‹ La mission du Canada avant Mgr de Laval (1615-1659) [microform]Chapitre 4 sur 39 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Obstacles a l'oeuvre des Missionnaires. — Le couvent de Notre- Dame DES Anges.

Le P. Joseph descendit à Québec au printemps de 1616: et le 15 juillet lui et le P. Dolbeau, sous la présidence du P. Commissaire, tinrent Conseil. Champlain y fut invité, car on le savait « aussi zélé pour l'établissement de la foi que pour le temporel de la colonie ». Six des principaux citoyens de Québec y assistèrent également.

C'est probablement la première assemblée délibérante tenue par l'Église du Canada.

Il s'agissait, pour les missionnaires, de rendre compte de leurs travaux, et de pourvoir aux nécessités de l'avenir.

Ils avaient fait connaissance avec la plupart des peuplades sauvages du pays : chacun exposa ses vues sur les meilleurs moyens à prendre pour les civiliser.

« Il fut convenu, dit Leclerc, qu'on^ ne réussirait jamais à la conversion des sauvages, si, avant de les faire chrétiens, on ne les rendait hommes. » Il fallait donc les rapprocher, autant que possible, des Français, et pour cela étendre et fortifier la colonie; il fallait établir des missions sédentaires pour y attirer les sauvages et travailler à les civiliser; il fallait fonder des séminaires pour y élever et instruire leurs enfants, et ceux-ci iraient ensuite répandre la civilisation et la foi parmi leurs compatriotes, coopérant ainsi à l'œuvre des missionndres.

La question du Baptême des adultes en santé fut aussi débattue : il fut décidé qu'on ne devait point risquer ce sacrement, mais qu'il fallait attendre pour baptiser les adultes, que l'on fiât bien sûr de leurs bonnes dispositions. La Sorbonne consultée approuva cette résolution : et ce fut la pratique qui fut invariablement suivie désormais non seulement par les Récollets, mais aussi par les Jésuites.

Tenir les sauvages rapprochés des Français... Hélas! ne l'étaientils pas déjà que trop? Le P. Joseph écrivait un jour de Québec à un de ses amis :

« Je vous dirai que, par les désordres des gens que les marchands laissent en ces lieux pour y faire la traite, nous avons

pensé être tous assommés, si Dieu n'eût retenu ces barbares... Ces peuples, toutefois, ajoute-t-il, sont fort dociles, et je m'étonne, vu les désordres de nos Français, qu'ils n'en commettent pas de plus considérables (1). »

« J'ai vu aux Hurons, écrit Sagard, des Français enseigner aux sauvages des folies et des inepties si grandes, que les sauvages même s'en gaussaient, et avec raison... »

11 y avait dans le bon sens naturel des sauvages plus de rectitude et de lumière que dans l'esprit dépravé de certains Français. Le P. Joseph en cite quelque part un exemple frappant :

Un capitaine sauvage se plaignait un jour des prix excessifs que les Français vendaient leurs marchandises, lorsque ses gens descendaient les rencontrer pour la traite des pelleteries; il demandait avec instance qu'à l'avenir on leur fit des conditions plus acceptables. Le facteur des marchands, las de ses importunités : « Eh bien, lui- dit-il, à l'avenir on te fera meilleur marché à toi, mais non pas aux autres. » Le capitaine prenant alors un air dédaigneux : a Tu te moques de moi, repli que-t-il, de dire que tu me feras meilleur marché, mais que tu continueras de piller mes gens. Si je consentais à cela, je mériterais qu'ils me pendissent et me coupassent la tête. Je suis capitaine; je ne parle pas pour moi, je parle pour mes gens. »

Et le P. Joseph ajoute : x Voilà ce dont j'ai été témoin moimême. »

En voulant rapprocher les sauvages des Français, les missionnaires supposaient la colonie peuplée de Français de choix et de bon exemple; mais la Compagnie des Marchands, qui comptait dans son sein beaucoup de calvinistes, ne s'occupait guère du choix des colons; plusieurs de ses employés, au Canada, ne valaient pas grand' chose; quelques-uns étaient huguenots, et l'un d'eux mourut un jour misérablement en présence du Père Récollet qui essayait de le convertir : « Mon Père, il est trop tard, s'écriait-il, il est trop tard... » — « Et il mourut, dit Sagard, désespéré de la miséricorde de Dieu. »

Augmenter et fortifier la colonie par le défrichement du sol et l'agriculture, c'était tout le contraire de ce que voulait la Compa-

(1) Leclerc, Premier établissement de la Foi, p. 132.

gnie des Marchands, qui ne songeait qu'à la traite des pelleteries :

« Elle a plutôt nui, dit Sagard, que favorisé nos pieux desseins de: convertir les sauvages, les rendre sédentaires et peupler le pays. »

Champlain passa en France dans l'automne de 1616, pour tâcher de la ramener à de meilleurs sentiments. Il était accompagné du P. Denis et du P. Joseph; le P. Dolbeau resta seul à Québec avec le F. Pacifique.

Champlain avait emporté des épis de blé, des plantes et des fruits récoltés sur le sol canadien : il s'efforça d'engager les marchands de Rouen à faire des sacrifices pour favoriser l'accroissement de la colonie et l'œuvre des missionnaires. Peines inutiles : ils restèrent sourds à l'appel. Tant il est vrai qu'il n'y a rien comme la passion de l'intérêt pour étouffer les sentiments généreux!

La colonie canadienne végéta un demi-siècle, tous les efforts de ceux qui s'intéressaient à son développement étant paralysés par l'ambition et l'avarice des Sociétés marchandes. La Compagnie des Cent- Associés, et plus. tard celle de. Montréal, apportèrent à leur entreprise beaucoup plus de désintéressement; mais ce ne fut vraiment que lorsque le Roi se décida à s'occuper lui-même directement de sa colonie, que. celle-ci prit son essor. La Providence voulait que la race canadienne -française s'implantât ici lentement, mais solidement, et à travers mille obstacles : Tantœ molis erat Canadensem condere gentem !

Ni Champlain, ni les Récollets ne se découragèrent de leur insuccès à Rouen : soutenus par quelques amis, ils résolurent de poursuivre généreusement leur tâche.

Entre tous ces amis de l'Église canadienne, nous connaissons déjà M. Houel : son nom est resté attaché à l'une des plus belles paroisses du pays.

Un autre bienfaiteur, qu'il convient de mentionner de. suite, c'est M. Charles des Roues, vicaire général de Pontoise : « Voilà, dit Sagard, nos deux principaux bénéfacteurs pour le Canada. » M. des Roues s'intéressait à la mission des Récollets comme à son œuvre propre : il lui avait voué son cœur, ses prières ardentes, et toutes les ressources matérielles dont il pouvait disposer.

La rivière Saint-Charles, l'ancienne Cabir-Coubat des Algonquins, ainsi appelée par eux à cause de ses nombreux méandres, porte le nom et rappelle le souvenir de M. Charles des Roues.

Le P, Denis Jamay resta en France comme procureur de la mission. Le P. Joseph revint au Canada avec le titre de commissaire : on lui avait donné pour compagnon le P. Paul Huet.

Ghamplain repassa en même temps au Canada, emmenant avec lui la première famille d'agriculteurs qui se soit fixée au pays, celle de Louis Hébert : elle comptait en tout cinq personnes.

La traversée fut longue et orageuse : plus d'une fois on se crut sur le point de périr. Le P. Joseph entendit la confession de tous les passagers et implora ardemment le secours du Ciel :

« On fut touché de compassion et sensiblement attendri, dit Leclerc, quand la dame Hébert éleva par une des écoutilles du navire le plus jeune de ses enfants, afin qu'il reçiît aussi bien que les autres la bénédiction de ce bon Père. »

Dieu eut pitié des larmes et des prières des passagers : le vaisseau, parti de Honfleur le 11 mars (1617), arriva sain et sauf à Tadoussac le 14 juin.

11 avait pour commandant le capitaine Morel, « fort homme de bien et très bon catholique », dit Sagard. On éleva à la hâte, sur le coteau de Tadoussac, une petite chapelle, que l'on couvrit de rameaux et de feuillages; et le P. Huet y célébra, le 11 juillet, une messe d'actions de grâces :

« Deux matelots, dit Leclerc, se tenaient chaque côté de l'autel avec des branches de sapins, pour chasser une infinité de maringouins qui incommodaient extrêmement le célébrant.

« Le capitaine Morel fit tirer tous les canons de son bord, en actions de grâces et réjouissance de voir dire la sainte messe où jamais elle n'avait été célébrée; puis, après les prières faites, afin de rendre le corps participant de la fête aussi bien que l'esprit, il donna à dîner à tous les catholiques.

« L'après-midi, on retourna derechef dans la chapelle chanter les vêpres solennellement, de manière que cet âpre désert, ce jour-là, fut changé en un petit Paradis, où retentissaient les louanges divines... »

Et Sagard ajoute : « Les sauvages voulurent assister eux-mêmes aux offices, en dehors, avec une attention et un silence plus louable que celui des hérétiques, qui en grondaient entre les dents, »

La chapelle de Tadoussac, (c bien qu'elle ne fût bâtie que de perches et de rameaux », subsista une dizaine d'années.

En arrivant à Québec, Ghamplain et les Récollets eurent la dou-

leur d'apprendre que les sauvages venaient de massacrer deux Français, non loin de l'Habitation. Ces barbares avaient même formé le projet de détruire . toute la colonie canadienne; leur complot fut heureusement déjoué par un avertissement que donna l'un d'eux au bon F, Pacifique.

Pontgravé étant monté aux Trois-Rivières, le P. Huet l'y accompagna, et, comme il avait fait à Tadoussac, s'occupa de faire construire une petite chapelle, où il célébra la sainte messe tout le temps qu'il demeura à cet endroit.

L'année 1618 fut marquée par trois événements intéressants, quoique à des degrés divers, pour l'Église canadienne : le premier mariage célébré dans le pays, celui d'Etienne Gonquest avec Anne Hébert, fille de Louis Hébert; la publication du Bref donné aux Récollets par le Nonce de Paris, de la part du Saint-Siège; le premier jubilé célébré au Canada.

On fit l'ouverture du jubilé, avec les cérémonies ordinaires, dans la chapelle de Québec, le 29 juillet. Les Français s'y disposèrent avec toute la dévotion possible. Plusieurs petites chapelles « en forme de cabanes » avaient été érigées par les missionnaires aux environs de Québec : on s'y rendait en procession^ pour les visites du jubilé, récitant des prières avec ferveur. Il n'y avait encore que peu de sauvages chrétiens : tous cependant, les infidèles comme les autres, assistaient aux exercices, « et quoique sans discernement de foi, dit Leclerc, ils ne laissaient pas de faire extérieurement les mêmes cérémonies que les Français ».

Dans l'automne, le P. Joseph, qui était resté jusque-là à Québec, descendit à Tadoussac pour y passer l'hiver avec les Montagnais. Il y bâtit une maisonnette, comme il avait fait trois ans auparavant à Garagoua, chez les Hurons, et y tint école comme à Québec. Ecrivant l'année suivante à son Provincial :

«r Je suis allé, dit-il, à Tadoussac pour assister les barbares de ces lieux, les instruire, et administrer les sacrements aux Français qui y demeurent durant la traite de nos marchands pendant l'hiver. Je me suis occupé à y tenir école ouverte, afin d'attirer les sauvages, et les rendre sociables avec nous pour les accoutumer à nos façons de vivre. Si nous savions parfaitement bien leur langue^ je ne sais quel profit l'on ne ferait point avec ces peuples. »

Parlant ensuite de la résidence de Québec :

« Si vous souhaitez savoir, disait-il, comment nous passons ici

le temps, je vous dirai que nous le passons comme dans nos couvents : nous disons, grâce à Dieu, tous les jours la sainte messe, avec notre office canonial; nous faisons la lecture de table pendant le repas; enfin nous vivons le plus régulièrement que nous pouvons. Je me recommande autant que je puis à toutes les prières de nos bons Religieux.

« J'ai baptisé dix enfants moribonds, dont il y en a six qui jouissent de la gloire, étant morts après le Baptême. Plusieurs adultes se sont présentés pour se faire baptiser, mais il ne faut rien précipiter : j'attendrai qu'ils soient encore mieux instruits.

« J'ai donné l'absolution à un huguenot, qui s'est par la grâce de Dieu reconnu, et a fait abjuration de son hérésie entre mes mains : il demande ardemment de demeurer avec nous à Québec cette année, mais je ne sais si nos marchands l'y laisseront... »

Outre la résidence de Québec, il y avait deux missions établies et entretenues par les Récollets au Canada, celle des Hurons et celle de Tadoussac. Ils en commencèrent une troisième aux Trois- Rivières, et c'est là que fut envoyé le P. Guillaume Poulain dans l'été de 1619.

Gomment ces bons Religieux, vivant de quêtes, et ne possédant rien par eux-mêmes, pouvaient-ils suffire à tant de dépenses? Ils n'avaient rien à attendre, comme nous l'avons vu, de la Compagnie des Marchands; mais ils comptaient sur la Providence : Dieu leur venait en aide par les aumônes généreuses de leurs amis de France, surtout du grand vicaire de Pontoise.

Ils reçurent vers cette époque plusieurs ornements d'église : le Nonce de Paris lui-même, en sa qualité de Préfet de la mission du Canada, voulut prendre part à la bonne œuvre. La reine Anne d'Autriche leur envoya en même temps une chapelle complète, y compris un précieux calice en argent doré, aux armes royales.

C'est la générosité de M. des Boues, grand vicaire de Pontoise, qui permit aux Récollets d'entreprendre la construction de leur monastère de la rivière Saint-Charles.

Mais au moment même où ils s'occupaient de commencer les travaux, ils furent affligés par le décès du bon F. Pacifique Duplessis, qui s'éteignit doucement à Québec, le 23 août 1619, à la suite d'un petit voyage qu'il venait de faire en France :

«c C'était un homme de Dieu, d'une grande douceur, de zèle et de simplicité, écrit le P. Leclerc; et quoi qu'il ne fût qu'un Frère

laïc, on peut dire qu'il a beaucoup travaillé en peu de temps à ravancement spirituel et temporel de la mission. »

« Il faut tâcher de bien mourir, dit à son tour le F. Sagard, et on ne peut bien mourir qu'en bien vivant, comme a fait notre bon Frère Pacifique... 11 fut enterré à la chapelle de Québec, avec les cérémonies de la sainte Église, regretté d'un chacun, et pleuré de tous, tant des chrétiens que des sauvages, qui perdaient en lui un grand support et la principale de leurs consolations en maladie. »

La première pierre du couvent de Notre-Dame des Anges fut posée solennellement par le P. Dolbeau, alors supérieur de la mission du Canada, le 3 juin 1620." La maison fut bénite l'année suivante par le P. Denis, revenu de France, et nommé de nouveau commissaire de la mission : la cérémonie eut lieu le 25 mai, sixième anniversaire de l'arrivée des Récollets au Canada.

« La maisoQ, dit Leclerc, fut bénite sous le titre et patronage de Notre-Dame des Anges, de même que la première maison de l'Ordre de Saint-François-d' Assise fut consacrée sous le même titre de Notre-Dame des Anges, »

Ecrivant à M. des Boues, grand vicaire de Pontoise, le P. Denis lui faisait la description de ce monastère, bâti tout simplement en colombage : •

« Le corps du logis est fait de bonne et forte charpente, et entre les grosses pièces une muraille de huit à neuf pouces jusqu'à la couverture. Sa longueur est de trente-quatre pieds, sa largeur de vingt-deux; il est à double étage. Nous divisons le bas en deux : de la moitié nous faisons notre chapelle, en attendant mieux; de l'autre, une belle grande chambre, qui nous servira de cuisine, et 011 logeront nos gens. Au second étage, nous avons Une belle grande chambre, puis quatre autres petites, pour retirer les malades, à ce qu'ils soient seuls. La muraille est faite de bonne pierre, bon sable, et meilleure chaux que celle qui se fait en France. Au-dessous est la cave, de vingt pieds en carré, et sept de profondeur. »

Le nouveau monastère était la maison principale des Récollets. Ils y ouvrirent un noviciat, dont la direction fut confiée au P. Guillaume Galleran. Un jeune homme natif de Rouen, Pierre Langoisseux, fut admis comme novice le 22 septembre 1622, et trois enfants canadiens « vêtus du petit habit ». Le jeune Langois-

seux « s'était donné librement à nous, dit Leclerc, et depuis trois ans avait servi à nos ministères pour l'instruction de nos sauvages aux Trois-Rivières » .

Le F. Modeste Guines était venu remplacer le F. Pacifique à Québec.

« On ne quittait point, dit Leclerc, la maison et la chapelle que nous avions bâtie en 1615, dans l'endroit où est à présent la Basse- Ville de Québec : elle nous servait d'hospice et de chapelle succursale: nous y administrions les sacrements, et on y faisait l'office divin solennellement et publiquement, de même que dans le couvent nouveau. »

Situation étrange que celle de ce couvent nouveau, là-bas, au fond de la forêt qui recouvrait l'emplacement du faubourg actuel de Saint-Roch, loin de l'habitation de Champlain, loin du port où abordaient les navires de France! On ne peut s'expliquer l'isolement où s'étaient placés les Récollets, et plus tard les Jésuites, que par le besoin qu'ils avaient d'exploiter le riche terrain qui environnait leur demeure, et qu'on leur avait donné pour leur subsistance.

Avaient-ils aussi l'espoir d'y être plus à l'abri qu'à la Basse- Ville contre les incursions des Iroquois? C'eût été bien mal connaître l'instinct plein de ruse de ces barbares.

Un jour, un parti d'iroquois tombe inopinément sur Québec, et descend tout droit à Notre-Dame des Anges, menaçant de mettre tout à feu et à sang. Heureusement, il y a un petit fort construit entre le monastère et la rivière Saint-Charles : quelques Français s'y réfugient, font feu sur les assaillants, et en tuent sur le champ sept ou huit. Les barbares se retirent précipitamment et prennent la fuite : Québec est sauvé.

« J'ai souvent, dit Leclerc, ouï raconter cette aventure à M™6 Couillard, qui était alors dans le fort, où elle admira la protection toute visible de Dieu sur le Canada : "étant certain que si ces barbares eussent connu leurs forces, ils auraient pu sans difficulté désoler entièrement la colonie. »

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