu'une âme qui a la charité et qui aime Dieu de tout son cœur et de toutes ses forces, n'a qu'à rentrer en elle-même pour l'y rencontrer; pour s'unir à lui et ne faire qu'un avec lui; pour l'atteindre réellement et l'étreindre personnellement. Nous savons d'autre part — c'est la foi qui nous l'apprend — que Dieu de son côté ne demande qu'à faciliter cette union, voire à la provoquer, à la rendre féconde. « Si quelqu'un m'aime et garde ma parole, mon Père l'aimera; nous viendrons en lui et y établirons notre demeure. » (11) Ainsi s'explique l'habitation du Saint- Esprit dans les âmes justes. Ce n'est pas Dieu qui change d'attitude à notre égard. Son action créatrice, qui le rend présent en nous, comme en toutes choses, pour nous faire exister et nous conserver dans l'existence avec tout ce qu'il nous a donné en nous créant de rien, par amour; par une sorte de besoin propre aux grands cœurs de se donner eux-mêmes tout entiers; son action créatrice, disons-nous, enveloppe tous ses autres dons, ceux de l'Incarnation, de la Rédemption, de la Prédestination. Donc, de la part de Dieu, rien non plus ne s'oppose, bien au contrair-e, à notre union avec lui. Pourvu seulement que nous l'aimions de cette divine amitié que réalise la charité, et que sincèrement nous cherchions à le rencontrer, tous les obstacles sont levés. Alors on comprend pourquoi, dans leur contemplation, les âmes saintes tendent de toute la force de leur volonté divinisée par la charité à s'unir à Dieu; y parviennent, et exaltent la saveur et la fécondité de cette union mystique.
Mais — et c'est là un fait d'expérience commun à tous les contemplatifs — ■ ils ne chantent pas seulement leur union personnelle avec Dieu; ils nous en détaillent la nature, et nous en révèlent les secrets. A les lire* on constate que la contemplation les amène « à voir Dieu » d'une certaine manière; à être pratiquement sûrs de sa présence en eux; à l'entendre, à le goûter, en un mot à expérimenter son action.
« L'être que nous aimons, remarque saint Thomas, est en nous. Il y vient d'abord par une impression agréable que nous ressentons sous son influence. Nous nous trouvons modelés intérieurement par ses attraits. Nous nous complaisons en lui. Ce sentiment constitue l'amour. Puis le désir et la recherche s'ensuivent qui nous emportent vers ce que nous aimons pour en jouir effectivement et nous y reposer. Sans doute l'objet séduisant reste toujours hors de nous en sa réalité substantielle. Notre cœur ne se l'identifie pas tel quel. Cependant nous subissons réellement son action. Il est donc en nous tout de même.
« Et nous sommes aussi en lui. La preuve en est que nous considérons comme notre bien ou notre mal personnels ce qui est bon ou mauvais à celui que nous aimons, -nous sentons comme à l'intérieur de lui-même ses joies et ses douleurs. Ses volontés deviennent les nôtres. Ainsi nous ne faisons qu'un. » (12)
Or ce qui est vrai de tout amour, de toute amitié, l'est bien plus encore de la charité. Car ici l'être aimé, l'ami, c'est Dieu même qui est tout amour : Deus caritas est; qui habite en nous et, d'après saint Paul, « y pousse des gémissements ineffables » (13); Dieu, dont nous savons qu'il nous a créés par amour; que c'est par amour encore qu'il s'est incarné, a souffert et est mort sur la croix pour nous racheter. Ce Dieu d'amour, la charité nous met directement et personnellement en contact avec lui. Dans ces conditions.
comment les effets communs à toute amitié humaine, que saint Thomas vient de décrire, ne se produiraientils pas entre Dieu et une âme qui s'aiment mutuellement au point de se rencontrer, de se toucher, de s'unir, de ne plus faire qu'un ? Cette union réelle, personnelle, et non seulement idéale et abstraite comme celle de la simple connaissance, ne peut être que féconde et apporter à l'âme qui l'expérimente des données originales sur Dieu, sur les mystères qui nous le cachent provisoirement comme d'épais nuages un inaccessible sommet.
Comment l'âme ainsi unie à Dieu, dans la contemplation, peut-elle prendre connaissance de ces données, de ces expériences intimes, de ce je ne sais quoi de nouveau, d'original, de personnel, qui se traduit par des certitudes telles que la foi elle-même s'en trouve raffermie, sinon enrichie ?
A cela saint Thomas répond que cette prise de connaissance des relations intimes de l'âme avec Dieu et des modalités d'un ordre à part qui s'ensuivent réellement se fait, sous l'inspiration de l'Esprit Saint, par le moyen des dons d'intelligence, de science et de sagesse, infusés dans l'âme au baptême avec la grâce sanctifiante, et diffusés, avec les vertus surnaturelles, dans ses facultés ou puissances, sous forme de dispositions permanentes, habituelles, qui la rendent docile aux inspirations du Saint-Esprit (14).
A ne la considérer que du dehors, surtout sous son aspect scolaire, dans les beaux et copieux volumes qui de tout temps lui ont été consacrés, la contemplation apparaît plutôt comme une chose assez compliquée. En vérité, elle ne l'est pas plus que la vie,
telle du moins que l'exposent les traités de biologie ou de médecine, tout en demeurant dans son fond aussi simple qu'elle. Dieu merci, on peut vivre sans même souçonner la définition de la vie, ei sans avoir rien lu des explications des biologistes. La vie porte avec elle, outre les moyens ordinaires d'information et de défense que sont l'intelligence, la mémoire, l'imagination et les sens, une foule d'instincts, d'habitudes, de réflexes, d'expériences qui renseignent immédiatement et infailliblement sur ce qu'il faut faire ou éviter pratiquement pour ne pas s'exposer à un accident, à la maladie ou à la mort. Chez la plupart des hommes, l'instinct vital supplée, dans la vie courante, à la science biologique ou médicale et l'emporte de beaucoup en certitude sur celles-ci.
Un enfant incapable de saisir, dans sa formule intellectuelle et sa portée universelle, un principe premier aussi simple que « le tout est plus grand que la partie », en a cependant pratiquement l'intuition. S'il a faim, il n'hésitera pas à choisir entre une pomme entière et sa moitié seulement.
Un artiste de génie qui, sans passer par l'Ecole des Beaux-Arts, aurait reçu de la nature le sens inné de la beauté, et porterait au surplus dans son cœur un grand respect et un grand amour de son art, serait plus à même de créer un chef-d'œuvre que le plus habile technicien qui n'ignorerait rien des secrets de son art, mais ne serait pas inspiré, sinon faute de talent, du moins faute de génie. Le génie, même s'il est une longue patience et suppose beaucoup de savoir, est avant tout intuitif. Les grands philosophes, les grands savants, les grands artistes sont par excellence des « voyants ». Ils ont comme un sens spécial du « réel », avec qui ils entrent directement en contact, sans passer par les intermédiaires du raisonnement ou de la technique.
Pareillement, dans un tout autre ordre d'idées, les saints, les vertueux. Un homme juste ou chaste qui a passé sa vie à pratiquer ces vertus en sait plus long sur elles que le plus instruit des moralistes qui, sans être un saint, leur aurait consacré de substantielles analyses. La pratique de la vertu en fournit l'instinct, et, en toutes circonstances, en donne l'intuition. Dans un cas donné, oii il s'agira de trouver une solution immédiate à une difficulté imprévue, l'intuition du saint l'emportera en rapidité et en certitude sur les démonstrations du moraliste le plus pénétrant.
Et ce qui est vrai de la pratique de la vertu l'est aussi de l'amour. C'est pour cela que les parents sont les éducateurs-nés de leurs enfants. Une mère, qui l'est vraiment, en sait plus long sur son fils après l'avoir mis au monde, nourri et élevé; après avoir suivi jour par jour sa croissance; observé ses réactions de toutes sortes dans la lutte quotidienne pour la vie; assisté à l'éclosion de ses sentiments, au développement journalier de son intelligence, que le plus instruit et le plus habile des pédagogues, qui prétendrait l'éduquer en lui appliquant du dehors les méthodes pédagogiques les plus éprouvées. Elle l'élèvera mieux et plus sûrement que lui, grâce à ces intuitions maternelles et à cette connaissance affective qui jaillit en elle d'une expérience fécondée par l'amour.
Ces remarques relatives à une certaine supériorité de l'intuition sur le raisonnement, de l'esprit de finesse sur l'esprit géométrique, ne tendent pas le moins du monde à diminuer la valeur de la science, de la démonstration ou de la technique; mais seulement à faire voir ce qui se passe dans la contemplation, dans les relations intimes d'une âme avec Dieu. Le fait de multiplier les « entités », comme disent les détracteurs de la scolastique, d'ajouter
à la grâce sanctifiante les vertus surnaturelles, et aux vertus les dons ,du Saint-Esprit, pour expliquer la contemplation, correspond à des réalités indéniables dont on est bien obligé de tenir compte, surtout lorsqu'on voit se faire sur ces réalités l'accord de tous les mystiques, et sur leur explication psychologique, celui des théologiens.
Pour saint Thomas, il faut que l'âme soit douée d'habitudes qui lui « permettent de recevoir et de suivre avec aisance les inspirations de l'Esprit Saint » (15). « La foi est le fondement de notre connaissance surnaturelle : elle adhère fermement aux vérités révélées sans les voir; elle croit sur parole. Reste à pénétrer ces vérités dans la mesure du possible ; cette œuvre revient au don d'intelligence. Puis il faut que l'homme en juge sainement. Il ne s'agit plus seulement de saisir l'énoncé des termes, mais de se rendre compte des raisons. Ce jugement appartient pour les choses créées au don de science, pour les choses divines au don de sagesse. Ou, plus précisément, don de science et don de sagesse s'exercent l'un et l'autre sur tout, mais le premier à l'aide des créatures, le second à partir des causes divines en quoi se trouve l'explication suprême. » (16)
Ainsi donc les trois dons d'intelligence, de science et de sagesse sont les principes de la contemplation. « Dès cette vie, l'œil purifié par le don dHntelligence peut voir Dieu de quelque manière (17). .La contemplation est un regard simple, une intuition de l'esprit sur la vérité divine (18). C'est la fonction de la sagesse de contempler les choses divines, comme c'est le procédé du don de science « de nous « amener par les effets à la contemplation de Dieu. » (19) Ces trois dons ont la charité pour base et pour source de lumière (20), La contemplation est une connaissance qui a son principe et son terme
dans l'amour. Les dons qu'elle requiert sont essentiellement un surcroît de lumière intellectuelle, mais d'une lumière qui jaillit de la charité. « Les philosophes et les saints, remarque finement saint Thomas, n'entendent pas de la même manière la vie contemplative : car les philosophes se donnent pour fin de leur contemplation la sagesse — sapere — la connaissance métaphysique... et c'est pour eux la félicité suprême... Mais la contemplation dont traitent les théologiens . consiste plutôt dans le savourement — sapoTe — que dans la sagesse, plutôt dans l'amour et dans la douceur que dans la contemplation même... Si donc quelqu'un étudie pour savoir, non pour s'édifier et grandir dans la dilection divine, qu'il sache bien qu'il mène la vie contemplative des philosophes et non pas celle dont traitent les théologiens... » (21)
En résumé, chez les saints, l'amour conduit à la contemplation et la contemplation s'achève en amour. On ne peut contempler Dieu qu'à la condition de l'aimer, mais c'est pour l'aimer davantage que les saints le contemplent. Quand donc une âme contemplative, par sa volonté amoureuse, saturée de charité, atteint Dieu lui-même, au plus intime d'ellemême on il habite par amour, et que Dieu, en vertu de cette familiarité divine qui s'établit entre eux, lui fait sentir sa présence, l'inonde de joie, de consolations, ou au contraire l'éprouve de façon ineffable, imprévue, les dons du Saint-Esprit, que cette âme sainte possède en elle à l'état habituel, la rendent d'abord docile aux inspirations divines; la font 1 vibrer au souffle de l'amour divin qui passe sur elle. Puis les dons d'intelligence, de science et surtout celui de sagesse, qui sont comme les antennes de I la charité, entrent alors en vibration sous l'initiative fiu Saint-Esprit, et saisissent chacun à sa manière,
intuitivement, tout ce que comporte de réalité divine cette union avec Dieu par la charité, ce contact divin, cet échange d'amour mutuel entre l'âme et Dieu.
A cet instant, l'âme est tellement silre de ne pas se tromper, qu'il s'agit bien de Dieu et de l'action de Dieu en elle, que cette certitude, grâce au don d'intelligence qui la fait naître, rejaillit sur sa foi, non pour lui faire voir les vérités révélées, mais pour sentir divinement, sans pouvoir le démontrer, qu'il n'y a rien de plus sûr que ces vérités-là; rien de plus profond, de plus vi'ai, que les mystères divins auxquels elle croit. Le plus beau traité d'apologétique du monde serait incapable de lui communiquer une pareille certitude qui est l'effet de Dieu, une grâce spéciale, un don de l'Esprit. Une fois plongée ainsi en Dieu, fondue en lui, sûre de son union avec lui, l'âme sent, ou voit d'une certaine manière, grâce au don de science, qu'en dehors de Dieu, rien de créé ne compte; que tout, dans ce monde que l'amour a créé, n'existe que par Dieu et pour Dieu. Le péché l'afflige, mais ne la scandalise pas. Son « sens » de l'amour de Dieu, lui révèle que le inal en général et le péché en particulier, ont leur piace dans le monde, leur raison d'être; que, dans la symphonie de l'univers, touteî ces dissonances se résolvent finalement dans l'amour de Dieu et pour sa gloire. ,■
Cet amour, le don de sagesse le lui fait goûta directement, de façon pénétrante. Grâce à lui, l'ânie saisit dans un regard simple tous les mystères divins qui s'y rattachent; elle a l'intuition directe de Is Bonté souveraine de Dieu qui, par plénitude, pa> une sorte de besoin de se donner, de faire participe' certaines créatures à son être, à sa vie, à sa gloirfi a créé l'homme d'abord en état de grâce et d'inné
cence; puis, le péché commis, s'est incarné, a souffert et est mort sur la croix pour sauver les pécheurs; puis a voulu habiter dans l'âme des justes et, tout en sauvegardant leur liberté, les attire à lui pour les noyer d'amour, et les inonder de paix. Tout cela, l'âme sainte unie à Dieu par la charité dans la contemplation, le voit, le sent avec force, de façon invincible, sans raisonnement, d'un regard simple, chargé d'amour.
Bien- entendu, avant d'en arriver là, elle a dû se purifier elle-même et être purifiée par le Saint- Esprit en ses sens, son cœur et son esprit. Cette purification supérieure a dû écarter de son cœur toute affection incompatible avec la charité; et débarrasser son esprit de toutes les images qui l'encombraient, voire même des idées nécessairement bornées qui, même si elles nous disent à la rigueur ce que Dieu n'est pas, ne sauraient, en tout cas, nous le faire connaître- en soi tel qu'il est. Le Saint-Esprit élève ainsi l'âme contemplative au-dessus de la zone des abstractions. Car la contemplation, encore une fois, est « un regard simple; une intuition de l'esprit » qui dépasse le monde des images et des idées, grâce à quoi l'âme, sous l'influence d'une charité, pure elle-même de tout alliage, qui l'unit à Dieu et 3'éclaire de la sagesse divine, saisit Dieu à la fois dans ses profondeurs et dans sa transcendance. Il lui faudra beaucoup de mots, d'images et d'idées pour essayer d'exprimer humainement à ceux qui ne 'ont pas vu ce qu'elle a vu de Dieu dans sa contemplation. Les ouvrages des mystiques les mieux inormés et les plus riches d'expérience en sont la reuve évidente. Mais pour « voir Dieu » ainsi, ^'■ame sainte n'a besoin que de l'aimer d'un amour '^'■pur, ardent, désintéressé, et de s'ouvrir toute large O'Eiux inspirations de son Esprit.
Et maintenant écoutons sainte Catherine de Sienne, un jour qu'elle parlait à son directeur spirituel, Raymond de Capoue, d'une âme qui aime son Créateur, et qu'elle lui disait que cette âme « ne se voit plus, qu'elle n'a plus d'amour ni pour elle-même pour d'autres; qu'elle ne se souvient plus d'ellemême, ni d'aucune autre créature », Raymond lui demanda Fexplication de ces paroles. Alors elle lui répondit : « L'âme qui déjà voit son néant et qui sait que tout son bien est dans le Créateur, s'abandonne complètement elle-même avec toutes ses puissances et toutes les créatures, et se plonge tout entière dans le Créateur. C'est lui qui devient la fin principale de toutes ses opérations. Elle sent qu'elle a trouvé en lui tout bien et tout bonheur parfait, el elle ne veut plus s'en éloigner d'aucune manière. Cette vision d'amour, qui devient chaque jour plus claire, transforme pour ainsi dire tellement l'âme en Dieu, que la pensée de cette âme, son intelligence, soi cœur, sa mémoire ne peuvent plus avoir d'autre objet que Dieu et ce qui est de Dieu. Elle ne voit plus les autres créatures et ne se voit plus elle-même qu'en Dieu; en Dieu seulement elle se souvient d'ellemême et des autres. Celui qui se plonge dans la mei et nage sous les eaux ne voit et ne touche plus que les eaux de la mer et ce qu'elles renferment. Er dehors de ces eaux, il ne voit rien, ne touche rien, ne palpe rien. Si les objets extérieurs se reflèteni dans l'eau, alors seulement il peut les voir, mai; dans l'eau seule, dans la mesure oti ils s'y trouvent, non autrement. Tel est l'amour juste et bien ordonné qu'on doit avoir pour soi et pour toutes les créa tures. En cet amour, jamais d'erreur, car la règ divine est nécessairement sa mesure; il ne nous fail
rien désirer d'étranger à Dieu et c'est par conséquent toujours en Dieu qu'il s'exerce et se développe. » (22)
Il serait difficile de trouver dans les écrits de Catherine une page qui donnât une idée plus exacte de sa contemplation; de cette vision d'amour à qiloi elle a abouti, et qui lui faisait sentir Dieu comme son bien suprême et son bonheur parfait et, en devenant chaque jour plus claire, transforma tellement son âme en Dieu qu'elle n'eut plus d'autre objet que lui; voyait tout en lui et le voyait en tout. Si l'on peut parler légitimement d'union transformante, lorsqu'il s'agit de caractériser un des sommets de la contemplation, c'est bien le cas d'en parler à propos de Catherine qui emploie elle-même cette expression pour souligner l'effet principal de sa vision d'amour dans son union avec Dieu.
Comment en est-elle arrivée là ? Par quelles voies a-t-elle dû passer pour gravir ce sommet où elle a vu Dieu d'un regard simple, d'une intuition de son esprit sous l'influence de sa charité, et « en s' abandonnant avec toutes ses puissances » aux inspirations de l'Esprit Saint ?
Il ne faut pas s'attendre à voir la vie contemplative de sainte Catherine se dérouler méthodiquement, étape par étape, comme on la voit s'organiser, avec raison d'ailleurs, chapitre par chapitre, dans un traité complet de vie mystique. Même quand elle expose, dans le Dialogue, la doctrine de vie que Dieu lui inspire, elle ne se préoccupe que médiocrement de lui donner l'allure d'un traité didactique. Intellectuellement parlant, Catherine n'a rien d'un professeur; elle montre, mais ne démontre pas. Elle dit ce qu'elle voit et à mesure qu'elle le voit. Elle n'a pas peur de se répéter. Elle craindrait plutôt, dans des matières aussi difficiles à aborder que celles qui touchent à Dieu, à sa nature, à sa vie intime.
à ses relations d'amour avec nous, ainsi qu'à nos relations d'âme avec lui par la foi, l'espérance, la charité, les vertus surnaturelles, les dons du Saint- Esprit, elle craindrait plutôt, disons-nous, de ne pas assez se répéter. En quoi elle témoigne d'un grand esprit de finesse et de qualités pédagogiques hors de pair. A plus forte raison ne faut-il pas chercher dans sa vie une ligne de conduite toute droite, sans brisure, où on la verrait s'avancer progressivement par la purification tour à tour active et passive des sens; aboutir à celle du cœur et de l'esprit^ en passant, spirituellement parlant, de l'enfance à l'adolescence; de l'adolescence à l'âge, adulte, d'abord par la voie purgative; puis par la voie illuminative, et enfin par la voie unitive.
Encore une fois tous ces aspects de la vie contemplative sont fondés en raison. On les retrouve, à des degrés divers, plus ou moins accentués et ordonnés, non seulement dans les écrits des mystiques les plus autorisés, mais encore fondamentalement dans leur vie. Mais comme la vie contemplative est plus encore l'œuvre de Dieu que celle de l'âme; que l'initiative des grâces spéciales que requiert la contemplation n'appartient qu'à lui, c'est lui qui détermine l'allure de cette marche à l'étoile d'une âme qui aspire à le contempler; qui fait qu'elle s'avance lentement ou par bonds; du pas tranquille d'un bœuf qui laboure, ou de l'élan magnifique d'un aigle qui survole les cimes.
En tout cas, ce qui frappe, lorsqu'on lit la vie de sainte Catherine telle que ses biographes nous l'ont transmise — soit dans la Legenda Major, ou dans les dépositions des témoins, au Procès de Venise ■ — • c'est la façon habituelle dont Dieu intervient directement dans sa vie, dès sa plus tendre enfance, pour l'attirer à lui.
A l'âge de six ans, elle voit Notre-Seigneur lui apparaître et la bénir. « A partir de cette date, nous dit Raymond de Capoue, notre petite enfant montra dans ses vertus et dans ses mœurs la maturité d'une personne avancée en âge et une sagesse étonnante. Ses actes ne paraissaient plus être de l'enfance, pas même de la jeunesse, mais plutôt d'une vieillesse déjà vénérable. Le feu de l'amour divin s'était allumé dans son cœur, la vertu de cette flamme illuminait son intelligence, réchauffait sa volonté, fortifiait sa mémoire et, passant dans ses actes extérieurs, mettait partout la r^gle de la loi divine... Elle cherchait les lieux retirés et flagellait en secret son petit corps avec une cordelette. Abandonnant complètement les jeux, elle s'appliquait assidûment à la prière et à la méditation... devenait de jour en jour plus silencieuse et diminuait sa nourriture ordinaire. » (23)
La future contemplative est déjà tout entière dans l'enfant de six ans : d'abord la vision de Notre- Seigneur qu'elle fera vœu, un an plus tard, de prendre pour époux; puis, sous l'influence de l'amour divin provoqué en elle par cette vision, un changement total de vie, caractérisé par une pratique des vertus chrétiennes qui n'est pas habituelle aux enfants; un besoin de solitude pour se livrer à la prière et à la méditation; et une vie de pénitence, oii interviennent déjà le silence, la discipline, l'abstinence et le jeûne.
Neuf ou dix ans plus tard, c'est-à-dire vers la quinzième année, elle reçoit, dans l'église des Prêcheurs, à la chapelle des Voûtes, avec une grande allégresse de cœur, l'habit tant désiré de saint Dominique. Ce fut l'occasion d'un nouveau progrès dans la voie de la contemplation et la pratique des vertus inorales qui y conduisent.
A force de méditer sur l'amour de Dieu, une idée
nouvelle était entrée dans son esprit et avait gagné son cœur, qui déjà nous fait entrevoir les relations futures de sa contemplation et de son apostolat.
Elle avait compris et senti à la fois que l'amour du prochain est inséparable de l'amour de Dieu; que Dieu lui-même nous en a donné une preuve éclatante en la personne du Verbe incarné, Notre-Seigneur Jésus-Christ. En effet, bien que Dieu eût donné à l'homme, dans la création, tout ce qui pouvait assurer sa ressemblance avec lui, en en faisant une créature intelligente et libre; qu'il ait fourni à son âme tous les moyens d'approcher de lui en ce monde et de le posséder éternellement dans l'autre en le créant dans un état de grâce et d'innocence; le péché de l'homme, loin d'arrêter l'élan de son amour créateur, l'avait au contraire décuplé, en ce sens que, pour racheter nos péchés et sauver les pécheurs. Dieu avait donné au monde son Fils unique. Le Verbe s'était incarné, et, après trente trois ans passés sur la terre, à pratiquer les plus hautes vertus humaines et divines, dans l'union la plus intime avec son Père qu'il continuait de contempler face à face, il était mort d'amour sur la croix en répandant pour le salut des âmes jusqu'à la dernière goutte de son précieux sang.
Dès lors comment aimer Dieu; comment unir notre volonté à la sienne, sans aimer, comme lui, avec lui et pour lui, le prochain ? La vocation dominicaine de Catherine est née de ces réflexions. Si elle est entrée dans l'Ordre de saint Dominique, et si elle a tant insisté, sous l'inspiration de l'Esprit Saint, pour y entrer, ce fut par amour des âmes, pour collaborer à leur salut avec Notre-Seigneur, son divin époux, et fournir ainsi à Dieu une preuve indéniable, vivante, de l'amour désintéressé qu'ellelui portait. L'amour des âmes, comm.e celui de Jésus-
Christ, ne lui apparut que comme un rayonnement de l'amour de Dieu. Elle s'est rendu compte que plus elle aimerait Dieu et le posséderait davantage dans la contemplation, plus elle se sentirait poussée, comme par un invincible besoin, à le faire connaître et aimer autour d'elle; à prodiguer au prochain le trop-plein de sa contemplation.
Comme son Père saint Dominique, dont elle porte la livrée, elle va s'entraîner « à ne plus parler qu'à Dieu et de Dieu ». Notre-Seigneur sera pour elle, ainsi qu'il le fut pour Dominique, son modèle en tout. Il entrera de plain-pied dans sa vie et n'en sortira plus. On aura même l'impression, tant il se manifestera à elle de façon sensible, qu'il est son véritable directeur; que c'est lui qui la guide personnellement sur le chemin de la pei'fection oii elle s'est engagée à sa suite.
« En prenant l'habit des Sœurs de la Pénitence, remarque Raymond de Capoue, Catherine n'avait pas émis les trois vœux principaux de toute vie religieuse que cet état ne comportait pas... néanmoins elle avait en son cœur la ferme résolution de les observer parfaitement. Déjà, dix ans plus tôt, elle avait fait le vœu de virginité et celui de prendre Jésus-Christ seul pour époux. Une fois tertiaire, elle voulut se soumettre en tout au directeur de la Fraternité, à la Prieure . et à son confesseur. Elle avouait à son Père spirituel, avant de mourirj « qu'elle ne se rappelait pas avoir manqué une seule « fois à l'obéissance. » A ce sujet, Raymond de Capoue s'indigne que certains détracteurs de sa sainteté, « à la langue aussi mordante que menteuse », aient prétendu le contraire, et il met cette aberration sur le compte de guides indiscrets qui, ne comprenant rien aux dons exceptionnels que le Ciel accordait à Catherine, « voulaient absolument la conduire
par les voies communes, sans rendre honneur à la présence spéciale de la souveraine Majesté qui la dirigeait sur une voie admirable. Ils voyaient cependant continuellement des signes manifestes de cette présence ». Raymond fait ici allusion aux visions et aux miracles de Catherine qui déjà se multipliaient. Mais, note-t-il avec une nuance de mépris, ces guides indiscrets imitaient les Pharisiens; ils mettaient tout cela sur le compte du diable et non sur le compte de Dieu (24). Il est clair, d'après le témoignage irrécusable de Raymond, qu'à cette date, c'està-dire après son entrée dans l'Ordre de saint Dominique, Catherine vit déjà en présence de Dieu; que, sans atteindre la perfection qu'elle atteindra plus tard, sa vision d^ amour est déjà commencée. Parmi les signes qu'il donne de cette présence, en Catherine, de la souveraine Majesté, Raymond cite ses visions. Nous en reparlerons. Mais il en est d'autres, plus communs aux contemplatifs et plus accessibles à ceux qui les observent, parce qu'ils sont la preuve sensible d'une charité qui s'épure; d'un amour clairvoyant que l'on retrouve au principe et au terme de toute contemplation. Nous voulons parler de la pratique héroïque des vertus, et de ce qu'en langage mystique on appelle la purification des sens par la pénitence, qui peu à peu aboutit à la purification du cœur et de l'esprit.
S'exhortant elle-même, Catherine se disait : « Ma fille, maintenant que tu es entrée en religion, tu ne dois plus vivre comme tu as vécu jusqu'ici. La vie séculière est passée, voici venir une vie nouvelle, la vie religieuse; sa règle doit nécessairement te gouverner. Il faut te vêtir de souveraine pureté, t'en entourer de toutes parts, ainsi que le sigïiifie ta blanche tunique. Tu dois ensuite être tout à fait morts au monde ; ton manteau noir le montre ouvertement.
Vois donc bien ce que tu fais, c'est la voie étroite, où si peu marchent, qu'il te faut suivre. » (25)
Là-dessus, Catherine qui, dans la maison paternelle, a réintégré sa chambre d'oii on l'avait chassée et à qui on a laissé maintenant la plus grande liberté d'action, s'enfonce dans la solitude. Elle ne parle à personne, sinon à son confesseur, et seulement en confession. D'après celui-ci, qui l'a consigné par écrit, ce silence continu, dans la solitude de sa chambre, dura trois ans. Elle ne quittait sa chambre que pour aller à l'église. Elle mangeait un peu de pain sec, qu'elle arrosait de ses larmes en les offrant à Dieu. Entre temps, elle veillait et faisait oraison dans la cellule de son âme, sous le regard de la souveraine Majesté de Dieu, présent en elle et en la présence de qui elle se tenait constamment par la prière et la méditation.
C'est à ce moment-là, nous raconte Raymond qui l'a appris de la bouche de sainte Catherine, que commencèrent et se multiplièrent ses relations avec Jésus- Christ, son époux, qu'elle aimait par-dessus tout. Car il était à ses yeux l'incarnation vivante de l'amour de Dieu pour les hommes, puisqu'il ne s'était fait homme que pour les sauver, et n'était mort sur la croix que pour qu'ils vivent éternellement. Dès qu'elle se fut retirée dans la solitude, Jésus vint l'y trouver et l'instruire pleinement de tout ce qui pouvait être utile à son âme. « Mon Père, disait-elle à Raymond, tenez pour vérité absolument certaine que rien de ce qui regarde les voies du salut ne m'a jamais été enseigné par qui que ce soit, homme ou femme. Celui qui m'a instruite est précisément mon Seigneur et mon Maître en personne, mon incomparable époux, charme souverain de mon âme, le Seigneur Jésus-Christ. Par ses inspirations ou dans des apparitions manifestes, il me parlait comme je vous parle maintenant. » (26)
Avant tout, Notre-Seigneur enseigna à Catherine
l'art subtil de distinguer une vraie vision d'une fausse, et, cela fait, lui apparut souvent. On trouverait à peine, disait-elle à Raymond de Capoue, deux hommes qui aient eu l'un avec l'autre un commerce aussi assidu que celui qu'elle avait entretenu avec son époux. Pendant ses prières, ses méditations, ses lectures, ses veilles et son sommeil, à tout moment, d'une manière ou d'une autre, Jésus se manifestait à elle de façon sensible et la consolait.
Catherine, on le voit, fut à bonne école pour s'initier aux secrets de la contemplation. Notre-Seigneur, en personne, lui apprit les voies à suivre pour y parvenir, ce qu'elle appelle Ips voies du salut, et, au plus intime de son âme, le Saint-Esprit en personne lui révéla les secrets divins, sous une forme doctrinale d'abord, appropriée à la nature de son intelligence; puis sous une forme contemplative mieux adaptée aux élans et aux besoins de son cœur.
Du moment que Catherine appartenait à l'Ordre de saint Dominique et que Dieu l'appelait à l'apostolat, il lui fallait elle aussi posséder la lumière de son Père en religion; connaître comme lui la science sacrée pour la répandre autour d'elle, dans les âmes prédestinées à subir son influence. Et comme elle ne pouvait l'apprendre dans les livres, Dieu lui-même se chargea de la lui révéler.
Cependant la doctrine est une chose et la contemplation une autre. Un vrai fils de saint Dominique doit arriver à fondre ensemble les deux; faire passer la doctrine au feu de la charité dans la contemplation pour que, pareille au soleil, sa prédication éclaire à ■ la fois les esprits et réchauffe les cœurs. Alors seulement il sera un apôtre. L'apostolat en effet naît,
dans une âme dominicaine, de la rencontre d'mi esprit plein de doctrine et d'un cœur plein de charité, que la contemplation maintient en contact habituel avec Dieu. Contemplata aliis tradere.
C'est du moins de cette manière que Catherine a exercé son apostolat, et c'est pourquoi il a été si fécond et si durable. Animée d'une foi intrépide, munie d'une doctrine sûre, lorsqu'elle avait passé des heures en contemplation avec Dieu, le cœur encore tout chaud de ce contact direct et l'esprit illuminé par ce que le Saint-Esprit lui avait permis de voir, de sentir et de pressentir des mystères divins, elle laissait courir sa plume, ou plutôt elle dictait à ses disciples ces admirables lettres à la fois si chaudes et si lumineuses dont la lecture nous émeut encore aujourd'hui. Au dire des disciples qui l'ont vue souvent en cet état « d'éruption volcanique », pourrait-on dire, — comme Moïse au sortir du buisson ardent où il s'était trouvé en présence de Dieu — c'était merveille d'entendre sa bouche parler de l'abondance de son cœur. Au fait, comme il convient à un apôtre, ce n'était même plus elle, mais Dieu qui ■parlait par sa bouche.
Nous n'avons pas à revenir sur la doctrine que Dieu lui-même révéla à Catherine et dont nous avons retracé les grandes lignes au chaisitre précédent. Cependant une question se pose ici à son sujet qui n'est pas négligeable et dont la solution peut nous aider à voir plus clair encore dans la vocation à la fois contemplative et apostolique de Catherine.
En effet, on peut légitimement se demander pourquoi Dieu, qui Fa appelée à la vie contemplative et s'est révélé à elle d'une façon si secrète à la fois et si originale dans la contemplation, a jugé bon de mettre également à la disposition de cette femme à coup sûr très intelligente, mais illettrée, comme la
plupart des femmes de son temps, une doctrine théologique comme celle qu'elle expose tout au long dans le Dialogue ? Or Dieu lui-même a répondu d'avance à cette question, en disant à Catherine ce qu'il pensait de l'Ordre des Prêcheurs auquel elle appartenait. « Ton Père Dominique, lui dit-il, a voulu que ses frères n'eussent point d'autres pensées que mon honneur et le salut des âmes par la lumière de la science. C'est cette lumière dont il a voulu faire l'objet principal de son Ordre... Son office fut celui du Verbe, mon Fils unique... sa mission, dans le corps mystique de la sainte Eglise, fut d'extirper les hérésies. »
Un fils de saint Dominique, digne de ce nom et fidèle à sa vocation de Prêcheur, doit d'abord avoir en lui cette lumière et posséder à fond la science sacrée pour l'enseigner aux âmes. Jésus-Christ luimême, le Verbe de Dieu, dont Dominique a rempli l'office, s'est appliqué, pendant trois ans, à enseigner à ses apôtres la doctrine sacrée et à l'adapter à leur intelligence avant de leur envoyer le Saint-Esprit qui, le jour de la Pentecôte, en une minute d'inspiration et d'illumination sublimes, a fait d'eux d'un seul coup des contemplatifs et des apôtres.
Maintenant que nous avons établi, à propos de Catherine, les rapports généraux que sa doctrine et sa contemplation sont appelées à soutenir entre elles en vue de son apostolat, il nous faut revenir à sa contemplation et essayer de montrer dans quel sens profond cette fille de saint Dominique a été une contemplative. Nous n'aurons, pour y réussir, qu'à nous inspirer tout ensemble de ses écrits et d'un certain
nombre de faits caractéristiques de sa vie, transmis par ses biographes.
Nous avons vu plus haut, avec saint Thomas, que c'est autour de la présence de Dieu en nous — présence créatrice et présence amoureuse du Saint- Esprit — que s'organise la vie contemplative. Or il n'y a pas de fait plus éclatant, dans la vie de Catherine,, ni sur quoi ses biographes aient autant insisté, que celui de son union intime et habituelle avec Dieu. Les trois ans de rigoureuse solitude dans sa chambre, qui ont suivi sa prise d'habit, et durant lesquels elle ne parlait à personne — excepté à son confesseur, au confessionnal — elle les a passés en présence de Dieu, uniquement occupée à le connaître et à se connaître en lui; à contempler son propre néant au miroir resplendissant de l'être divin; à dépasser la zone des abstractions à travers lesquelles l'intelligence saisit, dans les vérités révélées, quelque chose de Dieu, pour s'unir à Dieu lui-même par la charité et le voir en quelque manière sous l'inspiration de l'Esprit, dans un regard simple, une divine intuition de l'intelligence.
La belle et riche doctrine de Catherine, celle-là même que Dieu lui a révélée, n'a fait que confirmer sa foi dans la Bonté souveraine de Dieu. Elle croit, à n'en pas douter un instant, que Dieu est amour; que c'est par amour qu'il nous a créés; qu'il s'est incarné en la personne du Verbe, et nous a rachetés sur la croix en y versant généreusement son sang, jusqu'à la dernière goutte; que c'est par amour encore, qu'avant de nous ouvrir le ciel oii nous pourrons jouir éternellement de sa vision, il habite personnellement en nous. Tout cela Catherine le croit sans défaillance. Mais (( croire » ne suffit pas à sa charité; elle veut «voir». Son amour ne se contente pas d'abstractions; il a faim de réalité. Dans le cadre
des vérités de la foi, mais au delà, si l'on peut dire, de ce que les formules de la foi lui révèlent sur Dieu, c'est Dieu même qu'elle veut posséder pour autant que c'est possible en ce monde; c'est lui qu'elle veut atteindre directement et étreindre personnellement, de toute la force de sa volonté brûlante d'amour divin, imprégnée de charité.
« Où connaître Dieu et où nous connaître ? écritelle à Nicolas le Pauvre, ermite à Florence. Au dedans de notre âme, répond-elle. II faut pour cela entrer dans la cellule de la connaissance et ouvrir l'œil de l'intelligence — de cette intelligence dont la foi est comme la pupille — en la débarrassant de toute visée d'amour-propre... La bonté de Dieu, nous la connaîtrons en nous, en nous voyant créés à son image et à sa ressemblance pour participer à son infini et éternel bonheur; puis, après avoir été privés de la grâce par le péché du premier homme, recréés à la grâce dans le Sang de son Fils unique. O Amour inestimable ! Pour racheter l'esclave, tu nous as donné le fils; pour nous rendre la vie, tu t'es donné la mort. Ainsi nous voyons bien qu'il est la souveraine et éternelle bonté et qu'ineffablement il nous aime; car s'il ne nous aimait pas, il ne nous aurait pas donné un tel Rédempteur. » (27)
Mais ce n'est pas assez de savoir, grâce à l'intelligence que la foi éclaire, que Dieu est infiniment bon. 11 faut expérimenter en soi cette Bonté, la sentir, en répondant à l'amour par l'amour; en se plongeant entièrement, dit Catherine, dans le feu de l'amour de Dieu; donc en Dieu-même que son amour fait habiter en nous. « Certes, écrit-elle à Bartolomeo et Jacpmo, ermites au Campo Santo de Pise, je ne m'étonne pas que les saints ne fussent point aveuglés par l'amour d'eux-mêmes, mais entièrement plongés dans la connaissance de la bonté de Dieu et dans le feu de sa
très ardente charité. Quand je regarde le feu sans mesure de Laurent qui, sur le gril, répondait aux railleries du despote... Eh ! Laurent, ce feu ne te suffit pas ? — Non, répond-il. Car le feu intérieur du très ardent amour est tel qu'il éteint le feu du dehors... L'âme se purifie en ce doux feu; vous y trouverez la bonté de Dieu parfaite en vous. Par la connaissance de cette bonté souveraine, quand l'âme se trouve noyée en un abîme d'amour d'autant plus profond qu'elle voit Dieu en elle, l'œil de la connaissance s'ouvre et voit, la mémoire retient, la volonté se tend jusqu'à aimer ce qu'il aime. » .(28)
On pourrait, en parcourant la correspondance de Catherine, multiplier à l'infini des, citations de ce genre. Toutes se ramènent à cette formule lapidaire ; « Il faut connaître Dieu pour l'aimer; mais il faut surtout l'aimer pour le mieux connaître ». Connaître Dieu par la foi pour l'aimer, c'est indispensable. Et jamais on n'ouvrira assez l'œil de l'intelligence pour méditer les mystères divins de la foi. Mais aimer Dieu, pour atteindre Dieu lui-même qui nous a révélé ces vérités et l'atteindre nou' seulement dans ce que ces vérités nous apprennent de lui, mais lui-même en nous où il habite, où notre charité le retient, l'unit à nous immédiatement, voilà pour les saints le dernier mot, sur la terre, de la connaissance de Dieu.
La connaissance de Dieu par la foi, si l'on se place au point de vue de l'objet, des vérités à croire, est la même pour tous les croyants, puisque, tous, en s'appuyant sur le témoignage infaillible de Dieu, sont tenus de croire ce que Dieu a révélé et que l'Eglise enseigne à tous sans distinction. Or à cette connaissance de Dieu par la foi, qui est une grâce de Dieu en chacun de nous, mais dont l'objet s'impose pour ainsi dire « du dehors » à tous les fidèles.
il y a moyen d'en ajouter une autre « du dedans », aussi mystérieuse, mais plus vivante, plus intime, celle qui naît des rapports personnels de charité de l'âme avec Dieu ; de ce contact direct, immédiat d'une volonté aimante avec l'amour de Dieu personnifié dans le Saint-Esprit qui habite en nous.
La vie de Catherine s'est passée tout entière à poursuivre cette double connaissance de Dieu par la foi et par l'amour.
Personne n'a plus insisté que Catherine, dans le Dialogue, sur la nécessité pour la charité d'être éclairée par la lumière de la foi, comme aussi pour la foi d'être vivifiée par le feu de la charité. C'est le devoir de tout chrétien d'avoir une foi éclairée; mais ce devoir incombe surtout à l'apôtre dont la mission consiste précisément à éclairer la foi des chrétiens. Une fille de saint Dominique se devait d'insister sur ce point et elle n'y a pas manqué. Mais il ne suffit pas à la foi d'nn chrétien ou d'un apôtre d'être une lumière, elle doit, sous peine de demeurer une foi morte — un cierge éteint — comme dit Catherine (29), être vivifiée par la charité, qui seule rend méritoires les oeuvres ainsi que les actes de toutes les vertus. (30)
Sainte Catherine s'est appliquée passionnément pour son propre compte à éclairer la foi afin de progresser dans la connaissance de Dieu. Elle aimait s'entretenir des vérités de la foi avec des théologiens compétents comme Bartolomeo Dominici. Mais elle préférait encore recevoir directement de Dieu ces lumières dont elle éprouvait à chaque instant comme une sorte de fringale. Il n'y a qu'à lire le Dialogue pour se faire une idée de la façon dont Dieu, sur ce point particulier, a répondu à son attente. Tout ce
qu'une doctrine sûre pouvait projeter de lumière sur la foi de Catherine pour lui faire connaître Dieu à travers les vérités révélées, il le lui a donné. Mais il a fait plus encore. Tout ce que l'expérience amoureuse de Dieu, dans la contemplation, peut ajouter d'intuition des mystères divins et de certitudes expérimentales à la lumière et à la certitude de la foi, il le lui a prodigué. On s'en aperçoit aux progrès étonnants et rapides que Catherine a accomplis dans la connaissance de Dieu et de soi-même, et aux changements profonds qui se sont opérés dans sa vie à cette intention, et sous cette influence.
Cette âme de sainte et d'apôtre qui aime Dieu de tout son cœur, et que Dieu aime si souverainement ; qui vit continuellement en sa présence; qui jouit de son amour et de ses inspirations, loin de s'enorgueillir de cette situation exceptionnelle, en tire une leçon, d'humilité ! Ce qu'elle voit de plus clair en Dieu, c'est qu'il est, alors qu'elle n'est pas ; que, sans son amour créateur, elle n'existerait même pas; que, sans son amour rédempteur, elle ne serait que péché; que, si elle aime Dieu, c'est uniquement à Dieu qu'elle le doit et au sang de son Fils qui l'a purifiée de ses péchés; que si, par amour de Dieu, I elle pratique la vertu — toutes les vertus de son état — elle le doit d'abord à l'efficacité de sa grâce qui la fait vouloir et vouloir librement tout ce que Dieu veut.
Sa charité, sous toutes les formes oiî elle se manifeste, — à l'égard de Dieu, de soi-même et du prochain, — se nourrit de son humilité (31). Dans la mesure où, en Dieu, selon son expression, « elle voit son néant » (32), et sent son absolue dépendance, Catherine se plonge tout entière dans la souveraine Bonté de Dieu. Elle s'y perd pour mieux se retrouver, en ajoutant à sa foi en cette Bonté
divine l'expérience personnelle que le Saint-Esprit lui permet d'en faire dans la contemplation, à l'aide de ses dons.
Cet amour de Dieu qu'elle nourrit d'humilité et d'où elle tire un tel surcroît de lumière est, en même temps, un principe fécond d'activité morale. Sûre de n'être rien que par Dieu et de ne pouvoir rien qu'avec sa grâce, elle s'applique à conformer en tout, avec « discrétion », sa volonté à celle de Dieu. De tout l'amour qu'elle lui porte, elle hait en elle tout ce qui pourrait, même de loin, paralyser cette activité vertueuse, tels que l'orgueil, l'amourpropre, la sensualité, et dresser une sorte d'écran entre son âme et Dieu. Selon la doctrine du Dialogue, mais une doctrine vivifiée comme sa foi par la charité, dans la contemplation, elle accepte avec allégresse toutes les peines que Dieu lui envoie. Etant de ceux et de celles qui ont la passion de l'honneur de Dieu et faim du salut des âmes, Catherine « court à la table de la très sainte Croix. Elle n'a d'ambition que de souffrir et d'affronter mille fatigues pour le service du prochain, pour acquérir la vertu, en portant dans son corps les stigmates du Christ; car l'amour crucifié qui la brûle, brûle dans son corps; il éclate dans le mépris qu'elle a d'ellemême, dans la joie qui lui vient des opprobres, dans l'accueil qu'elle fait aux contradictions et aux peines que Dieu lui accorde, de quelque côté qu'elles viennent et de quelque manière qu'il les lui envoie. Pour elle — ■ comme pour les fils bien-aimés de Dieu — la peine est plaisir. Leur vraie peine ce sont les joies, les consolations, les satisfactions que veut parfois leur donner le monde. » (33)
A ces peines de toutes sortes dont Dieu la comble, elle en ajoute qui la rendent absolument maîtresse de son corps. Raymond nous dit qu'elle en est venue
à jeûner complètement et à s'abstenir de toute nourriture au point qu'elle ne se porte bien que dans ces conditions et devient malade dès que, par obéissance à ses directeurs qui le lui ordonnent, elle consent à prendre quelque aliment (34). La communion quotidienne lui suffit.
Elle prolonge ses veilles jusqu'à ne plus s'accorder qu'un quart d'heure de repos par jour. Tout le reste du temps, elle le passe en union intime avec Dieu : « Plus une âme a l'amour de Dieu, disait-elle à son confesseur, plus elle a de sainte haine pour la partie sensitive, pour sa propre sensualité... Elle emploie tous ses efforts non pas à tuer la vie des sens, mais à en arracher le. foyer de corruption. Or cela ne peut se faire sans une grande et longue guerre à la sensualité. » (35)
C'est ainsi que Catherine en vint à vivre continuellement en présence de Dieu, dans une union intime avec lui où les joies et les consolations spirituelles alternaient avec les épreuves.
A Raymond de Capoue qui, témoin des nombreuses extases qu'entraînait sa vision d'amour dans la contemplation, l'entendait dire qu'elle avait « vu les secrets de Dieu » : vidi arcana Dei, et lui demandait de s'expliquer un peu là-dessus, « C'est impossible, lui répondit-elle. J'ai tellement conscience de n'avoir que des mots insuffisants pour vous exposer cette vision que je croirais en quelque sorte blasphémer contre le Seigneur et le déshonorer par mes paroles. II y a une telle distance entre les concepts de l'intelligence ravie, illuminée, fortifiée par Dieu et ce que les paroles peuvent exprimer qu'il me semble y voir une contradiction. Aussi, rien ne pourrait me décider à vous dire, pour cette fois, quelque chose de ce que j'ai vu. C'est ineffable. » (36)
Telle fut la contemplation de Catherine : une vision
d'amour continuelle durant laquelle, sous l'inspiration du Saint-Esprit, le don de sagesse en particulier lui faisait goûter Dieu directement et le voir sans intermédiaire, autant qu'une âriie peut le voir ici-bas et expérimenter en elle son amoureuse présence. « Quelquefois, note saint Thomas, la contemplation produite par les dons d'intelligence et de sagesse a pour conséquence d'arracher l'âme aux opérations des sens, » (37) C'est l'extase corporelle. Or il arriva un moment, dans la vie de Catherine, où ses jours et ses nuits furent remplis d'extases et de visions. Elle donnait l'impression de vivre habituellement dans un monde supra-terrestre, sans jamais toutefois perdre la terre de vue, ni les conditions humaines de l'existence, ni la mission apostolique à laquelle Dieu la convierait un jour, lorsqu'il lui demanderait de quitter sa cellule pour aller, en véritable fille de saint Dominique, prêcher la vérité aux âmes et verser dans leur cœur le tropplein de sa contemplation.
Voici, au sujet des visions de Catherine, ce que nous raconte Raymond de Capoue : « J'ai trouvé, nous dit-il, quatre volumes écrits par Frère Thomas, le confesseur de Catherine, volumes tous remplis de visions magnifiques et de révélations inouïes. » (38) Ces volumes ou cahiers de Thomas délia Fonte, dans lesquels celui-ci inscrivait au jour le jour les merveilles dont il était le témoin oculaire auprès de Catherine, ont disparu de la circulation, et c'est bien dommage. Mais nous avons de fortes raisons de croire qu'ils ont passé intégralement, plus ou moins sous le couvert de l'anonymat, dans le Supplément de Caffarini. Car on retrouve précisément
dans ce Supplément, cités dans les mêmes termes, les faits que Raymond nous dit qu'il a empruntés aux Cahiers de Thomas délia Fonte. (39) On se rappelle que celui-ci fut le confesseur habituel de Catherine depuis sa prise d'habit, en 1363, jusqu'à la nomination- de Raymond, son successeur en 1374. Celui-ci a mille fois raison de parler de « visions magnifiques » et de « révélations inouïes ». Il y en a tant, en effet, et d'une qualité si exceptionnelle, que si l'on ne connaissait pas le bon sens et la bonne foi de Thomas délia Fonte, dont d'autres témoins, par exemple Bartolomeo Dominici, (40) se sont portés garants, on serait tenté de les mettre en doute. Mais il y a en tout cas le témoignage de Catherine que Raymond invoque à maintes reprises tout au long du récit de ces visions. Comment douter de la sincérité de Catherine à qui Jésus avait appris à distinguer une fausse vision d'une vraie, et quelles difficultés si>éciales y aurait-il à admettre ces visions, lorsqu'on s'est rendu compte d'autre part de la familiarité que la contemplation de Catherine avait établie quotidiennement entre elle et le Seigneur ?
Cependant nous n'avons pas l'intention de nous y arrêter ici, parce que la plupart d'entre elles n'ont pas trait directement à la contemplation de Catherine, telles les visites que la Vierge Marie, saint Jean l'Evangéliste, l'apôtre saint Paul, Marie Madeleine, saint Dominique, lui firent souvent dans sa cellule. Nous ne ferons d'exception qu'en faveur des visites fréquentes qu'elle reçut de Notre-Seigneur, ton époux, qui personnellement se fit son guide habituel dans sa vie contemplative.
Ainsi que Catherine elle-même l'a fait observer à Raymond, son confesseur, rien ne peut donner une idée de l'intimité des relations qui se sont nouées
entre elle et Notré-Seigneur à partir surtout du moment où elle se détacha complètement du monde pour se réfugier dans la solitude et la contemplation. C'est sur la personne même de Notre-Seigneur que se concentra alors tout l'amour qu'elle portait à Dieu. Lorsque le Père Eternel, comme en témoigne la doctrine du Dialogue, révéla à Catherine l'absolue gratuité du geste créateur, elle en fut éblouie, mais se rendit <îe plus en plus compte qu'une fois entré dans la voie de l'amour à notre égard. Dieu ne s'en tiendrait pas là; que d'autres gestes suivraient qui étonneraient le monde par l'ampleur de leur générosité. L'Incarnation et surtout la Rédemption lui apparurent comme les sommets inaccessibles de la Bonté souveraine. Lorsqu'elle se rendit compte du prix énorme que le salut des âmes, le rachat de leurs péchés, avait coûté au Verbe incarné — le prix du sang — son cœur battit à se rompre. Dans . le Verbe incarné, elle ne vit plus que l'incarnation de l'amour divin sous les espèces du Dieu fait homme, de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ce fut désormais à travers sa personne sacrée qu'elle se mit à contempler Dieu. Plus que jamais elle choisit Jésus pour l'époux de son âme, Jésus lui-même consentit à la prendre pour épouse. Il fut son soutien dans les tentations, son modèle dans la souffrance, et son guide dans la voie de la perfection.
Un jour, nous raconte Raymond, Satan mobilisa contre Catherine ses odieux bataillons, qui l'entourèrent de tous côtés afin de la priver de tout secours et de saper de toutes parts ses fondements. « Ils commencent par les tentations de la chair; non seulement ils envoient à la sainte des imaginations impures qui~ la troublent à l'intérieur, des illusions et songes qui agitent son sommeil, mais ils recourent à des visions manifestes; ils prennent pour cela
des corps aériens, remplissent de fantômes lascifs les yeux et les oreilles de Catherine et les lui servent sous mille et mille formes diverses. La plume a horreur de rapporter de tels combats; mais le récit de la victoire sera pour les âmes pures d'un charme incomparable. » (41)
A leurs provocations verbales, — brutales ou cauteleuses — Catherine répond par un surcroît de pénitences corporelles et de veilles prolongées, en disant simplement : « Je mets ma confiance en Notre-Seigneur Jésus-Christ et non pas en moi ». Le tentateur ne put obtenir d'elle d'autre réponse. Catherine continuait ses pénitences, ou s'absorbait dans la prière.
Cependant, une autre affliction, plus terrible encore pour la pauvre fille, vint s'ajouter à celle-là. Jésus, son époux, qui avait coutume de la visiter si souvent, suspendit ses visites et parut s'éloigner d'elle. Mais Catherine tint bon, lutta tant qu'elle put, et, docile aux enseignements du Sauveur, répondit au tentateur qui la harcelait de ses ironies : « J'ai choisi les peines pour ma consolation, et les supporterai avec plaisir et d'autres encore, au nom du Sauveur, aussi longtemps qu'il plaira à sa Majesté ». A ces paroles, nous dit Raymond, la troupe des démons ainsi confondus s'évanouit; une grande lumière, descendant d'en-haut, illumina toute la chambre, et Jésus crucifié lui apparut tel qu'au jour oii, tout couvert de son propre sang, il pénétra par la vertu de ce sang dans les saints tabernacles. Puis, prenant une autre forme, il s'approcha de Catherine et la ' consola. « Et où étiez-vous, mon Seigneur, lui dit-elle, quand mon cœur était tourmenté par tant de turpitudes ? — Dans ton cœur, répondit Jésus, défendant contre tes ennemis ton cœur tout entier... Ainsi donc, ma fille, parce que tu
as fidèlement combattu, non par ta propre vertu, mais par la mienne, tu as mérité une augmentation de grâce; c'est pourquoi désormais je t'apparaîtrai plus fréquemment et plus familièrement. » (42)
Jésus, qui fut le soutien de Catherine dans les tentations, fut aussi son modèle dans les souffrances. Le sang de Jésus-Christ, Catherine se le représentait comme un bain salutaire dans lequel plongeait son âme pour reprendre des forces. Nous ne pouvons la suivre pas à pas sur la voie douloureuse oii elle s'engagea à la suite et à l'exemple de Notre-Seigneur.
On demeure confondu au spectacle de toutes les souffrances acceptées ou recherchées avec tant d'amour. Nous ne citerons ici qu'un fait qui symbolise tous les autres et qui, bien qu'arrivé un peu plus tard, lorsque Catherine était déjà engagée dans la vie active, n'en jette pas moins une vive lumière sur toute sa vie, et particulièrement sur l'intimité des relations qui, depuis la grande tentation, s'étaient établies entre Notre-Seigneur et sa fidèle épouse. C'est Catherine elle-même qui a confessé ce fait à Raymond. « Le Sauveur du monde lui apparut ayant, dans sa main droite un diadème d'or orné de perles et de pierres précieuses, et, dans sa main gauche, une couronne d'épines. « Choisis, lui dit-il : ou le « diadème en ce monde et la couronne d'épines « dans l'autre; ou la couronne d'épines ici -bas, et, « après cette vie, le diadème. » Et Catherine de répondre : « Je veux avant tout me conformer pen- « dant cette vie à votre bienheureuse passion et « mettre ma consolation à souffrir pour vous. »
Ce disant, elle prit des deux mains la couronne d'épines que tenait le Sauveur et se la mit si rudement sur la tête que celle-ci, transpercée de partout par ces épines, garda toujours, depuis cette vision, la douloureuse sensation de leurs piqûres (43).
Longtemps après, dans la ville de Pise, une scène analogue eut lieu pendant une longue extase de Catherine. « J'ai vu, dit-elle à son confesseur, le Seigneur attaché à la croix descendant sur moi au milieu d'une grande lumière... Je vis alors se diriger vers les mains, les pieds et le cœur de mon pauvre corps cinq rayons de sang sortant des cicatrices des cinq plaies du Sauveur. Comprenant le mystère, je m'écriai aussitôt : « Du moins. Seigneur, « faites que ces cicatrices demeurent invisibles ». Et aussitôt les cinq rayons de sang se changèrent en rayons lumineux. » (44)
C'en est assez, croyons-nous, pour montrer à quel point de ressemblance avec Notre-Seigneur Catherine en était arrivée sur le chemin du Calvaire, en se soumettant fidèlement et généreusement à celui qui l'avait choisie pour épouse et ne cessait de l'attirer à lui. Peu à peu se déblayait ainsi, par la purification de ses sens et de sa volonté propre, la voie de la perfection chrétienne qui mène droit à la contemplation parfaite dans laquelle Dieu se laisse voir aux cœurs purs.
Le moment était proche où cette pureté du cœur de Catherine serait telle qu'on pourrait dire, en parlant de son amour de Dieu et du prochain, que ce n'était plus elle qui aimait, mais Jésus qui aimait en elle. Nous ne citerons plus qu'un fait de sa vie de relation avec Notre-Seigneur, à l'appui de cette affirmation, mais un fait empreint à la fois d'une si haute poésie et d'une signification spirituelle si profonde qu'à lui seul il expliquerait pourquoi Catherine a pu s'élever jusqu'aux plus hautes cimes de la contemplation, et de là s'élancer à la conquête des âmes, en laissant simplement sa bouche parler de l'abondance de son cœur.
Un jour, nous dit Raymond, Catherine « se trou-
vait dans la chapelle des Frères Prêcheurs de Sienne, lieu habituel de réunion des Soeurs de la Pénitence de saint Dominique, où elle était restée en prière après le départ des autres Sœurs. Quand enfin elle s'éveilla du sommeil de son extase habituelle pour se lever et rentrer à la maison, elle se vit tout à coup environnée d'une lumière qui descendait du ciel. Dans cette lumière, le Seigneur lui apparut, tenant dans ses mains sacrées un cœur humain, vermeil et resplendissant. » (45) Quelques jours auparavant, Catherine, 'au cours d'une vision analogue, avait eu l'impression que Jésus lui enlevait son propre cœur. Ce jour-là, il lui donna le sien en échange, en l'assurant qu'il la ferait vivre toujours.
Raymond nous affirme une fois de plus qu'il tient ce récit de Catherine elle-même. Or ce qui nous intéresse, dans ce récit, beaucoup plus que le fait luimême et la façon dont il s'est produit, c'est le haut symbolisme qui s'en dégage. A partir de cette vision ineffable, l'amour de Catherine pour Jésus est tellement désintéressé et pur qu'on peut dire en vérité que c'est Jésus qui aime en elle. Désormais elle aimera tout ce que Jésus a aimé : Dieu d'abord, et, en lui, le prochain. A travers Jésus, elle adorera le Père qui l'a envoyé; le Verbe dont il est l'incarnation; le Saint-Esprit qui avec eux ne fait éternellement qu'un. De toute la force de sa charité, Catherine s'unira aux trois personnes dans une contemplation de plus en plus parfaite. (( Sa vision d'amour » s'agrandira et s'approfondira, au point de transformer son âme en Dieu, selon ses propres expressions. Elle ne verra plus les autres créatures et ne se verra plus elle-même qu'en Dieu ; en Dieu seulement, elle se souviendra d'elle-même et des autres. Totalement docile aux inspirations divines, son âme sera comme un orgue vivant tenu par le
Saint-Esprit en, personne qui y fera jouer ses dons; ceux qui, dans la contemplation, sous le souffle puissant de l'amour divin, illuminent d'éclairs la nuit obscure de l'intelligence, et renforcent les certitudes de la foi; et ceux qui, dans l'ordre de l'action, indiquent la route à suivre, éclairant le voyageur à chaque pas et le soutenant dans la lutte pour la vie divine. Un jour viendra, et il est proche, où la contemplation de Catherine sera si affermie et sa possession de Dieu par l'amour si complète et si rayonnante, que Jésus lui-même l'invitera à sortir de sa cellule et à se mêler au monde pour y mener de front la vie contemplative et la vie active, réalisant ainsi à la lettre et selon l'esprit de son Père Dominique, sa vocation de Prêcheresse : contemplata aliis tradere.
Il y a un épisode de la vie de Catherine dont nous avons à dessein retardé jusqu'ici le récit, parce qu'il nous a semblé que, mieux encore que tout ce que nous pourrions dire pour clore ce chapitre, il en résume à la fois et symbolise l'esprit. Nous voulons parler de ses noces mystiques avec Jésus qui l'épousa dans la foi.
Depuis longtemps Catherine, à l'exemple des disciples (46), demandait instamment au Seigneur de lui donner une foi plus grande, si solide que nulle force contraire ne pût la briser et l'abattre. Elle entendit alors dans son âme cette réponse du Seigneur: « Je t'épouserai dans la foi ». Or le jour vint où Jésus voulut tenir sa promesse. C'était la veille du Carême, jour consacré par les mondains au plaisir, et par Catherine à la pénitence. Ce jour-là le Seigneur lui apparut et lui dit : « Ainsi que je te l'ai promis, je veux t'épouser dans la foi. » Le Seigneur parlait
encore, continue Raymond, quand apparurent la Vierge, sa très glorieuse Mère, le Bienheureux Jean l'Evangéliste, le glorieux apôtre Paul, le très saint Dominique, Père de la religion à laquelle appartenait Catherine, et, avec eux tous, le Prophète David ayant en main son harmonieux Psalterion. Pendant que cet instrument résonnait sous les doigts du saint roi, avec une suavité qui dépasse toute imagination, la Vierge, Mère de Dieu, prit avec sa main très sainte la main de notre vierge, en étendit les doigts vers son Fils et lui demanda qu'il daignât épouser Catherine dans la foi. Le Fils unique de Dieu, faisant un signe tout gracieux d'assentiment, présenta un anneau d'or, dont le cercle était orné de quatre perles et dont le chaton renfermait un diamant d'incomparable beauté. Avec sa main droite, il mit cet anneau à l'annulaire de la main droite de Catherine et lui dit : « Voici que moi, ton Créateur et ton Sauveur, je t'épouse dans une foi que tu conserveras sans aucune atteinte, jusqu'au jour où tu célébreras, dans les cieux, avec moi des noces éternelles. Courage, donc, ma fille, accomplis désormais virilement et sans aucune hésitation toutes les œuvres que l'Ordre de ma Providence te remettra entre les mains. Parce que tu es ornée de la force de la foi, tu triompheras heureusement de tous tes adversaires. » (47) Et la vision disparut.
Il n'y a vraiment rien à ajouter à un pareil message. On peut désormais tout espérer de l'apostolat d'une âme qui, en qualité d'épouse du Christ, ne fait plus qu'un avec lui et par lui avec Dieu. Des sommets de la contemplation, où il prend sa source, le fleuve de la charité de Catherine va se répandre à travers le monde désolé des âmes et y faire refleurir la foi et l'amour.