CHAPITRE IX
Le Père Vimont (suite).
Chez les Hurons, le christianisme rencontrait plus d'obstacles qu'ailleurs, et les conversions n'étaient pas aussi nombreuses que l'auraient désiré les missionnaires. Il semble que plus les Jésuites faisaient d'efforts pour évangéliser cette nation, plus le démon redoublait les siens afin de retenir une proie qu'il gardait enchaînée « depuis tant de mille ans (1) ».
Cette expression est du P. Le Jeune. Le P. Jérôme Lalemant parle » d'une terre infidèle depuis tant de milliers d'années (2) », et ailleurs il écrit « deux et trois mille siècles (3) » ; le P. Dequen dit que le démon régnait ici «r peut-être depuis le déluge (4) ». Tout cela fait voir quelle était, dans la pensée des Jésuites, l'antiquité de ces races de l'Amérique du Nord, détachées, on ne sait quand ni comment, du groupe primitif, et plongées, jusqu'à l'arrivée des Français, dans une irrémédiable barbarie.
Rien de mieux organisé que la mission des Jésuites dans cette partie de la Nouvelle-France qui s'appelait « le pays des Hurons ».
(1) Rel. des Jés., 163S, p. 3.
(2) Ibid.,iU^,:p. 39.
(3) Ibid., 1640, p. 75. — Il faut peut-être lire années auJieu de siècles.
(4) Ibid., 1656, p. 2.
— SS- II y avait en 1645 « sept petites églises », pour une population d'environ trente mille âmes : le nombre des Jésuites, qui était de treize en 1641, fut porté à dix-huit quelques années plus tard : chaque église avait donc deux ou trois missionnaires, tous soumis à un supérieur, qui rendait compte lui-même des travaux de ses subordonnés au Supérieur général du Canada, à Québec, et résidait dans la mission principale, Sainte-Marie :
« C'est en cette maison de la Mère de Dieu, écrit le P. Lalemant, que quelquefois l'année nous nous voyons tous réunis... Ce lieu, ajoute-t-il, est situé au centre du pays, sur la côte d'une belle rivière, qui joint ensemble deux lacs... »
Chaque église était amplement pourvue de tout ce qui était nécessaire au culte. A chaque résidence étaient attachés, non seulement quelques Frères coadjuteurs, mais quatre ou cinq employés que les Jésuites y entretenaient pour les besoins de la mission, les réparations aux bâtiments, la culture de la terre, le soin du bétail. En 1642, il n'y avait pas moins de trente-trois Français ainsi entretenus par les Jésuites aux Hurons.
Parmi eux se distinguait le jeune Charles Le Moyne, de Dieppe, devenu plus tard Charles Le Moyne de Longueuil et de Châteauguay, père de notre héros canadien D'Iberville et anobli par Louis XIV, Il descendit à Québec en 1645, et le P. Lalemant écrivait dans son Journal, à la date du 26 octobre : « Rescription donnée à M. (Adrien) Duchêne, oncle de Charles Le Moyne, de vingt écus que nous donnions à son neveu pour le service de quatre ans rendu aux Hurons; on l'habilla et lui donna du linge honnêtement. *
Les missionnaires n'épargnaient ni argent, ni peines, ni fatigues pour attirer les Hurons, les instruire et les gagner à Dieu; mais ils ne trouvaient souvent chez eux qu'ingratitude, perfidie et endurcissement. Ces barbares, aveuglés sans doute par le démon et leurs passions criminelles, tenaient les Jésuites responsables des maux dont ils souffraient : la picote, la famine, les attaques incessantes des Iroquois; ils refusaient de se convertir, quelquesuns même de ceux qui s'étaient faits chrétiens, apostasiaient :
« C'est une chose pitoyable, écrit le P. Lalemant, que de voir les idées et les imaginations dans lesquelles le malin esprit entretient encore ces pauvres peuples...
« Il est à craindre, ajoute-t-il, que le comble de leurs péchés ne
s'approche, qui porte la justice divine à les exterminer, aussi bien que plusieurs autres nations, dont les restes se sont venus réfugier parmi eux... »
Puis, comme s'il eût pressenti les malheurs dont était menacée l'église huronne :
« Je ne sais, disait-il, où aboutiront ces orages; mais je ne suis pas hors d'espérer de voir en ces pays, dans peu d'années, des martyrs pour la Foi (1). y
On en croit à peine ses yeux, lorsqu'on lit ce passage d'une lettre du P. Lalemant, datée de Sainte-Marie des Hurons, le 19 mai 1641 :
« Nous voyons ici au milieu de cette grande barbarie une petite Église composée d'une trentaine de Français et d'une cinquantaine de sauvages faisant profession de christianisme, assistés et favorisés continuellement d'une providence de Dieu toute spéciale. »
Les Hurons qui avaient embrassé sincèrement le christianisme et restaient fidèles à la Foi, menaient donc une vie héroïquement chrétienne, car ils vivaient comme des anges au milieu de superstitions de toutes sortes et d'une affreuse corruption. Les Relations rapportent à ce sujet plusieurs traits vraiment dignes de l'époque héroïque des martyrs. Mais l'héroïsme est toujours une chose rare, et qui est le partage des âmes d'élite.
Le nombre des baptêmes au pays des Hurons et dans tous les lieux circonvoisins, spécialement au lac Erié, découvert en 1640 par les Pères Chaumonot et Brébœuf, alla cependant en augmentant d'année en année. Il y en eut cent vingt en 1642, cent soixante-dix en 1645, cent soixante-quatre en 1646, et cinq cents en 1647.
Dans l'église huronne, on attendait ordinairement, pour faire solennellement les baptêmes, aux trois grandes fêtes de l'année, Noël, Pâques et la Pentecôte, afin de produire plus d'impression sur l'esprit des sauvages (2).
La grâce divine tombait évidemment de plus en plus forte sur le peuple huron, à mesure qu'approchait la grande catastrophe : et si l'on rassemble les chiffres donnés par les missionnaires dans
(1) ReL des Jés., 1644, p. 91.
(2) Ibid., 1642, p. 57.
leurs Relations, chiffres dont la Mère de l'Incarnation corrobore l'exactitude, on arrive au total de dix mille Hurons qui furent baptisés dans leur pays, sans compter ceux qui le furent plus tard à Québec ou ailleurs, après la dispersion : ce serait donc au moins le tiers de la nation huronne proprement dite qui aurait reçu la foi chrétienne.
Le temps arrivait où les Jésuites allaient porter le flambeau de l'Évangile dans le pays des Iroquois. En attendant, il y avait là des Hurons chrétiens, emmenés captifs par leurs ennemis, qui préparaient la voie aux missionnaires. C'est ainsi que Dieu sait toujours tirer le bien du mal.
Malheureusement, il y avait aussi de mauvais Hurons qui faisaient une œuvre diabolique, en répaudant parmi les Iroquois tous les infâmes préjugés dont ils étaient imbus contre les missionnaires.
Les Iroquois redoublaient de fureur, à cette époque, contre les Hurons et leurs alliés, les Français. En 1641, le P. Vimont jugea à propos de députer en France le P. Le Jeune; et celui-ci obtint de Richelieu, par l'intervention de la duchesse d'Aiguillon, quelques troupes, qui arrivèrent à Québec l'année suivante. Ce fut le dernier service que rendit au Canada le grand ministre de Louis XIII, qui avait montré en plusieurs occasions tant d'intérêt à notre jeune colonie : Richelieu mourut le 4 décembre 1642.
Une partie des soldats qu'il avait envoyés monta au pays des Aurons; l'autre fut employée par M. de Montmagny à construire un fort, qui porta le nom de Richelieu, à l'embouchure de la rivière des Iroquois : aujourd'hui c'est la rivière qui s'appelle Richelieu ; l'endroit où s'élevaient le fort et l'habitation a pris le nom de Sorel. La première messe dite au fort Richeheu fut célébrée le 13 août 1642.
Non loin de là, le P. Jogues venait d'être pris par les Iroquois, et emmené captif, avec ses deux compagnons, Guillaume Couture et René Goupil, au canton des Agniers, l'un des cinq de la confédération iroquoise. Le P. Jogues était natif d'Orléans :
« Je suis né, écrivait-il un jour, dans une ville dont l'église métropolitaine est dédiée à la sainte Croix. »
La Relation de 1643, parlant de Guillaume Couture et de René Goupil :
« C'étaient, dit-elle, deux jeunes hommes incomparables en leur genre. »
Couture aurait pu se sauver; mais à peine la pensée lui en vintelle à l'esprit :
« Non, non, dit-il; je veux mourir avec le Père; je ne le saurais abandonner, »
Après avoir été victime de toutes sortes d'outrages, le P, Jogues réussit à se sauver, et passa en France (1). Couture eut la bonne fortune de se faire adopter dans une famille iroquoise : « Les Iroquois, dit Marie de l'Incarnation, le tenaient parmi eux en estime et réputation comme un des premiers de leur pays. » René Goupil fut assommé à coups de hache par un de ces barbares : son sang était le premier sang chrétien et français qui coulait sur cette terre payenne : « Ce jeune homme, dit le P. Vimont, avait la pureté d'un ange. »
« Il avait coutume, écrit le P. Lalemant, de caresser les petits enfants, et de leur enseigner à faire le signe de la croix. Un vieillard s'étant aperçu qu'il avait formé ce signe sacré sur le front de son petit-fils, et qu'il lui prenait la main pour lui appreudre à le former, dit à un de ses neveux : « Va-t-en tuer ce chien i. Le neveu obéit et alla lui casser la tète. »
René Goupil, martyr du signe de la croix (2), expira en prononçant le saint nom de Jésus, le 29 septembre i642.
C'est au printemps de cette même année (1642) que fut for^dé Montréal par M. de Maisonneuve, au nom d'une Compagnie appelée la « Société de Notre-Dame de Montréal pour la conversion des sauvages de la Nouvelle-France ».
Rien de plus admirable que les origines de cette Société et les motifs qu'avaient les associés dans leur pieuse et sainte entreprise : tout y est pur et désintéressé, tout y respire le zèle de la plus grande gloire de Dieu.
Ces motifs sont exposés avec une noble simplicité dans un petit ouvrage intitulé : Les véritables motifs de Messieurs et Dames de la Société de Montréal. D'après l'abbé Verreau, l'auteur de cet ouvrage ne serait autre que M. Olier, l'illustre et vénéré fondateur de la Compagnie de Saint-Sulpice.
(1) Sur la captivité du P. Jogues, sa fuite en France,- et le reste de sa carrière, voir Jean Bourdon et son ami l'abbé de Saint-Sauveur, p. 102.
(2) Rel. des Jés., 1646, p. 14.
Jusqu'ici, on n'a guère travaillé au Canada que dans la région de Québec et au pays des Hurons. La crainte des Iroquois qui, débouchant par la rivière Richelieu, infestent constamment la région de Montréal, a empêché de coloniser cet endroit. Mais n'y a-t-il pas lieu d'aller s'y installer bravement, de travailler à la conversion des barbares Iroquois, et d'ouvrir en même temps à la colonisation l'endroit peut-être le plus riche du pays?
Les Relations des Jésuites étaient lues en France avec un vif intérêt : elles enflammaient le zèle des âmes pieuses. On ne peut douter que leur lecture n'ait contribué à la formation de la Compagnie de Montréal, de même qu'elles contribuèrent à la fondation de l'Hôtel-Dieu de Québec par la duchesse d'Aiguillon et à celle des Ursulines par M^^^ de la Peltrie. M. Dollier de Casson le dit d'ailleurs expressément (1).
Une chose est remarquable : c'est le concours efficace que donnent les Jésuites à la formation de la Société de Montréal. C'est un Jésuite, le P. Chauveau, son confesseur, qui engage M. de la Dauversière, trésorier de La Flèche, à se rendre à Paris pour réaliser le plan qu'il a conçu de fonder cette Société. M. de la Dauversière, à Paris, rencontre providentiellement M. Olier; tous deux se reconnaissent sans s'être jamais vus, tous deux ont conçu la même idée et s'entendent parfaitement pour sa réalisation. M. de la Dauversière a déjà le concours de deux amis riches et dévoués : le baron de Fancamp et le baron de Renty. Voilà la Compagnie de Montréal formée; et c'est M. Olier qui en devient l'âme dirigeante. C'est lui qui verse les premiers fonds; et M. de la Dauversière sera « l'intendant des aff'aires de Montréal en France (2) ï .
Mais il faut avant tout acquérir l'île de Montréal : ce qui n'est pas chose facile. Elle appartient à M. de Lauson, l'intendant de la Compagnie des Cent-Associés. C'est encore un Jésuite, le P. Charles Lalemant, qui s'entremet pour faire réussir les négociations; sans lui, elles auraient échoué; grâce à son concours, elles aboutissent au résultat désiré : la Compagnie de Montréal acquiert cette île magnifique où l'on admirera un jour la grande métropole du Canada.
(1). Histoire du Montréal, par M. Dollier de Gasson, p. 12. (2) Journal des Jés., p. 4.
Maintenant, il faut à la Compagnie un homme courageux et habile pour réaliser son projet de fonder une colonie dans la Nouvelle-France; il lui faut aussi une personne dévouée pour administrer l'hôpital reconnu nécessaire dans cette nouvelle colonie, et dont une dame généreuse, M^^ de.Bullion, a déjà assuré la fondation. Paul de Ghomedey de Maisonneuve, natif de Champagne, est indiqué par le P. Charles Lalemant comme l'homme qu'il faut pour la réussite de l'entreprise; et c'est un autre Jésuite, le P. de Saint-Jure, qui engage M^^^^ Jeanne Mance, de la ville de Langres, à poursuivre généreusement le pieux dessein qu'elle a conçue elle-même de se dévouer à la fondation d'un Hôtel-Dieu dans la nouvelle colonie. Tous ceux qui prennent part à la fondation de Montréal sont « sous la conduite des Pères Jésuites ^; les Jésuites sont, suivant l'expression de M. Dollier de Casson, « les premiers arc-boutants de cette entreprise ».
La Compagnie de Montréal, qui n'était composée en 1641 que de six personnes, compta bientôt trente-cinq membres, et parmi eux plusieurs ecclésiastiques, MM. Olier, de Bretonvilliers, Le Gauffre et de Queylus, de Saint-Sulpice, comme aussi plusieurs dames de distinction.
Au mois de février 1641, tous les membres se réunirent dans l'église de Notre-Dame de Paris pour y consacrer cette île « à la Sainte Famille de Notre-Seigneur, sous la protection particulière de la Sainte ,Yierge » .
Ce fut une belle et touchante cérémonie. « M. Olier dit la sainte messe à l'autel de la Sainte Vierge, et tous les associés qui n'étaient pas prêtres y communièrent de sa main. Les prêtres dirent la messe en même temps à différents autels, et tous supplièrent avec une égale ferveur la Reine des Anges de bénir leur entreprise, et de prendre l'île de Montréal sous sa très sainte et spéciale protection (1). »
M. de Maisonneuve partit pour le Canada, et fit voile de La Rochelle au printemps, avec quarante colons, quantité de provisions et tous les objets nécessaires aux débuts d'une colonie. D'après M. Dollier, ce premier embarquement coûta aux six pre-
(1) Vie de la Sœur Bourgeois, par M. de Montgolfler, Montréal,* 1818, p. 20.
miers fondateurs de la Compagnie de Montréal vingt-cinq mille écus. Le même sulpicien nous apprend encore qu'en 1648, « la Compagnie de Montréal était quasi toute dissipée », et que « le bon M. de la Dauversière était si mal dans ses affaires, qu'i^avait quasi fait banqueroute ». M^i'e Mance, non moins remarquable par son énergie que par son dévouement, repassa en France, et réussit à consolider la Société, dont elle faisait elle-même partie (1).
Arrivé à Québec, M. de Maisonneuve se rendit immédiatement à Montréal, avec le gouverneur du Canada, M. de Montmagny, et le P. Yimont, supérieur de la mission canadienne, pour y choisir l'emplacement de la ville que l'on voulait fonder. L'endroit où il s'arrêta était précisément celui que Champlain, trente ans auparavant, avait désigné lui-même comme emplacement de ville, et appelé place Royale, où il avait passé trois semaines, du 28 mai au 18 juin 1611, et fait quelques défrichements. C'était une pointe ou langue de terre, formée par un petit ruisseau qui se jetait dans le Saint-Laurent, et qui coule aujourd'hui sous la rue des Commissaires : cette pointe s'appela plus tard Pointe-à- Callières.
M. de Maisonneuve revint à Québec et passa l'hiver à la Pointeà-Puiseaux; puis au printemps de 1642, il monta de nouveau à Montréal, et y jeta, le 18 mai, les fondations de la ville. Le P. Vimont célébra ce jour-là la première messe dite à Montréal (2) ; puis, se tournant vers la petite colonie qui y assistait, et à la tête de laquelle se trouvaient M. de Maisonneuve et M^^^® Mance :
« Ce que vous voyez en ce moment, dit-il, n'est qu'un grain de sénevé; mais il est jeté par des mains pieuses, animées d'un grand esprit de foi et de religion. Il faut que le Ciel ait de grands desseins, puisqu'il se sert de tels ouvriers. Je ne fais aucun doute que ce petit grain de sénevé ne produise un grand arbre, ne fasse un jour des merveilles, ne se multiplie et ne s'étende de toutes parts (3). »
(1) Histoire du Montréal, p. 71.
(2) A Montréal même; car nous avons vu que la messe fut dite par les Récollets, au Bout-de-l'Ile, à la rivière des Prairies, le 24 juin 1615; et le P. Le Jeune célébra la messe quelque part sur l'île Jésus, le 3 octobre 1636 (Rel. des Jésuites, 1637, p. 75).
(3) Histoire du Montréal, p. 38.
Le Saint Sacrement resta exposé toute la journée dans le petit oratoire que l'on avait dressé à la hâte pour la circonstance.
M. de Maisonneuve construisit un fort, l'arma de canons^ et l'entoura d'une forte palissade. A l'intérieur du fort se trouvait la chapelle.
En avants sur la pointe, était le premier cimetière de Montréal : on y enterra, le 7 juin 1643, le premier Français mort en cette ville; il avait été tué par les Iroquois.
Les constructions en bois de M. de Maisonneuve firent place, sous M. de Gallières, à un fort ou château en pierre, et le gouverneur de Montréal y établit sa demeure. Mais le Séminaire se réserva la pointe en avant : « Les seigneurs de Montréal, dit Jacques Viger, témoignèrent par là leur respect envers le premier lieu de sépulture de nos pères. Ils ne consentirent à troubler leurs cendres qu'en 1793, un siècle et demi après la première inhumation, celle de Guillaume Boissier. »
Tout Montréal d'aujourd'hui se trouvait en embryon sur cette langue de terre où M. de Maisonneuve alla se fixer en 1642^ et où le P. Yimont célébra la première messe.
Un des premiers bâtiments qui s'élevèrent en dehors de la Pointe-à-Callières fut l'hôpital, fondé par M^"^ de Bullion, dont le mari avait été, sous Richelieu, surintendant des finances, à Paris : cet hôpital resta sous la direction de Jeanne Mance jusqu'à Tarrivée des hospitalières de Saint-Joseph de La Flèche en 16o9. La chapelle de l'hôpital, dédiée à saint Joseph, foi-mait l'angle de la rue Saint-Paul et de celle qui monte du fleuve à la place d'Armes, et servit longtemps d'église paroissiale : elle fut « l'église de l'île de Montréal » jusqu'en 1678.
On construisit aussi une modeste résidence pour les Jésuites, qui desservirent la colonie de Montréal jusqu'à l'arrivée des sulpiciens en 1657.
Le P. Vimont parlant de Montréal dans l'automne de 1643 :
<t II y a, dit-il, environ cinquante-cinq personnes de divers pays, de différentes humeurs, de diverses conditions, mais tous d'un même cœur et dans un même dessein de servir Dieu... La vie qu'ils ont menée tout l'hiver a été une image de la primitive Église. »
Il fallait, en effet, que ces nouveaux colons se tinssent toujours prêts à paraître devant Dieu, exposés qu'ils étaient sans cesse, et
les premiers, aux attaques des Iroquois. Dans l'été de 1643, trois d'entre eux furent massacrés par ces barbares. On n'osait plus sortir; i on n'était pas en assurance, en dehors du seuil de sa porte », dit M. Dollier.
ï Le dessein des Iroquois, autant que je puis voir, écrivait de leur village, où il était prisonnier, le P. Jogues, est de prendre, s'ils le peuvent, tous les Hurons, et ayant mis à mort les plus considérables, et une bonne partie des autres, ne faire des deux qu'un seul peuple et une seule terre. »
C'est-à-dire qu'ils auraient voulu remettre les choses comme elles étaient autrefois, avant que la guerre civile eiit séparé en deux la nation huronne-iroquoise.
Les Hurons n'osaient plus risquer de descendre à Québec pour la traite des fourrures : on résolut de leur envoyer des troupes pour les accompagner dans leur voyage. Vingt soldats montèrent dans leur pays en 1644, et logèrent chez les Jésuites. Ils étaient conduits par « un jeune homme de grande qualité, âgé de vingtdeux ans ». Ce jeune homme, d'après Marie de l'Incarnation, — mais elle ne le nomme pas, — avait déjà « commandé dans les armées de France » .
Le P. Bressani partit cette même année pour monter aux Hurons; mais il fut pris par les Iroquois, emmené captif dans leur pays, et livré à toute espèce d'outrages et de tortures. On lui coupa le pouce de la main gauche, et deux doigts de la main droite : ce qui le rendait inhabile à célébrer désormais la sainte messe. Il réussit enfin à s'échapper de ces barbares, comme avait fait le P. Jogues, passa lui aussi en France, où il arriva le IS novembre, et se rendit à Rome, sa ville natale. Le pape Innocent X le reçut comme un apôtre, et voulut par dévotion baiser les cicatrices des plaies qu'il avait reçues pour Jésus-Christ. Il lui permit de célébrer la sainte messe, jugeant que celui qui avait été mutilé pour la publication de l'Évangile ne devait pas être privé de l'honneur d'offrir le saint sacrifice. Le P. Bressani vint reprendre ses travaux apostoliques au Canada l'année suivante 1645.
Lorsqu'il arriva à Québec, un traité de paix venait d'être conclu aux Trois-Rivières entre M. de Montraagny et les Iroquois, grâce à l'entremise diplomatique de l'habile et intelligent Guillaume Couture, dont nous avons déjà parlé; le P. Jérôme Lalemant, qui descendit du pays des Hurons, vers la fin de l'été, et fut proclamé
le 16 septembre, aux Trois-Rivières, supérieur de la mission du Canada, à la place du P. Vimont, put espérer un instant que cette mission allait voir des jours meilleurs.