CHAPITRE XI
Le Père Jérôme Lalemant (suite).
Nous connaissons le zèle du P. Lalemant pour la colonie française : son dévouement aux sauvages n’est pas moins admirable.
(1) Nous aimons à dire ici, une fois pour toutes, qu'en employant les mots saint , ou sainteté, ou martyr , ou autre de ce genre, nous n’avons nullement intention de prévenir le jugement de notre Mère la sainte Église.
(2) La Mère Catherine de Saint-Augustin était parente de saint Thomas de Cantorbéry, et ses proches se nommaient Becket, comme lui. On assure que, partout où on possède des personnes de cette famille, on est préservé du feu. Dieu veuille continuer sa protection sur notre maison, comme nous l’avons tant de fois ressentie contre ce terrible élément (Sœur Juchereau, Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec, p. 314).
A Sillerv, il fait tout son possible pour les attirer, leur rendre agréable le séjour dans cette réduction, et les mettre à l’abri contre les attaques de l’ennemi.
Il y a là, dans l’automne de 1645, outre un bon nombre de Français, cent soixante-sept sauvages, tous chrétiens, ou au moins catéchumènes : le P. Dequen est supérieur de la mission.
On n v souffre personne qui n’ait au moins quelque disposition d’embrasser la Foi : à plus forte raison les apostats sont-ils sévèrement exclus.
Il y eut, à ce sujet, dans l’automne de 1648, une proclamation de la part du nouveau gouverneur, M. dWilleboust : elle fut lue à la porte de l’église de la mission, et appuyée, séance tenante, par un exemple salutaire.
Tessouat, fameux chef des Algonquins de 1 Ile, avait embrassé le christianisme à Montréal, et avait même eu l’honneur d’être accompagné aux fonts baptismaux par M. de Maisonneuve et Melle Mance, qui lui avaient donné le nom de Paul : mais depuis son baptême il affectait de ne point professer sa religion et se livrait aux désordres. Tant il est vrai qu’il peut y avoir des esprits forts dans tous les milieux t Se trouvant à Sillerv, lors de la proclamation de M. d’Ailleboust, il reçut du capitaine sauvage de la mission une verte semonce :
« Il y a longtemps que je te presse de te rendre à Dieu et d’embrasser fortement la prière, lui dit le capitaine, et tu n’as jamais donné de parole assurée : parle maintenant; car je te déclare en bonne compagnie que je ne veux personne auprès de moi qui ne croie fortement en Dieu. »
Tessouat se vit obligé, à sa grande honte, de déguerpir; mais la leçon lui fut salutaire : il rentra en lui-même, reconnut sa mauvaise vie, et fit quelques années plus tard une mort chrétienne.
Voici ce qu’un missionnaire écrivait à son sujet :
<t Paul Tessouat, l’ancien capitaine des Algonquins de l’Ile, qui a été l’orateur de son siècle en ces contrées, et le mieux disant de son temps, cet homme tout bouffi d’orgueil, est mort dans 1 humilité chrétienne, donnant sur la fin de sa vie de grandes espérances de son salut. »
Dans la même occasion, M. d’/\illeboust lança une ordonnance très sévère contre la traite de l’eau-de-vie ; mais avant de la publier, il voulut la soumettre aux chefs sauvages :
« C’est un acte de prudence, écrit le P. Lalemant, de gouverner les peuples par ceux-là môme qui sont de leur nation. »
L’ordonnance ayant été approuvée par tous les chefs sauvages, « on fit battre le tambour au sortir de la grand’messe de Sillery », et elle fut publiée solennellement en français et en langue sauvage : elle défendait, sous des peines très sévères, de vendre ou d’acheter des boissons enivrantes, et surtout d’en prendre avec excès.
On aura une idée de la piété des sauvages de Sillery par la manière dont ils firent les stations du jubilé de 164o. C’était le lendemain de Noël, par un froid très vif. Ils vinrent en procession, à jeun, deux par deux, croix et bannière en tête, de Sillery jusqu’à Québec, chantant des hymnes, ou récitant le chapelet. Leur première station fut aux Ursulines, la deuxième à la paroisse, et la troisième à l’hôpital; puis ils retournèrent dans le même ordre à Sillery, « concluant, dit le P. Lalemant, la dernière œuvre du jubilé dans leur église ».
Deux nouvelles missions sauvages, dans le vaste territoire soumis à la juridiction des Jésuites, furent inaugurées dans l’automne de 1646, celle des Abénakis et celle des Iroquois. Le P. Lalemant ne se décida à les entreprendre qu’après avoir consulté son conseil, les Pères Le Jeune, Vimont et Dequen.
Inaugurer une mission chez les Abénakis, c’était s’exposer à porter ombrage aux Capucins, qui desservaient l’Acadie depuis 1632. M. de Rasillv, chargé à cette époque de reprendre possession de cette partie de la Nouvelle-France, avait amené avec lui ces religieux, et leur avait accordé sa protection. D’Aulnay, qui lui succéda en 1636, se montra également leur ami et leur protecteur. Ils avaient déjà reçu de Richelieu une part dans les profits de la Société de l’Acadie (1) : d’Aulnay leur octroya une étendue de terre considérable.
On construisit, par ses ordres, à Port-Royal, une sorte de monastère, que l’on appelait dans le pays le Séminaire : il y installa douze Capucins. Ces religieux étaient obligés non seulement de desservir la petite colonie française, et de faire des missions parmi les peuplades indigènes, mais aussi de recevoir, d’entretenir
(1) Rameau, Une colonie féodale, t. 1, p. 109.
et d’instruire trente jeunes gens. Ils devaient aussi faire l’école à tous les enfants indigènes qui se présentaient (1).
C'était la réalisation, à Port-Royal, du plan que l’ancien grand vicaire de Pontoise avait voulu exécuter sur les bords de la rivière Saint-Charles.
Il était beau de voir, le dimanche, ces trente pensionnaires, avec les enfants de l’école, venir en rang prendre leur place à l’église. « Celle-ci, du reste, était plus que simple : c’était une hutte en charpente, grande et massive, rustique à l’intérieur, mais proprement décorée de fleurs et de feuillée; il s’y trouvait peu d’ornements, mais beaucoup de piété sincère et une foi profonde. »
Le Séminaire de Port-Royal se soutint tant que vécut d’Aulnav; mais, après sa mort, en 1650, et surtout après la prise de Port- Royal par les Anglais en 1654, il ne lit que décliner, puis s’éteignit tout à fait.
Les Capucins continuèrent cependant à desservir la petite colonie acadienne et à faire des missions parmi les tribus sauvages du pays. « Leur douce et religieuse influence, dit M. Rameau, ne contribua pas peu à établir et à consolider des relations pacifiques entre les deux races. »
Mais les sauvages qu’ils évangélisaient, c’étaient les Micmacs : les Abénakis étaient restés à peu près en dehors de leur influence.
Ces sauvages avaient entendu parler de la foi chrétienne par quelques-uns de leurs compatriotes qui étaient venus à Sillery. Ils envoyèrent une députation à Québec pour demander un missionnaire. C’était le 15 août, jour de l’Assomption de la Sainte Vierge; et ils assistèrent, dit le P. Lalemant, « à la procession solennelle qu’on fait ce jour-là en l’honneur de Marie, pour lui présenter la personne du Roi et tous ses États ». Le P. Druillettes fut chargé d’aller les évangéliser, et partit, seul de français, le 29 août 1646.
< De tous les indigènes, dit M. Rameau, les Abénakis furent certainement ceux qui se rapprochaient le plus du caractère européen, et particulièrement du caractère français; plus susceptibles qu’aucuns autres de dévouement et de discipline, dotés d’une bravoure brillante et d’une loyauté assez rare parmi les Indiens,
(!) Rameau, Une colonie féodale.