CONTINUATION DE LA MISSION
LETTRE DC P. RALTHAZAR DA COSTA, MISSIONNAIRE DV tIADUEÉ, AFX PP. ET FF. BBS COLLÈGES DE COÏMBRE ET D*ÉVOBA.
Tanjaoor, 1653.
Mes RéTêrends Pères et très-chers Frères,
n m*est doux de donner un signe de vie à mes frères et amis, un gage de tendre affection et de vive reconnaissance à ces bénites maisons auxquelles je dois tout mon bonheur. Mais à ces souvenirs du cœur vient se joindre un sentiment non moins pressant, c'est le désir de faire connaître nos besoins à ces nobles collèges, spécialement destinés à former des apôtres pour les Indes; c*est Tespéi'ance d'exciter le zèle de tous nos frères par la perspective de la moisson abondante qui les attend. Si le Seigneur daigne opérer de nombreuses conversions par un instrument tel que vous me connaissez, si pauvre de science, de talents et de vertus ; quelles merveille» n'accomplirait-il pas avec ces hommes de choix que vous comptez parmi vous en si 'grand
nombre î Puissé-je, en montrant la multitude innombrable des âmes qui se perdent pour rétjernité par le défaut d'ouvriers évangéliques, rappeler à mes bien-aimés frères la fin glorieuse des maisons oir ils se trouvent réunis , et les rom|)lir d'ardeur pour leur sainte vocation ! Animés de ces sentiments, ils ne perdront Jamais de vue ces infortunés idolâtres qui leur tendent les bras; ils s'efforceront d'aider les combattants par leurs prières et de se préparer au combat par l'acquisition de toutes les vertus apostoliques,
Si je parlais à des cœurs moins généreux , je craindrais de les effrayer en leur présentant le tableau des souffrances des missionnaires ; mais non, je ne vous ferai pas cette injure: il est important d'ailleurs de connaître d'avance la carrière qu'on doit parcourir et les charges qu'on doit porter, afin de mesurer ses forces et d'enflammer son courage. Je vous dirai donc franchement une partie de ce que Jes missionnaires ont à souffrir dans ce pays.
D'abord c'est le climat qui vous donne Tintelligence pialique de la zone torride ; c'est une atmosphère embrasée dont vous ne pouvez sortir, et où les rayons réfléchis par une terre brûlante rivalisept avec ceux que le ciel vous verse directement sur la tête. Si à cette chaleur monotoçe ce joint un calme plat , vous étouffez sans pouvoir preisqvie respirer ; si un vent s'élève , il vous arrive après s'être chargé de toutes les ardeurs des sables qu'il a, -traversés , et vous ^)rûle comme ferait la vapeur qui s'échappe de la bouche ,duû four. Un seul voyage à travers celte vapeur suffit pour f.enouveler tout l'extérieur d'un Ijomnie, sans cependant le rajeunir. Un missionnaire que vous connçiissez , a déjà si souvent changé de peau au visige et au5 mains qu'il n'y fait plus attention. Si le vent vous %ieat (Jes montagnes , il est moins di^ud ; mais sa
Tîolencc vous cause ua nouyeau genre de supplice , eu TOUS enyeloppant d'un tourbillon de poussière qui vous poursuit partout , et pénètre dans les maisons et dans h^ coffres les mieux fermés. Comment voyager? La crainte des rayons du soleU , qui deviennent intolérables vers les neuf et dix heures, vous a-t-elle éveillé avant le jour pour partir de grand matin? vous subissez de quatre à six heures une rosée abondante , pernicieuse pendant plusieurs mois de l'année ; d'ailleurs, en voyageant la nuit, vous tombez presque infailliblement entre les mains des \olours. Puis, comment marcher? Avec vos sj^ndales ? mais elles sont si incommodes que bientôt vous avez les pieds en sang. Vous irez donc pieds nus? mais, sans compter les épines dont toutes les terres de ces contrées sont cou vertes^ les sables brûlants vous préparent une autre torture* Le missionnaire dont je parlais tout-à-rheure , a couru un véritable danger pour avoir entrepris de franchir ainsi la distance dune portée de fusil; il n était pas arrivé à la moitié du chemin que déjà il semblait trépigner sur des charbons ardents , et il atteignit à grande peine le terme de la carrière, les pieds chargés de grosses ampoules, le visage bai-^ gné de larmes arrachées à son insu par la douleur, et tout le corps inondé de suçur et épuisé de fatigues.
Dans la saison des pluies, qui est Thiver de ces contrées, les chaleurs sont plus tolérables, mais les voyages n'en sont pas moins pénibles. Il faut alors des efforts continuels pour retirer vos pieds de la boue où ils se perdent ; souvent vous les trouvez blessés par les épines dont cette terre est pétrie^ ou meurtris par les écueils cachés contre lesquels ils vont heurter. Pour mon compte, j*ai tel doigt de pied qui a déjà perdu son ongle cinq à six fois. Passons sous silence les ri^ vières , les canaux , les torrents qu'il faut à chaque pas tra-^ verser , tantôt à gué avec l'eau jusqu'à la ceinture et jus-
qu'aux aisselles, tantôt à la nage ou sur quelque système flottant , composé de cruches vides ou de fagots de bois léger.
Voilà pour le climat et les voyages. Qu*y a-t-il encore? Pour habitation une cabane de terre recouverte de chaume ou de feuilles de palmiers, sans fenêtres, avec une porte qu'on dirait une entrée de tannière. Là , vous pouvez à peine vous remuer sans vous exposer à vous casser la tète contre le dessus de la porte ou contre les poutrelles du toit ; là vous avez à lutter nuit et jour contre les fourmis blanches, appelées carias, qui dévorent tout , contre les serpents et mille insectes venimeux , contre les rats et les chauvessouris qui peuplent le toit de votre masure et poussent Faudace, les uns jusqu'à vous ronger les pieds pendant votre sommeil, les autres jusqu'à emporter la mèche de votre lampe toute allumée ; au risque de mettre le fen à la maison. Votre Ut est une natte on une peau de tigre étendue par terre ; si vous trouvez une planche pour vous préserver de rhumidité, le Ut aura son grand complet. La nourriture est le moindre de nos soucis : une poignée de riz cuit à Teau, assaisonné d'une décoction de poivre, rehaussée parfois de quelques herbes amères, voilà notre ordinaire. Ajoutez-y quelques légumes, du lait, un peu de beurre fondu, vous aurez un cBner de première classe, un- festin de Pâques. C'est le née plus têlirà du missionnaire brame. Nous autres pandara souamis, nous pourrions à la rigueur y ajouter un peu de viande ; mais noire qualité de pénitents ne permet guère de le faire, à cause du scandale qui en résulterait , et nous devons dire avec S. Paul : 5t fratret icamtaKmfUur^ non mandueabo cames in «temum. S'il nous arrive d'en goûter quelques morceaux , la crainte d'être découvert 6te le peu de plaisir qu'on pourrait y chercher; d'ailleurs l'estomac» qui n'est plushaUtué à digérer
~ 5 -ces sortes d'aliments, ne s en accommode pa&. Amsi préférons-nous, dans ces circonstances ex^traordinaires, prendre un peu de poisson et alors nous faiscms chèr^ lie. Ajoutez des voyages continuels et des courses incessantes auprès des malades et plus que tout cela, le travail accablant des confessions. Les païens, qui ne connaissent d'autre mobik que rintérét, s'imaginent d'abord que c'est sans doute un motif semblable qui nous^ fait endurer tant de fatigues ; puis, quand nous leur disons que nous n'agissons que par charité, ils Varrétent stupéfaits et se mettent la main sur la bouche , comme pour montrer qu'ils n'ont pas de paroles capables d expnmer leur étonnement.
Est-ce Jà tout ce que souflfre le missionnaire? Non, tout cela est peu de chose. Dieu a donné à l'homme un corps capable de s'habituer aux privations et aux souSrances audelà de tout ce que peuvent imaginer ceux qui n'en ont pas fait l'expérience. Tout ce que je viens de dire est dur dans les commencements, mais peu à peu le corps s'y fait, et Ton finit par ne plus y penser. Une chçrse plus pénible et à laquelle la nature s habitue moins facilement, ce sont les persécutions, les insultes, les mépris, les opprobres auxquels nous sommes continuellement exposés. Vivre au milieu d'enneniis acharnés, chez un peuple qui pour le caractère est, je crbis, la plus vilaine race qu'on puisse imaginer (1),
(1) Nous cotïserTOns cette expression tut peu sévère qui a échappé au missionnaire, parce qu^elle eet- suffisamment adoucie par tout le contexte de la lettre. Des hommes qui se dévouent avec tant de zèle à tous les <?cnres de sacrifices pour lé salut des Indiens, prouvent assez qu'ils les aiment comme leurs enfants. Au reste, si dans ce passage Iç missionnaire blâme amèrement les vices que les Indiens ont puisés. dans les préjugés et Téducation du paganisme, combien de fois ne le voyons-nous pas se complaire à combler d'éloges les vertus que la grâce du christianisme fait g;ermer dans leurs coeurs t ' : .
sous un gooY^mement qui n'est que tyrannie , desordre el confusion » et qui nous litrenait à la haine et à la rage de quiconque Tendrait nous perdre, si nous n*étions protégés par une Providence Traimeiit miraculeuse ; n'aroir aucun lieu, aucun instant de sûreté; ne pouTOir porter avec nous que Tabsolu nécessaire : notre bréviaire , quelques livres de piété et les objets essentiels à la célébration de la sainte messe : c*est là un genre de soufiirance bien autrement crucifiant. Le corps peut se durcir à la peine, Tame ne se durcit pas à Thumiliation jusqu*à devenir insensible. Aidée de la grâce, elle peut aimer ces opjMrobres et s*en i*^ouir ; mais c*est une joie surnaturelle qui ne débniit pas le sentira ment de la nature.
Mais enfin , quand le missionnaire est arrivé à ee point d*aimer ses souffrances et ses hunsiliations , »-t^il épuisé le calice des douleurs? Non encore. Outre les peines que je viens d'énumérer, il en est d autres incomparablement plus dédiirantes et qui , à proprement parier, sont la véritable croix du missionnaire. Je teux dire la sollicitude 4ei églises et des chrétientés dispersées par la persécution , la vue de milliers de chrétiens exilés, dépouillés de tous leurs biens, livrés à tous les genres de vexations, de tortures et d*opprobres ; la douleur que causent la chute de quelques-uns et les souffrances de tous ; Tindignation qu excitent les trionophes et les blasphèmes impies des païens. Ajoutez la vue de ces milliers de chrétiens généreux qui, ayant tout sacrifié pour leur foi et n^ayant pins de consolation au monde , demandent en grâce et avec larmes les consolations de la religion, le pain eucharistique, et fimpuissance où nous nous trouvons de satisfaire des désirs si saints et si justes t Ajoute* enfin cette multitude d*idolâtres qui tombent dans Ta- Mme éternel , tandis qu'il serait si facile de les sauver, si nous étions en nombre suffisant; les instances que nous
(ont pkisiears populations, et «uxcpieUes le défaut de mU^ sionnftires et de catécbieles nous empèdie de répondre 1
Telles sont, me» RéTérends Pères et bmi ohers Frères, les souffrances du Missionnaire. Vous présenter ce ta* Ueau sans eraindre de ^oos décourager et de tous détour^ nerde la Tocation apost^riUqqe, €*est tous dire Tidée que }*ai conçue de TOtre Tertu et de TOtre ^nérosité ; non ce n'est pas la vue de têttes difiBcultés qui sera capable d'ar* réter des coeurs que notre Seigneur a remplis de son amour et du zèle des âmes. D'autant plus qu*en tous parlant de nos souffrances j*aurais aussi à tous raconter nos consolations : la joie de faire aimer et glorifier notre Dieu par des nnlliers de créatures qui Toutrageaient sané le connaître ; le bonheur de peupler te ciel , d*arradier à Tenfer tant de TÎctimes, et de voir fleurir tant de dirétientés ferrentes dans des royaumes qui jusqu'à ces jours étaieqt sous Tempire absolu du démon. Mais ce sent là des jouissances qui ne sauraient s'exprimer par des paroles, le cœur seul peut les sentir et les apprécier. Bientôt, je Tes* père, plusieurs d'entre yous Tiendront partager nos tra^ Taux et goftter aTcc nous ces consolations qui changent les épines en roses et les amertumes en douceurs. Passons aux détails :
La mission Tient d'acquérir deui nouTeaux ourriers : le P. Jos. Arcolini cèmme brame, le P. Ant. de Proënsa comme pandara-souami : deux sujets dont les Tertus et les talents donnent les plusb^es errances. Le P. Etienne d'Arési s'est absenté pour quelque temps afin de préparer et de subir son examen ad gradum.
La résidence de Tirouchirapally est administrée par deux Pères, aidés de six catéchistes; le chiffre des conTersions pendant ces deux années s'y est élcTé à deux mille. Tous les chrétiens anciens et nouTeauxrîTalisent de ferTéur
et de piété; mais ils sont inconsolables de ne pouvoir s approcher des sacrements aussi souvent qu'ils le désireraient, car plus le nombre augmente et moins il nous reste de temps à donner à chacun. Il est impossible que deux missionnaires suffisent aux besoins d'une si vaste chrétienté ; si noua ne recevons bientôt quelque renfort, nous succomberons nécessairement sous le fardeau* Prions le Seigneur qu'il envoie des ouvriers à sa vigne 1
. Les catéchistes n*ont pas une heure de relâche ; ils sont demandés à la fois de tant de côtés que nous ne savons souvent à qui donner la préférence. Vous connaissez déjà plusieurs de ces braves auxiliaires, il est juste de vous signaler les autres. Je vous rappellerai d'abord notre bon MmUtioudeian (Hilaire) ^ ce pandaram dont la conversion et les vertus ont déjà fourni de belles pages aux lettres précédentes.
Malgré son âge avancé, il n'y a pas de fatigue qu'il n'embrasse avec joie pour visiter les chrétiens, assister les malades et convertir les idolâtres. Un autre catéchiste des parias est Maria-Dassi (serviteur de Marie). Comme le précédent, il ne reçoit aucun salaire» vit d'aumônes et n a d'autre amUtion que de pouvoir conununier plus souvent. Il est toujours prêt à obéir, et n'a pour ainsi dire qu'un pied sur terre. Toigours également gai , quelque part qu'on l'envoie, loin ou près» de jour ou de nuit ,.par la pluie ou sous le soleil ardent» avec ou sans viatique, à tous les ordres il ne sait répondre qu'un seul mot ipâkkiam! i:'est-à-dire» je suis heureux que vous daigniez vous servir de moi. 11 s'est fait une réputation dans ses disputes contre les ^ntils, et cependant il est loin d'être un savant, (c Je ne sais, dit-il quelquefois» qu'une seule strophe , c'est l'arsenal d'où je tire mes armes pour terrasser les païens et les jogues qui os^iit se mesurer avec mpi. Eûcçre» ajoute-t^ilavec un
air de naïve complaisance , encore n*ai-je jamais eu besoin d'employer toute ma science. Je déclame la moitié de ma strophe , puis j*en explicpie le sens, et cela seul m'a toujours suffi pour mettre hors de combat tous mes adver* saires ; la deuxième moitié, je la laisse en réserve dans le trésor de ma bonne Mère pour des occasions d'une plus haute importance. » Cette manière d'argumenter en chan* tant une strophe de vers dont on développe le sens a une force magique sur l'esprit des Indiens. Le feu , l'énergie et Tonction des discours de Maria-Dassi, et plus encore l'ardeur de son zèle sont dignes d'exciter l'émulation des missionnaires eux-mêmes. Le désir (pi'il a de donner sa vie pour l'amour de Jésus-Christ est admirable ; il ne nous rencontre jamais sans nous conjurer de lui obtenir cette grâce; et, quand les circonstances ne lui permettent pas d'exprimer ce désir par des parole?, il le rend par une pantomime si expressive et si touchante, qu'il est impossible de n'en pas être attendri. Parmi les catéchistes des hautes castes on compte un nommé Hilaire , poète distingué, et un va&ouguen du même nom, recommandaUe par sa vertu et ses talents. Ce dernier, spécialement chargé de l'église de Candalour et de son district, s'y est acquis une telle autorité , que ces néophytes l'appellent leur nayaken, et lui obéissent en effet comme à leur seigneur. Le troisième , nommé Aroulanda (Jean), est aussi un poète célèbre par plusieurs ouvrages remarquables. Il a composé la vie de sainte Marguerite , et la vie du saint roi Josaphat , en vers élégants, et sous la forme de poème ou de tragédie in-r dienne.
Nos ennemis sont si nombreux et si acharnés, que la bienveillance du Nayaken de Maduré ne suffit pas pour nous soustraire à leurs vexations continuelles. Pour cette raison et afin de nous préparer un asile dans les temps de
- 10 ^ persécution religieuse ou de guerre politique > nous avons établi une église et un presbytère à Candelour, petit \iilage situé à trois ou quatre lieues au sudi de Tirouchirapally, au milieu des forêts et des terres des Toleurs. C'est là que résident plus ordinairement les missionnab:es de ce district. Loin des pastes orgueilleuses des gentils , nous y trouvons plus de sécurité et plus de liberté pour l'administration des parias, qui peuvent y fréquenter la même église que les hautes classes. Nous avons construit à cette un un vaste pandel (espèce de toit plat supporté par des bambous), d'où tous les parias assistent très-commodément à la sainte messe et aux exercices ^de piété. Le concours des fidèles y est considérable , surtout les jours de fêtes, qui sont pour le missionnaire des jours accablants. La fatigue qu'il y endure n'a d'égale que la consolation qui l'accompagne.
Le P. Alvarez étant tombé, dans un état de langueur dont une toux sèche et continue révélait le danger, les supérieurs lui interdirent toute espèce de ministères , excepté la prière et la célébration du saint-sacrifice. Inspiré par son goût pour la décoration , il sut mettre à profit ce repos forcé ; il improvisa un charmant théâtre , choisit quelques néophytes qui annonçaîentd'heureuses dispositions, lésexerça soigneusement à la déclamation et à l'action théâtrale dans le genre des Indiens ; puis, le soir du jour de Pâques, il donna au public, en forme de tragédie, la représentation de la vie du saint roi Josaphat dont j'ai parlé plus haut. On y accourut de tous les environs, de Tirouchirapally et de Tanjaour, Les nombreux pandels qu'on avait eu soin de jiréparer pour les étrangers ne pouvant contenir qu'une faible partie des curieux, tous les autres campèrent sous les arbres tout le temps que dura la tragédie. Elle dut son succès prodigieux à l'éclat et à la délicatesse des décorations non moins qu'au talent des acteurs , mais surtout au goût,
ou, pour mieux dire, à Tespèce de fureur qu'ont les Indiens pour ces sortes de représentations. Nos néophytes ne se possédaient plus de joie ; les païens étaient ébahis : « As-tu Yu, se disaient-ils entre eux, le grand roi Josaphatî Non, le Nayaken lui-même, dans ses plus beaux jours de gloire, n'a jamais déployé une pompe et une majesté pareilles. >>
Le fruit de cette solennité ne se borna pas à une admiration stérile. Outre l'impression générale qu'elle produisît en faveur de la religion et qui portera plus tard ses fruits , dès Hnstant même la moitié de la population de Candelour iroulut suivre les instructions de la doctrine chrétienne et reçut le saint baptême , ayant à sa tête le-ehef des voleurs avec toute sa famille. Quelques mois après, ceux qui étaient restés dans Fidolâtrie, désirant célébrer, selon la coutume, la fête annuelle de leur pagode, se présentèrent au père, encore païen, du chef de la caste. « Comment, leur réponditil, après avoir vu les magnificences des chrétiens, oserionsnous étaler nos mesquines et puériles cérémonies? Ce serait nous exposer à la risée de tout le monde. » Ainsi la fête de ridole fut supprimée et le sera peut-être pour toujours. Nos solennités produisent souvent cet heureux résultat ; les gentils , frappés de la majesté, du bon ordre et de la vraie dévotion qui y régnent, ne peuvent plus supporter sans rougir le spectacle des turpitudes de leurs fêtes, qui , en dernière analyse, se réduisent à lassouvissement des passions.
Une autre cause de la conversion des gentils est Fempire étonnant que nos néophytes exercent sur les démons , vérifiant ainsi Fun des caractères de la vraie foi, établi par notre divin Rédempteur : a Ceux qui croiront en moi se reconnaîtront à ce signe : Par la vertu de mon nom , ils chasseront les démons, » Celte vertu est si évidente aux paicus eux-mêmes , que non-seulement ceux qui nous sont affiîplionnés^ ipai$ eçcpre n.os adversaires, recourant à nos
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néo^iytes pour obtenir leur délivrance. Un jogue des plus puissants» ennemi juré des Chrétiens, avait enlevé à l*un d entre eux son chapelet et son crucifix ; il les conservait, non comme des préservatifs, mais comme preuve de ridentité du christianisme avec la religion infâme des Pranguis.Dientôi après, un de ses fiis fut saisi d*un mal étrange que les gentils attribuent à Faction diabolique. Tous les remèdes ordinaired ayant échoué , le père se souvint du chapelet et du cruciGx £[u*il avait chez lui et voulut en essayer Tefiicacité. Quoiqu'il fût indigne d'être exaucé , Dieu, qui avait ses desseins demismcorde, daigna manifester la puissance de la foi chrétienne, et à peine ces objets furent-ils appliqués au malade qu'il se trouva subitement délivré. Frappé de ce prodige et pénétré de reconnaissance , le jogue devint aussitôt le prédicateur de la loi de Jésus-Christ ; il publia qu'il 1 avait persécutée sans la connaître, mais qu'à présent il était convaincu et devait confesser qu'elle était la seule véritable religion.
Un catéchumène persécuté par ses frères et ses autres parents nous offre un trait remarquable^ du même genre. Il avait beau leur faire l'apologie du christianisme : ni l'évidence de ses raisons » ni la patience avec laquelle il souffrait leurs outragés ne purent les convaincre de la vérités Sur ces entrefaites , une de ses sœurs donna des signes de possession diabolique ; on eut recours aux offrandes, aux sacrifices et à la magie ; tout fut inutile. Un jour que la possédée était tourmentée plus horriblement que de coutume, le catéchumène, jugeant que c'était une belle occalion de faire triompher l'Evangile , se recommande à Dieu avec une foi vive, s'approche de sa sœur en présence d'une foule de gentils, la prend par le bras; puis, élevant la voix pour être entendu de tout le monde, il s'écrie : « toi qui as osé entrer dans cette créature de Dieu ,
je te commande de la part de ce vrai Dieu que j'adore , de me dire qui tu es! » A ces mots , rénergumène commence à trembler de tous ses membres , et une voix sortie de sa bouche , répond : ce Tu sais bien qpi je suis ; pourquoi me le demandes-tu ?» — Au moins . reprend le catéchumène, tu vas me dire qui sont Vichnou, Siven , Brama et toutes les autres idoles qu'adorent les païens. — Tous ces noms m'appartiennent , répond la voix , c'est moi qui suis adoré sous ces figures. — El celte cendre et tous les autres signes des gentils , de qui sont-ils ? — Ce sont mes symboles. — Et ce Brame , qui est venu ici pour délivrer cette malheureuse , qui est-il? — C'est mon fils. — Quels sont ces objets ? ajoute le catéchumène tenant en main de la cendre bénite et un crucifix. — Ce sont des choses saintes , consacrées au vrai Dieu. — Comme le catéchumène s'efforce d'attacher son chapelet au cou de sa soeur , elle entre dans d'horribles convulsions , en criant que ce chapelet la brûle* Enfin le catéchumène ordonne au malin esprit de sortir de ce corps : « J'obéirai , répond celui-ci ; mais si je sors sans exiger qu'on m'offre un sacrifice , je deviendrai un objet de risée et de mépris. >> Tiens, réplique le catéchumène , en donnant un soufflet à la pos* sédée , voilà le sacrifice que tu mérites ; à ces mots , lo démon pousse des cris et des hurlements affreux , le conjurant de le laisser partir en paix ; et au même instant l'éner-* gumène est entièrement délivrée.
Jugez de l'étonnement des païens qui assistaient à ce spectacle , à demi-morts de frayeur. Quand ils se furent remis de leur épouvante , ils se disaient les uns aux autres : «( Voilà donc les Dieux que nous adorons ! voilà jusqu'où s'étend leur pouvoir ! » Plusieurs d'entre eux , dont Dieu toucha le cœur ,J envoyèrent de suite demander un catéchiste et ils se préparent en ce moment à recevoir le saint
baptême. Ce fait me parait au-dessus de toute critique. Je Tai sous les yeux ; il est , d*ailleurs , attesté par les païens qui s obstinent dans leurs superstitions, aussi bien que par ceux qu'il a convertis à notre sainte religion.
Voulez-vous un trait d'un genre un peu moins grave ? J'xoutez. Un chrétien qui avait reçu le baptême depuis quelques jours , passant par nn village d'idolâtres, leur prêchait les grandeurs dé la religion chrétienne , et entre nuires preuves , il signalait le pouvoir que la foi de Jésus- Christ exerce sur les démons. A ces paroles , les païens qui goûtaient fort peu jses raisons , i:rurent lui jouer un mauvais tour en le prenant au mot. U aûstait dans ce village une idole très-célèbre , objet de terrepr encore plus que de vénération. On avait une telle idée d^ sa puissance et du resp^t qu'elle exigeait, que, d'après Topîiiion générale, quiconque eût osé passer devant son temple sans ôter ses souliers^ ^aurait été à l'instant anéanti par la colère du dieu redouta)>le. Aussi, jamais homme n'avait eu Taudace d'en fairje Fessai. Dans le dessein de perdre le prédicateur importun , ils l'engagèrent donc à donner une preuve de l'empire du saint évangile , en entrant dans cette pagode avec ses souliers, l'assurant que, s'il en sortait 3ans châtiment , ils croiraient à sa prédication. « Trèsbien , reprit le néophyte , mais promettez-moi , par écrit, que vous ne me demanderez aucun compte de ce que j'aurai fait. » Les païens étaient si sûrs de leur coup, qu'ils n'hésitèrent pas à lui donner cette promesse , s'engageant dç plus à embrasser le christianisme s'il revenait sain et sauf. Alors le chrétien , s'armant d'une bonne massue , s'avance d'un pas intrépide vers la pagode; il laisse derrière lui les timides spectateurs , arrêtés par la crainte d'être enveloppés dans son châtiment. U commence par faire main basse sur les statues sacrées de chevaux , d'éléphants , de
chiens et de héros , statues de terre cuite qui sont bientôt brisées en mille morceaux. Notre champion pénètre ensuite dans le sanctuaire et grimpe sur Tidole ; il ne peut la réduire en poudre , parce qu'elle est de pierre dure , mais il décharge sur elle une grêle de coups de massue. Après l'avoir bien ntutilée , il sort triomphant de son exploit et se moque du dieu terrible et de ses stupides adorateurs. Geux-cî , outrés de rage et de honte , mais enchaînés par la stupeur plus encore que par leur promesse , laissent passer paisiblement Taudacieux proCsmateur', et se con-^ soient par la ferme assurance qu'il subira sa peine avant deux heures. Cependant , c(Hnme déjà plusieun; mois se sont écoulés , et que le chrétien se porte mieux que jamais, Tidole , jusqu'à ce jour si fameuse , est tombée dans un discrédit général.
Disons un mot de nos combats.
Un gouverneur de province donna le signal de la persécution en arrêtant un chrétien nommé Paul , auquel sa noblesse et ses vertus ont assuré le premier rang dans son village et dans les bourgs drconvoisins. Il espérait qu afa*ès avoir vaincu! le chef» ri loi serait facile de séduire les autres fid^es^ Il le fit donc amener devant lui ^ et voyant qu'il ne m laissait point intimider par les^ menaces , il en vint aux verges et aux tortores. Pendant Texécuti^Hi de ses ordres barbares, il criait au patient d'iavoquer Péroumàl, déesse de Maduré, et l'invincible néophyte ne répondait à ces invitations qifô par des railleries (1) qui , en irritant son
(1) Les jeux de mots sont tout-à-fait du goût des Indiens; une pointe d^esprit, même dans une controvei!s<^ très-sérieuse, a plus de force contre un adversaire que les arguments les phB logiques. Les Indiens font souvent des jeux de mots très-spirituels; ceux de notre champion ne sont peut-^tre pas de ce nombre; en voici un exemple : a la sommation d'invoquer Péroumil il répondit « P^/'dumjt ? dites plutôt Siroumd; car lei-
persécuteur, redoublaient ses tourments.Vaincu par sa vietime , à laquelle il ne put arracher un signe de douleur , le tyran la fit reconduire en prison.
Le lendemain les supplices recommencent : les bourreaux promènent le généreux soldat de Jésus-Christ par les rues en le frappant de yerges et essaient de lui appliquer de force les signes idolàtriques, que les gentils regardent comme le plus bel ornement du front. « Loin de moi ces cendres, répond- il en les repoussant avec mépris, autant vaudrait crépir de bouc un mur de marbre. » Le gouverneur» furieux, ordonne une quatrième torture plus cruelle que les précédentes ; puis, jugeant que le néophyte va expirer, il dit aux soldats de le reporter dans sa prison. A ces mots, Paul se relève plein de vie : «c C'est trop de bonté , dit-il en souriant, je me porte assez bien^ et je marcherai sans difficulté. »
Déconcerté par tant de courage, le persécuteur voulut se dédommager en déchargeant sa colère sur des victimes plus faciles. Il saccagea quarante maisons et fit tourmenter plusieurs de leurs habitants , sans en trouver un seul qui faiblit dans sa foi. Ce qui mit le comble à sa honte, fut la constance d'une vieille femme qui vivait d*aumônes. U la fit battre de verges pour Tobliger à recevoir la cendre sur le front : cette généreuse chrétienne déploya une énergie qui étonna tout le monde et confondit lé gouverneur.
Poussé à bout par la résistance des chrétiens» il ordonna une persécution générale dans tous les villages de sa province. Mais, à la première nouvelle de ses violences, le
iDondalioi» ont détruit dos rizières. » fl jouait sur le nonr de la déesse dont il retranchait la dernière- lettre. Peroumà signifie beaucoup de farine, slroumâf peu de farine, — Le caiembourg ne tous semblera pas merT«iU leui, il TOUS prouTera du moins Timperturbable sang-froid que le néophyte conservait au milieu de ses tourments.
p. Alvarez s'était readu auprès du gouverhéUr-général de Tiroucbirapally , qui adressa des réprimandes très-séTères au petit gouverneur. Me trouvant alors à Maduré, je visitai le Nayaken, qui reçut favorablement mes plaintes et lança des lettres foudroyantes contre les transgresseurs de ses ordres. La foudre se perdit dans le nuage : les coupables restèrent impunis, les injustice&ne furent point réparées ; cependant les persécuteurs intimidés se désistèrent de leurs cruelles vexations. 11 faut se contenter de cette demi-justice sous un gouvernement aussi faible pour le bien qu'il est puissant pour le mal.
Je passe sous silejEice deux ou trois autres persécutions du même genre : lune contre un catéchiste et quelques chrétiens, Tautre contre des catéchumènes, la troisième contre le missionnaire et ses compagnons de voyage. Toutes furent pr<Miiptement apaisées, grâce à la divine providence , et ne servirent qu'à faire éclater la constance de ceux qui eurent la gloire de souffrir pour Jésu&-Christ.
Je veux cependant signaler à cette occasion quelques exemples de courage :
Une jeune femme, épouse de l'un de nos ennemis les plus acharnés, fut touchée de la grâce. Elle eut soin de s'instruire en secret ; mais bientôt le changement de ses mceurs fit connaître sa nouvelle démarche. Au lieu de s'en réjouir, le mari entra dans de tels transports de fureur qu'après l'avoir maltraitée et battue jusqu'au sang, il la trainapar les cheveux dans une des principales rues de Tirouchirapally. Sa cruauté n a pu vaincre la patience et le courage de la catéchumène v elle a persévéré jusqu'à pré* sent dans sa foi, malgré les vexations jiournalières» qu'elle endure avec une résignation admirable.
Un jeune homme attaché au service intérieur d'une pagode, ayant reçu le baptêmer fut assailli par une persiculioa
qui menaçait sa vie. Loin de se soustraire au danger par une fuite facile, il se présenta lui-même au chef du village et lui déclara qu*il était disposé à donner son sang en témoignage de sa foi. Dieu se contenta de ses bonnes dispositions, et ses ennemis n'osèrent rien entreprendre contre lui.
Le chef des voleurs de Candelour dont j'ai parlé plus haut tomba malade, et, le même jour, sa femme et une esclave de sa maison furent attaquées d'une fièvre maligne. Les gentils s'empressèrent de publier, selon leur coutume, que ces maladies étaient une vengeance des idoles , et la rnort de l'épouse vint bientôt ajouter un nouveau poids à leurs déclamations. Afin de détruire la funeste impression que ces discours i)ouvaient faire sur les âmes faibles, le malade fit venir auprès de lui ses enfants, et recueillant ses forces, il leur adressa ces paroles : « Mes enfants, quand nous avons embrassé la foi de Jésus-Christ, nous n'avons pas eu d'autre motif que de mériter une sainte mort ; car les biens de ce monde passent comme une ombre, les récompenses et les châtiments de l'autre sont éternels. Votre mère a obtenu le bonheur que tous nous cherchons , et moi-même , sur le point de la rejoindre, j'espère la même faveur. Ainsi Dieu notre créateur nous accordant la grâce que nous désirons , il ne nous convient pas de concevoir de la tristesse ni d'en donner des marques extérieures ; en conséquence recouTrez vos têtes du talapd , renouez le toupet de vos cheveux et mangez le bétel en signe de joie (1). )» Dieu , qui acceptait son sacrifice , voulut le conserver pour le bien de cette dirétienté. Les obsèques de la pieuse défunte se célébrèrent avecune solennité dont tous les païens furent stu-
(t) Chez les Indiens le deuil consiste à tenir la tête dccouTerte, à laisser Ikitter en désordre le toupet de diercux et à s'abstenir du bétd.
~ 19 — péfaits. « Sans aucun doute, se dîsaient-jls entre eux, une personne qui sort de cette vie avec tant de pompe ne peut manquer d^obtenir la gloire dans l'autre , » Us furent également touchés de la charité que tous les chrétiens firent éclater pendant sa maladie et des sentiments qu'ils manifestèrent à sa mort. Le père du chef, qui jusqu'alors avait refusé le hajptëme, ne put résister plus longtemps» et dans ce moment il assiste aux instructions du catéchisme.
Saltianaden, directeur des travaux au palais du Nayaken, a donné des preuves non moins touchantes de la vivacité de. sa foi. Ses quatre fils tombèrent malades presque le mémejour^ et Tainé mourut immédiatement après son baptême. Le père , loin de se livrer à la douleur pour la perle quil faisait, ne pensa qu'au bonheur céleste que son fils venait d'obtenir. Il défendit de porter le deuil accoutumé , et voyant quelques chrétiens s'affliger des bruits que les gentils répandaient à cette occasion , il voulut célébrer les funérailles avec toute la pompe possible. Par ce moyen , non-se\ilement il releva le courage des catéchumènes chancelants , mais il gagna plusieurs idolâtres qui, frappés des honneurs que nous rendons aux morts , ne doutent plus que notre religion ne soit celle qui conduit à la gloire céleste.
La résidence de Tanjaour prospère, le nombre des conversions y a été considérable ; dans ce moment encore deux cents catéchumènes suivent les instructions préparatoires au baptême. Sept nouvelles églises se sont élevées dans les diverses bourgades qu'habitent les néophytes, dont le bonheur est de décorer avec art, et d'orner de fleurs ces sanctuaires chéris. Une petite population de trente vadhouguers mérite en ce point de grands éloges. Ils ont bâti une jolie chapelle , dont ils ont confié le soin à un sacristain chargé d'y entretenir douze lampes con-
starament allumées ; les jours de fêtes, les fleurs viennent joindre leur 'parfum à une brillante illumination. Les chrétiens parias ont aussi agrandi leurs cinq églises, qui ne sufiisaient plus à la foule. Moins riches que les hautes castes, ils suppléent aux décorations extérieures par un redoublement de zèle et d'assiduité.
L'un des catéchistes qui travaillent en ce moment à Tanjaour est Pierre-Xavier, souvent mentionné dans mes lettres précédentes. Depuis quinze ans qu'il exerce cet emploi, son zèle et sa ferveur ne se sont point démentis. Malgré une maladie qui a failli nous Tenlever, il a conduit au baptême plus de trois cents païens dans le cours de cette année. C'est le marteau des jogues, ils en ont une si grande frayeur, que,, partout où il se présente, aucun d'eux n'ose ouvrir la bouche. Quelques-uns voulurent dernièrement conspirer contre M, et s'étant rénnis en conseil ils se concertaient sur les moyens de le forcer à quitter le nchamp de bataille. Après de longs débats et divers expédients proposés, l'un d'entre èox se lève et dit à ses confrères : a On voit bien que vous n'avez pas encore eu affaire avec cet homme ^ gardez*-vou8 de l'attaquer si vous tenez à votre honneur et aux offrandes que vous recevez de vos disciples. Je vous préviens que si nous l'attirons dans Varène, il saura si bien dévoiler nos secrets et nos supercheries, que nous serons couverts de confusion et obligés d'aller chercher fortune ailleurs. » Ces raisons persuadèrent tous les jegues et ils résolm^nt de laisser en paix ce terrible adversaire.
Pierre-Xavier est secondé par un autre catéchiste digne de recevoir ici un tribut d'éloges. C'est Jesou adien (serviteur de Jésus) . U est âgé de soixante-cinq ans, dont vingt ont été employés à l'exercice péniblode sa charge. Son zèle semble suppléer aux forces d'un corps usé paxrtaat
— aide fatigues, il est sans cesse en action et Dieu récompense son dévouement. U a'eonverti cette année plus de deux cents païens, sans parler dufruitprécieux qu'il opère parmi les néophytes, dont il anime la piété et qui le regardent comme leur père. Non content d'agir par lui-même , il travaille à former des élèves, qu'il exerce et conduit avec lui ; l'un d'entre eux vient de faire son coup d'essai en gagnant à Jésus-Christ plusieurs idolâtres.
Je choisis parmi les nombreuses conversions de ce district quelques circonstances propres à vous intéresser. Dans un village nommé Mâncouri vivait un chrétien à qui sa conduite régulière et sa charité avaient gagné l'estime et l'affection des gentils. Joignant la parole à l'exemple, il s'efforça de propager le saint Evangile, sans recueillir d'autres fruits que les railleries et la persécution. Dieu, qui juge d'après les désirs du cœur et non d'après les succès, appela son serviteur à la couronne céleste et sembla lui accorder alors ce qu'il avait refusé à son zèle pendant sa vie. En effet, quelques jours après sa mort , un noble vellage , qui avait depuis longtemps résisté à ses exhortations, vient faire sa visite de condoléance au père du défunt, demande si le néophyte n'a pas laissé quelques livres de religion et témoigne le désir de les voir. On lui montre la vie de Ste Marguerite dont j'ai parlé plus haut; il la lit avec avidité, captivé par le charme de la poésie et plus encore par la force irrésistible d'un attrait intérieur qu'il ne sait s'expliquer. Arrivé à l'endroit où l'auteur introduit la sainte martyre disputant avec son persécuteur et opposant les perfections du vrai Dieu aux abominations que les gentils attribuent à leurs idoles, le vellage s'arrête frappé de ce contraste... C'est le moment de la grâce: il y est fidèle, et au même instant il écrit au catéchiste en le conju-
rant de Tenir le disposer au saint baptême ; celui-ci accourt plein de joie et commence de suite ses instmctions<
Dieu ne tarda pas à récompenser la foi du catéchumène, en le délivrant dun genre de soufiQrances bien étrange. Avant de vous en tracer le récit, je dois protester que je me borne ici à raconter des faits constatés par les témoignages du catéchumène et d'une foule de païens, sans oser porter un jugement sur la nature et la cause de ces faits. Depuis plusieurs années, ce vellage se disait tourmenté par un démon qui lui apparaissait fréquemment sous des formes horribles et le soulevait quelquefois dans les airs par^dessus les arbres les plus élevés, d'où il le laissait tomber dans un étang. Après avoir épuisé tous les remèdes ordinaires, il avait fini par renoncer à tout espoir de délivrance et s'abandonnait à la volonté de don tyran, qui ne le quittait jamais qu a* près avoir exigé de lui un sacrifice. U trouva dans la foi de Jésus -'Christ le remède qu'il avait inutilement dierché auprès des brames : dès la première instruction qu'il entendit, il se sentit pleinement délivré de l'état dont il gémissait depuis tant d'années. Gomme ses souffrances étaient publiquement connues des gentils, sa gùérison fit sur eux une impression si vive et si générale, qu'en peu de jours nous eûmes soixante-dix nouveaux catédiumènes, tous de castes honorables, des principaux du bourg, parents ou amis du vellage.
Sa mère seule s'obstinait encore dans ses erreurs ; mais la divine miséricorde triompha de ses résistances, en la guérissant elle-même, d'une goutte très*douloureuse dont elle éprouvait depuis plusieurs années de fréquents accès. Ces deux prodiges firent beaucoup de bruit dans tout le royaume et gagnèrent à Jésus-Christ une foule d'idolâtres.
— 23 -^ Pour arrêter cet ébranlement , les jognes s'épuisèrent en ▼ains efforts ; sur leurs plaintes calomnieuses le gouverneur emprisonna le catéchiste ; mais persuadé par ses rai* sons , il lui rendit la liberté et lui permit de prêcher sa doctrine à tous ceui qui voudraient Tembrasser.
Le vellage et sa mère devinrent de zélés prédicateurs du 5;dint Evangile ; touchés de leurs paroles et de leurs exem-^ pies, plus de deux cents de leurs parents se joignirent à eux et reçurent le baptême. Ils construisirent aussitôt une église et formèrent une nouvelle chrétienté dont ce premier néophyte est Famé et le soutien. Sa mère âgée de soi)[ante ans se distingue par son habileté à gagner les âmes à Jésus-Christ ; je veux vous en citer un exemple. Avant sa conversion, elle était fort dévouée à sa secte et savait par cœur toutes les fables de ses idoles. Son plaisir était de les raconter et elle le faisait avec grâce ; ses voisines n'avaient pas de plus douce récréation que de venir s'asseoir autour d'elle pour l'écouter. Dès qu'elle eut reçu le baptême, elk invita ses amies, qui s'empressèrent d' accourir et la prièrent de leur conter quelque divertisse-ment de Siven. (( Oh! ce sont là de vieilles histoires, répondit notre bonne conteuse, mais je vais vous en donner une qui est bien autre chose ! elle est toute fraîche ; moi-même je ne la sais que depuis quelques jours. Si vous m^écoutez avec attention, je vous ferai connaître le lieu où l'on va après la mort, où sont allés nos amis et nos ancêtres, où nous irons à notre tour. » Il n'en fallut pas davantage pour fixer l'attention et exciter la curiosité. Elle commença donc en ces termes : i
« Une bonne veuve de notre caste , ayant conçu un ardent désir de son propre salut et voulant conduire avec elle se% parentes et ses amies pour jouir ensemble du bonheur céleste , alla trouver un maître de la divine loi. Ce
^ 24 — maître était un vrai gourou , le représentant de la divinité, ne recevant rien de ses disciples et pratiquant lui-même tous les conseils qu'il leur donnait. La veuve le pria de lui enseigner le chemin qui conduit au ciel. Bien volontiers, lui répondit le gourou , et aussitôt il lui montra deux routes : Tune paraissait très-belle et très-commode ; mais après y avoir marché quelques instants, ils la trouvèrent fort rude et bordée de précipices ; de plus , elle aboutissait à une forêt remplie d'épines , ensevelie dans une nuit perpétuelle et infestée par une multitude de brigands. Alors le gourou arrêta la pieuse veuve et lui dit que tous ceux qui s'avançaient par cette route devenaient la proie de ces barbares, qui les dépouillaient et les jetaient, pieds et mains liés, dans d'immenses cavernes pleines de serpents, de tigres et d'autres bêtes féroces. Effrayée par ces paroles et par les hurlements qu'elle entendait , la veuve se hâta de revenir sur ses pas avec son charitable guide , qui la fit entrer dans la seconde route. Celle-ci était difficile , étroite et escarpée ; mais ils la virent bientôt s'aplanir peu à peu et s'élargir devant eux à mesure qu'ils avançaient. Elle les conduisit dans une plaine riante et délicieuse , au milieu de laquelle se développait une ville admirable. Là , toutes les maisons étaient des palais magnifiques, environnés de jardins enchantés ; toutes les rues formaient des espèces de galeries aboutissant à des étangs, dont Tun était d'une eau pure et plus douce que le miel, un autre de lait, un troisième de beurre (1). Au centre de la ville s'élevait un temple majestueux , construit de pierres précieuses enchâssées dans l'or ; l'atmosphère était sans cesse embaumée des parfums les plus exquis ; tous les jours y étaient
(0 Les Indiens du Maduré ne connaissent le beurre que sous la fprme Uquide, à cause de la chaleur.
— 25 ~ des jours de fêles ; tous les habitants if étaient des rois, et le grand roi était le Dieu du temple ; non pas un Dieu de pierre , mais un Dieu vivant , d*une majesté au-dessus de toute expression, devant laquelle toute la gloire des rois de ce monde n'est que néant ou comme un peu de boue en face du soleil. I^ veuve chercha longtemps dans cette ville, et, comme elle n'y trouvait aucun des siens, elle craignit que ses ancêtres et toutes les personnes de sa connaissance , égarés par la mauvaise route , ne fussent toml)és entre les mains des brigands jet dans les horribles souterrains.. Elle conjura donc le gourou de lui indiquer un moyen de délivrer ses parents infortunés : a Le passé est sans remède , lui répondlt-il ; impossible de sortir de ces .affreux cacHots quand on y est tombé , de même qu*il n'y a aucuue crainte d'être arraché aux délices de cette ville quand on y est arrivé. Ne vous inquiétez pas du passé ; mettez tout votre soin à marcher dans la bonne route et à y conduire vos amies , afin de parvenir avec elles au séjour des délices, »
Elle avait fini de parler « et ses amies écoutaient eneoro dans un profond silejnce » tant elles étalent ravies de cç qu'elles avaient entendu! Quelle est donc cette veuve bienheureuse , s'écrièrent-elles alors , où e|t cet aimsd^ gourou? «Cette veuve, reprît la néophyt^'. tfesi mêi-^ même ; et, si vous voulez venir avec moi, je vqus présenterai à ce gourou, qui vous fera voir toutes ces belles choses, et infiniment plus qM je ne puis vous dire.» Il n^y eut qu'*une voix pour la prier de les conduire bien vite chez le gourou. Cest ce qu^ellc désirait ; elle se mît donc à leur tête et les amena à l'église où elles assistèrent aux instructions. Pendant les premiers joui-s , elles demandaient sota- Tcnj à la veuve quand viendrait le moment où le gourou leur montrerait la ville du ciel; eellc-ci trouvait tantôt
une raison > tantôt une autre pour suspendre leur impatience , ajoutait toujours qu'il fallait d'abord bien apprendre ce qu'enseignait le gourou. Après le cours ordinaire des exercices, elles reconnurent par elles-mêmes la vérité dont la parabole leur avait présenté l'image ; et pénétrées de joie, elles reçurent toutes le baptême. Elles conliauent à regarder la veuve comme leur mère commune et se dirigent en tout par ses conseils.
. Dans une aidée voisine de la précédente vivait un jeune yellage , proche parent de ceux dont je viens de parler. Il ne cessait de les accabler de reproches et d'injures pour avoir abandonné la religion de leurs ancêtres. Les néophytes ne s'étonnèrent pas de sa colère , car le fanatisme de la secte était comme héréditaire dans sa famille : son père avait bâti une pagode, et entretenait à ses frais un brame pour ofirîr le sacrifice, et un jardin pour y cultiver Je3 fleurs destinées à Fidole. Cependant , ils ne désespérèrent pQÎnt de lui , car il avait l'ame droite et généreuse. Atîn de dissiper peu à peu ses préventions, ils rengagèrent à .Ih-e la vie de sainte Marguerite.. Il lut ; son esprit fut subitemeijt éclairé, son cœur fut touché, il se convertit et reçut Je baptême. Comme , d'après les lois du pays , le fils , parvenu à un certain âge , devient le maître de la maison, eff administre les biens et y exerce Tautorilé ; son exemple eptraîna toute la famille et une grande partie du village. Il ne vouhit pas faire violence à son père , obstiné dans ses superstitions, mais ne pouvant souffrir chez lui des cérémonies idolâtriques, il le pria de s'établir dans une maison séparée. Il resta ainsi propriétaire du beau jardin , et il en consacra les fleurs à Téglise qu'il a fait bâtir aussitôt cyprès sa conversion.
Dans la même aidée , pendant que les néophytes étaient »ssis autour du catéchiste , qui leur lisait la vie de sainte Marguerite , une femme païenne , attirée par la curiosité.
^ 27 — Tint s'asseoir avec eux et écouta très-attentivement cette lecture. Elle en fut si touchée qu'à Tinstant même elle déclara qu'elle voulait être aussi chrétienne et porter le nom de Marguerite. On difléra son baptême , parce que sou mari était un ennemi déclaré de la foi. Dès que le missionnaire arriva dans Taldée , elle accourut pour assister aux instructions. Le beau-père , informé de sa démarche, entre en fureur et expédie ses gens pour la lui amener. Avertie à temps, elle s'échappe, court à Téglise toute épiorée et se jetant aux pieds du missionnaire : « Mon père , s'écrie-t-elle fondant en larmes , on me poursuit pour me traîner à la maison de mou beau-père; il veut me tuer parce que j ai résolu de devenir chrétienne ; au moins, je vous en conjure , accordez-moi le baptême et le nom de Marguerite , afin que je puisse courageusement imiter Texemple de cette sainte et verser mon sang pour lamour de Jésus*Christ. » Le missionnaire édifié et attendri d'une liîlle gén jrosité , se hâta de satisfaire ses désirs , et la renvoya pleine de courage et de joie. Elle eut bientôt l'occasion di dann3r djs preuves de sa fermeté , qui ne s'est pas démentie dans le combat. Elle a triomphé par une patience invincible et persévère dans la foi et dans la ferveur.
Les mois de mars et d'avril ont été pour nos chrétiens un temps d'alarmes et de persécutions. C'est la saison où les habitants , ayant achevé la récolte , égaient leurs loisirs par la pompe bruyante des solennités païennes. Cette année, la fureur des fêtes a été encore stimulée par l'exemple du Nayaken. Dans celle qu'il a célébrée à sa grande pagode, il a dépensé neuf mille écus pour les seuls frais de l'illumination et des feux d'artifice , pendant l'espace de huit jours. Des sommes plus considérables ont été consacrées à la décoration de dix ou douze chars de triomphe de dimensions gigantesques , qu'il avait ordonné de couvrir
j^ut entiers de dorures. Nos ennemis sont habiles à pro&- ,jr de ces époques d'exaltation pour nous susciter de mau-^ vaises affaires. Leur haine était d'ailleurs excitée celte fois* par la vue de plus de quatre cents catéchumènes qui pendant deux mois, sous leurs yeux et à la vue de cespompeuses* solennités» furent régénérés dans les eaux salutaires. Mais notre Sei^eur a constamment pris la défense de se&jservi-^ teurs ; pas un seul n a montré la moindre faiblesse, et ceux qui ont souffert, ont presque toujours été vengés par les^ châtiments que la divine justice a infligés aux persécuteurs^ En voici quelques exemples :
Ekinsun village voisin, un fervent néophyte, nomnaé Zacîwirie , fut tourmenté cruellement pour avoir refusé de participer à la lète païenne^ en offrant des cocos et en traî^ T^ant le char ; lauteur de cette vexation fut puni quatrejoiii^ après par un incendie qui consuma sci maison, sa ré-* coltâî et toute sa (ortune.
Dans une autre aldée^ le blanchisseur,, ayant attaché aw char pme» une pièce de toile qu'un chrétien lui avait donné à laver; celui-ci le somma de lui rendre sa toil<3».en-, ]>rotestant qu'il ne voulait pas qu elle servit au démon. Là-' dessus les gentils s'ameutèrent contre les-chrétiens penr les^, forcer à conti*ibuer à la fête r en tournaentèrent quel<|uesuns, et remirent au lendemain.^ j^ur de la g^aade soient nité , l'exécution de leurs projets* hostiles». La m^it même, jne bande de voleurs fondit sur le village ;. le blaiichisseur et les deux chefs du complot furent assaillie dans leur mai-* son et dépouillés de toutes leurs richesses et le ehef du vil^ lage prit la fuite. Le lendemain d'autres voleurs vinrent compléter le pillage , personne ne, pensa plus à la^ fête , et nos chrétiens furent délivrés de toute crainte et confirmés' dans la foi par une protection si visible de la Pro^vidénce^
Vçus avez vu q^sc ie missionnaire de Tanjaour fut mis ea
-^ 29 — prison Tannée dernière ; les deux auteurs de cette persécution étaient des hommes fort ricKes et chargés d emplois honorables. En moins d'un an le premier a été pris, dépouillé de tous ses biens, cruellement maltraité, et il traîne maintenant une vie misérable; le deuxième est tombé entre les mains des voleurs qui, après lui avoir enlevé se» richesses, Vont assommé à coups de bâtons.
Un capitaine, qui avait aussi pris part à cette persécution contre le missionnaire, est tombé en disgrâce et a dû s'expatrier pour se soustraire à ses ennemis.
Pareillement, un chef de village , qui avait saisi et maltraité le missionnaire de Candalour, fut lui-même, quelques jours après, je ne^aispour quel motif, arrêté, soumis aux mêmes tortures qu'il avait infligées au Père , et renfermé dans la même pagode. Pour s'échapper de cette prison , il voulut sauter du haut d un mur ; mais étant tombé y il fut pris et mourut des mauvais traitements qu*il reçut.
Un gouverneur de province , qui avait emprisonné et torturé deux missionnaires , mourut misérablement dans Fintervalle de six mois.
Un catéchumène paria, qui ne fréquentait le catéchisme que depuis quinze jours, fut sommé, à Toccasion d'une fête publique, d'accomplir une certaine cérémonie que Ton croyait essentielle, et à laquelle il était obligé comme chef du village, a Dans tout ce qui regarde le service des habitants, répondit le néophyte , je serai toujours prêt à me dévouer ; mais, à l'égard des superstitions idolâtriques ,. ma conscience me défend de faire une chose qui, à mon avis , est un péché.» Comme il jouissait d'une grande influence, on suspendit la fête , et l'on tint conseil. Après, de. longues altercations, l'un des principaux se lève et dit à rassemblée:. 4t Depuis tant d'années, le chef nous a rendu de continuels services ; jamais il^ne s'est refusé à la cérémonie dont il est
question , et voilà qu'aujourd'hui il proteste qu-ïï se lai»^ s:3ra tuer plutôt que d*y cooscntir. C est pourtant un hommegrave , son refus mérite une sérieuse attention; il faut Tap^ )>eler et lui 6n demander la cause. » Tout le monde applaudit à cet avis. Le catéchumène est iuterrogé et répond (]u*il adore le vrai EKeu, dont la loi défend ces> cérémonies comme criminelles. La discussion recommence ayec chaleur, et on déclare que, si la cérémonie estcoupable, on ne l>eut Timposer au catéchumène, mais quedan^le cas con--^ traire il faut lui infliger un- châtiment exemplaire. Enconséquence, on écrit les deux propositions contradictoires surd(3uxbiUets,o« jette ces billets dans une urne placée devant Tidolequi estFobjetdela fête, et Ton Sali tirer au sort par un petit enfant dont on a bandts les yeux. A trois reprises lopération est recommencée, et à chaque fois on voit sortir de Tunie la proposition qui affirme que la cérémonieest criminelle. Le catéchumène est acquitté,, et la fête se fait sans son interveiition.
Jetons un coup-doeil sur nos autres chrétientés. Celle àii Sattiamangalamest la résidence ordinaire des Pères brain.îs. Elle est administrée par le P. Em. Martine , supérieur (t j toute la mission. Les fruits: y sont abondants-, mais il» coûtent au missionnaire dos- fatigues incroyaWes; il peut bien dire qu'il arrose son champ di^s- sueurs de son front., L'i climat y est fiévreux, surtout depuis le mois de septembre jusqu'au mois de février ; c'est l'époque des nombreuses maladies et par conséquent d'un surcroit de fatigues et de courses pour le missionnaire, 11 doit en outre donner une }>jtrtie de ses soins à une chrétienté située à deux journées rtc distance , dans les environs d'Ossola. Pour s'y rendi'e , il est obligé de traverser une vaste forêt, où l'ou ne peut avancer qu'eu s ouvrant un passage à travers les arbres et les broussailles armées de grosses épines.
Je ne pui$ vous exprimer tout ce que ces voyages ont de pénible : j*en sais quelque chose , quoique je n'aie fait cette route qu'une seule fois. Pendant plusieurs jours après mon arrivée, je me débattais encore, dans mon sommeil ^ contre les buisson^ et les épines ^ à peu près comme il arrive à ceux qui , rendus au port après une longue navigation , rêvent le roulis et le tangage. Et ne croyez pas que cet effet soit une bizarrerie de mon imagination , car mon expérience est confirmée par le témoignage des autres missionnaires. A ces épines ajoutez les tigres dont cette forêt est peuplée : dans l'espace de deux mois que je passai dans cette province, ces animaux féroces tuèrent vingt personnes à ma connaissance. Aussi avons-nous la précaution de ne pas nous engager dans ces bois sans être bien accompagnés. Cotte chrétienté rappelle la piété et la ferveur de la primitive Eglise. Les fêtes s'y célèbrent avec une pompe dont l'éclat, mêlé de simplicité et de recueillement, relève aux yeux des païens la majesté,de notre sainte religion. Les néophyte» s'y prêtent avec ardeur; chaque village fait les frais de son église particulière , et tous les villages se cotisent pour contribuer à la décoration de l'église centrale et à la dépense de ses solennités.
Dans la visite des populations, le missionnaire est reçu avec amour et respect , comme le père commun ; les néophytes lui offrent du riz , du lait et du beurre , qu'ils le iorcent souvent d'accepter. « Eh ! comment , disent-ils })Our vaincre ses répugnances, comment ne nous serait-il ]>as permis de faire pour vous, nos vrais gourous qui nous conduisez au ciel , ce que nous faisions pour les faux gouroux qui noua enseignaient Terreur et nous eutî ainaient à 1 enfer ? » Puis ils racontent tout ce qu'ils étaient obligé» de donner aux jogues.
Ces derniers ne purent sans un vif ressentiment se vour
exclus d'un champ que leur cupidité savait si bien exploiter ; et de là les persécutions. Après avoir essayé les controverses et les disputes publiques, ils eurent recours aux intrigues ; tous leurs efforts vinrent édiouer contf e la justice du Nayakenet la bienveillance dont il nous honorait.
Après sa mort ils jugèrent que le moment était venu de se venger. Ils mirent en jeu la puissance de la caste, surtout chez les tisserands , parmi lesquels notre saint Evangile a fait de nombreuses conquêtes ; des décrets furent promulgués, nos néophytes furent chassés, dépouillés de leurs droits et privés de tout moyen d'existence. Si les jogues avaient pu réussir dans ce dessein, le pays était enlièremenl fermé au christianisme. Mais la providence vint à notre secours. La mère du jeune Nayaken prit la défense de notre cause , grâce à ses soins, les gentils se sont réconciliés avec nos néophytes et la paix a été conclue et jurée en présence du Nayaken.
La caste des tisserands se subdivise en deux branches , dont chacune a sa secte et ses insignes ; elles sont animées lune contre l'autre d'une haine mortelle qui donne souvent lieu à des batailles sanglantes. Une chose bien remarquable, c'est que tous ceux qui embrassent la foi, oubliant leurs anciennes rivalités, vivent ensemble comme des frères, et cette charité qui les unit devient un nouvel aliment à la fureur de leurs parents idolâtres. Je n'entrerai point dans les détails interminables des tracasseries journalières qui en ont été la suite. Je me borne à vous citer tieux traits qui pourront vous intéresser.
Un jeune homme de seize ans ayant reçulebaptèrtie fut aussitôt persécuté par son père et par ses frères qui , le 'poignard à la main, le sommèrent d'abjurer la foi ; sans s'émouvoir de leurs menaces, le courageux néophyte se découvrant la poitrine leur dit de frapper. Ils recalèrent
<}etftQf le crime; maïs, cdnlme ils i^dnlihuaient à kr tour-» inenler i il chercha dans rexii une sécurité qu*tl ne trouvait plus dans la maison paternelle.
Un de mos principaui néophytes dénoncé «u gouterneur par les gentils, comparut à son tribunal avec ses accusa-' teurs. Quand ib eurent débité kurê calomnies et leurs in-* jures , il prit la parole et répondit en ces termes : «i Sei-* gneur , j'ai vécu quarante ansfv, j en ai perdu trente à chercher la vérité dans les nombreuses sectes de cette contrée ^ et je ne Vai trouvée nulle part. Enfin j'entendis parler de la ici du vrai Dieu ; je suivis les instructions de celui qui la prêchait y tout m'y parut conforme à la droite raison. Mes accusateurs que voilà peuvent rendre témoignage des. efforts que j'ai faits pour étudier les sectes et des sommes que j'ai dépensées auprès des jogues. Quant à ce qu'ils prétendent que je suis dans Terreur , je voudrais qu'ils commençassent par ma prouver la divinité de leurs idoles ridicules et la fausseté de la loi que '{dï embrassée. Pour ce qui regarde le gourou auquel je mei suis attaché , je croirais lui (aire injure en cherchant à lé justifier des calomnies inventées contre lui < et en mettant en doute un seul instant sa vertu et sa sainteté connues de tout le monde. Miis puisqu'on m'y oblige , je vous dirai pourquoi j ai quille mDU ancien.gourou , qui est encore celui dj mes accusateurs et de leur S3cte » c'est qu'il ose enseigner à ses disciples qu'une des œuvres les plus méritoires consiste à lui accorder dans leur ménage des privilèges indignes. Une pareille doctrine m'a révolté ; il parait que mes accusateurs s'en accommodent, c'est leur affaire, votre seigneurie jugera si j'ai eu tort ou raison de rejeter avec horreur un tel m^tre^D Ces paroles couvrirent de honte les accusateurs , qui n'osant nier un fait avéré, gardèrent un profond silence; le seigneur loua la conduite du chrétien et lui
-^34 — bis^ une entière liberté de pratiquer la loi de Josus-Christ.
La défaite ne fit qu envenimer la colère des païens. Résolus de se venger et n osant plus provoquer les discussions , ils recoururent aux voies de fait. Leur chef alla chercher du secours, et revint accompagné d'une troupe de jogues qui lui promettaient d'anéantir la nouvelle re* ligion ; mais, après avoir fait bonne chère à ses frais pendant quelques semaines et dépensé tout son argent, ils durent se disperser sans avoir obtenu le moindre succès contre nous.
Ici les tempêtes se succèdent presque sans interruption. Nous commencions à peine à respirer lorsqu'arriva dans ce pays un misérable qui, d'abord esclave et baptisé chez les Portugais, s'était ensuite évadé et avait abjuré sa foi pour embrasser la profession de j.ogue. Tournant contre la religion la haine qu'il avait conçue contre ses anciens maîtres, il s'arme pour la combattre des connaissances puisées dans ses longs rapports avec les Européens. Il a bientôt réuni autour de lui tous nos ennemis, et l'artifice de ses paroles ne tarde pas à révolter contre nous ceux qui jusque-là étaient restés indifférents ou favorables. Afin d'augmenter le crédit du nouveau jogue, on le fait passer pour le fils d'un illusti-e personnage, et en cette qualité on l'entoure du prestige de la grandeur , les princes se tiennent pour honorés de lui faire leur cour, on convoque des assemblées et Ion y jure la ruine du christianisme.
L'épouse du gouverneur de la ville, le gourou du Nayaken et le gouverneur de la province entrent dans le complot, et tous se croient déjà sûrs du succès. Mais que peuvent les hommes contre ceux que Dieu veut protéger? Un brame chrétien, nommé Lazare, recommandable par sa science et sa vertu , voyant les projets des
ennemis si avancés» conçoit le dessein de les arrêter» H se présente chez le jogue cl le somme, au nom du Nayaken , de venir avec lui au palais rendre compte des trou-* bies qu'il eicite et des projeta qu'il médite. Le jogue fier de sa force, ne répond que par le mépris, hd brame se rend à la cour» visite quelques seigneurs nos amis qui , craignant de se compromettre auprès du gouverneur, refusent de nous protéger. Sans se déconcerter, Lazare met sa confiance en Dieu, pénètre seul dans rij>teneur du palais et aperçoit dans les salles le jeuiie Naya* ken qui lui fait signe d'approcher ; il accourt et lui ra** conte tout ce qui se passe. Le prince prend Taffaire à cœur, expédie sur Je-champ un de ses pages au gouverneur et laveirtit que si, à Thetire même, il ne chasse le jogue irtiposleur hors de ses terres, sa vie en répondra. Le gouverneur, n'ignorant pas que dans ces circonstances la foudre suit de près Téclair , conçoit une telle frayeur qu'à l'instant même le jogue disparait sans laisser (ib traces. Ce dénouement inattendu étonne les gentils et pénètre les chrétiens de joie el de reconnaissance.
L'imprudence de quelques néophytes pensa nous susciter Une aflaîre plus sérieuse. Un jour que le Nayaken avec sa cour oifraii un sacrifice solennel , un chrétien , indigné dés honneurs qu'on rendait au démon avec tant de pompe*, dit à son voisin : estnl donc possible qu'on dépense tant d'argent pour honorer ces bêteg? •— » Il faisait allusion aux figures d'animaux qui entourent les idoles.*—^ Nos ennemis ne manquèrent pas de rapporter ces paroles au jeune roi, qui dans le premier mouvement de sa colère donna ordre de détruire l'église et le presbytère des chré-* tiens, et de chasser le missionnaire. Heureusement un néophyte qui jouît des bonnes grâces du Nayaken se trouvait auprès de lui. « Prince, lui dit-il , le gourou est ab^
sent, d4)s paroles proférées à $on insu ne sauraient iiii être imputées ; Q ne ceetse au contraire de défendre à ses disciples tout ce qui peut blesser les gentils ; il serait donc injuste de le punir pour an crime dont il est parfaitement innocent ; Téquité veut qujs le coupable seul subisse'la l^ine qu'il a méritée. )» Cette observation calma un peu la colère du roi , mais nos ennemis réussirent à Tcnflammer de nouveau , et pendant plusieurs jours la chrétienté fut dans la consternation et réellement près de sa ruine « Cependant Dieu eut pitié de nous et changea le cœur djii prince qui nous rendit ses bonnes grâces.
Voilà bien des tracasseries , dont le récit doit finir par vous ennuyer. Je crois cependant devoir vous les indiquer, pour vous donner une juste idée de notre position. Ce n'eiit pas trop de consacrer quelques lignes à des peines et à des contradictions qui occupent et remplissent des semaines et des mois dans notre vie. Au reste , rassurez- vous, je n*ai plus à vous citer qu'une ou deux petites aleries sans conséquences fâcheuses.
Un jogue , sorti je ne sais d'où , commençait à produipjs une fermentation générale. C'était un devin, un prophète ; déjà sa renommée attirait les regards , Tadmiration et les offrandes des gentils; déjà Texaltatioa des esprits révciUiant les passions dirigeait ce oouveau mouvement contre la religion ehrétienne. Il était urgent de détourner le coup. Un de nos néophytes en informe le Nayaken , qui aussitôt fait amener le devin. Avant de lui donner audience, il remet son anneau au chrétien en lui recommandant de le cacher dans sa raain^ le jogue étant introduit , le prince lui déclare qu'il a peitîa son anneau et désire savoir ce qu'il est devenu. Après maintes cérémonies ridicules , le devin répond que ceitainement quclqu*un a pris cet anneau« mais qi^il ne saurait lui dire quel est le voleur.
'4H Au moins , reprend le Nayaken , tu isaîs s*il est loin ou près ? — Il est très-loin , réplique le jogue. . . . » Il n'avait pas terminé sa phrase , qu'il fat chasse ignominieusement, avec menace d'être traité sans aucun ^rd à sa qualité de jogue « 3'il avait le malhetrl^ de tromper encore un seul des habitants. Il semble que Dieu dispose tous ces événements pour éclairer l'^prit du jeune roi et lui iaire comprendre Tabsurdité des sectes païennes. Deraièrement son onde et ^s parents offraient un sacrifice solennel à leurs idoles : le roi les regardant d*un air de pitié « dit à un chrétien qm était à ses côtés : <c Voyez donc à quelles sottises ces pauvres gens dépensent leur argent 1 »
Peu de temps après , les jogues offrirent des sacrifices extraordinaires pour faire cesser la sécheresse qui désolait la contrée , et décidèrent que pour apaiser les idoles et obtenir une pluie abondante ^ il fallart brûler un village avec tous ses habitants. Inutile d'ajouter que le sort devait tomber sur une de nos chrétientés. Le prince était sur le point de consentir , lorsqu'un chrétien auquel il communiqua cette affaire lui représenta qu'un tel acte de cruauté et d'injustice ne pouvait plaire à la divinité ', que des jogues qui osaient le commander de la part de Dieu , étaient des imposteurs , ou que leur Dieu devait être le démon , ennemi naturel de l'homme. Le roi convaincu par ces raisons, repoussa la proposition. Les chrétiens ne furent pas pour cela délivrés de toute inquiétude ; ear ces sortes de sacrifices barbares sont Irès-fréquents dans ces contrées, et quand les jogues ont décidé qu'ils doivent se faire, ils ne se croient pas obligés d'attendre l'autorisation du pjrince. Je finis par ifne anecdote assez jdaisante :
On vous a parlé dans les lettres précédentes du grand libérateur , attendu dans ces coatrées (1). Je ferais un
(1) Voyez t. %. p. 3^7. :
long roman si je voulais vous raconter toutes les partict|<' larités de cette fable , que les jogues ont si habilement ex-r ploitée. Le fanatisme pour cet empereur futur et pour s^ mère était devenu général , et formait une des sectes les plus nombreuses, ou plutôt absorbait toutes les sectes ; car les jogues s^apercevant que le métier était bon» se faisaient à Tenvi les prédicateurs du divin monarque. Le nom de César , au milieu de ses conquêtes , n'avait pas à Rome le retentissement qu'excitaient dans toutes ces contrées la gloire romanesque et les exploits imaginaires de cet enfantr On ne parlait partout que de sa puissance, des prodiges qui Tentouraient , des châtiments terribles qui avaient frappé les hommes assez audacieux pour douter de sa venue jet de sa puissance : un tel était tombé mort sur-le-^ champ, un tel avait été frappé de cécité, en punition de son incrédulité , etç. Les rois eux-mêmes subissaient Yot pinion publique, et se soumettaient d'avance à lempire du libérateur annoncé. Le Nayaken de Tanjaour avait dit en présence de tous ses capitaines que ce roi désiré n'avait qu'à venir, que pour son compte il était prêt à le recevoir et à lui donner toutes les sommes d'argent qu'il lui plai-rrait d'exiger, et qu'il se croirait heureux d'être son vassal. Vous jugez bien que les jogues n'avaient pas manqué de profiter d*une si heureuse disposition. Les choses en étaient venues à un tel point, que le premier aventurier qui se fut présenté au nom de ce monarque aurait pu iaire la conquête de tous ces royaumes sans coup férir. Pendant que tout le monde était dans l'attente et que les jogues exploitaient partout la crédulité pubUque, une pauvre femme, qui avait peine à nourrir son mari aveugle , imagina un expédient plus simple de vivre à son aise. S'étant procuré un cheval^ un parasol ^ quelques toiles, en un mot le petit attirail nécessaire à son nou-
Veau rôle, elle s'improvise joguesse. Accompagnée de dix ou douze ministres, parmi lesquels se trouve son mari , elle parcourt le pays, en se proclamant Tambassadrice de la miraculeuse mère du grand empereur. Elle est accueillie partout avec enthousiasme ; les populations entières sortent à sa rencontre , la reçoivent en triomphe , lui font de riches offrandes et se croient bienheureuses quand elles peuvent boire quelques gouttes de l'eau qui à servi à lui laver les pieds. La nouvelle joguessse jouait son rôle en perfection : sa pénitence ne se contentait pas des règles communes, elle était surhumaine, elle consistait à ne rien manger, rien, absolument rien, et c'était là le merveilleux. Ce n'était pourtant que la première partie du miracle. Je vous laisse à deviner la seconde qui est la conséquence naturelle de la première ; mais et que notre délicatesse européenne m'empêche de dire , les admirateurs de la sainte ne manquaient pas de le publier à haute voix. Elle arrive dans cet équipage et entourée de tout ce prestige au royaume de Sattiamangalam ; elle est reçue avec des honneurs extraordinaires et gagne de prime abord les bonnes grâces de la reinemère, qui lui fait préparer un palais ; en attendant elle continue à visiter les diverses provinces et à recevoir partout les hommages, les ovations et les présents de toutes les bourgades. Cependant comme nos chrétiens exercent de rinfluence à la cour, on parvient à inspirer au Nayaken quelque soupçon de la supercherie. Il se décide à s'assurer de la vérité : des soldats sont postés très-secrètement dans le palais où la fameuse joguesse doit être reçue. Elle arrive, elle consacre quelques heures de la nuit à satisfaire la curiosité et la dévotion de la foule, et surtout à recevoir ses offrandes ; puis elle congédie tout le monde et reste seule avec sa suite. Aussitôt loin des
yeux du public , on lui sert un excellent repas , et U nature reprend tous ses droits... C'est le moment qu'attendaient les soldats ; ils sortent tout*à-coup de leurs' cellules, surprennent la joguesse en flagrant délit, s^emparent d'elle et de toute sa suite, et les conduisent d abord au gouverneur de la province, et de là au palais. Elle confesse ingénuement sa supercherie et raconte toute son histoire ; on la chasse du pays , mais elle a droit de se consoler en voyant la honte et l'humiliation des païens qu'elle a si facilement dupés.
Ce n'est là qu'un très-petit épisode de Tinterminable ro*man du fameux empereur ; chaque province a le sien plus ou moins amusant. Comme je suis pressé de finir, je me contenterai de vous en donner le dénouement. Le divin empereur s'était fixé avec sa mère dans une ville du nord nommée Bengaloûr, occupée par les Musulmans. Ceux-ci, étrangers au stupide fanatisme des Indiens idolâtres , ne se laissèrent pas tromper. Mais, voyant La multitude des dévots qui accouraient de quinze et vingt journées de distance, et surtoutlarichessedesprésents qu'ils apportaient, ils surent profiter d'une si belle occasion. Us secondent l'enthousiasme général, assignent à leurs hôtes des gardes d'honneur, dont le but réel est de veillera ce qu'ils ne leur échappent point avec leurs richesses, et laissent ainsi continuer le concours des pèlerins de tous les pays pendant six ou sept mois. Quand ils jugent que la mesure est pleine , il vous saisissent les impo3teurs , tranchent la tête à l'empereur^ font mourir sa mère et s'emparent des trésors qu'ils ont amassés. Ainsi finit , un peu tragiquement , cette comédie. Les jogues cependant ne se sont pas déconcertés, ils publient partout que la mère et le fils doivent bientôt ressusciter, qu'alors seulement ils accompliront tes prophéties , et ils trouvent des gens assez crédules pour se laisser duper une seconde fois.
Il me resterait à vous parler de nos églises de Maduré , de Cajélar, etc. Mais, outre que je n'ai pas des informations assez précises sur ces chrétientés, je craindrais d 'abu- ^r de votre patience. Veuillez recevoir cette lettre comme un gage de l'amour et de la reconnaissance que je conserve pour vous, et nous accorder en retour l'assistance continuelle de vos prières et SS. SS., en union desquels je suis.
Balthazar da Costa.
Tanjaour 165S*
LETTRE DU P. ANT. DE PROEPfZA DE LA COMPAGNIE DE JÉSIS AU R. P. GOSVIN NIKEL, GÉNÉRAL DE LA MÊME COMPA-
Tirouchirapalli, 16o9,
Mon Très- Révérend Père. P. C.
Ayant à vous raconter les bouleversements qui ont affligé notre mission pendant ces trois années, je crois devoir vous exposer d^abord les révolutions politiques qui en ont été la cause.
Evénements politiques.
Voici quel était depuis un temps immémorial l'état politique de rinde. A partir du cap Comorin toute la partie située à Test de la chaîne des Gattes était soumise aux trois Nayakers de Maduré, de Tanjaour et de Gingî, tri-
butaires du Narsiogue ou du Bisnagar (1). Le Mai^-sour, placé à Tauest de Gingi , s élait déjà depuis longtemps soustrait à la dépendance du même monarque. Au nord de ses Etats et du Bisnagar se trouvent à Test le royaume de Golconde , et à l'ouest celui du Décan , qui s'appelle aussi royaume de Bijapour ou Visapour, du nom de sa capitale. Ces deux royaumes autrefois si puissants, ne sont plus aujourd'hui que des soubabies du grand mogoU dont U capitale est à^ Delhi. Le bisnagar lui-même, refoulé vers le sud par cet adversaire redoutable, a dû fixer son siège à Vélour, en attendant que la domination mahométane achève d'envahir l'Inde entière. Les anciens rois du pays semblent l'inviter à cette conquête par leurs jalousies et leurs imprudences, comme nous allons le voir.
Les Nayakers de Maduré avaient été longtemps exacte à payer le tribut annuel ; mais leur fierté croissant avec leur puissance, ils commençaient à porter impatiemment ce joug, Tiroumalei - Nayaker, qui règne aujourd'hui , marchant sur les traces de son p^e, résolut de s'affranchir. Trop faible pour résister ouvertement à son souverain, il eut recours à la ruse. Pendant plusieurs années il se contenta d'offrir de riches présents comme gages de déférence et d'amitié, sans acquitter son tribut. Le vieux Narzingue dissimulait pour éviter les embarras d'une guerre. Mais après sa mort, le nouveau roi , bien supérieur à son père par les talents et le courage , se hâta de revendiquer ses droits ; sans perdre le temps à des négociations inutiles, il mit sur pied une armée for*
(i) Dans la langue indienne le nom Bisnagar s'attribue indfifféremmenC an royaume et au monarque ; de même que le Mogol désigne le grand cinpire 9ui*empereur.
midable et déclara la guerre. Le Nayaker de Maduré entraînant dans sa défection cem. de Tanjaour et de Gingi, avait conclu avec eux une ligue contre le souverain commun. Celui-ci informé de tout ce qui se passait par le Nayaker de Tanjaour, qui eut la lâcheté de trahir ses alliés,, se mit en marche à la tête de son armée et s'avança sur les terres de Gingi. Ne -consultant que sa fureur et son désir de vengeance, Tiroumalei*Nayaker s'adresse secrètement au souba de Golconde et le prie d'envahir les Etats de Yélour. Le musulman ne demandait pas mieux ; à Tinstant même il pénètre dans ce royaume opulent, et le livre à la dévastation. Le Narzingue obligé de suspendre sa marche, se replie sur lui^-méme et vient attaquer les ennemis, qui sont repoussés avec perte.
Le roi de Golconde, résolu de venger son honneur, lève une armée plus forte que la précédente , se remet en campagne, reprend tous ses avantages et presse vivement le Narzingue ; celui-ci ne trouvant de salut que dans Talliance des trois Nayakers, les invite à s'unir à lui contre lennemi commun et leur offre des conditions favorables qui sont acceptées. Charmé de leurs bonnes dispositions, il vient se réfugier auprès d'eux pour mieux concerter ensemble les moyens de défense et d'attaque. Mais ici se révèle le caractère indien : le Narzingue passe avec les trois Nayakers plus d'une année au milieu des fêtes, des festins et des plaisirs, pendant que les Mahométans achèvent tranquillement de conquérir ses Etals. Bientôt les joies hypocrites font place aux jalousies et aux divisions. Repoussé de nouveau parles Nayakers, le Narzingue va s'étabhr avec sa cour dans les forêts des voleurs situées au nord de Tanjaour ; là il passe quatre mois en proie à toutes les privations , ses courtisans ne tardent pas à l'abandonner, et ce monarque superbe,
ruti des pluâ riches de Tlnde , se voit réduit à inehdiet* quelques secours auprès du roi de Maïssour , autrefois vassal de sa couronne. Il en reçoit Tinvitation de choisir pour son séjour telle province qui lui sera plus agréable, et l'assurance d*y être traité avec utie splendeur digne de son rang ; il accepte avec ethpresseinent des offres si obligeante^' et trouve utie hospitalité qui surpasse encore les promesses faites à ses ambassadeurs.
Dans cette circonstance survint un petit incident dont le récit pourra vous donner une idée de la bravoure de nos Indiens. Un détachement de cavalerie mogole, envoyé à la poursuite du Narzingue , vint à passer dans les environs de Tanjaour. Il n'en fallut pas davantage pour répandre dans cette citadelle une terreur panique dont on a peu d'exeiitples : Les habitants , se croyant assiégés par toute Tartaée ennemie, se précipitent en foule dans les rues, se heurtent, se culbutent en poussant des cris affreux , sans savoir ce qu'ils disent ni où ils vont. La frayeur et le désordre sont augmentés par le bruit des armes, le son des trompettes et des tambours, et par Tagitâtion des soldats qui courent dans tous les sens, se croisent dans leS rues, et se demandent d'un air effaré ce qu'il y a et où est l'ennemi? Tout le monde tremble sans savoir pourquoi ; les foules se poussent comme les flots d'un torrent vers les portes de la forteresse. Les premiers arrivés n'osètit sortir de peur de tomber entre les mains. des Musulmans , et ne peuvent revenir sUr leurs pas, tant [les rues sont encombrées. Dans cette confusion les hommes écrasés sous les pieds des chevaux et des éléphants, poussent des cris et des hurlements effroyables ; on dirait une ville prise d'assaut et livrée au pillage. Cependant les plus braves se portent sur les remparts, garnis d'une prodigieuse quantité de pièces d'artillerie de tout calibre et commencent leurs décharges, tirant en l'air et au
h&sard, sans autre objet que d'effrayer les assiégeants ; mais la précipitation troublant leurs manœuvres, les pièces, mal chargées, n'arrivent pas même à produire les détonations désirées.
Un seul fait vous donnera la mesure de leur habileté - Un canon monstre , dans la bouche duquel un homme pouvait commodément se tenir accroupi, ayant été mis en action toute la nuit, on trouva le lendemain tous ses bou' lets dans le fossé sur le bord duquel il était braqué. Celui qui aurait dû inspirer du courage à tous les autres, le Nayaken , était de tous le plus démoralisé par la terreur. Pendant toute la nuit il n eut d'autre soin que de se cacher et de changer à chaque instant de retraite , cherchant partout une sûreté que sa frayeur ne trouvait nulle part. Enfin lors-» que l'aurore en dissipant les ténèbres vint mettre un terme à cette horrible confusion , on fut étonné de n'apercevoir aucun ennemi , et Ton reconnut que tout ce bouleversement avait été occasionné par les cinq cents cavaliers mo* gols qui poursuivaient le Narzingue sans même songer à s approcher de Tanjaour.
Cependant l'armée de Goiçonde , résolue d'ajouter à la conquête des états du Narzingue celle des royaumes tributaires , s'était avancée sur les terres de Gingi. Le Nayaken de Tanjaour comprit qu'il ne pouvait attendre de pied ferme un ennemi dont Tombre seule lui avait inspiré tant d'épouvante; d'un autre côté il ne pouvait plus compter sur son allié de Maduré, qu'il avait indignement trahi. Obligé de prendre un parti, il fit ce que Ton fait toujours sous l'impression de la terreur, il embrassa le parti le plus insensé et le plus désastreux, il se livra au roi de Golcondc et conclut avec lui un traité par lequel il s'abandonnait à sa discrétion.
Tiroumalei-Nayaken, cherchant son salut dans sa fausse
pblif îqdé , (îomriiît une seconde faute qui actie^a la perle de tous ces royaumes. Ses ambassadeurs allèrent en son nom traiter arec Tldalcan , ou roi du Décan , qui lui envoya dix-sept mille chevaux. Joignant à cette cavaleritï imposante trente itiille fantassins de se^ troupes , le Nayaken les dirigea sur Gingi* Mais les Musulmans des deui armées s'accordèrent facilement entre eux; le souba de Golconde, d'après un traité fait avec le gétiétal de Vldàl-^ can, se retira dans le royaume de Bisnagar pour en assurer k conquête , pendant que les dix-sept mille cavaliers de ridalcan, réunis à quelques régiments d'infanterie , cdnti* nuèrent le siège de Qingi, (Ju'ils étaient chargés de défendre. Les trente mille fantassins de Maduré entrèrent dans la place et se joignirent aux troupes du roi de Gingi. La ci^ tadelle i protégée par da position avantageuse, était de plus défendue par de bonnes fortifications garnies d'tine puis^ santé artillerie et par une armée nombreuse approvisionnée pour un tempâ considérable; elle pouvait donc braver tous les efforts des assiégeants. Mais bientôt les mécontente-^ ments et les divisions surgissent parmi ces hommes de na<» tions et de mœurs si différentes. Une révolte éclate ; au milieu de la confusion générale les portes de la citadelle sont ouvertes à l'ennemi , qui s*y précipite et livre au pillage cette ville, la plus riche de toutes ces contrées. Le butin fut immense en argent, en or, en perles et en pierres précieuses d'un prix inestimable.
Maîtres de Gingi, les Musulmans marchèrent contre les Nayakers de Tanjaour et de Maduré. Le premier s'était caché dans des bois inaccessibles, le second s*était renfermé dans sa forteresse de Maduré , dont la distance semblait le mettre à l'abri de l'ennemi. Mais quand ils le virent envahissant leurs états et portant partout la dévastation ♦ ils entrèrent en négociations et se soumirent à la loi du
— 47 ~ TjïiO(|iieur. Ainsi, après avoir conquis un yaslc pays, assujctli deux roi3 puissants et recueilli des trésors incalculables, sans avoir ^u besoin de livrer une seule bataille et presque sans perdre un ;soldat, Tarmée du Décan reprit la route de Yisapour, où elle fit son entrée triomphante.
Délivrés de cet adversaire formidable , les deux Nayakers auraient dû , ce semUe, travailler à fermer les plaies de cette guerre désastreuse , et ;5e fortifier conti*e les nonrelies attaque^, auxquelles ils devaient d'autant plus s'attendre qu'ils n'avaient pas la volonté de remplir les traités. Ce fut le moindre de leurs soucis. I}s ne pensèrent qu'à tour^ menter leurs propres sujets , que leur imprudence et leur lâcheté ayaient déjà livrés aux horreurs de l'invasion ennemie. Leur orgueil se^ibla se consoler des humiliations et des bassesses qui les avaient déshonpré^, en appesantissant le joug de }e.iir despotisme sur leurs peuples. Les conçus* sions et les spoliations recommencèrent avec une telle cruauté qu'elles firent j^aiversellement regretter la domination des Mogols.
Le îjfandngue fut plus sage : encouragé par le bon accueil et ï'appui dM roi de Maïssour , il profita de l'absence 4e Gai^acan, général die l'Jdalcan , pour rentrer en possession de son royaume^ Il se mit donc en campagne avec une armée de Maîssouriens* reconquit une partie de ses provinces, et repoussa l'armée de Golconde qui s'avançait pour le combattre* Il parait certain que si alors les trois Nayakers s'étaient joints à lui avec tojutes les troupes ^*ils pouvaient rassembler» ils auraient réussi sans peine à chasser l'ennemi commun, et à lui enlever les avantages qu'il avait tirés de leur désuniouet de leurs trahisons réciproques. Mais la Providence , qui voulait les punir, les avait abandonnés à cet esprit de verfigd qui précipite la chute des princes pt des empires.
Tiroumaleî-Nayaken , au lieu de se prêter au rétablis^ sèment des affaires du Narzingue , qui seul pouTait sauver le pays , recommença ses négociations avec les Mabomé-r tans , leur ouvrit de nouveau le passage des Gattes, et Icf poussa à déclarer la guerre au roi de Maïssour, dont il ancrait dû solliciter Tappui. Le Bisnagar, trahi une seconde fois par son vassal, succomba dans la lutte et fut obligé de chercher un asile sur les confins de son royaume, au vcïw lieu des bois, où il mène une vie misérable : prince maK heureux par la faute de ses vassaux , et que ses qualités personnelles rendaient digne d'un meilleur sort. Canacan ne voulul pas quitter la contrée sans rançonner Tanjaour et Maduré ; il leva d'énormes contributions , et reprit la roule de Visapour, chargé de richesses.
Son départ fut le signal d'une nouvelle guerre plus acharnée que les précédentes. Le roi de Maïssour demanda compte à Tiroumalei-Nayaken de sa conduite déloyale. Pour en tirer une juste vengeance et se dédommager des frais de la guerre, il expédia une armée avec ordre de s'emparer de la province de Sattîamangalam , qui confine avec son royaume. Le général chargé de cette expédition n'éprouva aucune résistance, et se rendit maître de 'la capitale , où il trouva un butin considérable. Encouragé par la facilité delà conquête, il outrepassa les ordres de .son prince, et s'avança sans rencontrer l'ennemi jusque sous les murs de Maduré. Son arrivée imprévue jeta le Nayar ken dans une telle consternation qu'oubliant les moyens de défense qu^il avait en mains, il se disposait à s'enfuir, sans aucune suite , pour se cacher dans les bois. C'en était fait de Maduré sans le secours inattendu des Maravers. Ce peuple belliqueux , célèbre par les guerres q^i'il a plus d'aune fois soutenues avec avantage contre les Européens de la icOle, donne jsoo nom au AJarava, situé cnUe Maduré et ]s^
mer. Le roi des Maravers, informé du danger qui menace le Nayaken dont il est le vassal , rassemble dans un jour vin^-cinq mille hommes^ accourt à leur tête et se place entre les murs de k ville et l'armée des assiégeants. Un secours si 0{^rtun rassure le Nayaken ; il lève de son côté une armée de trente-cinq mille hommes, et se trouve ainsi supérieur en nombre à ses ennemis.
Le général maïssourien , trop faible pour hasarder une action générale , et averti de l'arrivée prochaine des renforts que lui envoie son prince , temporise et gagne par 'ses présents le brame commandant des forces de Maduré. Le traître cherche à contenir l'ardetir de^^es soldats éf renvoie d*un jour à l'autre le moment de lattaque. Mais les Maravers impatients de ces délate conçoivent des soup- ^ns^ crient à la trahison , jettent ie brame dans un cachot, fondent sur les ennemis et les taillent en pièces. Les débris de Tarmée vaincue se réfugient dans une forteresse voisine , où la rejoint quelques jours après le renfort de vingt mille hommes qu'elle attendait. Le combat s'engage de nouveau et avec une telle fureur que chaque armée laisse près de douze mille morts sur le champ de bataille.
L'avantage resta au Nayaken , qui profita de sa supériorité pour rendre aux Maïssouriens les maux qu'ils avaient faits à son royaume , et reporter dans leurs provinces le théâtre de cette guerre sanglante. Une circonstance particulière en caractérisa la férocité. Le roi de Maïssour avait recommandé de couper le nez b tous les prisonniers ; ses soldats , pour se signaler, exécutèrent cet ordre barbare sur tout ce qui tomba sous leurs maips, hommes, femmes et enfants , et envoyèrent à Maïssour des sacs remplis de nez, comme autant de gloripyx trophées, Le Nayaken outré de ce procédé , qui dans l'opinion des Indiens joignait à lia pruauté l'outrage le plus humiliant, ordonpa lc!i
«^ 50 ~ représailles ; et ses troupes se répandirent dans les provinces du Maïssour cherchant , non des ennemis à combattre , mais des nez à couper. C'est ce qui fit donner à cette guerre inhumaine le nom de la chasse aux nez. Le roi de Maïssour, premier inventeur de cette barbarie, y perdit le sien et subit ainsi la peine qu'il méritait
Tiroumalei-Nayaken n'eut pas le temps de jouir de cette victoire ; il fut appelé à rendre compte à Dieu des maux que sa perfide politique avait attirés sur son peuple et sur \t$ royaumes voisins. Il mourut à l'âge de soixante-quinze ans, après trente années de règne. On ne peut lui refuser de grandes qualités; mais il en ternit la gloire vers la fm de sa vie par des vices et des folies que rien ne saurait justifier. Son règne fut illustré par des ouvrages d'une magni^cence vraiment royale ; de ce nombre sont la pagode de Maduré^ quelqueis édifices publics, et surtout le palais royal dont les proportions colossales et la hardiesse étonnante rappellent les anciens monuments de Thèbes. Il aimait et protégeait la religion chrétienne dont il reconnaissait rexcellence ; mais il n'eut jamais le courage d'accepter les conséquences de sa conviction. Le plus grand obstacle à sa conversipn vint de ses deux cents femmes , dont les plus distinguées furent brûlées sur son bûcher, selon la coutume barbare de ces nations.
IVJiouttouvh'appa-NayaKe», son successeur, parut vouloir réparer les fautes de spn père et secouer le joug des Musulmans. Résolu de refuser le tribut annuel qu'ils avalent imposé, il commença par se préparer à une vigoureuse résistance et garnit de soldats et de munitions la forteresse de Tirouchirapalli , qui était la clef de ses états du côté du nord. Le roi de Tanjaour,^au lieu d'imiter son exemple et d'unir ses efforts aux siens, envoya des ambassadeurs à ]L*idalcan. Pendant qu'il perdait le temps en négociations,
- 5{ rarmée ennemie p^ssà les monts e( se présenta (Te van t Tirouchirapalli avec uû appareil qui annonçait le dessein de conquérir tout le paya. Ayant observé les préparatifs do guerre du Nayaken , elle se dirigea vers Test , feignant de vouloir dévaster les campagnes environnante^^; puis au moment où Ton s'y attendait le moins, elle tomba Sur Tanjaour, le 19 mars 1659. Cette ville, située air milieu d'une plaine fertile, ne le cédait en rien aux fortes cita-=^ délies de l'Europe. Défendue par une puissante artillerie! et par des troupes nombreuses^, approvisionnées pour plusieurs années, elle pouvait se rire des assiégeants qui navaient pas un seul canon à leuf Service. Le Commandant de la forteresse , gendre du Nayaken , se motitra fièrement sur les reniparts et fut atteint d'une flèche qui lui fit une légère blessure i aussitôt sa bratouf e s- évanouit et il livra honteusement la place. Les rajahs seuls protestèrent contre cette lâcheté. Ce sont des guerriers d'une caste très-^ noble et renommés pour leur courage. Ils ne manient que le glaive et la lance, ils dédaignent l'arc et lô' fusil , et lais^ sent , disent-ili, ces armes aux poltrons q[ui n'osent affronter de près le danger. Ils ont pour maxime de ne jamais reculer devant Teùnemi ; vaincre ou . mourir est pour eux une loi sacrée. Fidèles- à cette loi, ils se jetèrent en désespérés au milieu des rangs des vainqueurs et y trouvèrent une mort glorieuse qu'ik préféraient à une vie déshonorée.
De Tanjaour les Musulmans marchèrent contre Maînnârcoîl, ainsi nommée deTidole Mannâr, dont le Nayaken se dît le fils. Cette ville située à sept lieues-est de la précédent« subit le mênde sort. La faroisièmc ville du royaume était Vallancottei placée à trois lieues sud-ouest de Tanjaour sur un roc escarpé, dans lequel on a taillé les remparts avec un travail et des dépenses incroyables . Par sa position naturelle et parles fortifications que l'art y avait ajou-
tées, cette forteresse devait être imprenable» aussi le Nayaken y avait renfermé ses trésors et ses femmes , et paraissait vouloir la défendre avec toute son énergie. Mais quand 1 heure du péril eut sonné» il n'osa se fier à son courage, pas plus qu'à la fidélité de ses sujets^; il sacrifia ce qu'il avait de plus cher et s'enfuit dans les forêts do Talavarâyen son vassal. L'armée de Tldalcan n'eut pas même la peine d'attaquer cette troisième citadelle. Ceux qui la défendaient, efiTrayés. par la prise des deux villes principales^ désespérèrent de résister àun ennemi û redoutable.N'ayant d'ailleurs que le sentiment de leur propre conservation^ sans aucune e^èce de dévouement pour un roi qui en méritait si peu, ils^ crurent qu'ils seraient plus en sûreté dans leurs bois impénétrables que derrière leurs remparts. Dès que la nuit vint les couvrir de ses ombres ,, ils s'évade^ rent , l'un après l'autre , sans bruit et avec un si parfait accord qu'à la pointe du jour le commandant se trouva dans> une ville déserte , seul avec quelques officiers de confiance. Ils prennent euxnm&nes le parti dé suivre les fuyards ; mais en partant ils veukatpréleneï leur part des trésors qu'ils^ abandonnent à Tennemi ; ils ouvrent les coffres du Nayaken, se chargent do ce qu'ils peuvent porter de plus précieux,^ eu or, en perles ^t en pierreS; précieuses> pt s'enfuient vers les forêts les pl^s^ inaceesâbles* Lews forces n'étant pas proportionnée» à leur avidité > ils sont obligés d'abandonner sur leur cheminune partie de leuFs j'iehesses ^ et bientôt ils se vdent entièrement allégés par les voleurs qui les dé- })Ouillent. Geux--ei informés de l'état de la forteresse , y courent en foule» placent un des leurs comme sentin^esur la porte et s'emparent de ees trésors fabuleux que jusque-là on n'avait évalués qu'en les mesurant au boisseau»^^ Chacun emporte dans sa toUe autant de pièces d'or et de pierreriesqu'il peut en soulever ; ceux qui arrivent trop tard suivent
les traces des premiers pour recueillir ce qu'ils laissent tomber eix courant.
C'est sans contredit Tépisode le plus heureux de cette guerre. Ces trésors, fruits de l'avarice des princes et des sueurs des pauvres, furent ainsi soustraits à la rapacité des Musulmans et partagés entre une foule de familles indigentes, auxqueUes ils procurèrent une honnête existence- Les voleurs en usèrent avec plus de générosité qu'on n'eût' osé Fespérer. Voyant le Nayaken tombé dans la misère , ils lui restituèrent une partie de ses richesses en protestant qu'Us ne les avaient enlevées que pour les conserver en dépôt. Dans la confusion de ce pillage on ouvrit les cachots et l'on rendit la liberté à une multitude de prisonniers d'état , dont la plupart n'avaient eu d'autre criine que leur fortune ou leur position sociale. Parmi ces derniers se trouvèrent deux frères du Nayaken , qui les avait enfermés dans ces prisons, après leur avoir crevé les yeux pour leur ôter toute envie de lui succéder. Enfin les Musulmans arrivèrent à Vallaticottèi et n'y trouvèrent plus que les murs ; ils y laissèrent une petite garnison et se répandirent dans les campagnes: Ils sont déjà depuis quelques mois en possession de cette belle et fertile contrée ; on ne sait encore quels sont leurs desseins ultérieurs, s'ils veulent s'y établir ou s'ils se contenteront dé recueillir les richesses qu'ils pourront y trouver, pour se retirer ensuite dans leur pays.
Tels sont lés événements politiques qui ont rempli l'întervalle des tlt>is années qui viennent de s'écouler. J'ai voulu vous en faire un récit rapide, parce qu'il n'y a presque aucune de ces circonstances qui ne présente quelque trait caractéristique des peuples dé l'Inde et surtout de leurs despotes. Il est temps de vous montrer la large part que nos chrétientés ont eue aux calamités pubUques.
. Événements de la Mission.
Comme les autres habitanis , les chrétiens Turent obligés de tout abandonner pour fuir et errer danades contrées inconnues. Ils ne pouvaient guère se charger.de richesses , car pour la plupart » ils avaient des enfants à porter et des vieillards a soutenir dans leurs marches pénibles.. Le peu d'argent quils avaient pu sauver devenait le sujet de nouvelles anxiétés ; ils tremblaient à chaque instant d en être dépouillés par les gouverneurs des pays ({u'ils traversaient» ou parles voleurs qui infestaient toutes les provinces. Outre ces malheurs communs , les chré* tiens éprouvaient d'autres perles qui leur étaient propres. Ils voyaient leurs églises détruites, leurs pasteurs dispersés et obligés de fuir et de se cacher. La divine Providence offrit cependant à quelques-uns. des missionnaires un asile précieux chez les voleurs, qui les accueillirent avec bonté. Ils bâtirent aussitôt deux églises au milieu des bois pour les néophytes qui les avaient suivis en grand nombre et pour ceux qui venaient les rejoindre.
Mais cette consolation fut de peu de duréie, car les voleurs reprirent bientôt leur caractère. D'un autre côté, les Musulmans , souvent attaqués isolément ou dépouillés furtivement par les voleurs , les poursuivirent dans leurs retraites et portèrent la désolation dans les bois oii les chrétiens s'étaient réfugiés , tuant les hommes, dépouillant les femmes , et emportant avec> eux les enfants pour en faire des esclaves. Les voleurs » qui connaissaient parfaitement les détours et les issues de ces forets ,. pouvaient facilement se soustraire à l'ennemi» tandis que les chrétiens tombaient entre ses mains ou se perdaient dans ces