‹ La mission du Canada avant Mgr de LavalChapitre 13 sur 37 · HO · texte numérisé non relu

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ils montrèrent une fidélité inaltérable aux hommes et aux idées auxquelles ils s’attachèrent. »

« Les Abénakis, dit Latour, ont toujours été amis de la France, et ennemis des Anglais : ils nous ont servi à contrebalancer les Iroquois (1). »

Ces sauvages étaient dispersés dans la vallée du Kénébec. Le P. Druillettes, descendant le cours de cette rivière, fit connaissance avec grand nombre d’entre eux, se rendit jusqu’à la mer, et visita sept ou huit villages anglais sur la côte du Maine. Il monta jusqu’à Pentagouët, où il y avait une mission de Capucins : ils « l’embrassèrent avec amour et charité ».

Le Père revint à l’embouchure de la rivière Kénébec, et visita le gouverneur anglais, Winslow, qui commandait au fort : ce personnage accueillit le missionnaire avec beaucoup de bienveillance.

La langue abénaquise avait « peu de rapport avec Falgonquine », qui était familière au P. Druillettes; mais le bon missionnaire se mit à l’apprendre avec tant d’ardeur qu’il fut bientôt en état d’évangéliser les sauvages abénakis.

A l’approche de l’hiver, ces sauvages remontaient la rivière jusqu’au lac Moosehead, et de là, se dispersaient au loin dans les bois pour leurs grandes chasses. Le P. Druillettes les suivit partout, profitant de toutes les occasions pour les instruire et leur apprendre les vérités chrétiennes. Il passa l’hiver avec eux, puis au printemps redescendit aussi en leur compagnie au fort Kénébec. Il en avait baptisé une trentaine, et fait bon nombre de catéchumènes qu’il remit à plus tard à recevoir le saint baptême.

Etant allé faire une nouvelle visite au gouverneur Winslow, celui-ci lui annonça qu’il s’était rendu pendant l’hiver à Plymouth et à Boston, qu’il avait rencontré les principaux membres de la Compagnie de Kénébec, et que ces messieurs ne verraient pas d un mauvais œil 1 établissement d une mission française quelque part sur la rivière : « Si vous étiez ici, ajouta-t-il, plusieurs Anglais vous viendraient visiter ». Il y avait en effet un certain nombre de catholiques parmi les colons de la Nouvelle-Angleterre.

La mission du P. Druillettes était évidemment pleine d'excel-

(1) Mémoires sur la vie de M. de Laval.

lentes perpectives : le bon missionnaire dit adieu à ses ouailles le 25 mai et rentra à Québec le 15 juin.

Son retour aux Abénakis fut retardé par les Capucins de Pentagouët, qui firent quelques difficultés au P. Lalemant à ce sujet (1). Trois ans plus tard, cependant, ces religieux étant venus à d’autres sentiments, le P. Druillettes put reprendre le cours de ses missions (2). Il passa plusieurs hivers chez ses chers Abénakis, qui l’aimaient d’une affection sincère et l’appelaient leur « Patriarche ». Ils l’avaient même naturalisé Abénakis :

« Le Père est maintenant de notre nation, disaient-ils; nous l’avons adopté pour notre compatriote, nous le considérons, et nous l’aimons comme le plus sage de nos capitaines. »

Les Abénakis avaient d’excellentes dispositions à la Foi, et un grand nombre, en effet, se firent chrétiens. Le principal obstacle à leur salut, c’était l’abus des boissons enivrantes; et le danger pour eux était d’autant plus grand qu’ils étaient dans le voisinage des Anglais, lesquels n’avaient pas nos scrupules au sujet de la traite de l’eau-de-vie. Le P. Druillettes fit tout ce qu’il put pour réagir contre ce mal.

Il jouissait tellement de la confiance des Abénakis, que ces sauvages le députèrent en 1651 auprès des Anglais de Boston et de Plymouth « pour leur demander quelque secours contre les Iroquois ». Il fit le voyage avec Jean Godefroy, canadien important, l’un des membres du Conseil de Québec, et partit le 22 juin. Tous deux avaient été nommés par le gouverneur d’Ailleboust et son Conseil « pour terminer les négociations commencées dès 1647, relativement au commerce et à la conclusion d’une alliance offensive et défensive contre les Iroquois (3) ». Les négociations, malheureusement, n’aboutirent pas.

La mission des Abénakis prit le nom de mission de l’Assomption ; celle des Iroquois fut appelée très justement mission des Martyrs, d’abord, parce qu’avant même de naître, elle avait « été empourprée du sang d’un martyr (4) », René Goupil, puis, parce qu’à

(1) Journal des Jésuites, p. 91.

(2) Rel. des Jés., 1651, p. 14; 1652, p. 22 et 31.

(3) Journal des Jés., p. 155.

(4) Rel. des Jés., 1646, p. 14.

peine commencée elle fut noyée momentanément dans le sang de plusieurs autres martyrs.

Les Iroquois avaient à peine conclu la paix avec M. de Montmagnv, en 1645, qu’ils demandèrent « des Pères pour les instruire en leur pays ».

Au printemps de l’année suivante, il fut jugé à propos de leur envoyer deux Français, avec des présents, pour mieux s’assurer de leurs dispositions. Le gouverneur jeta les yeux sur le P. Jogues, qui, revenu de France, était alors employé à Montréal, où il réjouissait tout le monde par la sainteté de sa vie et la bonne odeur de ses vertus. Le P. Lalemant IuL écrivit pour lui proposer de faire un second voyage chez les barbares qui l’avaient traité si cruellement :

t Mon Père, répondit le P. Jogues, jé veux tout ce que Notre- Seigneur veut, au péril de mille vies. »

On lui adjoignit Jean Bourdon, l’un des plus braves citoyens de Québec. Tous deux partirent des Trois-Rivières le 16 mai 1646. Leur voyage, recommandé aux prières de toute la colonie, fut heureux et couronné de succès; ils rentrèrent à Québec le 3 juillet.

Le succès de ce voyage ne pouvait qu’engager les Jésuites à inaugurer sans délai une mission chez les Iroquois. Ils hésitaient encore, cependant, tant ils connaissaient l’instabilité des dispositions de ces barbares; et ce n'est qu'après avoir consulté à plusieurs reprises son conseil que le P. Lalemant se décida à faire partir une troisième fois le P. Jogues pour les Iroquois.

Il quitta Trois-Rivières le 24 septembre avec Jean Lalande, jeune homme de Dieppe, et quelques Hurons.

Tous deux couraient après la palme du martyre.

Les Iroquois étaient déjà soulevés contre les Français. La récolte avait été mauvaise: diverses maladies avaient éclaté parmi eux. Si aveugle était la superstition de ces pauvres barbares, si épais le bandeau que le démon tenait tixé sur leur esprit, qu’ils attribuaient les maux dont ils souffraient à quelque mauvais génie caché dans une boîte que le P. Jogues avait eu le malheur de laisser chez eux lors de son départ au mois de juin. Quelques Hurons apostats, captifs chez les Iroquois, les entretenaient dans ces mauvais sentiments.

A peine le P. Jogues et son compagnon étaient-ils arrivés au terme de leur voyage, qu’ils furent massacrés par les Agniers, avec quatre-vingts sauvages chrétiens.

Cette nouvelle ne fut connue au Canada que le printemps suivant (1647) par une lettre que le gouverneur d’Albany s’était empressé d’écrire à M. de Montmagny, mais qui mit plusieurs mois à se rendre à destination.

« Nous l’honorons comme un martyr, écrivait du P. Jogues la Mère de l’Incarnation; et il l’est en effet, puisqu’il a été massacré en détestation de notre sainte foi et de la prière, que ces perfides prennent pour des sortilèges et enchantements.

« Nous pouvons même dire, ajoutait-elle, qu'il est trois fois martyr, c’est-à-dire autant de fois qu’il est allé dans les nations iroquoises. La première fois il n’y est pas mort, mais il y a assez souffert pour mourir. La seconde fois il n’y a souffert et n’y est mort qu’en désir. Mais la troisième fois Dieu lui a accordé ce que son cœur avait si longtemps désiré (1).

La mission iroquoise, brusquement interrompue par la mort du P. Jogues, resta plusieurs années sans missionnaires. Nous y trouverons plus tard le P. Le Moyne, qui reprendra les travaux apostoliques avec plus de succès.

Cette mission avait été arrosée du sang des martyrs, dès sa naissance : c’est aussi dans le sang des martyrs que s’éteignirent les missions huronnes.

Mais avant de disparaître comme peuple, il était réservé aux Hurons de voir un dernier rayon de gloire se projeter sur leur nation.

Ils n’avaient pu descendre à Québec pour la traite des pelleteries en 1647, à cause des embûches que leurs ennemis leur tendaient partout sur la route. Mais ils se décidèrent à venir en grand nombre l’année suivante. Ils étaient deux cent cinquante guerriers, conduits par cinq braves capitaines. Le P. Bressani les accompagnait.

Ce Père, qui deux ans auparavant avait été torturé par les Iroquois, était revenu de France, et avait été envoyé aussitôt aux missions huronnes. Comme il savait encore peu la langue du pays : « Montre-nous seulement tes plaies, lui disaient les bons Hurons chrétiens, elles nous prêchent plus efficacement que tes paroles ».

(1) Lettres de Marie de l’Incarnation , t. I. p. 334. Elle ajoute un peu plus loin : « Nous avons au ciel notre saint martyr, le P. Jogues, qui prie pour nous » (p. 378).

Le convoi huron était arrivé heureusement à une petite distance des Trois-Rivières, lorsque le P. Bressani, toujours aux aguets, soupçonnant que l’ennemi n’est pas loin, fait signe à ses Murons d’arrêter et d’aborder au rivage. « Par un mouvement secret, il les fait aussitôt ranger en bataille, comme pour se battre. Quand ils sont en état, quoiqu'il ne voit personne, il se met à crier et commande à ses gens de crier comme lui, selon la coutume des guerriers de ces nations. »

En effet, les Iroquois étaient là, cachés dans les broussailles, n’épiant que le moment favorable de sauter sur les Hurons, de les massacrer, de s’emparer de leur butin, puis de se jeter ensuite sur les Trois-Rivières et de détruire l’habitation française.

Ils sortent de leurs broussailles, et font une décharge terrible sur les Hurons.

J Le P. Bressani monte bravement sur une souche, d’où il crie à ses gens et les anime, pendant qu’une grêle de balles siffle autour de lui. Il les exhorte à tenir bon... »

Encouragés par les exhortations de ce prêtre intrépide, les Hurons se lancent vigoureusement sur leurs ennemis, les mettent en fuite, eu tuent un grand nombre, emmènent dix-sept prisonniers et enlèvent tout leur butin.

i Sans le bon instinct que Dieu donna au P. Bressani, écrit Marie de l’Incarnation, les Hurons étaient détruits, et la traite de cette année complètement perdue. »

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