CHAPITRE XII
Le Père Jérôme La.lemant (suite).
La colonie française eut un moment de répit; mais les Iroquois étaient déjà rendus au pays des Hurons, et prenaient une terrible revanche sur ces pauvres sauvages :
« Voilà quels sont nos ennemis, écrivait Marie de l'Incarnation; ils sont sur vous, lorsque vous les croyez à deux cents lieues. »
Dans Tété de 1648, ils s'emparent « des deux bourgades frontières î, qui composent la mission Saint-Joseph, et la détruisent
de fond en comble. Celte mission était sous la conduite du P. Daniel, l'un des plus anciens missionnaires des Hurons (1).
Le Père venait d'achever sa messe, à laquelle avaient assisté tous les chrétiens de l'endroit :
« Il était encore dans ses habits sacerdotaux, lorsqu'il entend le tumulte des ennemis; et sans se donner le loisir de quitter son aube, il court de cabane en cabane, cherchant les malades, les vieillards, les enfants, tous ceux qui n'ont pas encore reçu le baptême. Il les dispose à ce sacrement avec un zèle apostolique, et les ayant tous assemblés dans l'église, il les baptise par aspersion. Puis, lorsqu'il voit approcher l'ennemi : « Sauvez-vous, dit-il « à ses paroissiens, et laissez-moi seul dans la mêlée. »
« Alors ce saint homme, avec un port plein de majesté, aborde l'ennemi, qui en est tout effrayé. Il parle de Dieu à ces barbares, leur prêche hautement la foi, et leur reproche leur trahison.
« Les Iroquois reviennent peu à peu du sentiment de frayeur qu'ils ont conçu à son abord. Ils le couvrent de flèches..., puis une troupe de fusilliers fait sur lui une décharge dont il tombe mort sur place. Ils portent alors son corps dans l'église, à laquelle ils mettent le feu : et ainsi, comme une victime de bonne odeur, il est consumé au pied de l'autel avec l'autel même. Puis ces barbares mettent tout à feu et à sang, sans épargner ni enfants, ni femmes, ni qui que ce soit (2). »
C'était le 4 juillet... Quelques jours après, les Hurons qui étaient descendus à Québec au printemps, rentrèrent dans leur pays, avec une trentaine de Français, y compris le P. Bressani et trois autres missionnaires : la nouvelle de la victoire qu'ils avaient remportée près des Trois-Rivières, arrêta un instant les Iroquois dans la fureur et l'ivresse de leur triomphe. Ils reprirent le chemin de leurs cantons. Mais dès l'automne, mille de leurs guerriers repartaient pour chasser durant l'hiver, et tomber ensuite sur leurs ennemis.
Le 16 mars 1649, ils reparurent dans le pays des Hurons, et recom-
(1) Les missionnaires aux Hurons furent près de deux ans sans aucun secours ni nouvelles de Québec ou de la Fi-ance (Relat. des Jésuites, 1648, p. 47).
(2) Lettres de la Mère de l'Incarnation, t. I, p. 385.
mencèrent le carnage. Ils détruisirent complètement la bourgade Saint-Ignace, avec ses habitants, puis se ruèrent sur la bourgade Saint-Louis, où résidaient alors le P. de Brébœuf et le P. Gabriel Laleraant, neveu des Pères Charles et Jérôme. Ces deux missionnaires auraient pu facilement prendre la fuite et sauver leur vie : tout le monde le leur conseillait; mais ils ne voulurent jamais abandonner leur troupeau, afin de donner à tous ceux qui les requèreraient les soins de leur ministère.
« L'on vit en cette rencontre, dit Marie de l'Incarnation, un miracle de la toute puissance de Dieu, car plusieurs qui ne voulaient entendre parler du baptême, à cause de l'attachement qu'ils avaient à leurs superstitions, étaient les plus empressés à le demander. »
C'est dans l'exercice de leurs fonctions sacrées, et à l'instigation de < quelques Hurons renégats, en détestation de la foi (1) », qu'ils furent saisis par les Iroquois, accablés de coups, et conduits au lieu de leur supplice :
« Ils n'y furent pas plutôt arrivés, que se prosternant à terre ils la baisèrent avec dévotion, remerciant Notre-Seigneur de l'honneur qu'il leur faisait de les rendre dignes de souffrir pour son amour. »
Tous deux furent attachés, complètement nus, à des poteaux, et livrés aux tortures les plus horribles.
Un Iroquois du canton des Goyogouins eut compassion des deux Pères et les racheta avec deux colliers de porcelaine; mais bientôt les Agniers lui rendirent ces présents pour reprendre leurs prisonniers, « et les briller avec toute la fureur imaginable ».
« Dans le plus fort des tourments, le P. Lalemant levait les yeux au ciel, joignant les mains, et jetant des soupirs à Dieu, qu'il invoquait à son secours. Le P. de Brébœuf souifrait, insensible en apparence, comme un rocher, aux feux et aux flammes, sans pousser aucun cri, dans un silence qui étonnait ses bourreaux eux-mêmes : son cœur reposait en Dieu; puis, revenant à lui, il prêchait à ces infidèles, et surtout à quantité de bons chrétiens captifs qui avaient compassion de lui. »
Le P. Lalemant était d'une complexion extrêmement délicate : son supplice dura quinze heures. Il ne mourut que le 17 mars,
(1) Lettres de la Mère de l'Incarnation, t. 1, p. 388.
veille de sa fête patronale. Le P. de Brébœuf expira le 16 mars, après trois heures de tourments.
Leur supplice terminé, on envoya chercher leurs « précieuses reliques ». Elles furent inhumées avec « une tendre dévotion ■»; le dimanche 21 mars.
La nouvelle de la mort des Pères Daniel, de Brébœuf et Lalemant n'arriva à Québec que le 20 juillet.
Une panique irrésistible s'empara des Hurons lorsqu'ils virent les premières bourgades de leur pays incendiées. Ils prirent la fuite, se dispersant de côté et d'autre, les uns vers la nation du Petun, les autres vers la nation Neutre, d'autres enfin ça et là sur les rivages ou dans les îles du grand Lac : la nation huronne n'existait plus comme peuple.
Trois cents familles chrétiennes supplièrent les Jésuites de les accompagner sur l'île Saint-Joseph, oii elles avaient résolu de se fixer.
Ils étaient encore quinze missionnaires, dont quelques-uns étaient employés dans les missions algonquines des environs du grand Lac. Ceux qui se trouvaient réunis au pays des Hurons résolurent de se disperser pour aller secourir les débris de cette pauvre église huronne : le P. Ragueneau et le P. Ghaumonot accompagnèrent les familles qui allèrent se réfugier à l'île Saint-Joseph.
Ce fut une scène déchirante lorsque, le 15 mai 1649, ces bons missionnaires durent s'éloigner pour jamais de leur résidence de Sainte-Marie :
î II nous fallut, écrit l'un d'eux, quitter cette ancienne demeure de Sainte-Marie; ces édifices qui, quoique pauvres, paraissaient des chefs-d'œuvre d'art aux yeux de nos pauvres sauvages; ces terres cultivées qui nous promettaient une riche moisson. Il nous fallut abandonner ce lieu, que je puis appeler notre seconde patrie et nos délices, puisqu'il avait été le berceau de ce christianisme, qu'il était le temple de Dieu et la maison des serviteurs de Jésus- Christ : et crainte que nos ennemis ne profanassent ce lieu de sainteté, nous y mîmes le feu nous-mêmes, et nous vîmes brûler à nos yeux, en moins d'une heure, nos travaux de neuf et dix ans. »
Les trois cents familles de l'île Saint-Joseph formaient environ mille âmes. Une famine épouvantable sévit parmi ces sauvages, et les décima durant l'hiver : au printemps, ils n'étaient plus que trois cents; et ils demandèrent en grâce aux Jésuites de les des-
cendre à Québec et de leur procurer un gîte où ils fassent à l'abri de leurs ennemis.
Ceux-ci continuaient, en effet, de les poursuivre et de les traquer comme des bêtes fauves. Leur acharnement s'étendait également aux Français. Au commencement de l'hiver (1649), ils massacrèrent un des missionnaires de la nation du Petun, le P. Garnier. Un autre Jésuite, le P. Ghabanel, fut tué dans les bois par un renégat de la nation huronne : c'était la sixième victime que les Pères de la Compagnie de Jésus, au Canada, offraient à Dieu pour la conversion des sauvages. Tous, d'ailleurs, avaient fait le sacrifice de leur vie : quelques-uns n'échappèrent que par miracle; le P. Bressani, entre autres, reçut trois coups de flèches à la tête.
Le P. Ghabanel était de Toulouse; les Pères Garnier (1) et Lalemant. de Paris; le P. de Brébœuf, du diocèse de Bayeux, en Normandie; le P. Daniel, de Dieppe, et le P. Jogues, d'Orléans.
La Mère de l'Incarnation envoya de leurs reliques à son fils par le P. Bonin :
« Le sang de ces martyrs, écrit-elle, a été une semence de bénédiction. » En effet, on comptait environ trois mille baptêmes parmi les Hurons depuis la mort du P. Daniel.
Ce fut le 10 juin 16o0 que les Jésuites, sous la conduite du
(1) Le P. Garnier avait deux frères à Paris, dont l'un était Capucin, l'autre dans l'Oi'dre des Carmes. Il leur avait écrit peu de temps avant sa mort la louchante lettre suivante :
« Ce petit mot est pour nous encourager tous trois à nous hâter d'aimer notre bon Maître: car je crois qu'il est difficile que quelqu'un de nous trois ne soit bien proche du terme de sa carinère. Redoublons donc nos ferveurs, hâtons le pas, redoublons nos prières les uns pour les autres, et faisons une nouvelle protestation que celui que Notre- Seigneur appellera à lui le premier de nous trois sera l'avocat des deux qui resteront, pour leur obtenir de Notre-Seigneur son saint amour, une parfaite union avec lui et une persévérance finale... »
Lorsqu'il était entré dans la Compagnie de Jésus, son père avait dit à un jésuite de ses amis :
« Si je n'aimais uniquement votre Compagnie, je ne vous donnerais pas un enfant qui, depuis sa naissance jusqu'à maintenant, n'a jamais commis la moindre désobéissance, et ne m'a jamais causé le moindre déplaisir. » (Rel. des Jés., 1650, p. 15).
P. Ragueneau, quittèrent définitivement cette mission lointaine, emmenant avec eux les trois cents Hurons de l'île Saint-Joseph. Ils arrivèrent à Québec le 28 juillet, <c après cinquante journées d'un chemin très pénible ». Ils s'étaient arrêtés, en passant, deux jours à Montréal, où ils avaient été accueillis avec beaucoup de tendresse et de charité.
Trois cents autres Hurons et six cents sauvages de la nation Neutre avaient promis de venir rejoindre à Québec leurs frères de l'île Saint- Joseph.
Il y avait quatre cents Hurons chrétiens à Québec dans l'automne de 1650 : ils étaient « cabanes à la porte de l'hôpital, oii ils assistaient à la messe tous les jours ».
La charité publique vint au secours de ces pauvres sauvages : les Jésuites, surtout, les Hospitalières et les Ursulines leur témoignèrent un inaltérable dévouement.
Mais la colonie canadienne était elle-même dans une situation bien précaire; et les Iroquois, qui venaient de disperser la nation huronne, menaçaient de ruiner également tout ce qu'il y avait de Français au Canada.
« Nous les avions incessamment sur les bras, écrit M. DoUier; il n'y a pas de mois, en cet été (1650), où notre livre des morts ne soit marqué en lettre rouge par la main des Iroquois. »
Charles Le Moyne fut à cette époque un des meilleurs soutiens de la colonie naissante de Montréal. En fait de courage et d'intrépidité, il n'avait d'émulés que son beau- frère, Jacques Le Ber, et Lambert Glosse, cet homme « tout de cœur et généreux comme un lion i>. Au premier appel de M. de Maisonneuve, gouverneur de Montréal, Le Moyne réunissait une poignée de colons, prenait les armes, courait aux Iroquois, les faisait prisonniers ou les éloignait des habitations françaises.
Un jour, il apprend que des travailleurs sont attaques à la Pointe Saint-Charles. 11 s'y rend avec quatre hommes, se blottit derrière des troncs d'arbres, et, avant d'être aperçu, met vingt-cinq ou trente Iroquois hors de combat.
Une autre fois, avec quinze habitants du Fort, armés de fusils et de pistolets, il va se présenter en face de trois cents sauvages qui se précipitent sur la colonie, et il leur tue trente-deux hommes à la première décharge : tout le reste s'enfuit épouvanté.
Dans l'automne de 1630, il fut jugé nécessaire que le Père Supé-
rieur Jérôme Lalemant passât en France pour obtenir du secours de la mère patrie. Mais que pouvait la France pour le Canada, dans un temps où elle était elle-même déchirée en tous sens par les dissensions civiles de la Fronde?
« L'ancienne France est déchirée par ses propres enfants, écrivait à propos de la Fronde Marie de l'Incarnation. Les Iroquois sont bien barbares, mais ils ne font pas aux personnes de notre sexe les ignominies qu'on me mande que les Français ont exercées (1). »
Le P. Lalemant partit le 2 novembre, « laissant le gouvernail de l'Église du Canada entre les mains de celui qui avait conduit si courageusement l'église huronne dans ses combats ».
Il revint à Québec le 13 octobre de l'année suivante (1631), amenant avec lui « M. de Lauson, pour nouveau gouverneur, et en sa personne les désirs, les espérances et la joie de la Nouvelle- France X (2).
Ces paroles sont du P. Ragueneau : le bon Père s'y peignait tout entier : il était tout enthousiasme et admiration pour le nouveau gouverneur.