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La mission du Maduré, d'après des documents inédits

Louis XIV avait compris tout ce que les missions lointaines et la conversion des peuples idolâtres pouvaient donner de gloire, de prospérité commerciale et même de puissance politique aux nations qui voudraient seconder* généreusement les missionnaires dans cette grande œuvre. Pénétré de cette pensée et excité par l’exemple des rois de Portugal et d’Espagne, il voulait que la France eût aussi ses missions dans la Chine, dans les Indes et en Amérique. Rien de plus juste qu’un tel désir ; mais afin de réaliser ses desseins, les nouvelles missions devaient être soustraites à l’autorité et à l’influence du roi de Portugal, pour ne dépendre que de la France. C’était là le point de la difficulté; car le roi de Portugal, en vertu de ses privilèges et de son droit de patronage, prétendait au monopole des missions, nonseulement dans les provinces où il exerçait une autorité civile, mais encore dans les États soumis aux princes IV. 1

païens. Cette prétention, qui aujourd’hui nous semble ridicule par son exagération, était cependant alors un principe généralement admis et presque consacré par les privilèges reçus du Saint-Siège.

Si les souverains et les nations de l’Europe n’eussent été inspirés que par le pur zèle de la conversion des païens et de la propagation de la foi, il eût été facile d’accommoder leurs différends et de combiner tous leurs efforts pour atteindre ce but principal , devant lequel toutes les considérations humaines devaient disparaître, et sans aucun doute ils auraient réussi à planter la foi et à déraciner l’idolâtrie dans toutes les Indes. Mais comme ce zèle n’était qu’un motif partiel qui couvrait des vues d’intérêt et d’ambition , ces éléments de rivalité et de discorde produish’ent constamment des luttes secrètes et des guerres ouvertes, arrêtèrent le développement des œuvres apostoliques, et contribuèrent puissamment à leur ruine dans plusieurs contrées.

La Compagnie de Jésus, placée sous la dépendance de ces deux princes, dont la volonté absolue égalait la gloire et la puissance, dut nécessairement ressentü’ les effets de cette lutte malheureuse; et comme les sujets des deux nations, en entrant dans ses rangs, n’avaient pas tous au même degré corrigé en eux l’exagération de l’esprit et du sentiment national, elle dut trouver dans son propre sein des principes de contradiction qui tendaient à corroborer l’influence de cette rivahté extérieure. Cette discussion eut lieu dans la Compagnie de Jésus vers l’an 1694. Louis XIV agissait à Rome auprès du Saint-Siège et du P. Général par le moyen de son orateur le cardinal de Janson , de son ambassadeur le prince de Monaco, et par les lettres du P. Lachaise et

du P. Provincial de France ; tandis que les Pères portugais et l’ambassadeur du roi de Portugal défendaient la cause de ce dernier. Il est inutile de dire que des deux côtés les sollicitations étaient pressantes et impérieuses , le caractère des deux monarques est assez connu ; des deux côtés de graves intérêts pouvaient être compromis, car le ressentiment de ces princes pouvait détruire toute l’œuvre des missions.

Les Pères, obligés d’être les interprètes et les instruments de ces deux volontés opposées, gémissaient euxmêmes de cette lutte et disaient avec le P. Provincial de France : « Si l’affaire se traitait entre nous seuls, l’obéissance, à laquelle nous sommes accoutumés, aurait bientôt terminé la controverse ; mais le roi très-chrétien ne l’entend pas ainsi (d). » Placé entre ces deux pressions, le P. Général répondait au P. Provincial : « Voyez, je vous prie, ce que peut faire le P. Général, poussé d’un côté par le roi très-chrétien à changer la forme de notre gouvernement en faveur de ses sujets, et retenu de l’autre par le sérénissime roi de Portugal, qui s’oppose à toute espèce de changement. Que les rois s’entendent entre eux, ou que le Souverain Pontife décide, et l’on me trouvera prêt à obéir (2). »

Certains historiens ont voulu rendre les Jésuites responsables des oppositions et des vexations que les missionnaires de diverses nations éprouvèrent souvent de la

(1) Si nobiscum solis res ageretur obedire assuetis, finiretur brevi controversia ; sed rex christianissimus, etc.

(2) Perpendat, quæso, quid facere possit Præpositus generalis, qui hinc urgetur a rege christianissimo ut uostri regiminis fornjam mutet in gratiam subditorum suorum, et illinc pariter urgetur a serenissimo rege Lusitaniæ, ne mutet. Equidem si conveniant inter se reges, vel præstituat ipse Summus Pontifex quid faciendum, obsequar sine morà.

part des autorités portugaises; ou leur répond par un argument sans réplique, en leur prouvant que, depuis la sujjpression de la Compagnie, la nation portugaise n’en a pas moins persiste dans toutes ses prétentions, dans son intolérance et dans son espèce d’antipathie contre les missionnaires des nations étrangères, quoiqu’elle ait perdu presque toute sa puissance, sa gloire et son influence politique, qui alors pouvaient en quelque manière justifier sa conduite. Mais, outre celte réponse, la question [que nous traitons nous en fournit une toute naturelle, puisqu’elle nous montre l’intolérance portugaise s’acharnant contre les Jésuites français aussi bien que contre les autres missionnaires.

Tout ce que pouvait faire la Compagnie de Jé^us , c’était de conserver la paix entre ses membres des deux nations, par les moyens [que les circonstances lui permettaient. Le P. Général aurait volontiers constitué des missions françaises indépendantes, pour satisfaire Louis XI Y ; car la justice et la raison parlaient en sa faveur contre les principes et les usages de cette époque. Le bien même des missions le demandait , puisque le principal obstacle qui arrêtait leur développement était l’insuffisance des ressources. Mais l’adoption trop facile et trop prompte d’une telle mesure aurait irrité le roi de Portugal et occasionné de plus grands maux ; il fallut donc négocier et temporiser, ne pas satisfaire pleinement une partie, afin de ne pas mécontenter tout à fait l’autre. Ainsi l’on commença par accorder aux missionnaires français des privilèges qui tendaient à les soustraire insensiblement à la dépendance du Provincial du Malabar; et ce ne fut qu’après 1700 que la mission française fut constituée d’une manière pleinement indé-

pendante. Et alors même le Supérieur de cette mission, tout en recevant les attributions attachées à la charge de Provincial, dut prendre le titre de Supérieur général, pour ne pas trop blesser la susceptibilité du roi de Portugal, et observer au moins la lettre du décret royal, qui défendait à la Compagnie de confier la charge de Provincial ou de Visiteur à d’autres Pères qu’à des sujets du royaume (1).

Les Pères français qui se trouvaient à Pondichéry commencèrent alors à réaliser un projet qu’ils avaient formé depuis plusieurs années, celui de fonder dans le Carnate et dans le royaume de Golconde une mission semblable à celle du Maduré. C’est pour s’y préparer qu’ils avaient envoyé les PP. Mauduit, Bouchet et Martin faire' leur apprentissage auprès des Pères portugais , qu’ils vénéraient et auxquels ils étaient unis par les liens de la charité fraternelle, malgré la vive contestation qui existait entre les deux nations. Enfin la nou-

(1) Le P. Michel Bertholdi, italien, missionnaire du Maduré, ayant été nommé Provincial du Malabar en 1729, cette nomination dut être révoquée comme contraire au décret royal, et le P. Ant. Simoes lui fut substitué. Ces précautions n’empêchèrent pas qu’en 1730, par suite de ses démêlés avec le Saint-Siège, le roi de Portugal ne rappelât de Rome tous les Jésuites portugais qui s'y trouvaient, et ne défendît sévèrement à toute l'assistance du Portugal d’obéir au R. P. Général, ou d’être en correspondance avec lui. De son côté, Louis XIV avait fait pareillement ses efforts pour briser tous les liens qui unissaient les Jésuites français avec leur Général, et constituer l 'assistance de France sur un pied parfaitement indépendant et isolé du reste de la Compagnie. C’est ainsi que la Compagnie ressentait le contre-coup de toutes les difficultés qui survenaient entre Rome et les diverses cours de l’Europe, par la seule raison qu’elle était regardée partout comme un instrument du Saint Siège, et comme un corps d’ouvriers apostoliques pleinement dévoués aux intérêts du Souverain Pontife. Chose remarquable! c’est précisément dans le même temps que la Compagnie était attaquée à Rome avec une espèce d’acharnement par un parti nombreux qui l’accusait de désobéissance au Saint-Siège et de résistance opiniâtre à ses ordres !

velle mission fut ouverte par le P. Maudüit en 1 700 ; le P. Fontaine alla le joindre et eut le bonheur de baptiser en peu de temps un grand nombre de brames ; vers 1703, le T. Bouchet, qui s’était formé et avait obtenu de brillants succès dans le Maduré, fut nommé Supérieur de la mission du Carnate. Les Pères portugais abandonnèrent au soin des missionnaires français les chrétientés fondées dans le Nord, et conservèrent celles du Sud, y compris une partie du royaume de Gingi (1). La mission naissante se développa plus rapidement que n’avait pu faire celle du Maduré, parce que les semences de la foi se trouvaient déjà répandues sur ce terrain ; elle y rencontra néanmoins de nombreux obstacles dans l’esprit des peuples et dans la haine des brames et des ministres du démon, qui lui suscitèrent de fréquentes persécutions. Mais son plus grand malheur fut d’avoir été fondée trop tard, et par conséquent de n’avoir pas eu le temps d’acquérir la solidité et la consistance qui eussent été nécessaires pour résister aux coups terribles qui vinrent bientôt frapper toutes les missions des Indes : aussi les défections y furent-elles proportionnellement beaucoup plus nombreuses que dans la mission du Maduré. Le centre de cette mission du Nord était la résidence de Pondichéry, et les missionnaires, profitant des avantages et de la sécurité que leur offrait cette position, à l’abri des persécutions et des brigandages des princes païens , ouvrirent des écoles et un collège , comme les Pères portugais l’avaient fait dans la plupart des villes de la côte malabare.

(1) Il fut convenu cjuc la limite des deux missions serait le parallèle passant au-dessous de Pondichéry.

Quant à la juridiction , la nouvelle mission fut placée sous la dépendance de Mcr l'évêque de Maïlapour ou San-Thomé. Une des privations les plus sensibles de la mission du Maduré avait été de ne pouvoir être visitée personnellement par ses supérieurs ecclésiastiques, les archevêques de Cranganore et de Cochin ; aucun d’eux n’avait osé entreprendre une telle visite ; parce que, ignorant la langue et les usages des Indiens, et portant dans leurs habitudes, et pour ainsi dire sur leur front, le sceau de leur condition européenne, ils craignaient d’être reconnus, et par là d’imprimer à tous les missionnaires cette tache de pranguisme qui eût infailliblement causé la ruine de la mission. Le Carnate fut plus heureux, grâce à la nomination du P. Laynez au siège de Maïlapour. Ce prélat, qui avait été longtemps missionnaire du Maduré, ne fît aucune difficulté de visiter des chrétientés qui lui étaient si chères ; et il put le faire avec d’autant plus d’assurance que. sa nouvelle dignité n’avait rien changé à ses habitudes et à son ancien régime de missionnaire, qu’il observa jusqu’à la mort. Il poussa même ses excursions jusque dans le Maduré, et fît , avec le consentement et au nom de l’archevêque de Cranganore, la visite de cette mission où il trouvait tant de précieux souvenirs.

La mission du Carnate n’entre pas nécessairement dans le cadre que nous avons dû nous prescrire ; il nous suffît d’en avoir indiqué la fondation, comme un fruit et une modification de la mission du Maduré. Nous continuerons donc l’histoire de celle-ci , telle qu’elle se développa dans ses nouvelles limites ; nous réservant toutefois de donner ensuite un aperçu des travaux, des luttes et des succès des missionnaires du Carnate. Les lecteurs

qui désireraient des détails plus complets les trouveront dans les anciennes Lettres édifiantes et curieuses. Nous serons nous-mêmes obligés d’v recourir pour le Maduré, parce que les documents qui nous restent sur cette mission depuis 1700 jusqu’à 1720, ont été insérés dans ce recueil précieux. Nous en reproduirons des extraits assez étendus et classés de manière à présenter avec précision la suite des événements pendant cette époque.

EXTRAIT D’UNE LETTRE DU P. PIERRE MARTIN, MISSIONNAIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, AU P. DE V1LLETTE , DE LA MÊME COMPAGNIE.

A Balassor, royaume de Bengale, le 30 janvier 1699.

Mon Révérend Père, P. C.

On m’a remis entre les mains les lettres que vous vous êtes donné la peine de m’écrire. Je ne vous dirai pas le plaisir que j’ai ressenti en recevant ces marques de votre cher souvenir. Il est plus doux que vous ne pensez d’apprendre, dans ces extrémités du monde, que nos amis ne nous oublient point, et que, pendant que nous combattons, ils lèvent les mains au ciel, et nous aident de leurs prières. J’en ai eu, je vous assure, un trèsgrand besoin depuis que je vous ai quittés, et je me suis trouvé dans des occasions qui vous paraîtraient bien délicates et bien difficiles, si je pouvais vous les marquer ici.

Je suis venu dans les Indes par l’ordre de mes supérieurs. Je vous avouerai que je n’ai eu aucun regret de

quitter la Perse, mon attrait étant pour une autre mission, où je croyais qu’il y avait encore plus à souffrir et plus à travailler. J’ai trouvé ce que je cherchais plus tôt que je n’eusse pensé. Dans le voyage, je fus pris par les Arabes, et retenu prisonnier pour n’avoir pas voulu faire profession du mahométisme. Quelque envie qu’eussent ces infidèles de savoir qui nous étions, le P. Beauvollier mon compagnon et moi, ils n’en purent venir à bout, et ils crurent toujours que nous étions de Constantinople. Ce qui les trompait, c’est qu’ils nous voyaient lire des livres turcs et persans. Nous les laissâmes dans cette erreur jusqu’à ce qu’un d’entre eux s’avisa d’exiger de nous la profession de leur maudite secte. Alors nous nous déclarâmes hautement chrétiens, mais toujours sans dire notre pays. Nous parlâmes même très-fortement contre leur imposteur Mahomet ; ce qui les mit de si mauvaise humeur contre nous, qu’ils saisirent le vaisseau, quoiqu’il appartînt à des Maures. Ils nous menèrent à terre, et nous mirent en prison. Ils nous firent comparaître plusieurs fois, le Père et moi, devant les magistrats , pour tâcher de nous séduire ; mais nous trouvant toujours, par la miséricorde de Dieu, fermes et constants, ils se lasssèrent enfin de nous tourmenter, et envoyèrent un exprès au gouverneur de la province pour savoir ce qu’ils feraient de nous. On leur ordonna de nous mettre en liberté, pourvu que nous ne fussions pas Pranguis , c’est-à-dire, Européens. Ils ne soupçonnèrent presque pas que nous le fussions, parce que nous parlions toujours turc, et que le P. Beauvollier ne lisait que des livres arabes, et moi des livres persans. Ainsi le Seigneur ne nous jugea pas dignes, dans cette occasion, de souffrir la mort pour ]a gloire de son saint nom, et

nous en fûmes quittes pour la prison et pour quelques autres mauvais traitements.

De là nous vînmes à Surate, où le P. Beauvollier demeura pour être supérieur de la maison que nous y avons. Pour moi, je ne m’y arrêtai pas, mais je passai dans le Bengale après avoir couru risque plus d’une fois de tomber entre les mains des Hollandais.

Sitôt que je fus arrivé dans ce beau royaume qui est sous la domination des Mahométans, quoique presque tout le peuple y soit idolâtre, je m’appliquai sérieusement à apprendre la langue bengale. Au bout de cinq mois je me trouvai assez habile pour pouvoir me déguiser, et me jeter dans une fameuse université de Brames (docteurs des Indiens). Comme nous n’avons eu jusqu’à présent que de fort légères connaissances de leur religion, nos Pères souhaitaient que j’y demeurasse deux ou trois ans pour pouvoir m’en instruire à fond. J’en avais pris la résolution, et j’étais prêt à l’exécuter, lorsqu’il s’éleva tout à coup une si furieuse guerre entre les Mahométans et les gentils, qu’il n’y avait de sûreté en aucun lieu, surtout pour les Européens. Mais Dieu, dans l’occasion, donne une force qu’on ne comprend pas. Comme je n’appréhendais presque pas le danger, mes supérieurs me permirent d’entrer dans un royaume voisin nommé Orixa, où dans l’espace de seize mois j’eus le bonheur de baptiser près de cent personnes, dont quelques-unes passaient l’âge de soixante ans. J’espérais, avec la grâce de Dieu, faire dans Ja suite une récolte plus abondante ; mais tout ce que nous pûmes obtenir, fut d’avoir soin d’une espèce de paroisse érigée dans la principale habitation que la royale Compagnie de France a dans le Bengale.

Comme cette mission ne manque pas d’ouvriers, nos supérieurs résolurent de m’envoyer avec trois de nos Pères à Pondichéry, l’unique place un peu fortifiée que les Français aient dans les Indes. Là nous serons à la porte de la mission de Maduré, la plus belle, à mon sens, qui soit au monde. Les Pères portugais, qui y travaillent infatigablement avec des fruits et des peines incroyables, me firent proposer, il y a plus de dix-huit mois, de me donner à eux pour aller prendre part à leurs travaux. Si j’eusse pu disposer de moi, j’aurais pris volontiers ce parti ; mais nos supérieurs ne l’ont pas jugé à propos, parce qu’ils veulent que nous établissions de notre côté des missions françaises, et que dans ces vastes royaumes nous occupions les pays que nos Pères portugais ne peuvent cultiver à cause de leur petit nombre. C’est ce que notre Supérieur général, le P. de la Breiulle, qui est présentement dans le royaume de Siara, vient de me marquer dans sa dernière lettre. Il me charge de la mission de Pondichéry, et me fait espérer que bientôt il me permettra d’entrer dans les terres, ce que je souhaite avec ardeur.

Par les dernières lettres reçues d’Europe, on mande (pie je suis destiné pour la Chine; mais je renonce sans peine à cette mission, sur la parole qu’on me donne de me faire passer incessamment dans celle de Maduré, qui a, je vous l’avoue, depuis longtemps bien des charmes pour moi. Dès que je fus en Perse, je portai souvent mes vœux vers ce pays-là, sans avoir alors aucune espérance de les voir exaucés. Mais je commence à juger que ces désirs si ardents et conçus de si loin, ne venaient (pie d’une bonne source. Je les ai toujours sentis croître et se confirmer, à mesure que je m’approche de cet heu-

reux terme. Vous n’aurez pas de peine à comprendre pourquoi je m’y sens si fort attiré, si je vous dis qu’on compte dans cette mission plus de cent cinquante mille chrétiens, et qu’il s’y en fait tous les jours un très-grand nombre. Le moins que chaque missionnaire en baptise par an est mille. Le P. Bouchet, qui y travaille depuis dix ou douze ans, écrit que cette dernière ‘année il en a baptisé deux mille pour sa part, et qu’en un seul jour il a administré ce sacrement à trois cents ; en sorte que les bras lui tombaient de faiblesse et de lassitude. Au reste, ce ne sont pas, dit-il, des chrétiens comme ceux du reste des Indes. On ne les baptise qu’après de grandes épreuves, et trois et quatre mois d’instruction. Quand une fois ils sont chrétiens , ils vivent comme des anges, et l’église de Maduré paraît une vraie image de l’Eglise naissante. Ce Père nous proteste qu’il lui est quelquefois arrivé d’entendre les confessions de plusieurs villages, sans y trouver personne coupable d’un péché mortel. Qu’on ne s’imagine pas, ajoute-t-il , que ce soit l’ignorance ou la honte qui les empêche d’ouvrir leur conscience à ce sacré tribunal; ils s’en approchent aussi bien instruits que des religieux, et avec une candeur et une simplicité de novice.

Le même Père marque qu’il est chargé de la conduite de plus de trente mille âmes, de sorte qu’il n’a pas un moment de repos, et qu’il ne peut même demeurer plus de huit jours dans un même quartier. Il lui serait impossible, aussi bien qu’aux autres Pères, vu leur petit nombre, de vaquer à tout par eux-mêmes. C’est pourquoi ils ont chacun huit, dix et quelquefois douze catéchistes, tous gens sages et parfaitement instruits de nos mystères cl de notre sainte religion. Ces catéchistes précèdent les

Pères cle quelques jours, et disposent les peuples à recevoir les sacrements, ce qui eu facilite beaucoup l’administration aux missionnaires. On ne peut retenir ses larmes de joie et de consolation, quand on voit l’empressement qu’ont ces peuples pour la parole de Dieu, le respect avec lequel ils l’écoutent, l’ardeur avec laquelle ils se portent à tous les exercices de piété, le zèle qu’ils ont pour se procurer mutuellement tous les secours nécessaires au salut, pour se prévenir dans leurs besoins, pour se devancer dans la sainteté , où ils font des progrès merveilleux. Ils n’ont presque aucun des obstacles qui se trouvent parmi les autres peuples, parce qu’ils n’ont point de communication avec les Européens, dont quelques-uns ont gâté et corrompu par leurs débauches et parleurs mauvais exemples presque toute la chrétienté des côtes. Leur vie est extrêmement frugale; ils ne font point de commerce, se contentant de ce que leurs terres leur donnent pour vivre et pour se vêtir.

Nous allons dans peu de jours nous rendre à Pondichéry ; Dieu me fasse la grâce de n’y rester qu’autant de temps qu’il en faudra pour apprendre un peu la langue du pays, qui m’est nécessaire pour ma chère mission de Maduré. Cette langue est toute différente du turc, du persan, du maure et du bengale que j’ai déjà apprises ; mais le persan et le maure me serviront beaucoup, à cause d’un grand nombre de Mahométans qui sont répandus dans les terres. La langue portugaise me sera encore nécessaire pour traiter avec nos Pères de cette nation; j’ai été obligé de l’apprendre, parce que je me suis trouvé chargé de plus de mille Portugais des Indes, qui se trouvèrent abandonnés de leur pasteur pendant plus de six mois.

Dans le temps que j’en avais la conduite, je reçus ordre de Mgr l’évêque de San-Thomé de publier le jubilé, et de le leur faire gagner ; ces bonnes gens ne savaient ce que c’était que jubilé. Je travaillai pendant plus d’un mois à les mettre en état de profiter du trésor que l’Église leur ouvrait ; je faisais deux sermons par jour et deux catéchismes; le matin était destiné à l’instruction des adultes catéchumènes, et l’après-dînée à celle des chrétiens ; la moitié de la nuit se passait à entendre les confessions des hommes, et depuis la pointe du jour jusqu’à neuf heures que je disais la messe, j’entendais les confessions des femmes. Ce grand travail me dédommageait de quatre années que j’avais passées sans pouvoir rien faire qu’apprendre des langues. Je me sens plus d’ardeur que jamais pour étudier celle de Maduré , parce que je# suis convaincu qu’elle me sera plus utile que toutes les autres. Je ne veux retenir de français qu’autant qu’il en faudra pour vous écrire, pour vous instruire de tout ce qui se passera dans ces missions, et pour vous demander le secours de vos prières. Souvenez-vous de ce que vous me promîtes, quand nous nous séparâmes, et comptez que toutes les fois que j’ai dit la sainte messe, j’ai pensé nommément à vous. Aidons-nous tous deux mutuellement à nous sanctifier; et quoique nous fassions si loin l’un de l’autre notre sacrifice, unissous-le toujours dans celui pour lequel seul nous le faisons. Je suis avec bien du respect, etc.

EXTRAIT b'üîSK LETTRE DU I*. PIERRE MARTIN, MISSIONNAIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, AU P. LE GOB1EN, DE LA MÊME COMPAGNIE.

A Gamia-Naiken-PaUy, dans le royaume de Maduré, le Itr juin 1700.

Mon Révérend Père, P. G.

Je vous ai marqué dans mes dernières lettres le désir que j’avais de me consacrer à la mission de Maduré. Je cherchais les moyens d’exécuter un dessein que Dieu m’avait inspiré depuis longtemps, lorsque le P. Bouchet arriva à Pondichéry. Je ne puis vous exprimer de quels sentiments je fus pénétré en voyant cet excellent missionnaire qui, dans l’espace de douze années, a eu le bonheur de baptiser plus de trente mille âmes. Je ne pouvais l’entendre parler des travaux de nos Pères missionnaires, de la ferveur des chrétiens, du grand nombre de conversions qui se font tous les jours dans cette Église naissante, sans me ^sentir animé d’une nouvelle ardeur de me joindre à ces ouvriers évangéliques , et d’aller prendre part à leurs travaux. Les sentiments de mes supérieurs se trouvèrent conformes à mes vues. Ils pensaient à établir une nouvelle mission dans les royaumes de Carnate, deGingi et de Golconde, comme on vous l’a déjà mandé, et de la former sur le modèle de celle que nos Pères portugais cultivent dans le royaume de Maduré, depuis plus de quatre-vingts ans, avec des bénédictions extraordinaires du Ciel.

Pour réussir dans une entreprise si glorieuse à Dieu et si avantageuse à l’Eglise , il était nécessaire d’envoyer quelques-uns de nos Pères français dans cette ancienne

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