‹ La mission du Maduré d'après des documents ineditsChapitre 2 sur 6 · DO · texte numérisé non relu

DO

iabyrmihes. . Dira. leur, aceocda néanmdiut im précieux soulagânenft dans: la présence .^ missionnaire, compagnon insé{iaiiabie de leurs c(nrse&-et c6n8D]at0ar de leurs souffrances.

Impossible de dépemifee Tétat de misk^ dans lequel ils Técurent pendant longtemps.' S'ib échappaient aux Musulmans ^ ils devenaîeat la proie des vcdeurs ; rendus à la liberté y ils languissaient dansles maladies causées par tant de diagrîn&et deprirations. Maia leur Tertu les élerrait audessus de toutes ces épreuves ; en les considérant 5 on ne savait à quel saitunent s^abandonner : ou de tristesse et de pitîéi à la vue de leur martyre, ou de bonheur à la vue de. leur. joyeuse, réagnalion. La. vivacité de leur foi semblait les rendre insensibies à la douleur. Jamais on ne les entendait se plaindre ni murmurer de leur sort : ils chantaient leurs canticpies spirituels avec la même dévotion et la même sérénité de visage, qu'ils l'auraient fait au sein de la plus douce prospérité*. Rien n^était plus ordinaire que de les entendre s'encourage mutuellement, et se dire qu'ils étaient bienheureux de gagner ainsi la récompense éternelle et de se trouver dans la voie la .plus, sûre et la plus courte pour ardver à la gloire céleste. .

A ces peines vint se joindre une recrudescence de persécution. Les jogues profitant du bouleversement général, redoublèrent leurs efibrts pour détruire entièrement toutes nos chrétientés. Les calamités publiques leur, fournissaient un nouvel argument trèsreffîcace auprès des gouverneurs : « Ces malheurs » disaient-^ils , devaient être imputés à la religion chrétienne et le seul moyen de les faire cesser était de Tanéantir. » Le P. Balth. Alvarez triomphant de toutes les {positions , avait ccmstruit une église et un presbytère sur les bords du fleuve Goléron ; les jogues^en conju-rèrent la ruine. Ils s'adressèrent au gouverneur du. districb*

lui offirirent de riches présents et rassurèrent qu'en détruisant cette égiise il y trouverait une somme considérable , car ils savaient très -certainement que le souami avait tout récemment découvert un trésor caché dans un puits. Le gouverneur expédia secrètement un capitaine avec des soldats pour s'emparer du missionnaire qui venait de célébrer la sainte messe et faisait son action de grâce à Téglise. Ils le garrottèrent avec les néophytes qui Tentouraient, et le traînèrent au milieu des applaudissements et des cris de triomphe.

Le P. Alvarez fut d'abord présenté au< gouverneur , qui souffrit que les jogues le maltraitassent en sa* présence. Après avoir subi diverses humiliations , il fut conduit à la pagode de Siringam , oîi les ministres de la justice le dépouillèrent à plusieurs reprise^dans Tespérance de trouver sur lui quelques* pièces d'argent ;. leur cupidité fut entièrement trompée. L'officier q^i le fouilla le dernier , découvrant sur tout son corps les vestiges de la pénitence , fut si pénétré de compassion et de respçct , qu'à l'instant il lui 6ta ses fers- et s'empressa de lui envoyer des mets de sapropre table. Pendant les dix-neuf jours qu'il passa dans celle prison , les brames le traitèrent avec tous les égards dus à un sanniassi.

Les chrétiens saisis avec lui furent moins heureux ; enfermés dans un autre cachot , ils conservèrent les fers aux pieds; Les PP. Balth. da Costa, Etienne d'Aresi et Antoine de Proënza , réfugiés à Candelour, examinèrent quel parti ils devaient prendre dans une conjoncture si difficile. Ils s'adressèrent d'abord au gouverneur-général de Tirouehirapalli , qui parut vouloir délivrer les prisonniers ; il envoya en effet ses ordres au gouverneur local. « Prenez garde à ce que vous faites , lui répondit fièrement celui-ci, l'emprisonnement du souami doit produire au trésor royal

une énorme somme d'argent ; si en lui rendant la liberté vous laissez perdre cette somme , vous aorez à en ré^ pondre. » L'argument était péremptoire et le gouverneurgénéral craignit Se se compromettre. Les missionnaires en étant avertis comprirent qu'il était urgent de s'adresser directement an grand Nayakcn. Le P. Balthasar da Costa partit donc aufisitèt pour Maduré ; mais les fêtes de la nouvdle lune de septembre , qui se célébraient alors , l'obligèrent d'attendre quinze jours entiers sans pouvoir obtenir une au^nce. Cependant Tanxiété des missionnaires était extrême ; as se voyaient bannis dé toute la province de Tirouchirapalli ; d'un autre côté , on publiait qu'une nou* velle persécution éclateit à TanjaoïNr. Le P. Jos. Arcolini, raisfirtonnaîre lurame à Sattiamangalam , écrivait que les troubles dn royaume l'exigeaient à vivre dans les bois pour se sousfraipe à la poursuite de ses ennemis ; à Gan« delour même les aiilîres commençaient à se brouiller ; les païens attribuant à la présence des missionnaires le dé*faut de pluies i paraissaient disposés à les livrer au gou->vemeur ; enfin les courriers de Tirouchkapalli prédisaient le martyre prochain du P. Balth. Alvarea. Tout semblait annoncer la ruine imminente de ces dirétiéntés fondées et cultivées avec tant* de fatigues* Il est facile' de 'conce^ voir quelle dut être la désolation des missionnaires' et de leurs disciples.

Dans cet état de choses^ Dieu > en qui nous avions mis toute notre confiance, ^int à notre secours. Le gouverneur qui avait emprisonné le missionnaire , en écrivant au grand Nayaken , avait eu soin de faire valoir les monceaux d'or 'qu'il croyait déjà tenir entre les mains ; le moyen était bon pour s'assurer l'impunité et gagner les bonnes grâces ; mais c'était prendre un terrible engagement . Cette lettre fut remise au brame qui gouverne sous

les ordres du Nayaken : « Sachez , répondit-il , d*un ton fort sérieux : que vous vous ête& grayement compromis en violant les patentes accordées aux souamis par le Nayaken pour toute l'étendue de ses états. » Ces paroles firent une forte impression sur le gouverneur , qui se hâta de rap-» peler son prisonnier de Siringam à Tirouchirapalli. Dan» ce trajet » le P. Alvarez eut à souffrir bien des humiliations de la part des jogues et de la populace de la ville. Le gouverneur l'accueillit avec honnêteté » et le pressa vivement de se délivrer par quelque somme d'argent : a Je ne suis pas venu dans ces contrées , répliqua le missionnaire r pour amasser des richesses que je méprise ; mais pour sauver des* âmes dont le prix est infiniment au-dessus de tous les trésors du monde. Afin de travailler plus effîca* cernent à leur salut , en me dépouillant de toute afiection aux biens de la terre , }'ai fait vœu de pauvreté ; comme mes disciples pourront l'attester , je me suis imposé la l(û de ne rien recevoir , il n'est donc pas étonnant que je n'aie rien à donner. )» On l'interrogea sur sa doctrine , mais voyant bien que ce n'était là. qu'une pure formalité , il se borna à des réponses générales. On voulut ensuite aviser aux moyens de contraindre les chrétiens à fournir une rançon pour délivrer, leur souami ; mais [le missionnaire refusant constamment de prêter son nom à une telle mesure , on comprit qu'il faudrait recourir aux moyens violents qui détermineraient les néophytes à se retirer en masse dans les provinces voisines, et qu'ainsi on perdrait beaucoup plus qu'on n'espérait gagner. Pour sortir de ce mauvais pas y le gouverneur adresse au brame de la cour une deuxième lettre où , tout en paraissant traiter d'autres affaires , il ajoute adroitement que r pour ce qui regarde l'emprisonnement du souami , il ne croit plus devoir en parler ni même s'en occuper, a Ce n'est pas ainsi que nous

Ventendons , répond le brame. L'afiaire est d'autant plus délicate que le souami est connu personnellement du Nayaken et prêchait dans ses états a^éc son bon plaisir et sous sa protection ; vous n'avez qu'un seul moyen de vous en tirer , c'est de trouver , n'importe comment , la somme promise, ou de la débourser vous-même. » A la réception de cette lettre, le gouverneur eflTrayé appelle de nouveau le missionnaire , essaie d'en extorquer de l'argent , et après s'être convaincu que la chose est impossible , il le met en liberté ; mais , feignant un ordre du Nayaken , il le fait conduire jusqu'à la frontière et lui défend de rentrer sur ses terres. Le P. Alvarez s'empressa d'aller rejoindre ses confrères à Candelour. La joie de le revoir et de l'embrasser les dédommagea uu instant des inquiétudes dont il avait été l'objet ; cependant leur bonheur était troublé par la pensée de'leurs néophytes abandonnés sans pasteurs.

Enfin, après bien des obstacles, le Père supérieur obtint audience du Nayaken, qui le reçut avec bonté et donna des ordres positifs de rendre aux missionnaires tout ce qu'on leur avait enlevé et de les laisser en pleine liberté dans les églises qu'ils avaient bâties et partout où il leur plairait de se fixer. Heureux de ce résultat, le P. da Costa accourut avec les nouvelles patentes ; il les présenta au commandant de la forteresse de Tirbuchirapalli qui, dans l'absence du gouverneur, était chargé d'en presser l'exécution. Après de grandes démonstrations de respect, le commandant voulut faire reconduire le P. da Costa sur un éléphant et au son de la musique , comme il se pratique à l'égard des personnes que le prince veut honorer. Mais le Père s'en excusa, il borna son triomphe à porter déployées sur son bras les étoffes précieuses qu'il avait reçues du roi et du commandant , et traversa dans cet appareil majestueux les

ï-iies de la ville par lesquelles il avait été conduit avec ignominie et au milieu des huées de la populace.

En vertu des ordres du Nayaken , on nous restitua les églises, les presbytères et tous les objets qu'on nous avait volés. C'est ainsi que Dieu fit encore une fois tourner à sa gloire et au bien de la religion une tempête qui avait menacé de nous engloutir,

A Pâcour, situé au nord du Coléron , vivait un chrétien nouvellement baptisé. Sa famille, entièrement païenne, S8 souleva contre lui, sa femme et ses enfants lui furent ar«rachés , et il fut lui-même chassé de la caste et du village^ Se consolant des souffrances de cette vie par l'espérance du bonheur céleste, le généreux néophyte se retira plein de joie au milieu des champs et s*y construisit une icabane où il vivait dans la plus parfaite solitude. Pendant quelques jours sa mère, touchée de compassion, vint lui tenir compagnie , mais elle ne tarda pas à Tab^ndonner aussi, de sorte qu'il se vit sans aucun secours humain. C'est alors que les jogues, auteurs de cette persécution , s'acharnant con-^ tre leur victime , épuisèrent k>m les genres de vexations pour l'obliger à renoncer à sa foi. Après quatre mois de tourments , il le menacèrent de la mort et firent semblant de le mener au supplice. Sans oser prendre sur eux la res-^ ponsabiliié d'un tel attenlat, ils espéraient triompher par la. terreur ; mais l'intrépide soldat de Jésus-Christ ne laissa paraître d'autre sentiment que la joie de souffrir pour son Dieu. Ils reconnurent leur impuissance contre un homme qui ne craignait rien en ce monde , et ils le laissèrent en paix.

La résidence de Tanjaour semMaît promettre un heu reux avenir. Le Nayaken ayait accordé ses bonnes grâces aux missionnaires. Une colonne érigée par son ordre devant Jeur église portait gravé l'édit qui leur assurait sa pror

teclion et défendait à qui que ce fût de trouUer la paix des chrétiens. Mais cette faveur ne devait servir qu'à donner une nouvelle preuve de Tinconstance et de la mobilité de ces peuples. Quelques mois après l'avoir accordée, le prince, à la sollicitation de nos ennemis , envoya des gens armé^ pour arrêter les missionnaires et les mettre en prison . Je mé trouvais alors dans celte résidence avec le P. Et, d'Ârési . tous les deux occupés à Tadministration des chrétiens de Li ville et des environs. Heureusement— ou malheureusement ^-^nous étions sortis du presbytère quand les gens du palais arrivèrent pour nous prendre ; et nous eûmes le temps do notis évader pendant qu'ils fouillaient tous les coins de notre pauvre cabane ^ où ils ne trouvèrent rien à emporter. Jugeant que notre présence ne pouvait qu'irriter nos perseeuteurs et exposer nos néophytes, nous crûmes devoir pour quelque temps les confier aux soins de la Providence, et nous réfugier à Candelour. Notre brave catéchiste brame nommé Lazare , arrivé de Tiroachirapalli, venait de convertir frois bramines de Tanjaour ; persuadés que cette conquête, en irritant les brames, avait soulevé la nouvella persécution , nous lui recommandâmes de se retirer. Cependant nous apprîmes bientôt que la véritable cause du cette tempête était la malveillance d'un eunuque qui, envenimant auprès du Nayaken quelques jparoles indiscrètes do. nos chrétiens, avait profité de l'explosion de sa colère poqr obtenir de lui l'ordre d'emprisonner les missionnaires. Comme ils ne furent pas trouvés, le Nayaken en xesta là sans plus songer à cette affaire. Voici à quelle occasion nos néophytes avaient commis cette indiscrétion qui faillit nous devenir fatale.

Le Nayaken de Tanjaour passe tout le mois de décembre au milieu de ses idoles. Deux heures avant leiever du soleil, il s'arrache au sommeil pour se rendre dans le

sanctuaire de Mannâr, qui est son lieu de délices ; il y reste cinq heures entières occupé à répandre sur la tête du dieu une pluie continuelle de fleurs odoriférantes; les cultivateurs des environs ont ordre de lui en apporter d'heure en heure afin qu'elles soient toujours fraîches. Pendant que le prince offre ce sacrifice dans sa mystérieuse solitude, toute la ville prend part à la bruyante solennité : les feux d artifice, les canons, les instruments de musique, en un mot tout le va» carme d'une fête diabolique excitel'enthousiasmedes spectateurs. Durant ce mois, le Nayaken vit en sanniassi : nonseulement il s'abstient de tout ce qui a eu vie ou principe dévie, mais ce qu'il mange doit être préparé par lui-même, et il fait sa cuisine dans des vases d'or et d'argent destinés â cet usage. Sa dévotion ne s'en tient pas là : il lui faut sur* tout des cérémonies et des processions. Voici celle qu'il ne manque jamais de célébrer à l'honneur de son maître spirituel. Le gourou est assis dans une niche richement parée et ])ortée par les dames de la cour ; dans une autre niche bril-* knte d'or et de pierreries sont placées les pantoufles du gourou, et le roi marchant à pied, un encensôu* à la main, précède les pantoufles et les encense pendant toute la procession, qui doit parcourir ainsi les diverses rues de la ville. A la vue de telles extravagances, pourriez- vous vous empêcher de rire? Non ; eh bien ! c'est le malheur qui arriva à quelques-uns de nos néophytes , et cette imprudence servit de prétexte à la persécution.

Le gourou ne se serait pas contenté de recevoir ces honneurs une fois l'an ; toutes les fois qu'il entrait au palais ou qu'il en sortait, il était toujours porté sur un riche brancard , au milieu des- brames , chargés de l'encenser comme une idole. Cette divinité de commande ne mit pas le prétendu dieu à l'abri des coups de la mort. L'année dernière il tomba grièvement malade ; le roi le visitait , le soignait avec la tendresse d'un fils Quand il le vit près

d'expirer, il lui assura qu'en reconnaissance des bons avis qu'il lui avait donnés, il lui ferait de magnifiques funérail^ les et ofifrirait pour lui beaucoup de prières et de bonnes œuvres. Ces dernières paroles blessèrent l'orgueil du gourou qui , habitué à être regardé comme . un Dieu , se crut insulté par l'offre de ces suffrages dont il n'avait , disait-il, aucunement besoin. Si l'aveuglement de l'orgueil allait jusqu'à le faire penser comme il parlait, son révçil dut être terrible au seuil de l'éternité I Le Nayaken tint sa parole et fit célébrer ses obsèques avec une pompe extraordinaire.

Quelques mois plus tard, le Nayaken s'imagina de faire un pèlerinage solennel à Ramanancor ou Ramséram. Celte île, située entre la côte de Coromandel et le détroit de Mannâr, est surtout célèbre par son étang; célébrité bien méritée, puisque la déesse Péroumal en se baignant dans ses eaux leur a communiqué la vertu miraculeuse d'effacer tous les péchés, passés et futurs 1 Pour obtenir plus sûrement cet effet salutaire, le Nayaken, à la persuasion des brames, imita l'exemple des illustres Sanniassis ; il se fit raser depuis les pieds jusqu'à la tête inclusivement et imposa la même cérémonie à tous les seigneurs de la cour. Ce fait fut célébré dans toute la contrée comme un acte d'un mérite éminent. Mais ce qui lui acquit bien plus de gloire au jugement des brames, c'est que , selon la coutume des ipélerins de sang royal, il se fit peser avec la reine sur une bascule disposée à cet effet devant l'idole , et offrit une somme d'or égale au poids indiqué par la balance. Il n'en fut pas quitte à si bon marché. A son retour, sa chère idole Mannâr se prit de jalousie pour la somme qu'il avait dépensée en l'honneur d'un dieu étranger , elle se mit à jeter les hauts cris , à . menacer le royaume des plus terribles fléaux ; si bien que le pieux roi saisi de frayeur , dut se hâter de dé-

bèurser encore, pour l'apaiser» plus de iringt mille écus d'or.

Pendant qu'il se consolait de ses (impenses en racontant les merveilles de Fidole de Ramanancor^ il crut de- Toirlui adresser une nouvelle dépulation pour Thonorer en son nom> et ne trouva personne plus digne d'une si noble mission que Teunuque dont j'ai parlé plus haut, ic Prinee ^ lui répond avec hardiesse l'ennemi juré du christianisme , je suis étonné qu'épuisant vos trésors pour honorer Péroùmal, tous laissiez vivre en paix^ non-seulement dans votre royaume et dans cette ville^ mais même dans votre palais , des hommes qui osent dire que Péroumal n'est pai une divinité et que tout ce que vous fftites en son honneur est sans mérite. Si Péroumal n'est qu'une chimère , à quM bon tous ces honneurs et ces frais énormes? Si c'est une vraie divinité, pourquoi souffrir dans votre cour une M qui la méprise et tend à détruire son culte? >» L'argument» vous le voyez» était adroit et pressant. Le Nayaken en fut cc»nme étourdi » demanda quels étaient donc ces hommes, et» sur la réponse de Teunucpie» ordonna de lui amener sur-le-champ les principaux chrétiens du palais. Un*seul se trouva présent ; c'était Sattianaden (Ycrus), neveu du premier sei- Çtieur de la cour. H est introduit devant le roi entouré de ses femmes et de ses courtisans, a Est-fl vrai» lui dit ce prince, que tous avez connaissance de la loi chrétienne ? — Non-seulement je la connais, répond l'intrépide néophyte, mais je fais profession de la pratiquer. » Et aussitôt il lui récite les dix commandements de Dieu , en donne l'explication le mieux qu'il peut, et s'excuse sur sa jeunesse et son ignorance de ne pouvoir s'exprimer plus exactelù^nt. Le Nayaken satisfait de ses réponses, le renvoie ^n rassurant qu'il peut continuer à réciter ses prières.

Cependant cette décision, due à sa bienveillance pour le jeune page,: n'annonçait pas une intime conyiction ; aus6[ un brame fut-il chargé de prendre des informations précises sur la loi nouvelle et sur ceux, qui renseignaient.

Il n'en fallut pas davantage au brame et à Feunnque pour exécuter les projets qu'ils avaient depuis longtemps forniés contre nous. Us expédièrent à Tinstant des hommes armés pour saisir les missionnaire^ ; mais, malgré leurs efforts, le P. Alvarez fut soustrait à leur fureur par une attention spéciale de la providence et s'éloigna pour, laisser aux paissions le temps de se, calmer. Depuis plusieurs mois, ces chrétientés sont privées de leurs pasteurs ; nous e^érons néanmoins que leur souffrance touche à. son terme. Déjà la main de Dieu se fait sentir; des révolutions du palais qu'il serait trop long d exposer, ont changé la face des affaires : les deux auteurs de la persécution, le brame et l'eunuque, tombés en disgrâce et chassés de la cour , expient dans les fers les .cruautés qu'ils avaient méditées contre tes? serviteurs de Jésus-Christ. #. ':

Pendant cette année de continuelle perturbation , la chrétienté de Tanjaour a été, soutenue et consolée. pa^r de nombreux témoignages de la protection divine. Les païens qui avident conjuré la ruine de Téglise , l'ont i attaquée à plusieurs reprises ; jamais ils n'ont pu la détruire entièrement. Des seigneurs gentils se sont déclarés les. protecteurs de cet édifice en ruines ; l'un deux , après l'avoir réparé et recouvert d'un nouveau toit , y plaça des gardes pour le défendre contre les tentatives des Musulmans , et nous écrivit que nous pouvions en toute sûreté nous y établir.; et, pour nous expliquer l'intérêt qu'il nous portait , il ajoufeiit : qu'une grande dame d'une bçauté. ravissante, lui éteit apparue pendant son sommeil et lai avait .ordonnée depro-

léger Boo église et ses serviteurs. Tout eà liii témoignant notre vin^ reconnaissattCBi, nous troaTâmes des excuses pour ne pas nous montreor encère en public.

Le catéchiste Pierre^Xaner contribua beaucoup à soutenir le courage des néophytes pat «on exemple encore plus que par ses gardes. Les psSens irrités de la pompe aTec laquelle lès chrétiens avaient célébré ks obsèques d'un de lecffs chefs , proQtkeint ipour les attaquer du moment où ils accomplissaient ks cérémonies ordinaires du huitième jour. Ils se jettent sur le catéchiste qui iiiardie à la tète du convoi, le dépoufflont de rhabit de pénitent, qui est rhabit distilietif de ^iios catéchistes -, le teatnent longtemps par teschcrreuK» en font T^bjet d'Uneruel divertissement , ^ le conduisent ensuite au gouvérnugar. Celui-ci le reçoit d*àbord avec civilité, dans T^espoir d*en extorquer une somme d*argeht'OU de feire contribuer les disciples à la délivrancedu maître. M^\e catéchiste détruit bientôt cette rame eqidra[Qoe^f0Ér k fermeté de sa réponse : «11 n'est pas gour(i|i>iettMBy*<C0nséqcfôiit , ii>a ^atueun disciple ; son office se feorne à donner des conseils à ses frères, sans avoir aucune aotbrité^ur euiL. Quand même il s^^it gourou , il nMFdit fos d'argent à lui donner , puisque tout le monde sait foHfaian qns les prédicateurs de cette loi vivent dans u|ie extrènle pauvreté et font profession d*un souverain mépris âe8>riohe8ëes de ce^monde. Enfin, lors même qu'il aurait de rirgeirt , il se garderait bien de lui donner un centime pour sesoustraireà des irexaticms dont il fait son bonheur et saiglotre. Puis, d'tin ton gra^fe et intrépide, il avertit le gouverneur de prendre garde à iui^méme , de penser aux châtiments réservéis à ceux qui ont la témérité d'attaque la religion chrétienne , et 'il lui cite une foule d*éxémplcis tout récents , propres à confirtner ses 'paroles «t sel liiiinatoi. » A ces mots , il est aàsoiUi par tous les

assistants/meurtri de coups et traîné en prison. Ainsi fiait la première audience. Dans, la seconde» on disputa sur le fond Jde la loi dirétienne. Le catéchiste saisit ayec empressement Toccasicm de cette contrc^erse et confondit ses , adversaires par la force de ses arguments et par Tautorité irrécusable des textes de leurs propres docteurs.

Vaincus dans la discussion , les païens proposèrent répreuve du feu ': <l Nous allons voir » dit le gouyemeur^ s'adressaxit à Xavier ». jusqu'où s^étend la puissance de ton Dieu. » Comme leur but est de tourmenter le eatécliiste plutôt qpie de le faire mourk» ils se contentent de soumettre à répreuve une seule main ^ ils Tenveloppent d*une toile imbibée d'huile et y mettent le feu. Xavier ^ les yeux fixés vers le ciel» conjure notre Seigneur de venir à son secours ^ non pour lui éviter une souffrance qull accepte avec joie ^ mais pour défencbre la gloire de son nom sacré et les intérêts de sa religic»!. Chose admirable l Le feu consume la totte , la main toute entière est entourée de fianunes , et Xavîer>.le visage tranquille et triomphant, ne donne pas le naoindre indice de douleur 1 Les païens attribuent d*^abord celte impassibilité à l'énergie naturelle de son ame ; mais quand ils voient la tdle entièrement consumée par les flammes et la nuûn demeurant aussi saine que si elle eût été plongée dans une eau fraîche » ils ne peuvent contenir leur admiration.

Néanmoins , attribuant ce prodige à la puissance dé la magie, ils le font conduire en prison», et cherchent quelque nouveau genre de tcKirments , quand un ordre du gouverneur-général vient arracherlavictimeà ses bourreaux,

Les chrétiens des environs » sensibles aux souffrances de hva: cher catédûste , avaient pris les armes pour le délivrer par la force ; et Âmator, accouru au secours de cette ehréjtienté ». eut besoin de toute son autorité pour calmée

rirritation'des esprits. Le gouverneur ne tarda pas à porter la peine de son iniquité et à vériflér les prédictions de Pierre- Xavier; car, trois jours après, il fut arrêté, je ne sais pour quel sujet, mis en prison , flagellé à coups de cravaches , ce qui est pour^ les Indiens le plus crue) des opprobres , et enfin déposé de sa dignité.

Quelques mois après [cet orage, il s'en éleva un autre plus menaçant dans la ville même de Tanjaour. Il fut suscité par un païen cammâlen (orfèvre) , depuis longtemps connu par sa haine contre la reKgion. 11 demanda dans une famille chrétienne une fille qui , selon les lois de la caste, était sa propriété , parce qu*elle était sa cousine-germaine , et par là destinée à devenir son épouse. Après une longue résistance , les parents, pressés par le conseil de la caste, eurent la faiblesse d'accorder leur consientement. Comme on ne pouvait espérer la permission du missionnaire , tout se fit à son insu. Cependant, le scandale ne fut pas longtemps ignoré , et dut être réparé par une pénitence publique , à laquelle la famille chrétienne se soumit sans peine. Mais lorgueilleux païen, humilié de ce châtiment infligé à son occasion , en conçut un tel ressentiment que dès-lors il résolut la ruine de la chrétienté. Il dissimula d'abord et se contenta d'interdire à sa femme toute espèce de pratiques religieuses et de rapports avec les chrétiens. Bientôt une église construite -dMis ^le voisinage de sa maison vînt stimuler la passion qui le rongeait.' Ce sanctuaire néanmoins était hors de son atteinte ; construit dans rhabitalion d'un néophyte , il avait son entrée dans la cour intérieure d'un païen de haute condition attaché au service du Nayaken. Circonstance vraiment singulière ! ce gentil s'était trouvé autrefois dans une position parfaitement analogue à celle de l'orfèvre : lui aussi avait une épouse convertie au christianisoie, lui aussi l'avait lopg-

temps persécutée pour lui faire abjurer sa foi ; mais enfin r Tadncu par la patience ^ la douceur et la générosité de cette femme hérmque , il ne savait plus qu'admirer une reKgion qui inspirait tant de vertus, et il s'en était déclaré le zélé protecteur. Les missionnaires avaient en lui une telle confiance , qu'ils nb craignaient pas , dans leur absence , de le constituer chef et juge de la chrétienté. L'orfètre païen frémissait de voir si près de lui la jcûe et la sécurité des cérémonies chrétiennes.

Ne pouvant plus contenir sa fureur, il s'adresse au chef tles douanes, homme d'une très-grande influence et d'un pouvoir presque arbitraire. Il lui explique ses projets, et lui représente cette affaire comme une expédition tout à la fois facile et lucrative. Le douanier séduit par ses promesses lui donne toute autorité , et met à sa disposition les gendarmes et les chefs de police. Fier de ce premier succès , le cammâlen fixe l'exécution de son plan au samedi'-saint, jour ou Û sait que tous les néophytes doivent se rassembler poui^ célébration des fêtes de Pâques. La veille du jour désigné, il donne ses ordres , assigne aux soldats les positions qu'ils doivent occuper, et leur recommande d'attendre le signal pour commencer l'attaque de grand matin. Après avoir tout disposé, il se retire diez lui pour prendre Ufi peu de repos. Dans l'ivresse de son triomphe, le nouvel Aman savoure au milieu de ses parents et de ses amis les douceurs de la vengeance. Tout s'est tramé avec tant de secret que les chrétiens, sans le moindre soupçon de l'intrigue, se sont assemblés dans l'église avec une entière sécurité. Dès la pointe du jour tous les gendarmes se trouvent à leurs postes, attendant avec impatience le signal convenu. Comme le chef n'arrive pas, quelques-uns d'entre eax courent à son logis poursavob la cause d'un si long retard. jugements terribles de la divine justice ! la

maison est plongée dans le deuil et retentit de cris et de hurlements funèbres I le persécuteur en se couchant a été piqué par un insecte venimeux, et, malgré tous les remèdes, il a expiré vers minuit au milieu d'horribles tourments et d'un affreux désespoir. Cet éyènement publié à Tinstant dans la ville remplit tous les cœurs de surprise et d'épouvante, et les chrétiens ne connaissent le danger qu'ils ont couru, qu'après en avoir été miraculeusement préservés.

La chrétienté de Sattiamangalam eut sa part àla tribuiation générale ; les effets de la guerre y furent même plus terribles que partout ailleurs, parce que l'irruption imprévue des Maïssouriens ne laissa pas aux habitants le temps de sauver leurs richesses. Les PP. Martinz et Ârcolini accompagnèrent leurs néophytes et errèrent avec eux sur les montagnes escarpées et dans les iorêts sauvages* Des fatigues, des souffrances et des angoisses inexprimables, adoucies souvent par la grâce et les soins d'une providence toute paternelle : telle est en résumé l'histoire de leur vie durant ces deux années ; c'est au reste, du plus au moins , l'abrégé de la vie du missionnaire r un mélange de joies et de douleurs , miscens gauiia fletibus.

Pendant ces vicissitudes de l'exil, ils rencontrèrent les PP. Léonard Cinamo de Naples et Fortuné Séraphini de Lucques, missionnaires du Maïssour, dont l'accueil leur fit oublier un instant leurs peines. Quoique le Maïssour dé* pende de la province de Goa , les enfants de la Compagnie sont frères partout où ils se rencontrent, et nulle part peutêtre ce sentiment de famille ne produit des émotions si vives et si délicieuses qu'au milieu des privations et de l'isolement du missionnaire. Ce ne fut là cependant qu'une jouissance bien courte ; la vraie jouissance du pasteur ne peut se trouver loin de son troupeau. Cette consolation qu'ils avaient droit. d'attendre de leurs néophytes ne leur fit pas défaut.

— 71 -^ Rien de si touchant que les prévenances et les attentions amoureuses de ces généreux chrétiens pour leur père cornmun. A peine arrivés dans une contrée et avant même de songer à se reposer , leur premier soin était de construire une cabane pour le missionnaire et une chapelle pour la célébration du saint sacrifice et la récitation des prières. Ce premier travail achevé , on les voyait , contents d'euX' mêmes , chanter des cantiques, se livrer à une sainte joie , comme si rien n'eut manqué à leur bonheur. Le P. Em. Martinz fonda ainsi cinq églises dans les diverses provinces qu'il parcourut à la tête de sa chrétienté fugitive. Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit au commencement sur la con^ duite édifiante de ces néophytes, et les fruits de salut qu'elle opérait partout sur leur passage.

Cette paix, que n'avaient pu détruire les malheurs des guerres et les privations de l'exil , fut souvent troublée par Tacharnement des persécuteurs. Plusieurs néophytes furent mis aux fers et livrés aux tortures ; les PP. ArcolinietMar' tinz faillirent être ensevelis sous les ruines de leur presbytère, qui fut incendié pendant qu'ils y étaient profondément endormis; dans une autre circonstance, le P. Martinz tut assiégé par une troupe de jogues furieux qui avaient juré sa mort et la ruine du christianisme. Mais, comme à l'ordinaire > la divine providence se manifesta visiblement , soit pour protéger les missionnaires, soit pour punir les coupables : Ainsi un chef de village et un gouverneur de province, auteurs de l'incendie dont je viens de parler, tombèrent au pouvoir des ennemis et furent jetés dans un cachot. C'est tout ce que je vous rapporterai de ces persécutions , dont les détails seraient trop longs et pas assez intéressants. Voici cependant quelques traits de générosité chrétienne qui vous feront plaisir :

Un gentil élçvéftu-dessus du vulgaire par sa naissance et

sa fortune , Tétait encore plus parla noblesse de ses sentiments. Il en avait donné des preuves au moment même de sa conversion. Après les premiers exercices de catéchuménat, il avait perdu son fils unique, et, malgré lesefibrts de ses parents qui attribuaient cette mort à la vengeance des dieux , il était resté inébranlable dans sa foi et avait reçu le baptême. Les païens dont il méprisait les avis et les instances, cherchaient l'occasion de se venger ; elle ne tarda pas à s*ofirir. Le néophyte aperçut dans son jardin un gros serpent -à- lunettes; vous savez que ce reptile si dangereux par l'activité de son poison n'en est pas moins un objet de vénération pour les idolâtres. Comme il avait rejeté tous les préjugés du paganisme et qu'il s'accommodait fort peu d'un tel voisin , il tua le compagnon sacré de Vichnou. Aussitôt les jogues s'attroupent, crient au sacrilège, et se présentent en foule au chef du village pour exiger la punition d'un crime si énorme. Us n'osent assaillir " directement le coupable, protégé par un sauf-conduit du i'oi de Maïssour ; ils sont donc réduits à l'accuser et à demander qu'il leur soit livré par la justice. Ils l'attaquent d'abord sur la nouvelle religion qu'il a embrassée au mépris de celle de ses ancêtres; mais sa réponse leur fait bientôt comprendre qu'ils n'ont rien à gagner sur ce terrain , et ils se hâtent d'en venir au meurtre du serpent. Le chef, intimidé par les cris et les menaces des jogues, lui impose une amende. «Non pas, répond le généreux néophyte ; en me soumettant à cette condamnation injuste je me confesserais coupable , et par coitôéquent je paraîtrais reconnaître que ce serpent a des titres à notre vénération , ce qui serait une lâcheté et un crime ; si l'on veut me tourmenter , j'accepterai pour l'amour de Jésus^Christ les supplices et la mort même ; jamais je ne consentirai à m'avouer coupable. » Le juge croit se tirer d'embarras en lui proposant de don-

ner seulement un fanon (six sous). « Pas un centime , réplique le néophyte; il ne s'agit pas de la quantité, mais du principe. » On le menace de le dépouiller de tous ses biens , de ses troupeaux et de ses fermes, il reste inflexible; enfin on demande qu'au moins en se retirant il fasse une révérence à l'assemblée des jogues. « Je ne dois de révérence , répondil qu'à Dieu , à mon gourou et à mes supérieurs. y> Le juge craint de se compromettre , et renvoie l'affaire au gouverneurTgénér^l dç. la province. Le chrétien part donc accompagné de'ses accusateurs, qui perdant tout espoir de l'intimider et prévoyant une nouvelle humiliation, se dispersent l'un après l'autre. Resté seul , l'accusé s'en retourne paisiblement dans sa maison et trouve sa femme pleine d'assurance et digne de partager son triomphe. Pendant qu'on traînait le né(^hyte devant le juge , d'autres jogues étaient allés chez elle pour en extorquer une somme d'argent, sous le prétexte de délivrer son époux. Ils ne lui avaient épargné ni les caresses, ni les injures, ni les menaces, et en avaient reçu cette courageuse réponse : a Dieu saura bien défendre mon mari ; mm s'il est destiné à souffrir quelque chose pour le nom de Jésus-Christ, ce sera pour lui et pour moi le plus grand bonheur et la plus belle gloire que nous puissions désirer en ce monde. »

Dans la province de.Manapar , au sud -ouest de TirouchirapaUi , un néophyte , paria de caste et esclave de condition , confessa Jésus-Christ avec tant de magnanî"mité, qu'il triompha de ses persécuteurs et s'attira leur respect et leur bienveillance. — Dans la même contrée , deux enfants persécutés par leurs parents glorifiÊrent la foi par leur constance. L'un d'eux parvint à se dérober à la persécution par la fuite ; l'autre eut le corps déchiré par des tenailles. L'orage s'élant calmé , ils rentrèrent dans leurs familles et trouvèrent un peu de repos. Ils ayaiepjt mn de

se retirer ensemble dans les bois pour y vaquer à leurs exercices de piété ; ils espéraient par là se soustraire aux regards et aux violences des païens ; mais ils ne jouirent pas longtemps de cette consolation. Tandis qu*au fond de leur retraite ils récitaient leurs prières, le malin esprit s emparait d'une personne du village et publiait par sa bouche tout ce que faisaient et disaient au même instant les jeunes néophytes. Une circonstance remarquable , c'est que la possession diabolique n'avait pas lieu quand retirés dans la forêt ils n'y pratiquaient aucun acte religieux. Ces révélations perfides ayant rallumé contre eux la persécution de leurs parents , les généreux enfants , résolus de sauver leurame à tout prix, s'enfuirent secrètement de leur pays et se fixèrent dans une province voisine , où iîs vivent pauvres et exilés , mais heureux et tranquilles dans le service de Dieu.

Dans la province du sud , le catéchiste Constant , que nous avions envoyé à Cajétar pour consoler et fortifier cette chrétienté , fut mis en prison , subit de crueUes tortures et versa une partie de son sang pour la foi qu'il prêchait. Plusieurs néophytes eurent part à la gloire de ses tourments et imitèrent sa constance. Un jeune homme de dixr huit ans , dont les parents étaient prêtres des idoles , se distingua par sa générosité. Il fut jeté dans les cachots , chargé de chaînes , déchiré dans tout le corps avec des tenailles rougies au feu , sans laisser échapper aucun signe de faiblesse 'OU de douleur. Enfin, les gentils changeant de tactique , le prennent par la douceur et le conjurent de vouloir au moins mettre sur le feu un vase de riz destiné au sacrifice. Le jeune chrétien , persuadé que c'est là une action indifférente , y consent et a soin de faire le signe de la croix sur le vase. On a beau attiser le feu, une force invisible semble arrêter son action. Un des assistants qui

s est aperçu du Mgne religieux, le dénonce à lassemblbe; on ordonne an néoj^yte de recommencer la cérémonie. Il remplit son vase de nouyeau riz , y verse de Feau et un peu de lait et le replace sur le feu en faisant secrètement le signe de la croix. Les païens redoublent d'attention et d'activité , soufflent et attisent.... ; vains efforts ! le riz refuse de bouillir ; ils en sont tellement consternés y qu'ils se dispersent sans oser inquiéter davantage le néophyte. Il triomphait d'abord de son succès et de la confusion des idolâtres ; mais un ami lui ayant dit qu'en agissant ainsi il avait réellement participé à un acte d'idolâtrie^ il en conçut une si vive douleur que depuis ce moment on n*a pas encore pu le consoler : il s'accuse , il pleure , il gémit et se proclame indigne du nom de chrétien ; le missionnaire touché de compassion lui a déjà envoyé plusieurs messages pour le rassurer et l'engager à venir le trouver , il n'a pas encore osé paraître en sa présence et continue à se désoler.

Tout semble annoncer que les persécutions dont je viens de vous parler ne sont que le commencement des épreuves que Dieu réserve à cette mission ; l'heure du martyre n'est peut-être pas éloignée. Je puis assurer qu'il est pour là |>lupart de nos chrétiens un objet de désirs ; quant aux missionnaires , ài-je besoin de le dire? Vous savez ce que nous avons cherché en renonçant aux richesses et aux amitiés du monde , à la paix et à la tendresse de nos frères' d'Europe , pour venir à travers les mers et les tempêtes dans ces lieux de privations et de souffrances. Le salut des âmes et la gloire de Dieu sont notre consolation et notre récompense ; mais la couronne du martyre serait le comble de notre bonheur ! D'ailleurs, nous sommes persuadés que cette terre, déjà depuis longtemps arrosée par des sueurs, demande du sang pour devenir vraiment fertile et produire tous les fruits qu'en attend la divme miséricorde. Veuillez

nous obtenir la grâce de mériter cette mort glorieuse par une Tie de zèle et de déyouement* Noi» nous recommandons à YOsSS. SS*» et demandons votre bénédiction.

Atît. de Proenza.

LETTBE BU P. AKT. BC PROEÏiZ.4, ItfISSIOimAIRE DU MA DURÉ, AU R. P. GOSVIK NIKEL, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.

TiroDchirapaltt 1659. Mon très-révérend Père, P. C.

Dans ma dernière lettre je vous ai raconté les épreuves et les combats de la mission du Maduré ; je veux vous présenter aujourd'hui un sujet plus consolant, le récit de ses joies et de ses conquêtes. Quoique la désolation générale ait considérablement entravé l'œuvre, des missionnaires, les résultats démontrent que la divine providence ne nous a point abandonnés, La grâce a suppléé à notre impuissance; la vertu de la croix et les exemples édifiants de nos braves néophytes ont fécondé le champ évangélique et la récolte n'a pas été moins abondante que dans des années plus paisibles. Voici le relevé général des conversions opérées dans la partie du nord depuis 1656 jusqu'à 1659.

Tiroucbirapalli 2.347

Tanjaour 2,268

Sattiamangalam 1,639

Terres des voleurs, Candelour 1,192 Idem, Pàcour 1.400

Total 8,846

A ce nombre on peut ajouter plus de mille païens

baptisés à l'heure de. la mort par nos chrétiens ou nos catéchistes, et qui pour cettte raison n ont pas été inscrits sur les catalogues. En somme^ près de dix mille âmes arrachée à ridolâtrie : voilà nos ccmquêtes y voilà notre récompense... maffia otmt>/

Parmi ces conversions il en est beaucoup qui vou« offriraient des eirconi^tances fort intéressantes; mais le temps et l'espace me manquent; je me bornerai à queir ques-unes des plus importantes. Ccmimençons par celU; de Meicendâno r Tun dfis chefs de la caste des voleurs, homme célèbre dans tout le pays, et dont la fierté fait tr^^mbler les plus braves. Il af^rit un jour qu'un jeune chrétien très-habile à manier Tépée avait ouvert une école d'escrime non loin de sa maison.. Comme lui-même se faisait une gloire d'exceller dans cet art, son amourpropre fut flatté de kouver un digne adversaire. 11 k fit appeler et l'invita à se mesurer avec lui y le néophyte tvut devoir esquiver une proposition plus dangereuse encore qu'elle n'était hon(n*able, et donna pour excuse la bassesse de sa condition qui ne lui permettait pas de se battre avec un homme si noble et si distingué. Son véritable motif était la crainte trop fondée que le terrible adversaire eitiperté par son caractère impétueux , à la première égratignure qu'il recevrait » ne laissât de côté toutes les lois de l'escrime et ne se prévalût de sa puissance, pour venger sa vanité. Meicondôno devina cejLte appréhension ; «c Ne craignez pas, lui dit-il, je veux qUç vous usiez des avantages de votre art avec une pleine Uberté et sans réserve, je m^'engage de mon côté à me contenir rigoureusement dans^ l'observation des règles. y> Le maître d'armes rassuré pai? cette franche déclaration accepte le défi, prend en main L'épée , fait les honneurs du salut et exécute ai^c grâce le cérémonial minutieux

voulu par l'usage ; pwis il se pose et le coii^t commence. Il se tient d'abord sur la défensive et se borne à parer les coups de son- antagoniste, dont Fadresse n'égale pas la vigueur et ragfttté. Ensuite, preiiant à sôti tour Toffensive , il fait assatil et porte un coup qui prouvé son habileté tout èii épargnant Tadvèrsaire. Aussitôt qu'il se sent blessé^ Meteondôno saisi d'adnilration jette son épée, se précipite au cou du jeune chrétien et déclare que dès ce moment il le choisit pour son maî*tre. Le néophyte le remercie de Thonneur qu'il veut bien lui faire et accepte sa proposition dans Tespét-ance de lui porter au cœur (fes coups invisible^ et plus sàlu^ taîres. •

Dans ce dessein le maître habile déploie à la fois et les rares industries de son art et l'amabilité de son caractère; il s'efforce d'abord de gagner l'estime et l'affection de son nouveau disciple, puis il profite des intervalles de repos pour lui insinuer des avis spirituels. Quand il le juge assez préparé , il le prend à part et lui déclare que, touché de sa généreuse bienveillance, il ne peut plus lui tenir caché nû secret de la plus haute importance , dont jusqu'à présent il a toujours hésité à l'entretenir. Après avoir ainsi excité la curiosité de Meicondôno, et cédant à ses vives instances^ il lui demande d'un ton mystérieux, s'il n*a pas entendu parier de cer* tains pandarams étrangers, de leur vie admirable , de la doctrine qu'ils prêchent, des Faisons^ qu'ils a|^ortent pour démontrer la fausseté de toutes les sectes du pays, etc. P en faisant ces questions, il dével^)pe de son mieux les principales vérités du christianisme. Il n'a garde pourtant de fatiguer son élève, il est sobre dans ses exposés, ne les présente que par forme de récréation et avet; un certain laisser-aller. Ces précautions deviennent tnen-

tôt inutiles^ Véàèye est le premier à suspendre l'exerdce des armes pour imdter son maître à rentretenir tle r&ligioiit et il Féeoute avec un plaiâr et une émotion qui se peignent sur sa figure. Raid de son succès, le jeune néq^yte comprend cpi*il. peut porter son derraer coup : « Mon cher ami, tuidit-iU^ totit ce que je tous, ai enseigné jasqu*à présent ne renferme que te» pcemierséléments de cette loi céleste; si vous voulez en ccmnaitre pleinement les beautés et les mystères » je tous amènerai un docteur capable de vous les expliquer d'une manière plus satisfaisante^ !> L'offre est acceptée avec empressement, le chrétien suspend son chapelet au cou du disciple comme un gage de son prompt retour et court aûBoncer au missionnaire la belle conquête qu'il vient de préparer.

Le catéchiste Pierre^-Xarier fut chargé d'achever l'œuvre â heureosement commencée. En peu 4e jours, il s'opéra dans \e$ moeurs et dans le caractère de Meicondèno un changement qui étonna tout le monde. Il fit aussitôt construire sur ses propiétés un presbytère et une église qui est devenue nn centre où tous les chrétiens se réunissent en pleine sécurité ; avec lui se sont fait instruire son firke, deux de ses fils, une de ses fém^ mes et quelques pai^ents. La c<mstance de sa foi a été mise aux pins rudes épreuves. Dépuis qu'il a commencé à suivre ks instructions, il a perdu deux de ses en^ fants qu'il aimait pas^onnément. Lès Pères craignirent que la douleur ne M troublât la raison, ou ne l'entrainât à l'apostasie; mais loin de se démentir, sa foi n'en est <kvenne que plus éclatante ; dans les obsèques de ses fils, qu'il a célébrées avee une pompe extraordinaîi^e, on Ta vu marcher à la tête du convoi sans verser une seule larme. Là ne se sont pas bornés ses chagrins : il a été lui-

même affligé d'un mal d'yeux doBt il n'est pas encore guéri ; il a fait plusieurs chutes très-<langereuses ; de puissants personnages se sont déclarés ses ennemis ; les ministres du démon lui ont réitéré plusieurs .fois en son nom des menaces effrayantes. Tout cela n*a pu ébranler sa.constance ni son affection pour la bi de Jésus^brist. Il n y a pas danger que les païens ou les jogues tiennent lui reprocher sa conduite ou lui parler contre la religion ; il^ craignent trop de provoquer ce terrible dialecticien» dont la logique argumente à tour de bras et à bâtons rompus. Un certain malavisé, qui ne connaissait pas rbomme, osa toucher cette matière en sa présence et se retira les os brisés. r -

Un gouverneur du pays» faisantr^sa ronde pour lever les contributions, lui dit un jour qu'il s'étonnait qu'un homme de sa condition eût .embrassé une loi si infâme ; et là-dessus> il répétait diverses calomnies contre le christianisme et contre les missionnaires, a Et moi, répliqua Meicondôno en le regardant avec fierté» je m étonne beaucoup que vous parliez de crirajes, vous dont on raconte telles et telles infwûies... » Le seigneur resta interdit, comme s'il eût été frappé d'un coup de foudre ; les assistants se regarplàient avec, étonnement, et l'un d'entre eux se mit endevoir de défendre^ son maître. « Je ne prétends pas»- reprit alors l'intrépide.néophyte,, que la chose soit ainâ; je raconte seulement ce que l'on dit ; et si vous jugez: que de pareils bruits ne méritent pas qu'on leur prête Foreille,. comment osez-vous écouter et répéter les bruits calomiûeux qu'on débite contre nos prêtres? » Obi vit par là (pie son intention était plutôt, de disculper le souami que d'inculper le gouverneur, et Ton s'en réjouit, cai* on n'aimait pas demander raison de. ses paroles à un homme de cette trempe.. Cette conversion a/^té

un vrai coup de pi^vidence pour notre missioii , elle noQs ptacG^e Xkû ài^e assoie dans les bois desxdeurs, ou le nom seul de Meicondâ^tio est ttii sso^elQdùit.

Voici une autre conquête qui a fait grand bruit et a eu des suites très*-heureuses t c*e^ celle d*une dame de haute condition, mais plus célèbre encore par l'étendue de ses connaifisance», Téclat de sa beautéy le diarme de sa toit et par son adresse dans les exercices de la danse et de la musique. Des qualités aussi dangereuses pour eUé^même- que pour les autres lui araient conquis, airec Une funeste réputation, Festime et Taffection des seigneurs de la conbrée. Enfin détenue l'épouse du gouverneur ^ là protince, éUe titait dans la compagnie- éb ses parentes et de ses domestiques, qu'elle entretenait atec magnificence»

Comme elle se piqudt de générosité, son palais était le rendez-^Tous chéri des brames et des jogues. Elle aimait à s'entretenir atec m% des seieftces et des litres de leurs sectes, et à donner des preutes de son ërtiditiotr. La pénétration d^ son esprit Tàyait conduite à reconnattre Tù^ nite de Dieu et la fausseté d^ Idoles ridicules qu'on proposait à son adoration* Pkis'd'une fois,- embarrassés par ses objections, les bramies lui avaient' avoué qu'il n y avait éU efiet qu'une seule cause première ; mais, ajontâiént-^ils, cet Etre suprême iiiaceessible' à intelligence créée^ avait ordonné aux hcmimes d'àdorer les ^ux inférieurs. Cette réponse l'avait réduite au silence, sans la satisfaire. Sur ces entrefaites, un de ses parents converti à la religion chrétienne lui parle de la. nouvelle loi et du seul v^ai Dieu créateur de toutes choses. Ces paroles sont pour elle comme un éclair qui en illaminant son intelligence, allume dans son cœur un ardent désir de posséder la vérité. Elle demande aussitôt où se trouvent les maîtres de cotte

doctrine; son parent lui indique Tirouchirapalli : a l'instant elle expédie ses gens avec une lettre adressée au catéchiste» et le conjure instamment de lui envoyer un honune qui puisse lui faire connaître le vrai Dieu.

A la lecture de cette lettre les missionnaires furent comblés de joie ; mais ils jugèrent à propos de dissimuler quelque temps afin d'éprouver Tillttstre catéchumène,* persuadés que si c'était Tesprit de Dieu qui la poussait, les obstacles et les délais ne feraient qu'accroître Fardeur de ses désirs. Ils ne se trompèrent pas; Sandaï (c'était le nom de cette dame) écrit bientôt une seconde lettre plus pressante que la première. Le catéchiste lui répond avec bonté, l'encourage à persévérer dans ses pieuses dispositions et lui promet d'aller l'instruire aussitôt qu'il en aura la permission de son gourou. Elle reçoit cette lettre, la pose avec respect sur Isa tête, l'applique sur ses yeux et ne peut se rassasier de la relire. Cependant le catéchiste n'arrive pas aussi vite qu'il semblait l'avoir promis ; impatiente d'attendre, elle fait partir de nouveau son courrier avec ordre de procurer au docteur tout ce qui sera nécessaire au voyage , et surtout de ne pas revenir sans lui. Les Pères jugent alors Cpi'elle a donné assez de preuves de sa sincérité et qu'il y aurait danger à différer plus longtemps ; ils lui envoient donc le catéchiste Amator, celui même qui a déjà répondu à ses lettres. Il est accueilli avec une joie et une vénération extrêmes : mais voulant se ménager un appui contre toutes les oppositions qu'il prévoit, il rend visite au gouverneur qui, se levant en sa présence, le reçoit avec respect et le fait asseoir sur un siège égal au sien. Après quelques compliments , le catéchiste tourne la conversation vers son sujet principal, et parle avec tant de dignité que le prince lui accorde pleine liberté d'instruire son

épouse, et l'invite même à venir souvent le voir pour Ten^ tretenir des vérités du saint Evangile.

Après avoir pris toutes ces précautions, Amator commença le cours de ses instructions dans la maison de San*' daï. Elle fit de rapides progrès dans une étude si chère à son cœur; mais l'ennemi du salut ne put voir sans frémir ce triomphe de la foi. Les jogues se soulevèrent de toutes parts, ils gagnèrent le premier ministre, et par son moyen parvinrent à ébranler le gouverneur.

Effrayé des menaces et des préparatifs de révolte, il ordonna à Sandaï de congédier le catéchiste ; elle eut beau prendre avec chaleur la défense de son maître et de la religion chrétienne, ses raisons ne purent rien sur un homme qui n'agissait que par une impulsion étrangère. De son côté, Amator crut qu*il n'était pas temps de braver les attaques des ennemis , et, après avoir tracé à sa néophyte une ligne de conduite pour sa propre sanctification et pour la pro-^ pagationMu saint Evangile , il lui conféra le baptême.

Dès ce moment Sandaï commença une vie nouvelle : tous ses livres , qu'elle avait jusqu'alors tant aimés , furent livrés aux flammes , et ses idoles mises en pièces ; elle cessa de fréquenter les temples et d'observer les cérémonies idolâr triques , et renonça au monde , où sa beauté et ses grâces lui avaient acquis une célébrité qui n'était plus pour elle qu'un* sujet de larmes et de repentir. Les brames n'ont rien négligé pour reconquérir leur ancienne influence ; mais elle les couvrit, dès la première dispute, d'une telle confusion, elle dévoila avec tant de liberté T infamie de leurs mystères et la grossièreté de leurs impostures , qu'ils n'osent plus même parler en sa présence. Elle consacre tous les jours une partie de son temps aux exercices spirituels et s'y livre avec une ferveur qui ne connaît aucim iDénasrement : « Si les autres ehrétiens , dit-elle , prie^il ù

genoux, pourquoi me permetirai-je de le. faire as9i$e ? )> Son désir de Yoir les missionnaires et d'assister aux cérémonies religieuses est si vif /qu'elle voudrait acheter ce bonheur au prix de tous les sacrifices. Quand lea Pères profitefil d'une occasion pour lui adresser quelque ipots d-ençouragement, ^e reçoit ces paroles comme, si un ange les lui apportait du ciel, s'étonnant que les maijtres de la divine loi daignent penser à elle. Son cbât^au^ qui pendant si longtemps a été un liçu de plaisirs et de mondamtés, ressemble aujourd'hui à un monastère de vierges; la plupart de ses parents et de ses domestiques ont déjà reçu le baptême et les autres s'y disposent. Les, néophytes de tous les environs la regardent comme leur prolectrice , leur reine et leuf mère , et se rendent assidûment auprès d'elle pour assister aux exercices de piété, qui se font publiquement dans son palais avec une régularité digne d'une maison religieuse.

Déjà elle a éteint par son influence le feu d'une persécution qui s'était allumée dans le voisinage contre lesçhrétiens; avertie des mauvais traitements qu'ils souffraient, elle courut auprès du gouverneur son époux , et demanda grâce pour ses frères : « Je viens , lui dit-elle , en appeler à votre justice et à votre raison ; puisque vous tolérez «ur vos terres tant de sectes contradictoires, dont l'une rejette ce que l'autre adore ; pourquoi vous obstinez-vous à persécuter une religion si conforme à la saine raison , quoiqu'elle n'admette pas les divinités que vous adorez dans la vôtre. » Vaincu par la force de cet argument, le gouverneur donna ordre d'arrêter la persécution et permit aux chrétiens de suivre en paix la loi qu'ils avaient embrassée.

Un événement qui a frappé le prince et tout le monde avec lui , c*est la mort nialheureuse du premier ministre : en moins d'un mois il a expié la part qu'il avait prise à Texpulr

sîon du catéchiste. Ce bhâtiinent si prompt joint aux raisons solides que Sandal ne cesse de lui présenter produit une TÎve impression sur son esprit. Tout nous fait espérer que cette femme qui a été pour tant d'ames une occasion de ruine, séria pour un plus grand nombre un instrument de la di«vine miséricorde. Elle consacre aujourd'hui au service de Dieu et à la propagation de la foi la puissance de ses char* mes et de ses talents. Les païens eux-mêmes sont ravis de Kentendre déclamer nos poésies religieuses ou chanter des hymnes sacrés, en s'accompagnant de sa guitare qu'elle touche en perfection ; ses yeux, ses gestes et tous ses traits s'animent alors d'un sentiment de piété et d enthousiasme qui âectrise tous les assistants. Le gouverneur, dont la plus douce jouissance est de l'entendre» s'affectionne insensiblement par son moyen aux beautés et aux mystères de notre sainte rehgion. Déjà le christianisme aurait établi son empire dans] cette province, sans Toppo^tion des brames, qui e£fraient les princes et retiennent les peuples dans l'aveugle obstination |^de leurs sectes. Espérons que la grâce ne tardera pas à triompher de ses ennemie.

Non loin de la ville qu'habite Sandaî vivait un jeune vellage attaché au service d'une pagode. Le hazard , ou pour mieux dire, la providence le mit en rapport avec un soldat chrétien, et bientôt la sympathie des caractères forma entre eux une étroite amitié. Le soldat voyant qu'il avait gagné la confiance de son ami , se mit un jour à l'entrelenir de la loi spirituelle , et vit avec surprise que chacune de ses paroles était comme une étincelle tombant sur une matière inflammable. Charmé de ces heureuses dispositions, il lui parle à cœur ouvert et lui explique les grandeurs et les mystères in christianisme. Aussitôt le païen conçoit un si ardent désir de connaître à fond cette loi sai nte , que, sans plus difiererj il renonce à tons les avan-

tages êjQ sa position et à tous les biens de ce monde , pour acheter la pierre précieuse de TEvangile. Il demande à qui il doit s'adresser pour se procurer ce trésor. Le soldat chrétien obligé de le quitter pour continuer son voyage , lui répond qu'il trouvera l'objet de ses vœux à Candelour ou à Maduré. L'impatience du désir ne laisse pas au vellage le temps de s'informer de la position de Candelour et il se surprend sur la route avant d'avoir pensé à fixer son terme. Craignant alors d'éveiller des soupçons par des questions indiscrètes , il se rend à Maduré qui lui était connu, 11 parcourt les rues de cette ville, demandant partout les sanniassis et les pandarams qui enseignent la loi sainte. Cependant les chrétiens » auxquels les persécutions inspirent la défiance , n'osent se découvrir à un étranger; ils lui répondent d'une manière évasive , ou font semblant de ne point le comprendre. Après plusieurs jours de recherches, le vellage apprend qu'en eflet les sanniassis ont autrefois habité Maduré , mais qu'ils n'y sont pas actuellement. Désolé de cette nouvelle , il a recoui^ à la seconde ville qu'on lui a nommée , mais au lieu de Candelour sa mémoire infidèle lui suggère Pandelour.

il recommence donc à nouveaux frais ses investigations , ns que personne puisse lui indiquer où se trouve cette ville. Enfin il se présente un homme capable de lui tracer sa feuille de route. Un vieux aventurier, dont l'oreille a été frappée du son de Pandelour, s'arrête et fixe notre jeune homme d'un œil qui semble sonder la force de ses jarrets, a Tu veux aller à Pandelour ? A la bonne heure, mais arme-toi de courage. » Là-dessus , relevant fièrement sa moustache et étendant le bras vers le nord-ouest: «L Voilà ta route, lui dit-il; en marchant constamment dans celle direction pendant trois ou quatre semaines, tu arriver»? W royaume de Zamorin où 3e trouve Pandelour ;

d^icï là prépare-toi à gravir des montagnes escarpées et à traverser d'immenses forêts peuplées de tigres et de bêtes féroces. » . '

Ces indications n'étaient pasencouriageantes ; mais T intrépide vellage, uniquement occupé de son objet et comjH tant pour rien les fatigues et les dangers , n*hésita pas un instant. Pour faciliter le voyage, il prit Thabit de jogue et se mit en route avec la ferme confiance (jue le Dieu qui l'appelait à lui le soutiendrait et le préserverait de tout accident, n supporta généreusement toutes les fatigues , évita tous les dangers et parvint heureusement à Pandelour . Son premier soin fut de chercher les maîtres de la loi spirituelle ; pendant plusieurs jours il ne fit que courir dans les divers quartiers de la ville ^ demandant à tous les passants des nouvelles de la divine religion. Ses questions ne furent comprises de personne et il dut se convaincre qu'il s'était trompé. On peut se figurer la douleur dont il fut accablé en se voyant frustré d'un bien qu'il poursuivait depuis si longtemps et à travers tant de pérUs. Il se trouvait loin de sa famiUe et de ses parents, hors de sa patrie, au milieu d'une nation étrangère , presque sans argent , sans ressources. Que faire ? Reprendre la route qu'il venait de parcourir? il fréntiissait à la seule pensée des dangers auxquels il avait échappé et des souffirances qu'il avait endurées. Rester dans ce pays? c'était se dévouer à tous les genres de privations et de misères ; mais surtout c'était renoncer au trésor sans lequel il lui semblait impos^ildede vivre. Conti-* nuer son voyage en prenant une autre direction? mais de quel côté se diriger? Gomment voyager sans avoir un terme connu , sans savoir le chemin ni même la langue des coU'trées qu'il devait traverser ? Ces inquiétudes le jetèrent dans une noélancolie qui dura plusieurs jours. Tout-à-coup un rayon d'espérance vint dissiper ses craintes, il sentit renaître

dans'son cœur une nouvelle énergie, sans pouvoir se rendre compte du changement opéré en lui , et il prit sa route vers le nordrest.

Après les vicissitudes d un voyage de six mois , dont le récit me conduirait trop loin, il entra dans le royaume de Sattiamangalam. U n'était pas éloigné des chrétientés que nous cultivons dans ces provinces ; mais n'en ayant aucune connaissance , il ne pouvait penser à les chercher. Cependant , la bonté divine touchée de sa constance, voulut enfin la récompenser. Un jour qu'il s'était [arrêté sur son, chemin dans une pagode , il y rencontra plusieurs jogues , dont chacun célébrait les louanges de sa secte et de ses maîtres spirituels. Un d'entre eux fixa son attention ; il le prit à part et lui fit quelques questions sur son système religieux : <c Tout ce qu^e vous venez d'entendre de la bouche de nos confrères , lui dit ce jogue, est à mon avis un tissu de sottises et d'impostures ; pour moi, j'adore un seul Dieu, Créateur et Seigneur du ciel et de la terre ; mon mattre est un sanniassi qui m'enseigne à éviter tous les péchés et à pra^ tiquer tontes les vertus ; et ce qu'il m'enseigne par ses paroles / il le [confirme par ses exemples. )» Voilà précisément , s'écrie le veUage saisi d'étonnement ; voilà ce que je cherche depuis si longtemps ! Il s'attache à son nouveau Mentor , résolu de ne point s'en séparer qu'il n'ait atteint l'objet de ses vosux ; il lui demande de plus amples explications , et le prie de lui réciter qudques-unes de ses prières* Le jogue lui expose longuement et avec emphase les grau* deurs et la sainteté de la religion qu'il professe, et termine en faisant le signe de la croix. Le jeune pèlerin est ravi d'a(hniration ; chacune des paroles qu'il entend est un trait de feu qui pénètre son cœur , et un rayon de lumière qui éclaire son esprit ; mais à la vue du signe de la croix , sa joie est à son comble; il y a reconnu la religion du soldat

chrétien. Il raconte à son ami ses projets et ses aven liire^V et le conjure de lai indiquer le lieu où il pourra trouver les maîtres de cette loi céleste. Le jogue lui promet de satisfaire ses désirs. En effet , après quelques semaines de mar- <:he, il le ramène à Tirouchirapalli, le conduit à la maison des missionnaires, la lui montre : ((C'est là qu'haUtent les docteurs (pie tu désires, » et en prononçant ces mots il disparaît subitement.

A la Tue de cette maison, le pèlerin ne peut se contenir, il entre avec précipitation et demande à parler aux sanniassis. Comme plus d'une fois les pandarams s étaient ainsi présentés pour faire nsdtre un prétexte de nous susciter de nouvelles tracasseries , les* chrétiens', trompés par le costume de cet inconnu » lui répondent froidement que ce lieu n est pas fait pour les personnages de sa condition et qu'il doit chercher ailleurs. Comprenant que cet accueil s'adresse à son accoutrement de jogue , le jeune vellage se retire sans dire mot, se dépouille de ses toiles jaunes et de ses chapelets à gros grains , fait disparaître la cendre qui lui couvre le front , les bras et la poitrine , et reparaît bientôt dans son nouveau costume. Il est alors accueilli avec bien» veillance et dirigé versiCandelour où réside le missionnaire. Ce nom deCandelour lui rappelle et lui explique Terreur qui lui a coûté tant de fatigues ; mais oubliant toutes ses peines ,11 s-y rend avec plus d'ardeur que le cerf altéré ne court à la source des eaux pures.

Quel n*est pas son étonnement, (juand le catéchiste an^* nonce c[u*avant de recevoir le baptême il doit aller se ma* lier , puis venir se ranger au nombre des catéchumènes ! Pour comprendre cette étrange décision, il faut observer que les psuens'refusent de donner leurs filles à nos néophytes ; d'où il résulte que dans les contrées et dans les castes où il n*y a que très-peu de chrétiens , le mariage

— godes enfants'est d'une très-grande difficulté et devient pour plusieurs une véritable tentation. C'est pourquoi on n'admet qu'avec beaucoup de réserve an saint baptême les jeunes gens non mariés , surtout quand leur âge / leur condition et leur extérieur font craindre pour eux ce da»* ger ; on les engage alors à se marier dans la gentilité et à venir ensuite demander le baptême avec leur épouse. Il esit vrai que cela même peut susciter de nouvelle opposittoùs de la part de cette épouse ou de ses parents. Mais i'eiÈpérience prouve que ces obstacles sont moins difficiles à vaincre; d'ailleurs, lors même que la femme s>)bstine , les enfants sont bapfisés et la famille appartient ail chris^ tianisme. Ce nouveau retard fut extrêmement sensible au jeune catéchumène qui s'était cru au terme de ses épreuves. Cependant , il ne s'en déconragea point ; après tout, il ne s'agissait que d'un court délai ; il était tout 'près de son pays et il savait désormais où cbei^cfaer son bonheur, il se hâta donc de se procurer , par la générosité de ses amis et par sa propre industrie, la modique somme d'argent nécessaire à son mariage.

Pendant cet intervalle, il subit de nouvelles tracasseries; ses parents et ses amis voulurent l'obliger à reprendre les signes de l'idolâtrie et à participer aux sacrifices païens. Son courage triompha de leurs attaques. Un Brame ayant entrepris de le persuader par ses arguments , notre catéchumène , qui ne savait ni Ike ni éerirte , qui n'afvait pas même assisté aux instructions de la doctrine chrétienne, confondit son savant controversiste. Il fit pins, il lui exposa avec tant de force et d'onction la grandeur de Dieu, la vérité et la sainteté de la religion chrétienne , que le Brame vaincu avoua qu'elle était la seule vraie religion , et que lui-même il serait disposé à l'embrasser » s'il ne craignait de mourir de faim, en renonçant aux cérémonies

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qui étaient pour lui une source de richesses. j^Depuis ce moment on laissa tranquille le fervent catéchumène ; après avoir trouvé une épouse» il courut à Gandelour où il fut reçu avec bontés instruit , baptisé et admis à toutes les faveurs de la chrétienté.

Eu admirant dansrhistmre de ce jeune païen» son cou-* rage héroïque et sa fidèle correspondance à la grâce » on ne peut s'empêcher de faire un triste retour sur la lâcheté et l'ingratitude de tant de chrétiens de l'Europe. Combien parmi eux, qui , loin d'acheter au prix de généreux sacrifices les trésors célestes , repoussent avec dédain ceux que Dieu leur met entre lesmainSv et semblent employer toute leur énergie à fuir la grâce qui les poursuit ! Hélas l si nos contrées de l'Inde avaient la. centième {partie des moyens de salut pro<Kgués en Europe , que d'âmes seraient sauvées I que de gloire serait rendue à Dieu !

La divine IVavideDce supplée à ce défaut des moyens ordinaires de salut par des grâces prodigieuses ^ qui contribuent puissamment à vaincre l'obstination des gentils et à soutenir le courage et la foi des néophytes. Vous en avez vu des preuves nombreuses dans les lettres^ précédentes ; je vais en citer quelques nouveaux exemples.

Dans la réâdence de Tanjaour vivait une femme depuis longtemps tourmentée par le démo^ ; elle avait consumé sa fortune à paiyer les secours impuissants de la magie et de la superstition. Réduite au désespoir, elle entendit parler de la vertu du saint Evangile et vint se ranger parmi les catéchumènes. Mais l'esprit infernal , voulant l'intimider et lui arracher toute espérance , choisissait précisément l'heure des instructions pour la saisir et la tourmenter plus h(»*riblement que jamais. Comme le mis^onnaire et le catéchiste étaient absents , les chrétiens gémissaient de l'inutilité de leurs efforts et de l'opprobre qui en rejaillissait

sur la religion. Un néophyte d*un village Toi^n: , soldat de profession , célèbre par sa bravoure , mais plus recommandable encore par la vivacité de sa foi et la générosité de son dévouement , ne put supporter la honte d'une telle défaite. «Non^ il ne sera pas dit que le démon se soit moqué en viain de la puissance de Jésus-Christ I Malgré ma faiblesse, dit-il, je m'offre à combattre contre les ennemis de notre sainte religion* ; avertissez-moi dès que tous apercevrez lespremiers indicesde la possession. » Le lendemain 5 la possession a lieu, aussitôt le soldat est appelé, il accourt ; m^tis l'ennemi < craignant sans doute de lutter avec un homme de foi , a soin de se retirer à temps , et notre exorciste à son arrivée trouve la catéchumène dan$ un état de parfaite liberté. 11 s'en retourne chez lui^ et les vexations recommencent ; il revient^ et elles disparaissent. Après avoir continué ce jeu pendant quelques jours, le soldat s'impatiente : « Désormais , dit-il aux chrétiens, dès que le démon donnera des signes de sa présence , vous lui direz avec une foi vive et d*un ton ferme : au nom de la très-sainte vierge Marie , nous t'ordonnons de rester dans ce corps jusqu'à l'arrivée dé notre frère. » Le jour suivant^ pendant qu'on explique la création et la chute des anges rebelles , le démon s'empare de la. catéchumène et la tourmente avec une rage extraordinaire. On lui fait le commandement prescrit, on donne avis au soldat, il arrive plein de confiance et trouve la femme. ^'païenne en état d'entière possession , entourée d'une foule de gentils désireux d'assister à ce combat.

Alorss'engage entte lecourageux néophyte etla possédée le dialogue suivant : « Oui es-tu et quel est ton nom ? — H^xs Alâghi (c'est le nom d'une idole célèbre)» — Pourquoi es-tu entré dans ce corps? — Pour enlever soname , car je n'ai pas d'autre office que celui de perdre les an'^^s.

— Où est ta demeure ? — Dans Tenfer « dit Fénergu^ mène , murmurant à Toix basse* — Réponds à haute voix , que tout le monde t'entende. — Dans l'enfer ! s'écriet-elle alors d'une voix terrible.— Donne-moi des nouvelles de Péroumâl , de Vichnou et de Rutren.— Nous sommes tous ensemble en enfer , et les trente-trois millions de dieux qu'on adore dans ce pays sont avec nous. )> Ici le soldat se tournant vers les païens profite de ees aveux pour leur adresser une vive exhortation ; puis apostrophant de nouveau le démon ^ il lui commande d'un ton solennel et au nom de Meu de quitter ce corps et de n'avoir plus l'audace d'y rentrer. «Je ne puis sortir, répond l'esprit infernal ; par l'ordre de votre Vierge , lesanges m'ont enchaîné dans ce corps^ où ils me font souffrir d'horribles tourments ; » le chrétien élevant alors les yeux et les mains vers le ciel , conjure la divine Mère , et au même instant le démon laisse la catéchumène en parfaite liberté et tous les assistants dans un profond étonnement.

Une femme païenne paraissait possédée depuis sa première enfance. Poussée par cette influence irrésistible , elle n'avait cessé d'attaquer le christianisme avec une rage vraiment satanique. Vers la fin de sa vie, son tyran lui faisait souflrir des douleurs atroces , comme pour lui donner un avant-goût des tourments qu'il lui réservait. Pendant que les gentik ses parents lui témoignaient une pitié stérile , ou lui prodiguaient d'inutiles remèdes, les chrétiens touchés d'une tendre compassion priaient pour elle, et le catéchiste faisait tous ses efforts pour la décider à chercher son salut dans la religion chrétienne. Mais l'infortunée fermant son cœur à toute espérance repoussaitcescharitables invitations : «Son malheur, disait-^Ue, était sans remède; le démon la tourmentait ainsi parce qu'elle était née son esclave ; depuis cinquante-deux ans elle traînait ses chaînes, com-

ment à préiSent prétendre lés briser? Si elle atait l^aadace d assister une seule fois au catéchisme des chrétiens, le démon la tuerait sur-le-champ ; elle en avait la certitude. )> Le catéchiste la rassura contre ces vaines terreurs par la raison et par des exemples récents^ et réussit à la persuader. Elle vint donc se faire instruire ; le premier jour fut consacré à l'exposition des principales vérités de la foi ; la grâce toucha son cœur et lui inspira la confiance et le désir d'être à Jésus-Christ. Elle déclara qu'elle ne voulait pas s'en retourner chez elle avant d'avoir reçu le baptême; c< car, disait-elle, ce sacrement dissipera toutes mes craintes, sa vertu arrêtera le pouvoir du mauvais esprit et l'empêchera de me toucher à l'avenir, ou du moins si le démon me donne la mort, j'irai droit au ciel et j'échapperai pour toujours à son empire.» Elle toucha si vivement le catéchiste par ses prières et ses larmes , qu'il consentit à lui conférer le baptême. Aussitôt qu'elle l'eut reçu elle se trouva délivrée de ses douleurs et de ses craintes ; elle se rendit plus tard à l'église pour se faire suppléer les cérémonies du sacrement et continue depuis lors à vivre en parfaite chrétienne.

Les habitants d'un viUage dédié à une idole se disaient infestés par un mauvais génie dont ils souffraient toutes sortes de vexations. Il lançait contre leurs maisons une grêle de pierres, portait le ravage dans leurs^ troupeaux et avait tué déjà plusieurs personnes. Tandis qu'ils gémissaient des désastres auxquels ils ne voyaient aucun remède „ un catéchiste vint à passer par leur village. Pleins de confiance dans le pouvoir exercé sur les démons par nos néophytes , ils appellent le catéchiste ,. lui racontent leurs tribulations et lui demandent quelques secours, a Je ne connais qu'un seul moyen de vous délivrer , répond le catéchiste y mais il est infaillible : c'est de vous faire chrétiens. » Aussitôt

quinze d*entre eux suirent son conseil et assistent aux in^ stroctions. A partir de ce moment ils jouissent d'une parfaite sécurité, pendant que les mêmes vexations continuent à poursuivre les autres habitants du village. Et chose remarquable I ces quinze catéchumènes arrêtent les grêles de pierres et les autres effets de la magie dans toutes les maisons, même des païens, où ils vont réciter leurs prières et porter leur eau bénite, et ils guérissent par les mêmes moyens les animaux attaqués de maladies.

On connaît la coutume barbare qui existe dans Flnde de brûler les femmes avec le cadavre de leur mari ; et Ton s'étonne du courage héroïque que font souvent éclater ces victimes du fanatisme indien ; on s'étonnerait moins, si Ton savait la part qu a le démon dans ces cruelles cérémo* nies. Un cas de ce genre arriva dernièrement à Tiroudiirapalli : Une femme voulait être consumée sur le bûcher de son mari , ses parents, désireux de sauver la vie à Tenfant qu'elle portait dans son sein, faisaient tous leurs efforts pour l'en dissuader ; leurs prières et leurs instances furent inutiles; en vain le chef du village vint lui-même se jeter à ses pieds et lui promettre d'avoir soin d'elle jusqu'à sa mort. Rien ne put vaincre son opiniâtreté , soutenue d'ailleurs par les lois du pays, qui défendent d'employer la force pour empêcher ces actes barbares. Enfin on a recours au catéchiste Pierre-Xavier ; il leur donne un peu de cendre bénite, et leur prescrit d'en faire avaler la moitié à la femme obstinée et de répandre sur elle l'autre moitié sans qu'elle puisse s'en apercevoir. Us suivent ce conseil et à l'instant même la yeuve, complètement changée, se met à pleurer et renonce à sa résolution désespérée. Les païens étonnés demandaient l'explication d'un changement si prodigieux : a La chose est bien simple, répondit le catéchiste, une obstin^atiçn si contraire au sentiment jiaturel ne

peut Tenir que d'une action secrète du démon ; or, cette influence diabolique est neutralisée par la yertu de cette cendre bénite. Ce remède étant connu et divulgué fut employé peu de temps après avec le même succès dans une province voisine.

Une bramine de Maduré éprouvait depuis deux ans les atteintes d'une maladie inexplicable, quiavait déjoué tous les efforts de Tart et de la magie. A la fin Forack consulté de nouveau répondit que le seul remède efficace pourrait être donné par un sanniassi arrivé depuis peu de jours , habitant tel quartier de la ville et portant tel costume. On courut à la recherche du sanniassi. C'était le P. Jos. Ârcolini venu à Maduré pour se perfectionner dans la langue sanscrite. Aussitôt le mari de la malade, puissant seigneur de la cour , entoie son prc^re frère auprès du missionnaire pour lui exposer l'objet de sa peine et le motif de sa confiance. Comme ces gentils lui sont adressés par l'esprit de ténèbres , le Père craint d'abord quelque piège et hésite longtemps ; mais vaincu par les instances de toute la famille , il expédie son brame avec une formule de prière écrite sur une plaque métallique. Le brame attache cette plaque au cou de la malade el lui fait boire un peu d'eau bénite. A l'instant elle est saisie d'une crise violente, qui met un terme à ses douleurs et en peu de fours cette femme, depuis longtemps réduite à une espèce d'agonie , est rendue à une santé |)arfaite* Les médecins de la cour témoins de cette guérison, furent les premiers à reconnaître et à proclamer le prodige.

Quelques jours après, on vient auQOQcerau missionnaire que la bramine et son mari sont tourmentés par le démon. Le catéchiste est envoyé de nouveau ; il interroge les deux époux et reconnaît qu'ayant renfermé la feuille métallique dans un bijou en or , ils lui ont fait partager les honneurs

du sacrifice qu'ils offraient à leur idole. Il les réprimande de cet acte idolâtrique» leur enseigne la manière d'honorer la feuille métallique ou plutôt la sentence de TEcriture saintç qu'elle porte gravée, les bénit , les délivre et les laisse remplis de joie. Malgré tant de preuves de la bonté divine, ils ne se sont pas encore décidés à chercher dans le baptême la guérisoa de leurs ames^.. Hélas 1 ils ont le malheur d'être des grands de ce monde !

Un jeune homme de Tanjaour s'étant fait chrétien eut à souffrir les persécutions de sa fomille , qui employa pour le pervertir les promesses, les menaces et toutes sortes de mauvais tnutements. Tous ces efforts étant inutiles , il fut livré à Tun de ses pai-ents qui se chargea de le ramener au culte des idoles. C'était un magicien renommé ; voyant que ses so{rfiismes ne faisaient qu'exciter la pitié du néophyte , il eut recours à son art et promit de prouver la vérité de sa secte par la voie des prodiges. Le premier miracle qu'il pro^ posa consistait à iaire marcher une meule de moulin, il se place donc en présence de cette pierre, au milieu d'une foule de spectateurs attirés par la curiosité et tout prêts à célébrer le prodige. Le chrétien commence par faire ostensiblement le signe delà croix et continue à prier Dieu de vouloir confondre le démon et désabuser ces idolâtres. De son côté le magicien s'évertue à réciter je ne sais quelles formules mystérieuses, à tracer mille caractères cabalistiques, à faire mille gestes et mille contorsions ridicules....; et la pierre reste immobile. U recommence deux et trois fois ses cérémonies et sa pantomime, en y ajoutant les nouvelles bizarreries que son imagination peut inyeiiter. Enfin épuisé de fatigues et couvert de honte , il s'avoue vaincu et s'enfuit. Sa défaite l'humilia sans le convertir ; mais il n'osa plus dès ce jour aborder le néophyte et les gentils cessèrent de le molejster.

Un païen de Tirouchirapalli souffrait depuis longtemps une maladie très-douloureuse. Touché du récit de plusieurs guérisons opérées par la vertu du baptême , il résolut de se faire chrétien , et vint se présenter à notre église. « Trèsrr bien, lui dit le catéchiste , mais le désir d*une guérison corporelle ne suffit pas pour être admis au nombre des serviteurs de Jésus-CSirist; » le malade insiste, proteste qu'il veut aussi et avant tout le salut de son ame et les biens du ciel, et il se range parmi les catédiumènes. Dès les premiers jours ses douleurs se calment et en recevant le bapr terne il est pleinement guéri. La même chose est arrivée à plusieurs autres gentils, et pour Tordinaire ces faveurs sont suivies de la conversion de toute la famille du malade. C'est ainsi qu'un des principaux jogues de Tirouchirapalli, da la secte deslinganistes ^ se convertit avec toute sa maison en voyant sa fille guérie instantanément d'une maladie désespérée de tous les médecins. Ces guérisons sont si nombreuses qu'il faudrait un volume pour vous en faire le ïécit ; elles sont du reste si avérées , que les païens viennent porter leurs malades àl'églîseavec une confiance qui ne sait pas douter.

I^s néophytes opèrent aussi une foule de guérisons en récitant quelque prière et en employant l'eau ou la .cendre bénite. Un chrétien de Pâcour s'est acquis en ce point une grande réputation : les païens attaqués d'une maladie ou piqués par un serpent courent à sa maison et sont guéris; quelquefois en son absence, sa femme récite la prière et obtient la grâce. Ces bons Indiens sont vraiment des enfants gâtés ; ils se sont tellement familiarisés avec ces faveurs , qu'ils semblent se jouer avec les prodige?. Vous comprenez cependant que nous sommes loin d'ajouter foi à tout ce qu'ils nous racontent de ces merveilles;

-. Ô9 -les meilleures choses prêtent aux abus, lu siuipiicitc et Ta^ mour du merveilleux peuvent exagérer les circonstances et quelquefois le fond même des choses. Aussi tâchons-nous dans nos relations de nous borner à citer des faits publics r dûment constatés ^ et ces faits mêmes nous ne les présentons que comme des événements historiques que nous Iv* vrons à votre appréciation^

Le temps ne me permet pas de vous rapporter en détail les exemples d édification que nous offrent ces chers néophytes. Il suffit de dire en général qu*ils sont dignes en tout des éloges qui ont été si souvent donnés à leur innocence, à leur douceur, à leur piété et à leur patience au milieu de tous les genres de tribulations. Frappés de ce spectacle ks païen» admettent commune-' ment comme un principe que le péché et le nom de dirétien sont choses incompatibles et, quand ils ont épuisé tous les moyens de corriger un enfant ou un esclave ^ on les voit quelquefois en désespoir de cause les forcer d'assister atl catéchisme. C'est ce que fit dernièrement un maniacâreû à l'égard d'un domestique adonné à Tivro- ^nerie et aux désordres qui en sont les suites ; il nou& l'efavoya contre son gré en nous priant d'en faire tin chrétien. Cédant à la crainte des châtiments et aux instances dé soù tnàître qui lui proiïiettàit de le nourrir Imndaùt tout le cours des instructions, le malheureux Tint se mettre au rang des catéchumènes. En peu de jours on vit en lui un changement qui parut merveilleux : ce qu'il n'avait commencé que par force , il le continua de si bon cœur, que le maniacaren ayant man-* que à sa promesse, il n'en fut pas moins assidu à fréquenter les exercices du catéchuménat. On lui suggéra de sonuner son maitre de lui fournir sa nourriture comme

il s'y était engagé : « Non, répandit le catéchumène, mon maître ne me doit rien ; c'est moi plutôt qui lui ai d*immenses obligations pour m'avoir contraint à connaître une loi si sainte et si aimable. S'il m'offrait aujourd'hui tout son or pour me persuader de la quitter et de me livrer à mes anciens désordres, jamais il ne pourrait me le faire accepter. » Le maniacaren a été si satisfait de cette conversion , qu'il a déjà eu recours [au même remède pour plusieurs autres individus : des pères de famille Tout employé avec un égal succès à l'égard de leurs enfants incorrigibles.

Ce sont là des merveilles de la grâce plus admirables que les guérisons corporelles et les autres événements extérieurs qui font plus dMmpression sur nos sens. Veuillez nous aider à témoigner à Dieu une juste reconnaissance pour tant de bienfaits, et nous obtenir la grâce de correspondre fidèlement aux vues de la divine miséricorde.

En demandant votre bénédiction, etc.

Votre très-humble serviteur,

Ant. db Proknza:

LETTRE DU P. ANT. DE PROENZA, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, AU R. P. GOSVIN NIKEL, GÉNÉRAL DE LA MÊHE COMPA- GNIE

Tirouchirapalli, 1660.

Mon Très-Révérend Père, P. C.

Nous ne vivons sur la terre que pour aller au ciel, et les fatigues de notre mission n'ont d'autre but que d'y conduire une multitude des enfants de Dieu. La mort ,

qui est le passage à cette vie céleste, ii'a donc rien d'affligeant pour nous ; et quand nous voyons tomber à nos côtés nos enfants ou nos confrères, la foi nous encourage et nous dit qu'ils sont entrés dans le séjour du repos et de la gloire auquel nous aspirons tous. Si d'une part nous gémissons de voir la mission privée de vaillants ouvriers , de Tautre, la foi nous console encore en nous montrant en eux de puissants intercesseurs. Voilà, mon Révérend Pcre, les sentiments qui m'animent en commençant cette lettre, qui ne sera qu'un article de nécrologie , un juste tribut payé à ceux dont nous regrettons la perte, mais dont- nous envions le bonheur.

On vous a souvent entretenu dans les lettres précédentes de plusieurs de nos néophytes recommandabics par leurs vertus et par les services rendus à la mission. Je sais que vous> leur portez un vif intérêt , ils sont de la famille ; vous me saurez gré sans doute de vous dire un mot sur quelques-uns d'entre eux qui ne paraîtront plus dans les annales dé ce monde. C'est par eux que je commencerai.

Et d'abord se présente le brave Gaudence , dont il a été parlé dans les lettres précédentes (1), ce Tobie du Maduré qui s'était acquis ce nom par son zèle à ensevelir les morts. Sa foi brillait surtout quand il allait confier à la terre le corps de quelque enfant chrétien. lU'ornait desou mieux , le couronnait de fleurs , le prenait sur ses bras , comme une mère eût porté son enfant , et marchait ainsi > rayonnant de joie et comme en triomphe , à travers les rues les plus fréquentées de la ville , à la tête d'un nombreux cortège de néophytes qui récitaient' des prières et

[i) Voyez l. 2. p. 356 , 37;.

faisaient retentir leurs instruments de musique. Les païens étonnés s'arrêtaient pour contempler cette pompe extraordinaire et notre Tobie profitait de cette admiration pour leur insinuer des avis salutaùies : a C'est ainsi, leur disait"*^ il y que nous ornons ceux qui Yont au céleste banquet, d Sans être catéchiste d'office, il était comme le père de tous les néophytes , les recevait chex lui lorecpi'ib arrivaient des environs pour se'confesser, les disposait à cesacrement^ allait les visiter dans leurs villages pour les animer et les encourager, surtout pendant les persécutions. Tous les ans il préparait un festin commun à ses entants qpirituels^, c'est à dire à ses filleuls , qui étaient fort nombreux- ; puis > à la fin du repas U leur adressait quelques paroles pleines d'onction et de piété et leur ddnnait sa bénédiction. L'arrivée d'un nouveau missionnaire lui faisait verser des larmes de joie , et il ne manquait pas de réciter pour lui tous les jours un Salve Regina, afin que la sainte Vierge lui ac^cordât de rapides progrès dans la langue du pays. Cet em-^ pressement lui venait de son ardent désir de la conversion des idolâtres ; et il s'y dévouait lui-même avec un zèle que couronnaient souvent des succès merveilleux. Son amour pour les missionnaires était si tendre , qu'on n'ayait pu lui refuser la permission de visiter toiB les jours celui qui se trouverait dans la chrétienté. 11 est mort en odeur de sain-*> teté , chargé de mérites et portant intacte la robe d'inno*cence qu'il avait reçue dans le baptême , environ seize ans auparavant.

Une seconde perte qui a sensiblemient affligé nos chré-^ tiens est celle du catéchiste Daïriam (Constant) , honure d'un zèle ardent, d'une activité infatigable , d'une patience à toute épreuve , d'un courage que n'effrayaient ni les fatigues ni les dangers. Il a plus d'une fois souffert en témoignage de l'Evangile , jusqu'à être baigné de son sang sous

les coups des persécotenrs. Il était surtout cher aux églises de Sattiamang^am, ttiéàtre priocipal de son zèle. Sentant approcher sa dernière heure » il se fit porter au milieu des néophytes, leuracbressa une exhortation très*touchante , et mourut pour ainsi dire dans Texereice de la prédication. Les païens furent étonnés de la pompe extraordinaire avec laquelle les chrétiens célébrèrent ses funérailles ^ et phis encore des sentiments de tendresse filiale quils manifes*tèrent. Deux de nos Pères qm se trouYèrent présents you<lurent que ses obsèques fu^nt accompagnées des honneurs et des piÎTiléges jusque-là réservés aux misnonnaires ; et cette règle générale fut établie pour TaYenir en faveur des catéchistes.

Ces pertes ne sont qu^une légtev partie de celles qu*a éprouvées la mission. La main de Dieu , toujours adorabk jusque dans ses rigueurs , nous a porté des coups bien sen*siblesi J'ai à vous signaler, dan? cette seule lettre, pour un espace de trois ans., plus de victimes de la mort tpe la mission n'en comptait depuk son origine , e^est*à-dire , de«puis cinquante an&l

Celui qui ouvre cette m»rdie funèbre sera le P. Simon Moirato ; sans avoir été précisément assigné à notre mission , il lui a rendu des service» précieux pendant le séjour de neuf smsqu'il a fait à Maduré, en qualité de Père des Pa^ ravasetavec l'habit de la Compagnie. U était vénéré comme mi saint par tous nos chrétiens y même des hantes castes , qui se faisaient un bonheur de le voir et de lui parler. Les misaonnaires de Maduré Tont {deuré comme un ami et un père.

Après lui vient lo P. Etienne d'^Arési , supérieur actuel de la nùssion. Né à Monciche dans le royaume d'Algarve r en Portugal, ilfit ses études et fut reçu dans la Compa*gnie à Evora ; il fut eavoyé aux Indes en 1647, et entra au

Maduré en 1649. Doué de talents extraordinaires et d'une prudence qui éclata dans les divers ministères dont il fut chargé depuis son noviciat^ il avait été accordé à cette mission comme un sujet capable d'en devenir le soutien. La divine Providence en a disposé autrement. U contracta sa dernière maladie dans un voyage qu'il fit à Maduré par les ordres du P. provincial pendant les plus fortes chaleurs de Tété. Dieu voulut lui donner tout le mérite de son sacrifice r en permettant qu'il ressentit une violente répugnance à entreprendre ce voyage. Il eut même un pressentiment de sa mort si distinct, qu'il dit en partant : a Je vais par obéissance , heureux de mourir dans la pratique de cette vertu et au service de la Compagnie. » En effet , à son retour ^ il tomba malade avec les trois Indiens qui l'avaient accompagnée Plusieurs missionnaires eurent la consolation de se trouver réunis auprès de son lit de mort et de recevoir ses derniers soupirs. Gemme ils le conjuraient de leur laisser quelques avis spirituels , il leur recommanda l'obéissance, en répétant avec délices ces paroles de saint Grégoire : « L'obéissance est la seule vertu qui produit et conserve dans Tame toutes les autres. » Il récita avec ses frères la prière : Anima Christi , et s'endormit dans la paix du Seigneur, le 20 avril 1659 , dans la quarantième année de sa vie , la dix-huitième de sa vie religieuse et la dixième de sa vie apostolique au Maduré.

La même année nous enleva le P. Gabriel Lentecoski. Né à Orsa en Lithuanie , de parents illustres et pieux, il se distingua dans ses études , consacra sa» brillante fortune à la fondation du collège d'Orsa , et à plusieurs autres œuvres pies non moins importantes , et entra au noviciat de la Compagnie de Jésus. Les guerres de la Pologne en ayant dévasté les villes et détmit les collèges , le Frère Gabriel fut envoyé à Rome pour y étudier la philosophie et là théô--

- i05 — logie. II y donna des preuves d'un beau talent , et se trou- Tait à la dernière année de son cours quand le P. Antoine Veloso vint à Rome comme procureur de la province Malabare. Le P. Gabriel conçut un vif dénr de se consacrer à la mission des Indes et en fit la demande au général. Il fut exaucé , s'ofiTrit à subir son examen de Vniversa , parut devant ses examinateurs trois jours après avoir reçu ses points , étonna tous les assistants par la clarté et la solidité de ses réponses, et partit avec le P. Veloso. A son arrivée à Cochin on voulut le retenir comme professeur de théologie , mais son zèle triompha de tous les obsUtcles et il entra au Maduré dans le moment où Tinvasion des Mu-sulmans remplissait le pays de confusion et obligeait les missionnaires à errer dans les bois. Il partagea leur sort avec joie, et se félicita , comme d'une faveur spéciale , de commencer sa carrière en tombant entre les mains des ennemis, qui le dépouillèrent et à la cruauté desquels il n'échappa que par une attention de la divine Providence. Frappés de ses talents, de ses vertus et surtout d'une douceur singulière qu'il savait allier à une rare fermeté , tous les missionnaires s^accordaient à dire qu'on ne pouvait désirer un caractère plus capable de grandes choses dans la culture d'une mission si difficile. Mais tandis que nous nous réjouissions de cette acquisition , Dieu , dont les ju'gements sont impénétrables , nous demanda le sacrifice de nos plus chères espérances. Ce nouveau genre de vie , dont les privations et les souffrances étaient aggravées par les troubles et les ravages delà guerre , lui occasionna une maladie qui , dans le cours de deux mois , consuma ses forces et le réduisit à la dernière extrémité. Muni des sacrements et entouré de ses frères , il passa paisiblement au repos du ciel , le 3 août 1659 , quatre mois après avoir pris rhabit des sanniassis.

^ 10« — Ces deux sacrifices avaient été précédés par deux autres coups plus sensibles et plus douloureux, quoique moins imprévus ; je veux parler de la mort de deux Pères dont les noms seront à jamais précieux à la mission du Maduré^ des PP« Robert de' Nobili et Emmanuel Martinz. On peut dire de ces deux hommes apostoliques, destinés par la Providence à la fondation de cette église, que le P. Robert de' Nobili plantait , et que le P. Emm. Martinz arrosait. Le priemier était admirable par son talent à conduire les païens à la foi ; le second possédait mille industries pour conserver et faire fructifier cette foi dans les néophytes. On pourrait ajouter , en étendant ce parallèle aux sentiments dont les chrétiens étaient pénétrés i que tout en aimant et respectant Fun et Vautre de ces deux généreux missionnaires , les chrétiens témoignaient plus de respect et de vénération au P. de' Nobili comme à un père^ et plus de confiance et d'amour au P. Martin2 coïnme à une mère. Mais il est juste d'entrer dans de plus amples détails :

Notiife sur le P. Em. Martinz.

Le P. Emm. Martin:^ naquit à Alvito, en Portugal, fit ses études et entra dans la Compagnie de Jésus à Evora, demanda la mission des Indes avec de vives instances et l'obtint en 1624. Arrivé à Cochin en 1625, il passa au Maduré en qualité de sanniassi brame. Les lettres précédentes donnent une idée de ses travaux, de ses souffran-* ces et de ses vertus; il suffit d'en recueilUr les principaux traits. Sans parler des injures et des outrages qui étaient comme son pain quotidien, ni des dangers de mort auxquels il n'échappa que par une espèce de miracle , il fut quatre fois emprisonné en haine du saint Evangile : la»

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première fois en compagnie du P. Lopez à Maduré , où i4s furent souvent battus de verges avec la dernière cruauté ; la seconde fois à Tirouchirapalli , où il fut tourmenté au point d*ètre couvert de son sang ; la troisième fois à Sattiamangalam , où il reçut tant de coups qu'au sortir de la prison sa figure livide et enflée le rendait méconnaissable ; la quatrième fois dans la même province avec des traitements à peu près semblables. De plus il fut quatre fois exilé : deux fois de Tirouchirapalli avec tant dlgnominie que les païens eux-mêmes en étaient touchés de compassion ; une autre fois on le chassa après lui avoiialtaché au cou , par dérision , un collier de feuilles et de cailloux. Les enfants et la populace le traitèrent comme un insensé et joignirent la cruauté à la dérision jusqu'à lui faire couler le sang de tout le corps. Au milieu de ces tourments et de ces opprobres. Famé de cet homme aposto* lique jubilait de^eonsolation.

Disons un mot de ses vertus. Le prineipe de sa saiur teté était l'esprit de prière et d*union continuelle à Dieu , qu'il entretenait sans cesse par sa vigilance sur lui-même et que Dieu récompensait souvent par des grâces extraor^ dinaû-es. De là cet empire qu'il avait sur ses passions et sur tous les mouvements de son cœur, empire si absolu qu on n a jamais remarqué en lui, non-seulement un mouvement de colère ou d'impatien4£e, mais pas même un signe d'altération. Si Ton réfléchit aux fréquentes occasions où se trouve le missionnaire, à la multiplicité et aux embarras des affaires , à la foule et au caractère des personnes, etc., on reconnaîtra dans cette impassibilité la preuve d'une vertu consommée. De là aussi la sérénité; de son visage, l'amabilité et la douceur de ses paroles, qui gagnaient tous les cœurs et les portaient naturellement ù Dieu.

Mais sbl yertu favorite était la charité : 11 aimait les chrétiens comme une mère et avait pour eux cette tendre soUicitttée dont notre divin modèle nous donne une si vive image, eiL la comparant à Tamour de la poule pour ses poussins. Son bonheur ét|dt d*étre au milieu de ses néophytes; tous les jours il leur adressait une instruction et faisait ayee eu^ la méditatio» et Texameade o^oscience. Jamais u^xîhrétie^ ne se présenta sans étreadmis rt écouté; il était si prodigue du peu qu'il possédait^ qu*0|i fui obligé de recourir à la saiç^ obéissance pour Tempécher de se dépouiller entièrement. Dieu seconda efii^cemeat les efforts de son zèle: on distingue eptre 4ot» les chrétiens ceux que le P. Ji^artin? a formés et dirigés, et je ne crains pas de dire qu'ils ne \fi ^cè^t /dn rien à de fervents novices.

La pauvreté du P. MaiHints était extrême. A sa. mort on ne trouva sur lui çue les objets suivants : Une image très-dévote de la sainte Vierge , son crucifix , un .encrier, un étui renfermant ui^e plume , une aiguille , du fil et un morceau de toile pour raccommoder lui*^me ses habits, un briquet, un peu de cire d'Espagne, un vieux bréviaire, deux livres spirituels « et quelques ouvrages composés par lui en tamouL

Sa mortification ne se contestait pas des privations qu'impose la condition des ^nniassis brames , à laqudle il s elait astreint par un vœu spécial, à l'exemple du P. Robert de* Nobili. Le seul repas qu'il faisait par jour, vers le soir, consistait le plus souvent en un peu de millet. Dans ^a dernière maladie, quatre dé ses confrères^ réunis autour de lui, ju<gèrent nécessaire de lui procurer un lit, et comme il n'y en avait pas un seul dans la maison , ils firent demander à un chrétien une espèce de cadre sur lequel étaient tendues 4^ cprdes ; ils cherchèrent ensuite un chevet sur

lequel le malade pût reposer sa tête un peu moins durement, et ce pauvre chevet ne put se trouver. Sentant sa fin approcher, le malade pria ses frères de le déposer sur la terre nue , voulant , disait-il , mourir comme il avait vécu, dans )a pratique de la pauvreté et de Thumilité. Ce lit misérable , que personne en Europe n'eût ramassé au coin d'une rue , si ce n'e»t pour: jeter au feu les quatre morceaux de 1h»s dont il était composé, il, le regardait comme un excès de délicatesse ! Les trois derniers jours de sa vie furent consacrés presqtie sans interruption à des colloques affectueux dans lesquels il semblait goûter d avancç les délices du ciel. Enfin, les bras croisés sur la poitrine , les yeux fixés sur le crucifix , la parole et la raison parfaitement libres > la figure rayonnante de paix et de joie , il s'endormit dans le baiser du Seigneur, à Tirouchirapalli, le 22 aoûl 1656. Il était âgé de soixante-trois ans, dont il avait passé trente-un dans la mission du Maduré.

Les fatigues de l'administration ne suffisaient pas à son zèle, il voulut encore se rendre utile par la composition de plusieurs excellents ouvrages tamouls , dont voici la liste.

l*' Méditations propres à exciter et à nourrir la démiion.

%"* Dialogues entre un chrétien et un gentil,

3° Exposition du mystère ineffable de la très-sainte Trinité,

4** Bouquet de fleurs spirituelles.

5° Collier d'unions spirituelles.

&" Mépris du monde.

7** Diverses vies de Saints*

8"* Doctrine chrétienne extraite du cardinal Bellaffnin et du P, Mare Georgi.

— HO -- 9* Miroir d'exemples.

II laissa de plus un grand nombre de petits (^uscules et de prières diverses.

ffoiiee sur le P. Robert de' Nobili.

Le P. Robert de' Nobili , neveu du cardinal Robert dc\ Nobili, petit neveu de Jules III, et parent du cardinal Bellarmin , chercha dans la Compagnie de Jésus un asile itontre les grandeurs du monde et les dignités ecclésiastiques> auxquelles Texposait sa naissance. 11 entra au noviciat Fan 1596. Pendant le cours de ses études, le P. Orlandinî, historiographe de la même Compagnie, lui prédit qu'il irait à la mission des Indes, où il rendrait de grands services à la religion. Dès ce moment ses pensées et ses désirs se tournèrent vers<;es contrées. Après son cours de théologie , qu'il &i avec beaucoup de distinction , il demanda au P. Aquaviva la faveur de se consacrer à la conversion des Indiens. Le P. Général ne pouvait se résoudre à priver la province d'un sujet si précieux , mais pressé par les raisons du P, Orlandini pour lequel il avait une haute estime, il accorda enfin la grâce tant désirée. Je n'essaierai pas de peindre les transports de joie du P. de' Nobili, l'émotion de ses frères, Tétonnement et les discours de ses amis et d'une foule de personnages du monde, qui ne pouvaient comprendre une telle démarche , et prétendaient y opposer les intérêts de Dieu même , enfin la désolation et les larmes de sa famiUe et de tous ses parents, qui jusqu'alors avaient trouvé dans ses avis spirituels le dédommagement du sacrifice qu'ils avaient fait en le donnant à Dieu. Après avçir satisfait à tous les devoirs de convenance, consolé la douleur des uns, répondu uux raisons des autres , et édifié tout le monde, le P. de' Nobili partit pour les Indes

vers l'an 1603, et commença ses travaux à Madure en 1606^ Inutile de rappeler ses vertus , ses fatigues et ses combats pendant les quarante-deux années qu'il employa à la fon* dation et au développement de cette mission ; les lettres précédentes en offrent un tableau suffisant , je me conten*^ terai donc d'ajouter ici quelques particularités sur la vie de cet homme apostolique depuis son départ de Maduré jusqu'à sa mort.

Dans l'espérance de conserter à la mission un ouvrier dont la vie était^si importante et qui dans ses infirmités même rendait des^ services inappréciables par les ouvrages que son génie fécond ne cessait de lui dicter , les supérieurs résolurent de le soustraire , au moins pour quelque temps , aux travaux de l'administration. Ils l'envoyèrent à Cey-^ lan, où il devait trouver une température plus modérée, et des secours de l'art plus efficaces.' Cette \\e célèbre par ses richesses , sa fertilité et son climat délicieux est au pouvoir des Portugais depuis 1506. S. François-Xavier planta la foi dans la partie septentrionale, où û convertit le roi et ses sujets ; les missionnaires de la Compagnie qui lui succédèrent s'étendirent peu à peu y et y formèrent une chrétienté fa*ès-considérable. Le P. Robert de' Nobili nommé supérieur des missionnaires de Ceylan se rendit à Jafnapatam accompagné de quatre brames» qui lui servsnenf d'instruments pour la conversion des gentils et la culture des chrétiens^ en même temps qu'ils lui rendaient d'importants services en écrivant sous sa dictée les ouvra^ ges qu'il composait. Devancé par sa réputation , il fut accueilli avec amour et vénération par les missionnaires et tous les néophytes. En changeant de climat, il n'avait rien changé à ses austérités ; son zèle le lança bientôt dans des œuvres apostoliques aussi fatigantes que celles dont les supérieurs voulaient le soulager. Son genre de vie, si con-

forme à l'idée que ces peuples se font de la noblesse , de la sainteté et du caractère de Tapôtre, le charme de sa parole et la beauté de son talent lui gaignèrent tous les cœurs. Il fit en peu de temps de riombreuscs conversions, soit parmi les chrétiens qu'il rappelait à la sainteté de leur vocation , soit parmi les idolâtres qu'il conduisait à la foi. Sa vertu brillait d*un tel éclat, qu on ne le désignait gênéralement que par le nom de Saint Père. Souvent les chrétiens et les gentils touchés de le voir marcher dans les rues péniblement et à tâtons , car il était presque aveugle , se pressaient autour de lui, le soulevaient sur leurs bras et remportaient comme en triomphe jusqu'à Téglise.

Les fruits abondants que le P. Robert recueillait dans cette nouvelle terre inondaient son ame de joie , mais devaient nécessairement affaiblir de plus en plus son corps. Le Provincial en ayant été informé, crut devoir l'envoyer à Meilapour , afin de le soustraire plus efficacement aux fatigues du ministère et lui procurer un traitement plus convenable et des médecins plus habiles. Cette disposition, en éloignant le P. de* Nobili de son cher Maduré et en lui ôtant toute espérance de le revoir,- imposait à son cœur un sacrifice douloureux , mais l'obéissance avait toujours été la règle de son zèle et de toutes ses autres vertus. Il' se soamit donc à la volonté des supérieurs sans dire un seul mot, et consola sa douleur par la perspective de se préparer à la mort dans le lieu même que l'apôtre des Indes avait sanctifié par la sienne. Cette pensée de la mort fut dès-brs sa compagiie inséparable ; ses délices étaient de vaquer à l'oraison dans la grotte où la tradition porte que S. Thomas se retirait pour prier. Afin d'avoir plus de liberté de s'unir à Dieu par l'oraison et de continuer le genre de vie qu'il observait scrupuleusement depuis son entrée dans la mission, il se bâtit, dans un jardin situé hors

de la citadelle, une petite cabane de terre ceu verte en feuilles de palmiers^ Il s'y fixa avec ses quatre brames, etpartagea son temps entre le travail., 1» prière et la péni'tence.

Ciomme les mondains(pii diemandentleur béatitude à la sensualité, se tourmenteni sams cesse à ehercher de nou- Teaux assaisonnements pour exciter leurs sens émoussés par Tabus du plaisir ; ainsi les Saints qui ont mis leur bonheur dans la pénitence , semblent s irriter centre leur corps,^ lorsque , par une longue habitude, il [devient peu & peu insensible à la priv>atien ei à la soufErance , et ils exercent leur industrie à inventer de nouveaux moyens de réveiller en eux le sentiment* de la douleur. La vie dés sanniassis brames, dont l'idée seule foit irémip la. nature non moins que les austérités des anachorètes-du désert, cette vie que le P. de' Nobili prati^piaii depuis près de quaranteeinqans , ne suffisait plus à sa mortification. Enânterdisant toutes les autres délicatesses, elle permettait oependant Vusage du ria, du. beurre eidu lait. Déjà il avait souvent renoncé à eet usage par esprit de pauvreté et de péni^ tence, mais aurivé à MeUapour il se l'interdit d'une manière absolue»' réduisant toute sa nourrituve à un seul repas^ d'herbes amères , cuites à l'eau et assaisonnées tout au plus d'un peu dé setet de cpielqoes épices. Scrupuleux observateur des ordres de» médecins , qui lui recommandaient le repos et- réloigneinent de la lumière et du grand air, ilse tenait babituellemeni renfermé et comme enseveli* dans sa eal>ane. E|àn»cette eqpèce de tombeau^ son ame goûtait les délices du ciel par l'exercice de la prière et de la^contemplation,4iu'il n'interrompaiique pour se livrer à la composition de ses ouvrages. Enfitt> Bieu , voulant soumettre à une dernière épreuve cette ame généreuse, permit qu'il perdit entièrement la vue, et qjx'il fût par là privé du plus pré-

— H4 — cîeux trésor qu'il pût posséder en cette vie : je veux dire du bonheur de célébrer la sainte Messe. Il s'en consola par Foccasion qui lui était donnée de faire à Dieu un grand sacrifice, et par la réception quotidienne de la sainte communion. Cette cécité complète ne fit qu'augmenter son assiduité à Toraison. Elle ne l'empêcha pas même de continuer ses travaux , et de dicter ses compositions aux brames qui le servaient.

Le sujet ordinaire de ses méditations et de ses. discours était la préparation à la mort et les délices du ciel; 11 aurait ardemment désiré mourir dansisa cabane , mais un accident vint l'obliger encore de renoncer à ce déar. Les idolâtres , irrités par les railleries imprudentes des chrétiens, se jetèrent sur eux et les poursuivirent avec acharnement ; ils furent attirés par les fuyards vers la cabane du P. de' Nobili , et se préparaient à le maltraiter, quand les soldats portugais, avertis à temps de l'émeute, vinrent les disperser. Cet accident inspira des inquiétudes aux supérieurs et ils ordonnèrent au P. de' Nobili d'abandonner cette retraite et de se réunir à ses confrères. Il obéit, mais ce sacrifice fut pour lui plus sensible qu'on ne peut l'imaginer. En faisant ses adieux à son ermitage, il prononça ce» paroles remarquables : « Adieu , chère cabane , on veut que je te quitte parce que tu n'es pas , dit-on, un asile assez sur; et moi je déclare que tu resteras debout et intacte à côté des ruines de cette ville et de cette forteresse, dont les murs seront renversés et les pierres dissipées. » Quelques jours après il terminait sa carrière et allait recevoir sa couronne.

Des événements tout-^à-fait imprévus ne tardèrent pas à révéler le sens prophétique des paroles qu'on avait d'abord attribuées à la douleur de s'arracher à ce pauvre réduit. Les Français de Pondichéry, sous le prétexte de ven-

ger je ne sais quelle injure, vinrent fondre sur Méilapour, en chassèrent les Portugais et s*emparèreirf de la citadelle. Mais le roi de Golconde, allié du Portugal, accourut avec son armée et obligea les Français h se retirer, après une longue et vigoureuse résistance. Rentré en possession de la vill^ et du fort, il comprit ce qu'il devait craindre d un voisin si audacieux ; et , pour lui ôter Tenvie de venir de nouveau Tinquiéter en s emparant de cette position avantageuse, il fit lui-même raser les murs des maisons et de kk citadelle, et transporter toutes Le»^ pierres dans Tintérieur des terre». On vit alors avec étonnement la cabane du P. de Nobili debout et intacte à coté de ces ruines^ vérifier parfaitement sa prédiction.

On raconte de lui plusieurs autres traite dé ce genre ; mais ce qui prouve sa sainteté plus que toutes ces merveilles, ce sont les fruits qu'il en a produits» et les vertus dont sa vie n'a été qu'un exercice continuel. Cette austérité de pénitence dont il ne se départit jamais», cette grandeur d'^ame qui le rendit supérieur à tous les dangers et à toutes ks soufirances; une incroyable mansuétude qui lui faisait accepter ,^ non-seulement de la part dçs payens, mais mémo de la part des hommes vertueux et savants , toute espèce de mépris, d'accusations et d'qpprobres , sans ressentir contre eux le plus léger mouven^enl de colère ou d'amertume r comme il l'avoua ingénument ; une tendre dévotion envers la sainte Vierge ; un ardent amour de Jésus crucifié ; une union constante avec Dieu au milieu des fatigues et des soucis de la vie la plus dissipante; Thumilité et l'obéissance qui brillent dans presque toutes ses lettres et qui éclatèrent encore mieux dans toute sa conduite ; enfin, l'empire constant sur lui-même , la sérénité de visage et l'afiabUité de manières qui', jointes à la dignité d'une haute stature et à la noblesse d'un port majestueux^

— H6 — mspîraient la bienYeillance et commandaient une espèce de Ténération à tous ceux qui traitaient ayec lui : voilà ce qui constitua la sainteté de cet liomme Traiment apostolique, Fun des plus grands missionnaires qu'ait eus la Ck>mpagnie de Jésus.

Je joins ici te catalc^e des principaux ouvrages que le P. de' PMnli a composés, ouvrages admirables pour le fond, et dont le style, au jugement des Indiens les plus savants, est d'une perfection cKisnque. Ce qur ajoute beaucoup à son mérite, c'est d'avoir puisé dans la connaissance parfaite du sanscrit une richesse et une exactitude d'expressions qui étonnent les Indiens eux-mêmes»

r Candam. Cest son grand ouvrage De la doctrine thrétienne. Il renferme quatre 'gros volumes qui forment une vraie théologie. L'auteur s'y prépose de convertir les païens et de* confirmer les néqphytes dans les principes de la foi. Le style en est simple , ua peu diffus^, mais conforme au^goût des Indien».

2' Abrégé' à\x> précédent ouvrage , avec* l'addition de trentc'-deux.sermoiis ou méditations développées.

S"" Attownanireiànam (la science de l'ame). Le Père y expose l'origine, la nature, la dignité et la fin de lame, et combat le fatalisme et la métempsycose. Cet ouvrage est beaucoup plus relevé que le précédent ; c'est une philosophie profonde, serrée et adaptée aux dispositions et au génie dé ses lecteurs. Le style en est plus noble et pks concis ; la nature du sujet t'a obligé d'emprunter du sanscrit une feule de mots dent manquait la langue tamoule,*- souvent' même il use de la facflité de composition qu'offre le sanscrit pour créer un grand nombre d'expressions toutes nouvelles, mais qui, malgré leur nouveauté , sont aisément comprises de ceux qui* connaissent le sanscrit

4* Toûchana-adikkaram (réfutation des calomnies). Le P. de' Nobili y réunit toutes les objections que les païens portent contre la religion chrétienne , il les pulvérise ou les anéantit y selon la force du mot adikkaram; en même lemps il éclaircit tous les points obscurs que peut présenter la loi divine. Il profite de cette occasion pour dévoiler au grand jour, d une manière indirecte et comme en passant, toutes les absurdités et les turpitudes des sectes païennes ; il les confond par le ridicule et les écrase par le poids du raisonnement.

5" Les signes ou motifs de crédibilité de la religion révélée de Dieu pour conduire les hommes au salut. L'auteur en établit douze , et prouve que les sectes païennes en sont privées.

6* Le flambeau spirituel pour discerner la vérité dumensonge.

V Dialogues sur la vie étemelle.

8** Règles de perfection , écrites pour une jeune vierge et destinées surtout aux veuves qui veulent embrasser la vie religieuse. L'usage de Tlnde est de marier les enfants trèsjeunes , et d'interdire les secondes noces aux veuves, d'où il arrive qu'uD grand nombre de ces jeunes veuves embrassent ces règles de perfection , tout en restant dans la maison de leurs parents.

9' Cantiques spirituels ; le P. de' Nobili lés composa pour se conformer au génie et au goût des Indiens , qui , sans avoir aucun sentiment de notre musique européenne , ont cependant une sorte de fureur pour leurs chants et leurs poésies. On est vraiment étonné de voir avec quelle facilité un chantre fixe en un instant l'attention de la foule pressée autour de lui , s'empare de ses auditeurs , fait passer dans leurs âmes, briller sur leurs figures et souvent dans leurs gestes tous les sentiments qu'il dépeint dans ses

vers et dont il est luHtnâme une expression vivante. Les poésies ou cantiques spirituels du P. de' Nobili peuvent se diviser en trois classes : la première a pour objet la nature et les perfectionis de Dieu et la religion en général ; la deuxième se rapporte à la personne adorable et aux mystères de notre Seigneur Jésus-Christ ; la troisième contient les louanges de la très-sainte Vierge, pour laquelle il avait et inspirait à tous les chrétiens une tendre dévotion. Ces ouvrages produisent tous les jours des fruits merveilleux parmi les païens , qu'ils convertissent en grand nombre , et parmi les chrétiens et les catéchistes qu'ils instruisent et conduisent efficacement à la pratique de toutes les vertus. Malheureusement tous ces écrits si importants ne sont confiés jusqu'à présent qu'aux feuilles de palmier , qui sont le papier des Indes, et risquent de périr entièrement , ce qui serait pour la mission une perte irréparable. Le P. Hyacinthe de Magistris parti pour Rome en qualité de procureur de la province Malabare, est chargé de nous apporter une imprimerie avec des caractères tamouls , et d'intéresser à cette bonne œuvre la charité de quelques princes romains.

Ai«T. DE Proenza.

lETTRE DU P. ANT^ DE PROEKZA, MISSIONNAIRE D^ MADURÉ,. Af R. P. PAUL OLIVA, G^NÉ^AL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.

TiroachxrapaUi, 1662.

Rfon trèsrrréirérend Père,

Les guerres conlinudles des Hollandais contre les Por»* tugais nous avaieni privés des nouvelles de TEurope/, enfin la lettre de votre paternité est venue nous réjouir et ra^ nimer notre .ardeur. Il est juste que pour vous témoigner notre reconnaissance nous vous communiquions les nou-r velles de vos enfants relégués au bout du monde , mais heureux d'être toujours présents à votre souvenir. Je commence cette lettre par une exposition rapide des événements politiques dont nous n'avons que trop ressenti les contre-coups.

Les Musulmans , sous la conduite de Sagosi et Moula » généraux de Tldalcan , occupaient depuis deux ans les royaumes de Gingi et de Tanjaour, et semblaient vouloir y fixer leur domination. Les populations ne s'en tourmentaient pas beaucoup ; elles s'accommodaient même assez du joug d'un conquérant , en qui elles trouvaient moins de cruauté et plus de justice que dans leurs propres souverains. Pour nous , la haine que ces fanatiques portent au nom chrétien , nous inspirait de graves inquiétudes. Voici comment la divine Providence nous en a délivrés.

Les bouleversements et les dév^tations de la guerre devaient nécessairement nous conduire à la famine ; eUe fut extrême dans toute cette contrée ; )es habitants se retirèrent vers les provinces de Maduré et de Sattiamangalam , où

les ravages étaient moins effrayants. Les Musulmans étaient la cause du fléau, ils en furent les premières victimes : la famine leur enlevait les hommes et les chevaux en si grand nombre que n'ayant pas le temps de les enterrer ou de les brûler , ils entassèrent les cadavres au milieu des champs ; cette imprudence engendra des maladies et augmenta la mortalité. Enfin , la désunion survenue entre les généraux et les officiers de Tarmée, mit le comble au désordre.

Moula effrayé du triste état de ses troupes , offrit aux Nayakers d'abandonner le pays à condition qu'ils lui payassent le tribut de trois années. Il s'adressait à des hommes trop bien informés de sa détresse pour répondre à sa proposition. Le Nayaker de Tanjaour n'ayant rien à perdre ni à donner , se tint paisiblement dans ses bois ; celui de Maduré se confia dans les fortifications de Tirouchirapalli, défendues par Lingama-Nayaken à la tête d'une forte garnison. La famine et la contagion forcèrent Moula d'abandonner Tanjaour; il vint assiéger Tirouchirapalli avec l'élite de ses soldais. Mais d'une part , la vue de cette citadelle protégée par la nature , environnée de murailles élevées et d'un fossé très-profond , de l'autre , le courage des assiégés et la vigilance des sentinelles lui ôtèrent bientôt tout espoir de la surprendre par la ruse ou de l'emporter par la force. 11 se mit à dévaster la campagne , mais c'était ra- A ager un désert ; avec beaucoup de peine et saûs nul profit ; d'ailleurs, il était harcelé par les voleurs, qui, sortant de leurs bois pendant la nuit^ tombaient sur les détachements de l'armée , pénétraient jusqu'au camp et s'enfuyaient chargés de butin, avant qu'on pût les poursuivre : après des pertes considérables , il se vit obligé d'accepter une somme modique offerte par le Nayaken et de se retirer au-delà des monts.

MouttouYirappa-Naydten ne jouit pas longtemps (l*une paix obtenue à si bon rnarehé. Ce prince qui , au commencement de son règne s'était montré plus vaillant que son père Tiroumaleî-Nayaken , se livra aux plaisirs et à la volupté avec une telle fureur qu'il y perdit d'abord toute l'énergie de son caractère et bientôt après la ssuitéetla vie. Il mourut d'une maladie ooatpactée dans ses désordres et laissa le trône à son fils Socca^Lioga^Nayaken. Ce prince, âgé de seize ans» transpm'ta sa cour deMaduré à Tirouchirapalli. Il avait pour premier ministre un brame éminent par sa capacité et son expérience ; son secrétaire était un ancien confident dur roi défunt. Ces deux hommes , abu< sant de la jeunesse de leur maître , s'emparèrent de toute l'autorité , et pour assurer leur pouvoir , ils éloignèrent l'un après l'autre , par l'exil et par la prison les seigneurs et les capitaines qui pouvaient leur faire ombrage. Le jeune roi aidé de son brame avait conçu un projet hanH , dont l'exécution ne surpassait pas les ressources de son: génie. Il avait entrepris de chasser les Mogolsde toutes les contrées qu'ils avaient envahies , de rétabUr dans ses états rancira roi de Bisiu^^r, de; rendre Gîngi àtsen Nayaken ei de réparer ainsilesmauxc(pi'dvait causés la fausse politique de Tiroumaleir-Naypken .

Dans, ce dessein il e^^dta Lingdma-Nayaken à la* tête de quarante mille hommes avec ordre de combattre le général Sagaei et de s'emparer de Gingi. Le capitaine était renommé par sa bravoure et son talent militaire ; il pouvait assurer le succès de son expédition et réaliser le plan du brame et de son prince ; mais, gagné par les présents du général ennemi, il épuisa le trésor royal dan« une campagne longue et stérile. Cependant les deux mi^ nistres régnent seuls à Tirouchirapalli et excitent l'indignation des habitanls parleurs cruautés. Le Nayaken ré-

^122 — volté des désordres commis en son nom , se Yoit dans rimpossibilité. d'y remédier; son palais est devenu une prison où les ministres le tiennent renfermé sans lui laisser aucun moyen de communiquer avec ses sujets. Il cherche à s*affranchir d'une telle servitude et laisse entrevoir qu'il n*entend pas se contenter du rôle qu*on lui impose ; mais alors les deux traîtres prennent la résolution de le déposer et de lui substituer son frère encore enfant , sous le nom duquel ils espèrent gouverner plus despotiquement. Ils associent à leur complot Lingama- Nayaken , et pour en faciliter l'exécution , ils écartent ou emprisonnent tous les seigneurs demeurés fidèles. Le? prince informé de cette conjuration par uqe dame do lu eour, expédie secrètement un ordre à deux capitaines exilés à cause de leur4évouement. Aussitôt ceux-ci rassemblent une compagnie de soldats , viennent à Timproviste attaquer les deux ministres, mettent en pièces le secrétaire», et crèvent les yeux au brame , que sa qualité soustrait ù un châtiment plus rigoureux.

Le Nayaken délivré par cet heureux coup de main s'empresse d'appeler autour de lui les courtisans dont l'exil et les cachots ont prouvé la fidélité. Trop faible pour punir Lingama-Nayaken , il prend le parti de dissimuler, et le reçoit avec des démonstrations d'amitié; quelques mois plus tard il veut se saisir de sa personne, mais le traître que sa conscience rend soupçonneux ne peut être surpris , il s'échappe et va rejoindre Sagasi. Bientôt il revient avec lui à la tête de douze mille fantassins et de sept mille cavaliers pour assiéger Tiroucbirapalli. L'armée du Nayaken compta plus de cinquante mille hommes ; mais la perfidie du nouveau brame, successeur et complice du précédent ministre, sème la division et jette le trouble parmi les soldats. De conçut avec les ennemis, il fait tomber dans des pièges les ca-

pitaines dé Farmée les plus braves et les plus dévoués, qui sont massacrés ou faits prisonniers. Enhardi par ce premier succès^ le traître lève le masque^ se tourne contre la ville avec ane partie des troupes et veut s'emparer du roi poui^ le déposer < Le Nayaken trahi pour la seconde fois^ jure de ne jamais plus se fier aux brames et cherche son salut dans le reste de Farmée , dont il prend lui-même le commandement. Cette démarche hardie ékctriseles soldats, lesre-^ belles abandonnés prennentia fuite, Lingama-Nayaken et Sagasi se réfugient à Tanjaour dont le Nayaken a favorisé leur projet.^

La préseiKre de Socca-Lînga-Nayalken rétablit la con-=> fiaincedans l'armée, et de toutes parts les soldats accourent pour se ranger sous son étendart. Dès son début dans la car-" rière,' il déploie le talent et la valeur d'un vieux capitaine , sa justice et la sagesse de ies règlements le font aimer de tous, eti même temps que son audace et son inflexible sé-^ irérité inspirent un respect et une crainte salutaires. Sa réputation attire à lui' les soldats de Tannée ennemie, tou^ jours prêts à se donnet à celui qui leur offre les chances dlè la victoire. A la tête de plus de soixante-dix mille guerriers bien disciplinés il marche contre Tanjaour; les deux généraux s'enfuient versGingi^et le Nayaken se soumet aux conditions du vainqueur. Tel est à grands traits le tableau des événements politiques y dent il serait inutile de tous rekacer tous les^ détails^

Mais comment vous peindre les angoisses et les cruelles souffrances de nos chrétiens, errants sur les montagnes comme autant de squelettes vivants, en proie aux horreurs de la guerre et à' la détresse de la famkiel un seul trait suffira pour vous en donner une idée , c'est que d*après nos calculs le nombre de nos néophytes morts de misère s Relève au-dessus de dix mille ! Cette circonstance de la fa^ mine mit le comble à la désolation des chrétiens en les

empêchant de se tenir réunis autour de leurs missionnaires, qui jusqu'alors a'vaient été leur consolation et leur providence. La faim les força de se disperser pour chercher au milieu desidcââtres quelques moyens de subsistance ; ainsi, privés des secours de la religion , plusieurs d'entre eux se relât^hèrent sensiblement de leur première ferveur et se laissèrent entraîner dans les désordres du paganisme. Les missionnaûres et les catéchistes, presque entièrement absorbés dans le soin de leurs néophytes et surtout des vieillards et des orphelins, ne trouTaient ni le temps ni la force de se consacrer à la conversion des païens. Nous serions cependant ingrats envers la divine Providence si nous méconnaissions les bienfaits qu'elle nous a prodigués au milieu de nos malheurs: grâces infinies à ses soins paternels! tous les missionnaires ont conservé la santé et le courage à travers des souffrancesqui semblaient au-dessus des forces humaines ; nos néophytes nous ont généralement édifiés par leur constance et leur résignation ; et les progrès du saint Evangile ont dépassé tout ce qu'il était possible d espérer dans un tel bouleversement. Passons aux détails,

La province de Tanjaour est celle qui a le plus sonffert ; la plupart de nos néophytes ont dû quitter le pays; ceux que n'avait pu chasser la crainte des Mahométans le furent par la famine , et ceux qui ne purent se décider à partir, moururent de faim. Un grand nombre des émigrés se dirigèrent sur Tirouchirapalli où la guerre et la fiim les poursuivirent ; d'autres se réfugièrent à San-Thomé, où la charité des chrétiens et le zèle de nos Pères leur prodiguèrent les secours corporels et spirituels. Mais honte , honte éternelle aux Holkindais qui eurent la cruauté de spéculer sur la misère des indiens! Ils les attiraient sur la côte par l'appât d'une abondante nourriture ; puis quand leur nombre était assez considérable et leurs forces un peu rétablies,

ils les entassaient sur des navires et les transportaient dans d'autres pays pour les vendre comme des esclaves ! Oui , honte aux barbares ! Beaucoup de chrétiens se réfugièrent dans les bois auprès de Téglise de Sandacarei , où ils furent secourus et consolés par le P. André Freire , chargé de cette résidence après la mort du P. Etienne d'Arési. Dans le peu de temps qu*il y resta, il baptisa deux cent trois païens, sans compter plusieurs autres qui reçurent cette faveur à Tarticle de la* mort.

Parmi ces derniers , il en est un donila conversion mérité de vous être racontée. Il avait remploi d'intendant des jardins du roi et de la pagode , et s'était acquis à Tanjaour une certaine renommée par le fanatisme de sa dévotion , l'emphase de ses manières^ et le charlatanisme de son éloquence. Son service lui donnait libre enfa:ée au palais et lui avait gagné les faveurs du prince , auquel il présentait ses fleuri. Il y fit la connaissance d'un page chrétien nommé Pierre , dont la conversation lui donna une idée confuse de la religion. Quoiqu'il n'eût aucune envie d'abandonner les superstitions de sa secte , il conçut quelque affection pour notre église, et venait offrir des fleui^ pour l'orner. C'est peut--étre en< récompense de cet acte de piété que la sainte Vierge lui obtint la grâce d'une bonne mort. La guerre ayant désolé le pays, l'intendantjardinier suivit la cour dans les bois; mais comme il n'y trouva ni jardins à cultiver ni fleurs à présenter au roi , il ne tarda pas à être entièrement oublié et à souffrir les ri^ gueurs de la faim. E rencontra un jour son ancien ami , ({ui eut peine à le reconnaître , tant la misère avait altéré ses traits. Le jeune page l'accueille avee bonté et le con* dUit .chez lui dans l'espérance d'être utile à son ame encore plus qu'à son corps. Il lui parle de Dieu , du salut, du bonheur du ciel; le païen touché de sa charité autant

que de ses paroles , demande le baptême ; mais la crainte que cette demande ne soit suggérée par des motifs humains en fait retarder Vaccomplissement. Cependant, Tusage peu modéré d'une nourriture abondante , après une si longue privation, cause à notre catéchumène un dérangement d'estomac qui paraît assez léger. Dès qu'il se sent indiqposé , il renouvelle ses instances. Pierre hésitant entre le désir de le sauver et la crainte de le voir retomber dans ses anciennes superstitions , lui manifeste la imison de sa par* plexité : « Ne craignez pas, lui dit le malade, jamais je n'ai regardé nos idoles'comme de vraies divinités ; tout ce que j'ai {ait à leur ^ard , je lai fait pour gagner ma vie. » Une telle réponse n'était pas très-rassurante. Pierre continue à instruire son jardinier et à exciter en lui le désir du baptême , sans oser néanmoins le lui conférer. Le croyant encore plein de forces , il le quitte xpour afler prendre un peu de repos. Vers minuit il voit en songe le P. d'Arési, qui lui apparat! distinctement , ie réveille et le presse d^aller consoler son malade ; pendant qu'il se lève et se prosterne dans un sentiment de respect mêlé de frayeur, la vision s'évanouit et il se persuade qu'elle est l'effet de son imagination agitée par la préoccupation de la veille. Cependant , avant de se rendormir , il va vkiter le malade et le trouve comme il l'a laissé la veille plein de vie et demandant toujours le baptême. Touché de ses instances et im«ppessionné parle songe mystérieux, il appelle le catéchiste, le catéchumène est régénéré dans les eaux du sao^mciit éi se livre aux doux sentiments de la joie et de la recon^nubliance. Le lendemain Pierre veut aUer féliciter son dmr néophyte ; il s'était envolé dans le cicU — J*ai voulu vous exposer plus en détail leseîrconstances de cet évènement,afin de vous donner un exemple de la réserve avec laquelle nous avons coutume de procéder dans la conversion des païens.

Après le départ des Mabométans y les chrétiens sous la direction du P. André Freire cherchèrent à rétablir leurs ai&ires ; mais la famine qui survint et les voleurs qui com^ mencèrent à infester tout le royaume obligèrent le missionnaire à se retirer à Tironchirapalli, accon^pagné de ses chers né(^hytes« Ses efl^ts , jdnts à ceux du P« Supérieur qu'il rencontra danscetle tille , ne purent sonstraire ces malheinpeQx aux horreurs du fléau qui les poursuivait. Après s*élre recommandés à Dieu et avoir confié les plus faibles au missionnaire qu'ils laissaient danscette résidence, ils a8seBd>lèrent tous ceux qui étaient en état de voyager et les C4>ndui8irent dans le royaume de Sattiamangalam, où ils passèrent avec eux une année entière.

Dans cet intervalle ,'les gentils mirent le feu à l'église et au presbytère de Sandacarei , pour se venger des chrétiens , auxquels ils attribuaient tous les maux qui affligeaient le pays. Le même sort échut à une autre égUse éloignée de quatre lieues de Tanjaour ; c'était dans les temps de persécutions l'asile du P. d*Arési » placé sous la protection du fameux voleur Meicondono dont il a été parlé dans les lettres précédentes. Voici Thistoire de sa ruine. Tandis que tous les habitants cherchaient leur salut dans la fuite et abandonnaient à l'ennemi leurs maisons et leurs terres , Meicondono sut se conserver dans la possession de se^ domaines ; il fut assailli plusieurs fois par des détachements de cavalerie, et lesrepoussa si vigoureusement , que, étonnés de sa bravoure , ils le laissèrent en pak et lui donnèrent le nom de rm de la forêt. Après le départ des armées de ridalcan, les voleurs ses voisins et ses parents , dont la lâdieté prenait ombrage de sa valeur et de sa gMre , hii suscitèrent de continuelles tracasseries ; il en résulta des guerres partielles très-^nglantes, dont Meicondono sortit toujours vainqueur, il en attribuait tout Thon-

'f28 — ûeur à la protection divine ; ayant d*attaquer Tônnemi , il tombait à genoux avec tons ses* soldats , tant gentils que chrétiens , et invoquait le saint nom: de Jésus-, qui devenait leur eri de guerre pendant la bataille. Au milieu des désordres et du pfllage, il ordonnait défaire grâce aux chrétiens qui se trouvaient parmi le» vaincus ; les églises étaient des asiles assurés pour tous ceux qui s-y étaient réfugiés. Quant à ceux qui, saisis hors de ces asiles étaient voués à la mort, il les faisait instruire et baptiser r s'ils consentaient à recevoir cette grâce , puis' les Uvrait au bourreau , de peur que le désir de sauver la vie temporelle ne fit des conversions hypocrites. Tant de bravoure et de succès a raient répandu partout la terreur de son nom. Enfin les ehefs des voleurs humiliés d'une telle supériorité et ayant presque tous à venger la honte d'une défaite , réunirent leurs forces et ^'avancèrent contre l'ennemi commun. Il les attendait dans sa citadelle avec le calme dédaigneux que lui inspirait la conscience de sa force ; mais sa valeur ne sut pas assez se mettre en garde contre la trahison. Pendant qu'il bravait les efforts des assiégeants , des traîtres leur livraient la place ; ils &'y précipitèrent à l'instant et la remplirent de carnage. Meicondone suivi de son frère et de quelques braves se fraya un passage et se retira dans un lieu de sûreté. Les vainqueurs s'en consolèrent en livrant le village aux ftammes , qui consumèrent l'église et le presbytère. Cette satisfaction leur coûta cher :.pour mieux jouir àe leur trimnphe et savourer le plaisir de la vengeance , ils s'étaient réuni&^dans la maison du dief redouté et voulurent y mettre le feude leurs propresmains'; la flamme pénétra dans un magasin de poudre caché sous leurs piedls et l'explosion les fit sauter en l'air , au nombre de qua- .rante. Les soldats saisis de frayeur, s'enfuirent en pleurant la mort de leurs principaux, officiers et de leur générale

L'élise de Gingi» qtii dépend de la résidence de Tanjaour , n'ajant pu être "visitée au milieu de ceB trouUes par son misBionaaive , le P. Phil. Grandi de la résidence de MeOapour touché de la désolation de ces chrétiens, demanda dttx supérieurs la permission d*aller les consoler. Pendant un mois qu*il y passa , il baptisa deux cent soixante païens. La plupart d'entre eux s'étaient engagés spécialement au serviee du démon et conservaient dans leurs malsons des toiles et des schalls précieux qui lui étaient consacrés ; après leur baptême ,■ ils portèrent toutes ces étoffes aux pieds du missionnaire , omirent les plus b^les pour la décoration de Téglise et firent bénir les autres pour les employer a leur propre usage.

Malgré les guerres et la famine , la «chrétienté de Tirouchirapalli a constamment possédé un missionnaire et plusieurs catéchistes qui se sont dévoués au soulagement des^ chrétiens dans leurs nécessités spirituelles et corporelles. Le jeune roi Socca-Linga-Nayaken étant venu de Madxiré à Tirouchirapiffî, donna un banquet public aux |)auTres accourus par milliers de tous les pays environtiaiïts. Une vaste plaine^ située sur les bords du Cavéry, formait la salle du fe^in ; des assiettes du pays, c'est*àdire des feuilles de bananiers, étaient disposées sur plusieurs rangs ; de distance en distance s'élevaient des monceaux ^e riz autom* desquels étaient préparés divers assaisonnements, Selon Tu^ge des Indiens ; des troupes d'hommes et de femmes étaient chargées de distribuer la nourriture aux convives , assis chacun devant son assiette sur diverses files parallèles. Au commencement du repas, le prince arriva monté sur son cheval et entouré de sa cour. Il parcourait rintervalle des rangs et prenait plaisir à voir fonctionner ces pauvres affamés. Les secours abondants qui

furent distribues lïe purent suffire aux besoins ; des milliers de personnes périrent de faim et de mitère*

Les troubles de là guerre ont été pour nous Foccasion de plusieurd nouveaux établissements. A l'arrivée des Mahométans je m'empressat de chercher un centre où les néophyte» pussent se réunir sans s'exposer au dainger d'être inquiétés par l'ennemi. Je m'atançai sur la route de Maduré, et à huit lieuesr de Tirouchirapalli je trouvai près de Vatrapondi une position qui me parut convenable^ Je construisis dans un bosquet touffu une petite hutte et une chapelle pour la célébration de la sainte Messe. Les branches et les feuUles des arbres qui me protégeaient de leur ombre, firent tous les frais de ces constructions improvisées.

J'y passai deux mois pendant lesquels je baptisai quarante païens. Encouragé par ces heureux commencements je résolus de construire une église et un presbytère. Je visitai dans cette fin le petit roi ou seigneur du pays, qui me reçut avec beaucoup de bienireillance et me donna par écrit la faculté de choisir le lieu qui me conviendrait ; ensuite il vint avec sa cour me rendre visite et invita ses sujets à favoriser toutes mes entreprises. Nous GOûimençâ<mes donc à bâtir l'église avec le plein agrément de» habitants; déjà la construction touchait à sa fin ,. quand toutà-coup l'ennemi change les dispositions des esprits et soulève contre nous un orage menaçant.- Les gentils s'avancent en tumulte pour arrêter les travaux et me chasser de la province ; la seule raison qu'ils donnent d'un chan-^ gement si subit et d'une animosité si étrange est la crainte de voir tout le monde se faire chrétien et abandonner lé culte de la grande déesse du viUage.^

Etes-vous curieux de connaître l'histoife de cette divi-* nité? La voici en peu de mots : Elamen, femme d'un célèbre pénitent , fut choisie pour être la mère de Vichnou ,»

dans une de ses incarnations. Pendant que le dieu , sous le nom de Parasouran , réprimait l'insolence de quelques rois du Malabar, il apprend que sa mère a \iolé la foi conjugale. Cédant au premier mouvement d'indignation et au désir de venger son père , ri accourt et tranche la tête à cette adultère; mais ensuite , touché de compassion pour celle qui lui a donné le jour, il la ressuscite et lui accorde Timmortalité. C'est cette femme impudique qui est la déesse de cette aveugle population. Une statue de terre cuite , placée au milieu de son temple, la représente décapitée, et au fond du sanctuaire une seconde statue la montre ressuscitée et immortelle. Ses prêtres sont des sakkîliers ou cordonniers, Fune des castes les plus méprisées de rinde. Le symbole que portent ses adorateurs est un morceau de vieille semelle de souliers. Ils célèbrent en son honneur plusieurs fêtes durant le cours de Tannée. Dans la plus solennelle , un de leurs chefs inunole uu agneau dont il suce le sang ; à Finstant il tombe dans une espèce d'ivresse, donne tous les signes d'une possession diabolique^ et rend ses oracles à tous ceux qui Finterrogent. Les chrétiens qui m'accompagnaient , touchés de compassion pour ces infortunés, s'efforcèrent de leur faire comprendre la honte d'un tel culte. Après bien des efforts inutiles, ils parvinrent à persuader quelques-uns d'entre eux qui, rougissant de leur idole , rejetèrent avec mépris le morceau de cuir que jusqu'alors ils avaient porté au cou comme un bijoux précieux. Les prêtres et les chefs de la caste , à la vue de celte défection jugèrent que bientôt tous les habitants abandonneraient une secte si contraire à la raison [et à la pudeur, et c'est pour prévenir cette ruine entière qu'ils recoururent à la violence.

Dans notre détresse nous implorâmes la protection du seigneur du pays. Mais, comme il craignait d'irriCer ce

~ 132 -^ peuple dont les contributions forment une partie de <ses ressources, il nous répondit cpie le meilleur parti pour nous était d^entrer en accommodement a^^ec la population. Nous suirîmes son^onseil» nous gagnâmes les principaux par des présents, et nous pûmes achever tranquillement la construction de notre église.. J y célébrai la preaaiière ;messe le jour[.de Pâques» et nous déployâmes toute la pompe que nous pecrott notre pauvret^. Le prince voulut lui'-méme assister aux cérémonies de la iète et fut ^vi 4*admiration en contemplant Féclat et la magnificence de notre autel. Les habttanis virent a^ec peine la supériorité de nos cérémonies et rhonneur extraordinaire que nous accordait leur seigneur,; mais, comme naus étions sous ^protection, ils n^osèrent rien eotreprendre contre nous. La paix ne dura pas longtemps ; une nouvelle tc^mpéte s*éle\a plus furieuse que la prcanière , à la suite des circonstances que je vais raconter;

Un arbre séculaire d^une élévation prodigieuse , placé devant.la pagode et participant pour cette raison au. culte superstitieux des païens, fut déi^iné par un yent impétueux. Les dévots observèrent ayec sui-prise qu'il était tombé dans un sens contraire à la direction du vent. C'en fut assez pour conclure que la chute de l'arbre devait «attribuer à la puissance de mes magies. L'alarme lui portée à son comble par uqe femme qui se mit à parcourir le village comme une énergumène : c< 11 fallait, disait-dle, nous chasser à Tinstant du pays ; oous ne pouvions habiter auprès de la pagode; le lieu où nous avions bâti notre église était justement celui où la déesse avait coutume de prendre ses récréations; les plus terribles châtiments allaient fondre sur la contrée si Ton ne se hâtait de nous expulser. »

A ces cris de désespoir tous les habitants entrent dans

— issues transports de fureur, et s'excitent mutuellement à la -vengeance ; les voisins se joignent à eux et s*étant réunis «n grand nombre , ils vont porter leurs plaintes et leurs supplications au seigneur de la province. Ils nous accusent : l"" de fermer la bouche à leur déesse , qui depuis notre arrivée a cessé de rendre ses oracles; 2* d'avoir par nos sortilèges renversé le grand arbre qui était l'ornement de leur pagode ; 3° d avoir arrêté les pluies et ruiné le pays. En conséquence ils le prient de considérer s'il aime mieux accueillir sur ses terres un inconnu que de conserver ses anciens et fidèles sujets.

Le prince ayant écouté leurs plaintes , les traite avec beaucoup d'amitié , leur fait servir un bon repas , protestant qu'il est^oin de leur préférer un étranger. Quand il les voit un peu calmés il leur adre^e ses observations : la sécheresse est générale dans toutes' ces contrées et dans une foule de villages où l'inconnu n'a pas mis le pied, il serait donc injuste d'attribuer cette calamité à sa présence; le coup de vent qui a renversé l'arbre en a déraciné une. quantité d'autres, sur lesquels on ne peut supposer l'action magique de l'étranger ; s'il avait le pouvoir de fermer la bouche aux dieux, il l'aurait certainement fermée aux hommes, et surtout à ses accusateurs, car ce serait avoir des dieux une idée bien mesquine que de les croire moins puissants que des hommes. Au reste, ils peuvent vivre parfaitement tranquilles , assurément cet étranger n'a ni le pouvoir ni la volonté de leur faire le moindre mal. D'un autre côté leur honneur et sa propre gloire ne leur permettent pas d'inquiéter un saint personnage qui , fuyant les troubles de la guerre , est venu se réfugier sous sa protection ; enfin il n'est pas de leur intérêt de chasser ce sanniassi , parce que si pour se venger de leurs injustices et de leur persécution,

il lançait sa malédiction sur eux , elle produirait infailGblement les plus terribles fléaux.

Cesraisonsjes satisfirent, mais la dernière surtout les désarma complètement , et depuis lors ils nous ont laissés dans une entière liberté, quoique le nombre des convertis s'élève déjà à quatre cents. Si nous pouvions fixer dans cette résidence un missionnaire qui en fût chargé d'une manière spéciale , il recueillerait des fruits abondants sous la protection de ce seigneur. Son caractère est droit , bon , porté à la vertu. Il me retint un jour dans soiï palais , et nous passâmes presque toute la nuit à noua entretenir des choses du ciel. Le catéchiste Gaudence, qui m'accompagnait dans cette expédition, eut avec lui de fréquentes conférences sur les vérités de la foi, résolut tous ses doutes et lui . donna une telle connaissance de notre sainte religion , qu'aujourd'hui il la prêche et la défend par ses arguments quand l'occasion s'en présente. Ce qui a beaucoup contribué à nous l'affectionner , c'est qu'il a vu dans son propre palais des effets merveilleux opérés par la vertu divine. Il ne s'est pas encore décidé à embrasser la loi de Jésus-Christ : la vanité , le respect humain , les passions sont des obstacles que Dieu seul peut vaincre par la puissance de sa grâce. Je suis bien aise d'offrir ici un tribut de reconnaissance au P. Gaspard Pereira, qui vient de mourir avec le mérite des missionnaires, sans avoir jamais été dans cette mission ; c'est par les secours de sa libéralité qu'était entretenu depuis sept ans le catéchiste Gaudence qui a opéré la plupart des conversions dont je viens de parler, et gagné à Jésus-Christ plus de deux mille païens. Puisse notre Seigneur réparer la perte d'un si généreux bienfaiteur en inspirant à d'autres le désir d'imiter son exemple!

Après avoir terminé les affaires de Vatrapondi, jepro-

filai de la paix pour revenir à Tirouchirapalli et remeltrc sur pied cette chrétienté ôi cruellement éprouvée. Je commençai par rebâtir l'église de S. François -Xavier, qui renferme les dépouilles des PP. Ëmm. Martinz et Gabriel Lentecoski. Grâce à la justice et à la bonne administration du jeune roi, nous pûmes continuer nos ministères avec une liberté et une paix dont nous n'aurions certainement pas joui si le secrétaire dont j'ai parlé au commencement avait réussi dans ses projets ambitieux.

La lâcheté de quatre néophyte» qui, cédant aux séductions de leurs parents idolâtres , cherchèrent dans l'apostasie un vain soulagement à kurs souffrances , augmenta notre affliction ; mais Dieu nous dédommagea de cette perte par le bonheur de baptiser dix -^ huit cents païens, sans compter ceux qui ont reçu cette faveur à l'article de la mort. Nous avons trouvé *n autre sujet dfe consolation dans la générosité et la vertu de la ptupart de nos chers néophytes. Permettez-moi de vous en citer quelques traits.

Une femme nommée Souami-Adial (servante du Seigneur) possédait avant son baptême de vastes propriétés et une fortune considérable^ Ruinée par les malheurs de la guerre, elle essaya de faire rentrer les sommes qu'elle avait prêtées durant sa prospérité ; mais coçime elle n'avait aucun écrit , les débiteurs nièrent leurs dettes et les témoins sur lesquels reposait toute sa sécurité refusèrent d'attester en sa faveur. A' tous ces malheurs se joignit la mort de son mari et de son fils aîné , et elle resta avec quatre petits enfants, sans aucune ressource pour les élever. Tous ses parents, encore païens, la repoussèrent avec mépris, et la chassèrent de la caste: ils lui reprochaient amèrement son attachement opiniâtre à une religion qui était la cause de toutes ses disgrâces , et lui offraient toutes sortes d'avantages si elle consentait à l'abandonner. Au milieu de ses angoisses elle

n'hésita pas un instaDt dans la résolution qii*el)e avait prises elle préféra le christianisme ayec ses misères et son humiliation à ridolâtrie couronnée de gloire et de prospérité ; ferme contre toutes les tentatives des séducteurs, elle triompha tout à la fois des promesses , des menaces et des persécutions. Aussi la divine providence ne Ta-t-elle pas^ abandonnée : elle vit heureuse et contente au sein de sa pauvreté, entourée de ses enfants, qu'elle élève avec un soin et dans des sentiments dignes de leur naissance.

A Alampatti , quatre lieues sud de Tirouehirapalli , vil une jeune femme qui, baptisée contre la volonté de soa père, n'avait cessé depuis lors d'être l'objet de ses persécutions. L'époux , la mère et toute la famille se joignaient à lui pour séduire l'infortunée néophyte. Le motif principal de leur ressentiment était la honte de sa stérilité, qu'ils lui reprochaient avec amertume et attribuaient à sa nouvelle religion. Profondément affligée de son état, mais inébranlable dans sa foi , elle vint me confier ses peines et me demanda un remède contre le démon à l'action duquel elle attribuait sa disgrâce* Je lui recommandai la patience el la résignation à la volonté de Dieu , et lui donnai une prière écrite sur une feuille de palmier. Elle la reçut avec foi^ se l'attacha au cou avec cette confiance qui obtient les miracles , et s'en alla chez elle aussi joyeuse que si déjà la grâce lui avait été accordée. En effet elle ne tarda pas à être exaucée , et son père admirant la puissance* du Dieu que nous ad<H*ons , se réconcilia peu à peu avec notre sainte religion , il fut ensuite instruit, reçutle baptême, et depuis ce moment il mène une vie exemplaire.

Alitourei , petit village situé à une lieue ouest de Tirouehirapalli, possède un vrai trésor dans une néophyte nommée Patience, âgée de quatre-vingts ans, Tun despremiers fruits de cette mission. L'innocence de sa vie , sa charité et

- 137 son zèle ardent pour la propagation de la foi sont au-dessus de tout éloge ; mais ce qui a surtout rendu son nom célèbre, ce sont les faveurs extraordinaires obtenues par ses prières. Les gentils la vénèrent, recourent à elle dans leurs maladies et en reçoivent la guérison , sans autre remède quo Fimposition de ses mains sur la partie malade. Il peut y avoir de l'exagération dans les merveilles qu'on en raconte; mais bien certainement il y a beaucoup de réalité. Ce qui m'en est une preuve , c'est qu'elle a gagné à Jésus-Christ plus de mille idolâtres dans son village et dans les environs ; j'en ai une autre preuve non moine convaincante dans sa profonde humilité et dans son admirable simplicité. Ces jours derniers elle perdit son chapelet auquel est attaché un petit reliquiaire , et ses soupçons tombèrent sur un païen qui sortait de chez elle. Aussitôt elle va le trouver ; il nie le vol et confirme son mensonge par un serment. N'ayant aucun moyen de le convaincre , la néophyte rentre chez elle toute éplorée çt s'adresse à Dieu* selon sa coutume. A l'instant le voleur saisi d'une maladie violente reconnaît la punition de sou crime et renvoie le chapelet ; cependant la fièvre continue et pr^nd un caractère alarmant; Patience en est informée, visite le malade , lui donne quelques avis spirituels, l'exhorte à la confiance et se retire en disant que Dieu le guérira. Elle est à peine dans la rue, que le malade se lève en parfaite santé et court après sa bienfaitrice pour la remercier. Une foule de païens furent témoins de ce prodige.

Le même don de guérir les malades par l'imposition des mains semble accordée à une autre chrétienne qui demeure dans les environs d'Alitorei , où elle mène avec sa fille une vie d'innocence, de ferveur et de charité. Comme elles avaient scrupule de s'employer à la guérison des païens qui les appellent continuellement dans leurs

nnladies, elles vinrent me demander conseil et me rem (tlirent d'admiration. Elles sont si simples et si humbles tju'elles n'ont pas même l'idée de s'attribuer la moindre part des œuvres que la vertu divine opère par leur moyen. Que Dieu est admirable dans ses saints!

Voici un fait bien plus extraordinaire, sur lequel je n'ose porter mon jugement ; vous en penserez ce que . vous voudrez, je ne le présente ici que comme un événement qui a produit une grande sensation dans la chrétienté. J'étais allé dernièrement confesser et administrer un malade àZakacouri, village situé à l'ouest de Tirouchirapalli. Je le laissai presque expirant » pour courir à d'autres devoirs urgents de mon ministère ; peu de temps après mon départ il mourut en donnant des marques d'une vive contrition » et les parents se consolaient par la vue d'une si belle mort. Après tous les préparatifs de la sépulture, on vient prendre le corps. Au moment où on le touche, le mort se lève,comme s'il se réveillait d'un profond sommeil , et augmente l'étonnement général par les paroles qu'il adresse aux assistants : c( A mon dernier soupir, leur dit-il avec assurance, j'ai été conduit au tribunal suprême ; Jésus-Christ me montrant un visage irrité m'a condamné à l'enfer pour avoir caché un péché dans mes confessions ; mais au même instant la sainte Vierge , intercédant auprès de son divin Fils a demandé pour moi le temps nécessaire à une bonne confession ; Jésus-Christ a exaucé la prière de sa sainte Mère , et en conséquence je suis rendu à la vie pour quelques jours seulement. » Il ajoute que le péché pour lequel il avait mérité d'être condamné est d'avoir nourri longtemps contre quelqu'un une haine qu'il n'a pas osé déclarer à son confesseur. Puis il demande quelque chose à manger, et mange en effet de très-bon appétit , lui qui depuis plusieurs jours n'avait

pu prendre la moindre nourriture. La mère du ressuscité vint aussitôt me rendre compte de ce qui était arrivé, et me conjura d'aller absoudre son fils. Comme les lur diens sont portés à l'exagération dans leurs récits, surtout quand il y entre du merveilleux, je ne crus pas pouvoir ajouter foi à la narration de cette femme , ni paraître autoriser celte histoire en me rendant sur les lieux. J'y envoyai donc un catéchiste sage et instruit ; il prit les plus scrupuleuses informations, et à son retour il me coniSrma l'exacte vérité de tout ce que la mère avait d'abord raconté. Il ajouta que les païens accouraient de tous les en* virons pour voir de leurs yeux un prodige dont le bruit excitait l'admiration de tout le pays.

Après avoir pris ces précautions, je vais moir-mêrae examiner le fait ; j'interroge le jeune homme, qui me répète tout ce qu'on m'a dit. Je lui demande comment étaient la figure et les vêtements de la sainte Vierge et de Notre Seigneur, quelles étaient la disposition et la décoration du lieu. A ces questions il me répond qu'il n'y a pas de paroles [au monde pour exprimer ces choses-là ; qu'il a vu des merveilles qu'un ange seul pourrait décrire. Enfin , j'entends sa confession, je lui donne l'absolution , et le laisse comblé de joie ; quelques instants après mon départ, il expire paisiblement sans aucun signe de douleur et de maladie. Cet événement fut public , et forma pendant longtemps le sujet de toutes les conversations. Le caractère simple et innocent du néophyte, la nature de sa maladie , le changement opéré en lui par cet état extatique , sa mort calme arrivée au moment où il l'avait annoncée : toutes ces circonstances ne permettent pas d'attribuer ce fait à une supercherie ni à une léthargie naturelle; il y a selon moi une action manifeste de la divine miséricorde en faveur de cette ame bienheureuse.

^ 140 - Quoiqu'il en soif / ce prodige a rempli de stupeur la multitude des assistants , accourus d'abord pour les funérailles du défunt , et attirés ensuite en beaucoup plus grand nombre par la curiosité ; il a pénétré nos chrétiens de joie, de consolation et de confiance en Dieu ; il a inspiré aux gentils une (rès-haute idée de notre sainte religion.

La résidence de Candelour a été séparée de Tirouchi-r rapalli , depuis que le nombre des chrétiens s'y est considérablement accru et que l'arrivée de nouveaux missionnaires a permis de confier au P. Rodriguez cette intéressante chrétienté. Cependant elle ne nous ofire rien d*important cette année pour une raison que vous ont expliquée les lettres précédentes, Les Mahométans, irrités par l'insolence et les aggressions nocturnes des voleurs, les attaquèrent dans leurs bois. Au milieu de cette lutte, une partie de nos chrétiens réfugiés dans cet asile péri* rent par le fer ou par la misère ; le missionnaire conduisit les autres dans les provinces de Touest. Dès que les troubles de la guerre et les rigueurs de jla famine furent passés, les néophytes revinrent avec Ifeur Père, reconstruisirent leur église , et en peu de mois quatre-vingt-quatre païens y furent baptisés.

Deux autres églises dépendent de Candelour. La première est celle de Villapalti. Asile salutaire dans les guerres précédentes, cette église compte aujourd'hui peu de chrétiens, parce que ceux qui s'y étaient réfugiés sont rentrés en possession de leurs anciennes propriétés. La seconde est celle de Pérambéiour, à six lieues au sud de Candelour ; je n'en rapporterai ici que le fait suivant :

Je fus appelé pour administrer la femme d'un canacapoullei (receveur de contributions) ; comme j'étais à une journée et demie de distance, je né pus arriver que le troisième jour. Pendant cet intervalle les douleurs et les

dangers de la maladie augmentant, les chrétiens Yont fouiller dans une maison du village où ils savent que sont conservés quelques objets de l'église. Ils y trouvent une boîte aux saintes huiles. Aussitôt ils décident entre eux que Textréme nécessité les autorise à ne pas tenir compte des sévères recommandations que je leur avais faites , en tout cas ils en seront quittes pour me demander pardon ; ils prennent donc respectueusement la boîte, l'ouvrent avec une foi vive , font en commun une prière fervente , et oignent la malade en se servant d'une plume pour appliquer rhuile sainte. Au même instant la malade se lève et le lendemain elle venait m'accueillir en parfaite santé. Tout en remerciant notre Seigneur qui avait eu égard à la simplicité de ces bons néophytes, je crus devoir leur adresser une petite réprimande , afin de prévenir les abus; mais jugez s'il m'était possible de me fâcher sérieusement contre ceux dont le bon Maître venait de récompenser la foi.

La chrétienté de Pâcour a été pareillement détachée de Tirouchirapalli, parce que se trouvant au nord du Cavéry et du Goleron, il était très-diGG.cile de l'administrer pendant une partie de l'année. Elle s'est tellement développée qu'elle suffit à elle seule pour occuper trois missionnaires , elle a de l'ouest à Test vingt lieues de longueur. Elle fut la première exposée aux ravages de la guerre ; mais ses habitants souffrirent moins que les autres, parce que, ne comptant sur aucun appui, ils se hâtèrent de s'enfuir vers les montagnes, en emportant avec eux toutes leurs richesses. Le P. Em. Alvarez, spécialement chargé de cette église, se retira avec les chrétiens vers l'ouest et construisit une église et un presbytère à Cangoupatti. Les païens et surtout les jogues essayèrent de traverser l'œuvre de la conversion de ces peuples. Us gagnèrent les ministres de

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la cour et portèrent contre le missionnaire des plaintes si violentes et des calomnies si atroces , que le roi se crut obligé de l'exiler. Au moment du départ, le P. Alvarez alla rendre visite 'au prince, comme pour prendre congé de lui , et profita de l'occasion pour lui parler de notre manière de vivre , des vérités et des préceptes de notre sainte religion. Le roi en fut frappé et désira entendre le missionnaire disputer avec ses brames. Après la discussion il applaudit à son triomphe , le pria de rester dans son église et lui promit sa protection.

Dans la même province, mais un peu plus vers le nord , a été construite une nouvelle église avec des circonstances qui méritent de trouver ici leur place. Une vallée située au pied d'une haute montagne et couverte d'»une belle forêt possédait autrefois un riche village ; mais, au dire des païens , les génies malfaisants vinrent infester cette terre , tuèrent les bestiaux et assaillirent les habitants par une grêle de pierres ; ceux qui échappèrent à la mort furent obligés de s'enfuir, et depuis cette époque ce canton, d'ailleurs agréable et fertile , fut entièrement abandonné. Les chrétiens , pressés par la famine et chassés de leurs^ pays par les guerres, résolurent d'^affronter les démons , persuadés qu'ils ne pourraient pas leur faire plus de mal que les hommes dont ils fuyaient la cruauté. Dans ce dessein , ils s'adressèrent au seigneur , propriétaire de cette vallée ; celui-ci leur représenta d'abord les dangers auxquels ils s'exposaient , et leur cita une série d'événements tragiques dont avaient été victimes tous ceux qui avaient eu l'audace de les braver. Mais voyant leur courageuse détermination , il fut enchanté d'essayer encore une fois de peupler une contrée qui lui était devenue inutile depuis tant d'années , et il leur accorda les conditions les plus avantiageuses. Les chrétiens commencèrent donc à couper

Jcs arbrcs^el à défricher les terres où ils roulaient établir leur village. L'enfer ne tarda pas à les inquiéter , mais ils avaient soin de s'armer constamment de la prière et de divers Objets de piété , qui semblaient opposer un rempart impénétrable à toutes ses attaques. Un soir Tun de ces néophytes , surpris par le sommeil avant de s'être acquitté de ses exercices de piété , est bientôt éveillé par un fracas épouvantable. Sa cabane tremble et le toit semble crouler ; se rappelant alors sa prière qu'il a oubliée , il reconnaît les ruses du démon : Grand merci , lui crie-t-il , sans toi le sonmieil allait me faire manquer à ma prière ; il se met à genoux et récite ses prières accoutumées , mais, comme on le peut croire, avec une ferveur plus qu'ordinaire. A mesure qu'il prie, le bruit et le tremblement diminuent , si bien qu'en achevant il trouve tout parfaitement tranquille et s'endort paisiblement.

11 faut avouer cependant que tous les chrétiens ne montrèrent pas la même intrépidité; il n'y [eut qu'un petit nombre des plus fervents et des plus braves qui osèrent affronter ainsi l'ennemi ; les autres , partagés entre la crainte et l'espérance, se tenaient prudemment en observation. Quand ils virent qu'aucun malheur n'était arrivé aux plus hardis , ils prirent peu à peu courage et confiance en Dieu, et allèrent se réunir aux premiers. Bientôt les païens eux-mêmes se joignirent à eux sans éprouver aucun accident : et aujourd'hui , ce pays est un des plus habités, à la grande satisfaction du propriétaire. Cet événement fit sensation dans tout le royaume ; le seigneur d'une province voisine , dont les domaines sont aussi déserts en partie de* puis longues années et pour le même motif,, [accourut s'assurer du fait et conjura nos néophytes d'aller s'établir sur ses terres. Us se firent longtemps prier , exigèrent l'assurance que dans tout le pays qu'on leur cédait on n'éri-

accûurl ; un enfant lui est né , c'est un fils , il sTappellera Xavier!

Le second exemple est plus frappant : une petite fille jouant ayec des enfants de son âge tombe dans le puits de S. François-Xavier. Les compagnes accourent; mais la voyant tantôt s^enfoncer dans Veau, tantôt reparaître sur la surface , elles s'imaginent que c'est un jeu , et ne conçoivent pas ridée du danger. Bientôt Tenfant disparait entièrement ; alors ses compagnes épouvantées jettent im cri d'alarme et se hâtent d'annoncer cette triste nouvelle aui parents de l'infortunée. Malheiu:eusement pas un homme ne se trouve dans le village. Plus d'une heure se perd en vaines tentatives ; enfin plusieurs néophytes attirés par les cris accourent et se prosternent en se recommandant à S. François-Xavier ; l'un d'entre eux descend dans le puits et après avoir longtemps cherché , après avoir plongé à plusieurs reprises , il reparaît avec le corps de l'enfant ; tous les assistants l'accueillent par des lamentations funèbres , s'attendant à n'y retrouver qu'un cadavre ; quel n'est pas leur étonnement lorsqu'ils voient ^la petite fille sortir de l'eau pleine de vie , ouvrir les yeux et parler libremeut î

Ces faveurs de la bonté divine n'ont pa« peu contribué à aijffinenter le nombre de conversions : neuf cent cinquante idolâtres ont reçu le baptême dans cette chrétienté naissante et sept chapelles ont été construites dans les populations environnantes.

La chrétienté de Sattiamangalam a été de toutes la plus tranquille et la plus heureuse ; préservée des dévastations de la guerre et de la famine ^ elle a ofiert un asile charitable aux chrétiens des autres lésidences. Ce district renferme ((uinzc églises disséminées sur une étendue de vingt-cinq lioues. Les païens , frappés de la majesté de nos fêtes et

c'oivenl pour le saint un sentiment de dévotion qui les conduira bientôt , je Tespère , aux eaux vives du salut.

Les chrétiens s'empressèrent ensuite de régulariser et d'orner de constructions élégantes le puits de saint François^Xavier; ils achevèrent de bâtir leurs maisons , leglîse et le presbytère , et donnèrent au village le nom de Bethléem. Le bruit de toutes ces merveilles attirait une foule de curieux , gentils et chrétiens ; la nouvelle église devînt un pèlerinage célèbre , et sa réputation s'accrut encore par la pompe que déploya le P. Alvarez dans la célébra^ tion de la fête de Pâques et dans la représentation des mystères de la mort du Sauveur. Un grand nombre de païens s'y convertirent et reçurent le baptême.

S. François-Xavier continue à récompenser la foi de ces braves néophytes par de fréquentes preuves de sa protection ; je me contenterai d'en rapporter ici un ou deux exemples. Une jeune fille, de parents idolâtres, tomba malade et était désespérée des médecins. Le père et la mère de l'enfant , touchés des grâces que Dieu accordait aux chrétiens, promirent de recevoir le baptême s'il rendait la santé à leur fille ; leur prière fut exaucée , l'enfant baptisée guérit parfaitement, et pour accomplir leur promesse ils assistèrent aux instructions. Sur ces entrefaites la catéchumène est saisie de violentes douleurs , les parents , effrayés de son état et du danger qui menace sa vie, pressent le mari de recourir aux idoles. Fidèle à sa foi et (désirîMit se soustraire aux importunités des gentils, il se' retire dans un coin du jardin , se prosterne devant Dieu et le conjure par l'intercession de S. François-Xavier de sauver son épouse. Au milieu de sa prière, il entend un vagissement et les cris d*all«gresse qui le suivent lui annoncent riieureuse nouvelle, Transporté de joie , il se lève , U

accûurl ; ua enfant lui est né , c'est un fils , il ^rappellera Xavier !

Le second exemple est plus frappant : une petite fille jouant ayec des enfants de son âge tombe dans le puits de S. François-Xavier. Les compagnes accourent; mais la voyant tantôt s^enfoncer dans Teau, tantôt reparaître sur la surface , elles s'imaginent que c'est un jeu , et ne conçoivent pas ridée du danger. Bientôt l'enfant disparait entièrement ; alors ses compagnes épouvantées jettent un cri d'alarme et se hâtent d'annoncer cette triste nouvelle aux parents de l'infortunée. Malheiu:eusement pa« un homme ne se trouve dans le village. Plus d'une heure se perd en vaines tentatives ; enfin plusieurs néophytes attirés par les cris accourent et se prosternent en se recommandant à S. François-Xavier ; l'un d'entre eux descend dans le puite et après avoir longtemps cherché , après avoir plongé à plusieurs reprises , il reparaît avec le corps de Tenfant ; tous les assistants l'accueillent par des lamenlations funèbres , s'attendant à n'y retrouver qu'un cadavre ; quel n'est pas leur étonnement lorsqu'ils voient ^la petite fille sortir de l'eau pleine de vie , ouvrir les yeux et parler librement î

Ces faveurs de la bonté divine n'ont pas peu contribué à augmenter le nombre de conversions : neuf cent cinquante idolâtres ont reçu le baptême dans cette chrétienté naissante et sept chapelles ont été construites dans les populations environnantes.

La chrétienté de Sattiamangalam a été de toutes la plus tranquille et la plus heureuse ; préservée des dévastations de la guerre et de la famine , elle a ofiert un asile charitable aux chrétiens des autres résidences. Ce district renferme ((iiinzc églises disséminées sur une étendue de vingt-cinq iienes. Les païens , frappés de la majesté de nos fêtes et

des progrès rapides du saint Evangile, avouent eux-mêmes que le Dieu des chrétiens est trop puissant pour qu'on <issaie de détruire sa religion ou d'en arrêter les développements. Ces aveux et cette persuasion presque génériale ne les ont pas empêchés de susciter à nos néophytes plusieurs persécutions partielles et domestiques. En voici une qui mérite d^être citée :

Quelques familles ayant embrassé le christianisme, leurs parente et les autres habitants du village exercèrent contre les néophytes toutes sortes de vexations, ils leur intentèrent des procès calomnieux et les firent injustement condamner. Poussant ensuite Faudace jusqu'à forcer leurs maisons , ils enlèvent leurs richesses et les accablent de coups vi d'outrages , les généreux soldats de Jesus-Christ protestent qu'on peut bien les faire mourîr ^ mais non les obliger à honorer le démon* Enfin les persécuteurs prennent une résolution digne de celui dont ib sont les ministres : ils saisissent tous les néophytes, les conduisent devant l'idole, déclarent aux maris que slls refuseni de l'adorer leurs femmes vont être maltraitées, et à l'tnglant même ils se disposent à exécuter sous leurs yeux cette affreuse menace. A cette vue , ces pauvres^ chrétiens, dont la constance a trionfïphé de tous les tourments, ne peuvent résister au inouvemfent d'horreur qui les saisit , et pour sauver l'honiienr de letirs épouses îls lèvent tous ensemble leurs mains vers le ciel et vers l'idole. Les païens, contents de cet acte et joyeux de les avoir vaincus , leur rendent la liberté et les laissent en paix. Mais quelle paix ! ils ont faibli devant l'ennemi ! leur lâcheté passe pour une apostasie ! Cette pensée est comme un poignard qui leur déchire le cœur. Ils envoient aussitôt vers le P. Arcolini un chrétien des environs pour lui confesser leur chute , lui exprimer leur repentir et lui demander en grâce de leur permettre d'aller

en recevoir la pénitence et Tabsolution. Une faufe dlan^ laquelle les avait involontairement entraînés un sentiment si naturel et si louable, méritait plus de compassion que de rigueur ; cependant, afin de leur inspirer une extrême horreur pour toutes les infidélités de ce genre , le missionnaire leur répond qu'il ne peut reconnaître pour ses disciples des hommes qui ont adoré le démon. Frappés comme d*un coup de foudre ils se renferment dans leurs maisons , et passent les jours entiers dans les larmes sans oser se montrer en public.

Cependant le P, Balthasar da Costa, supérieur, étant venu faire sa visite à Sattiamangalam, les néophytes députèrent vers lui pour implorer sa miséricorde ; il leur répondit avec bonté , tout en leur faisant comprendre la gravité de leur faute : c( Le Seigneur , ajouta-t-il ., est plein de miséricorde ; mais le scandale ayant été public, la réparation doit Fétre aussi. » Encouragés par Tespérance du pardon , les coupables choisissent la circonstance d'une fête où le roi se montrait au milieu des populations. Le jour venu et la multitude assemblée, ils paraissent, percent la foule , s'avancent jusqu'auprès du prince , et en présence de la cour et de leurs parents, ils élèvent la voix , et proclament qu'ils sont chrétiens, adorateurs du vrai Dieu. Le roi, stupéfait d'une démarche si imprévue, leur demande quel est le Dieu qu'ils adorent et la loi qu'ils professent; ils répondent avec intrépidité, en récitant les textes de leur catéchisme où se trouvent développées les attributions de Dieu et ses divins commandements. Ils déclarent qu'ils sont disposés à mourir pour la foi de Jésus-Christ; ils défient leurs adversaires de les convaincre d'aucune faute, et en prononçant ces paroles ils jettent leurs toques aux pieds de leurs persécuteurs (1). Personne

(1) C'est un acte solennel par lequel un accusé défie son accusateur ; si

n'osa accepter le défi et , selon la coutume , les chrétiens furent déclarés libres de toute charge. Non content d«Jes absoudre, le roi frappé de leur générosité les prit à son service , persuadé que des hommes si fidèles à leur Dieu ne le seraient pas moins à leur prince , et sauraient dans l'occasion déployer, en sa faveur, la bravoure héroïque dont ils venaient de faire preuve. Inutile d^ajouter qu'après une profession de foi si solennelle ils furent admis à la réconciliation et reçus avec empressement dans Téglise. L'ennemi perdit dans cette occasion bien plus qu'il n'avait ei^péré gagner ; une foule de païens embrassèrent la foi , et de ce nombre se trouvèrent plusieurs des persécuteurs. Voici un autre exemple de la sévérité que nous croyons^ devoir employer quelquefois dan» l'administration de n^s chrétientés , à l'exemple de Téglise primitive. Les néophytes d'un village situé à einq mille» du eentre où réside le missonnaire ont coutume de venir à l'église tous les dimanches. Il arriva qu'un samedi les habitants s'étant réunis pour une partie de chasse , se laissèrent entraîner si avant dans la nuit que le dimanche matin ils n'eurent ni le temps ni le courage de se mettre en route pour aller entendre la sainte messe* Us se contentèrent donc de réciter quelques prières dans leur chapelle et se disposèrent à faire grand festin du gibier qu'ils avaient pris en abondance. Un seul d'entre eux se rendit à la messe; le missionnaire lui demanda pourquoi les autres ne venaient pas, et sur sa réponse ^ il lui ordonna de leur annoncer de sa part que puisque un peu de gibier avait plus de prix à leurs yeux que l'aderable sacrifice où l'Homme-Dieu

celui-ci ramasse la io(}ue, il s'engage à prouver juridiquement sou accusalion sous peine de subir le châtiment dû au crime faussement imputé : si personse ne relève la toque, l'accusé est réputé innocent

s'offre à son Père pour obtenir aux hommes des trésors de grâces et de bénédictions , ils pouvaient se dispenser de se présenter le dimanche suivant , parce que aussi bien ils ne seraient pas admis à Féglise. Vous comprenez que rintention du missionnaire était de les éprouver plutôt que de les interdire réellement. 11 obtint ce qu*il voulait : les néophytes ayant reçu ce message à Theure de midi, au moment où ils s'apprêtaient à manger leurs cerfs et. leurs lièvres, furent tellement saisis des paroles du gourou que, mesurant la gravité de leur faute sur la sévérité du châtiment , ils abandonnèrent leur dîner sans y toucher , et résolurent de ne manger qu'après s'être réconciliés avec Dieu. Us partent donc à jeun ; tous sans exception : hommes , femmes et enfants , font ce voyage de cinq milles sous les ardeurs d'un soleil brûlant , et arrivent ^ épuisés de fatigue, mais plus accablés encore par la douleur de leur faute et par la pensée d'avoir irrité leur Père; n osant se présenter devant lui , ils envoient d'autres chrétiens pour intercéder en leur faveur. Afin de leur faire mieux sentir leur faute, le missionnaire refuse de les admettre en sa présence et les laisse supplier et pleurer jusqu'à la nuit.

Cependant les chrétiens du village , sachant que ces malheureux sont encore à jeun , s'empressent de leur offrir à manger; c'est en vain, pas un ne veut toucher à aucun aliment avant d'avoir reçu son pardon. Enfin le missionnaire touché de leur douleur et des larmes de leurs intercesseurs les admet en sa présence; après une réprimande paternelle » il les assure qu'il oublie lour faute et les regarde désormais comme ses enfants/, il leur permet de venir à l'église et leur donne sa bénédiction. Impossible de vous peindre les transports de joie qui éclatent en et moment et le bonheur qui brille sur tous les visages;

rrayant plus rien à désirer, ils se remettent en route de nuit et ne rompent leur jeûne qu'après être rentrés dans leurs maisons. Ainsi la faute même servit à leur inspirer une plus haute estime du saint sacrifice de la messe et un plus ardent désir d'y assister. Je suis bien aise de vous montrer par tous ces détails les petites industries que nous employons pour faire pénétrer les sentiments de foi et de dévotion dans le cœur de ces bonnes gens ; il faut souvent les conduire comme des enfants; mais ces industries ellesmêmes vous prouvent que nous travaillons sur un fond déjà solide , car de tels moyens ne pourraient pas s'appliquer à tout le monde.

Dans un autre village situé à dix milles du centre , les chrétiens sont généralement dispensés de venir à la messe, à cause de la distance et de la difficulté des chemins. Le missionnaire va les consoler aussi souvent qu'il peut et en son absence ils ont coutume de se réunir tous les jours pour les prières du matin et du soir^ et tous les dimanches pour réciter les prières de la messe. Un dimanche, pendant que tous les habitants s'étaient rassemblés dans leur chapelle, on remarqua l'absence de deux jeunes gens. Leur passion bien connue pour la chasse et la disparition de leurs armes ne laissèrent à leurs parents aucun doute sur la cause de cette absence. Malheureux enfants, s'écrient-ils, ils vont sans doute confirmer à leurs dépens les avis que nous leur avons si souvent répétés» et fournir un nouvel exemple de la justice de Dieu contre les transgresseurs de sa loi ! On s'inquiète , on s'afflige , et les jeunes chasseurs ne reparaissent point ; on se met à leur recherche et on les retrouve le lendemain tous les deux étendus par terre , avec leurs armes brisées dans leurs mains , respirant encore , mais cruellement mutilés par un énorme sangUer, contre lequel ils avaient soutenu une lutte acharnée.

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Piii0<;ue j*en suis à cette chrétienté , je veux vous raconter comment notre Seigneur a converti ce village. Il ne comptait dans les commencements que quelques familles chrétiennes ; les autres habitants étaient païens et poOT la I plupart adonnés à la magie r (|u'ils exploitaient très^fBcacement pour se nuire les uns aux autres, car Tennemi commun les servait tour-à-tour pour te malheur de tou&. Un de ces magiciens ayant jeté un sort sur le fil^ de son voisin, le démon s'empare du jeune homme> l'enlève dans les airs, et le laisse tomber au milieu des champs. Quelques pguens, attirés par ses cris, s'ap* prochent et touchés de compassion - veulent le transporter chez eux pour en prendre soin ; mais , à leur grand étonnement , malgré leurs efforts réunis, ris ne peuvent pas même le soulever. Ils reconnaissent à ce signe une aetien surnaturelle, et sachant le pouvoir que les chrétiens exercent souvent contre ces sortes de magies, il les prient de venir porter secours à ce malheureux. Les néophytes accourent auprès de lui , font leur prière et le porten* sans éprouver la moindre résistance. Cependant , persuadés que s'ils le laissent entre les mains des gentils, le démon continuera de le tourmenter, ils le conduisent à l'église, où, après avoir été instruit , il reçoit le baptême et est rendu à la liberté.

L'esprii infernal voulut s'en dédommager sur les autres habitants du village : il les effrayait pendant la nuit par ses apparitions , et faisait trembler leurs maisons avec un fracas épouvantable. Les païens ne trouvèrent d'autre remède contre ces persécutions que de prier les néophytes de venir passer la nuit chez eux. L'on observa que toutes les maisons qui avaient le bonheur de posséder un chrétien jouissaient d'une pleine tranquillité, tandis que les autres étaient assaillies par toutes les vexations dont je

viens de parler : On remarqua même que si une maison, après avoir joui de la paix pendant plusieurs jours sous la sauvegarde sacrée , ccoyait pouvoir s'en passer une seule nuit, elle était aussitôt attaquée par l'ennemi , qui lui faisait payer au centuple le mal qu'il n'avait pu lui causer les jours précédents. Convaincus par des preuves si palpables et de la faiblesse du démon qu'ils avaient adoré et de la puissance du Dieu des chrétiens , les gentils brisèrent leurs idoles, renoncèrent à leurs sectes, se firent instruire et reçurent le saint baptême à Texception d'un seul qui quitta le pays. Ainsi ce village, qui était un des boulevards de Tenfer, est aujourd'hui tout entier consacré à notre Seigneur et trouve dans les bénédictions du ciel la récompense de sa piété et de sa ferveur.

Je citerai encore un trait du même genre, qui a puissamment contribué à cet heureux résultat. Un jeune païen était depuis longtemps le jouet du démon et n'avait pu se soustraire à ses vexations par les sacrifices qu'il ne cessait de lui offrir pour l'apaiser. Souvent une force invisible l'emportait dans les airs et le jetait loin de sa maison au milieu des bois où on le retrouvait demi-mort après plusieurs jours d'absence ; quelquefois elle le déposait sur la pointe d'un rocher escarpé ou sur la cime d'un arbre très-élevé. Tant de tourments avaient réduit l'infortuné à un tel état d'exténuation qu'il ressemblait plus à un squelette qu'à un être vivant. Enfin , persuadé par les conseils d'un chrétien, il vint de quatre journées de distance trouver le missionnaire , assista aux instructions des catéchumènes, et reçut le baptême. De retour chez lui il foula aux pieds et brisa toutes ses idoles , jouit d'une parfaite tranquillité et recouvra en peu de jours ses forces et son embonpoint. Les gentils furent d'autant plus frappés de sa guérison subite qu'ils avaient été depuis plusieurs années témoins de ses souffrances.

Un néophyte qui se trouvait seul dans un village de païens fut piqué par un serpent , et en peu d'instants la force du poison le fit tomber évanoui. Ses parents idolâtres accourent avec les remèdes superstitieux et les cérémonies des magiciens. Dès qu il les voit entrer, sa foipui rendant des forces, il se lève, les repousse en protestant qu'il aime mieux mourir chrétien que devoir la vie au démon ; et après les avoir chassés il s'enferme dans sa cabane. Tout le village le regarde comme un homme perdu et commence à faire pour lui dans îa rue les lamentations d'usage. Un chrétien, ami du malade, passant devant sa naaisqn , demande ce que signifient ces pleurs ; en ayant appris la cause , il s'approche, frappe à la porte et appelle le malade. Celui-ci , quoique étourdi par la douleur, reconnaît la voix, et se traîne jusqu'à sa porte pour Touvrir. Son ami entre , Texhorte à la confiance en Dieu, et tous deux se mettent à réciter avec une foi vive le Credo et diverses autres prières; à l'instant même le poison, qui déjà s'était emparé de tout le corps, se retire insensiblement et disparaît tout-à-fait. Les deux néophytes, remplis de joie, sortent de la cabane en glorifiant Dieu, et annoacent aux païens qu'ils n'ont plus besoin de pleurer comme mort celui à qui la toute-puissance divine a rendu la vie et la santé.

Pendant que les campagnes donnaient les plus belles espérances d'une abondante moisson, des nuées de sauterelles vinrent fondre sur les champs et dévoraient toutes les plantes. Les chrétiens effrayés coururent se jeter aux pieds du missionnaire et lui demandèrent quelques paroles de l'Ecriture sainte écrites sur des plaqués de métal ou sur des feuilles de palmiers ; les ayant reçues ils se hâtèrent d'attacher ces feuilles au bout de petits bâtons qu'ils plantèrent au milieu de leurs champs ; le lendemain il&

trouvèrent le sol couvert de ces sauterelles mortes pendant la nuit.

Un gentil avait une fille de trois ans qui , malgré tous ses soins, n'avait pas encore pu marcher ni même se tenir debout. Pressé parles instances dun néophyte, il se présenta pour assister aux instructions des catéchumènes. Son cœur, s'ouvrant peu à peu à des sentiments de foi et de piété, lui suggéra de donner à ses enfants des noms chrétiens, même avant de les présenter au saint baptême. La petite estropiée reçut celui de Magdeleine , et ce jour même, le père l'ayant appelée par ce nom, l'enfant se leva et courut à lui sans aucune difficulté. Transporté de joie, îl prend sa fille entre ses bras , et s'écrie qu'il ne veut pas d'autres preuves pour reconnaître la puissance du Dieu des chrétiens et la vérité de sa religion.

Grâces à la bonté divine , dont ces faveurs sont une preuve , la moisson évangélique a dépassé, ici comme ailleurs , les espérances que nous pouvions concevoir dans des circonstances si difficiles : neuf cent quarante idolâtres ont été baptisés et un nombre considérable de catéchumènes attendent le même bonheur.

La résidence de Maduré possède un Père brame et deux Pères pandarams, sans compter le Père chargé de l'église des Paravas et qui a rendu d'importants services à nos néophytes.

Des événements extraordinaires ont jeté la terreur dans tous les habitants de cette province : plusieurs enfants sont nés avec les dents toutes formées; les loups, les ours et les tigres , sortant des forêts se répandaient dans les campagnes , souvent pénétraient dans la ville de Maduré et jusque dans l'enceinte du terrain de noire église ; beaucoup de personnes mouraient subitement sans qu'on pût reconnaître en elles aucun symptôme de maladie; des

-lo6 — nuées d'insectes malfaisants, dont la puanteur était aussi insupportable que leur morsure était douloureuse, obscurcissaient les airs , s'abattaient sur les maisons et infectaient toute la contrée. Les païens s'imaginent voir dans ces espèces de prodiges le présage des fléaux dont ils se croient menacés.

Le nombre des idolâtres baptisés dans cette résidence s'élève à huit cent soixante-dix , et ces conversions sont plus remarquables par la qualité des personnes que par leur nombre. Plusieurs avaient été de cruels persécuteurs de notre sainte religion ; quelques-uns élaient prêtres des idoles; d'autres ont demandé le baptême pour se soustraire aux persécutions du démon ; et , ce qui est vraiment prodigieux , il en est qui , dans lacté même de la posse.ssion, criaient à leurs parents idolâtres que le seul moyen de les délivrer était de les présenter à notre église pour recevoir le saint baptême. C'est ainsi que Tennemi des âmes était forcé, sans doute par la divine puissance , de conduire à la voie du salut ces victimes de sa cruauté. Dans une famille nombreuse et distinguée par sa no-r blesse, sept personnes avaient succombé dans l'espace de quinze jours à des attaques qu'on attribuait à une actioa diabolique. La huitième victime, déjà atteinte du mal et presque à l'agonie, céda aux conseils de quelques chrétiens et se fit conduire au missionnaire. Celui-ci lui remit une sentence de l'Evangile écrite sur une lame métaUique, et au moment où elle se l'attachait au bras elle se trouva parfaitement guérie. En reconnaissance de ce bienfait , elle embrassa la foi de Jésus-Christ avec douze de sea parents.

Quelques néophytes de cette résidence furent persécutés par les gentils , mais Dieu punit sévèrement la cruauté des persécuteurs en le9 livrant à la rage du démon , qui s'em^

para d'eux et les tourmenta horriblement. Ne trouvant aucun moyen de se soustraire à sa tyrannie , ils s'adressèrent à une pieuse néophyte et la conjurèrent d'avoir pitié d'eux ; elle répondit que ce châtiment leur étant infligé pour avoir maltraité leurs parents chrétiens , le meilleur remédia était d'aller se réconcilier avec eux, leur demander pardon et se recommander à leurs prières. Us suivirent son conseil et furent délivrés à l'instant même.

Ces faits et beaucoup d'autres que je laisse de côté, prouvent à l'évidence , que la divine bonté réalise en faveur de nos néophytes les promesses de Jésus-Christ. Ils fortifient la foi des chrétiens, éclairent et attirent au saint Evangile un grand nombre de païens et nous offrent à nous-mêmes de puissants motifs de confiance.

Je ne vous parlerai pas aujourd'hui d'Outtamapaleam., situé à l'ouest de Maduré , ni de Cajétar et de Tencassi , au sud de la même ville ; je n'ai pas sur ces chrétientés des détails assez exacts. Le catéchiste Jean entretenu par la isharité du P. Em. da Cugna , recteur de Manapar , sur la côte de la Pêcherie , a soin de ces églises du sud ; il m'annonce quatre-vingt-treize baptêmes conférés à Outtamapaieam , et soixante catéchumènes préparés à Cajétar.

Il me raconte plusieurs faits merveilleux, que je ne veux pas reproduire avant d'en avoir examiné moi-même les -circonstances. En réunissant les chiffres indiqués dans le cours de cette lettre , on aura la somme de cinq mille six cents conversions ; résultat bien consolant , si nous consîitérons la difficulté des temps , le petit nombre des missionnaires et l'impossibilité d'augmenter celui des caté- <ihistes. A Dieu seul toute la gloire et la reconnaissance î ,^e loe recommande aux prières de votre paternité.

Ant. de Proenza.

LETTRE DU P. ANT. DE PROENZA, UISSIONNAIRE DU MADLRÉ, Al' ». P, PAUÏi OUVA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSLS.

Cangonpatti , 1665.

Mon très-révérend Père,

Le plaisir que votre paternité témoigne avoir pris à la lecture des relations précédentes sur cette chère mission du Maduré est pour moi un doux encouragement à vous écrire la présente. Suivant le même ordre , je conmience par une rapide exposition de l'état politique de ces contrées.

La crainte que nous avions de voir arriver les Mahométans ne tarda pas à se vérifier ; le récit des désordres et des cruautés qu'ils commettaient et de la désolation qu'ils répandaient partout sur leur passage jeta l'effroi dans tous les cœurs. La valeur guerrière et la sage administration de Socca-Linga-Nayaken entretenaient cependant un reste d'espérance. Enfin l'armée de l'Idalcan arriva commandéfs par Vanamian , le plus vaillant de ses capitaines , et s'arrêta auprès de Tirouchirapalli , qui est comme la clef des états de Maduré. Le général ennemi essaya d'abord d effrayer le roi par ses menaces et l'appareil de sa puissance ; s'apercevant qu'il ne gagnait rien par ces moyens , il livra successivement plusieurs assauts et fut constamment repoussé avec perte par l'artillerfe du fort. Mais dans ses attaques il détruisit tous les faubourgs, et notre église qui se trouvait dans l'un d'eux fut complètement dévastée. Moimême je courus un grand danger : poursuivi par quatre cavaliers je fuyais vers la ville avec plusieurs disciples , et nous allions tomber entre leurs mains quand quelques boTubes lancées par les assiégés éclatèrent auprès de nous

et décidèrent les ennemis à se retirer. Ayant fait d'inutiles efforts contre la citadelle, les assiégeants se répandirent dans les campagnes,* dévastèrent les moissons, brûlèrent les villages et saisirent les habitants pour en faire des esclaves.

Il est iïripossible de décrire les scènes d*horrcurs qui couvrirent alors ce nudheui'eul pays. Les nobles Indiens , fegardani comme une infamie de tomber au pouvoir de ces êtres méprisables , ne craignaient pas^ de chercher leur fefuge dans la mort < moins^ affreux à leurs yeux qu'un tel déshonneur. Un grand nombre après avoir immolé leurs femmes et leur^ enfants s'enfonçaient le glaive dans le sein et tombaient sur leurs cadavres^ On vit des populations entières se vouer à cette mort tragique. Dans d'autres villages, les habitants sfe réunirent dans plusieurs maisons auxquelles ib mirent le feu et périrent au milieu des flammes. Une femme chrétienne ayant été ainsi traînée dans un vaste édifice pour partager le sort commun , fut retrouvée en vie sous un monceau de quatre cents cada^ yres. Ces traits vous feront comprendre jusqu'où va l'entêtement des Indiens pour les prérogatives et l'honneur de leurs castes. Les Musulmans ayant ramassé tout ce qu^ils pouvaient se promettre du pillage , et ne voyant plus désormais que des dépenses à faire sans aucun profit , songèrent à se retirer. Ils entrèrent en négociations avec le Nayaken, qui fut bien aise de s'en délivrer au prix d'une grosse somme d*argent qu'il leur paya en titre de contribution.

Débarrassé de cet ennemi , Socca-Lingam songe à se venger du roi de Tanjaour , qui l'a trahi de nouveau dans cette circonstance en s'unissant aux Mogols contre la foi des traités. Il part donc à la tête d'une puissante armée , se présente devant la ville de Tanjaour , et après divers combats de peu d'importance , il s'empare de Vallam ,

citadelle très-importante par sa position et parla richesse des terres qui en dépendent. II fait alors la paix avec son ennemi vaincu , aux conditions (ju'il lui plaît de lui imposer , et se retire en laissant tine bonne garnison dans la forteresse qu'il vient de conquérir .

II profite de Fardeur de ses troupe» victorieuses pour aller punir son vassal le roi du Marava, qui, datfs l'invasion des Musulmans, lui a refusé le secours de ses armes Il s'empare de TiroupattouiT , de] Poudoucottei , de Mânamadurei et de quelques- autres places moins considérables; il pénètre ensuite dans T intérieur des bois et prend le fort de Caléarcoïl. Le roi du Marava, auquel la perte de ses places fortes n'a rien ôté de son audace , se retire plein de confiance au milieu de ses forêts. Le Nayaker ennuyé d'une guerre de brigands , pressé d'ailleurs de se rendre à Maduré pour y célébrer diverses cérémonies^ laisse à quelques capitainesr le soin de terminer cette expédition. Mafe son départ change bientôt la face des affaires. Le Maraver sait profiter des avantages que lui donnent la connaissance des lieux et l'habitude du combat dans ces positions toutes nouvelles pour ses adversaires , et remporte sur eux plusieurs victoires. Le Nayaken renonce au projet d'humilier l'orgueil de son vassal et se contente de conserver les principales forteresses du Marava.

Tels sont les principaux événements politiques ; passons à ceux de la mission <

Malgré les troubles de la guerre , la chrétienté de Tanjaour s'est assez bien conservée dans sa ferveur ; les vides causés par la famine ont été en partie comblés par la conversion de huit cent soixante-dix-huit idolâtres ; nos succè& auraient de beaucoup dépassé ce chiffre sans la mort de Jésouadien , un des premiers disciples du P. de'Nobili el l'un de nos meilleurs catéchistes. Les^ services qu'il a rendu»

à la chrétienté lui méritent une place dans nos annales. Il était préposé aux jardins du Nayaken de Tirouchirapalli, quand il eut Toccasion de connaître le P. de* Nobili, qui le convertit à la foi de Jésus-Christ. Son premier soin fut de faire partager ce bonheur à son ami intime , qui prit le nom d*Âmator et devint avec lui un des plus zélés catéchistes de cette mission. Cet emploi aussi laborieux qu'il est méritcÂre , Jésouadien le remplit jusqu'à une extrême vieillesse avec une exactitude et une générosité qui excitaiçnt Tadiniration de tout le monde ; qu'il s'agit de Tinstruction des néophytes , ou de la conversion des païens , on le trouvait toujour^ prêt. U déployait surtout pour le salut de ces derniers un art et une industrie que le Ciel se plaisait à bénir. Sa candeur et sa simplicité lui gagnaient tous les cœurs. Doué d'une mémoire heureuse, ii savait toutes les prières et les cantiques spirituels composés par nos Pères, et il les récitait ou les chantait avec un tel sentiment de dévotion que je n'ai jamais pu l'entendre sans en être attendri. Il ne laissa aucun héritier do ses vertus ; car sa femme ayant résisté à tous les efforts qu'il fit constamment pour Tarracher à Terreur , il l'abandonna et passa toute sa vie dans une parfaite continence. Dieu l'en dédommagea par le grand nombre d'enfants spirituels dont il réjouit son apostolat.

Nous ayons perdu en outre plusieurs chrétiens distingués , qui offriraient une abondante matière à un récit édifiant; mais je n'ai pas le temps de m'y arrêter. Je me contenterai de dire quelques mots d'aune petite fille dont la vertu a quelque chose de prodigieux. MouKammâl ou Marguerite , fille d'un vadhouguen du royaume de Gingi était un ange en qui la grâce avait devancé les années. Agée de quatre ans , on la voyait tous les soirs allumer une lampe placée devant l'autel domestique où brillait l'imago

t\a Sauveur, puis se mettre à genoux et réciter ses prières avec une piété et uue expression de foi qu'on eût admirées dans l'âge mûr. Le fruit de cet amour de Dieu était une charité sans borne pour le prochain : dès qu'un pauvre se présentait à la porte, elle courait à lui et n'avait de repos qu'après l'avoir consolé par une large aumône. Ses paroles et tout son extérieur unissaient la gravité de la raison à l'amabilité de l'enfance. Son amour pour la virginité était évidemment l'effet d'une grâce spéciale et comme une sorte d'instinct tout céleste : vous dirai-je que cette enfant de quatre ans poussait la délicatesse jusqu'à ne pouvoir dormir dans l'appartement de son papa ! Loin de s'en offenser, celui-ci admirait en elle les trésors de la grâce divine et la traitait avec une tendresse mêlée de respect. C'est ma perle, disait-il souvent, elle n'est pas née pour la terre. En effet , Dieu se hâta de l'appeler à lui , dans la crainte sans doute que le souffle de ce monde n'en ternît l'éclat. Aussitôt qu'elle sentit les premières atteintes de la maladie, elle fit ses adieux à ses parents, les pria de la conduire dans son petit oratoire , au pied de l'autel si souvent témoin de ses ardeurs célestes ; c'est là qu'elle voulait rendre son ame à Dieu ; à peine y fut-elle transportée , que cet ange s'envola vers le ciel.

La crainte de vous fatiguer par des récits trop analogues à ceux de ma précédente lettre me fait passer sous silence une foule de traits qui attestent l'empire de nos néophyte* sur les démons. Je veux cependant vous citer un fait qui pourra vous divertir et sera une preuve du mépris qu'ont nos chrétiens pour ces puissances infernales.

Un néophyte appelé Nellatambi , dont la ferveur et la foi égalaient la bravoure guerrière , servait sous les drapemx d'un seigneur idolâtre dans les terres des voleurs.

Une nuit il est éveillé en sursaut par des cris d alarme, et le son des trompettes et des tambours. Il se lève avec précipitation et trouve le camp en confusion et toute Tarmée, officiers et soldats saisis d'effroi et s'armant de toutes pièces ; il demande la raison de tout ce tumulte ; on lui répond qu'on na rien à craindre des hommes,, mais que le dieu ou le diable qui réside dans le bois voisin a des desseins hostiles contre Farmée et que c'est là le motif de cette alarme. « Quoi ! pour un diable tant de tapage ! reprend Nellatambi ; en vérité , c'est se don-* ner par trop de peine et lui accorder trop dlionneur^ Laissez-moi faire , non-seulement je soutiendrai seul tous ses assauts, mais j'irai moi-même l'attaquer dans sa cita-* délie. )) Ces paroles sont rapportées au capitaine, il le fait appeler et lui demande s'il se sent le courage de se mesurer avec ce terrible adversaire. « Terrible ! répond le soldat chrétien d'un air de pitié, il n'est terrible que pour ceux qui veulent bien le craindre. Qu'on m'indique sa retraite et je vais vous montrer la vertu de la foi que je professe et la puissance du Dieu que j'adore. » Mais qui osera se faire son guide? Après bien des hésitations l'nn des plus braves s'offre à le conduire au lieu du danger. Ils s'enfoncent donc tous les deux dans ces épaisses forêts, l'un tressaillant de joie et d'ardeur, l'autre tremblant de tous ses membres devant les^ fantômes de son imagination. Ils arrivent enfin. Le conducteur recueille tout ce qui lui reste de courage, tire son épée et s'arrêtant le plus loin possible : « Il est là , murmure-t-il d^^une voix étouffée par la peur, il est là. » Aussitôt le néophyte fait le signe de la croix, s'avance intrépide et découvre en effet une statue colossale de je ne sais quel démon , entourée d'une foule d'autres petites statues. Du premier coup de sa massue il fait sauter la tête au grand colosse , il brise en morceaux

le reste de la statue ainsi que toutes les autres figures idolâtriques, et revient portant en main la tète de son Goliath. Le guide retrouve alors toute sa bravoure, et, devançant le triomphateur, il court, impatient d'aller raconter à ses camarades un exploit auquel il a pris une si belle part et dont il saura si bien partager la gloire. Arrivé au camp, Nellatambi jette la tête de Fidole devant la foule des spectateurs interdits , et le capitaine , pénétré d'admiration pour la puissance du Dieu des chrétiens, rend les plus grands honneurs au libérateur de son armée.

Voilà un héros à bon marché, car au fond il fallaif un médiocre courage pour affro>nter une statue de terre cuite ; il en faut un tout autre pour triompher de la tribuktion par la patience. C est par ce genre de courage que se signala un catéchumène de très-haute caste. Dès que ses parents s'aperçurent qu'il assistait aux instructions,, ils se mirent à le persécuter avec acharnement pour lui faire abandonner la foi ; ils l'excommunièrent de la castcr défendirent au barbier et au blanchisseur de lui rendre aucun service et le chassèrent enfin comme un pestiféré. Le missionnaire l'ayant rencontré dans cet état l'encou-^ ragea par l'espérance du bonheur céleste*,, le néophyte l'écoutait avec une respectueuse attention ^ et bientôt, ne pouvant plus coatenir ses sentiments , il l'interrompit par ces paroles entrecoupées de sanglots : « mon Dieu et mon Seigneur, ohl qu'ils sont malheureux les hommes qui ne vous connaissent pas ! » Il oubhait ses propres peines pour ne penser qu'au malheur de ses parents , en comparaison desquels il se croyait le plus heureux des hommes.

Avant de passer à une autre province , permettez-moi d'interrompre ma narration et d'égayer mon récit par un petit trait du Nayaken de Tanjaour. Après avoir été battu

et rançonné par Socca-Lîngam qu'il avait indignement trahi , il ne savait plus à quoi consacrer se» glorieux loisirs; ses brames lui persuadèrent quil n'avait rien de mieux à faire que de renaître. Aussitôt on se met à l'œuvre ; une vache colossale est jetée au moule, et le roi se renferme dans son sein. Après maintes cérémonies qu'il serait trop long de décrire, la merveille s'opère : l'animal de bronze met au monde un autre animal tout vivant. L'épouse du grand brame, gourou du Nayaken, fait l'ofGce de sage-femme; elle le reçoit entre ses bras, le berce sur ses genoux, le carresse sur son sein; et pour que rien ne manque à la farce , le gros enfant cherche à imiter lespleurs et les vagissements d'un véritable nouveau-né. Ce qu'il y avait de plus risible dans cette comédie , c'était le sérieux qu'y mettaient tous les acteurs. Les spectateurs en riaient sous cape , les voisins en riaient tout haut ; mai» ceux qui durent en rire de meilleur cœur furent les brames , à qui la cérémonie rapporta des sommes énormes. Je vais maintenant vous raconter plus en détail une persécution soulevée contre le P. André Freire. Quelque» chrétiens de Taujaour s'étaient retirés pendant les guerres et la famine , à Sciangamam , citadelle du royaume de Gingi, et avaient été accueillis avec bonté par un homme distingué nommé Nandi-Pandaram. Ce dernier éprouvait depuis longtemps des douleurs d'estomac qui avaient résisté à tous les remèdes. Un des néophytes, voulant récompenser la charité de son hôte en lui procurant le bonheur de connaître le vrai Dieu , se met à lui parler de la religion chrétienne, de ses mystères et de sa puissance, et il l'exhorte à y chercher en même temps la santé du corps et le salut de l'ame. Le païen est frappé de ce qu'il entend» la grâce agit sur son cœur, il se convertit sincèrement et se trouve en peu de jours délivré de sa maladie. Se levant

alors plein de joie et de reconnaissance, il brise ses idoIe$< se fait pleinement instruire , reçoit le baptême a^ec toute sa famille et une trentaine de parents et devient « sous le nom de Sattianaden , une colonne de la foi dans cette con^ trée. Cette conyersion excita la rage d'un Pandaram appelé Sciangarâyen, redoutable par l'autorité et l'influence qu'il exerçait sur ces peuples. Sous le prétexte de venger rhonneur du Lingam , mais plus réellement dans l'espérance de rétablir son autorité et de défendre ses propres intérêts, il s'arme de tout son crédit et de ses ruses. Il s'adresse d'abord au capitaine de la forteresse , présente en forme d'accusation un tissu de calomnies et fait appuyer ses intrigues par ses puissants amis* Sattianaden reste inébranlable au milieu de tant d'assauts , il méprise les tracasseries et les menaces , et avec la grâce de Dieu il triomphe de ses ennemis. Furieux de n'avoir pu réussii* dans ses projets contre le néophyte , Sciangarâyen s'attaque au missionnaire lui-même , et ne comptant pas assez sur le capitaine, qui est Musulman , il a recours à Finfluence des juges. Voici la relation que m'envoya sur ce sujet le P. André, à peine sorli de cette tempête. Sa lettre est datée de Tiroumatam.

« Au moment où je me disposa» à vous faire le récit de mon voyage je fus assailli par une persécution des jogués qui pouvait avoir des suites bien fâcheuses, si Dieu n'était venu à notre secours. Cinq jours après vous avoir quitté à Congoupatli j'arrivai à Sciangamam où je trouvai tous nos chrétiens dans la paix et la sécurité , je m'y arrêtai pour administrer les sacrements aux néophytes baptisés l'année dernière, et instruire vingt-cinq nouveaux catéchumènes. On célébrait alors à la pagode une fête à laquelle les gentils étaient accoums en foule de tous les environs. Les jogues y étaient réunis en bon nombre et je

fus averti par un Mahométan , parent du capitaine , commandant de la forteresse, qu'ils prenaient contre nous des mesures hostiles. Un vendredi , pendant que j'étais occupé à instruire les catéchumènes , et que je m'étais un peu retiré à l'écart pour mieuic me faire entendre d'un pauvre vieillard , on m'annonça l'arrivée d'une troupe de jogues. Je m'avançai vers eux et leur demandai l'objet de leur visite. La réponse, peu conforme aux lois de la bienséance, me fit comprendre leur dessein. Prenant alors un ton plus sérieux , je leur déclarai que s'ils avaient des plaintes à porter contre moi ou contre mes disciples , ils pouvaient me suivre chez le commandant , en présence duquel nous allions nous expliquer. Pendant que je me disposais à partir, deux soldats payés par les jogues enlevèrent mon cheval, mais sans me déconcerter je me mis en route à pied. Les jogues m'accompagnèrent et cherchaient à m'entraîner vers une certain lieu où m'attendaient les insultes de tous les complices réunis en embuscade. Sans pouvoir clairement pénétrer leur projet, j'en conçus dès-lors quelque soupçon et les quittai brusquement pour suivre une autre route qui me conduisit directement à la forteresse. L'argent de mes adversaires avait gagné tous les cœurs et fermé toutes les oreilles ; n'ayant plus rien à espérer du côté des hommes, j'abandonnai l'affaire aux soins de la divine providence, et je rentrai dans ma cabane après avoir encouragé mes chers néophytes.

» Cependant l'agitation et le tumulte croissaient : le brame, premier ministre ducommandant, m'envoya l'ordre de sortir de la ville ; cette sommation fut bientôt suivie d'une seconde, et un instant après arriva un ordre du commandant, n fallut donc me résoudre à partir ; mais je voulus attendre la troisième sommation du brame , afin de gagner

du temps. Cette détermination déconcerta les jogues qui avaient juré de ne se séparer qu'après m'avoir ignominieusement chassé. Ils restèrent toute la nuit devant la pagode , sans permettre à aucun d'entre eux de se retirer. De grand matin, je me dirigeai vers la forteresse; Sattianaden s'adressa au brame, qui Taccueillit plus favorablement que la veille et me fit restituer mon cheval. Le commandant auquel je fus présenté me reçut avec civilité; après un long entretien sur la religion , je le priai d'agréer un petit éventail chinois , en m'excusant de n'avoir pas à lui offrir un objet plus digne de lui : « Pas d'excuse, me répondit-il avec une grâce et une délicatesse charmantes , les présents d'un grand personnage ne sont jamais petits. » Je pris congé de lui, je fis mes adieux à mes néophytes et sortis de la citadelle accompagné de seize catéchumènes , que je baptisai dans une église voisine.

» Fiers de mon départ , les jogues pour compléter leur triomphe se portèrent à la maison de Sattianaden, où s'étaient réunis les chrétiens effrayés par la persécution ; leur dessein était de tout livrer au pillage et d'exterminer le christianisme. Mais le commandant ne fut point de cet avis ; en connivant à mon expulsion , il avait rempli tous ses engagements ; d'ailleurs il tenait en main la somme d'argent et le magnifique cheval de Sciangarâyen , et n'avait plus rien à recevoir ; il réprima donc la fureur des jogues, leur adressa des reproches très-sévères et fît publiquement l'éloge du maître dont Sattianaden avait embrassé la doctrine. Ainsi nos persécuteurs en furent pour leurs frais ; leur chef a perdu son cheval sans obtenir le mien sur lequel il comptait ; en somme , les vainqueurs sont les dupes.

» J'ai été chassé, il est vrai; mais comme dans son marché le commandant ne s'est engagé à me chasser qu'une

^seole fois , rien ne m^empêche de rentrer quand je le voudrai ; ûos ennemis n'ont pas toujours des cheTaux à donner, ^'ailleurs ils sont restés trop confus de leur prenrier triomphe, pour tenter les chances d'une pareille victoire. Nos néophytes ont montré dans cette éprcuye ime généreuse constance , cfl tout me fait espérer que leur nombre augmentera rapidement. »

Je passe à la résidence de Tiroucliirapalli qui m'est -échue en partage. Elle a fait une perte sensible dans la ^rsonne du catéchiste Mouttioudeian , dont les lettres •précédentes ont plus d'une fois montré le zèle et la patience tiéroîques. Paria de naissance , mais docteur célèbre dans la gentilité^ il attirait à ses leçons une foule de personnages •des castes les plus nobles. 11 comptait parmi ses disciples Jésouadien et un cammalen souTent mentionné dans nos iettres ; convertis à la foi -de Jésus-€hrist par la prédication ^u P. de Nobili, ils s'empressèrent de communiquer t:e précieux trésor & leur ancien maître et l'engagèrent 4 lire un ouvrage que ce Père avait composé. La vérité ne rencontra pas d'obstacles dans sa volonté, il accomplit pour l'embrasser les sacrifices les plus difficiles : il s arracha son lingam , foula aux pieds les honneurs et l'estime •du monde, et se dévoua gaîmentaux mépris, à la pauvreté •et aux tourments. Les préjugés des castes ne permettant pas au Sanniassi-brame de donner publiquement le baptême à un paria, il reçut ce sacrement en secret , pendant la nuit, dans une petite pagode située hors des remparts de Tirouchirapalli ; Dieu semblait se complaire à choisir ce lieu consacré au démon pour lui arracher ce disciple généreux et digne d'un meilleur msdtre. A peine baptisé , Itfouttioudeian se dévoua tout entier à l'office de catéchiste, dont il remplit les devoirs avec un zèle et un dévouement que les infirmités de la vieillesse n'ont pu ralentir. Dieu

l'en récompensa en lui accordant la consolation de voir avant sa mort plus de cinq mille chrétiens parias dans cette ville qui n'en possédait pas un seul au moment de son baptême. Il conserva jusqu'au tombeau son innocence baptismale et fut constamment un modèle accompli de toutes les vertus. Aussi Famour , Testime et la vénération quienvironnèrent sa vie, lui préparèrent-ilsaprèssa mortdes obsèques d'une pompe et d'une solennité extraordinaires.

Dieu est magnifique dans les récompenses qu'il accorde aux justes; mais il est plus admirable encore dans les industries de sa miséricorde envers les pécheurs. Au nord du Cavéry , à dix lieues de Tirouchirapalli, vivait un paria fameux par ses brigandages : sa bravoure ou plutôt sa férocité le rendait redoutable dans tout le pays et lut procurait souvent l'occasion de mettre ses crimes au service des vengeances et des haines d'autrui. A mesure que le poids des années courbait son front, les vices l'abandonnèrent avec la force de s y livrer ; mais une ardeur incroyable pour les superstitions idolâtriques prit tout à coup dans son ame la place de ses passions éteintes et semblait le retenir plus que jamais sous le joug de Satan. II parvint ainsi à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Sentant alors que la vie présente lui échappait , il songea sérieusement à s'assurer le bonheur dans la vie future , à laquelle il croyait comme presque tous les païens. Mais il eut beau multiplier les sacrifices, s'adresser à ses idoles et à ses gouroux, le paganisme ne répondit à ses soupirs que par une accablante incertitude qui lui rendait plus terrible l'approche de la mort. Dans ces cruelles anxiétés , il se souvient qu'on lui a parlé autrefois d'un célèbre Sanniassî résidant à Tirouchirapalli, qui enseignait, disait-on, la voie du bonheur éternel. Pressé par ses désirs et attiré sans doute par la puissance de la grâce, il se met en route.

marche pendant trois jours et arrive exténué de fatigue aux portes de la ville. Ignorant Thabitation du Sanniassi , il se traîne tout le jour dans les faubourgs , demande à tous ceux qu'il rencontre où demeure le pandaram du Dieu créateur de toutes choses. Il continue ses recherches bien avant dans la nuit et tombe dans le fossé de la citadelle. Pendant que des personnes charitables le retirent à demimort, il recueille ce qui lui reste de forces pour demander encore une fois où est la maison du pandaram du Dieu créateur. Ces paroles frappent l'oreille du catéchiste Rayappen , qui par hasard passe à cet instant auprès du vieillard ; il s'arrête , l'interroge , le conduit dans sa demeure , et lui donne des aliments propres à ranimer ses forces épuisées ; puis il commence à l'instruire des vérités principales du christianisme, passe la nuit dans cet exercice de zèle, et le matin, satisfait de ses bonnes dispositions, il lui confère le baptême. Le vieillard ne peut contenir la joie et le bonheur qui inondent son ame, il se livre aux transports de sa ferveur, ne cesse de répéter des actes de contrition et d'amour de Dieu et expire vers midi. Le même jour était mort un chrétien de même caste, mais riche et honoré parmi les siens ; le nouveau baptisé enterré avec lui participa à la solennité de ses funérailles, et nos Indiens > qui attachent un si grand prix à la pompe des cérémonies funèbres, ne manquèrent pas de voir dans cette heureuse coïncidence une nouvelle preuve de la bonté divine.

Tirouchirapalli a été de tout temps une terre féconde en persécutions , nous venons encore de cueillir un de ses fruits. Le chef des douanes nommé Valeian animé d'une haine implacable contre nous avait résolu d'anéantir cette chrétienté, et il pressa l'exécution de son projet avec une adresse et une activité que sa fureur seule pouvait égaler.

L autorité que lui donnait sa charge , la faveur des grande gagnés par ses présents , les intérêts du trésor royal dont il avait l'art de couvrir ses desseins : tels étaient les ressorts puissants qu'il avait à sa disposition ^ et avec de tel» moyens il pouvait d'avance compter sur son triomphe , dans un pays où la justice, livrée au trafic par l'avarice des princes , se pèse et se vend au poids de Tor. Pour mieux assurer ses succès et se préparer des instruments dévoués, il s'^associa les Valeiars ses parents (1) , qui depuis vingt ans habitent près de notre église sans en devenir meiUeurs ni plus affectionnés aux chrétiens. Il les assemble tou9 avec un€ solennité qui flatte leur amour-propre et leur fait concevoir les plus brillantes espérances.. Après avoir provoqué leurs doléances , il y répond avec ua faste et une bienveillance calculés : il ne convient pas en effet qu'un pradani (ministre du roi), la perle et la lumière de sa caste,, ait des parents livrés aux rigueurs de l'indigence ; il va sérieusement s'occuper de leur sort... Au reste,. s'il ne leur a pas témoigné plus tôt sa libéralité, ils doivent s'en prendre à eux-mêmes... A ces mots les pauvres gens de se confondre en excuses et en prostrations , de demander en quoi ils ont eu le malheur de déplaire à leur père , à leur roi» ils auraient presque dit à leur Dieu... Des cœurs si bien disposés n'avaient pas besoin d'une longue exhortation ; un léger reproche de leur indifférence à souffrir auprès d'eux cette église des chrétiens suffit pour en faire des exécuteurs intrépides de toutes ses volontés. Ils parurent même si ardents, que Valeian dans la crainte de se compromettre crut devoir les modérer et leur recommanda

(i) Les Valeiars forment une des divisions les plus infimes de la catte> des cboutres ; ils tirent leur nom du mot valei (filet), parce que leur prckfession est la pêche ou la chasse au filet.

«de n'agir que d'après ses ordres ; l'entreprise était délicate: pour réussir plus sûrement il fallait s'appuyer sur lautorité du roi , se ménager auprès de lui des complices , ou du moins des protecteurs.

Je n'entrerai pas dans tous les détails des intrigues qui furent tramées. Déjà plusieurs tentatives essayées par les conjurés avaient été déjouées par la divine providence. Averti à temps je m'étais réfugié à Candelour, après avoir mis en sûreté tous les objets de quelque valeur. Un temps assez long s'était écoulé sans que nos ennemis fissent le moindre mouvement; j'en conclus que le danger était passé et je me rendis à Tirouchirapalli , où j'avais des malades à visiter et des catéchumènes à baptiser. Parmi ces derniers je trouvai un valeian avec sa femme ; il demandait le baptême, dans l'espérance, disait-il, d'être délivré d'une obsession diabolique. Dans les circonslances actuelles on pouvait naturellement soupçonner quelque piège ; cependant les catéchistes poussés par leur zèle et d'ailleurs habitués à des cas semblables, n'avaient fait aucune diffi- •culté à recevoir ces malheureux. Pendant que je m'occupais de l'administration des chrétiens , un catéchiste instruisait les catéchumènes. A la tombée de la nuit il renvoya les femmes, selon notre coutume, conserva auprès de lui les hommes pour continuer à les préparer, et comme le valeian n'avait encore pu rien apprendre , il prit de lui un soin tout particulier.

C'est le moment qif attendait le traître ; il se lève en fureur , se précipite dans la rue en jetant de gran4s cris et faisant d*horribles contorsions ; le catéchiste croyant voir <în lui un véritable énergumène , tel qu'il lui arrive si souvent d'en rencontrer , prie un chrétien d'aller l'arrêter et de lui jeter de l'eau bénite pour le calmer , et lui-même se met à sa poursuite. Le faux énergumène redouble ses

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cris et ses contorsions , attire le catéchiste dans la rue dey Valeiars et se met alors à vomir des injures et des calomnies atroces contre les chrétiens et contre le Souami. Les Valeiars, auteurs du complot, se répande»! à Tinstant dans la ville-, sur les places publiques, au palais et dans lesmaisons particulières, semant partout ces diffamations et ajoutant qu'ils ont des témoins oculaires de tout ce qu'ils avancent. Le catéchiste arraché avec beaucoup de peine à leur fureur , vient m'avertir de ce qui est arrivé^ je reconnais le piège ; mais informé trop tard pour remédier au: mal , je m'abandonne à la divine Providence ; c'est notre conduite ordinaire dans ces sortes d'avanies auxquelles nous sommes continuellement exposés. La nuit fut pleine d'agitation pour nos ennemis et de cruelle anxiété pour nous.

Le lendemain les Valeiars poursuivent avec ardeur l'exécution du plan dressé d'avance : ils conduisent au chef des douanes le catéchumène , principal acteur de cette tra-^ gédie , pour faire à son tribunal une déposition juridique contre les chrétiens. Valeian, accompagné d'un certain Ondaken , capitaine de la garde , se rend auprès du gouverneur Sivandiappen, ennemi juré du christianisme et parent de ce secrétaire brame qui fut mis en pièces par ordre du Nayaken , en punition de sa perfidie. Ces trois personnages étaient les inventeurs de l'intrigue , ils n'eurent donc pas besoin d'un long examen.

Craignant de perdre par des retards une occasion si favorable, Valeian court au presbytère à la tête d'une troupe de pions , afin de m'arrêter ; la porte était fermée , il ordonne à ses gens d'escalader le mur , de m'assommer si je fais la moindre résistance et de me traîner dans la rue par les cheveux. Ces forcenés se précipitent en poussant des hurlements féroces , pénètrent dans l'enceinte , enfoncent les portes, fouillent dans tous les coins de ma cabane

Vains efforts ! grâce à une inspiration soudaine r j^'étais sorti un quart d'heure avant cet assaut , pour me cacher dans une maison située à Textrémité opposée de la ville. U €st facile de concevoir le dépit de Valeian , frustré de la proie qu'il croyait déjà tenir dans ses mains. U décharge d abord sa colère sur les ambulacarers , chefs des Valeiars, et fait à Tinstant même saisir les deux principaux avec ordre de les charger de chaînes ; il pille ma maison y où il ne trouve que mon cheval et deux peaux de cerfs qui me servent de lit et de chaise ; puis il poste des sentinelles dans tous les quartiers de la citadelle et met sur pieds une armée d'espions pour découvrir le lieu de ma retraite.

Dans l'impuissance d'atteindre ma personne , mes ennemis s'en dédommagèrent en déchirant ma réputation par des calomnies si atroces que je rougirais de les répéter. La chose en vint au point que les païens eux-mêmes , si peu délicats en cette matière , n'osaient paraître en public, par la seule raison qu'ils avaient un chrétien dans leur famille ; tant la calomnie la plus invraisemblante et la plus absurde a de puissance sur l'opinion ! ceux mêmes qui n'y croient pas subissent l'impression d'un je ne sais quel public ; souvent imaginaire , auquel ils supposent cette croyance. Les chrétiens consternés se cachaient dans leurs maisons , ou se réunissaient secrètement dans les églises, et conjuraient avec larmes notre Seigneur d'avoir pitié d'eux et de les sauver de la tempête. La plupart me conjuraient de me soustraire par la fuite ; bien des raisons me conseillaient ce parti , mais des motifs plus puissants me déterminèrent à rester ; je m'abandonnai aux soins du divin Maître» dont j'avais déjà si souvent éprouvé les attentions toutes paternelles.

Cependant une ressource humaine me restait encore; c'était la protection du général Adiappa-Nayaken, dont les

ancêtres ont toujours favorisé les missionnaires ; il était proche parent duroi, et en son absence, il jouissait d'une grande autorité. Mais comment recourir à lui? comment tromper la vigilance de mes ennemis ? Trois jours entiers s'étaient passés dans ces inquiétudes , quand on vint m'avertîr que Valeian avait découvert mon asile et arrivait pour m'arrèter ; quelques moments après , un bruit se fait entendre à ma porte ; persuadé que c'est Valeian à la tête de ses brigands , j'offre à Dieu mon sacrifice , prêt à tout souffrir pour son amour. La porte s'ouvre et je vois entrer un envoyé du brave général , qui , informé de ma position me prend sous sa sauvegarde et m'invite à me réfugier dans son palais. J'échappe ainsi pour la deuxième fois à Valeian qui arrivait avec sa bande , et je suis présenté à mon libérateur vers onze heures du soir. Le général m'attendait entouré de ses capitaines et de ses soldats ; il m'accueille avec honneur, me fait asseoir à sa droite sur le même tapis , et , d'un air plein de bienveillance, il me demande ce que je désire de lui. Je lui expose en peu de mots ma situation et les intrigues de mes ennemis : « Soyez tranquille , reprend-il , je me charge de votre affaire ; vous pouvez sans aucune crainte rentrer dans votre maison. » «Seigneur, luidis-je, les choses en sont venues à une telle extrémité , que mon honneur ne me permet pas de paraître dans la ville , avant d'avoir prouvé publiquement la fausseté des calomnies qu'on a répandues contre moi. »

Adiappan-Nayaken accédant à mes vœux, convoque dans son palais quelques magistrats et envoie chercher Valeian , en lui ordonnant de soutenir les accusations qu'il a portées contre moi. Mes juges m'invitent fort poliment à m*âsseoir sur leur propre siège ; mon accusateur , ne trouvant à ce tribunal aucun complice de ses iniquités , parle avec une profonde humilité et s'excuse sur les devoirs de sa charge :

comme ministre de la justice il a dû faire des enquêtes sur les accusations portées contre moi.... Je réponds en peu de mots et les juges condamnent Yaleian à me restituer mon cheval et à me reconduire lui-même avec pompe jusqna mon presbytère , afin de donner au public une preuve manifeste de mon innocence. Cette sentence fut aussitôt exécutée ; mais mon adversaire n'était pas au bout de ses artifices. Il fit prévenir le gouverneur de tout ce qui sëtait passé et du piège qu'il allait me tendre , puis au moment où nous passions devant le palais deSivandiappen^ je me vis entraîné dans la salle de cet ennemi )uré , com> plice de la conspiration tramée contre nous. Il commença par annuler la première sentence et évoqua Tafiaire à son tribunal. Je ne vous dirai pas tout ce que j'eus à subir d'injures , d'affronts, d'ignominies j'en fus rassasié : Yaleian était si heureux de se venger sur moi des humiliations qu'il avait souffertes chez le général ! Quant au jugement , ma cause était toute jugée , on prenait déjà la liste de mes néophytes , dont plusieurs étaient présents ; Yaleian qui les connaissait voulait surtout sévir contre mes disciples et mon catéchiste, auxquels il avait juré de couper le nez et les oreilles. Une chose cependant arrêtait le gouverneur et les juges , c'était la crainte d' Adiappen , qu'on ne bravait pas impunément. Ils lui avaient expédié un négociateur hahile pour le persuader de se désister de cette affaire : il n'avait , disaient-ils , rien à y gagner ; d'ailleurs le cas était fort compromettant pour lui , le trésor royal y était intéressé et devait en retirer plusieurs milliers d'écus. Mais ces vaines raisons ne peuvent plus trouver accès auprès du général exactement informé des procédés du gouverneur : on a empiété sur ses droits, méprisé son autorité , on l'a blessé dans la partie la plus sensible ; c'est désormais sa propre cause qui est en jeu ; il s'agit pour lui

de l'honneur. Aussi , sans daigner répondre à la députation , il expédie à la hâte quelques-uns de ses braves ; ils «ntrent précipitamment dans la salle au moment où je me croyais perdu sans ressource ; ils s'avancent avec fierté , jettent sur le gouverneur et sur les juges des regards menaçants et viennent me prendre respectueusement pour me conduire à leur maître. Sivandiappen comprit à ce trait l'indignation de son rival , et sachant ce qu'il avait à redouter d'un homme de cette trempe , il s'empressa de lui députer un brame pour lui faire ses humbles excuses. Le général reçut cet envoyé en ma présence ; sa colère se répandit en invectives contre le gouverneur , auquel il reprocha dans les termes les plus énergiques son orgueil, son avarice , son arrogance , funeste héritage sans doute de ce fameux secrétaire dont la fin cependant devrait lui inspirer plus de modestie ; puis se posant comme mon avocat, il fit l'éloge des missionnaires et dévoila l'insigne mauvaise foi de ceux qui prétendaient intéresser le trésor royal dans ces sortes de spoliations ; comme si des pénitents , qui font profession de la plus rigoureuse pauvreté , pouvaient posséder chez eux des tréçors I comme si déjà plusieurs fois les investigations faites dans leurs maisons par l'injustice de leurs ennemis n'avaient pas mis en évidence leur parfait renoncement aux biens de ce monde !

Tels furent les événements de la première journée. Pendant la nuit suivante les deux partis expédièrent des -courriers à Maduré vers le pradani ; c'est , sous le titre de premier ministre du roi, le gouverneur ou plutôt le despote de tout le royaume. Nous avions tout à craindre de sa décision, car nous ne mettions dans la balance que notre droit et notre innocence, tandis que nos adversaires offraient des raisons plus décisives. Le pradani, sans s'arrêter aux plaintes que les deux autorités rivales portaient

Tune contre l'autre , répondit qu'on eût à examiner ma cause et à lui envoyer les pièces du procès avant d'en venir à aucune exécution. A la vue de ces dépêches, notre protecteur voulant ôter à nos adversaires tout moyen d'échapper et me procurer une réparation proportionnée à rinjure , décida que lexamen serait public ; dès-lors je pouvais tout espérer, son honneur l'intéressant à justifier un homme dont il avait si hautement pris la défense. 11 envoie donc au gouverneur, aux juges et à tous les grands personnages Tordre de se rendre immédiatement au palais ; lui-même s'y transporte avec toute la pompe qu'il peut déployer. Sur sa route il rencontre le catéchumène et sa femme , les deux acteurs et les deux témoins principaux du procès. Il s'arrête, les interroge attentivement ; le catéchumène déclare que tout ce qu'il a dit et fait, il la dit et fait par l'ordre des ambulacarers , qui l'ont payé pour mentir et calomnier ; l'épouse ajoute que toutes les accusations sont en effet d'insignes calomnies et proteste qu'en preuve de la vérité de son témoignage, elle est prête à subir Tépreuve du feu.

Satisfait de ces dépositions et indigné contre Valeian , Adiappa-Nayaken continue sa route , et quelques instants après, ayant aperçu l'infâme calomniateur, il s'arrête de nouveau pour l'apostropher en présence de la foule. Arrivé au palais, il trouve les juges et les seigneurs qui l'attendent au milieu d'un concours immense de personnes de toutes conditions. Le gouverneur propose d'abord de me faire comparaître. « Non , répond le général, cela ne convient pas à la dignité du sanniassi ; son délégué est présent, c'est assez. » Un ton si décidé terrorifie le gouverneur. Le défaut de témoins et l'injustice manifeste de la cause qu'il protège le jettent dans un sérieux embarras. Après quelques préambules insignifiants , sans oser enta-

- «80mer les iûformatlons du procès, il décide que raccusatiofi est rejetée faute de preuves ; il ajoute que ^accusateur et Taccusé sont innocents, et il finit par les condamner tous deuxà Fexil. Le général accueille avec un sourire de mé* pris et d'indignation cette sentence absurde ; puis prenant un air grave et menaçant : a Je ne suis pas venu ici, s'écrie-t-il, pour assister à une comédie ; telle n'est pas l'intention, tels UQ sont pas les ordres du pradani. Qu'on fasse paraître les témoins et qu'on examine la question en toute rigueur, afin de punir le coupable et d'absoudre l'innocent. Je suis parfaitement désintéressé dans cette cause, car je jure que je n'ai reçu ni présent ni promesse au* cune. »

Le gouverneur, serré de si près, veut au moins essayer d'intimider les témoins pour les obliger à déposer selon ses désirs. Dans cette vue il appelle d'abord Valeian dont le témoignage doit servir d'exemple aux autres; mais Valeian commence à craindre les résultats d'une cause qui prend une si mauvaise tournure ; il oublie ses conventions et ses promesses ; il se hâte de se décharger de toute responsabilité, et déclare ne savoir que ce que lui ont dénoncé les ambulacarers; ces derniers n'ont d'autres témoignages à présenter que les cris et les déclamations du catéchumène , le catéchumène et sa femme répètent publiquement les dépositions qu'ils ont faites un peu auparavant. Le général ne pouvant plus contenir sa colère, se lève et adresse au gouverneur des reproches sanglants : « Est-ce donc ma faute? répond celui-ci ; ces misérables nient maintenant ce qu'ils m'avaient d'abord assuré ! » Pour confondre cette excuse , le général ordonne qu'on rappelle le témoin. Il arrive tout tremblant ; le gouverneur jetant sur lui un regard menaçant, lui demande pourquoi il nie ce qu'il a auparavant déclaré à lui-même?

« A vous? réplique le catéchumène , je ne vous ai jaîiiaîs rien dît , je ne vous connais pas. » A ces mots toute l'assemblée éclate de rire ; Adiappa-Nayaken se retire avec un air de mépris qui trahit sa joie ; Valeian se tournant vers la pagode prend dévotement ses dieux en témoignage de l'injustice dont il est victime, et le gouverneur reste immobile et sans parole , la rougeur sur le front et la rage dans lame.

Toute la procédure fut expédiée à Maduré , d'où revint bientôt le jugement. Il proclamait mon innocence et condamnait les ambulacarers à une amende de quelques milliers d'écus , dont la plus grande partie dut être déboursée par Valeian. Le général voulait me reconduire chez moi en triomphe , mais celte démarche pouvait fau-e naître des soupçons contre son intégrité, et devait exaspérer mes ennemis déjà trop humiliés ; je me contentai donc d'un modeste cortège.

Vous me pardonnerez de vous avoir entretenu trop longuement peut-être des détails de Cette affaire ; j'ai pensé qu'ils serviraient à vous faire mieux connaître la position du missionnaire et les mœurs des peuples au milieu desquels nous vivons, lis serviront aussi à vous montrer les soins paternels de l'aimable Providence. Qu'elle soit bénie à jamais et que la vie qu'elle nous conserve soit consacrée toute entière à la gloire de Dieu et au salut de ses enfants!

Je continuai l'administration des chrétiens de Tirouchirapalli, mais je m'aperçus bientôt que Valeian , dont la haine était aigrie par la honte de sa défaite , ourdissait à la cour même de nouvelles trames qui devaient me rendre inutile la protection d' Adiappa-Nayaken. Afin de prévenir et déjouer ses intrigues je partis pour Maduré et de-

mandai une audience. Le Nayaken, plongé dans un noir chagrin par la nouvelle des honteuses défaites que ses capitaines avaient essuyées dans le Marava ne recevait aucune visite ; je ne pus donc le voir» mais il m'accorda un sauf-conduit semblable à celui que Tiroumalei-Nayaken nous avait donné. Je dus cette faveur au zèle de Mouttou- Couravappa-Nayaken , neveu du général , qui lui avait adressé en notre faveur la lettre suivante : « Vous connaissez Tamitié que j'ai vouée au sanniassi romain et la bienveillance singulière que notre oncle a toujours témoignée à ces respectables personnages ; c'est pourquoi , le traitant vous-même avec une égale bonté et lui rendant de justes honneurs , vous le présenterez au roi et lui ferez délivrer un sauf-conduit semblable à celui de l'ancien Nayaken. Vous me donnerez avis de tout ce que vous aurez fait pour le sanniassi. » Il écrivit dans le même sens à son frère, à son cousin et à son chargé d'affaires. Muni de ce nouveau décret royal, je repris la route de Tirouchirapalli et le présentai au général , qui s'empressa de le proclamer avec solennité. L'orgueil et le ressentiment du gouverneur furent ainsi réduits à l'impuissance et je pus continuer en paix l'administration de la chrétienté; De nouveaux Pères étant arrivés dans la mission, je fus chargé de ks rejoindre à Congoupatti pour les aider dans l'étude de la langue malabare.

Vers la fin de l'année le Nayaken revint fixer sa cour à Tlrouchirapalli. La présence d'un grand nombre de seiguews et de courtisans diminuait l'autorité d'Âdiappa- Nayaken notre protecteur, et ranimait les espérances de nos ennemis. Valeian renoua ses intrigues avec le gouverneur ;. un brame de la cour, boufion du roi , entra dans le complot. Un jour qu'il débitait avec chaleur toutes les calomnies inventées contre nous, le prince indigné

s'écria qu'un homme coupable de lels crimes méritait qu'on lui coupât les oreilles. Ces paroles, prononcées dans le vague et sans aucune intention déterminée, fut accueillie comme une sentence, et aussitôt le brame accompagné de Valeian et d'une escorte armée courut à notre église pour exécuter la prétendue sentence royale ; heureusement je venais de quitter le presbytère pour me réfugier à Candelour.

Depuis ce moment nous avons jugé nécessaire d'abandonner ce poste trop périlleux , et de ne paraître dans cette ville que quand les besoins de la chrétienté et le soin des malades nous y appellent. Les dispositions des esprits y sont cependant beaucoup améliorées ; le roi a fait publiquement notre éloge, le brame bouffon ne conserve pas de rancune contre nous ; Valeian, il est vrai, a toute la rage de l'enfer dans son cœur ; il a intimé à ses ambulacarers Tordre de nous donner la chasse et de nous tuer partout où ils nous trouveront ; mais les Valeiars savent ce qu'ils ont gagné à se faire les instruments de sa haine ; d'un autre côté il paraît que la justice divine commence à ç'appesantir sur lui : on m'annonce qu'il a été dépouillé de son emploi par un rival, qui l'a mis aux fers pour le forcer à rendre compte de son administration. Au milieu de toutes ces vicissitudes nos néophytes se sont maintenus dans leur ferveur, et le nombre des conversions et des baptêmes monte à mille cent sept.

Vous n'avez pas oublié Téglise de Vatrapondi dont rétablissement avait offert des circonstances assez remarquables. L'enfer a triomphé pour le moment , sans que nous ayons toutefois à pleurer notre défaito. Les gentils voyant dans cette église la ruine de leur pagode , et confirmés de plus en plus dans leurs craintes par les nombreuses conversions qui éclaircissaient leurs rangs et par

les prétendues menaces de leur idole irritée , mirent le fea ùTéglise, qui fut en un instant consumée. Les chrétiens s'empressèrent de la reconstruire , et déjà ils étaient sur le point de l'achever, quand les païens abandonnèrent leur village , se campèrent dans la plaine avec leurs femmes^ leurs enfants et leurs troupeaux, et envoyèrent de là une ambassade au souverain du pays pour lui annoncer leur détermination de quitter à jamais ses terres , si Ton ne se hâtait de détruire la nouvelle église. Ce seigneur m'était fort attaché ; mais il s'agissait ici des intérêts de son domaine qui allait être dépeuplé ; il prit donc un parti propre à contenter tout le monde : il nous assigna un emplacement très-avantageux , situé à deux lieues au sud du précédent, et nous permit d'y établir sous sa protection l'église et le village de MouUipadi. Telle est l'origine de cette nouvelle chrétienté qui sera désormais un centre de résidence.

La chrétienté de Candelour a joui d'une paix constante, grâce à la bienveillance des voleurs , au milieu desquels elle est placée. Un grand nombre d'entre eux ont reçu le baptême , ceux-mêmes qui sont encore idolâtres nous accordent une protection que nous ne trouvons nulle part ailleurs. Le P. Emmanuel Rodriguez qui est chargé de cette église y a baptisé cinq cent quatre* vingt* quatre païens. La caste des voleurs est sensiblement déchue de son ancienne puissance ; c'est un efifet des guerres qui ont affligé ce royaume et plus encore des divisions qui se sont formées parmi eux. Plusieurs Indiens se réjouissent de l'afiaiblissement de cette république de brigands, qui venaient attaquer et piller des villages entiers avec une audace et une bravoure auxquelles rien ne pouvait résister. D'autres regardent leur décadence comme un malheur pour le pays , parce que dans les temps de guerre » une troupe de ces

braves valait une armée. U est ceilain que les musulmans pendant leur invasion redoutaient ces voleurs beaucoup plus que les armées du roi. Personne comme eux n'est capable d'un coup de main : Unissant au courage l'adresse et l'agilité, ils sortent de leurs Ims par petites bandes, se répandent dans les campagnes et se dispersent déguisés et toujours prêts à se réunir au premier coup de sifflet. S'agit-il d'enlever un cheval ? le voleur n'a besoin que d'un instant pour accourir comme réclair , se lancer sur le coursier et emporter sa proie. Sans aucune bride , il le domine et le pousse où il veut, rien ne peut Teii détacher , on dirait qu'il ne fait plus avec lui qu'ua même être; bientôt entouré de cent adversaires qui se précipitent sur lui , il s'élance comme la foudre à trav^is leurs rangs et disparait au milieu d'un nuage de poussière. La même audace servie par la même adresse accompagne le voleur quand il va piller le camp d'une armée endormie ;, je pourrais vous citer à ce sujet une foule d'anecdotes vraiment curieuses, mais ces détails m'entraîneraient trop loin.

• Lia résidence de Pâcour prendra désormais son nom de Congoupatti , bourgade située à quatre journées à Touest de la précédente ; le P. Alvarez s'y est fixé pour se soustraire aux fréquentes incursions des ennemis. Aux avantages qu'offre cette nouvelle position se joint la faveur du seigneur de la contrée , nommé Kittimoudeliar. Le fervent missionnaire, après avoir fondé cette église ainsi que celles èd Bethléem et de Singampatti , est allé recevoir la récompense de ses fatigues et de ses vertus; il vivra daos notre amour, il est Juste qu'il ait aussi une place dans nos annales.

Le P. Emmanuel Alvarez, né à Negapatam de parents riches dL honorables, reçut son éducation dans notre collège de Jafnapatam et donna dès sa plus tendre jeunesse

des preuves de sa verta et de son détachement des biens de ce monde.

Un de nos Pères , qui avant son entrée dans la Compagnie habitait Jafna et avait des rapports fréquents avec la famille Alvarez , nous a raconté un trait qui fait honneur au P. Emmanuel. Dans sa jeunesse il avait coutume ^ à certains jours de la semaine, de sortir vers le coucher du soleil et de r^itrer plus lard qu'à Tordinaire ; son père s'en étant aperçu lui fit une réprimande qm ne produisit pas tout l'effet qu'il en avait attendu. Ouodque l'innocence et la vertu du petit Emnranuel h missent à l'abri cte tout mauvais soupçon , son père ne pouvant se défendre d'une certaine inquiétude , voulut s'assurer par lui-même de l'objet de ces excursions mystérieuses. Il suivit son fils sans en être aperçu et le vit, à la tombée de la nuit , se retirer dans un bosquet touffu et se donner une rude discipline. Frappé d'admiratio» et pénétré de joie en découvrant une vertu si rare à cet âge , il conçut une nouvelle tendresse pour lui et l'éleva dès-lors avec des soins tout particuliers, jusqu'à ce qu'il eut le bonheur de le voff se consacrer à Dieu dans la Compagnie de Jésus, Tan 1630.

Pendant son noviciat le Frère Alvarez paraissait habituellement mélancolique; mais dès qu'il eut prononcé les vœux , sa tristesse se convertit en une joie qui brillait constamment sur sa figure, et il m'avoua depuis que la seule cause de cette mélancolie avait été la crainte de n'être pas admis dans la Société. Pendant qu'il étudiaiila théologie, il apprit que le P. Balth. da Costa demandait un compagnon ; il conçut aussitôt le désir de partager les travaux^ de ce généreux missionnaire ; la crainte de se lancer dans cette carrière avant d'avoir terminé ses études , l'arrêta quelques temps , mais le F. Pierre de Basto, qui jouissait d'une réputation de sainteté , le consola en l'assurant

qu'il trouverait dans les livres du P. de' Nobili toute la théologie dont il avait besoin ; il demanda donc et obtint, en 1643^ la mission du Maduré en qualité de pandaram. Je ne parlerai pas ici de son zèle infatigable, ni des souffrances qu'il endura, ni des dangers qu'il courut, ni des courses continuelles qu'il entreprenait, ordinairement piedsnus et quelquefois en portant lui-même toute sa chapelle. Vous savez, par nos lettres précédentes, qu'il souffrit une dure prison, qu'il fut exilé et souvent exposé aux cruels traitements des gentils.

Sa vertu favorite était la charité , il se privait du nécessaire pour soulager les pauvres, et quand il n'avait plus rien, il empruntait en leur faveur, puis se jetant aux pieds de son crucifix : « Seigneur, disait^il avec une admirable simplicité, voilà des dettes que j'ai contractées pour votre amour, et par la confiance que j'ai dans votre providence , à vous maintenant de liquider mes comptes. » Et Dieu répondant à cette confiance de son serviteur ne manquait jamais de lui faire parvenir , et quelquefois par des voies extraordinaires, des aumônes abondantes. Cependant les supérieurs crurent devoir assigner des limites aux élans de sa charité , de peur que la confiance ne dégénérât en présomption. Afin de soulager les malades il s'était appliqué à la médecine et composait lui-même certains remèdes très-efficaces , qui contribuaient beaucoup à lui gagner l'affection des idolâtres aussi bien que des chrétiens. 11 était naturellement colère , mais ses efforts constants aidés de la grâce, lui avaient acquis un merveilleux empire sur ses passions. Comme le zèle et l'humilité lui avaient fait renoncer à son examen général de théologie et aux degrés de la Compagnie , le P. Général voulant récompenser sa vertu et son mérite lui envoya l'ordre de faire la profession des trois vœux solennels.

L^excès de ses travaux loi avait depuis longtemps épuisé les forces et occasionné de graves infirmités, qu'il supportait avec une invincible patience. Une maladie accidentelle s'étant jointe à ses indispositions habituelles , il s'était arrêté à Singampatti pour soigner ^ santé ; les chrétiens parias de Satliamangalam vinrent l'y trouver , et hii présentèrent un billet du P. Supérieur , qui , sans connaître son état, le priait de satisfaire à leurs désirs. Le zèle et Kobéissance lui firent oublier ses douleurs, il se mit en route et administra toutes ces chrétientés ; mais ces fatigues exeesdives augmentèrent la violence dé la maladie et il suôcon^a à son retour à Singampatti, le iS juin 1664, âgé de cinquante-un ans dont il avait passé trente-quatre dans la Compagnie, et vingt-un au Maduré. Il fut vivement regretté par les chrétiens , et son tombeau devint un lieu de pèlerinage, surtout après les faveurs signalées que les fidèles publièrent y avoir reçues par son intercession.

Le P. Alvarez voulut partager la récompense avec son catéchiste , compagnon inséparable de ses travaux et fidèle imitateur de ses vertus. Aroulappen fut une conquête glorieuse de la grâce. Sa sœur convertie la première s'efforça de gagner à Jésus-Christ toute sa famille : elle réussit sans peine auprès de ses deux frères aines, mais le plus jeune lui opposa d'abord une résistance insurmontable et fut longtemps l'instrument du démon pour reconquérir ses frères à l'idole dont il était l'esclave et le ministre. Cependant la grâce triompha de son obstination et changea ce persécuteur de la fd en un zélé prédicateur. Résolude se consacrer tout entier à la conversion des idolâtres , il embrassa l'état de continence , dans lequel il persévéra jusqu'à la mort. 11 prit à lâche de copier exaetement le modèle parfait qu'il trouvait dans le P. Emmanuel : comme lui il se signala par son ^èle et sa charité; comme lui il

devint médecin renommé et infirmier plein de sollicitude pour ses malades ; comme lui aussi il gagna l'affection et la confiance de tous les chrétiens. Plongés dans la désolation , ils répétaient en pleurant que jamais ils ne trouveraient plus un père et un catéchiste comme ceux quç la mort leur avait enlevés.

La douleur de cette perte fut adoucie par l'arrivée des PP. Emm. de Britto et Dom. d'Almeida ; le premier sachant déjà suffisamment la langue fut nommé successeur du P. Alvarez dans cette résidence. Ses coups d'essai ont été des coups de maître : il a baptisé cette année neuf cent soixante-cinq idolâtres et construit à Tiroupilli une nouvelle église qui est la cinquième de ce district.

L'église de Bethléem, dont la fondation avait été si intéressante, est aujourd'hui presque abandonnée. Le seigneur de la contrée , jaloux de la prospérité des chrétiens et désireux d'accroître ses revenus, a violé ses engagements. Les néophytes indignés de sa mauvaise foi , attirés d'ailleurs vers leurs anciennes propriétés par le retour de la paix et les invitations de leurs parents , abandonnèrent les domaines de ce prince ingrat et despote. Néanmoins Téglise se conserve intacte au milieu de ce désert ; c'est un lieu de pèlerinage pour les chrétiens et un objet de vénération pour les gentils eux-mêmes. Cette vénération s'est grandement accrue depuis divers événements que l'opinion publique regarde comme des châtiments infligés par S. Fr. Xavier aux profanateurs de son sanctuaire. Vous en jugerez par les traits suivants :

Un berger , trouvant cette église abandonnée , emporta la balustrade qui sépare le chœur de l'endroit où se tiennent les parias pour entendre la sainte messe. Mais à peine arrivé chez lui, il fut saisi d'un vomissement de sang et mourut au milieu d'horribles convulsions.— Un autre païen.

fjpii n'avait pas connaissance de ce châtiment ou qui l'attribuait au hazard , voulut s'emparer d'une seconde balustrade, et à l'instant même il fut attaqué d'une maladie violente dont il mourut le lendemain. — Un troisième ayant enlevé une planche de cette église, tomba pareillement malade ; mais reconnaissant la main qui le frappait , il se repentit de sa faute , recourut aux prières des chrétiens et à l'intercession de S. Fr. Xavier et obtint sa guérison.

Ces événements ont inspiré une telle crainte aux gentils, qu'ils n'oseraient plus toucher aune paille de ce sanctuaire. Le prince lui-même ayant visité ces lieux, autrefois si sauvages et aujourd'hui si agréables, a offert aux néophytes de contribuer de son argent à l'entretien et à la décoration de l'église ; les pèlerins, gentils et chrétiens , s'y rendent en foule pour se recommander à S. Fr. Xavier et' boire l'eau de son puits , réputée très-salutaire.

La résidence de Sattiamangalam est la plus florissante de toute cette mission, Les chrétiens y jouissent d'une entière liberté , les fêtes de la religion s'y célèbrent avec autant de solennité et de paix qu'on pourrait le faire en Europe. Cette tranquillité est due à la multitude des néophytes qui , formant un corps respectable dans chacune de leurs castes, sont en état ^de comprimer et même de prévenir tontes les insolences des idolâtres. Mais il faut l'attribuer aussi en grande partie à l'autorité et à la vénération que se sont conciliées les Pères brames chargés de cette chrétienté. Je suis bien aise d'opposer ici cette observation aux préjugés de plusieurs de nos Pères. S'imaginant que nos sanniassis brames sont dans la mission des espèces de chanoines, de hauts personnages environnés de gloire, dont l'occupation se réduit à protéger , à l'ombre de leur autorité , les personnes et les œuvres des missionnaires pan-

darams ; ils se portent de toute leur ame vers la condition de ces derniers et répugnent à subir celle des premiers , qu'ils regardent comme peu conforme à Thumilité religieuse. Je ne puis que me féliciter de ma profession de pandaram ; mais , je dois le dire , je suis bien désabusé de la fausse opinion que je viens de signaler. Quand nos Pères brames ne feraient autre chose que de protéger et soutenir les autres missionnaires , ils seraient déjà trè&-utiles et nécessaires aux succès de celte mission ; mais leur œuvre ne se réduit pas à cet avantage. Un seul Père brame le P. Franc. Arcolini cultive ici des milliers de chrétiens disséminés dans toute la province et groupés autour de vingt églises dont il est Famé. Ses succès répondent à ses fartigues ; et pour cette annuelle il présente un contingent de plus de mille païens baptisés , tous de hautes castes. Il s'est acquis une telle estime auprès des grands de cette contrée, que les seigneurs et les gouverneurs s'empressent de lui offrir des emplacements pour les nouvelles chrétientés qu'il veut fonder.

La paix de cette église a été cependant troublée par plusieurs orages partiels et passagers , dont Dieu a su tirer sa gloire. Le premier fut soulevé par les brames : jaloux de la réputation et des succès du P. Arcolini, ils mirent tout en œuvre pour l'exiler ou lui interdire tout commerce avec leur caste. Dans ce dessein ils s'adressèrent à Ariappâyer , chef de tous les brames et tout-puissant par les emplois qu'il occupe dans le royaume. Us envenimèrent tellement son esprit par leurs calomnies , qu'il se transporta lui-même à Canavacarei , résidence ordinaire du missionnaire , dans le dessein de le chasser et de le dégrader. Mais dès son premier entretien av>ec le Père il fut changé, et pleinement convaincu que c'était un vrai brame et noji pas un prangui, comme le disaient ses accusateurs.

Il admira surtout la sublimité de sa doctrine , le combla d*bonaeur , le choisit pour son maître et ordonna à tous les autres brames de le traiter comme tel.

La traduction d'une lettre qu'il lui adressait va vous offrir un échantillon du style indien , ou plutôt des hyperboles de nos insipides flagorneurs. « Aux divins pieds de rose de celui qui est le Seigneur de la sagesse et s'appelle Gnanandiren (nom tamoul du P. Arcolini) , du trèsheureux et très-excellent cygne , du maître de tous les sanniassiSy orné de toutes les belles qualités, du docteur qui enseigne parfaitement les sciences.... moi Ariappâyen, faisant la prostration des six membres avec la soumission, la vénération et la dévotion que j'ai pour lui, j'adresse mon humble parole. Par la miséricorde de votre seigneurie et l'excellence de vos prières , méditations et sacrifices, je jouis d'une bonne santé. Ayez la bonté de me faire connaître vos intentions, à moi votre disciple. J'ai reçu la pierre contre-poison (bézoar) que vous avez daigné ra'envoyer. A vrai dire, pour dissiper tous les poisons je n'avais pas besoin de cette pierre, puisque la force de vos prières et de vos conseils et l'efficacité de votre protection me suffisent et sont un remède tout-puissant. Je sais que votre bon plaisir et votre gloire consistent à ce que je vive conformément à vos conseils et à votre zèle ; c'est pourquoi je vous conjure de m'envoyer votre direction. »

Ceux qui ne connaissent pas le style et le caractère indien, croiront, en lisant cette lettre , voir un homme déjà tout converti ; ils se tromperaient ; cette lettre dit seulement que le Brame reconnaît dans le P. Arcolini une supériorité qu'il n'ose lui contester ; et je vous assure que c'est beaucoup , à son avis ; tout le reste , ce sont de purs compliments q[u'il lui envoie en paiement du bézoar. Mais ces compliments eux-mêmes ont leur utilité , car ils en

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imposent aax autres brames et contribuent ainsi aux succès et à la tranquillité de la religion. Je n'ai pas besoin d'ajouter que les auteurs de cette intrigue, honteux de se voir pris dans leurs filets i se gardèrent bien de recommencer la partie.

Voici quelle fut l'occasion de la seconde émeute excitée contre nous. Les païens de Sattiamangalam avaient été irrités par le zèle imprudent de quelques néophytes, qui prenaient plaisir à déshonorer publiquement le lingam qu'ils avaient porté avant leur baptême. Plusieurs fois les chefs et les juges de la secte s'en étaient plaints au roi sans obtenir aucune satisfaction. Leur ressentiment parvint à son comble lorsque le prince, non content d'accueillir honorablement le P. Arcolini, déposa lui-même son propre lingam ; enfin un nouvel incident vint déterminer l'explosion de ces colères amoncelées. Un chrétien s'étant un jour échauffé dans une dispute avec les gentils , qui avaient exalté la terrible puissance de leur idole , résolut de répondre par le fait à leurs vains arguments. Il se lève dans la nuit, s'arme d'un bâton , pénètre secrètement dans la pagode , tranche la tête à ce dieu redoutable , et s'en fait un vase qu'il remplit d'immondices et laisse au milieu du temple. De grand matin le brame arrive avec ses parfums et ses huiles balsamiques pour offrir son sacrifice à l'idole.... Imaginez son étonnement et ses cris de désespoir ! Dans un instant toute la ville est en émoi ; la consternation , la rage sont dans tous les cœurs. Et en effet 5 le cas est grave : habitués à confondre la divinité avec la statue qu'ils adorent , et à mesurer sa puissance par les effets sensibles qu'ils lui attribuent , ils sont forcés de reconnaître dans l'outrage infligé à leur idole un argument invincible de son impuissance.

Au lieu d'accepter cette conséquence de leurs principes , ils se font les vengeurs d'un dieu qui n'a pas su se défendre

— 194 ~ lui-même , se répandent en tumulte dans la ville et coqrent au palais pour obtenir une vengeance éclatante. « Soyez tranquille » répond le roi , Tidole sanra bien se venger elle-même ; au reste , dans Tintérêt de sa réputa* tion , il ne convient pas de divulguer ainsi Taffront qn^elle vient de subir. )>

Peu satisfaits de cette réponse, les païens jurent de laver Toutrage dans le sang de son auteur. Evidemment ce ne peut être qu*un chrétien ; les soupçons tombent naturellement sur celui qui s'est signalé la veille par son ardeur dans la dispute ; sa femme, encore païenne , les confirme, en déclarant qu*en effet il est sorti de sa maison pendant la nuit. Aussitôt on saisit le coupable , on le suspend en lâir par les pieds et on le frappe cruellement avec des verges de tamarin , le sommant à chaque instant de renoncer à Jésus-Christ et d'invoquer l'idole. Le néophyte ne répond que par les noms de Jésus et de Marie , et est déchiré de coups , jusqu'à ce que , succombant à la douleur , il tombe évanoui et soit laissé étendu sur la terre sans aucun signe de vie. Les gentils s'étant retirés , il se relève et se traîne à Féglise pour y chercher quelque soulagement. Mais le missionnaire , dissimulant sa tendresse pour un soldat de Jésus-Christ dont la générosité avait si glorieusement expié Fimprudence , lui interdit Tentrée de 1 église et lui reproche publiquement d'avoir compromis toute la chrétienté en violant ses recommandations si souvent répétées. Le pauvre néophyte , frappé lui-même du danger auquel il a exposé ses frères , retourne auprès des gentils : « Je reconnais ma faute, leur dit-il humblement, quoique Tidole soit à mes yeux une fausse divinité, j ai eu tort de vous irriter par ma conduite ; le souami, loin d approuver de pareils excès, les a toujont*s prohibés ; c'est moi qui suis coupable , j'ai agi par emportement de colère. »

Les païens, qui n'osaient se promettre une réparation plus éclatante, furent enchantés d'accepter celle que leur offrait leur adversaire. Quelques-uns d'entr'eux vinrent même demander sa grâce au P. Ârcolini. Ce dénouement vous étonnera ; il est cependant une cons.équence naturelle dû caractère indien : si Ton eût opposé la force à leur fureur d enfants , elle les aurait portés à tous les excès , et dans leurs transports ils étaient capables de se laisser couper en pièces plutôt que de cédçr ; mais quelques ménagements adroits en calmant l'irritation du moment, les rendaient à leur raison et à leur caractère naturellement timide. Cette observation renferme pour le missionnaire un principe de sagesse et une règle de conduite de la plus haute importance.

Ces deux orages furent bientôt suivis d'une tempête plus générale et plus menaçante ; je vais la raconter d'après une lettre du P. Arcolini et le récit de plusieurs chrétiens, témoins oculaires. Cette chrétienté compte un grand nombre de tisserands recommandables par leur fortune et leur noblesse , avantages funestes qui deviennent souvent une source de jalousies et de disputes entre les chrétiens et les idolâtres de même caste. Après avoir supporté pendant plusieurs années les vexations d'un certain gentil nommé Chicanen^ les chrétiens se décidèrent à porter plainte contre lui au tribunal du roi. L'accusé n'osant courir les risques d'un jugement , s'exécuta de bonne grâce et offrit une satisiaction pécuniaire ; mais, pour couvrir la honte de sa défaite , il produisit à son tour une plainte qu'il appuya sur une pièce supposée. A cette vue , les chrétiens indignés se récrient contre la falsification de cette pièce et jettent leurs toques aux pieds de l'accusateur. Il n'a garde d'accepter le défi ; il tergiverse quelque temps , se coupe plusieurs lois, et finit par proposer à ses adversaires l'épreuve du

beurre bouillant , en témoignage de leur innocence et de la vérité de leur religion. Entraînés par la chaleur de la dispute, les chrétiens , avec plus de courage que de prudence , acceptent la proposition.

La cérémonie est fixée au lendemain , fête deTapôtre S. André. Toute la population, les nobles et les seigneurs aussi bien que le peuple , sont assemblés sur la place publique , où elle doit avoir lieu ; Chicanen attise le feu sur lequel est placé un grand vase plein de beurre boinllant» Les chrétiens s'avancent ayant à leur tête un nommé Papo, célèbre par son zèle et s(m dévouement. Les gentils jettent d'abord sur le beurre une fleur qui est à l'instant consumée ; des cris de triomphe s'élèvent aussitôt , car les païens se contentent quelquefois de faire l'épreuve sur cette fleur et prétendent qu'en témoignage de la vérité elle dent surnager et conserver sa fraîcheur. Papa , protestant contre ce vain tricnnphe et montrant sa main destinée à Tépreuve^ s'avance vers le brasier. On le dépouille de ses toiles , on dénoue le toupet de ses cheveux , on lui coupe les ongles, pour rendre impossible toute espèce de supercherie. Il s'arme alors du signe de la croix , déclare solennellement que son objet est de prouver la vérité de la religion et la fausseté des accusations de Ghicanen , et en disant ces paroles , il plonge la main dans le beurre bouillant. Tous les yeux sont fixés sur son visage et n'y découvrent pas le moindre signe de douleur. Il retire k main et la montre à l'assemblée aussi saine^ qu'elle était avant l'épreuve. Puis répétant sa protestation , il replonge son bras encore plus avant que la première fois et le retire frais et intact. Les ministres de la justice, après avoir examiné attentivement la main , l'enveloppent d'un linge ^ y apposent le sceau royal selon la coutume , et conduisent le chrétien au palais. Il marche d'un air triomphant et pour attester

qu'il n'éprouve aucune douleur il montre et agite son bras dans tous les sens. 11 est accompagné d'une foule de chrétiens et de gentils , les premiers , exaltés par leur triomphe , les derniers , humiliés par leur défaite.

Quand on jugea que le feu avait produit tout l'effet qu'on pouvait en attendre, on découvrit la main, et la trouvant toujours parfaitement saine, la justice décida en faveur des chrétiens et condamna Chicanen à cent cinquante écus d'amende. Celui-ci s'avoua vaincu et paya sans hésiter ; alors les juges demandèrent aux chrétiens la gratification du vainqueur. C'est un usage sacré dans l'Inde que dans tout procès les deux parties doivent payer la justice ; toute la différence consiste en ce que les vaincus paient en titre d'amende et les vainqueurs en titre de gratification. Les chrétiens répondirent que dans une telle cause ils ne donneraient pas un centime, parce que ce serait faire injure à leur foi qui s'y trouvait principalement intéressée. Les ministres ne l'entendaient pas ainsi ; ils insistèrent fortement, car ils avaient pour eux la loi de la coutume et l'opinion des grands de la cour, étonnés d'une telle obstination. En conséquence on arrêta de nouveau le vainqueur Papo , sans autre intention que de forcer les chrétiens à payer. Mais le lendemain Chicanen , profitant de la mauvaise humeur du juge , lui met en main cinquante écus pour l'engager à le seconder dans l'exécution de son projet : il s'agit tout simplement de jeter sur la main de Papo ime poudre corrosive dont l'effet est de produire sur la chair des plaies envenimées. Le juge accepte la proposition, appelle Papo, feint d'examiner sa main, qui se trouve en parfait état, et en la touchant il a soin d'y répandre la poudre préparée à cet effet. Une heure après, il le fait de nouveau comparaître, découvre sa main en présence de nombreux témoins et remarque deux ou

trois petits points dans la jointare des doigts. Les païens^ s'écrient que la main est attaquée psur le feu , et pendant que Papo proteste contre cette assertion, il Toit ces points^ d'abord imperceptibles s'envenimer et grossir au contact de lair , jusqu'à devenir de vraies pustules qui crèvent et produisent de légères plaies. Aussitôt Chieanea et ses amis proclament leur triomphe et les chrétiens sont condamnés à une amende de cent cinquante écus.

La sentence était évidemment injuste; car le beurre bouillant , qui n'avait produit aucun effet pendant tout le jour, ne pouvait commencer à agir après vingt -quatre heures ; d'ailleurs la main toute entière avait été plongée avec Tavant-bras dans ce bain de feu , et les petites pustules ne se manifestaient qu'à deux ou trois endroits, laissant tout le reste de la main parfaitement sain. Mais Tévi^ dence n'est rien pour l'iniquité quia la force en main, ni pour l'opinion publique aveugle par sa nature. En conséquence les choses changèrent subitement de face, les gentils firent sonner toutes les trompettes de larenomméeet étouffèrent dans leurs clameurs toutes les réclamations de la justice et de la vérité ; le bruit s'en répandit aussitôt dans la ville et dans les provinces environnantes. D'abord on publia que la main de Papo avait été brûlée ; plus loin on annonçait que le bras était tombé en lambeaux; enfin on ajoutait que Papo lui-même avait été mis aux fers, et tous les chrétiens exilés. 11 est impossible d'exprimer la consternation des néophytes et les insultes auxquelles ils furent exposés de la part des idolâtres»

Le P. Arcolini apprit cette nouvelle avec d'autant plu» de douleur, qu'il comprenait mieux que personne les conséquences que pouvait avoir cette exaltation des esprits. Cependant, en homme habitué au combat, il dissimule ses inquiétudes et remonte le courage de ses néophytes. Il

leur adresse de sévères réprimandes : leur présomption téméraire, en transgressant ses recommandations expresses, aurait dû leur attirer un châtiment plus rigoureux ; mais la divine miséricorde les a épargnés et même pro^ tégés par une faveur peu méritée ; si Dieu a voulu ensuite les humilier, c'est sans doute pour réprimer Torgueilet la jactance que la victoire leur avait inspirés. Puis il leur montre les signes de la matière corrosive qui a produit ces pustules et indique la manière de prouver aux autres ce fait évident. Les ayant ainsi consolés et encouragés , il ordonne à Papo de parcourir la ville et les villages voisins, de montrer sa main à tout le monde, de proclamer partout la réalité de la préservation contre Taction du feu et l'iniquité de tout ce que les païens ont fait et dit dans cette cir*constance. Quelque temps après, celui qui avait préparé la substance corrosive déclara* juridiquement en présence de deux chefs de la caste tout ce qui s'était passé dans laffaire de Papo. Ce témoignage ne put encore détruire tout TefFet de la calomnie ; mais il convainquit tellement les personnages les plus influents , qu'indignés d'une telle in- . justice, ils rendirent leur amitié aux chrétiens et promirent de ne plus les inquiéter.

Je termine cette lettre un peu longue et cependant fort incomplète , en bénissant Dieu , et des épreuves qu'il nous ménage, et des succès qu'il nous accorde, et des secours qu'A nous envoie. Quatre nouveaux missionnaires sont arrivés pour partager nos fatigues et étendre davantage le champ de notre apostolat : Ce sont les PP. Dominique d'Âlmeida , Emm. de Britto, Domm. deNovais et Benoît da Costa, sanniassi brame. Ce nombre est encore loin de sufiSre, car la moisson est surabondante. Un moyen de suppléer au défaut des missionnaires serait de multiplier les catéchistes^; mais la modicité de nos ressources ne nous le permet pas ,.

c'est donc à vous et à tous nos Pères d'Europe que nous avons recours. Combien de familles riches et pieuses se feraient un bonheur de contribuer à cette œuvre, si elles en connaissaient l'importance! Sans doute on ne peut que louer la charité qui a inspiré et fondé dans toutes les nations de l'Europe tant de belles institutions en faveur des orphelins, des infirmes, des esclaves, des aveugles, des pauvres.. • Mais qui est plus orphelin que l'idolâtre qui ne connut pas Dieu pour son père? qui est plus infirme que celui qui n a pas reçu la vie de la grâce? qui est plus esclave que celui qui gémit sous le joug de Satan ? qui est plus aveugle que celui dont les yeux ne se sont pas encore ouverts à la lumière véritable ? qui est plus pauvre que celui qui ne possède aucun des biens célestes ? Voilà certes un objet digne de la charité des âmes généreuses. Ne sera-t-il pas un jour la condamnation de tant de chrétiens lâches et inconsidérés? Ces sommes qu'ils accordent si facilement au plaisir , au caprice , à des vanités , à des convenances souvent imaginaires, oh I quels fruits admirables elles produiraient ici pour eux-mêmes, pour la gloire de Dieu et pour le salut de tant de milliers d âmes I

Les chiffres indiqués dans cette lettre , joints à ceux des autres districts dont je n'ai pas le temps d'exposer les œuvres , présentent un nombre total de cinq mille trois cents païens baptisés. Cinq mille trois cents âmes gagnées à Jésus-Christ , arrachées à l'enfer et placées sur la voie du bonheur éternel I quelle consolation ! Mais en même temps quelle douleur, quand nous pensons que ce nombre pour^ rait être doublé , quadruplé , décuplé , si nous avions des ressources plus abondantes!

Daignez agréer l'hommage de notre amour filial et nous accorder votre bénédiction paternelle.

AnT. de PROENZJk.

LETTRE DD P. ANDRÉ FREIRE , MISSIONNAIRE DU MADCRÉ , AIT R. P. PAUL QLIVA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.

Candelour » 1666.

Mon Très-Ré\érend Père, P. C.

La charité des supérieurs ma relégué dans la solitude de Candelour, pour y rétablir ma santé. Ce repos forcé me devient cher, puisqu'il me procure le plaisir de m'entreteniravec mon tendre Père, et de lui rappeler les travaux et les succès de ses enfants du Maduré. Puisse ce tableau entremêler quelques instants de recréation et de joie paternelle à une existence vouée toute entière aux sollicitudes du gouvernement !

Les trois royaumes dans lesquels est comprise cette mission continuent à être gouvernés : le Maduré par Socca-Linga-Nayaken, le Tanjaour par Vissaraya-Nayaken et Gingi par trois capitaines de Tldalcan. Tous les événements politiques de cette année se réduisent à quelques changements de ministres. Le pradani de Tanjaour, pour remplir le trésor royal et faire sa propre fortune , avait donné à un brame l'autorisation de dépouiller tous les vassaux sans aucune forme de procès. Quiconque, à force de fatigue et d'industrie , était parvenu à recueillir quelque somme d'argent , était par cela seul un des coupables voués aux poursuites du ministre. En portant ce décret il n'avait en vue que les fortunes plus considérables, mais le brame qui avait aussi une bourse à remplir, étendit Tarrêt à toutes les conditions; et il employa pour l'exécuter des moyens si violents et si cruels, que les habitants saisis d'effroi cherchèrent leur salut dans la fuite. Les

artisans suspendirent leurs travaux , les marchands fermèrent leurs boutiques , la plupart abandonnèrent leur» maisons , et le royaume présenta l'image d'un désert. Le roi ne pouvait ignorer tant de barbaries ; mais possédé lui-même de la soif de Tor , il dissimulait dans Tespérance de recueillir les fruits de ces rapines; puis, quand il crut le moment favorable pour frapper son coup , il reconnut que le ministre avait su prendre ses mesures et soustraire ses trésors. Il s'en vengea en le livrant au ressentiment du peuple ; c'était le châtiment le plus juste et le plus sévère qu'il pût lui infliger ; car rien de plus terrible que la colère du faible quand l'impunité lui est assurée.

Le pradani de Maduré coupable des mêmes exactions eût mérité le même supplice ; le Nayaken , sans lui ôter son emploi , se contenta de lui imposer une amende de trois cent mille écus. C'était punir ses sujets des crimes dont ils avaient été les victimes , car le ministre redoubla de cruauté pour extorquer la somme qu'il devait payer au roi. Voilà où ont abouti les heureux commencements de ce règne, qui faisait espérer à tous un âge d'or, un gouvernement plein de sagesse et d'équité. Les passions en corrompant le cœur du jeune prince ont énervé son courage et aveuglé son esprit. Il s'amuse à bâtir un château somptueux à Tirouchirapalli ; dans ce but il a détruit en partie le magnifique palais que Tiroumalei-Nayaken avait construit à Maduré , et en fait transporter les matériaux les plus précieux , parmi lesquels on remarque des colonnes de pierre noire d'une rare beauté. Il ruine ainsi le plus majestueux monument qui existât dans ces contrées , pour construire , au prix des larmes et du sang de ses sujets , un édifice qui jamais ne pourra être comparé à celui qu'il démolit.

Mais rien ne peut égaler les cruautés qu'exercent leç

Musulmans dans le gouvernement de Gingi ; les expressions me manquent pour raconter les atrocités que j ai sous les yeux ; et si je pouvais les décrire , la vérité serait incroyable. A l'horreur du présent se joignent les craintes de Tavenir; car on annonce que Tldalcan. expédie une puissante armée pour lever par la force les contributions auxquelles les Nayakers se sont engagés.

Détournons les yeux d'un si triste spectacle pour les reposer sur des tableaux plus consolants , et admirons comment au milieu de tant de ruines la providence fait germer et croître des fruits de salut.

Tanjamir, Sous un gouvernement si arbitraire et si bizarre , vous comprendrez aisément la prudence et les industries dont le missionnaire doit s'armer , pour secourir ses néophytes sans exciter la haine ou éveiller la cupidité de tant d'ennemis; je puis bien dire qua ma vie est celle d'un vrai Protée, prenant toutes les formes, recourant à toutes les ruses, passant partout et ne s'arrêtant nulle part. Le nombre des païens baptisés cette année dans ce district s'élève à quatre cent-un.

Une partie de ces nouveaux enfants de Dieu appartiennent à un petit village , qui l'année dernière ne possédait pas un chrétien et aujourd'hui ne renferme plus un seul idolâtre. J'en gagnai d'abord quelques-uns et leur construisis une église dédiée à la sainte Vierge ; les gentils quoique dévoués à une idole dont la pagode faisait l'ornement de leur bourgade, n'exercèrent aucune violence contre les néophytes , et c'est sans doute à cette rare modération qu'ils durent la grâce qui les a soustraits au joug du démon : Une sécheresse effrayante , prolongée audelà de la saison des pluies, annonçait la perte totale des récoltes et plongeait toute la contrée dans une indicible désolation. Nos chrétiens commencèrent des supplications

publiques dans la nouvelle église et aux pieds de la statue de Marie. Les païens frappés de leur confiance extraordinaire les suivaient avec curiosité et attendaient avec inquiétude le résultat de leurs prières. Le dernier jour de la neuvaine, on porte processionnellement la statue de la sainte Vierge : le ciel jusqu'alors sans nuage s'obscurcit tout-à-coup, et, à l'instant où les néophytes rentrés dans le sanctuaire déposent la statue sur son autel , l'orage éclate et verse des torrents de pluie , qui en remplissant les étangs assurent la récolle de l'année. Une si éclatante protection gagna tous les habitants, ils demandèrent et reçurent le baptême. •

On admira surtout la puissance de la grâce dans la conversion d'un Cingare et de sa femme. Les Cingares sont des espèces de Bohémiens; ils se glorifient d'être parents du dieu Siven , qui épousa une Cingare nommée Valiammal. Il eut d'elle un fils appelé Coumâra-Sami , digne de son père par la dissolution de ses HKBurs ; aussi est-il reconnu et adoré comme une divinité. Valiammâl reçut le même honneur, et c'est elle qui est l'objet du culte des Cingares; c'est elle qu'ils invoquent dans leurs cérémonies ridicules , toutes les fois qu'ils sont appelés à dire la bonne aventure ; ils ont soin de mêler son nom à toutes leurs réponses, et dès-lors elles sont reçues comme autant d'oracles ; les événements qui prouvent tous les jours la fausseté des prédictions sont impuissants à détruire la sotte confiance des peuples qu'ils abusent. On les cherche, on les craint, on les vénère comme des êtres surnaturels; ils trouvent dans leur condition le bien-être , ks honneurs et les richesses, obstacles presque insurmontables à leur conversion. Ces raisons nous engagèrent à prolonger les épreuves des deux catéchumènes; ils persévérèrent dans leur première résolution et furent baptisés. Quelques jours

après, un brame rencontrant le nouveau néophyte débarrassé de tous les symboles d'idolâtrie, lui demanda s'il était devenu fou. « Non, répondit-il, mais après avoir passé toute ma vie dans la folie , j'ai trouvé un remède qui ma rendu la sagesse ; » et il prononça ces paroles d'un ton si décidé, que le brame étonné comprit qu'il perdrait son temps à disputer avec lui.

Une autre conversion frappante par les circonstances qui l'accompagnèrent, fut celle d'une personne de la caste des voleurs, mariée depuis peu et établie dans les bois à l'ouest de Tanjaour. On avait répandu sur son compte des bruits peu honorables , et ces calomnies affligèrent d'autant plus la jeune épouse qu'elles étaient accréditées et divulguées par sa nouvelle famille. Après avoir quelque temps gémi sur son sort , elle crut ne pouvoir donner une preuve plus évidente de son horreur pour' les désordres qui lui étaient imputés, qu'en faisant publiquement profession du christianisme. Son époux , dont l'honneur était intéressé à cette démarche, lui laissa une entière liberté. Mais dès qu'elle fut au nombre des catéchumènes, sa mère et ses frères accoururent pour s'opposer à l'exécution de son projet. Discussions, prières, promesses, menaces et outrages, rien ne put ébranler la constance de la nouvelle catédiumène, «Je vous plains, leur disait-elle sans s'émouvoir de leurs cruautés, je plains votre aveuglement; vous ignorez les trésors de grâces et de consolations que Dieu communique à ceux qui le servent.» Dans un accès de colère sa mère alla jusqu'à lui brûler la chair avec un fer rouge. Mais vaincus par son courage et son impassibilité, ious ses parents se persuadèrent quêtant de force ne pouvait lui venir que du Dieu qui la soutenait, et la lais-^ sèrept en paix ; eU^ fut baptisée et reçut le nom de Mar-^

^206-giicrile. J'omets beaucoup d'autres conversions semblables et soumises à des épreuves analogues.

Une famille chrétienne de Tanjaour possède un petit prodige dans un enfant nommé lésouadien : Dès Fâge ào. quatre ans il savait par cœur les mystères de la foi , les }>riôres et le catéchisme. Les jours de fête, mon plaisir tHait de le produire au milieu de Téglise en présence des lidèles, de lui faire réciter son catéchisme et de lui pro* poser des questions qui auraient embarrassé les plus âgés, même en Europe ; on était ravi de Tentendre répondre à lout avec tant de justesse et de précision. Il fréquente une école publique sous un maître païen ; jamais ses camarades n*ont pu rengager à prendre part à aucun de leurs exercices idolâtriques ; il a soin dans ces occasions de so retirera Técart avec quelques autres condisciples, cbréjiicns comme lui , pour se moquer avec eux des folies paîopnes. Un jour que ions les enfants se trouvaient réunis , ils virent passer dans les airs un de ces aigles que les Indiens vénèrent comme une divinité, et qu'ils donnent jour monturjB à Yicbnou, de même qu'ils assignent le Jaureau à Siven, le chien à Vaïraven , le cygne à Garouma , le paon à Coumara-Sami, etc. A la vue de cet aigle, tous les enfants païens se lèvent et le saluent, selon la coutume, en se frappant les deux joues et joignant ensuite les mains pour lui faire leur révérence. Jésouadien seul demeure immobile et indifférent à cette cérémonie. Ses ramarades lui en font un reproche : « Comment voulez** vous, leur répond- il, que j'adore comme un Dieu ce méchant oiseau de proie qui n'est bon qu'à m'enlever mes petits poulets, quand il peut les saisir entre ses serres. » Près du fleuve Coléron vit un jeune homme avec sa femme , tous deux nouvellement baptisés et abandonnés ^enlsau milieu des idolâtre?. Ils furent dernièrempt att»?

— 207 -* quésd'une singulière maladie quel les païens attribuaient a la colère de Tidole ; les parents * réunis autour des deux malades réduits à là dernière extrémité ^ décidèrent qu'il fallait les forcer à âacrifler. Déjà les préparatifs du sacrilirt* étaient achevés ; les deux 'néophytes cependant résistaietit courageusement et protestaient contre la complicité d'uu pareil attentat. Sur ces entrefaites arrive une fervente chn tienne nommée Pétronille ; elle adresse de vifs reprocln s aux gentils, et déclare que le seul moyen de rendre la santé aux deux époux est de les présenter au Souami. La mère* du jeune homme , qui désirait ardemment la guérison (Ui son fils, se laisse persuader et malgré Topposilion des assistants , elle fait transporter les malades à notre église. Dès qu'ils y arrivent ils Se sentent comme délivrés d*un poids énorme]et sont parfaitement guéris. La mère transportée de joie et de reconnaissance se fait instruire, reçoit le baptême et commence avec ses enfants une vie nouvelle. On vous a parlé l'année dernière des persécutions suscitées dans le royaume de Gingi par un jogue nomme; Sciangarâyen. Nos ennemis poussèrent leur haine et leur triomphe au*delà de toutes mes prévisions : non contenir de m'avoir chassé de Sciangamam , ils s'acharnèrent à la ruine totale du christianisme dans cette citadelle , et n'é^ pargnèrent aucun sacrifice pour la consommer. Sattîanaden et son fils furent mis en prison et chargés de chaînes » sa maison fut livrée au pillage , puis on lui imposa une somme considérable à titre de rançon. Il pouvait peut-être la fournir, car dans ce pays, ceux qui ont de l'argent sont industrieux à le cacher ; mais évidemment cette spoliation volontaire ne pouvait arrêter la persécution , il préféra donc souffrir pour l'amour de Jésus-Christ. Le gouverneur, après l'avoir accablé d'injures et menacé de la mort , fit étaler sous ses yeux les divers instruments de supplice et

fixa le jour de rexécution. Mais ce jour-là même le grand brame, ministre du royaume de Gingi, se présente aux por* tes de la citadelle , à la tête d'un c(H*ps de cavalerie , pour venger son frère outragé par le gouverneur. Le persécuteur , pressé par cet ennemi redoutable , saute sur son cheval et s'enfuit à toute bride , sans suite et sans provision , vers une montagne dont le seigneur lui offre un asile. Ce coup de providence rend la liberté à Sattianaden ; mais bientôt le brame s'étant retiré, le gouverneur revient prendre son poste, et Sattianaden est obligé de prévenir de nouvelles violences en se réfugiant sur les terres d'un seigneur voisin qui le prend sous sa protection.

Nos ennemis ne jouirent pas longtemps de leur triomphe. Les deux personnages qui s'étaient ligués avec notre persécuteur furent dépouillés de leur fortune et cruellement maltraités Assez heureux pour s'échapper, ils jurer rent la mort de Sciangarâyen qui les avait trahis; le traître prit la fuite , passa la chaîne des monts et s'enfonça dans les contrées de l'ouest où il erre inconnu , sans appui et sans ressources. Le gouverneur lui - même eut son tour : le ministre de Gingi , non content d'avoir délivré le brame son frère , avait écrit à la cour de l'Idalcan et en avait reçu Tordre d'instruire lui-même le procès contre son accusé. A cette nouvelle le gouverneur voyant sa perte assurée, chercha pareillement son salut dans l'exil, oii il mène une vie malheui^euse , toujours tremblant à la pensée du brame dont la vengeance le poursuit, et de l'Idalcan dont il a encouru la disgrâce.

Tel fut le dénouement de cette persécution ; il frappa si vivement les gentils , que ceux-mêmes qui s'étaient déclarés contre nos néophytes ne purent s'empêcher d'y reconnaître l'action de la justice divine. Afin de se soustraire

à ses coups, ils se hâtèrent d'envoyer une dépufalion à Sattianaden et l'invitèretit à rentrer paisiblement en possession de tous ses biens; son retour fut un vrai triomphe : Its païens accueillirent les néophytes avec honneur , firent la paix avec eux, protestèrent qu'ils se repentaient de la part qu'ils avaient prise à la persécution, et me pressèrent de revenir dans la citadelle pour y construire tine église.

Déjà plusieurs idolâtres, éclairés par ces événements et pénétrés d*admiration pour la vertu de Sattianaden , ont demandé le baptême ; tout fait espérer que cette chrétienté ne tardera pas à recueillir le fruit des tribulations qui ont entouré son berceau.

Tirouchirapalli. Le P. Balt. da Costa chargé de ce district continue à résider à Candelour, pour se soustraire à la fureur des idolâtres. Cependant la divine providence semble nous préparer des jours moins orageux. Le fameux Valeian, le plus acharné de nos ennemis, a été frappé au moment même où il ourdissait de nouvelles trames. Le Nayaken informé de ses malversations a porté contre lui un ordre sévère ; et cet ordre a été exécuté avec d'autant plus de rigueur que les ministres de la justice avaient des haines personnelles à satisfah-e et des offenses à venger ; je ne sais s*il a survécu au supplice ; on dit qu'en sortant des mains de ses bourreaux, tout son corps n'était qu'une plaie.

La paix n'a cependant pas été complète : un gouverneur, s'imaginant que l'emprisonnement du P. Ballhasar lui vaudrait une grosse rançon, avait donné ordre de l'arrêter ; mais prévenu à temps le missionnaire put s'échapper. Il s'adressa à Lingama-Nayaken, beau-père du roi de Maduré, et en obtint deux lettres, l'une signée de Lingama, l'autre de Sinnatambi-Moudeliar, gouverneur-général du royaume ; elles enjoignaient au com-

mandant de Tirouchirapalli de traiter les missionnaires avec bienveillance et de les appuyer en tout de son autorité. Il n'en fallut pas davantage pour étouffer tous les projets des ennemis et dissiper nos craintes.

Ces longues absences du missionnaire furent bien cruelles pour nos chers néophytes ; ils suppléaient en partie par les prières et les lectures spirituelles faites en commun ; mais rien ne pouvait les consoler de la privation des sacrements et de l'adorable sacrifice; aussi quand un Père passait par leur ville, tombaient-ils sur lui comme des affamés se jettent sur un morceau de pain. Il m'arriva d'en faire Texpérience : Je traversais un jour Tirouchirapalli, et, comme en ce moment la persécution était violente , je défendis aux chrétiens d'accourir en foule à l'église pour recevoir les sacrements, selon leur coutume, et je déclarai que je ne confesserais fjue les infirmes, dans leurs propres demeures. Aussitôt on se mit à me conduire chez les malades; je fus d'abord étonné d'en rencontrer un si grand nombre ; bientôt je m'aperçus que mes malades étaient en fort bonne santé, malgré les signes de douleur qu'ils avaient soin d'exagérer pour mieux m'en imposer. Une morale sévère aurait trouvé là quelque chose qui ne ressemble pas mal an mensonge ; mais ces braves gens le faisaient avec tant de bonne foi et par un si bon motif I Je ne pus me résoudre à les priver d'une consolation si justement méritée et poussai jusqu'au bout la complaisance. Ainsi, nous jouâmes tous une espèce de comédie, mes malades pour me tromper, et moi pour leur laisser le plaisir de croire qu'ils y avaient réussi. Mais ce qui n'était certainement ni comédie ni fiction , c'était Tardent désir qu'ils avaient du sacrement et la componction avec laquelle ils s'accusaient de leurs fautes.

Ce zèle pour la réception des sacrements, surtout à l'heure de la mort, suggère aux néophytes mille industries quand il s'agit de procurer ce bonheur à leurs parents ou à leurs amis. Souvent Ja crainte d'irriter les familles encore païennes, ou de blesser la susceptibilité des castes nous interdit l'entrée de la maison qui renferme le malade ; il faut alors user de ruse, soit pour ntroduire secrètement le missionnaire, soit pour transporter le malade dans un lieu où il puisse être administré. La liberté dont nous jouissons à Candelour nous dispense de toutes ces précautions.

La. dévotion à S. Fr. Xavier continue à produire ses fruits : la vue des grâces extraordinaires qu'elle obtient inspire aux païens mêmes une confiance sans borne ; et Dieu se plait souvent à l'exaucer, malgré les idées superstitieuses qu'ils ont coutume d'y mêler. CTest à cette dévotion et à ces faveurs que nous devons une partie des conversions opérées cette année et dont le nombre s'élève à cinq cent quarante-neuf. Nous avons admiré la. conduite de la divine providence en faveur d'une bramine âgée de neuf ans. Cette enfant attaquée d'une maladie grave fut conduite à l'église de S. Fr. Xavier par une néophyte de la même caste, et reçut le baptême. Dieu lui accorda une grâce bien préférable à celle que désiraient ses parents encore païens, a Oh ! si vous saviez combien je suis heureuse! leur disait-elle toute rayonnante de joie ; non, non, je ne veux pas guérir , je veux m'en voler de suite au ciel où Dieu m'attend ; vite, reportez-moi à l'église, c'est là que doit commencer mon bonheur. » Sa mère ne put résister à ses instantes prières, et dès qu'elle fut arrivée devant l'autel de S, Fr. Xavier, elle vit son enfant expirer entre ses bras. Mais la mort, au lieu d'altérer ses traits, avait

donné un nouvel éclat à sa figure , qui semblait respirer une paix toute céleste. Sa famille, attendrie jusqu'aux larmes et persuadée que cet ange était allé prendre possession de Téternelle béatitude, voulut assister i son enterrement, quoiqu'il fût contraire aux lois et aux usages des gentils.

Tottiam. L'ancienne chrétienté de Pâcour s'est divisée en deux districts, dont les centres sont fixés à Tottiam et à Congoupatti. Le premier a été administré par le R. P. Ant. de Proënza, supérieur de la mission. Comme réglise qu'il a occupée jusqu'à présent, est construite sur les terres des brames, il ne pouvait y recevoir les parias et les paliers; il était donc obligé pour les consoler d'entreprendre des courses continuelles et de séjour-ner souvent dans des lieux malsains et dépourvus des choses les plus nécessaires à la vie. Il sortait à peine d'une maladie grafve qui avait épuisé ses forces, lorsque son zèle l'entraîna dans une nouvelle excursion pour administrer des chrétientés depuis longtemps privées des secours de la religion. Sa maladie le reprit avec une violence qui lui fit comprendre que Dieu Fappelail au repos éternel. Le P. Balt. da Costa vola au secours de son bien-aimé supérieur, et le trouva dans un état pea inquiétant r c'était, disait-il, un épuisement de forces produit par des excès de fatigues, un peu de repos suffirait pour rétablir sa santé, a Non, non, répondit le maladcr il n'y a plus pour moi de santé que dans le ciel. » En efiet, il s'affaiblit Insensiblement et s'éteignit heureux et paisible le quatorzième jour de cette maladie.

Le P. Ant. de Proënza était né à Guai'da y de parente distingués autant par leur piété que par leur noblesse : il fit ses études à Evora dans le collège de la Mère de Dieu, fondé par ses ancêtres, et après avoir pris les degrés de

philosophie , il entra dans la Compagnie à Fâge de dixneuf ans. Il demanda avec instance et obtint la mission des Indes; arrivé à Gochin en 1647 » il termina sesétu-* des de théologie et fut chargé de divers ministères dont il s acquitta à la grande satisfaction de tout le monde. Son caractère souple et ses manières aimables lui gagnaient les cœurs de tous ceux qui traitaient avec lui. Il était la consolation et la joie de tous ses confrères ; quelques-uns d'entre eux tourmentés par des scrupules avouaient qu'il leur suffisait de parler avec le P. Proënza pour retrouver le calme, la paix et la joie.

Les travaux de la mission au lieu de Texténuer lui avaient fait contracter un embonpoint qui devenait une infirmité et augmentait beaucoup la fatigue de ses coui-ses continuelles. Il portait sa misère de très-bonne grâce ; loin de se fâcher des innocentes plaisanteries que ses confrères lui adressaient sur ce point, il était le premier à en rire et à protester contre ce qu'il appelait une monstruosité dans un missionnaire du Maduré. Les chrétiens l'aimaîeni comme leur père , et il méritaH bien ce nom , car sa charité les lui faisait regarder tous comme ses enfants. Il avait un zèle tout particulier pour les pauvres parias dis^ perses dans ces provinces et il allait les chercher avec des fatigues et des privations incroyables. C'est sans doute pour le réccHiipenser que Dieu l'a invité au repos dans un moment où il se dévouait à ce ministère d'une manière si héroïque. Agé de quarante-deux ans , il en avait consacré treize au service de cette mission. Je n'entreprendrai pas de vous peindre la douleur et les larmes des néophytes et des missionnaires : tous perdaient en lui un père et un ami ; et pour moi qui ai eu le bonheur de vivre longtemps en sa compagnie , d'apprécier ses rares qualités et surtout d'admirer ses vertus, je vous avoue que je ne

puis tracer eeç lignes sans les arroser de mes larmes. Ck)mme les terres des brameâ refusaient de recevoir ses dépouilles , on fut obligé de le transporter à une petite distance sur le bord d'une rivière , où il fut enterré avec toute la pompe que purent déployer ses disciples accourus en foule. Mais vingt-sept jours après sa sépulture , les chrétiens ne pouvant supporter l'idée que leur Père restât abandonné au milieu des champs , tinrent conseil entre eux et trois des plus courageux allèrent de nuit ouvrir son tombeau pour en retirer ce précieux dépôt. Ils remarquèrent avec une joie mêlée de surprise qne le corps était intact , sans corruption, sans odeur et aussi flexible que s'il eût été plein de vie. Ils l'emportèrent en triomphe au grand contentement de tous les chrétiens, qui s'empressaient à l'envi de couper quelques morceaux de ses vêtements pour s'en faire des reliques; son tombeau est aujourd'hui le principal ornement de l'église de Tottiam.

La mission ressentira longtemps la perte d'un si fervent ouvrier. Il avait baptisé cette année cent quatre-vingt*dix^ huit païens et s'occupait à instruire un grand nombre de catéchumènes. Malheureusement l'œuvre de Dieu sera interrompue, ear il n'y a personne en ce moment pour le remplacer. N'ayant pu connaître les détails de ses œuvres pendant cette année , je me contenterai de rapporter un trait providentiel qui eut lieu dans ce district.

Le frère du célèbre voleur Meicondono, dont il a été parle dans les lettres précédentes, avait souvent assisté avec lui à nos cérémonies religieuses , et partageait ses sentiments et son affection pour le christianisme. Mais ses intrigues, ses haines et ses querelles avec les diflérents chefs des voleurs l'avaient toujours empêché de recevoir le baptême. Dieu voulut néanmoins récompenser les services qu'il avait rendus au saint Evangile. Il servait , au nord du Coléron ,

un petit prince alors en guerre contre le Nayaken, Chargé de défendre un fort que Tennemi Tint attaquer , il résolut avec sa troupe de résister jusqu'à la der-? nière eictrémité et de mourir plutôt que de se rendre, Ppur se préparer à cette vigoureuse résistance il dennanda le baptême et le reçut de la main d'un soldat chrétien , Dès cet instant il parut un autre homme ; il protesta que dans toute sa vie il n'avait goûté une consolation et une joie pareilles à celles qui inondaient son ame ; loin de craindre la mort il se regardait comme très-^heureux de perdre cette vie sur la terre pour en trouver une meilleure dans le ciel. L*ennemi entra dans la forteresse, parla lâcheté 4c quelques traîtres, tous les assiégés furent ma»«sacrés, à lexception de quelques-uns qui purent se sou»? traire au^ vainqueurs. De ce nombre fut le chrétien qui avait baptisé le voleur et qui vint me raconter tous ces détails. CongoupcUti.-^Ce district, confié au P. Em. de Britto , s'étend à l'ouest et au nord de Totiiam et comprend les provinces d'Omalour , de Dourgam et de Sélam. Les commencements de cette année furent heureux , les païens accouraient en foule pour se faire instruire et de- ' mander le baptême. Mais la persécution vint arrêter un peu le mouvement et confirmer par l'épreuve la foi des néophytes, ËUe attaqua d'abord deux blanchisseurs qui venaient de recevoir le baptême avec leurs familles, composées de dix personnes. Le principal d'entre eux prit le nom de Pierre et se signala par son courage et par la vivacité d'une foi que Dieu récompensa par plusieurs faveurs extraordinaires. Le premier assaut que leur livrèrent les païens trouva dans eux une constance et une générosité si étonnantes , que les deux plus distingués parmi les persécuteurs , convaincus de la divinité d'une religion qui communiquait un tel héroïsme, demandèrent et rçT

curent le baptême. Les autres gentils n'en devinrent que plus furieux ; ils avaient à leur tête un brame nommé Tôttiangourou, dont les néophytes avaient été les disciples. Par son ordre les maisons et les bien» des chrétiens furent livrés au pillage et leurs familles mises en prison. Ensuite Tottiangourou faisant mine de vouloir engager une controverse provoqua les deux catéchistes à se rendre avec lui à Omalour pour disputer en présence du roi; ils acceptèrent avec joie la proposition et se préparaient au voyage , quand le brame craignant les suites de la discussion leur envoya contre-ordre. Le P. Ëmm. de Britto était aloi*s occupé à Tadministration d'une chrétienté de Fautre côté du fleuve , et il se serait gardé de reparaître dans une telle circonstance; mais ayant été appelé auprès d'un malade, dans le lieu même où les troubles avaient éclaté d'abord , il regarda cet événement comme un avis de la providence , il se rendit dans la maison du moribond et de là au presbytère, en se résignant à tout ce que Dieu voudrait ordonner. Dès qu'il y fut entré , Tottiangourou accourut avec une troupe de forcenés et sans se montrer le somma au nom du roi de paraître devant son tribunal. Le Père soupçonna le piège et répondit qu'il obéirait aussitôt que la volonté du prince lui serait manifestée par un écrit signé de sa main. Le brame voyant son piège découvert , se présenta vers le soir avec ses gens armés, fit la même sommation et reçut la même réponse. La mort du missionnaire était résolue , mais une difficulté arrêtait le brame : Qui paierait l'amende que le roi imposerait en punition de ce crime ? Les autres chefs du complot le rassurèrent en prenant sur eux cette responsabilité. Restait un second obstacle : il s'agissait d'entrer dans le presbytère; or d'après les superstitions des gentils , c'est une entreprise périlleuse que d'attaquer un Sanniassi dans sa mai-

son. Une circonstance Tint bientôt augmenter leur perplexité ; quelques-uns d'entre eux ayant aperçu un enfant qui passait dans la rue lui demandèrent si le missionnaire avait auprès de lui des hommes armés ; Tenfant répondit que deux cents soldats se trouvaient postés entre Féglise et le presbytère. Je ne sais qui put suggérer cette réponse à l'enfant ; dans la réalité, le Père seul, prosterné devant Tautel , offrait à Dieu son sacrifice et lui recommandait les néophytes que sa mort allait livrer à la rage des idolâtres. Quoiqu'il en soit, cette fausse alarme sauva le P. de Britto ; le brame et ses gens crurent d'autant plus facilement à cette fable, qu'elle leur expliquait la réponse ferme et courageuse qui leur avait été donnée. Quelques instants après, ils entendirent un chrétien qui criait à haute voix à ceux de la maison, qu'ils eussent à se tenir prêts. La terreur se mit parmi les assiégeants , et ils se retirèrent en silence , bien résolus de revenir à l'attaque le lendemain , quand le jour leur permettrait de s'assurer de la vérité. Après avoir passé encore quelques instants en oraison , le missionnaire se décida à partir de suite pour Omalour afin de se mettre sous la protection du roi ; il y fut reçu avec honneur et logé dans la forteresse. Tottiangourou qui dès la pointe du jour avait été informé de sa fuite et l'avait poursuivi, arriva bientôt à Omalour ; mais on refusa de l'introduire parce qu'il se présentait avec un appareil de guerre. Dans la journée suivante le roi fit venir en sa présence le brame et le P. de Britto, pour juger leur cause : le premier débita un long discours plein d'invectives contre la religion et ses prédicateurs ; le second répondit en peu de mots et ajouta qu'étant arrivé tout récemment dans ces contrées, il ne possédait pas encore assez la langue pour s'expliquer parfaitement ; mais qu'avec la permission du prince, l'un de ses disciples

parlerait en son nom, et pourrait pleinenient le satisfaire. Le catéchiste fut introduit et exposa les mystères de la foi d'une manière solide et lumineuse ; tous les assistants confessèrent que cette religion était la véritable voie du salut éterael, le brame lui même fit cet aveu, <( Mais, ajouta-t-il , il n'est pas juste de me priver des disciples qui me font vivre ; je leur enseigne mes doctrines pour la rétribution que j'en reçois, sans prétendre les conduire au salut. » Un tel aveu du docteur souleva l'indignation des païens : « Quoi, disaient-ils en murmura:nt , cet homme ne nous a-t-il pas sans cesse répété que sa doctrine était le chemin du ciel? et maintenant il déclare le contraire en présence de tout le monde I »

Ainsi finit le premier acte de cette tragédie. Vous allez croire que la question était décidée en notre faveur ; vous vous trompez. Dans nos tribunaux pour gagner sa cause il faut autre chose que des raisons. Le brame qui connaissait le terrain ne perdit pas son temps : il grossit sa bande de tous les fanatiques qu'il put réunir , recueillit divers fragments de statues de terre cuite , qu'il avait probablement brisées lui-même sans aucun scrupule, en chargea un bœuf qu'il conduisit solennellement à travers les rues de la ville , en publiant que c'était là les débris de ses dieux détruits par les chrétiens. Pendant qu'il ameutait ainsi les sectateurs de Vichnou et de Siven , les seigneurs et officiers du palais, gagnés par ses présents, appelèrent le P. Brilto et lui demandèrent , au nom du roi , s'il était vrai qu'il eût proféré des paroles outrageuses contre leurs dieux. Le Père équivoquant sur Texpression dont ils s'étaient servis , répondit que de telles paroles ne souillaient jamais sa bouche. Us lui demandèrent alors s'il était disposé à se soumettre à la décision du roi ; oui, réponditil , pourvu qu'il n'y ait rien de contraire à la loi de Dieu.

Enfin ils lui intimèrent deux ordres : le premier lui défendait d'enseigner la loi chrétienne aux disciples de Tôttiangourou et aux linganistes ; le second lui enjoignai* de livrer les deux blanchisseurs qui s'étaient faits ses disciples. (( Mon devoir , reprit courageusement le missionnaire , est de prêcher la loi du vrai Dieu, et personne au monde n a le droit de m'en empêcher. Quant aux deux néophytes que vous me demandez , je ne puis les livrer parce qu'ils sont mes disciples et les enfants de Dieu. »

De son côté Tottiangourou avait demandé une audience, et comme il ne s'était pas présenté ksniains vides, il avait été accueilli avec honneur. Il sortit du palais tout triomphant et publia partout que le roi avait ordonné de massacrer les chrétiens et d'expulser le sanniassi étranger. A cetle nouvelle tons les néophytes acoururent auprès de leur Père pour se confesser et se préparer au martyre. Le P. de Britto eut beau solliciter une audience ; l'entrée du palais lui fut fermée par sçs adversaires , qui avaient acheté la faveur du gourou et de la reine-mère. Leurs instances et leurs menaces jointes aux présents du brame arrachèrent un ordre qui permettait à celui-ci de prendre les deux blanchisseurs et chassait le missionnaire hors du royaume pour l'espace de deux mois. Il n'a pas encore pu obtenir la faculté d'y rentrer, quoique le temps fixé soit déjà expiré. Cela ne Ta pas empêché d'y faire en secret plusieurs excursions pour consoler et soutenir les chrétiens. On peut facilement s'imaginer les vexations auxquelles furent exposés surtout les deux néophytes devenus conune les esclaves du brame. Après les avoir tourmentés de mille manières , il leur imprima sur les épaules la marqua de Vichnou avec un fer rougi au feu, Loin de perdre coiurage, les deux soldats de Jésus-Christ n'ont fait que s'attacher plus fortement à la foi , et ils assuraient

le P. de Brilto qu'ils étaient prêts à la sceller de leur sang Parmi les catéchumènes, quelques-uns furent effrayés de tant de cruautés et n'osèrent se déclarer ; mais les autres, animés par le courage des néophytes, désirèrent partager leur sort, obtinrent la grâce du baptême , et portèrent à deux cent soixante-douze le nombre des conversions opérées cette année dans ce district.

Nous eûmes néanmoins à pleurer la chute de sept chrétiens qui faiblirent devant les persécuteurs. Us tombèrent ensuite , par un juste châtiment de Dieu , dans des maladies et des disgrâces qui ne servirent qu'à augmenter leur aveuglement et leur crime : au lieu de reconnaître la main de Dieu qui les rappelait en les frappant , ils recoururent au démon et lui ofifrirent des sacrifices pour l'apaiser.

Dieu ne nous abandonna point au milieu de ces combats : pour soutenir le courage de nos néophytes et confondre nos adversaires, il daigna plus d'une fois faire éclater le pouvoir que la foi exerce sur le prince des ténèbres. Un médecin brame qui depuis plusieurs années avait essayé en vain tous les remèdes, eut un jour un long entretien avec un de nos catéchistes et conçut l'espoir de trouver dans la religion chrétienne , non pas le salut de son ame , c'était la chose à laquelle il pensait le moins , mais la délivrance de son épouse. Le catéchiste, après bien des excuses, cède enfin aux instances du brame et consent à visiter la malade. A son approche la bramine entre dans des convulsions qui révèlent l'action diabolique. Il n'a garde de perdre une si belle occasion de confirmer les vérités qu'il vient d'exposer. Il ranime sa confiance , et somme le malin esprit de lui dire s'il est Vichnou , Brama ou Rutren , et où est sa demeure. « Je suis tout cela, répond l'esprit invisible, et je brûle dans les enfers. » La

catéchiste lutte quelques temps, redouble de ferveur et de prières, commande au démon de sortir de ce corps et imprime le signe de la croix sur le front de sa malheureuse victime : à l'instant même elle est parfaitement délivrée.

Et le brame ♦ que pensez- vous qu'il va faire? se convertir? non. Admirer la puissance de Dieu? Non. Demander à connaître sa loi sainte? Vous n y êtes pas. Le brame conjure le catéchiste de ne pas divulguer la réponse du démon, parc^ que, dit-il, elle ruinerait son crédit auprès de ses dévots.. .! C'était un brame.

SattiamangcUam est depuis longtemps la plus florissaate et la plus paisible de toutes nos résidences du Maduré. Les Pères Sanniassis brames doivent à leur condition le respect et l'autorité qui les environnent et qui assurent cette tranquillité. La chrétienté est composée de cent et trente villages groupés autour de vingt-trois églises centrales. On vous a souvent parlé avec éloge de la ferveur de ces néophytes , de leur innocence , de leur assiduité aux exercices spirituels et de leur tendre dévotion envers les âmes du purgatoire... Tous ces éloges n'ont rien d'exagéré ; et Dieu lui-même se plaît souvent à les justifier par les faveurs dont il récompense la foi de ses chers enfants.

Dernièrement encore un brame en proie depuis des années à une maladie qui l'avait réduit à la dernière extrémité, reçut du P. Arcolini une sentence de l'Ecriture sainte gravée sur une lame d'argent , et fut à l'instant rendu à une parfaite santé. Le bruit de cette guérison se répandit dans les provinces voisines , les gentils accoururent de toutes parts , les uns pour solliciter quelque faveur,, les antres pour voir le célèbre sanniassi. Le missionnaire se prêta quelques jours à leur curiosité et à leur empressement ; mais voyant que les fruits de conversions

ne répondaient pas à ses désirs et à ses fatigues, il cru! devoir se dérober à des importunités qui aboutissaient a une stérile admiration , et alla chercher ailleurs des fruits plus solides.

Une femme choutre fut plus fidèle à la grâce de Dieu, On la disait tourmentée depuis vingt ans par un génie malfaisant qui ne lui laissait presque pas un instant de repos. Pour la délivrer, son mari Tavait conduite en pèlerinage à tous les sanctuaires les plus célèbres de Tlnde, Après avoir perdu sa peine et son argent, il vint eniSn la présenter au P. Arcolini qui F admit au nombre des catéchumènes. Dès la première instruction elle fut délivrée de rhôte cruel qui l'opprimait ; pénétrée de reconnaissance elle continua tous les exercices du catéchisme et reçut le baptême avec de vifs sentiments de foi et de piété. Les gentils ont depuis lors fait tous leurs efforts pour la ramener à leurs superstitions ; mais rien n'a* pu ébranler sa constance.

Je vais vous exposer en peu de mots une petite tracasserie qui vous donnera la mesure de la méchanceté et de la sottise de ces idolâtres. Un dévot fanatique de Vichnou, prétendant être insulté par un chrétien qui lui a refusé une aumône demandée au nom de son idole, entre dans des accès de fureur. Après les injures et les blasphèmes accompagnés de mille contorsions ridicules, il déclare qu'il va se donner la mort. Pour le faire avec plus de solennité, il commence par un jeûne rigoureux de trois jours, puis il porte au milieu de la place publique un monceau d'épines , sur lesquelles doit se consommer le grand sacrifice. Enfin, après avoir pris son bain avec beaucoup de cérémonies, il s'avance escorté d'une foule de curieux ; il monte sur son autel d'épines, s'enfonce le couteau dans la

gorge, le sang coule à grands flots et la victime tombe. A rinstant les cris de la multitude s élèvent , on exalte la magnanimité du héros^ on fait son apothéose, sans oublier de vouer à Texécration tous les chrétiens. Bientôt les prêtres de Tidole entourent la victime, et se livrent à des lamentations et à des cérémonies extravagantes. Après avoir célébré ses louanges, ils proclament qu'un si grand homme ne doit pas rester au nombre des morts , que leur idole doit le ressusciter , et que si elle fait des façons ils sauront bien Ty forcer. En attendant, on dresse autour du prétendu cadavre une espèce de pavillon pour le soustraire à la vue du public , et Ton commence les préparatifs du miracle de Vichnou. Les populations accourent de toutes parts, et pour leur donner le temps d'arriver, les brames annoncent qu'ils vont jeûner un jour entier.

. Je ne m'arrête pas à décrire les folies et les impostures destinées à entretenir pendant cet intervalle la curiosité du peuple et à exciter sa haine contre les chrétiens. Il n'est pas besoin non plus de vous dire que quelques néophytes ayant eu la malice d'examiner de plus près et de regarder par les interstices des toiles qui formaient le pavillon funèbre, découvrirent que le miracle était déjà fait et que le mort assis sur ses épines n'attendait pas Tordre de l'idole pour boire et manger de très-bon appétit. Cependant ils n'osèrent pas réclamer publiquement contre l'imposture, et ils firent prudemment^ car rien n'est si dangereux que d'avoir trop raison contre une masse livrée à l'exaltation et au fanatisme.

Après avoir achevé leurs cérémonies, les brames et les pandarams se rendent processionnellement vers l'idole qui fait longtemps la sourde oreille ; mais ils ont

prévu le cas, et c'est pourquoi ils arrivent bien armés^ Ils tirent donc leurs sabres , commandent impérieusement à leur dieu de faire le miracle, et le menacent, s*il refuse, de le décapiter. Déjà la multitude prenant au sérieux toutes ces folies qui vous feront sourire de pitié, tremble de voir tomber la tête de son diieu. Elle est bientôt rassurée ; le dieu obéit aux jogues et leur fait comprendre qu*il leur accorde le miracle. Ils se hâtent de proclamer Theureuse nouvelle et se rendent en triomphe au son du tambour et des trompettes sur la place j publique... Bref, après mille cérémonies comiques, ils soulèvent le pavillon et le mort se présente plein de vie. Imaginez les acclamations^ les fêtes, les réjouissances, les galas en Thonneur du ressuscité.

Mais voici le côté sérieux de Tafilaire : tout cela était dirigé contre les chrétiens et devait dans la pensée des agitateurs aboutir à la ruine de la religion. Et en effet, si cette foule avait été livrée à elle-même, ou plutôt si les pandarams qui la menaient à volonté avaient partagé l'exaltation qu'ils lui inspiraient , nos néophytes auraient été sans aucun doute massacrés. Heureusement les pandarams étaient de sang-froid et savaient ce qu'ils avaient à craindre du gouverneur de Sattiamangalam, qui a quelques sentiments de justice et professe de Fes^ time et de l'affection pour le P. Arcolini. Ils se dirigèrent donc avec toute la foule vers le palais du gouverneur en poussant de grands - cris pour l'effrayer, et demandèrent hautement justice contre le sanniassi romain et contre ses disciples : il était temps de mettre un terme à toutes ces querelles, il fallait faire comparaître ce sanniassi et décider la question, non par des raison», mais par une épreuve; leur idole avait ressuscité un homme tué, il fallait que le souami étranger

tuât pareillement un de ses disciples et le ressuscitât par la puissance du Dieu qu'il prêchait. Le gouverneur qui n'était pas dupe de leurs supercheries et qui voulait sauver le missionnaire, leur répondit avec fermeté que ce sanniassi était muni d'une patente du roi de Maïssour, qui le couvrait de sa protection et l'honorait de son amitié; qu'en conséquence il ne lui appartenait pas, à lui, de se mêler de cette dispute; que s'ils avaient des plaintes à porter contre leur rival, ils devaient s'adresser au roi, dont les ordres seraient fidèlement exécutés. Cette réponse déconcerta les pandarams; voyant qu'ils n'avaient rien à espérer du gouverneur, ils dissimulèrent leur confusion et se retirèrent en vomissant des injures et proférant des menaces contre les chrétiens. Mais le vent emporta toutes leurs paroles et le calme se rétablit peu à peu, sans que nous ayions eu rien à soufifrir de cette bourrasque.^*

La joie que nous causa ce dénouement fut encore augmentée par un événement de haute importance pour toute la chrétienté. Vous avez vu dans les lettres précédentes tout ce que nos néophytes Cérèz ont eu à souffrir de leurs parents idolâtres et surtout du fameux Chicanen. Cette année les chefs et les principaux personnages de la caste se sont réunis à Sattiamangalam pour traiter de leurs affaires ; les chrétiens n'ont pas été admis dans cette assemblée générale ; parce que depuis vingt ans on les a dépouillés de tous leurs droits. Cependant comme les disputes de l'année dernière, et surtout l'épreuve subie par le chrétien Papo, avaient dissipé les préjugés et excité l'intérêt de la plupart des personnages influents, la question fut sérieusement discutée. L'on décida que la religion chrétienne étant professée par un grand nombre de brames et de rajahs, il n'y avait

aucune raison de Tinterdire dans leur caste , et qu'en conséquence tous ceux qui Tayaient embrassée jouiraient de leurs privilèges. Ensuite on réprimanda sévèrement Chicanen de sa conduite envers les chrétiens ; on rappela publiquement le fait de Papo, qu'on ne craignit pas de reconnaître comme un témoignage du ciel en faveur de l'innocence des chrétiens. Cette décision causa d'autant plus de joie à nos néophytes qu'ils ne s'y attendaient nullement et n'avaient fait aucune démarche pour l'obtenir. Depuis lors plusieurs Gérez ont demandé et reçu le baptême. L'union et la bonne intelligence qui régnent entre tous, tant chrétiens que païens, nous fait espérer pour l'avenir une abondante moisson; celle de cette année nous a produit cinq cent quatorze conversions. Gomme ce district était trop étendu» nous l'avons divisé en deux : celui de Sattiamangalam que le P. Fr. Arcolini continue d'administrer , et celui de Vanipâsour qui est confié au P. Benoit da Costa.

Moullipadi. Le P. Em. Rodriguez est chargé de cette chrétienté qui s'étend vers le sud jusqu'à Outtamapaleam, à trois journées de distance de son centre. Avant de vous parler des travaux et des succès de l'infatigable missionnaire» je veux vous raconter quelques particula* rites du voyage qu'il fit en passant de Sattiamangalam à son nouveau district de MouUipadi. Les provinces qu'il dut traverser étaient en proie aux troubles de la guerre et aux cruautés du grand Nayaken qui, à la tête de son armée, venait punir un de ses vassaux nommé Eléanayaken. Ce seigneur résolu de se défendre en désespéré, avait ordonné à ses gens de massacrer tous les étrangers qui entreraient sur ses terres et de lui apporter leurs dépouilles. Le P. Emmanuel ignorant ces circonstances se vit au milieu du danger avant d'avoir pu

le prévoir : il allait tomber entre les mains de ces brigands, lorsqu'on vint le prier de se détourner un instant de sa route pour secourir un malade. Il le trouva près d'expirer, le consola, l'instruisit le mieux qu'il put et lui conféra le baptême. Cet acte de charité, qui sauvait une ame, lui sauva la vie à lui-même : les soldats qui l'avaient aperçu de loin, s'étaient mis à sa poursuite et avaient passé par cet endroit précisément à l'instant où il était occupé à soulager son malade. Il se remet en route , admirant la bonté de la divine providence en faveur de ce pauvre mourant , lorsqu'il entend derrière lui une voix qui l'appelle; il se retourne et voit accourir un chrétien qui lui découvre le danger auquel il vient d'échapper. Après avoir réfléchi quelques instants, il reconnaît l'impossibilité de se cacher avec les quatre disciples qui l'accompagnent. Averti d'ailleurs que dans toutes les directions il rencontrera des troupes chargées d'exécuter les ordres d'Eléanayaken, il se décide à aller droit à la forteresse pour se présenter à lui. Il espérait que sa profession de sanniassi suffirait pour le soustraire au danger ; et de tous les partis c'était sans doute le plus sage. Mais les gardes de la citadelle refusèrent de l'introduire, et pendant qu'ils exerçaient sa patience par toutes sortes d'outrages, l'un d'entre eux , vadhoughen de caste , courut annoncer au prince la riche capture ; il en reçut l'ordre de tuer les prisonniers et de lui porter tout l'or et l'argent qu'on trouverait dans leurs coffres. Le vadhoughen vint à la hâte communiquer cette sentence à deux soldats , et les chargea, vers la tombée de la nuit, d'accompagner les victimes juscpi'à un bois peu éloigné qui devait être le lieu de l'exécution.

L'un de ces deux soldats était chrétien ; lorsqu'il fut

hors de la portée de la forteresse, il s'approcha d*un des disciples et lui dit à Toreille d'annoncer au sanniassi le sort qui l'attendait et la nécessité pour tous ses compagnons de voyage de se disposer à la mort. Aussitôt le Père s'arrête quelques instants pour entendre leurs confessions et leur inspirer le courage nécessaire dans une telle conjoncture. Dès qu'ils arrivent au lieu indiqué, huit ou dix soldats s'élancent sur eux comme des bêtes féroces, ils saisissent d'abord le P. Emmanuel ; ils le dépouillent, fouillent dans sa malle et n'y trouvent que quelques monnaies de peu de valeur, destinées aux dépenses du voyage. Les deux chefs de cette troupe fièrement assis dirigent les perquisitions, on arrache aux disciples leurs pendants d'oreille, sans toucher à ceux du Père; puis une voix s'élève et commande de trancher la tête à tous les captifs. A l'instant le missionnaire tombe à genoux, étend les bras en forme de croix et présente sa tête ; les disciples imitent tous l'exemple du maître. Les soldats touchés et interdits à la vue d'une résignation et d'un courage si extraordinaires, se regardent sans qu'aucun ose exécuter l'arrêt barbare. Cependant les victimes, d'un air tranquille, les yeux fixés vers le ciel, priant Dieu et lui offrant leur sacrifice attendent le coup de la mort. <( Levez-vous, s'écrie alors le chef principal, attendri d'un tel spectacle, levez-vous, je vous fais grâce. » Soit qu'il n'eût pas entendu, soit qu'il ne pût croire à une telle faveur, le P. Rodriguez restait immobile dans la même posture. Ne pouvant plus résister à son émotion, le chef court à lui, le prend entre ses bras, le conduit à sa place et le faisant asseoir à ses côtés, il l'interroge sur sa profession, sur l'objet de son voyage, sur la vertu de certaines racines trouvées dans sa malle, et enfin il le congédie avec beaucoup de politesse.

On ïie p^t s*einpêcber de recoDnaiire dans cet évèliement une pn^ection spéciale de la dUine providence. Il parait certain cependant qu'après Dieu le P. Emma* nnel dmt son salut à son extrême pauvreté et aux prières 4u soldat chrétien, qui représenta au chef que ce n'était pas la p^e de tuer des gens qui offraient si peu de butin et p^aissaient d'ailleurs si inoSensife. Une ciriconstance ren^rquable est quen examinant les. effets, jles soldats ne regardèrent que l'extérieur du calice qu .était de cuivre ; s'ils avaient vu l'intérieur de la coupe, la dorure eût éveillé leur cupidité et peutnètre auraientils pris une détermination toute contraire. Deux soldats accompagnèrent le pnissiotnmire et ses disciples jusqu'au Cavéri. Arriva sur la rive opposée et se voyant à l'abri des dangers qu^ils venaient de courir, ils. rendirent des action» de gréées à notre Se^neur et continuèrent leur route le lopg du fl^uv^ jusqu'au coucher du soleil. Excédés de hup et de fatigue, ils furent accueillis par un chrétien v^doughen, dont 4a charité leur fit publier tout ce qu'ite avaient souffert.

Le P, Rodriguiez a déjà recueilli des fruits précieux dans sa nouvelle mission : en peu de n&ois il a baptisé cent quatre-vingte idolâtreis; il prépai^t un nombre considérable de nouveaux catéchumènes, quand il fut obligé de les quitter momentanément pour visiter les chrétientés du sud depuis longtemps abandonnées.

Parmi les conversions qui ont eu lieu dans ce district se distingue celle d'un puissant seigneur du Marava, qui jouit d'une telle estime dans tout le pays qu'on l'appelle par excellence le capitaine. Quelques jours après son baptême, il fut pris avec plusieurs chefs des populations voisines et conduit à la cour du roi du Marava, qui voulait s'assurer de leurs personnes, parce

qu'il les soupçonnait de fayoriser le Nayaker de Maduré. Sa femme, qui n'était encore que catéchumène, regardant cette arrestation comme une vengeance des idoles dont il avait abandonné le culte, se refroidit beaucoup envers la religion chrétienne et elle commençait à revenir à ses anciennes superstitions. Dès qu'il en fut averti, le capitaine lui écrivit pour soutenir sâ^foi chancelante; il ajoutait que si elle voulait rester avec lui, elle devait renoncer entièrement à l'idolâtrie. Encouragée par l'exemple de constance que lui donnait son mari, elle rentra en elle-même, partit pour Candelour afin de se faire mieux instruire et peu de temps après elle fut baptisée. Ce fervent néophyte a donné bien d'autres preuves de sa vertu et de sa générosité : le roi du Marava qui cherchait à se l'affectionner l'invitait souvent à dîner avec lui; ayant dA accepter l'invitation un jour d'abstinence, il ne voulut toucher à aucun des nombreux blats d'excellent gibier dont la table était chargée (1). Le roi étonné lui demanda la raison de cette singularité, et il lui répondit avec franchise et sans craindre la diso^râce à ^laquelle il s'exposait, que la religion chrétienne qu'il avait embrassée défendait ces genres de mets en certains jours déterminés. Il eut bientôt une occasion de montrer sa foi et sa patience. Il lui survint entre les deux épaules une tumeur qu'on appeUe ici Carbancle royal et qu'on regarde comme mortelle. Les médecins les plus célèbres se présentèrent pour lui appliquer leurs remèdes et leurs pratiques idolatriques ; mais il les repoussa tous en protestant qu'il aimait mieux mourir que de consentir à leurs superstitions. La plaie devint ef-

(I) Les Maravers ne se font aucun scrupule de manger toutes espèce ik yiandes, excepté toutefois pelle du bœuf et de la vaçlie.

— 231 — ' frayante, et rongea toutes les chairs ; tout le inonde atail horreur de le voir et désespérait de sa vie ; pour lui, au milieu des douleurs aiguës qu'il endurait sans pouyoir prendre un instant de repos, il disait que tout ce qu'il souffrait était peu de chose en comparaison de ses péchés. Dieu qui avait voulu réprouver et faire briller Théroïsme de sa patience daigna glorifier la puissance de la grâce en le guérissant sans aucun remède. Toute la pourriture et les vers qui remplissaient la plaie tombèrent d^eux-mémes, les douleurs se calmèrent et bientôt une guérison complète excita Tadmiration de ton» les païens.

Il prit fantaisie à un dévot de Vichnou d'entreprendre un long pèlerinage, pour porter une riche offrande à une idole célèbre dans toute Tlnde. Mais il lui fallait pour cela une somme qu'il n'avait pas ; il la demanda à ses deux fUs ; ils répondirent que, pauvres comme ils étaient, cet argent serait mieux employé à nourrir et à élever leurs enfants. Irrité de ce refus, le père dénaturé s'adressa aux tribunaux du pays et les obligea par des moyens iniques à lui payer la contribution qu'il exigeait. Cette conduite révolta les jeunes païens contre leur père et contre les superstitions qui inspiraient et autorisaient de telles iniquités. Ils firent appeler un catédiiste et le prièrent de lui enseigner les mystères de la religion chrétienne. Celui-ci sut si bien profiter de la disposition des esprits pour leur prouver la vérité de la religion et l'absurdité des sectes païennes qu'il baptisa quatre-vingts personnes dans cette circonstance. L'un des deux frères avait jusqu'alors entretenu un commerce intime avec le démon, il gardait à cette fin dans sa maison divers objets dont il se servait toutes les fois qu'il entrait en communication avec son maître infernal. Quand il eut as-

sisté aux insfnictioQs du catéchiste , animé d'un désir sincère de recevoir le baptême, il déchira et mit en pièces tout ce qui lui avait servi dans la magfie ou avait quel-^ que rapport au culte idolâtrique.

J'ai fait cette année dans le district du sud deux excur-' sions qui n'offrent pas assez d'intérêt pour mériter de trouver place dans cette relation. Je ne citerai qu'ime petite particularité, qui sera comme une nuance dans le tableau général destiné i vous peindre les moeurs des peu^* pies, et la position des missionnaires. Dans un village situé à quatre journées au sud de Maduré le catéchiste avait préparé deux cents païens qui m'attendaient avec impatience pour recevoir le baptême. La veille de mon arrivée on vint l'arrêter par les ordres du grand chef des jogues de toute la contrée. Selon l'usage , qui dans llnde a force de loi, tous les jogues scmt oUigésde se munir dune patente, que ^ chef ne (^fêlivre qu^au prix d'une contribution plus ou moins fode. Le catéchiste était ae* cusé d'avoir transgressé cette loi; car l'influence qu'il exerçait elle grand nombre de personnes qui se réglaient d'après ses conseils le faisaient passer pour un jogue. Cette nouvelle m'affligea sensiblement, parce que k présence da catéchiste m était nécessaire pour recueillir les fruits de mes voyages. Je fus bientôt consolé en le voyant arriver le lendemain à la tête d*une foule de catéchumènes triom-* phants de joie. Il avait réussi à prouver qu'il n'était pas un jogue , qu'A n'avait aucun disciple» et que son emploi se bornait à exécuter les ordres du missionnaire, qui seul était maître spiritud. Cet incident m'avertissait néanmoins de me tenir sur mes gardes» J'examinai les catéchumènes, qui tous étaient déjà bien préparés, et leur administrai le baptême , qu'ils reçurent avec une ferveur et une dévotion vraiment touchantes.

Au mois de juin je revins à Maduré pour aller de là visiter nos chrétiens d'Oûttamapaleam vers les montagnes du Maleialam. Mais la guerre que le Nayaken de Maduré lait à ses vassaux de cette province , m*enipéchèrent d'administrer la nombreuse chrétienté que nous y avons formée et qui pour la même raison se trouve depuis longtemps privée des secours de la religion.

La copie suivante d une lettre du P. Em. Rodriguez, TOUS donnera les détails de la visite qu'il a faite dans ce district. «J'arrivai à Maduré au mois de novembre, et comme le Père chargé des Paravas était absent , je fis de mon mieux l'administration de sa chrétienté, visitant les infirmes et baptisant les enfants des parias pendant la nuit. Je commençai aussi Tadministration do nos chrétiens de hautes castes, dont la ferveur m'édifia extrêmement. Voici un trait qui mérite d'être mentionné. Une veuve très-pauvre vint m'offrir une pièce d'or qu'elle avait ti'ouvée sur la route , et me pria d'en disposer à ma volonté. Après lui avoir adressé quelques questions, je ne pus douter que ce petit trésor ne fût la propriété de quelque étranger qu'il serait impossible de découvrir; en conséquence je lui répondis que cet argent était la propriété des pauvres et qu'elle pouvait le garder pour soulager son indigence, puisque Dieu le lui avait envoyé. Elle ne voulut jamais y consentir malgré toutes les instances que je lui fis. Elle demanda d'abord que je l'acceptasse pour mon usage ; je répondis que je ne pouvais pas le prendre pour moi parce que c'était le bien des pauvres ; alors elle protesta qu'elle n'avait pas besoin de cet or, qu'elle n'y avait pas attache son cœur, et qu'après tout il y avait des personnies plus indigentes qu'elle. Pour la contenter, je changeai cette pièce en monnaie , je la forçai d'en accepter le quart

et lui permis de distribuer le reste aux pauyres en vm présence, ce qu^elle fit avec upe expression de bonheur qui montrait qu'elle joiuissait plus des trois quarts qu*eUe donnait que du quart qu'elle consenrail pour eUe-méme. » Des circonstances imprévues m'empèebèrent de con-* tinuér cette administration, et je partis pour aller célébrer les fêtes de Noël à Tencassi. Gëtait la saison- des pluies ; les routes étaient affreuses, je fus obligé de faire à pied la plus .grande partie de mon voyage; mais Taffection et la joie avec lesquelles je fus accueilli par ces fervents néophytes adoucirent toutes mes fatigues^ Je logeai chez Texcellent vadoughen nommé Ganadapen ; il avait orné sa chapelle domestique avec un soin et une profusion de fleurs et de clinquants qui en faisaient un petit paradis. La crainte des païens et le défaut d'espace m'empêchèrent d'y réunir tous les chrétiens ; il fallut leur assigner séparément diverses heures du jour ; je baptisai un bon nombre de catéchumènes, et j'en instruisis plusieurs autres qui se présentaient de nou« veau. Parmi ces catéchumènes se trouve une fenune d'un courage viril ; elle reçoit la paye des soldats , en remplit tous les devoirs, et dans l'occasion sait se battre avec autant de bravoure que le plus vaillant guerrier. Elle eut connaissance de la religion par quelques néophytes qui habitent le même village, et pressée par un ardent désir du baptême, elle vint prier le catéchiste de l'instruire. Comme elle vivait dans une profession peu décente à son sexe et très-dangereuse pour les mœurs, je recommandai de procéder avec une extrême réserve et de ne pas se hâter de lui enseigner les mystères de la foi. Elle fut très-sensible à cette épreuve , mais son courage triompha de tous les obstacles; au-

jourd'hui elle as^te régulièrement aux instructions et sa conduite là rend digne de la grâce du baptême.

ï> De Tencasai je passai à Couttapaleam, où je confessai ceux qui purent se présenter; car ces pauvres néophytes sont horriblement tyrannisés par le Mania-^ caren ; la plupart cependant vinrent me trouver en se* cret pour se consoler et se fortifier par les secours d? la religion. Dans un village nonuné Panicoulam prè» de Gajétar vivent plusieurs familles chrétiennes de la caste des Maravers, qui ont souvent à soufirir de la part de leurs parents idolâtres au milieu desquels ib sont disséminés. Parmi ces persécuteurs domestiques se distinguait un homme très-influent et universellement redouté pour ses maléfices. Dieu touché des larmes de ses enfants , frappa leur ennemi ; mais ici encore la miséricorde s'unit à la justice. La femme du fameux magicien fut attaquée d'une maladie extraordinaire el mourut au milieu d^horribles tourments ; lui-même tom«ba dans un état affreux . et fut bientôt réduit à Textrémité; déjà ses parents faisaient les préparatifs néces^ saires à ses funéraillea et disposaient le bûcher 'où son cadavre devait être brûlé. Sur ces entrefaites le catéchiste Méiappen arrive dans ce village; aussitôt les chrétiens lui annoncent le malheureux état du malade et le conjurent d'aller le visiter, ajoutant qu*il a promis de suivre ses conseils s'il peut l'arracher à la mort. Le catéchiste ayant ranimé sa foi et imploré le secours de Dieu » se rend auprès du païen qu'il trouve expirant , il le bénit, récite quelques prières et parvient à se faire entendre de lui; il profite de ce moment que la divine miséricorde semble lui accorder, pour l'exciter à dèa^ sentiments de foi et de contrition, el lui fait promettre d'embrasser la vraie religion, si Dieu lui rend la viç.

La grâce se joignant à la crainte, le malade commence à ouvrir son cœur à la confiance, et à mesure qu'il se tourne vers Dieu, il se âent soulagé du poids qui Taccable. Le catéchiste encouragé par ces premiers succès, mais n*osant encore lui conférer le baptême, continue à rinstmire et à le fortifier. Le troisième jour les sym^ plômes et les douleurs de la maladie disparaissent, et le maraver, rendu à la santé, demande le baptême et prend le nom de Xavier. Cette preuve de la puissance divine a fait une si vive impression sur les autres païens, qu'ils se disposent à embrasser la religion chrétienne.

n Les chrétiens de Gajétar vinrent en masse se confes-* ser à Camanayakenpatti. La conversion récente d'un capitaine vellage les menace d'une nouvelle persécution; c'est là notre sort, de payer par un surcroit de tribulation les conquêtes que nous faisons sur l'enfer. Au reste celle dont je vous parle méritait d'être achetée à ce prix : c'est un des ennemis les plus acharnés du christianisme qui vient de se rendre aux poursuites de la grâce. Ce triomphe n'est pas le seul qui ait consolé cette année la chrétienté de Cajétar. Une fervente néophyte nommée Sandaï, véritable femme forte dont la générosité a été mise à l'épreuve par les vexations de sa caste, a gagné à Jésus-Christ deux jeunes époux qui appartiennent aux familles les plus influentes de la contrée. Les parents de ces jeunes catéchumènes ont épuisé contre eux tous les moyens de persécution, mais désarmés par leur héroïque constance et vaincus par les preuves éclatantes de justice et de miséricorde que la divine providence ne leur a pas épargnées, plusieurs d'entre eux ont déjà reçu le baptême et les autres ne tarderont pas à imiter leur exemple. Le nombre des gentils baptisés dans ces deux bourgs s'élève à quatre-

vingt-'Ua : c'est peu si on les compte ; mais si l'on considère kar condition et leurs qualités , il y a lieu de bénir infiniment la bonté divine. )>

Quoique ma lettre soit déjà bien longue , permettezmoi d'ajouter quelques détails sur ces églises du sud, moins développées que celles du nord et pour cette raison un peu trop oubliées dans nos lettres précédentes.

Le P. Philippe Ërandi yisiteur de la mission , eut dernièrement occasion de parcourir ces provinces.

Gomme il se rendait de Tencassi à Tirounelvély il fut assailli tout-à-K^oup par une bande de jogues, ar* mes de lances, de haches et de bâtons, et marchant fié* rement au son des tambours et des trompettes. Leur chef ;se prédpite sur lui» saisit son cheval par la bride et loi ordonne de le suivre. Le P^e croit un instant toucher à la palme du martyre ; mais en fixant attentivement s^ féroces agresseurs, il reconnaît bientôt à travers ces airs de fierté, le fond de lâcheté qui fait le caractère de ces êtres dégradés. « Que me voulez- Toos, dit-Q alors d'un ton d'autorité, et que signifient ces démonstrations étranges? si tous avez quelque plainte à porter contre moi, venez vous adresser au gouverneur, je vous cite à son tribunal ; lui seul a droit de me demander compte de ma conduite et de ma doc«» trine. y> En prononçant ces paroles, il pique son che* -val pour se débarrasser de leurs importunités, sans néan* moins prendre la fuite. Les jogues effrayés au nom du magistrat invoqué par le missionnaire, se contentent de le suivre en l'accablant de menaces et d'injures. Ils marchent ainsi toute la matinée et arrivent vers midi à Marandei, où plusieurs catéchumènes de la caste des vadoughers viennent saluer leur sanniassi et l'accompagnent jusqu'au palais.

Le gouverneur ayant donné ordre d'introduire les ad-» cusateurs avec l'accusé, se lève pour accueillir le Père et le fait asseoir à sa droite; les jogues reçus froidement et sommés d'exposer leurs griefs les réduisent à un seul chef, c'est qu'on leur enlève leurs disciples* En réponse à cette accusation, le P. Erandi expose sommairement la doctrine qu'il entoigne i « Sans forcer personne, ajoute-t-il avec dignité, j'accepte tons ceux qui se présentent volontairement pour être mes disci« pies; et en agissant ainsi, j'use du droit sacré que la coutume du pays accorde à tous les maîtres des diverses sectes. Toute la difierence qui existe entre eux et moi, c'est que j'enseigne gratuitement, fidèle au devoir du vrai gourou, qui est de chercher le salut éternel de ses disciples et non ses propres intérêts ; vos gourous au contraire font consister leur ministère à amasser de l'argent/ à imposer à leurs disciples de fortes contributions, à vendre le tinei, etc. (1) »

Le gouverneur interrompt le missionnaire en le comblant d'éloges^ et adresse de sévères réprimandes aux jogues, qui ont eu la témérité d'arrêter sur sa route un sanniassi d'une si haute condition. Le P. Erandi, modeste dans son triomphe, représente au seigneur qui s'est fait son avocat» que ces jogues, auxquels il pardonne de tout son cœur, sont fatigués et à jeun : en conséquence il le prie de leur procurer un peu de nourriture. Sans prêter attention à cette demande, le gouverneur l'invite à Tenir lui-même partager son diner. Le Père lui témoigne sa vive reconnaissance pour tant dé bonté, le conjure de vouloir bien agréer ses excuses, lui recommande de nouveau d'avoir pitié des jogues, et

(i) Le tinei est la cérémonie d*ioitiation aux sectes païennes.

prend congé de lui en laissant tous les assistants dans l'étonnement et Fadmiration : car cette manière de ré* pondre à Tinsulte par le pardon et à l'injustice par la charité leur apparaît comme un mystère jusqu'alors in-* connu.

Sorti de ce danger le P. Erandi continua la visite des chrétientés avec toutes les précautions qu'exigeait Tétàt des choses, bien persuadé qu*il y aurait présomp» tion à se flatter de rencontrer partout des juges aussi équitables et aussi bieuTeiliants. Il baptisa dans cette excursion quatre cent quatre-Tingt-cinq idolâtres.

Un autre missionnaire, qui a traversé ces mêmes conr trées (anciennement le royaume de Tencassi, aujourd'hui la province de Palassam, sous U domination desr JMaravers), m*a envoyé une relation dont j extrais le &it suivant : « M*étant arrêté à Ningolam, je vis acconrir une population entière de parias qui demandaient à être instruits des vérités de la foi. Ces braves gens étaient nombreux et bien disposés, quelques-uns savaieif i' déjà leurs prières. Je les répartis en trois classes que je con*fiai à mes trois catéchistes. Nous avions consacré tout le premier jour, partie aux exercices du catéchisme , partie .^ux instructions spirituelles, et le zèle de mes catéchurmènes me comblait de joie. Â la tombée de la nuit un orage affreux nous assaillit ; comme les parias ne peu^ vent entrer dans les maisons des hautes castes, une partie d'entre eux cherchent dans une pauvre cabane un abri bien insuffisant contre ce déluge de pluie ; pour comble de malheur la cabane croule tout entière sur leurs têtes et ils se trouvent au milieu de Tinondation , «ans savoir où se retirer, et sont obligés de passer toute la nuit dans la boue et dans Teau sans pouvoir se cou? ^h^ un Sjçul instant.

Ces fatigues, jointes i rindination qu'ont les IiMliens â,e voir en tout des augures sinistres, avaient ébranlé la constance d'un grand n<HnlNre , lorsque Tenfant du principal d'entre eux, qui était comme leur chef, tombe subitement malade sans donner signe de rie,, A cette vue, urne frayeur panique s'empare des esprits, c*est la vengeance de leurs dieux qui les poursuit ; cette idée fait sur eux l'effet que produirait Tapparilkm d'un loup au milieu d'un troupeau de moutons. £n un diu-d'œil ils sont dispersés et la plus grande partie ne reparait plus. Le misoonnaire continua d'instruire et baptisa ceux qui se montrèrent plus courageux. Pe ce nombre était le chef avec toute m Camille. Pieu se phit à réc<»npeaser m constance en readiant «ubitepne^t la santé à son jeniant. La douleur que causa œ triste accident fut adoucie par la \oiie de baptiser deux cent quarantenkiii idolâtres ejt p^ r,espjéiriaAce 4& ^egagn^r en peu de temps Aous les autres.

Voici quel(jues traits édifianj|squi me paraissent dignes 4e vous (être jcommuniqués.

Un jogue païen du Marava s'était acqu^ une grande réputation et inspirait june terreur générale par la force de sa n^agie. Le ministre et le maître étaient mer^reil* leusement Raccord pour satisfai^re , l'un sa cupidité et Tautre sa haine contre les hommes. Dès que la bourse du jogue était épuisée, /)n pouvait s'attendre à vx)ir quelque personnage du pays obsédé par le démon ou atta- ^qué de quelque n^ladie extr^ordiii^ire qui l'amenait îdfailliblement aux piedfi du magicien. C'est dans cet homoie que [Dieu prit plaisir à manifester sa puissance.

La naissance et l'éducation bien plus que la perversité 4u cœur l'avaient jeté dans cette horrible profession. ^jx esprit et son caractère avaient naturelkment un

fond de droiture qm se développa sous Taction de la grâce. De longues et fréquentes disputes avec un de nos catéchistes le cdUTainquirent de la yérité de notre sainte religion. Je ne vous peindrai pas les combats qu*il eut à soutenir contre son propre cœur, ses passions^ ses habitudes, et surtout contre son redoutable tyran. Le démon n'épargna ni promesses, m menaces, ni terreurs, ni séductions, pour conserver un serviteur jusque-là si dévoué ; mais le catéchumène triompha de tous ses efforts, et reçut au baptême le nom d'Etienne. C'est dans cette province une des premières conquêtes du saint Evangile; il en est devenu Tapôtre zélé. Il prêche avec un succès qui tient du prodige ; il chasse les démons et guérit les makdies par un simple signe de croix, ou par Tapplication d'un peu de cendre bénite av^ beaucoup phis de feciUté qu il ne le faisait autrefois, quand il était d'intelligence avec l'auteur même de ces obsessions. A ce pouvoir merveilleux il joint les vertus opposées à ses anciens vices , et surtout le désintéressement apostolique, qui, en diminuant sa richesse, grandit sa réputation. Demièrem^it on vint lui présenter une femme qu'on disait tourmentée par im mauvais esprit; elle ressemblait à un yrai cadavre. Etienne fit sur elle le signe de la croix, et à l'instant elle se leva aussi libre et aussi fraîche que si jamais elle n'eût rien souflert.

Les épreuves ne devaient pas manquer à une telle conversion. Le néophyte eut à subir les vexations du gouverneur du pays : sans autre prétexte que le changement de religion, il fut dépouillé de tous ses biens, et livré pendant quelque temps à l'humiliation et à la pauvreté. Loin de se démentir, sa foi brillant au milieu de Tadversité, commence à dissiper les épaisses té«

nèbres de Tidolâtrie ; il a converti un grand nombre de païens et fait construire une église dans cette province^ où jusqu'à présent le christianisme n'avait pas osé se montrer publiquement.

Les desseins de la divine miséricorde sur le Marava se sont manifestés par la conversion d'un autre iogue de la même contrée. Bien différent du précédent, il s'était toujours distingué, même dans le paganisme, [par une vie fort régulière; la grâce trouvant en lui de si heureuses dispositions n'eut pas de peine à en faire un chrétien et un apôtre. Il contribue à la gloire et à la propagation du saint Evangile et par sa conduite édifiante et par les cures étonnantes que Dieu accorde à sa charité, car la guérison du corps lui fournit souvent le moyen d'opérer celle de l'ame. Il fut cependant moins heureux auprès du roi du Marava, atteint d'un mal qu'on nomme ici le nérafnbou(l) (le nerf). S'imaginant pouvoir commander à sa maladie comme il a coutume de le faire à ses esclaves^ le prince avait tranché d'un coup de sabre la tête du furoncle, et payait son imprudence par des douleurs atroces et une inflammation générale qui mettait ses jours en danger. Le jogue chrétien fut ap* pelé pour le soigner, il appliqua sur la jambe malade un peu de cendre bénite, récita ses prières et partît en promettant de revenir le lendemain. Aussitôt les dou-

(1) Le nérambou est une affection un peu analogue A celle que nous appelons le panaris. (In furoncle se forme , et parvenu à sa maturité pousse hors des chairs' un petit filet semblable à un nerf ou à un ver très-délié, que Ton croit être un véritable animal. On tire délicatement ce fil ou ce ver à mesure qu*il cède, et on le roule sur une petite cheville posée en travers de la plaie. Il faut éviter soigneusement de le rompre ; car dans ce cas, il rentre dans les chairs et ca use d'affreuses douleurs , jusqu'à ce qu'il S'ouvre une autre issue. Souvent ce ver emploie six mois à sertir et se trouve avx)ir une longueur de plusieurs pieds.

leurs se calmèrent , un sommeil paisible soulagea le mdade, Tinflammation disparut et le médecin, à sa seconde visite, trouva la plaie en très-bon état. Le roi étonné d'une amélioration si subite > demanda quelle • était cette prière qu'il avait récitée ; le jogue lui expliqua les mystères de la loi chrétienne renfermés en abrégé dans cette formule , et Tassura qu'à la troisième visite la guérison serait complète. Le bruit s'en étant répandu, un pandaram, gourou du prince, prévit que cette cure merveilleuse lui ferait perdre, avec la confiance de son royal disciple, les avantages qu'il en retirait ; il accourut auprès de lui, sut faire valoir l'honneur de la secte et surtout la puissance de l'idole et la terreur de ses vengeances. Effrayé de ces menaces, le Maraver accueil- Ut la troisième visite de son médecin d'un air triste, et protesta qu'il ne pouvait plus consentir à se laisser traiter par un chrétien , parce que son gourou le lui avait défendu. « Mais, reprit le jogue, qui est-ce qui souffre ? qui est-ce qui court le danger , vous ou votre gourou? — C'est bien moi, reprit le malade. — Votre résolution, répliqua le jogue» 'serait louable^ si le remède que j'emploie avait en soi quelque chose d'illicite, mais rien ne peut être plus légitime, il est tout entier fondé sur la connaissance du vrai Dieu, qui seul-mérite nos adorations et seul sait commander à la maladie, etc. » 11 eut beau conjurer son malade , rien ne put vaincre son obstination. Le roi désira cependant témoigner sa reconnaissance et pria le jogue de demander tout ce qu'il voudrait, m Les guérisons que j'opère, répondit le chrétien, ne viennent pas de mon art, mais de la puissance du Dieu que j'invoque ; quant aux soins que je prends, ils ont déjà reçu leur récompense, plus grande qu'ils ne la méritent, plus belle que vous ne puissiez

jamais me Toffrir, puisque ces soins je les consacre à la gloire et à Tamour de mon Dieu. Loin de vous demander la récompense de mes peines, je n'oserais pas même en accepter aucune sans la permission de mon gourou. Si néanmoins tous voulez m'accordei* une grâce, ' je recevrai avec bonheur le radiât de mon fils, que le malheur des temps a réduit à Tesclavage. :» Le prince s'empressa de faire racheter le jeune homme, et le rendit à son père, tandis que lui-même il. s obstinait à rester l'esclave du démon et de ses vaines superstitions.

Il s'est formé depuis quelques années dans les provinces du sud une nouvelle secte qui prouve jusqu'où va l'aveuglement de ce peuple. Le (fieu qu'elle a choisi est un certain Tambikikmt qu'on suppose avdr été un blanchisseur des parias, c'est--à*âire, de la plus vile des conditions. Son culte se réduit à des danses obscènes, où les ad^tes , ayant à leur tête im blanchii$seur , se livrent à mille orgies, courent les rues un flambeau à la main, et extorquent, de gré ou par la violence, des offrandes destinées à payer les frais de la fête. Comme nos chrétiens de Tirounelvely refusaient cette contribution, les sectaires , conduits par leur coryphée , accoururent en tumulte dans le dessein de piller leurs maisons. Le plus fervent des néophytes nommé Alexis s'avance courageusement à la rencontre de cette bande de furibonds, et se trouvant face à face devant leur chef, il fait sur lui quatre signes de croix. A llnstant l'énergumène s'arrête tout tremblant , les sectaires se retirent consternés» et dix d'entre eux renoncent à leurs superstitions pour embrasser la loi du vrai Dieu.

Je n'oserais consigner dan^ cette lettre le fait suivant, s'il n'était confirmé par le P. Balt da Costa, dont vous connaissez la prudence. Un jogue de Paleancottei, con-

verti an christianisme» mais encore catéchumène, fut appelé par ses affaires à Tencassi, où il reçut Thospitalité dans une famille chrétienne nou\ellemeut baptisée. Les jeunes époux étaient plongés dans TafOiction : de deux enfants qu'ils avaient eus, Tun venait de mourir, l'autre était mourant. La douleur aigrie par les instances de leurs parents idolâtres avait fortement ébranlé leur constance. Le catéchumène s'efforça de les consoler, et il se retira pour prendre son repos dans un vestibule ouvert sur la cour intérieure de la maison. Vers minuit il est éveillé par une lumière éblouissante ; il se lève en sursaut pour aller crier au secours, persuadé que la maison est en feu; mais il s aperçoit bientôt que cette lumière est d'une nature supérieure à celle du feu. II s'arrête stupéfait et voit au pied d'un arbre planté au milieu de la cour, deux jeunes gens d'une ravissante beauté, dont l'un agite une petite oriflamme et l'autre tient en main une espèce de harpe. Ils se dirigent de là vers une extrémité de la cour où l'un d'eux se baisse et trace une croix sur la terre ; puis ils s'avancent vers le catéchumène et lui font signe de se taire. Us s'approchent ensuite de la chambre qui renferme le malade, et se tenant sur la porte, ils l'appellent par son nom. L'enfant sort de la chambre , se place entre les deux inconnus qui le prennent par la main, et s'avance avec eux au milieu de la cour, tenant dans ses mains deux cierges allumés, et rayonnant de joie et de splendeur. Enfln tous les trois s'élèvent majestueusement dans les airs.

Pendant que le catéchumène suit des yeux ce spectacle merveilleux, les pleurs et les lamentations des pa- |-ents le confirment dans la persuasion que cette vision annonce la rport bienheureuse de l'enfant. Aussitôt il

court dans la chambre du deuil, suspend les gémissements et raconte ce qui vient de se passer sous ses yeux. Pour se convaincre de la vérité du récit, on s'empresse d'aller vérifier le signe qui en a été donné, et Ton trouve dans la cour une croix parfaitement tracée sur l'endroit où le premier enfant a été enseveli. Dès-lors le deuil se convertit en réjouissances, les parents confirmés dans leur foi bénissent le Seigneur et le catéchumène prend la résolution de se dévouer tout entier à la propagation du saint Evangile: Il a reçu au baptême le nom de Rayen (Pierre), et dans ce moment il se prépare au catéchisât par l'étude des sciences nécessaires. Dieu semble avoir voulu lui laisser un gage de la faveur qu*ll lui a faite: sa vue , jusqu'alors excellente , a été sensiblement afiaiblie, comme pour l'avertir que les objets de ce monde sont indignes de fixer les regards d'un homme qui a vu quelque chose de la gloire du ciel.

Je finis en recommandant cette mission aux prières et aux SS. SS. de votre Paternité et en demandant sa bénédiction, etc.

André Freire.

LETTRE DU P. AUDRE FREIRE, MISSIONNAIRE DU MADURE, AU R. P. PAUL OLIVA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.

Colei, 1676.

Mon Très -Révérend Père.

Les dispositions de la divine Providence m'ont privé pendant quelques années du plaisir d'être auprès de votre Paternité l'interprète des missionnaires du Maduré. J ai

du interrompre mes travaux apostoliques pmr aller diriger à Ambalacate Timpression des ouvrages tamouk du P. Robert de' Nobili ; j'ai consacré une année à cette œuvre importante et après en avoir achevé une partie^ j'ai obtenu de revenir à mon poste. Cette narration renfermera donc les événements qui ont eu lieu depuis ma dernière lettre de 1673 (t).

Le Nayaken de Maduré , après les guerres désastreuses dont cette lettre vous donnait le récit, s^était emparé du royaume de Tanjaour et avait tranché la tète au roi son ennemi. Cet acte barbare ne put lui conserver sa conquête. Lldalcan informé <fe ces événements, envoya une armée sous la conduite du général Ecogi, avec ordre de rétablir sur le trône de Tanjaour le fils du roi vaincu^ qui était venu implorer son secours. Le Nayaken de Maduré avait confié le commandement du royaume conquis à son frère aine , dont la bravoure arrêta d'abord l'impétuosité d'Ecogi. Celui-ci résolut de se ménager par la ruse une victoire qu*il n'osait espérer de la force : il se tint pendant une année entière sur les frontières du

(1) Note de l'éditeur. Cette lettre de 1673 ne nous est poiat parvenue , non plus que celles qui furent écrites depuis 1667 jusqu'en 1676, il paraît qu'elles se perdirent au milieu des troubles et des ravages occasionnés sur les côtes de Tlnde par la guerre entre les Portugais et les Hollandais* Le seul événement que nous puissions signaler pendant cet intervalle , c'est que le P. Balthazar da Costa fiit envoyé à Rome en qualité de procureur du Malabar et repartit du Portugal avec un renfort de seize Missionnaires. De leur nombre était le P. Jean de Britt» destiné par la divine Providence à illustrer la mission du Maduré. Le P. Balth. da Costa n'eut pas la consolation de revoir son cher Maduré. Attaqué d'une fièvre cérébrale «u passage de la ligne, il mourut le 31 avril 1673. Il mérite d'être rangé parmi les plus célèbres ouvriers de cette Mission ; il ouvrit la carrière des Missionnaires pandarams en foveur des parias, et vit ses efforts couronnés des succès les plus consolants. La série des lettres qui précèdent , depui» 164 8 jusqu*à 1667 nous donne une baute idée de ses vertus apostolique».

royaume, convaincu que l'imprudence et les jalousies mutuelles des deux frères lui fourniraient une occasion favorable d'accomplir ses desseins. Son attente ne fut pas trompée. Le Nayaken de Maduré se brouilla bientôt avec son frère, et Ecogi profitant de cette division , se mit en marche à la tête de ses troupes, fondit sur la ville de Tanjaour, la prit du premier assaut, s'empara de toutes ses dépendances et vint se préseuter aux portes de Tirouchirapalli où se trouvait le roi de Maduré. Lu citadelle et tout le royaume devenaient sa conquête, si son audace eût égalé sa bonne fortune. Il craignit de compromettre ses succès en livrant immédiatement l'assaut ; et cette hésitation donna au Nayaken le temps de se remettre de la terreur panique qui l'avait démoralisé : il put se défendre et conserver sa capitale, mais il fut dépouillé d'une grande partie de ses états et de toutes les places fortes de ses provinces.

Telle fut la juste punition d'un tyran qui ne connais^ sait d'autre loi que sa cupidité. Ses expoliations et ses cruautés avaient fait oublier le despotisme de tous ses devanciers et excité contre lui l'exécration de ses sujets; il méritait d'être traité comme il avait lui-même traité, non pas ses ennemis, mais ses propres vassaux.

Cette longue série de guerres a été suivie d'une fa-r mine générale, qui ravage surtout les environs de Maduré et le Marava : on ne rencontre partout que la dévastation et la solitude du tombeau ; une partie des habitants a succombé à la faim, les autres se sont expatriés pour chercher ailleurs quelque ressource. D'un jour à l'autre Ecogi d'une part et le roi de Maïssour de l'autre vont achever d'absorber les derniers débris de ce royaume jadis si florissant. La conquête en sera bien facile, car

les populations regarderont Tennemi, quel qu'il puisse être, comme leur véritable libérateur.

C'est ce qui Tient d'arriver à Tanjaour. Le général Ecogi, au lieu de placer sur le trône le fils de Fancien Nayaken, selon les ordres qu'en avait donnés Tldaïcan, a préféré usurper pour Ini-méme le titre et Tantenté de roi indépendant. Devenu ainsi maître absolu du pays, il cherche à se faire aimer des habitants et déjà iiytt réussi. La justice et la e^esse de son gouvernement commencent à fermer les plaies du règne précédent, et à développer les ressources naturelles de cette contrée , l'une des plus remarquables de toute Tlnde par la fertilité de ses terres et la richesse de ses productions. En réparant les canaux et les étangs, il a rendu la fécondité à de vastes campagnes incultes (fepuis plusieurs années, et la dernière récolte a surpassé toirt ce qu'on avait jamais vu. Malheureusement cette prospérité ne sera pas de longue durée, car d'un côté Tldalcan expédie une armée pour punir la révolte de son général ; de l'autre le Nayaken de Maduré, si lâche quand il lui eût été facile de se joindre à son frère pour écraser Ecogi, s'est enfin réveillé de son apathie : il lève une armée formidable , de concert avec tous ses vassaux , qui ont 'oublié leurs propres querelles pour réunir leurs forces contre Tennemi commun. En même temps le Mdssour qui ne peut voir sans inquiétude un peuple audacieux s'établir sur ses frontières , fortifie les citadelles qu'il a prises au Maduré dans les provinces du nord, rassemble de nouvelles troupes et fait de grandie préparatifs de guerre. Sous prétexte de se fortifier contre les Musulmans , il paraît avoir en vue d'attaquer le royaume d^ Maduré, pendant que le Nayaken sera embarrassé dans sa guerre du Tanjaour. Tout nous an-

nonce que nous ne touchons pas encore à la fin de nos tribulations.

Le royaume de Gingi n'a pas moins souffert des guerres que les usurpateurs se sont faites entre eux. Un brame, frère du gouverneur de Gingi, avait formé une conspiration contre Tldalcan^ ou lesouba du Décan. Ses trames furent découvertes, il tomba lui-même dans le piège quUl avait tendu et fut tué par le souba au moment où il comptait lui porter le coup fatal. De graves soupçons pesant sur le frère du conspirateur, un autre général fut envoyé à la léte d'un détachement de soldats avec ordre de déposer le gouverneur actuel de Gingi et de prendre sa place. Mais il rencontra une si forte résistance qu'il fut obligé de se retirer. Il renonça donc à la capitale et tourna tous ses efforts sur les provinces. Il en résulta une série de combats acharnés qui achevèrent de ruiner cette malheureuse contrée, déjà réduite à une profonde misère par la tyrannie des trois ministres qui gouvernent ou plutôt qui ravagent ce royaume. Vous comprenez que tous ces bouleversements ont mis bien des entraves à la prédication du saint Evangile et diminué les résultats de nos fatigues. Je me hâte de vous exposer les œuvres de la mission. Commençons par la plus récente de nos résidences.

Colei est une petite bourgade appartenant aux états de Gingi. Le P. Philippe Erandi y fixa le centre d un nouveau district» qu*il abandonna bientôt pour répandre la lumière de la foi dans. tout le royaume. En attendant un autre missionnaire qui pût le remplacer , je fus chargé de partager mes soins entre ces chrétientés et celles de Tanjaour que j'administrais depuis quelque temps.

Comme on ne vous a pas encore parlé de cette église

-^ 251 — naissante, je vais vous en donner Thlstoire en peu de mois. Une soixantaine d'habitants de cette contrée avaient reçu le baptême à Tirouchirapalli ou à Maduré, dans les voyages qu'ils y avaient faits, et de retour dans leur pays ils s'étaient réunis à Vattavallam, ville située entre Gingi et Tirounamalei, environ quarante lieues au nord de Tanjaour. Ils y vivaient privés des secours religieux et exposés aux persécutions des gentils, qui, répondant à la vérité par la violence, avaient attenté à la vie de leur catéchiste. Ils vinrent m'exposer leur désolation et me conjurèrent de les secourir. Je laissai donc le district de Tanjaour aux soins du P. Dominique d'Almeida et je me mis en route avec ces braves néophytes.

Arrivé à Vattavallam, j'évitai de me montrer en public, pour ne pas exciter contre moi le fanatisme païen. La Providence semblait m'avoir préparé un asile sur un rocher situé à une petite distance de la ville. Son sommet présentait un joli plateau, au milieu duquel une grotte m'offrait un abri contre les pluies; une épaisse forêt qui ombrageait le pied et les flancs du monticule, nie couvrait d'un voile mystérieux et faisait régner autour de moi une délicieuse solitude. Cependant cet isolement ne fut pas de longue durée : dès que le bruit de mon arrivée se fut répandu , tout le monde voulut voir le nouveau sanniassi. Le concours des visiteurs alla croissant pendant les quinze jours que je passai dans cet ermitage; depuis l'aurore jusqu'à la nuit j'étais entouré d'une multitude de païens de toutes les conditions. Il n'y manqua que les ministres des idoles, à qui la fierté ne permit pas de me visiter ; ils se contentèrent de m'envoyer leurs disciples pour me proposer leurs questions et s'informer de la doctrine que j«

préchais; ils n'osèrent néanmoins me susciter aucune querelle.

Ma qualité de pénitent me valut de la part de ce bon peuple les témoignages d'une confiance et d'une véné* ration extraiMxlinaires ; les uns me baisaient humble* ment les pieds., les autres sollicitaient ma bénédiction, il fallut me prêter à leurs désirs. Je profitai de ces dispositions pour ensdgner à tous la voie du salut et avec la grftce de Dieu j'eus la consolation de baptiser qua<rante catéchumènes qui se joignirent aux anciens néophytes ; beaucoup d'autres continuèrent à s'instruire et vinrent plus tard me trouver pour recevoir la grâce de la régénération. £n quittant Yattavallam je me ren* dis à l'église de Sandama située à vingt lieues à l'ouest de la précédente : la ferveur de ces nouveaux chrétiens était si grande que cette distance ne paraissait rien à leur désir de participer à nos saints mystères. Ils eurent à passer par l'épreuve des persécutions, mais en ce moment ils sont plus tranquilles , le gouverneur in* struit par le catéchiste des vérités de notre sainte religion, a rejeté les procès calomnieux de nos ennemis et nous a donné pleine liberté d'annoncer publiquement le saint £vangile.

Les progrès de la foi Curent encore i4us rapides a Sandama ; l'ébranlement des masses païennes fut si gé* néral dans ces provinces du nord que trois missionnaires ne pourraient suffire à recueillir la moisson qui nous y attend et à cultiver les chrétientés déjà fondées. Dans les deux ou trois années qui viennent de s'écouler, le nombre des païens baptisés dans ce district s'élève à onze cent cinquante-neuf, sans compter ceux que le saint baptême a réunis immédiatement à l'église triomphante. Les supérieurs m'ont accordé pour colla-

borateur le P. Jean de BriUo , qui brûlait de se dévouer à la mission du Maduré. Il obtint cette faveur ^*an dernier et in*aecomjpagna à mon retour de la côte Jttalabare. Vous ne lirez pas sans quelque intérêt le récit de ce voyage.

Nous prîmes congé à Ambalacat du révérend P. Provincial, qui offrit un cheval au nouveau missionnaire pour adoucir la fatigue. « Pas tant d'adoucissements, répondit le généreux disciple de S. François-Xavier ; [e ne suis pas venu chercher mes aises, mais des privations et des souffrances, » Nous nous mîmes donc en route à Tapostolique ; quelques Indiens étaient ^chai^ de nous ioiontrer le chemin et de nous défendre^ au besoin, contre les voleurs qui infestent ces montagnes. Après une journée de marche forcée, une pluie abondante vient fipus inonder et nous barre à chaque pas la route par de profonds torrents. Cependant la nuit nous presse de chercher un gtte; nous entrons chez un haut personnage du pays, et nous sommes bientôt entourés par une foule de curieux qu'attire la nouveauté de notre costume et de nos figures. C'est un nouvel orage qu'il faut subir, comme une grêle de questions insipides qui nous tourmente pendant une bonne partie de la nuit : qui nous sommes, et d'où nous venons? et où nous allons? et pourquoi? et où sont nos parents? et si nous avons des frères, des sœurs, et combien? et si nous somme mariés? et mille autre interrogations du même intérêt. Puis on fouille nos malles^ non pas pour nous voler notez bien, mais pour nous demander quel est l'usage de chacun des objets qu'elles contiennent^ et tout cela par amitié, par bienveillance. Jugez combien cette cérémonie nous amusait I mais il fallait s'y résigner, car 01 est le caractère de l'Indien. Enfin on nous laissa

tranquilles, mais sans nous offrir une poignée de riz , probablement parce qu'on n'eut pas foi à la noblesse de notre caste; on crut même nous faire une grâce en nous permettant de passer le reste de la nuit, tout mouillés et grelottants de froid, dans un misérable ves? tibule de la maison, sur la terre nue, sans natte et sans feu,

Ce fut le premier essai pour le P. de Britto; il était proportionné à son courage. Le lendemain, impatients de nous soustraire à l'importune curiosité de nos hôtes, nous nous enfonçâmes dans une forêt voisine, où nous fîmes séchei^-nos yêtements. Les brames qui nous accompagnaient, soit enyie de se reposer, soit honte de voyager en notre compagnie , nous firent perdre sous divers prétextes une bonne partie de la journée ; il fallut compenser ce retard en marchant toute la nuit suivante à travers les bois, exposés à être dévorés par les tigres, les ours et les éléphants. Le P. Jean de*^Britto, peu accoutumé à des marches si pénibles, sentait bien que la fatigue était au-dessus de ses forces ; mais emr porté par son ardeur et soutenu par la grâce > il suivait courageusement nos guides impitoyables. Déjà noîis avions franchi un espace de neuf lieues, sans qu'il donnât le moindre signe de souffirance, mais il fut obligé de se rendre, et d'avouer qu'il n'en pouvait plus. C'est alors seulement que je vis l'état affreux de ses jambes enflées et couvertes de plaies profondes. Je déplorai amèrement ma négligence et mon peu de ménagement envers mon cher compagnon de voyage; je fis faire halte, et nous primes quelques instants de repos. Cependant il nous restait encore plus de la moitié du chemin pour arriver à la première de nos chrétientés de Sattiamangalam ; et jusque-là pous ne pouvions nous promettre

aiicuti véritable somlagemenl. Malgré sa faiblesse et ses Souffrances , le P. de Britto Toulut continuer la route : c< car, disait-il, dès qu'il me sera donné de voir des chrétiens du Maduré, la consolation que j*en éproùTè-^ rai dissipera toutes mes douleurs et guérira toutes mê$ blessures*^ » Nous arrivâmes, épuisés de fatigues, à Sat-^ tiamangalam, et la joie du cœur semblait en effet avoir adouci la souffrance et renouvelé les forces de l'excél-^ lent Père^ Mais la nature ne put résister à de si violentes secousses> il fut atteint d*une maladie très-grave qui le conduisit aux portes de la mort. Dieu eut pitié de nos chrétientés, et leur conserva, d'une manière pres« que miraculeuse^ un ouvrier qui nous donne de si bril^ lantes espérances.

Après un mois de repos et de convalescence , nous continuâmes notre voyage à travers des montagnes non tnoins escarpées ni moins sauvages que les précédentes; plus d*une fois nous fûmes obligés de nous aider de nos mains pour grayir les rochers ; une bande de tigres s'a-^ Tança contre nous jusqu'à la distance d'une portée de fusil, et je ne sais comment nous échappâmes à ce danger, si ce n'est par la vertu du »gne de la croix qui fut notre seule arme et notre seul refuge. Une bien 4ouce consolation nous attendait à Darmaboury; nous eûmes le bonheur d'y rencontrer les PP* Antoine Ribeira et Joseph Moucciarelli, missionnaires du Maïssour, qui nous accueillirent avec une charité inexprimable ; nous passâmes quelques jours avec eux, et nous nous arrachâmes à leur délicieuse compagnie pour venir célébrer la fête de notre saint fondateur dans cette résidence de Golei, au milieu de nos chers néophytes.

Bientôt le P- Ignace da Costa vint nous y rejoindre pour se livrer à l'étude de la langue. Son voyage ne

fut pas moins pénible que celui du P. Jean de BrïUa. Il s'était embarqué à Tuticorin, avait passé le détroit de Ramanancor, et après avoir salué Tranquebar, il s'était dirigé sur Porto*NoTO, qui n'est qu'à une très-peiite distance de cette Tille. Au moment où la barque se préparait à prendre terre, die fut repoussée en pleine mer par la yiolence du courant et plus encore par la crainte d'un navire corsaire aperçu près de la côte. Elle tombait de Garybde en Scylla : au danger des pirates succéda celui de la tempête ; un vent de terre/ connu par ses ravages, souleva soudainement les flots et em« porta la firèle embarcation. Elle lutta pendant huit jours entiers, jouet des vagues furieuses ou des courants coiftraires, et menacée à chaque instant d'être engloutie par Fablme , et cependant lé patron, comptant arriver en quelques heures., n'avait pris des vivres que pour un jour. Déjà le P. da Costa, épuisé de fatigues et mourant de faim , ofifrait le sacrifice de sa vie , quand un vent favorable vint Farraeher à la mort. Il se prosterna sur le rivage pour remercier la divine providence qui Tavait sauvé, et bientôt après nous le serrions entre not bras, et nous tâchions de lui faire oublier ses souffran* ces dans les douceurs de la charité fraternelle.

Je reviens à nos chers néophytes. Une population située à trois lieues d*ici et composée de chrétiens et d'idolâtres fut atteinte d'une maladie contagieuse qui frappa indistinctement tous les habitants. Aussitôt les jogues de publier que ce fléau est une vengeance des dieux irrités, et que le seul remède est de forcer les chrétiens à reprendre les anciennes pratiques de leur secte. Le chef des néophytes nommé Gaudence, celui dont la conversion miraculeuse a été racontée dans la lettre de 1673, se lève avec le cowage d'un lion pour repousser

-séries attaques des gentils et soutenir la foi de se^ fFel*es i i\ les yisiie, les encourage et les prémunit contre ]e^ pièges des ennemis; il s'épuise « il s'expose... enfin i\ est atteint lui-métne et succombe. Quelle épreuve pour cette chrétienté I la consternation se répand dans les coeurs et déjà les gentils célèbrent leur rictoire. Mais Dieu B*a pas oublié ses enfants : sa puissance n'est jamais plus admirable que quand ses instruments sont plus faible»; C'est une pauTre veure qu'il choisit pour confondre l'orgueil des païens et ranimer la confiance des chrétiens. Attaquée de la maladie, elle voit accourir auprès d'elle les jogues aTeç leurs cendres sacrées ; à cette Tue son indignation lui rendant des forces , elle, se lève brusquement^ les chasse de sa maison et ferme sa porte : « Si je toux des cendres, leur criet-elle dun ton d'ironie « j'en trouverai dans mon foyer; quant à Yos idoles, sachez que je méprise leur protection noiv moins que leur colère. Je ne désire la santé qu'autant que Dieu voudra me l'accorder, et si telle est sa \olontév il n'a que faire de vos cendres et de vos putv riles superstitions; )» Les jogues se retirent couverts do confusion ,^ la mjalade animée d'une foi vive prie pour elle-même et pour ses enfants étendus à ses côtés ; et à rinstant ils sont tous rendus^àune parfaite santé.*

Dieu, qui avait récompensé la constance <ïe cette fenmie forte, punit sévèrement l'apostasie d'une autre néophyte. Avant d'avoir ressenti la moindre atteinte de la nia-^ ladie, elle se laissa effrayer par les jpgues, céda à \euvfi instances, reçut leurs cendres et adora l'idole pour se préserver de la contagion , et au même instant elle tut frappée de mort.

Le feu avait pris au palais d'unr seigneur, et Tinecndie menaçait de le consumer tout entier ; un jeune cbré^

tienf, neyeii èe ce prince et élevé chez Itii, acconnif an* mé de son crucifix et s*avaiisa har^sient contre le» flammes. Au grand étonnenent de tons les assistants^ les flamme» se retirèrent devant la pmssanee de la eron et l'incendie fut subitement étoufliS. L'oncle pénétré d'admiration voulait acheter à tout prix un objet si mer-veilleux» mais le jeune homme dëclara quH ne se dessaisirait jamais de son trésor et que d'aflleilrs s» ivli*^ gion lui défendait d'abandonner une chose samte entreles mains des idolâtres.

Je fus appelé dernièrement acrprës^ d'une malade; après ravoir adminisfa*ée, je la quittai en la recemman* dant aux soins de quelque» néophytes et du catéchiste* chaîné de l'assister jusqu'à son dernier soupir» Ver» minuit la malade se lève, se met à genoux sur sa natte et dit aux assistants : <( Prostemez-vou» tous, car voici venir les chceurs des anges et de» vierges. » En pro* nonçant ces paroles^ elle étend se» miùns ver» le cieU répète les noms de Jésu» et de Marie et expire paist* blement. Ce qui me porte à vMr dan» cet événement une grâce signalée plutôt que le fruit d\ine imagination exaltée, c'est que, depuis quatre an» que cette pieuse femme a reçu le baptême , }e pui» rendre témoignage qu'elle a constamment mené la yie d'un ange.

Tanjaour et Nandavanam. Les troubles et le» po^écutions qui bouleversent depuis huit an» le royaume de Tanjaour nous ont fcurcé» de transporter le centre de ce district à Nandavanam, petite bourgade située au milieu des bois» vers le sud-ouest de la capitale, sur les confins du royaume de Maduré. Le P» DiMnimque d*Al* meida, chargé de cette église^ a su pleinement gagner Taffection des voleur», même de ceux que l'amour de leur profession retient dans fiddâtrie. Loin d'inquiéter

nos néopliftes, ils ont plu» d'une fois pris les armes ponr les défendre eontre les brigands des contrées voisines. Cependant cette sécurité ne dédommage pas nos chrétiens de la position incommode ée cette résidence, éloi* gnée de dix et quinze lieue» des principales chrétientés de ce district. Cette considération faisait désirer au P» Em. Gon^a, supérieur actuel de la mission, de ré«tablir le centre à Tanjaow. Dans ce dessein il rendit visite à Ecogi, qui lui accorda la permission de se fiier dans cette ville ; mais bientôt nos ennemis réussirent ^ par leurs intrigues et leurs ^lomnies , à changer le» dispositions du prince^ et il fallut renoncer pour le mo-^ ment à ce projet.

En attmdant des circonstances plus heureuses r 1^ P. d*Almeida improvisa une seconde résidence, dans^ le viHage qui nous avait servi d'asHe à Pépoque de 1» première invaâon des Musulmans, et 3 y construisit une diapelle sous l'invocation des satnles pla%e9. Ce non» et le souvenir quil rappeUe sont hkn propres à con-^ soler le missionnaire des privations et des somfifrances^ qui sont ici son partage l Le ncmibre des païens baptisés pendant ces trois années dans ce district de Tan* jaour s'élève à onze cent quatre*-vingt-dix-hnit ; c'est plus que nous ne pouvions espérer dans des temps si dKi&eiles : les persécutions ont tellement désolé ces pro^ vinces qu'on rencontre aujourd'hui des chrétiens de TanjaMxir dans toutes les contrées de llnde et même à Cey-* tan et à Malacca. Ils ont porté avec eux la bonne odeur de Jésus-Christ, et nous avons la consolation d appren-^ dre que partout ils persévèrent dans la foi et dans la fidélité aux pratiques religieuses. Une veuve de haute condition nommée Marguerite mérite d'être citée ici avec éloge. Pendant les premières années de sa con^

Yeraôn, eHe avait soubeau de violents combate, triom-' phé des païens et converti son époux. Après la mort de ce dernier, les gentils voulant se venger, ordonné-' rent à la veuve de choisir entre Tapostasie et Texi]^ Elle n'hésita pas un instant , elle accepta joyeusement la . persécution, parUtpotir l'exil saiis. autre trésor que sa foi et ses cinq enfants encore en bas âge et se re^ tira à Sattiamangalam , où sa vertu continue à glori-' iier la religion.

Tirouekirapalli. Lie P. Roger d*Âfaréo chargé de cette chrétienté continue à résider à Candelour. €'est de là qu'il administre aussi les chrétiens du Marava, où la violence des païens n'a pas encore permis aux-mission-« naires de se fixer. Ges braves Maravers arrivent par troupe^ nombreuses après un voyage de douze et quinze lieues, et nous édifient par un courage que n'arrêtent ni les fatigues ni les privations. De leur nombre se trouvait Tan dernier un seigneury capitaine de la cour.^ U montra tant de zèle et de générosité que le P* Correa ne put résister à ses instances et abrégea peur lui le temps ordinaire des épreuves. Le nombre des païens baptisés pendant ce» trois années dans ce district monte à douze cent vingt-huit.

Cette chrétienté vient de perdre un fervent néophyte ,• qui sans avoir le titre de catéchiste en a rempli le» fonctions pendant kente années avec un zèle digne d'admiriation^ Il s'appelait Maria Dassi (serviteur de Marie) j il avait professé dans sa jeunesse une secte infant par ses dissolutions, même aux yeux des païens ; le baptême en fit un homnae nouveau et depuis cet instant sa vie fut constamment un modèle d'innocence et de pureté angéUque. Nous sommes tous persuadés que dans cette carrière de trente ans il n'a jamais terni l'éclat de sa

fbiaQ baptismale. Les fautes de sa jeunesse deTinreni pour lui le principe et raliment d'une pt^ofonde humi* lité; c'était aussi une espèce de retranchement où il se retirait toutes les fois qu'on lui adressait des louanges t pour mieux cacher ce qu'il était il se plaisait à racon^ ter ce qu'il avait été. Parmi ses rertus brillait surtout l'obéissance; nous admirions la promptitude et la joie avec lesquelles il exécutait tous les ordres des missionnaires, quelque pénibles qu'ils pussent être. Un jour qu'il avait la fièvre, un Père, ignorant son indisposition, lui commanda d'aller assister un malade dans un village très-éloigné : à l'instant il se leva et partit sans dire un mot de sa propre maladie. Dieu voulut récompenser sa générosité : la fièvre le quitta au milieu du voyage et il se sentit pleinement guéri, comme il l'avoua depuis avec sa simplicité ordinaire. Non con* tent de vivre d'aumônes, il trouvait moyen de partager avec les pauvres les secours que lui dranait la charité des fidèles. Les lettres précédentes vous ont parlé de son désir du martyre, que l'on peut appela sa passion dominante. Il eut le bonheur d'être mis en prison et chargé de chaînes en haine de la foi : je ne sais ce qui fut plus admirable, du sa joie au milieu de ces tour* ments, ou sa douleur quand on le força de reprendre sa liberté ; il ne cessa depuis lors de gémir et de se confondre de ce qu'il n'avait pas été jugé digne de souffrir la mort pour l'amour de Jésus-Christ.

On était frappé de la piété et du profond respect qui accompagnaient toutes ses prières ; âgé de plus de soixante-dix ans, il priait toujours à genoux et avec un recueillement qui touchait les assistants. Dans les der^ nières années de sa vie il devint sourd et aveugle, comme si Dieu avait voulu le faire mourir d'avance h

- 262 -' tous les objets de cette terre pour Toccuper tout eatiéf de son amour et de la gloire du ciel. Enfin à Tâge de quatre-yingts ans, après nous avoir édifiés par ses ver^^ tus, muni de tous les sacrements, ce paria iril et mé^ prisable aux yeux du monde^ mais grand et noble aux yeux de Dieu, alla occuper le trône qui lui était pré^ paré et d'où il jugera un jour nos brames orgueil^ leux.

Vadougarpatii et AnncareifoUam. Par suite des gùei*res qui ont éclaté entre le roi de Maïssour et celui de Maduré, ces deux nouvelles résidences ont été substituées à celles de Tottiam et de Congoupatti^ La guerre dans ces contrées n*étant autre chose qu un brigandage exécuté sur une plus grande échelle^ son premier effet est de dépeupler tout le pays par la fuite des habitants. Au malheur de ces hostilités se joignit pour ces dirétientés jusqu'à présent si florissantes un funeste abandon causé par la mort des Pères Ant. de Proenza et Enun. de Britto, qui ne purent être immédiatement remplacés. Enfin le P. Emm« Rodriguez, supérieur ac-^ tuel de la Mission, vint au secours de ces chrétiens dé-^ laissés et construisit une église et un presbytère à Va-^ dougarpatti. Dans le même temps une seconde résidence fut fondée à Aneicareipaleam par le P. Vincent Douarte^» C'est un ancien missionnaire du Maïssour , qui « après avoir été rappelé à Goa pour y rétablir sa santé, a de-^ mandé et obtenu la mission du Maduré. Malgré les troubles et les fléaux qui ont désolé cette portion du champ évangélique, elle a le bonheur d'oflrir au maître de la moisson seize cent quarante-sept idolâtres bap^ tisés pendant ces trois années.

Canavacarei et Vanipdsour. Le vaste district de Sattiamangalam a été divisé en deux : le P. ArcoUni a con-

^ 263 -serve le premier, dont il a fixé le centre à Canavaca^ rei ; le second , groupé autour de Vanipâsour , a été jconfié au P. Ant. Amadio. Ce généreux missionnaire, échangeant les délicieuses villa de Rome et les riante$ collines de Prescati contre les bois épineux et sauvages du Maduré, s'était d-abord arrêté dans la nouvelle vé-r sidence des saintes plaies et avait travaillé pendant quelr ques mois avec un zèle infatigable à la conversion des voleurs. De là il fut envoyé par le supérieur à Sattia^ mangalam et incarcéré sur sa route par un maniacar rendont il traversait le village. Mais un noble néo^ phyte, officier du grand Nayaken, averti dé cet outrage, accourut visiter le missionnaire dans sa prison ; la véT nération qu'il lui témoigna remplit d'effiroi le persécuteur, et le prisonnier rendu à Ija ' liberté continua son voyage. U tomba bientôt entre les pains des soldats maïssouiiens, dont cependant il n*eut pas trop à se plainr dre. Maiç ce qui affligea plus vivement son cœur, fut la vue des désordres où étaient tombées quelques-unes de ces chrétientés ,. depuis longtemps abandonnées au milieu des troubles de la guerre. Voyant que ses paroleç jne produisaient pas tout le fruit qu'il désirait, il eut recours à un nàoyen que sa charité seule pouvait lui suggérer. Il invite tous les néophytes à une céréromiç^ extraordinaire qui aura lieu le lendemain, la curiosité attire ceux que n'eût pas émus la dévotion. Quand i] les voit tous réunis, il parle avec force contre les abus dont quelques-uns d'entre eux se sont rendus coupables et contre la lâche connivence des autres qui n'usent pas de leur autorité pour exterminer ces scandales. 11 gronde, il prie, il pleure, puis cédant à son émotion, il se découvre les épaules et se donne une rude discipline. La voix du sang qui jaillit sous ses coups pé-

pètre les cœurs les plus endurcis, T^gliae. retentit de gémissements et de cris ; tous les fidèles se précipitent laux pieds du zélé missionnaire, prpmettentun^. sincère /conversion, et s'engagent entre eux par un contrat sor Jennel à rétablir dans la chrétienté Ift fenreur et Tinr pocence des mœurs qui avaient fait si longtemps leur caractère et leur gloire.

Dans le m^me tempe des marchandfl de sel formant une nombreuse caravane se déterminèrent à mivre ki instructions du P. Amadio et reçurent le baptême. Les gentils après avoir épuisé ^9^re eux les i^enaces et les persécutions recouFurpnt k |a fiéductipQi et {Mnomirent ai| principal d^entre eux de le constituer chef de toute 1^ .caste, dignité qui (d^qs Topinion des |ndi|ens équiv^t à une espèce d/d royauté ; mais ils ne purent lui faire acheter les honiieui^ qu'ils )ui offrjOiient au prix de la foi qu^il venait d'encrasser. Loin de se laisser ébran^ 1er, le^ néophytes attirèrent à notre sainte religion plu^ sieurs de ceux qui les attaquaient et composèrent ainsi une chrétipnjlé ^m^uljante d|e trpis C|ent quatre-vingt-dix personnes.

L'autre portion de l'ancien district de Sattiamangalam perdit, bientôt après sa s^[)aration, le P. Jos. Arcor Uni, qui avait rendu des services si précieux à toutes ces chrétientés du nord. Joignant aux yertus apostoli* ques les ressources d'un rare talent et d'un caractère magnanime, il avait su commander le rei|)ect et inspirer de la bienveillance aux brames et aux personnages les plus puissants du royaume. Sa mort fut une vraie calamité pour cett^ mission. Après plusieurs mois d'a-r bandon, la résidence fut administrée par le P. Emm. Correa, que sa qualité de supérieur appela bientôt à la fîsite 4es autres districts. Son successeur le P. 4'Abrei|

m'y fit pas un plus long séjour, obligé de se rrendre à Âmbalacate pour y rédiger rimpressioa 4es fceurres du P« de^ Nobili« Les proviooee que .renfeime eette mis-* «ion sont depuis longtemps dépendantes durai de Maïssour; leur tranquillité n^est pas troublée par les guerres, dont ie théâtre est ioujotirs {)orté dans les états /actuels de Maduré« Aussâ les dbrétiens y célèfareni-Us )eurs iètes avec une pompe et uûe solenpifté qui tie iaisseirt rien à désirer. L*autorité des enissionQaines brames et h protection des gouverneurs sont un rempart qui les inet i 1 abri contre toutes les adtaques ides païens. Nous «vous soin d^entretenir par quelques présents œf te bienveillance des graiMis. Dernièrement le P. Supérieur offrit dan$ cdtte vue au gouverneur de Sattkmiangalacn me pierre-béi^oard regardée comme un contre-poison infaillible. Le seigneur voulut en éprouver la vertu : laussitot on lui amena un homme qu'on avait à dessein (ait piquer par un serpent ; la pierre fut appliquée, les douleurs disparurent et ùoe prompte guérison remplit .d'étonnement le gouverneur et tous les assistants.

Les gentils de Goïmbi^ur, ville située à douze lieues ^u sud de Sattiamangalam profitèrent de la mort du P. Areolinl pour susciter une nouvelle persécution. Ils saisirent deux chrétiens et leur attachèrent au cou le lingam ; les néophytes n'osant rejeta cette idole infâme, de peur d'être traduits devant les tribunaux et punis selon la loi comme des profanateurs, se rendirent auprès du missionnaire. Celui-ci, informé de ce qui s'était passé, arracha le lingam et conseilla aux deux chrétiens d'aller se présenter au chef des jogues et de déclarer publiquement qu'ils étaient chrétiens. Ils obéirent généreusement, et les jogues en prirent occasion de sou- Jerer une tempête contre nou3. Sans m'arrâler aux^ dé^

^ 266 ^ tails, qui n'ont rien de bien intéressant, je me contente de vous en indiquer le dénouement. Le gouyerneur qui s*était d*abord laissé prévenir par la calomnie et nous avait inspiré de vives alarmes, écouta ensuite avec bonté les raisons et les témoignages du P. Gorrea ; il s'indigna contre les téméraires qui avaient osé le tromrper et leur imposa une forte amende.

La résidepce de Moullipadi offrit au P. Emm. Ro-? driguez une abondante moisson préparée par les fati-r gués et la persécution. Le P. Damei, son successeur , n'eut pas moins à souffirir de la part des idolâtres. Un riche marchand de Manaparei, irrité par la conversion de son gendre, se joignit à plusieurs vadoughers qui avaient à venger des injures du même genre et envoya des hommes armés pour massacrer le missionnaire. Par une heureuse disposition de la Providence, le P. Damei venait de quitter son presbytère ; le P. Rodriguez averti du danger, accourut sur les lieux, s'adressa au gouver-r neur du pays qui lui avait toujours témoigné beaucoup d'amitié , et en obtint des ordres qui réprimèrent Tau-* dace des persécuteurs. Néanmoins le" P. Damei ne put revenir à son poste ; arrêté d'abord à Candelour pour assister le P. Supérieur gravement malade, il fut plus tard rappelé sur la côte de la pêcherie.

Le révérend P. Provincial étant venu nous visiter s'est arrêté à Maduré, et y a convoqué tous les missionnaires pour traiter avec eux des grands intcrêfs de la mission.

Le P. Boniface da Costa, qui administre depuis bien des années l'église portugaise de cette capitale, subit plus que jamais les conséquences de la fausse position où le met sa qualité d'étranger et de portugais. Depuis le .commencement die la mission les Pères chargés de cette

^ 267 — ^lise n'ont cessé d'être méprisés par les Indiens des hautes castes, auprès desqu^ leur ministère était frap-pé de stérilité. Cependant Tappui dû gonvernement por* tugais, respecté méilie par le Nayaken de Madnré, était pour eux une sauvegarde contre la haine et l'audace des idolâtres. Tandis que les Pères^sanniassis étaient ev posés aux plus cruelles persécutions de la part des brames, les Pères portugais jouissaient d'une parfaite tranquillité ; souvent même ils recevaient des nobles Indiens les el-^ pressions flatteuses d*ane hypocrite bienveillance. Ceux qui ne connaissaient pas à fond les dispositions des indigènes étaient alors tentés de croire que le moyen de consolider nos missions serait de les appuyer un peu plus sur la protection du roi de Portugal. Pauvre ap* pui que celui qui n'a pas ses fondcânents dans les sympathies nationales! Une auUurité étrangère peut inspirer la crainte et commander des révérences; Tlndien vous piaiera sans peine ce tribut mensonger de la ilatterie et de la servitude, il vous fera des prostrations. jusqu'à terre , tout en conservant dans le cœur un souverain mépris pour votre personne et votre condition. Mais la conversion du cœur sera-t-elle jamais le fruit de cette force extérieure f El si cette protection étrangère porte avec elle le mépris, n^est-^Ue pas le plus grand obstacle à la régénération des peuples? Grâces au P. de* Nobili, notre mission, fondée sur un principe plus vrai, s'étend et se consolide tous les jours sons le coup des persécutions continuelles, tandis que Téglise portugaise de Maduré tond)era mfnlliblemènt avec l'autorité et l'influence du Portugal. Déjà elle commence à chanceler. Lie P. Boniface reçoit le contre*coup de tous les échecs qu^éprouve la puissance portugaise : il a été mal<traité, mis en prison et dépouillé de tout; le^Nayaken

n a répandu a ses rédamatioiis que par cTe vaines pât-^ rôles* Plut à Dieu qœ cËlte réstdenee portugaise eût disparu arec tout le commerce des panratas et des topas dès le temps dm F* de' Nobili f sa mission n'eût pas rencoDtro tant d'obstacles et son œuvre se fût développee softts ses snecesseurs avec plus de rapidité.

Les troubles e€ les- vicissitudes de la missiesi m'ont empédié d'obtenrkrle mïeié des conversions opérées dans^ plusieurs districte; celles des antres offrent le nombre de six mille trois cent trois.^ Nos besoins se multiplient à mesure que noire ceuvre se développe. Renfermée d'à-* bord dans les royaumes de Maduré, de Tanjaouret de Gingi, la mission commence à pénétrer dans ceux de Bisnagar et de Gokonde; toutes ces régions, jusqu'à présent ensevelies dans les ténèbres de ndelàtrie, sem- Ment inviter les missionnaires et leur promettre des succès non moins abondïints que le Maduté.

Veuillez nous accorder vobre bénédiction et me croire» etc.

André Freire.

lettre du p. andré freire, missionnaire du hadvré, as

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