‹ La mission du Canada avant Mgr de Laval (1615-1659) [microform]Chapitre 11 sur 39 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le Père Jérôme Lalemant, troisième supérieur de la mission

« Je viens de quitter ma lettre, pour aller chanter le Te Deum pour l'heureuse arrivée du P. Lalemant, supérieur des missions. »

C'est ainsi que la Mère de l'Incarnation annonçait à une de ses amies de Tours l'arrivée à Québec du nouveau supérieur de l'Église du Canada, le 3 octobre 1645; et elle ajoutait :

« C'est un homme de grande considération pour sa doctrine, probité et sainteté, sans parler de sa naissance qui est assez connue dans Paris. »

Le P. Jérôme, frère du P. Charles Lalemant, venait de passer sept années entières chez les Hurons. Avant de descendre à Québec, craignant d'être surpris en chemin par les Iroquois, il écrivit une lettre admirable, qui ne devait être envoyée qu'après son départ des HuronSj dans laquelle il communiquait à son Provincial « ses dernières pensées », ses espérances et ses craintes au sujet delà conversion de ces peuples. Cette lettre, datée du 15 mai 1645, est peut-être ce qui a jamais été écrit de mieux sur les mœurs des Hurons :

« Je ne crois pas, disait le bon missionnaire, qu'il y ait pays au monde plus difficile à soumettre aux lois de Jésus-Christ » ; et la raison principale qu'il en donnait, c'était l'extrême liberté dont jouissaient les Hurons, soit dans la famille, soit dans la société, étant absolument réfractaires à toute contrainte.

On pouvait, du reste, constater la même chose chez les Iroquois, congénères des Hurons : le P. Ragueneau écrit quelque part :

« Il n'y a rien que ces peuples aient plus en horreur que la contrainte : les enfants même ne la peuvent souffrir et vivent à leur fantaisie dans la maison de leurs parents, sans crainte de réprimande ni de châtiment. »

Faisons abstraction des sauvages : ne dirait-on pas qu'il s'agit ici de nos fils de famille, des enfants civilisés de notre époque?

Le P. Jérôme Lalemant avait été nommé supérieur de la mission du Canada dès le mois de mai 1644; mais on n'avait pu lui en faire parvenir la nouvelle, ou du moins il n'avait pu descendre à Québec avant 1645. Il ne cessa d'être supérieur que dans l'automne de 1651; le P. Ragueneau le remplaça cependant une année avec le titre de vice-supérieur, lorsqu'il passa en France dans l'automne de 1650.

11 fut donc supérieur de la mission du Canada dans les dernières années de M. de Montmagny et tout le temps du gouvernement de M. d'Ailleboust.

Ce qui caractérise surtout son administration, c'est l'ordre parfait en toutes choses. Le journal qu'il commença à tenir à son arrivée à Québec nous montre bien l'homme qui voit à tout, qui se rend compte de tout, et désire mettre toutes choses sur un bon pied.

Un de ses premiers soins, c'est de vérifier tous les titres des propriétés des Jésuites au Canada. Il se fait donner de nouvelles lettres de concession, lorsque la chose lui paraît nécessaire. Il acquitte avec soin toutes les charges marquées aux contrats, prenant garde néanmoins de ne créer aucun précédent dangereux, î pour ne point préjudicier, dit-il, à nos anciens droits de M. de Ventadour ».

Depuis l'incendie de 1640, les Jésuites à Québec logeaient dans la maison des Cent-Associés, v disaient la messe et v célébraient tous les offices paroissiaux. Le P. Lalemant, après avoir pris l'avis de son conseil, s'occupa immédiatement de bâtir une résidence sur le terrain des Jésuites, et une église paroissiale à la place de Notre-Dame de Recouvrance. La « maison des offices » fut habitée dès 1647; « la grande maison j, terminée à l'extérieur en 1649; et l'on jeta les fondations d'une chapelle le 11 juin 1650.

La première pierre de l'église paroissiale fut posée le 24 septembre 1647; et trois ans après, la veille de Noël 1650, le P. Poncet fit la bénédiction du nouvel édifice et y célébra la première messe. On ne commença, cependant, qu'à Pâques 1657, à faire régulièrement les offices dans cette église paroissiale, qui fut consacrée neuf ans plus tard par le premier évêque de la Nouvelle-France.

Elle devait tout d'abord s'appeler Notre-Dame de la Paix, à

cause de la paix conclue avec les Iroquois en 1645 (1); mais le renouvellement presque immédiat des hostilités fit bientôt renoncer à ce titre.

Dans la chapelle temporaire de la maison des Cent-Associés, les offices paroissiaux se célébraient avec une régularité, un ordre et une magnificence dignes des grandes basiliques :

« Tout se fait ici, écrit Marie de l'Incarnation, comme dans une cathédrale, tant pour le chant que pour les cérémonies, que les mieux entendus disent s'y observer avec autant de majesté que dans les chœurs de France les mieux réglés (2). »

Le P. Lalemant aimait tout ce qui donne de la splendeur au culte divin ; il tenait particulièrement à l'observance des rubriques :

«t C'est lui, écrit encore Marie de l'Incarnation, qui a mis le bel ordre qui se voit dans l'église de Québec, avec autant de majesté qu'au milieu de la France. C'est le zélateur de l'église, qui semble avoir été élevé dans toutes les cérémonies... d

Il tenait surtout à ce que dans les processions, dans les solennités, dans les exercices religieux, chacun fût à sa place, et que Ton évitât tout ce qui aurait pu favoriser la vanité ou les sottes prétentions, ï crainte, disait-il, de tomber dans les intrigues de préséances et préférences n .

Il raconte lui-même quelque part un exemple de cette vanité de parvenus qui se faisait jour dès cette époque au Canada :

« W^^ Marsolais, dit-il, devant offrir le pain bénit, désira le présenter avec le plus d'appareil possible : elle y fit mettre une toilette, une couronne de bouillons de gaze ou de linge à l'entour. Elle désirait y mettre des cierges, et des quarts d'écus aux cierges, au lieu d'écu d'or qu'elle eût bien désiré y mettre; mais voyant qu'on ne lui voulait point permettre, elle ne laissa pas de le faire porter avec la toilette et la couronne de bouillons. Avant de le bénir, ajoute le P. Lalemant, je fis tout ôter, et le bénis avec la même simplicité que j'avais fait les précédents, et particulièrement celui de M. le Gouverneur, crainte que ce changement n'apportât de la jalousie et de la vanité. »

La jalousie était dès lors le trait distinctif des Canadiens. On

(1) L'Abeille du Petit Séminau'e de Québec, t. VIT, no 19.

(2) Lettres de Marie de l'Incarnation, t. I, p. 467.

venait de leur abandonner, moyennant certaines conditions, le privilège de la traite des pelleteries; et ils se déchiraient entre eux à cette occasion : « Les petits habitants, dit le P. Lalemant, semblaient se vouloir mutiner contre ceux qui avaient les charges et les offices... Le tout fut apaisé par M. le Gouverneur ». Puis il ajoute : « Ces menus habitants avaient tort : il n'y avait aucun fondement raisonnable à leurs plaintes ».

C'est, du reste, une question de savoir si le nouvel arrangement entre les habitants du Canada et les Cent-Associés fut réellement à l'avantage du pays :

« Au fond, écrit à ce sujet Marie de l'Incarnation, tandis que les habitants s'amusent à cette traite des pelleteries, ils n'avancent pas tant leurs affaires que s'ils travaillaient à défricher la terre... (1) »

La Compagnie des Cent-Associés, comme on devait s'y attendre, se désintéressa de plus en plus de l'avenir du Canada: les habitants ne donnèrent plus toute leur application à la culture du sol, qui est la source de la vraie richesse: il y eut entre eux mille questions de jalousies et de rivalités, et l'on tomba bientôt dans des difficultés de comptes inextricables (2).

Les Jésuites n'avaient jamais eu qu'à se féliciter de la conduite des Cent-Associés à leur égard et vis-à-vis l'Église du Canada en général. La Compagnie remplissait parfaitement toutes ses obligations, et donna, en 1643, une déclaration explicite, exonérant complètement les missionnaires des accusations qu'on avait essayé de faire peser sur eux par rapport à la traite des pelleteries.

Afin de ne donner à la nouvelle Compagnie des Habitants aucun prétexte de plainte, il fut décidé, non seulement de ne faire la traite en aucune manière, mais de ne rien demander pour la construction de la résidence que l'on avait résolu de bâtir aux Trois- Rivières, et de ne pas même accepter les deux mille livres que le Conseil avait votées pour cette construction.

Ce Conseil, appelé le Conseil de Québec, avait été établi par le Roi en 1647, pour aider le Gouverneur dans l'administration civile du pays. Il était composé du Gouverneur lui-même, du Supérieur

(1) Lettres de Marie de L'Incarnation, t. I, p. 471.

(2) Arch, du Canada, Corresp. générale, t. II, p. 233,

- lOi —

des Jésuites, du dernier Gouverneur sorti de charge, et de deux habitants du pays choisis par les syndics de Québec, de Montréal et des Trois-Rlvières. Le Supérieur des Jésuites du Canada en faisait partie, en attendant qu'il y eût un évêque. Le P. Lalemant n'accepta qu'après avoir pris l'avis des membres de son propre conseil, le P. Vimont, le P. d'Endemare et le P. Le Jeune.

Il les consulta également au sujet de certains doutes qu'on soulevait en France sur leurs pouvoirs de juridiction et sur le droit qu'ils avaient de célébrer les mariages et de recevoir les professions religieuses, « n'ayant eu rapport à aucun évêque pour le gouvernement spirituel du pays (1) ».

Suivant toutes les probabilités, ces doutes étaient soulevés par l'archevêque de Rouen lui-même, qui voulait les amener à reconnaître sa juridiction. Déjà il s'était permis d'exprimer certain mécontentement à leur égard. Répondant à la duchesse d'Aiguillon, qui lui avait demandé deux nouvelles hospitalières pour l'Hôtel-Dieu de Québec, il les lui accordait de bonne grâce; puis il ajoutait :

« Je vous supplie de donner ordre que l'on n'imprime plus les Relations qui se feront dans ce pays..., qu'elles ne soient vues et approuvées de nous, afin que Dieu ne soit pas seulement servi, mais servi en esprit et en vérité... (2) »

11 se faisait évidemment un travail contre les Jésuites au Canada et en France. I^e zèle qu'ils déployaient contre la traite de l'eaude-vie, et le bon ordre qu'ils faisaient régner partout au Canada, gênaient certaines personnes : on était jaloux de l'autorité morale dont ils jouissaient: et ce sentiment s'était fait jour dès 1639 :

« Deux députés, écrit le P. récollet Chrétien Leclerc, arrivèrent du Canada, et s'adressèrent secrètement à nos Pères de Paris pour leur représenter la gêne oii étaient les consciences de la colonie, de se voir gouverner par les mêmes personnes pour le spirituel et pour le temporel. »

L'idée d'opposer les Récollets aux Jésuites s'accentua encore davantage en 1645, à l'occasion de l'établissement de la Compagnie des Habitants :

(1) Journal des Jésuites, p. 93 et 186.

(2) Archives de l'Hôtel-Dieu de Québec.

« M. de Repentigny, général de la flotte, nous avait demandé, dit Leclerc, et avait obtenu de notre Révérend Père Provincial trois de nos Religieux, s'offrant même de les passer à ses frais, et de les entretenir durant quelque temps au pays. »

Or, M. de Repentigny n'était pas le premier venu. C'était un excellent chrétien, auquel la Mère de l'Incarnation rendait un beau témoignage :

« C'est un homme d'une grande oraison et d'une vertu bien épurée, écrivait-elle à son fils. Sa maison, qui est proche de la nôtre, est réglée comme une maison rehgieuse... C'est de lui que nous prenons conseil en la plupart de nos affaires... (1) »

C'est précisément à cette époque que se rapporte un document adressé au Souverain Pontife, par lequel les Associés de Montréal demandaient, outre quelques faveurs spirituelles pour leur colonie, des pouvoirs de juridiction pour les ouvriers apostoliques qu'ils se proposaient d'y envoyer (2). Il ne fut pas donné suite à cette demande, évidemment parce que les Jésuites étaient déjà chargés de toutes les missions de la Nouvelle-France.

La Compagnie de Montréal s'occupa dès lors de faire nommer un évêque pour le Canada. Le nom d'un de ses membres, l'abbé Le Gauffre, fut même proposé et agréé par la cour de France; mais cet abbé mourut avant que sa nomination eût été soumise au Saint-Siège (3).

Les négociations pour la nomination d'un évêque ayant été reprises, les Jésuites firent alors comprendre que le temps n'était pas venu d'envoyer un évêque au Canada, exposé à cette époque aux invasions continuelles des Irôquois, et encore si peu peuplé : il n'y avait pas plus de deux cents colons en 1640 :

« L'on parle de nous donner un évêque, écrivait en 1646 Marie de l'Incarnation; pour moi, mon sentiment est que Dieu ne veut pas encore d'évêque en ce pays, lequel n'est pas assez bien établi. D'ailleurs, nos Révérends Pères y ayant planté le christianisme, il

(1) Lettres de Marie de l'Incarnation, t. I, p. 228.

(2) Histoire du Montréal, p. 228.

(3) Il avait laissé par testament 80.000 livres pour la fondation d'un évêché à Montréal. Mais « on avait perdu cette somme par arrêt, faute d'avoir diligemment vaqué à cette' affaire » (Ibid., p. 69).

semble nécessaire qu'ils le cultivent encore quelque temps sans qu'il y ait personne qui puisse être contraire à leurs desseins. »

Le dessein des Jésuites était d'avoir, aussitôt que possible, un évêque à Québec, berceau de la colonie; la Compagnie de Montréal voulait l'avoir dans ses quartiers : qui allait l'emporter dans cette lice prématurément ouverte?

L'influence de la Compagnie de Montréal, à cette date, était très grande, puisqu'elle avait réussi à faire nommer un de ses membres, M. Louis d'Ailleboust, gouverneur général du Canada, en remplacement de M. de Montmagny. Le poste avait même été offert à M. de Maisonneuve; mais il n'avait pas cru devoir accepter (1).

De son côté, l'archevêque de Rouen faisait valoir avec habileté et persévérance les titres de sa prétendue juridiction; il réussissait même par des lettres évidemment écrites à son intention, à inspirer aux Jésuites du Canada des inquiétudes sérieuses au sujet de la validité des mariages et des professions religieuses dans un pays où il n'y avait pas encore d'évêque. Afin de dissiper ces inquiétudes, le P. Lalemant se décida, d'après l'avis de son conseil, à envoyer en Europe le P. Vimont pour consulter les théologiens de la Compagnie :

î Le sens le plus commun, écrit-il, fut qu'il fallait s'adresser et attacher à M. de Rouen. »

C'est aussi le parti que prit le P. Vimont : pour couper court à toutes difficultés, il fit demander des pouvoirs de juridiction à l'archevêque de Rouen; et le Prélat, qui n'attendait que cette demande, se hâta de les accorder, en instituant le supérieur de la mission du Canada son grand vicaire (2).

Dans ses lettres^ datées du 30 avril 1649, il déclarait expressément que « la colonie était une partie de la vigne qui lui était confiée, et les Canadiens une portion de son troupeau (3) ».

La raison principale de sa prétention était que bon nombre de Canadiens venaient de son diocèse. C'est pour la même raison que l'évêque de la Rochelle, et quelques autres encore, prétendaient

(1) Histoire du Montréal, p. 64 et 68.

(2) Journal des Jésuites, p. 186.

(3) Pouvoirs de grand vicaire au ^Supérieur des Jésuites du Canada, 30 avril 1649.

également avoir juridiction au Canada; mais ils ne soutinrent pas leurs prétentions avec la même ténacité que l'archevêque de Rouen.

La démarche des Jésuites ne fut pas approuvée par leur Général, à Rome : ils n'auraient pas dû, suivant lui, paraître douter de la validité de leurs pouvoirs, qui étaient des mieux fondés, ni s'appuyer sur une juridiction que le Saint-Siège n'avait jamais reconnue (1).

Il est certain, toutefois, que ces zélés missionnaires avaient agi de bonne foi pour ce qu'ils croyaient être nécessaire au bien de la religion. « On procéda ensuite avec assurance, dit le P. Lalemant, à recevoir les professions religieuses. »

Les Jésuites, qui venaient de reconnaître la juridiction de l'archevêque de Rouen, tinrent la chose secrète jusqu'en 1653. Cette année, le Prélat leur ayant envoyé son mandement pour la publication du jubilé d'Innocent X, ce mandement fut lu, le 15 août, jour de l'Assomption, dans l'église paroissiale de Québec, et l'archevêque de Rouen proclamé, en présence du Gouverneur, l'Ordinaire de la Nouvelle-France.

Le journal tenu à Québec par le P. Jérôme Lalemant nous fait connaître son zèle infatigable pour le bien de l'Église du Canada. Il nous montre ce digne supérieur visitant lui-même plusieurs fois l'année les petits groupes de Français établis aux Trois-Rivières, à Sorel, à Montréal, à Beauport, sur la côte Beaupré, donnant à tous ces endroits des missionnaires pour les desservir, encourageant partout, et surtout à Québec, la piété et la dévotion, prêchant très souvent la parole de Dieu, invitant les fidèles à profiter des indulgences des deux jubilés qui eurent lieu de son temps, l'un en 1645, l'autre en 1648, ordonnant dans les différentes églises des dévotions spéciales, des saints du Saint Sacrement, des processions. Déjà, à cette époque, les Quarante-Heures se célébraient chaque année aux Ursulines et à l'Hôtel-Dieu de Québec.

Le P. Lalemant faisait régulièrement la visite de ces communautés, et leur témoignait un intérêt tout paternel : elles le méritaient bien, du reste, par leur ferveur, et les services qu'elles rendaient à la colonie.

(1) Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle-France, t. II, p. 207.

- iOS -

Les séminaristes sauvages, élevées et instruites par les Ursulines, se montraient, lorsqu'elles quittaient le monastère pour reprendre la vie des bois, de véritables apôtres de l'Évangile.

Les filles françaises, à cette époque, allaient généralement passer au moins six mois aux Ursulines; et la Mère de l'Incarnation ne craignait pas de dire :

« Sans l'instruction que nous leur donnons, elles seraient des brutes pires que les sauvages. »

De son côté, le P. Ragaeneau écrivait :

« L'expérience nous apprend que les filles qui ont été aux Ursulines s'en ressentent toute leur vie. »

A l'Hôtel-Dieu, les religieuses se rendaient le témoignage que « depuis qu'elles étaient en la Nouvelle-France, pas un seul sauvage n'était mort en leur hôpital sans baptême ».

Elles venaient de recevoir de France une nouvelle recrue, la célèbre Mère Catherine de Saint-Augustin, qui allait embaumer leur monastère du parfum de ses vertus. Voici ce qu'écrit le P. Lalemant au sujet de son départ de France : ,

« Sa vocation en ce nouveau monde, dit-il, est assez remarquable : son ardeur lui faisait souhaiter les croix avec amour, et son père craignant les hasards s'opposa si fortement à son départ qu'il présenta requête au Parlement de Rouen, pour l'empêcher de sortir du couvent de la Miséricorde de Rayeux, oii elle était religieuse.

« Cette pauvre petite colombe étant dans les gémissements, et ses parents dans la résistance, il arriva que scm père, jetant les yeux sur la Relation de l'an passé (1647), fut si fortement touché en lisant les horribles tourments que le bon Père Isaac Jogues a soufferts, que cela même qui semblait le devoir plus opiniâtrement confirmer dans ses oppositions, lui fit lâcher prise :

« Est-il vrai, dit-il, qu'on souffre si généreusement pour Dieu « en ces contrées? Je désire que mes deux filles y aillent; j'en (T refusais une, et je les donne toutes deux. »

or C'est ici où il y eut du combat. Ces deux sœurs religieuses en même maison se voulaient toutes deux sacrifier, et il n'en fallait qu'une. Le Saint-Esprit fit tomber le sort et la croix sur la plus jeune, et les larmes et les regrets sur l'aînée (1). »

(1) Rel. des Jés., 1648, p. 3.

La Mère Catherine de Saint-Augustin mourut à Québec en odeur de sainteté (1) le 8 mai 1668. Son père était Jacques-Simon de Longpré; son aïeul maternel, M. de Launey-Jourdan (2).

Au monastère des Ursulines de Québec, il y avait des religieuses qui étaient de la règle de Paris, d'autres, et Marie de l'Incarnation était du nombre, de la règle de Bordeaux. Outre les trois vœux ordinaires, les Ursulines de la Congrégation de Paris en faisaient un quatrième, que ne faisaient pas celles de Tours et de Bordeaux, celui de se livrer à l'enseignement. 11 fallait des Constitutions uniformes pour toutes, adaptées à notre climat, et aux œuvres spéciales qu'elles étaient appelées à remplir dans notre pays. Sur leurs instantes sollicitations, le P. Lalemant se chargea de ce difficile travail; et il réussit à merveille :

« Nous lui avons des obligations plus qu'à personne, écrit Marie de l'Incarnation. Il a fait nos Constitutions et mis le bon ordre qui règne dans notre communauté; en un mot, c'est notre Père...

« Nous sommes, ajoute-t-elle, une congrégation composée de deux; mais nous n'en faisons pas plus de cas que si nous étions toutes sorties d'une même communauté, tant nous sommes unies ! »

Page 1