‹ La mission du Canada avant Mgr de Laval (1615-1659) [microform]Chapitre 16 sur 39 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le Père Jean Dequen, sixième et dernier supérieur de la mission DU Canada, avant Ms"" de Laval (1656-1659).

Le corps expéditionnaire de M. Dupuis arriva le 11 juillet au lac de Gannentaha, sur les rives duquel on se proposait d'établir l'habitation française. L'endroit choisi était magnifique, a sans le céder même à la levée de la Loire », dit une Relation.

Les anciens du pays s'étaient rendus là, comme l'année précédente, et attendaient les Français pour leur souhaiter la bienvenue. Ceux-ci répondirent à la politesse « par une salve de canons ». Une estrade était préparée pour les orateurs : les discours furent enlevants; celui du P. Ghaumonot, surtout, expliquant en détail

les différents présents offerts par les Français, conformément à la coutume du pays, transporta les sauvages d'enthousiasme. Le Père les adjura, en terminant, de profiter des sacrifices que la France faisait pour eux, de quitter leurs erreurs et de se convertir à la foi chrétienne. On chanta ensuite un Te Deum d'actions de grâces, et le saint sacrifice de la messe fut offert, pour prendre possession, au nom de Dieu, de ce pays, aujourd'hui l'un des plus beaux du grand Etat de New-York.

Avant de commencer leurs travaux, tous les Français voulurent communier : ils le firent à une grand'messe « qui fut chantée fort solennellement » le dimanche 16 juillet.

Puis ils entreprirent la construction du fort, de la chapelle et de la résidence des Pères. Ceux-ci, de leur côté, se mirent résolument à l'œuvre de l'évangélisation des sauvages, allant de cabanes en cabanes dans les bourgades d'Onontagué, puis ensuite attirant à l'église les chrétiens et les catéchumènes de l'endroit.

Bientôt, ils se séparèrent, comme autrefois les apôtres, pour aller porter la bonne nouvelle de l'évangile aux autres peuples de la Confédération Iroquoise : les Oneyouts, les Goyogouins et les Tsonnontouans. Le P. Le Moyne étant déjà aux Agniers, il y eut ainsi dès 1657 un missionnaire dans chacune des cinq nations de la confédération : il y en avait même deux à Gannentaha.

Le P. Ménard, à lui seul, baptisa quatre cents Iroquois, Oneyouts et Goyogouins. Les Onnontagués montraient d'excellentes dispositions à la foi : « plus de deux cents d'entre eux furent baptisés en peu de temps, et parmi eux cinq des plus considérables de la nation ». Ce sont les Onnontagués qui devaient donner un jour à l'Église le fameux chef Garakontié (1).

Les Jésuites établirent à Gannentaha trois congrégations de la Sainte Vierge, .une pour les Hurons, une pour les sauvages de la Nation Neutre, et une pour les Iroquois, cherchant ainsi à faire germer parmi ces différents peuples qui se trouvaient habiter le même pays, une sainte émulation pour la piété et pour la vertu. La première assemblée des congréganistes eut lieu le dimanche des Rameaux, 25 mai*s 1657.

Les missions iroquoises, surtout celle de Sainte-Marie de Gan-

(1) Voir Vie de Mgr de Laval, t. I, p. 532.

nentaha, donnaient aux Jésuites de légitimes espérances : les nouvelles d'Onontagué étaient encore bonnes lorsque le P. Lemercier descendit à Québec au mois de juin 1657. Mais dans l'automne, le démon, irrité sans doute de voir s'ébranler l'empire qu'il exerçait depuis des siècles sur ces barbares, répandit tout à coup dans le pays comme un souffle de malédiction. Les Iroquois supérieurs, aussi bien que les Agniers, enflés des succès qu'ils avaient remportés sur la Nation du Chat, incapables d'ailleurs de supporter longtemps le joug de la paix, résolurent de jeter quelque part leur fureur et leur rage, et c'est sur les Français, établis avec tant de confiance parmi eux, que ces barbares, « toujours fourbes et méchants (1) », voulurent frapper leurs premiers coups.

Fort heureusement, la petite colonie française de Gannentaha découvrit à temps leurs mauvais desseins, et se tint sur ses gardes.

L'année 1657 se termina sans coup férir. Mais au commencement de 1658, il parut évident qu'il fallait déjouer les plans de l'ennemi et prendre la fuite^ si Ton ne voulait pas être victime d'un affreux guet-apens.

La retraite des Français de Gannentaha est un des plus beaux faits de notre histoire, et — si parva licet componere magnis — peut être comparée à la fameuse retraite des Dix-Mille. Ils construisirent, dans le plus grand secret, plusieurs petits bateaux, (t semblables à ceux de la Loire (2) » ; puis, quand ils furent prêts à lever le camp, ils donnèrent, la veille du départ, aux Iroquois des environs ce que ces barbares appelaient « un festin à tout manger j», de manière à les ensevelir tous sans exception dans un sommeil profond, quasi léthargique. Lorsqu'ils se réveillèrent de ce sommeil, les Français étaient bien loin, tout à fait à l'abri de leurs poursuites, n'ayant plus à craindre ni à combattre d'autres ennemis que les glaces du lac Ontario et du fleuve Saint-Laurent, où la débâcle commençait. Ils arrivèrent tous sains et saufs le 3 avril à Montréal, le 17 aux Trois-Rivières et le 23 à Québec.

En partant pour Onontagué, au printemps de 1656, le P. Lemercier avait laissé à Québec, comme vice-supérieur, le P. Lalemant; et à l'automne le P. Dequen devint supérieur de l'Église du Canada.

(1) Lettres de la Mère de l'Incarnation, t. II, p. 106.

(2) Ibid., p. 129.

Le P. Lalemant passa en France, où le rappelaient ses supérieurs, « à la sollicitation de ses parents (1) ». M. de Lauson quitta, lui aussi, le Canada, laissant son fils, M. de Charny, pour administrer le pays; et lorsque celui-ci passa lui-même en France dans l'automne de 1657, pour se faire prêtre, ce fut M. d'Ailleboust, l'ancien gouverneur, qui devint administrateur du pays jusqu'à l'arrivée de M. d'Argenson, le 11 juillet 1658.

Le P. Ragueneau, revenu d'Onontagué avec ses confrères, écrivait le 20 août au Général de la Compagnie, à Rome, au sujet du P. Dequen, qui gouvernait alors depuis deux ans l'Église du Canada :

« Notre supérieur est plein de bonté et de suavité dans son administration; mais on souhaiterait, dans les temps difficiles que nous traversons, un homme qui eût plus de caractère et de prudence, et qui imposât davantage par les dons de la nature. »

L'Église du Canada se trouvait justement à l'une des époques les plus graves de son histoire; et l'année que l'on venait de passer, outre l'issue malheureuse des missions iroquoises, avait vu régner à Québec un extrême malaise. Reprenons les choses d'un peu plus haut.

M. de Maisonneuve, gouverneur de Montréal, était passé en France dans l'automne de 1655 pour procurer des missionnaires à sa nouvelle colonie : non pas qu'on eût à se plaindre des Jésuites, qui la desservaient avec zèle; mais on voulait, si possible, se suffire à soi-même, et hâter la réalisation des desseins de la Compagnie de Montréal, qui avaient été, dès le commencement, de fonder en cette ville un séminaire, une communauté pour l'éducation des filles, un hôpital dirigé par des religieuses.

La fondatrice des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame était déjà à son poste. La communauté des Hospitalières de Saint-Joseph de La Flèche, fondée par M. de la Dauversière, était toute désignée pour succéder à M^ii^ Mance (2) dans la direction de l'Hôtel-Dieu ; et trois religieuses de cette communauté passèrent en effet au Canada Tannée même de l'arrivée de M?"" de Laval. M. de Maisonneuve n'eut pas de peine à obtenir de M. Olier quatre ecclésias-

(1) Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle- France, t. II, p. 289,

(2) Melle Jeanne Mance, qui dirigeait avec tant de dévouement l'Hôtel- Dieu de Montréal depuis la fondation de cette colonie, passa en France dans l'automne de 4658 pour aller chercher les Hospitalières.

tiques de Saint-Sulpice pour desservir la colonie de Montréal et y fonder un séminaire. MM. de Queylus, Soûart (1), Galinier et d'Allet furent nommés à cet effet, et obtinrent des pouvoirs de Tarctievêque de Rouen. M. de Queylus, comme supérieur de la mission, reçut de l'archevêque des lettres de grand vicaire, semblables à celles qu'avait déjà le supérieur des Jésuites du Canada.

Nos quatre sulpiciens étaient déjà à Nantes, prêts à faire voile pour le Canada, lorsqu'ils apprirent la douloureuse nouvelle de la mort de M. Olier, arrivée le 2 avril. Ils n'en continuèrent pas moins leur voyage, et débarquèrent à Québec le 29 juillet 16S7.

Les Associés de Montréal ne se contentèrent pas de l'envoi de missionnaires au Canada. Reprenant le projet d'autrefois, qui était resté en suspens, ils voulurent y faire nommer un évêque, et s'adressèrent pour cela à l'Assemblée générale du Clergé de France, qui était justement en session à Paris, à cette époque. Leur candidat était M. de Queylus lui-même, que l'archevêque de Rouen venait de nommer son grand vicaire au Canada : il fut agréé par l'Assemblée, ainsi que par le cardinal Mazarin.

Mais les Jésuites veillaient : missionnaires de la Nouvelle-France depuis plus de trente ans, ils désiraient autant que personne y faire nommer un évêque, quand le temps en serait venu : mais ils désiraient aussi que cet évêque eût son siège à Québec, berceau de la colonie, et qu'il fiit un homme de leur choix. Le candidat qu'ils proposèrent, François de Montmorency-Laval, avait déjà été désigné et agréé, quelques années auparavant, pour un vicariat apostolique au Tonkin (2), et les informations canoniques les plus favorables à son sujet étaient en cour de Rome; des circonstances incontrôlables et indépendantes de sa volonté avaient seules empêché sa nomination. Favorablement connu à Rome, il ne l'était pas moins à la cour, où il était venu naguères défendre victorieusement les droits d'une communauté religieuse à laquelle on avait voulu enlever injustement l'administration d'un hôpital dans la ville de Caen (3) : il appartenait, d'ailleurs, à l'une des plus nobles et des plus illustres familles de France.

(1) M. Soûai't était le digne neveu du bon Père Joseph Le Garon. l'un des premiers missionnaires Récollets du Canada.

(2) Vie de MQ^ de Laval, t. I, p. S4.

(3) Ibid., p. 89.

les différents présents offerts par les Français, conformément à la coutume du pays, transporta les sauvages d'enthousiasme. Le Père les adjura, en terminant, de profiter des sacrifices que la France faisait pour eux, de quitter leurs erreurs et de se convertir à la foi chrétienne. On chanta ensuite un Te Deum d'actions de grâces, et le saint sacrifice de la messe fut offert, pour prendre possession, au nom de Dieu, de ce pays, aujourd'hui l'un des plus beaux du grand Etat de New- York.

Avant de commencer leurs travaux, tous les Français voulurent communier : ils le firent à une grand'messe « qui fut chantée fort solennellement » le dimanche 16 juillet.

Puis ils entreprirent la construction du fort, de la chapelle et de la résidence des Pères. Ceux-ci, de leur côté, se mirent résolument à l'œuvre de l'évangélisation des sauvages, allant de cabanes en cabanes dans les bourgades d'Onontagué, puis ensuite attirant à l'église les chrétiens et les catéchumènes de l'endroit.

Bientôt, ils se séparèrent, comme autrefois les apôtres, pour aller porter la bonne nouvelle de l'évangile aux autres peuples de la Confédération Iroquoise : les Oneyouts, les Goyogouins et les Tsonnontouans. Le P. Le Moyne étant déjà aux Agniers, il y eut ainsi dès 1657 un missionnaire dans chacune des cinq nations de la confédération : il y en avait même deux à Gannentaha.

Le P. Ménard, à lui seul, baptisa quatre cents Iroquois, Oneyouts et Goyogouins. Les Onnontagués montraient d'excellentes dispositions à la foi : « plus de deux cents d'entre eux furent baptisés en peu de temps, et parmi eux cinq des plus considérables de la nation ». Ce sont les Onnontagués qui devaient donner un jour à l'Église le fameux chef Garakontié (1).

Les Jésuites établirent à Gannentaha trois congrégations de la Sainte Yierge, .une pour les Hurons, une pour les sauvages de la Nation Neutre, et une pour les Iroquois, cherchant ainsi à faire germer parmi ces différents peuples qui se trouvaient habiter le même pays, une sainte émulation pour la piété et pour la vertu. La première assemblée des congréganistes eut lieu le dimanche des Rameaux, 25 mars 1657.

Les missions iroquoises, surtout celle de Sainte-Marie de Gan-

(1) Voir Vie de Mgr de Laval, t. 1, p. 532.

nentaha, donnaient aux Jésuites de légitimes espérances : les nouvelles d'Onontagué étaient encore bonnes lorsque le P. Lemercier descendit à Québec au mois de juin 1657. Mais dans l'automne, le démon, irrité sans doute de voir s'ébranler l'empire qu'il exerçait depuis des siècles sur ces barbares, répandit tout à coup dans le pays comme un souffle de malédiction. Les Iroquois supérieurs, aussi bien que les Agniers, enflés des succès qu'ils avaient remportés sur la Nation du Chat, incapables d'ailleurs de supporter longtemps le joug de la paix, résolurent de jeter quelque part leur fureur et leur rage, et c'est sur les Français, établis avec tant de confiance parmi eux, que ces barbares, a toujours fourbes et méchants (1) », voulurent frapper leurs premiers coups.

Fort heureusement, la petite colonie française de Gannentaha découvrit à temps leurs mauvais desseins, et se tint sur ses gardes.

L'année 1657 se termina sans coup férir. Mais au commencement de 1658, il parut évident qu'il fallait déjouer les plans de l'ennemi et prendre la fuite, si l'on ne voulait pas être victime d'un affreux guet-apens.

La retraite des Français de Gannentaha est un des plus beaux faits de notre histoire, et — si parva licet componere magnis — peut être comparée à la fameuse retraite des Dix-Mille. Ils construisirent, dans le plus grand secret, plusieurs petits bateaux, « semblables à ceux de la Loire (2) » ; puis, quand ils furent prêts à lever le camp, ils donnèrent, la veille du départ, aux Iroquois des environs ce que ces barbares appelaient « un festin à tout manger j>, de manière à les ensevelir tous sans exception dans un sommeil profond, quasi léthargique. Lorsqu'ils se réveillèrent de ce sommeil, les Français étaient bien loin, tout à fait à l'abri de leurs poursuites, n'ayant plus à craindre ni à combattre d'autres ennemis que les glaces du lac Ontario et du fleuve Saint-Laurent, oii la débâcle commençait. Ils arrivèrent tous sains et saufs le 3 avril à Montréal, le 17 aux Trois-Rivières et le 23 à Québec.

En partant pour Onontagué, au printemps de 1656, le P. Lemercier avait laissé à Québec, comme vice-supérieur, le P. Lalemant; et à l'automne le P. Dequen devint supérieur de l'Éghse du Canada.

(1) Lettres de la Mère de l'Incarnation^ t. Il, p. 106.

(2) Ibid., p. 129.

Le P. Lalemant passa en France, où le rappelaient ses supérieurs, « à la sollicitation de ses parents (1) ». M. de Lauson quitta, lui aussi, le Canada, laissant son tils, M. de Cliarny, pour administrer le pays; et lorsque celui-ci passa lui-même en France dans l'automne de 16S7, pour se faire prêtre, ce fut M. d'Ailleboust, l'ancien gouverneur, qui devint administrateur du pays jusqu'à l'arrivée de M. d'Argenson, le 11 juillet 1658.

Le P. Ragueneau, revenu d'Onontagué avec ses confrères, écrivait le 20 août au Général de la Compagnie, à Rome, au sujet du P. Dequen, qui gouvernait alors depuis deux ans l'Église du Canada :

« Notre supérieur est plein de bonté et de suavité dans son administration; mais on souhaiterait, dans les temps difficiles que nous traversons, un homme qui eût plus de caractère et de pru- , dence, et qui imposât davantage par les dons de la nature. »

L'Église du Canada se trouvait justement à l'une des époques les plus graves de son histoire; et l'année que l'on venait de passer, outre l'issue malheureuse des missions iroquoises, avait vu régner à Québec un extrême malaise. Reprenons les choses d'un peu plus haut.

M. de Maisonneuve, gouverneur de Montréal, était passé en France dans l'automne de 1655 pour procurer des missionnaires à sa nouvelle colonie : non pas qu'on eût à se plaindre des Jésuites, qui la desservaient avec zèle; mais on voulait^ si possible, se suffire à soi-même, et hâter la réalisation des desseins de la Compagnie de Montréal, qui avaient été, dès le commencement, de fonder en cette ville un séminaire, une communauté pour l'éducation des filles, un hôpital dirigé par des religieuses.

La fondatrice des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame était déjà à son poste. La communauté des Hospitalières de Saint-Joseph de La Flèche, fondée par M. de la Dauversière, était toute désignée pour succéder à M^^i^ Mance (2) dans la direction de l'Hôtel-Dieu ; et trois religieuses de cette communauté passèrent en effet au Canada l'année même de l'arrivée de M?"" de Laval. M. de Maisonneuve n'eut pas de peine à obtenir de M. Olier quatre ecclésias-

(1) Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle-France, t. II, p. 289.

(2) Meiie Jeanne Mance, qui dirigeait avec tant de dévouement l'Hôtel- Dieu de Montréal depuis la fondation de cette colonie, passa en France dans l'automne de 1658 pour aller chercher les Hospitalières.

tiques de Saint-Sulpice pour desservir la colonie de Montréal et y fonder un séminaire. MM. de Queylus, Soiiart (1), Galinier et d'Allet furent nommés à cet effet, et obtinrent des pouvoirs de l'archevêque de Rouen. M. de Queyius, comme supérieur de la mission, reçut de l'archevêque des lettres de grand vicaire, semblables à celles qu'avait déjà le supérieur des Jésuites du Canada.

Nos quatre sulpiciens étaient déjà à Nantes, prêts à faire voile pour le Canada, lorsqu'ils apprirent la douloureuse nouvelle de la mort de M. Olier, arrivée le 2 avril. Ils n'en continuèrent pas moins leur voyage, et débarquèrent à Québec le 29 juillet 1657.

Les Associés de Montréal ne se contentèrent pas de l'envoi de missionnaires au Canada. Reprenant le projet d'autrefois, qui était resté en suspens, ils voulurent y faire nommer un évêque, et s'adressèrent pour cela à l'Assemblée générale du Clergé de France, qui était justement en session à Paris, à cette époque. Leur candidat était M. de Queyius lui-même, que l'archevêque de Rouen venait de nommer son grand vicaire au Canada : il fut agréé par l'Assemblée, ainsi que par le cardinal Mazarin.

Mais les Jésuites veillaient : missionnaires de la Nouvelle-France depuis plus de trente ans, ils désiraient autant que personne y faire nommer un évêque, quand le temps en serait venu: mais ils désiraient aussi que cet évêque eût son siège à Québec, berceau de la colonie, et qu'il fût un homme de leur choix. Le candidat qu'ils proposèrent, François de Montmorency-Laval, avait déjà été désigné et agréé, quelques années auparavant, pour un vicariat apostolique au Tonkin (2), et les informations canoniques les plus favorables à son sujet étaient en cour de Rome; des circonstances incontrôlables et indépendantes de sa volonté avaient seules empêché sa nomination. Favorablement connu à Rome, il ne l'était pas moins à la cour, oii il était venu naguères défendre victorieusement les droits d'une communauté religieuse à laquelle on avait voulu enlever injustement l'administration d'un hôpital dans la ville de Caen (3) : il appartenait, d'ailleurs, à l'une des plus nobles et des plus illustres familles de France.

(1) M. Soûart était le digne neveu du bon Père Joseph Le Garon. l'un des premiers missionnaires Récollets du Canada.

(2) Vie de Mor de Laval, t. I, p. S4.

(3) Ibid., p. 89.

Les Jésuites le connaissaient depuis l'enfance, car il avait fait ses études littéraires et philosophiques à leur grand collège de La Flèche, sa théologie au collège de Clermont. Ils le savaient parfaitement dévoué à leur Compagnie, très attaché au Saint-Siège et à la saine doctrine catholique, très opposé au contraire aux erreurs jansénistes qui venaient d'être successivement condamnées par deux papes, le pontife régnant Alexandre YII, et son prédécesseur Innocent X. Ils connaissaient aussi son éminente vertu, dont ils donnaient des preuves tous les jours à l'Ermitage de Gaen, où il vivait retiré, sous la direction spirituelle de Bernières- Louvigny.

François de Montmorency-Laval allait entrer dans sa trentecinquième année, étant né à Montigny-sur-Avre, au diocèse de Chartres, le 30 avril 1623. Il y avait dix ans qu'il était prêtre; et dans l'exercice de ses fonctions comme archidiacre d'Évreux, de 1648 à 1653, c'est-à-dire en pleine Fronde, il avait donné une haute idée de ses capacités administratives.

Son nom n'eut pas de peine à être agréé à la cour pour l'évêché de la Nouvelle-France. La supplique que le jeune roi Louis XIV adressa au Saint-Siège pour demander sa nomination ne faisait pas moins honneur à celui qui en était l'objet qu'à l'esprit chrétien qui l'avait dictée. Citons-en quelques lignes :

« Nous eussions pu, dit le Roi, présenter à Votre Sainteté d'autres personnes capables d'assurer cette bonne œuvre, si nous n'avions jugé celle du dit de Laval leur devoir être préférée, par les témoignages que nous ont rendus de sa piété insigne des personnes très éclairées; en sorte que, notre connaissance étant fortifiée de la leur, nous pouvons dire qu'il serait difficile de commettre à un sujet plus digne le soin d'un si vaste pays...

« Votre Sainteté voudra donc bien se servir de ce bon prêtre pour fonder cet établissement, puisqu'Elle n'a pas moins de zèle pour la gloire de Dieu que n'en ont toujours eu ses prédécesseurs, dont le soin et le travail ont appelé à la connaissance de Dieu des nations entières, et leur ont fait recevoir agréablement le joug de l'évangile; et ainsi, comme tant d'âmes furent redevables de leur salut à vos prédécesseurs, celles de ce nouveau monde devront à Votre Sainteté le même avantage... »

Le résultat de cette supplique, si bien motivée, fortement appuyée d'ailleurs par la reine-mère, Anne d'Autriche, qui était

toute dévouée aux Jésuites et à la mission du Canada, ne pouvait être douteux. Il se fit cependant attendre plusieurs mois. Il n'y avait encore rien de décidé à la fin de décembre 1657; et M, Gueffier, le chargé d'affaires de France auprès du Saint-Siège, ayant obtenu une audience du Souverain Pontife, crut devoir lui dire :

« D'après ce qu'on a mandé au Roi, Sa Majesté à lieu de craindre que si l'on n'envoie au plus tôt un évêque au Canada, la Religion ne s'y perde. »

C'est qu'il était venu, en effet, de mauvaises nouvelles de TÉglise canadienne. En arrivant à Québec dans leté de 1657, M. de Queylus était allé rendre visite au P. Dequen, et lui avait montré ses lettres de grand vicaire : elles n'annulaient pas du tout celles du Supérieur des Jésuites; celui-ci restait grand vicaire de l'archevêque de Rouen, comme M. de Queylus. Mais par une déférence, qui lui fut bien reprochée par ses confrères, le P. Dequen crut devoir s'effacer, et déclara humblement qu'il n'entendait plus se mêler en rien du gouvernement de l'Éghse du Canada.

M. de Queylus, qui se savait désigné par l'Assemblée du Clergé de France pour l'évêché de la colonie, et n'ignorait pas non plus que les Jésuites lui opposaient un autre candidat, ne se fit pas prier pour commencer de suite à y exercer l'autorité. Son premier acte de juridiction fut de confirmer dans son poste le P. Poncet, qui remplissait depuis un an à Québec, où il était très populaire et « aimé comme un Père (1) », les fonctions de curé. Il monta ensuite à Montréal avec ses trois confrères sulpiciens, et y installa l'un d'eux, M. Souart, comme curé, à la place du P. Pijart, qui desservait cette ville depuis plusieurs années.

Rien n'était donc changé à Québec. Mais le P. Poncet, ayant à lire en chaire un document important, la bulle d'indulgence accordée par Alexandre VII à l'occasion de son élévation au souverain pontificat, eut le malheur de le faire sans en prévenir son supérieur le P. Dequen. Celui-ci, piqué de ce manque d'égards, et prétendant qu'il était convenu avec M. de Queylus qu'il pourrait changer le curé, son sujet, quand il le jugerait à propos, enleva la direction de la paroisse au P. Poncet, et mit à sa place le P. Pijart. Puis, le P. Poncet, à sa propre demande, fut envoyé à Onontagué.

(1) Lettres de la Mère de l'Incarnation, t. II, p. 23,

En passant par Montréal, le P. Poncet voit M. de Queylus, et lui raconte ce qui s'est passé. Le grand vicaire prend alors une grave résolution : il fait rebrousser chemin au P. Poncet, le ramène à Québec, et s'installe lui-même curé de la paroisse.

Voilà donc les Jésuites évincés de cette cure de Québec, qu'ils administrent depuis un quart de siècle. L'église paroissiale qu'ils ont construite, et qui vient d'être ouverte définitivement au culte (31 mars), n'est plus à leur usage. Pour exercer le saint ministère, ils sont obligés de se confiner dans la chapelle de leur collège.

La situation était anormale : elle dura toute une année. Nous n'entrerons pas dans le détail de tous les incidents désagréables et peu édifiants (1) qui s'en suivirent : on peut les voir dans les documents de l'époque, et surtout dans le Journal des Jésuites. L'annaliste des Ursulines les résume, du reste, en deux lignes :

« M. de Queylus, dit-elle, ne fut qu'environ un an à Québec, mais pendant ce temps il donna de l'exercice à nos Pères Jésuites, pour lesquels il ne paraissait avoir bonne volonté (2). »

Les choses allèrent si loin, que l'archevêque de Rouen, informé de tout, crut devoir, au printemps de 1658, donner un « acte pour terminer les différends des grands vicaires du Canada ». Cet acte fut î expédié double », une copie pour M, de Queylus, et une copie pour le supérieur des Jésuites.

Tous deux demeuraient ses grands vicaires; mais l'un ne devait exercer son vicariat que « dans l'étendue de l'île de Montréal »; l'autre, dans le reste de la colonie.

L'archevêque les conjurait « de vivre en paix, tant pour s'acquitter de leurs consciences envers Dieu, que pour édifier une Église naissante, qui doit être de plus en plus fortifiée par les bons exemples de ceux qui la gouvernent (3) ».

(1) Hâtons-nous, cependant, de dire que l'on peut facilement excuser les intentions. M. Dollier de Casson l'écrit dans un style pittoresque : « J'espère que nous verrons, dit-il, que, comme tous ont eu bonne intention, tous aussi en auront des récompenses, tant ceux qui auront jeté les balles que ceux qui les auront reçues. » (Histoire du Montréal, p. 121).

(2) Les Ursulines de Québec, t. I, p. 227.

(3) Archives de l'archevêclié de Rouen. — Nous avons donné cet acte tout au long dans notre article sur la Juridiction exercée par l'archevêque de Rouen au Canada, publié dans la Revue catholique de Normandie, 189S, p. 36.

La Providence sait toujours tirer le bien du mal : les troubles de l'Église du Canada firent hâter la nomination de l'évêque qui lui était destiné. Le décret de la Propagande nommant Ms' de Laval vicaire apostolique de la Nouvelle-France fut signé le H avril 1658, et approuvé le 13 par le Souverain Pontife (1). Ses Bulles comme évêque de Pétrée sont datées du 3 juin suivant; et dans ces Bulles, le Saint-Père le dispense d'aller résider en personne dans son Église de Pétrée, « afin qu'il puisse exercer au Canada les fonctions de vicaire apostolique, auxquelles il l'a destiné (2) » .

Il reçut la consécration épiscopale dans l'église de Saint-Germaindes-Prés le 8 décembre 1658, et vint prendre possession de son vicariat apostolique au printemps de l'année suivante.

L'année qui précéda son arrivée au Canada fut pour notre Église une année de paix, comme l'avait désirée l'archevêque de Rouen. M. de Queylus et ses confrères, à Montréal, les Jésuites à Québec, travaillèrent avec zèle au bien spirituel des ouailles confiées à leur sollicitude.

« La ferveur croissait tous les jours parmi les sauvages, écrit la Sœur Juchereau, et Notre-Seigneur versait si abondamment ses grâces sur le Canada, que l'on y vivait dans une simplicité, une bonne foi et une union qui approchait fort de celle que l'on admirait dans les premiers chrétiens. »

Voici ce que la Mère de l'Incarnation écrivait spécialement de Montréal, au printemps de 1659 :

î M. de Queylus est à présent directeur d'un séminaire de prêtres de Saint-Sulpice de Paris, que M. de BretonviUiers a entrepris de bâtir à Montréal, avec une très belle éghse... Les progrès de la mission y sont grands. Il y est venu des hospitalières de La Flèche. L'on y va faire tout d'un coup l'établissement de trente

(1) Vie de Mar de Laval, t. I, p. 419.

(2) II n'y a pas d'autres Bulles que celle-là. La prétendue Bulle de vicaire apostolique dont parle M. Faillon {Histoire de la colonie française, t. Il, p. 329), dans laquelle le Pape aurait dit que Québec appartenait au diocèse de Rouen, n'a jamais existé. Cet auteur réfère à un document daté de 1668; oi" ce document est tout simplement un projet de Bulle d'érection du diocèse de Québec, préparé à la cour de France, et mis de côté par la cour de Rome, lorsqu'elle érigea le diocèse en 1674. Voir la Revue catholique de Normandie, 1895, p. 38.

familles, le dernier vaisseau ayant amené à cet effet un grand nombre de filles... »

L'administration du P. Dequen comme supérieur de la mission du Canada finissait naturellement à l'arrivée de Ms"" de Laval, au printemps de 1659. Le bon Père ne survécut pas longtemps. Un vaisseau étant arrivé de France, chargé de passagers qui étaient atteints de maladies contagieuses, il se dévoua à leur secours avec un zèle admirable. Il contracta les fièvres et en mourut :

« C'est une perte notable pour la colonie, écrit Marie de l'Incarnation... En quittant la charge de supérieur des missions du Canada, il a perdu la vie dans l'exercice de la charité. »

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