‹ La mission du Maduré, d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 2 sur 16 · IG · texte numérisé non relu

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mission, où ils pussent apprendre la langue, s’instruire des coutumes et des usages de ces peuples, former des catéchistes, lire et transcrire les livres que le vénérable P. Robert de’ Nobili et nos autres Pères ont composés; en un mot, recueillir tout ce que le travail et l’expérience de tant d’années avaient donné de lumières à ces sages ouvriers, et tâcher d’en profiter dans une entreprise toute semblable à la leur. On jeta les yeux sur le P. Mauduit et sur moi : mais on jugea à propos de nous faire prendre deux routes différentes. Le P. Mauduit, après avoir été à Maïlapour visiter le tombeau de l’apôtre saint Thomas, eut ordre de se rendre auprès du P. François Laynez dans le Maduré, pendant que j’irais par mer trouver le P. Provincial des Jésuites portugais, qui était alors dans le royaume de Travancore, afin de lui demander, pour mon compagnon et pour moi, la permission d’aller travailler quelque temps dans la mission de Maduré.

Je m’embarquai donc à Pondichéry vers la fin de septembre 1699, sur un vaisseau de guerre français, et après un voyage assez long et pénible, j’arrivai à Culechy, où je rencontrai le P. André Gomez, provincial de la province de Malabar, homme d’un mérite distingué, et qui était supérieur de la maison professe de Goa, lorsqu’ü fut choisi pour gouverner la province de Malabar. 11 faisait, selon la coutume, la visite de toute cette chrétienté ; mais ayant su que nous devions bientôt arriver, mon compagnon et moi, il s’arrêta pour nous attendre. Il nous reçut avec des démonstrations de joie et de charité très-grandes, et nous conduisit au Topo , qu’on appelle le collège de Travancore, et qui est sa demeure ordinaire.

Ce collège est situé dans une des plus petites bourgades

de cette côte ; il n’est bâti que de terre , et n’est couvert que de feuilles de palmier sauvage. L’église, dédiée à la sainte Vierge, est aussi simple que la maison ; et la vie que les Pères mènent répond parfaitement à la pauvreté de l’une et de l’autre. Je fus merveilleusement édifié de voir ces hommes, vénérables par leur âge et par leurs travaux, habiter sous des buttes si misérables, dans un dépouillement qu’on peut appeler universel de toutes les commodités de la vie. La vue de Dieu, qu’ils cherchent uniquement , les entretient dans une paix et dans une tranquillité parfaite, quoique exposés d’ailleurs aux insultes des idolâtres des terres et aux courses des pirates qui infestent ces mers, et qui sont venus plus d’une fois renverser leurs cabanes, et piller le peu de meubles qui s’y trouvaient.

Aussitôt que le P. Provincial m’eut accordé la mission du Maduré, que j’étais venu lui demander, je m’appliquai de toutes mes forces à apprendre la langue tamoule, afin d’être bientôt en état de faire les fonctions de missionnaire. Car c’est un ordre que les Pères de cette province ont sagement établi, de ne laisser entrer personne dans la mission de Maduré, qu’il ne sache la langue du pays. Sans cette précaution, on verrait bientôt qui nous sommes, et tout serait perdu. Le Topo n’était pas un lieu propre à m’avancer dans la langue autant que je le souhaitais : on ne parle pas assez bien tamoul sur les côtes, qui ne sont habitées que par de petites gens grossiers et sans politesse. Le P. Provincial eut la bonté de m’envoyer à Cotate, où je pouvais trouver moins de distraction et plus de secours. Ce qui me fit le plus de plaisir, c’est que j’y rencontrai le P. Mainard, qui avait soin de l’église de cette ville. Comme il est né dans les IV. 2

Indes d’un père et d’une mère français, il sait parfaitement les deux langues : la nôtre, qu’il a retenue de ses parents ; et la malabare, qu’il a apprise dès l’enfance des gens du pays, et qui lui est devenue comme naturelle.

Cotate est une assez grande ville, située au pied des montagnes du cap Comorin, qui n’en est éloigné que d’environ quatre lieues. Elle est devenue fameuse en Europe et dans toutes les Indes, par une infinité de miracles qu’y a opérés, et qu’y opère encore tous les jours saint François-Xavier. Cette ville, qui termine le royaume de Travancore du côté du sud, n’est pas plus à couvert que le reste du pays, des courses des Badages (1), qui viennent presque tous les ans du royaume de Maduré faire le dégât dans les terres du roi de Travancore. La plaine où saint François-Xavier, le crucifix à la main, arrêta lui seul une grande armée de ces barbares, n’est qu’à deux lieues de Cotate du côté du nord. Je ne sais si lorsque le Saint fit ce prodige, les rois de Travancore étaient différents de ce qu’ils sont aujourd’hui ; mais, à moins que leur puissance n’ait étrangement diminué, celui en faveur duquel saint François-Xavier mit en fuite les barbares, n’avait assurément nulle raison de prendre la qualité de grand Roi, puisqu’il est un des plus petits princes des Indes, et qu’il est tributaire du royaume de Maduré. Mais comme il ne paie ce tribut que malgré lui, les Badages sont obligés d’entrer quelquefois à main armée dans ses terres pour l’exiger. Il lui serait cependant assez facile de se mettre à couvert de leurs incursions, et de rendre même son royaume inaccessible de ce côté-là ; car les Badages ne peuvent guère entrer

(1) Ou Vadouguers.

dans le Travancore que par un défilé de montagnes. Si l’on fermait ce passage par une bonne muraille, et qu’on y postât un petit corps de troupes, les plus grosses armées ne pourraient le forcer, ce qui délivrerait Cotate et le reste du pays d’un pillage presque annuel. Sans cela le roi de Travancore ne saurait tenir tête à tant d’ennemis qu’il n’a jamais vaincus, hormis une fois par leur imprudence. Le fait est assez singulier pour devoir trouver ici sa place.

Les Badages avaient pénétré jusqu’à Corculam, qui est la capitale et la principale forteresse de Travancore, et le roi lui-même, par un trait de politique qui n'a peut-être jamais eu d’exemple, leur en avait livré la citadelle. Ce prince se sentant plus d’esprit et de courage que n’en ont d’ordinaire les Indiens, était au désespoir de voir son royaume entre les mains de huit ministres, qui, de temps immémorial, laissant au prince le titre de souverain , en usurpaient toute l’autorité, et partageaient entre eux tous les revenus de la couronne. Pour se défaire de ces sujets impérieux devenus ses maîtres, il fit un traité secret avec les Badages, par lequel il devait leur livrer quelquesunes de ses terres, et leur remettre sa forteresse, pourvu qu’ils le délivrassent des ministres qui le tenaient en tutelle. Il y aurait eu en lui de la folie de recevoir ainsi l’ennemi dans le cœur de ses États, et de vouloir, en rompant huit petites chaînes, s’en mettre une au cou infiniment plus pesante, s’il n’eût pris en même temps des mesures justes pour chasser les Badages de son royaume après qu’ils l’auraient aidé à devenir véritablement roi. Les Badages entrèrent à l’ordinaire sur les terres , sans trouver presque aucune résistance, et pénétrèrent jusqu’à la capitale. Là le prince, avec des troupes qu’il

avait gagnées, se joint à eux et les met en possession de la place. On fait mourir un ou deux des huit ministres qui le chagrinaient ; les autres prennent la fuite, ou sauvent leur vie à force d’argent. Le prince fait aussi semblant d’avoir peur ; mais au lieu de se cacher, il ramasse les troupes qui s’étaient dispersées, et vient fondre tout d’un coup sur la forteresse de Corculam. Les Badages, qui ne s’attendaient point à être attaqués, sont forcés ; on en tue un grand nombre dans la ville, et le reste gagne en désordre le chemin par où ils étaient venus. Le prince les poursuit, le peuple s’unit à lui, et on fait main basse de tous côtés sur les Badages avant qu’ils aient le temps de se reconnaître , en sorte qu’il n’y en eut qu’un trèspetit nombre qui purent retourner chez eux. Après cette \ictoire, le roi de Travancore rentra dans sa capitale triomphant, et prit en main le gouvernement du royaume.

Il n’y avait que deux ou trois ans que cette tragédie s’était jouée, quand j’arrivai à Cotate. L’église que nous possédons dans cette ville n’est remarquable que par Je lieu où on l’a construite , le sanctuaire et l’autel étant placés à l’endroit même qu’occupait la cabane où saint François-Xavier se retirait le soir, après avoir prêché le jour à ces peuples. C’est à cette cabane que les gentils mirent le feu une nuit , pensant le faire périr dans les flammes. L’on rapporte que la cabane fut réduite en cendres, sans que le Saint, qui y resta toujours en prières, reçût la moindre atteinte du feu. Les chrétiens, pour honorer un lieu si saint et si miraculeux, y plantèrent d’abord une grande croix, que Dieu rendit bientôt fameuse parmi les idolâtres mêmes, par un très-grand nombre de miracles. Il me souvient d’en avoir lu autrefois plusieurs, que le P. Bartoli raconte dans la Vie de

de l’apôtre des Indes, aussi bien que celui des jlampes suspendues devant l’image du Saint, dans lesquelles l’eau brûlait comme si c’eût été de l’huile. Comme ce miracle dura longtemps, il demeura longtemps aussi imprimé dans la mémoire des gentils, et j’ai trouvé encore sur les lieux des gens qui m’en ont parlé. Mais, pour les lampes, je fus bien surpris de n’en point voir dans l’église ce grand nombre qui y brûlaient autrefois; il n’en reste qu’une qu’on entretient jour et nuit ; les gentils viennent encore y prendre de l’huile par dévotion, et je crois qu’ils en usent bien autant ou plus que le feu n’en consume. On m’avait dit aussi que la statue du saint apôtre était toute couverte de perles; je n’y en vis aucune. Il ne faut pas s’en étonner ; les fréquentes révolutions qui arrivent en ce royaume donnent lieu aux gentils de piller impunément l’église, comme le reste du pays; et les Paravas, qui habitent la côte de la Pêcherie, sont devenus si pauvres et si misérables depuis qu’ils ne sont plus sous la domination des Portugais, qu’ils n’ont guère de quoi orner la statue de leur Saint. Le diadème qui est sur sa tête, n’a été, pendant plusieurs années, que de plomb, et ce n’est que depuis peu qu’on y en a mis un d’argent, dans lequel j’ai fait enchâsser quelques diamants dont on m’avait fait présent, et que j’ai volontiers consacrés à cet usage.

J’arrivai à Cotate peu de jours avant la fête de saint François-Xavier ; j’y fus témoin de l’affluence extraordinaire de peuple qui s’y rend tous les ans pour cette solennité. On y accourt de vingt et trente lieues à la ronde : il semble que toute la côte de la Pêcherie et celle de Travancore y soient venues fondre cette année. Les Pères de notre Compagnie, qui ont soin des églises de ces deux

grands rivages, s’y trouvèrent avec leurs chrétiens, et furent occupés à entendre les confessions, tant que la veille et le jour de la fête purent durer.

J’avais une vraie douleur de ne pouvoir m’employer avec eux à un si saint ministère, faute de savoir la langue du pays; mais j’eus la consolation, pendant qu’ils confessaient, de donner la communion à plus de huit cents chrétiens. Quand l’heure de la grand’messe fut venue, on fît sortir de l’église les gentils, et alors un des plus fameux missionnaires du pays étant monté en chaire à l’une des portes de l’église, pour être entendu également au-dedans et au-dehors, prononça le panégyrique du Saint. Après avoir exposé les travaux de l’apôtre dans la prédication de la foi au royaume de Travancore, au cap Comorin et à la côte de la Pêcherie, il s’étendit sur les prodiges qu’il avait faits, et qu’il continuait de faire chaque jour dans l’égüse de Cotate. Il prit ensuite à témoin tous les assistants d’un miracle qui venait d’y arriver encore, il n’y avait pas plus d’une heure, et qu’il raconta avec toutes ses circonstances.

Un idolâtre voyant qu’un de ses enfants, qu’il aimait tendrement, perdait les yeux par une fluxion opiniâtre, s’adressa au saint apôtre, et fit vœu de donner à son église de Cotate huit fanons, qui font environ quarante sous de notre monnaie, si son fils pouvait être délivré d’une incommodité si fâcheuse. L’enfant guérit parfaitement et le père vint à Cotate pour y accomplir son vœu. Il y apporta son fils et le présenta au Saint; mais au lieu de donner huit fanons, comme il s’y était engagé, il n’en donna que cinq, et se mit en devoir de se retirer. A peine était-il hors de la porte de l’église, que, regardant l’enfant qu’il portait entre ses bras, il remarqua que ses

yeux, qui étaient beaux et sains quand il l’avait apporté à l’église, se trouvaient dans un état bien plus mauvais qu’avant qu’on eût fait le vœu. Saisi d’un événement si funeste et ne doutant point que ce ne fût un châtiment du saint apôtre, pour avoir usé de mauvaise foi dans l’accomplissement de sa promesse, il se prosterne au pied de l’autel, avoue et publie à tout le monde la faute qu’il a commise et l’accident qui lui est arrivé ; il oftre les trois fanons qu’il avait retenus, frotte les yeux de son enfant de l’huile de la lampe qui est suspendue devant l’image du Saint, et, sortant ensuite de l’église, il voit avec joie que les yeux de son fils sont sans aucune apparence de mal. Il s’écrie alors qu’il est exaucé, il rentre, il se prosterne derechef au pied de l’autel, pour remercier le Saint de la grâce qu’il vient de recevoir une seconde fois par son intercession. Tous les chrétiens et les infidèles qui se trouvèrent assemblés, se convainquirent, du miracle. Le Père qui prêcha une heure après, comme j’ai dit, fit voir aux chrétiens que le bras de Dieu n’était pas raccourci dans ces derniers temps, et les porta à le louer et à le remercier de ce qu’il avait bien voulu opérer cette merveille en leur présence, pour les confirmer de plus en plus dans leur foi. Il exhorta en même temps les gentils, en faveur de qui ce dernier miracle avait été fait, de reconnaître le Dieu tout-puissant, et de se rendre à des vérités certifiées chaque jour par tant de prodiges éclatants.

Je ne doutais nullement qu'une guérison si authentique n’ouvrît les yeux à un grand nombre d'idolâtres, ou qu’au moins le père de cet enfant ne demandât à se faire instruire sur l’heure même avec toute sa famille. Je fus étrangement surpris de voir que ni lui ni aucun de cette

prodigieuse multitude d’infidèles, qui ne pouvaient nier un fait si public et si frappant, ne penscàt pas à se faire chrétien. Ils regardent saint François-Xavier comme le plus grand homme qui ait paru dans ces derniers temps ; ils l’appellent Peria Padriar, qui veut dire le Grand Père, et il y a même lieu de craindre qu’ils ne le mettent au rang de leurs fausses divinités, malgré le soin qu’on a de les instruire du culte qui lui est dû. Cependant ils demeurent tranquilles dans leurs erreurs, et quand nous les pressons, ils se contentent de répondre froidement qu’ils ne peuvent abandonner leur religion pour prendre celle d’une caste aussi basse et aussi méprisable que celle des Pranguis.

Je ne puis passer sous silence une autre espèce de vœu qu’un gentil vint faire à l’église du Saint peu de jours après sa fête. Ces peuples ont coutume de s’associer assez souvent, tantôt cinq cents, tantôt mille, pour faire une espèce de loterie. Ils mettent tous les mois dans une bourse chacun un fanon, qui vaut, comme je l’ait dit, environ cinq sous de notre monnaie. Quand la somme dont on est convenu se trouve amassée, les associés s’assemblent au jour et au lieu marqué. Chacun écrit son nom dans un billet séparé, et tous ces noms sont mis dans une urne. Après qu’on les a longtemps ballottés en présence de tout le monde, on fait approcher un enfant qui met la main dans l’urne, et celui dont le nom sort le premier emporte toute la somme. Par ce moyen, qui est fort innocent, des gens, de très-pauvres qu’ils étaient auparavant, peuvent devenir tout d’un coup à leur aise et pour toujours hors de la nécessité. Un gentil qui avait mis à deux loteries, souhaitant ardemment emporter les deux lots tout à la fois, vint un jour auparavant à l’église

de Cotate, et promit d’y donner cinq fanons si le Saint daignait bien le favoriser à la première loterie. Plein de confiance, il se rendit avec les autres dans la place publique où l’on était assemblé et publia tout haut le vœu qu’il avait fait le jour précédent au Grand Père. La chose se tourna en raillerie ; mais on fut bien surpris quand on vit que le premier billet tiré était le sien. Il emporta la somme, et alla sur-le-champ à l’église remercier son bienfaiteur, et s’acquitter de la dette qu’il avait contractée. Il ajouta que s’il était assez heureux pour obtenir l’autre lot par son intercession, il redoublerait de grand cœur la même offrande qu’il venait de faire. La confiance dont il se sentit pénétré fut si grande, que, s’étant rendu dans la place pour la seconde fois, il dit à ses compagnons d'une voix assurée, qu’ils n’avaient que faire de rien espérer, parce que le Grand Père des chrétiens, qui l’avait favorisé dans la première loterie, l’aiderait encore dans celle-ci. Quelques-uns en effet craignirent le pouvoir du Saint ; d’autres s’en moquèrent et plusieurs gagèrent avec lui qu’il n’aurait rien. Il emploie à ces gageures toute la première somme qu’il avait gagnée. On écrit les billets, on les met dans l’urne, on les brouille, l’enfant les tire, et celui de cet homme revient encore le premier, au grand étonnement de tous les assistants, qui ne voulurent plus qu’il eut part dans leurs loteries. Il s’en mit peu en peine, ayant déjà gagné des sommes considérables ; mais il ne manqua pas de venir à l’église s’acquitter aussi fidèlement que la première fois du vœu qu’il avait fait et donna même plus qu’il n’avait promis.

On lui parla, comme vous pouvez croire, de changer de religion et de reconnaître le Dieu par la vertu de qui le Grand Père l’avait si libéralement et si miraculeuse-

assisté. Point de réponse ni de conversion. Je vous avoue, mon très-cher Père, qu’on est pénétré d’une vive douleur, quand on voit le déplorable aveuglement où sont ces pauvres idolâtres, et que le démon, pour les retenir sous sa puissance, ait trouvé le moyen de leur donner une horreur si affreuse des Européens, par qui seuls le salut leur peut venir. Car on ne peut pas douter, encore une fois, que le mépris qu’ils font de nous, comme Pranguis, ainsi qu’ils nous appellent, ne soit la vraie cause de leur obstination ; puisque dans le Maduré, et dans les autres royaumes, où les ministres de l’évangile ne passent pas pour Européens, il se convertit un si grand nombre d’infidèles.

Après la fête de saint François-Xavier, je retournai au Topo, étant convenu que je reviendrais à Cotate à Noël, pour commencer tout de bon à apprendre la langue malabare. J’y fis beaucoup de progrès en peu de temps, parce que le P. Mainard dont j’ai parlé, eut la bonté de me l’enseigner avec une assiduité et des soins incroyables. Durant tout le temps que je demeurai avec ce cher missionnaire, nous ne baptisâmes que sept ou huit adultes, de caste assez basse ; le plus considérable était le maçon qui avait bâti notre église. Comme il était docile, d’un caractère doux et exempt de vices, Dieu lui fit la grâce de pénétrer les vérités de la foi à travers les nuages du pranguisme , dont elles sont comme éclipsées aux yeux des gentils qui nous connaissent comme Européens. Ce fut le premier à qui j’eus la consolation d’apprendre le catéchisme et les prières chrétiennes en langue malabare.

Mais la chose la plus singulière dont je fus témoin à Cotate pendant mon séjour, ce fut l’aventure d’un fa-

meux pénitent idolâtre qui courait tout le pays depuis huit ou neuf mois. Cet homme était dans un état à donner de la compassion.- Il s’était fait mettre au cou une espèce de collier fort extraordinaire. C’était une plaque de fer de trois pieds et demi en carré, épaisse à proportion, au milieu de laquelle il y avait une ouverture assez large. Après y avoir passé la tête, il avait fait appliquer tout autour de l’ouverture une bande de fer qui venait lui serrer le cou, et qui tenait à la plaque avec de bons clous bien rivés, afin qu’il ne lui fût pas libre de se décharger quand il voudrait d’un fardeau si pesant et si incommode. Cette large plaque, ainsi enchâssée au cou, l’empêchait de pouvoir se coucher ou appuyer sa tête contre quoi que ce soit. Ainsi quand il voulait prendre un peu de repos, il fallait dresser des supports pour soutenir ce vaste collier des deux côtés : il s’était luimême imposé cette pénitence pour amasser, en se montrant par le pays, une somme d’argent qu’il destinait à creuser un tarpa coulam, c’est-à-dire un étang revêtu de pierres dans une plaine où il n’y a point d’eau, et où les voyageurs souffrent beaucoup de la soif. Car c’est une dévotion de ce peuple, une manière d’honorer leurs dieux et une œuvre des plus méritoires, de faire des réservoirs sur les grands chemins, d’entretenir des gens qui présentent de l’eau à boire aux passants, ou de bâtir de grandes salles où les étrangers puissent se retirer et se mettre à couvert pendant la nuit. Celui dont je parle crut ne pouvoir s’attirer plus d’aumônes qu’en paraissant dans l’état digne de pitié où je viens de vous le représenter. Il y avait sept ou huit jours que je l’avais rencontré dans les rues de Cotate, accablé sous le poids de son énorme collier, et recevant les aumônes que les

gentils lui faisaient assez libéralement. Je fus touché de lui voir une assez heureuse physionomie, et des manières de demander plus modestes et plus soumises que n’ont d’ordinaire les pénitents qui courent le pays. Dans ce moment je me sentis inspiré de prier notre Seigneur d’avoir pitié de ce malheureux, qui serait capable de souffrir beaucoup pour son amour s’il savait l’obligation qu’ont tous les hommes de n’aimer et de ne servir que lui seul. Je ne sais si Dieu eut égard [à mes faibles prières, mais, huit jours après, je fus fort surpris de voir à la porte de notre église le pénitent au collier qui demandait à parler au Gourou. Je crus qu’il cherchait quelque aumône, et je tâchai de lui faire entendre qu’il ne devait rien espérer de nous pour le sujet qui le faisait quêter; mais comme je parlais fort mal la langue malabare, je connus qu’il ne m’entendait pas. On me fit comprendre qu’il cherchait autre chose que de l’argent. J’avertis le P. Mainard de vouloir bien venir lui parler. II y vint, et, s’approchant du pénitent, il lui dit : « Que » venez-vous chercher à l’église des chrétiens, où l’on » honore le vrai Dieu, vous qui adorez des idoles et qui » êtes l’esclave des démons?» Le pénitent répondit avec modestie : « C’est parce qu’on m’a dit que c’était ici la » maison du vrai Dieu que j’y viens , pour voir si je » trouverai en lui plus de consolation que je n’en ai » trouvé dans les dieux que j’adore , dont je ne suis » guère satisfait, après tout ce que vous voyez que je » fais pour leur plaire. Je viens donc m’informer de » votre Dieu et apprendre à le connaître , pour mettre » en repos, s’il est possible, mon esprit, qui est depuis » longtemps agité. N’est-ce pas ici, ajouta-t-il, le temple » de l’Être souverain, créateur du ciel et de la terre,

» qui récompense ceux qui le servent et qui punit éter- » nellement ceux qui en adorent d’autres que lui? Je n’ai )> jusqu’ici adoré et servi mes dieux que parce que je )« n’en ai point connu de plus grand qu’eux ; [mais si » vous me pouvez faire voir que le vôtre est au-dessus » de tous, je renonce à eux et je les abandonne pour » jamais. »

Ces paroles nous touchèrent vivement , et nous eussions versé des larmes de joie, sans la crainte que nous eûmes qu’il ne cherchât peut-être à nous tromper. Pour éprouver donc sa sincérité par l’endroit que nous crûmes devoir lui être le plus sensible : « Si vous voulez , lui » dîmes-nous, connaître le souverain Seigneur, et appren- » dre de notre bouche les perfections infinies qui le dis- » tinguenl de vos prétendues divinités, il faut commen- » cer par ôter de votre cou cet instrument de mortifica- » tion recherchée, qui vous accable, et que vous ne por- » tez que pour vous distinguer, et pour rendre honneur » à l’ennemi de l’Être souverain; car tandis que vous » en demeurerez chargé, la divine parole n’entrera point » dans votre cœur, ou bien vous ne la pourrez goûter. » J’avais quelque scrupule de l’obliger à quitter son habit de pénitent, avant que d’entrer un peu plus avant en matière, et de le disposer davantage à ce que l’on voudrait, et je craignais que cette épreuve ne le rebutât. Mais il n’en parut pas le moins du monde ébranlé. « Je » suis prêt, nous dit-il, à tout quitter, s’il le faut, pour » connaître le souverain bien, mais je ne puis me débar- » rasser sans le secours d’un serrurier. » Certainement le fameux Siméon Stylite (s’il est permis de comparer un si grand Saint à un homme qui était encore idolâtre) ne montra pas plus de soumission et de promptitude à des-

cendre de sa colonne au premier ordre des Pères du Concile, que celui-ci à renoncer aux marques de pénitence, dont il se faisait honneur parmi les gentils.

Le serrurier vint, et ce ne fut qu’avec bien du temps et une peine extrême qu’il arracha les clous qui tenaient attaché le petit collier au grand . Celui qui les avait mis ne prétendait pas apparemment qu’on les en ôtât jamais. Ce fut dans l’église même de Saint-François-Xavier que nous délivrâmes ce pauvre esclave de Satan du joug que son redoutable maître lui avait imposé. La plaque était si pesante, que je ne la pouvais soulever de terre qu’avec peine. Nous la suspendîmes à la muraille près de l’autel, comme une dépouille enlevée à l’enfer, et une des plus précieuses offrandes qu’on eût peut-être jamais faite au saint apôtre. Dès que le pénitent se vit libre, la joie parut peinte Sur son visage, peut-être du plaisir que l’on venait de lui faire, peut-être de l’espérance qu’il avait qu’ayant obéi , nous allions enfin l’éclairer sur la science du salut. Sans perdre de temps, le P. Mainard commença à lui expliquer les mystères de notre sainte religion, et moi à lui apprendre les prières et le catéchisme , ne sachant pas assez bien la langue pour l’entretenir.

Quoiqu’il parût content de nos instructions, et qu’il fût charmé surtout de ce que nous lui disions de la grandeur de Dieu et de son amour pour les hommes , nous lûmes plus d’une fois dans ses yeux qu’il roulait quelques pensées chagrinantes au fond de l’âme. Ceux qui l’avaient connu dans la ville, avant qu’il s’adressât à nous, lui faisaient de sanglants reproches, non pas précisément de ce qu’il changeait de religion , mais de ce qu’il se faisait disciple des docteurs Pranguis, lui qui était de la plus haute caste de tout le pays. C’était en effet cette idée du

pranguisme qui lui causait toute sa peine. Dès que nous le sûmes, nous prîmes la résolution de l’envoyer dans le Maduré se faire baptiser par quelqu’un de ceux qui y vivent sous l’habit de Sanniassi. Nous lui dîmes donc que nous n’étions que les Gouroux ou les docteurs des basses castes, qui sont sur les côtes, et qu’il lui convenait à lui, qui était homme de qualité , de s’adresser aux docteurs des hautes castes, qui sont dans les terres, et de se mettre au nombre de leurs disciples; qu’il trouverait dans le Maduré ces docteurs, qui lui enseigneraient la loi du vrai Dieu ; qu’il les allât trouver, et qu’après avoir achevé de l’instruire, ils le mettraient au nombre des fidèles. Ce bon homme, qui avait pris amitié pour nous, eut beaucoup de peine à se déterminer sur le parti que nous lui proposions : mais enfin, comme nous lui persuadâmes que c’était son avantage, il nous crut, et s’en alla trouver un de nos Pères de la mission de Maduré, qui le baptisa et le renvoya ensuite dans son pays travailler à la conversion de ses parents, pour lesquels il nous parut avoir beaucoup de zèle et de tendresse.

J’avançais cependant dans l’étude de la langue malabare ; et le désir d’entrer au plutôt dans la mission de Maduré faisait que je tâchais d’y paraître bien plus savant encore que je n’étais en effet. J’en fus puni : car l’opinion qu’on eut de mon habileté retarda mon départ au lieu de l’avancer. Le P. Emmanuel Lopez (1) étant tombé malade sur la fin de février, et ne se trouvant personne qui pût desservir ses églises pendant le carême qui approchait, le P. Provincial m’appela au Topo, et me proposa d’aller passer le carême au nord de la côte

(i) C’est le dernier Jésuite qui ait résidé à Maduré avec l’habit européen.

de Travancore, pour avoir soin du Père malade, et aider les fidèles en son absence, m’engageant sa parole qu’après Pâques immédiatement il m’enverrait dans la mission de Maduré, qui faisait l’objet de tous mes vœux. Je représentai que je n’étais guère capable d’une pareille commission, surtout dans le temps de carême et de Pâques, où il faut confesser tout le monde ; que pour les églises qui sont au nord du royaume de Travancore, je ne pouvais pas. absolument m’en charger, parce que la langue malabare y est fort corrompue et mêlée avec la langue qu’on nomme malcamel : que si cependant on manquait d’ouvriers pour assister les chrétiens dans le temps pascal, je croyais qu’on pouvait prendre un tempérament, qui était d’envoyer au nord du royaume de Travancore un des Pères qui travaillait à la côte de la Pêcherie, et de me faire occuper sa place, parce que les chrétiens de cette côte parlant fort distinctement la langue tamoule, je pouvais les entendre, et me faire entendre aussi plus facilement. Le P. Provincial agréa la proposition , et m’envoya à Taley, sur la côte de la Pêcherie.

Je me mis en chemin, et je remarquai dans mon voyage de terre deux choses que je n’avais point observées quand je doublai par mer le cap Comorin. La première est une église bâtie en l’honneur de la sainte Vierge, sur la pointe méridionale de ce cap, et au-dessous de cette pointe, un rocher qui s’avance dans la mer, et qui y forme une espèce d’île ; c’est sur ce rocher que se retirèrent autrefois les chrétiens de la côte de la Pêcherie, pour éviter la fureur des Musulmans qui les poursuivaient vivement. Ce lieu leur servit d’asile plusieurs mois, pendant lesquels ils ne se nourrirent que du pois-

son qu’ils péchaient, et des coquillages qu’ils pouvaient ramasser au pied de ce rocher. Depuis, on y a planté une croix, qui se découvre de fort loin. La seconde chose que je remarquai est une grande pagode de pierre , qui est un peu plus avant dans les terres que l’église de la Sainte-Yierge, quoiqu’elle soit sur la même pointe.

C’est précisément au cap Comorin que commence la côte de la Pêcherie, si fameuse par la pêche des perles. Elle forme une espèce de baie, qui a plus de quarante lieues depuis le cap Comorin jusqu’à la pointe de Ramanancor, oii l’ile de Ceylan est presque unie à la terreferme, par une chaîne de rochers que quelques Européens appellent le pont d’Adam. Les gentils racontent que ce pont est l’ouvrage des singes du temps passé. Ils se persuadent que ces animaux, plus braves et plus industrieux que ceux d’aujourd’hui, se firent un passage de la terre-ferme en l’île de Ceylan ; qu’ils s’en rendirent maîtres, et délivrèrent la femme d’un de leurs dieux qui avait été enlevée. Ce qui est certain , c’est que la mer, dans sa plus grande hauteur, n’a pas plus de quatre à cinq pieds d’eau en cet endroit-là ; de sorte qu’il n’y a que des chaloupes, ou des bâtiments fort plats, qui puissent passer entre les intervalles de ces rochers. Toute la côte de la Pêcherie est inabordable aux vaisseaux d’Europe, parce que la mer y brise terriblement, et il n’y a qu’à Tuticurin que les navires puissent passer l’hiver, cette rade étant couverte par deux îles qui en font la sûreté. Comme la côte de la Pêcherie est renommée par tout le monde, je m’imaginais y trouver plusieurs grosses et riches bourgades : il y en avait autrefois un grand nombre, mais depuis que la puissance des Portu- | gais s’est affaiblie dans les Indes, et qu’ils n’ont plus été IY. 3

en état de protéger cette côte, tout ce qui s’y trouvait de considérable a été abandonné et détruit. Il ne reste aujourd’hui que de misérables villages, dont les principaux sont Taley, Manapar, Alandaley, PunicaH et quelques autres. J’excepte toujours Tuticurin , qui est une ville de plus de cinquante mille habitants, partie chrétiens et partie gentils.

Quand les Portugais parurent dans les Indes, les Para vas, qui sont les peuples de la côte de la Pêcherie, gémissaient sous la domination des musulmans , qui s’étaient en partie rendus maîtres du royaume de Maduré. Dans cette extrémité, leur chef résolut d’implorer le secours des Portugais, et de se mettre avec toute sa caste sous leur protection. Les Portugais, qui ont toujours eu beaucoup de zèle pour l’établissement de la religion chrétienne, la leur accordèrent, mais à condition qu’ils embrasseraient le christianisme , à quoi les Paravas s’obligèrent. Dès que ce traité eut été conclu , les Portugais chassèrent les musulmans de tout le pays, et y firent divers établissements. Ce fut alors que la côte de la Pêcherie devint une florissante chrétienté par les travaux si connus de saint François-Xavier, qui fonda partout des églises, que nos Pères ont cultivées depuis ce temps-là avec un très-grand soin.

La liberté que les Paravas avaient sous les Portugais de trafiquer avec leurs voisins, les rendait riches et puissants; mais depuis que cette protection leur a manqué , ils se sont vus bientôt opprimés, et réduits à une extrême pauvreté. Leur plus grand commerce aujourd’hui vient de la pèche du poisson, qu’ils transportent dans les terres , et qu’ils échangent avec le riz et les autres provisions nécessaires à la vie, dont cette côte est presque

entièrement dépourvue , n’étant couverte que de bois épineux et d’un sable aride et brûlant ; car c’est uniquement ce que je trouvai dans l’espace de douze lieues, depuis le cap Comorin jusqu’à Taley, avec sept ou huit bourgades , qui ont chacune une église dépendante de celle de Taley.

Je ne pus voir la misère où vivent ces pauvres chrétiens dont on m’avait chargé, sans en être attendri. Je tâchai d’adoucir leurs peines, qui ne sauraient manquer d’être très-méritoires, à en juger par la vivacité de leur foi, et par leur attachement simple et fervent à toutes les pratiques de piété, que les Pères portugais de notre Compagnie ont eu soin d’introduire parmi eux. Une des choses qui contribuent le plus à rendre cette chrétienté si distinguée entre toutes les autres, c’est le soin qu’on prend d’enseigner de très -bonne heure la doctrine chrétienne aux plus petits enfants. Cette sainte coutume s’est conservée inviolablement en ce pays-là depuis le temps de saint François- Xavier. Il était persuadé que la foi ne pouvait manquer de jeter de profondes racines dans le cœur des habitants , si dès la première enfance on les instruisait bien des mystères et des préceptes de notre religion. La suite a fait voir qu’il ne se trompait pas; car nulle part ailleurs dans les Indes, on ne trouve ni plus de crainte de Dieu, ni plus d’attachement aut christianisme que chez les Para vas. Depuis qu’un enfant commence, pour ainsi dire, à bégayer, jusqu’à ce qu’il se marie, il est obligé de se rendre tous les jours à l’église ; les filles le matin au soleil levé, les garçons le soir au soleil couché. Ils récitent d’abord tous ensemble les prières ordinaires du matin et du soir, après quoi se partageant en deux chœurs, et demeurant tous assis à terre,

deux des plus habiles de chaque chœur se lèvent au milieu de l’église, et, par forme de demandes et de réponses, répètent toute la doctrine chrétienne. Après cette première répétition, où il n’y a qu’eux qui parlent, ils interrogent ceux des deux chœurs qui les ont écoutés, lesquels tous ensemble répondent à la demande qu’on leur fait. Au reste, cette doctrine chrétienne comprend nonseulement l’explication des mystères et des préceptes de la religion, mais encore, comme j’ai dit, la manière de se confesser et de communier, et des méthodes pour bien faire toutes les autres actions , auxquelles ces fervents chrétiens se trouvent ainsi accoutumés presque avant l’usage de la liberté et de la raison. La doctrine chrétienne étant achevée, on se remet à genoux pour faire un acte de contrition, et après avoir récité le Salve Rcgina, et la prière à l’Ange gardien , on demande la bénédiction de notre Seigneur et de la sainte Yierge, et l’on se retire. Cette pratique s’observe non-seulement dans les lieux où les Tères font leur demeure, mais encore dans toutes les autres bourgades, où les chefs , comme les vicaires de chaque église , assemblent les enfants et leur font faire assidûment tout ce que je viens de marquer.

Comme les Pères qui cultivent cette chrétienté ne sont pas en fort grand nombre, les fidèles commencent dès les premiers jours du carême à s’acquitter du devoir pascal. Ainsi après avoir pris à Taley les connaissances nécessaires, je commençai la visite de mes églises pour préparer tout le monde à la confession et à la communion. Ayant remarqué qu’une église fort ancienne de la petite bourgade de Cuttancouli menaçait ruine, et -qu’on n’y était pas en sûreté, j’en fis bâtir une nouvelle. Je me fatiguai beaucoup dans mes tournées, et je fus plus d’une

fois en danger d’être dévoré par les tigres qui sortent des bois pour chercher de l’eau. Ou ne saurait croire le désordre que ces bêtes féroces ont fait cette année sur toute la côte. Outre le bétail qu’ils ont enlevé, on compte plus de soixante et dix personnes qui ont disparu, et qui ont été apparemment dévorées par ces cruels animaux. On les voyait s’approcher sur le soir des étangs, qui sont pour l’ordinaire assez près des villages : malheur alors au bétail, aux enfants et même aux hommes qui se trouvaient à leur portée. Rien ne leur échappait. La crainte qu’on en avait était devenue si grande que toutes les nuits on faisait la garde dans les villages et l’on y allumait de grands feux. Personne n’osait sortir de sa maison durant les ténèbres, ni se mettre en chemin; il n’était pas même trop sûr de marcher le jour, à moins qu’on ne fût bien accompagné. Cela ne m’empêcha pas pourtant de traverser plus d’une fois durant la nuit de grandes forêts, pour aller administrer les sacrements à de pauvres moribonds qui 11e pouvaient pas attendre. Je prenais la précaution de me faire escorter par quelques chrétiens, les uns portant des torches allumées, et les autres battant le tambour, dont le bruit épouvante les tigres et les met en fuite. Une chose qui doit paraître extraordinaire et qui ne peut venir que d’une protection de Dieu toute particulière, c’est que dans tout le carnage qu’ont fait depuis un an ces redoutables animaux, aucun chrétien 11’a péri. On a même remarqué que les gentils se trouvant avec les chrétiens, les tigres dévoraient les idolâtres sans faire aucun mal aux fidèles; ceux-ci trouvant des armes sûres dans le signe de la croix et dans les saints noms de Jésus et de Marie ; ce que les gentils voyant avec admiration , ils ont commencé aussi à se servir des mêmes armes

pour éviter la fureur des tigres et se préserver du danger.

Le bois infesté par les tigres règne pendant cinq ou six lieues; le reste de la côte n’e.-,t que sable, mais un sable qui fatigue extrêmement les voyageurs. J’éprouvai encore là les soins de la Providence. Je marchais le long de la mer pendant une nuit fort obscure, accompagné sic deux de mes catéchistes, et je me trouvai sur le bord d’une petite rivière que j’avais traversée quelque temps auparavant sans aucun danger. Avançant comme pour passer ce gué, je tombai tout à coup, avec le catéchiste qui me soutenait, dans un grand fond que la marée avait creusé en mangeant et emportant le sable. Nous nous serions noyés dans cette espèce d’abîme sans la main de Dieu qui nous soutint. Nous en fûmes quittes pour être bien mouillés, ce qui ne nous empêcha pas de continuer notre route jusqu’à la plus prochaine église, où nous rendîmes grâces à Notre-Seigneur de nous avoir délivrés de ce danger.

Après avoir visité les églises de mon district, je revins la semaine-sainte à Taley, où un grand nombre de chrétiens se rendirent de diverses bourgades des environs. Je travaillai beaucoup pendant ce saint temps; les confessions me fatiguaient extraordinairement par la difficulté que j’avais à les entendre; car ces peuples parlent avec une vitesse surprenante, ou peut-être que cela me paraissait ainsi, parce que je n’avais pas encore l’oreille bien faite à leur langage. Les larmes me venaient quelquefois aux yeux, quand, ne pouvant comprendre ce qu’ils me disaient, il fallait les faire recommencer jusqu’à trois et quatre fois; ce que ces bonnes gens faisaient avec une patience merveilleuse , cherchant même les

mots et les tours les plus aisés pour s’exprimer. Outre le travail des confessions, j’avais celui de la prédication ; et comme il m’était impossible de parler encore sur-lechamp, j’étais obligé de préparer et d’apprendre par cœur ce que je devais dire. Cependant quoique je fisse une infinité de fautes, soit dans le tour de la langue, soit dans la prononciation, qui est très-difficile, ils ne paraissaient point rebutés de m’entendre, aimant mieux, disaient-ils, ouïr quatre paroles de la bouche des Pères, quoique mal arrangées et mal prononcées, que les grands discours que leurs catéchistes leur auraient pu faire.

Je fis dresser, en divers endroits de la bourgade , plusieurs petits reposoirs, et le jeudi-saint, sur le soir, nous y allâmes tous en procession faire les stations de la Passion. A chaque station, on faisait tout haut des prières et des actes conformes au mystère qu’on venait honorer. Les stations achevées , nous retournâmes à l’église, qui se trouva trop petite pour la grande multitude de chrétiens qui s’y étaient rendus de tous côtés. Je sortis, et tout le peuple s’étant rangé sur la place vis-àvis l’église, mon catéchiste raconta fort au long l’iiistoire de la Passion de Notre-Seigneur. Je fis ensuite, le crucifix à la main, un petit discours, dans lequel je tâchai de leur inspirer des sentiments de pénitence el d’amour envers notre divin Maître. Il était assez avant dans la nuit lorsqu’on se sépara. Le lendemain on revint pour les cérémonies du vendredi-saint, que nous fîmes toutes, excepté celles de la messe : car il n’est pas permis, dans ces églises, de garder, du jeudi au vendredi, une hostie consacrée, à cause des soudaines irruptions que les gentils, qui viennent du milieu des terres, font quelquefois sur les chrétiens. Ce fut à l’adoration de la croiv

qu’il m’eût été bien difficile de retenir mes larmes, les voyant couler en abondance des yeux de la plupart de nos fervents chrétiens. Jésus-Christ eût été là présent attaché sur la croix, qu’ils n’eussent pas embrassé ses genoux avec plus de démonstrations de reconnaissance et de tendresse. Nous exposâmes l’après-dînée une représentation du saint suaire, tel qu’on le montre dans plusieurs églises d’Europe ; il y eut encore bien des pleurs répandus à cette pieuse cérémonie. Je parlai aussi un moment sur ce sujet, et l’on fit des prières et des chants en l’honneur de la Passion de Notre-Seigneur. J’em* ployai le samedi-saint, le jour de Pâques et le reste des fêtes à confesser ceux qui ne s’étaient pas encore acquittés de ce devoir; après quoi je partis pour faire une seconde fois la visite de mes églises, et travailler plus à loisir que la première à l’instruction de ceux dans qui j’avais trouvé quelque ignorance. Mais le jour même que je m’étais mis en chemin, je reçus une lettre du P. Provincial qui m’ordonnait de remettre le soin de cette mission à deux Pères qu’il envoyait, et de me préparer selon sa promesse à entrer incessamment dans celle de Maduré.

Dès que j’eus lu la lettre, je me rendis au Topo pour recevoir les ordres et les dernières instructions de mon Supérieur. Tl me les donna, et je pris la route de Maduré. Après avoir traversé de nouveau le cap Comorin, je vins par Taley, Manapar, Alandaley et Punicael, me rendre à Tuticurin. Cette ville est presque à une égale distance du cap Comorin et du passage de Ramanancor. Comme Punicael est sur le bord d’une petite rivière qui a deux embouchures, on va aisément par eau de là à Tuticurin. Pour cela il n’y a qu’à observer le temps des marées ,

pendant le flux, on remonte de Punicael, qui est à la première embouchure, jusqu’au confluent des deux bras de la rivière : au reflux, on descend jusqu’à la seconde embouchure, où se trouve Tuticurin.

Tuticurin paraît, à ceux qui abordent par mer, une fort jolie ville. On découvre divers bâtiments assez élevés dans les deux îles qui la couvrent, une petite forteresse que les Hollandais ont bâtie depuis quelques années pour se mettre à couvert des insultes des gentils qui viennent des terres, et plusieurs grands magasins bâtis sur le bord de l’eau, qui font un assez bel aspect. Mais dès qu’on a mis pied à terre, toute cette beauté disparaît, et l’on ne trouve plus qu’une grosse bourgade presque toute bâtie de pauvres cabanes. Les Hollandais tirent de Tuticurin des revenus considérables, quoiqu’ils n’y soient pas absolument les maîtres. Toute la côte de la Pêcherie appartient en partie au roi de Maduré, et en partie au prince de Marava, cpui a secoué depuis peu le joug de Maduré, dont il était tributaire auparavant. Les Hollandais voulurent, il y a quelques années, s’accommoder avec le prince de Marava, relativement à ses droits sur la côte de la Pêcherie, et sur tout le pays qui en dépend. Ils lui envoyèrent pour cela une célèbre ambassade avec de magnifiques présents. Le prince reçut les présents, et donna de grandes espérances, dont on n’a vu jusqu’à présent aucun effet.

Les Hollandais, sans être maîtres de la côte, n’ont pas laissé d’agir souvent à peu près comme s’ils l’étaient. Il y a quelques années qu’ils s’emparèrent des églises des pauvres Paravas pour en faire des magasins, et des maisons des missionnaires pour y loger leurs facteurs. Les Pères furent obligés de se retirer dans les bois où ils se

tirent des huttes, pour ne pas abandonner leur troupeau dans un si pressant besoin. Il est vrai que les Paravas montrèrent en cette occasion une fermeté inébranlable et un attachement inviolable pour leur religion. On les voyait tous les dimanches sortir en foule de Tuticurin et des bourgades, pour aller entendre la messe dans les bois. Les Pères y exerçaient, au milieu des gentils, les fonctions de leur ministère plus librement qu’ils n’eussent fait auprès des Hollandais. Le zèle des Paravas choqua apparemment quelques-uns de ces Messieurs; ils se mirent en tète de les pervertir, et de leur faire embrasser leur religion. Dans cette vue, ils appelèrent de Batavia un ministre pour instruire , disaient-ils , ces pauvres abusés; mais la tentative réussit mal. Dès la première conférence que le chef de la caste des Paravas eut avec le prédicant, il le confondit par ce raisonnement : « Vous » devez savoir, lui dit-il, que quoique notre caste eût )> embrassé la religion catholique avant la venue du » Grand-Père dans les Indes (c’est de saint François- » Xavier qu’il parlait), nous n’étions chrétiens que de » nom, mais gentils en effet. La foi que nous professons » ne prit racine dans nos cœurs que par la force et par » le nombre des miracles que notre saint Apôtre opéra » dans tous les lieux de cette caste. C’est pourquoi avant » que vous nous parliez de changer de religion, il faut, » s’il vous plaît, que premièrement vous fassiez à nos » yeux, non pas seulement autant de miracles qu’en a » fait le Grand-Père, mais beaucoup davantage, puisque » vous voulez nous prouver que la loi que vous nous ap- » portez est meilleure que celle qu’il nous a enseignée. » Ainsi, commencez par ressusciter du moins une dou- » zaine de morts : car saint François-Xavier en a ressus-

» cité cinq ou six sur cette côte ; guérissez tous nos ma- » lades, rendez notre mer plus poissonneuse qu’elle n’est,

» et quand cela sera fait, nous verrons ce qu’il y aura à » vous répondre. » Le pauvre ministre ne sachant que répliquer à ce discours, et voyant d’ailleurs cet air de fermeté et de raison qu’il n’attendait pas dans des pêcheurs, ne songea qu’à se rembarquer au plus vite. Mais, avant que de le laisser partir, on voulut voir si la violence n’aurait pas plus de pouvoir que l’exhortation. On se mit donc en devoir de forcer les Paravas d’aller au prêche. Le chef de la caste eut le courage de faire afficher un écrit à la porte de la loge hollandaise, par lequel il déclarait que si quelque Paravas allait au temple des Hollandais, il serait traité à l’heure même comme rebelle à Dieu et traître à la nation. Personne ne fut tenté d’y aller, excepté un seul. C’était un homme riche et puissant, dont la fortune dépendait des Hollandais, et qui fut assez lâche, de peur de s’attirer leur disgrâce, pour s’y trouver une fois.

On en avertit le chef de la caste des Paravas, lequel résolut d’en faire un exemple. Il mit donc ses gens sous les armes, se saisit des avenues, afin qu’à la sortie du temple le coupable ne put lui échapper. Dès qu’il parut, il le fit mettre à mort. Les Hollandais voulurent se mettre en devoir de le secourir; mais ils n’y furent pas à temps, et ils furent obligés eux-mêmes de se retirer, pour ne pas irriter des peuples qui étaient résolus de conserver leur religion aux dépens de leur vie.

Ces persécutions ont cessé par la grâce de Dieu ; il est venu des directeurs plus doux et plus raisonnables qui, bien loin d’inquiéter ces peuples sur leur religion et de leur faire violence, ont consenti que leurs anciens pas-

teurs revinssent demeurer dans les bourgades, et continuassent les fonctions qu’ils avaient toujours remplies depuis saint François-Xavier. Au reste, je dois rendre cette justice aux directeurs d’aujourd’hui, que j’en ai trouvé parmi eux de très-honnêtes, qui gagnaient l’affection des peuples et se faisaient aimer des missionnaires, lesquels, de leur côté, leur rendaient dans l’occasion des services assez importants.

Pour ce qui regarde le commerce des Hollandais sur cette côte, outre les toiles qu’on leur apporte de Maduré, et qu’ils échangent avec le cuir du Japon et les épiceries des Moluques ,.ils tirent un profit considérable de deux sortes de pêches qui se font ici, celle des perles et celle des xanxus. Les xanxus sont de gros coquillages semblables à ceux avec lesquels on a coutume de peindre les Tritons. Il est incroyable combien les Hollandais sont jaloux de ce commerce ; il irait de la vie pour un Indien qui oserait en vendre à d’autres qu’à la compagnie de Hollande. Elle les achète presque pour rien, et les envoie dans le royaume de Bengale, où ils se vendent fort cher. On scie ces coquillages selon leur largeur : comme ils sont ronds et creux, quand ils sont sciés, on en fait des bracelets qui ont autant de lustre que le plus brillant ivoire. Ceux qu’on pêche sur cette côte, en une quantité extraordinaire, ont tous leurs volutes de droite à gauche. S’il s’en trouvait quelqu’un qui eût ses volutes de gauche à droite, ce serait un trésor que les gentils estimeraient des millions, parce qu’ils s’imaginent que ce fut dans un xanxus de cette espèce qu’un de leurs dieux fut obligé de se cacher pour éviter la fureur de ses en nemis qui le poursuivaient par mer.

La pêche des perles enrichit la compagnie de Hollande

d’une autre manière. Elle ne fait pas pécher pour son compte, mais elle permet à chaque habitant du pays, chrétien, gentil ou mahométan, d’avoir pour la pèche autant de bateaux qde bon lui semble, et chaque bateau lui paie soixante écus et quelquefois davantage. Ce droit fait une somme considérable; car il se présentera quelquefois jusqu’à six ou sept cents bateaux pour la pêche. Autrefois, dès le mois de janvier, les Hollandais déterminaient le lieu et le temps où la pêche se devait faire cette année-là, sans en faire l’épreuve auparavant ; mais comme il arrivait souvent qué la saison ou le lieu marqué n’était pas favorable et que les huîtres manquaient , ce qui causait un notable préjudice après les grandes avances qu’il avait fallu faire , on a changé de méthode , et voici la règle qu’ils observent aujourd’hui.

Vers le commencement de l’année, la compagnie envoie dix ou douze bateaux au lieu où l’on a dessein de pêcher. Ces bateaux se séparent en diverses rades, et les plongeurs pêchent chacun quelques milliers d’huîtres, qu’ils apportent sur le rivage. On ouvre chaque millier à part, et on met aussi à part les perles qu’on en tire. Si le prix de ce qui se trouve dans un millier monte à un écu. ou au-delà, c’est une marque que la pèche sera en ce lieu très-riche et très-abondante; mais si ce que l’on peut tirer d’un millier n’allait qu’à trente sous , comme le profit ne passerait pas les frais qu’on serait obligé de faire, il n’y aurait point de pêche cette année-là. Lorsque l’épreuve réussit et qu’on a publié qu’il y aura pêche, il se rend de toutes parts sur la côte , au temps marqué, une affluence extraordinaire de peuple et de bateaux , qui apportent toutes sortes de marchandises. Les com-

missaires hollandais viennent de Colombo, capitale de Pile de Ceylan, pour présider à la pêche. Le jour qu’elle doit commencer, l’ouverture s’en fait de grand matin par un coup de canon. Dans ce moment tous les bateaux partent et s’avancent dans la mer, précédés de deux grosses chaloupes hollandaises , qui mouillent l’une à droite et l’autre à gauche pour marquer les limites du lieu de la pêche, et aussitôt les plongeurs de chaque bateau se jettent à la hauteur de trois, quatre et cinq brasses. Un bateau a plusieurs plongeurs qui vont à l’eau tour à tour : aussitôt que l’un revient, l’autre s’enfonce. Ils sont attachés à une corde dont le bout tient à la vergue du petit bâtiment, et qui est tellement disposée, que les matelots du bateau, par le moyen d’une pouhe, la peuvent aisément lâcher ou tirer, selon le besoin qu’on en a. Celui qui plonge a une grosse pierre attachée au pied, afin d’enfoncer plus vite, et une espèce de sac à sa ceinture pour mettre les huîtres qu’il pèche. Dès qu’il est au fond de la mer, il ramasse promptement ce qu’il trouve sous sa main, et le met dans son sac. Quand il trouve plus d’huîtres qu’il n’en peut emporter, il en fait un monceau, et, revenant sur l’eau pour prendre haleine, il retourne ensuite ou envoie un de ses compagnons le ramasser. Pour revenir à l’air, il n’a qu’à tirer fortement une petite corde, différente de celle qui lui tient le corps; un matelot qui est dans le bateau, et qui tient l’autre bout de la même corde pour en observer le mouvement, donne aussitôt le signal aux autres, et dans le moment on tire eu haut le plongeur, qui, pour revenir plus promptement, détache s’il peut la pierre qu’il a au pied. Les bateaux 11e sont pas si éloignés les uns des autres, que les plongeurs 11e se battent assez sou-

vent sous les eaux pour s’enlever les monceaux d’huîtres qu’ils ont ramassés.

Il n’y a pas longtemps qu’un plongeur, ayant vu qu’un de ses compagnons lui avait volé ainsi plusieurs fois de suite ce qu’il avait eu bien de la peine à recueillir, jugea à propos d’y mettre ordre. Il lui pardonna la première et la seconde fois; mais voyant qu’il continuait à le piller, il le laissa plonger le premier, et l’ayant suivi de près avec un couteau à la main , il le massacra sous les eaux , et l’on ne s’aperçut de ce meurtre que lorsqu’on retira le corps de ce malheureux, sans vie et sans mouvement. Ce n’est pas là ce qu’on a le plus à craindre dans cette pèche. Il court en ces mers des requins si forts et si terribles, qu’ils emportent quelquefois et le plongeur et ses huîtres, sans qu’on en entende jamais parler.

Quant à ce que l’on dit de l’huile que les plongeurs mettent dans leur bouche, ou d’une espèce de cloche de verre, dans laquelle ils se renferment pour plonger, ce sont des contes de personnes qui veulent rire ou qui sont mal instruites. Comme les gens de cette côte s’accoutument dès l’enfance à plonger et à retenir leur haleine, ifs s’y rendent habiles, et c’est suivant leur habileté qu’ils sont payés. Avec tout cela, le métier est si fatigant, qu’ils ne peuvent plonger que sept ou huit fois par jour. Il s’en trouve qui se laissent tellement transporter à l’ardeur de ramasser un plus grand nombre d’huîtres, qu’ils en perdent la respiration et la présence d’esprit; de sorte que, ne pensant pas à faire le signal, ils seraient bientôt étouffés, si ceux qui sont dans le bateau n’avaient soin de les retirer, lorsqu’ils demeurent trop longtemps sous l’eau. Ce travail dure jusqu’à midi, et alors tous les bateaux regagnent le rivage.

Quand on est arrivé, le maître du bateau fait transporter dans une espèce de parc les huîtres qui lui appartiennent, et les y laisse deux ou trois jours, afin qu’elles s’ouvrent, et qu’on puisse en tirer les perles. Les perles étant tirées et bien lavées, on a cinq ou six petits bassins de cuivre, percés comme des cribles, qui s’enchâssent les uns dans les autres, en sorte qu’il reste quelque espace entre ceux de dessus et ceux de dessous. Les trous de chaque bassin sont différents pour la grandeur ; le second bassin les a plus petits que le premier, le troisième que le second, et ainsi des autres. On jette dans le premier bassin les perles grosses et menues, après qu’on les a bien lavées comme j’ai dit. S’il y en a quelqu’une qui ne passe point, elle est censée du premier ordre ; celles qui restent dans le second bassin sont du second ordre, et de même jusqu’au dernier bassin, lequel n’étant point percé, reçoit les semences de perles. Ces différents ordres font la différence des perles, et leur donnent ordinairement le prix, à moins que la rondeur plus ou moins parfaite, ou l’eau plus ou moins belle, n’en augmente ou diminue la valeur. Les Hollandais se réservent toujours le droit d’acheter les plus grosses : toutefois si celui à qui elles appartiennent ne veut pas les donner pour le prix qu’ils en offrent, on ne lui fait aucune violence, et il lui est permis de les vendre à qui il lui plaît. Toutes les perles qu’on pèche le premier jour appartiennent au roi de Maduré ou au prince de Marava, suivant la rade où se fait la pêche. Les Hollandais n’ont point la pêche du second jour, comme on l’a quelquefois publié ; ils ont assez d’autres moyens de s’enrichir. Le plus court et le plus sûr est d’avoir de l’argent comptant : pourvu qu’on paie sur-le-champ, on a tout ici à fort grand marché.

Je ne parlerai point d’une infinité de vols et de supercheries 'qui se font dans cette pêche ; cela nous mènerait trop loin. Je vous dirai seulement qu’il règne pour l’ordinaire de grandes maladies sur cette côte au temps de la pêche , soit à cause de la multitude extraordinaire de peuple qui s’y rend de toutes parts et qui n’habite pas fort à l’aise, soit parce que plusieurs se nourrissent de la chair des huîtres , qui est indigeste et malfaisante , soit enfin à cause de l’infection de l’air : car la chair des huîtres, étant exposée à l’ardeur du soleil, se corrompt en peu de jours, et exhale une puanteur qui peut toute seule causer des maladies contagieuses.

La pêche qui s’est faite cette année à Tuticurm a été très-malheureuse. L’épreuve s’en était trouvée très-belle, et on y était accouru de toutes parts ; mais quand l’ouverture de la pêche se fit vers la fin du mois de mars, on fut bien surpris de voir que tous les plongeurs ensemble n’avaient ramassé que deux ou trois milliers d’huîtres, et presque point de perles dedans. La désolation fut encore plus grande les jours suivants ; car, comme si les huîtres avaient tout à coup disparu, on n’en trouva plus aucune. Plusieurs attribuèrent cet accident aux courants qui avaient apporté des sables et couvert les huîtres : quelques chrétiens le regardèrent comme un châtiment du Ciel. On avait coutume, de temps immémorial, de donner à l’église la plus prochaine de l’endroit où se faisait la pêche, les premières perles que prenaient les pêcheurs chrétiens; mais cette année on résolut de ne se point conformer à ce pieux usage. Les inventeurs d’une pareille épargne n’en furent pas plus riches, et la pêche fut perdue, au grand préjudice des Hollandais, des habitants IV. 4

de la côte et de tous les étrangers qui avaient fait de trèsgrandes avances.

Pendant que je m’instruisais ainsi des nouvelles du pays, j’écrivis au P. Xavier Borgkèse, qui de tous les missionnaires de Maduré était le plus proche de Tuticurin, pour l’informer de mon dessein, le prier de m’envoyer des guides, et savoir de lui comment je me comporterais à mon entrée dans une terre qui faisait depuis longtemps l’objet de mes plus ardents désirs. Ce Père me répondit très-obligeamment tpi’ il ne s’en fierait pas à des guides pour me conduire, et qu’il viendrait luimême me prendre à Tuticurin, si le temps était propre à entrer dans le Maduré; mais que tout le pays étant en armes, ce serait s’exposer à un péril évident d’être volé ou massacré, que de se mettre alors en chemin. Il ajoutait qu’on venait d’arrêter prisonnier le P. Bernard de Saa, son voisin, pour avoir converti un homme d’une haute caste ; qu’on l’avait traîné devant les juges, et qu’à force de coups on lui avait fait sauter une partie des dents de la bouche, pendant qu’on déchirait ses catéchistes à coups de fouet; que dans tout le pays l’émotion était générale contre les chrétiens; enfin, qu’étant lui-même en danger d’être pris à chaque moment, il n’avait garde de conseiller à un confrère de se rendre auprès de lui dans une conjoncture si fâcheuse. Je fus touché de la persécution des chrétiens; mais je le fus bien plus vivement de ce qu’on m’empêchait d’aller prendre part à leurs souffrances. Néanmoins, sans me rebuter d’une réponse qui semblait m’ôter toute espérance, j’écrivis une seconde fois au P. Borghèse, et le suppliai de faire tous ses efforts pour me procurer l’entrée dans ma chère mission : je lui ajoutai que s’il ne Je voulait pas, à quoi je

le conjurais de bien penser devant Dieu, j’étais résolu de m’embarquer pour aller chercher une autre porte, ou par le royaume de Tanjaour, ou par quelque autre endroit que ce pût être, nul danger et nulle difficulté n’étant capables de m’arrêter. Cette seconde lettre tomba heureusement entre les mains du P. Bernard de Saa, qui venait d’être exilé pour la foi, après avoir été très-cruellement traité, comme je viens de le marquer. Il s’était retiré depuis deux ou trois jours à Camien-Naiken-Patti. Il y reçut ma lettre, et l’ouvrit suivant la permission que lui en avait donnée le P. Borghèse. Voyant un homme déterminé à tout tenter et à tout souffrir, il crut qu’il était inutile de me faire aller chercher bien loin l’entrée d’une mission à la porte de laquelle je me trouvais, et que, danger pour danger, il valait mieux que je me livrasse à ceux du lieu où l’on me destinait, qu’à d’autres où je périrais peut-être sans aucun fruit. C’est ce qu’il m’écrivait en m’envoyant ses catéchistes, pour me servir de guides. L’arrivée de ces chrétiens si attendus, et dont quelques-uns avaient beaucoup souffert pour la vraie religion, me causa une joie des plus sensibles. Je partis avec eux de Tuticurin sans différer. C’était sur’ le soir du dimanche de la très-sainte Trinité, où j’avais lu à la messe l’ordre que Notre-Seigneur donna à ses Apôtres, d’aller par tout le monde prêcher l’évangile et baptiser les nations. Je sortis de la ville comme pour aller confesser quelque malade, et, à l’entrée de la nuit, me trouvant dans le bois, je quittai mon habit ordinaire de Jésuite, pour prendre celui des missionnaires de Maduré. Les Paravas qui m’avaient accompagné jusque là, s’en retournèrent ; et je m’abandonnai à la conduite de mes guides, ou plutôt à celle de Notre-Seigneur. Nous

marchâmes presque toute la nuit dans une grande obscurité jusqu’au lever de la lune. Mes gens prétendaient laisser le chemin ordinaire, et me conduire au travers des bois, pour éviter une petite forteresse, dont la garnison a coutume de faire de grandes violences aux passants. Elle était alors beaucoup plus à craindre, à cause des troubles du royaume. Mais soit que mes guides sussent mal les chemins détournés, ou que dans les ténèbres ils se fussent trompés, nous nous trouvâmes, sans y penser, presqu’au pied de la forteresse et contraints dépasser près le corps-de-garde, qui était à la porte. Je pris surle-champ mon parti, qui fut de ne montrer ni crainte ni défiance : je dis à mes conducteurs de s’entretenir entr’eux, comme s’ils eussent été des gens de la bourgade voisine. Ils suivirent mon conseil, éUvèrent la voix, portèrent même la parole à quelqu’un des gardes d’un air familier et délibéré, comme en pays de connaissance. Ce stratagème réussit heureusement ; nous passâmes sans que la pensée vînt à aucun des gardes d’examiner davantage qui nous étions ; la Providence veillant ainsi sur moi et sur nos chers missionnaires, à qui je portais de petits secours dont ils avaient un très-grand besoin.

Le danger évité, nous continuâmes notre route et nous arrivâmes un peu avant le jour à Camien-Naiken-Patti, où le P. Bernard de Saa m’attendait avec une inquiétude d’autant plus grande, qu’il avait appris que le jour d’auparavant on avait commis un vol considérable sur le chemin que je devais tenir. Je ne saurais vous exprimer avec quelle tendresse j’embrassai un confesseur de Jésus- Christ, sorti tout récemment de la prison et de dessous les coups des ennemis du nom chrétien, ni ce que Dieu me fit sentir de consolation en prenant possession de cette

terre bénie, après tant de désirs, de travaux, de courses et de craintes de n’y arriver peut-être jamais. Ce serait le lieu de vous mander l’histoire de la nouvelle persécution, et l’état où se trouvent aujourd’hui ces églises : mais cette lettre n’est déjà que trop longue, et vous me permettrez de remettre à la première que j’aurai l’honneur de vous écrire plusieurs choses très-curieuses. Je me recommande cependant plus que jamais à vos saints sacrifices, moi et les disciples que j’espère que le Seigneur va me donner, et je suis avec bien du respect, etc.

LETTRE DU P. MAUDUIT , MISSIONNAIRE DE LA COMPAGNIE DE ’ «"SUS , AU P. LE GOBIEN , DE LA MÊME COMPAGNIE.

A Pouleour, dans les Indes orientales, le 29 septembre 1700.

Mon Révérend Père, P. C.

J’ai eu la consolation de recevoir deux de vos lettres ; j’ai répondu à la première il y a déjà plus d’un an, et je répondrai maintenant à la seconde qu’on m’a envoyée de Pondichéry, où les vaisseaux du roi sont heureusement arrivés depuis quelques jours. J’aurais bien souhaité vous écrire par les vaisseaux de la Compagnie royale des Indes; mais, lorsqu’ils partirent, j’étais si occupé auprès des malades de l’escadre commandée par M. des Àugers, que je ne pus trouver un seul moment pour le faire.

Je me rendis à Pondichéry quelque temps après le départ de ces vaisseaux, dans la vue de me consacrer entièrement à la pénible et laborieuse mission de Maduré, et

de me joindre au P. Bouchet, qui y travaille depuis plusieurs années avec un zèle et un succès qu’on ne peut assez admirer. Je fis toutes les avances nécessaires pour l’exécution d’une si sainte entreprise; mais Dieu, qui avait d’autres desseins sur moi et sur mes compagnons, ne permit pas que je réussisse.

Je ne me rebutai pourtant point, non plus que le P. de

Breuille, supérieur de nos missions françaises des ndes, avec lequel j’agissais de concert. Nous formâmes le dessein de porter la foi dans les royaumes voisins de celui de Maduré, et d’y établir une nouvelle mission sur le modèle de celle que nos Pères portugais ont dans ce royaume. Nos compagnons ayant approuvé cette résolution, nous ne cherchâmes plus que les moyens de faire réussir une œuvre si glorieuse à Dieu et si avantageuse à la religion. Nous ne doutions pas qu’il ne se trouvât bien des obstacles à surmonter , mais vous savez que les difficultés ne doivent jamais arrêter des missionnaires, surtout après l’expérience que nous avons que Dieu, par les grandes traverses, prépare d’ordinaire aux plus heureux événements.

Le P. Martin alla trouver le P. Provincial de Malabar, qui le reçut avec beaucoup de bonté. Pour moi, je partis de Pondichéry le 21 septembre 1699 pour aller au Petit- Mont, à peu de distance de San-Thomé. Je fis ce voyage dans la vue d’y apprendre parfaitement la langue, de m’informer. des beux où nous pourrions établir la nouvelle mission, et surtout dans le dessein d’y recueillir quelque étincelle du zèle ardent du grand apôtre des Indes, saint Thomas, qui a sanctifié le Petit-Mont par le séjour qu’on tient qu’il y a fait. Comme je n’y trouvai pas tous les secours qu’on m’y avait fait espérer, je n’y

demeurai que deux mois. Je revins à Pondichéry, pour passer de là à Couttour, première résidence de la mission de Maduré, où je devais m’instruire de ce qui regardait celle que nous voulions établir.

J’y arrivai en habit de Saniassi, le 7 décembre, veille de la Conception de la sainte Yierge. Le P. François Laynez, que j’y trouvai, me reçut avec des marques d’une amitié sincère. Je ne puis vous exprimer les sentiments dont je fus pénétré dans cette sainte maison, ni combien je fus édifié de la vie pénitente qu’y mènent nos Pères. Dieu répand de grandes bénédictions sur leurs travaux ; j’ai tâché de les partager avec eux, et j’ai eu la consolation d’administrer les sacrements à un trèsgrand nombre de ces nouveaux chrétiens, dont la ferveur et la piété me tiraient les larmes des yeux. J’ai baptisé à Couttour plus de cent personnes, et plus de huit cents à Corali, autre résidence de cette mission. Ce grand nombre vous surprendra peut-être; mais qu’est-ce, en comparaison de ce que fait le P. Laynez dans le Maravas, où il a baptisé en six mois plus de cinq mille personnes? Il n’a pas tenu à moi ni à lui que je ne l’y aie accompagné, et que je ne me sois dévoué à recueillir une moisson si abondante ; mais les ordres que j’avais ne me le permettaient pas. Je les suivis, 'et je partis au commencement de juin 1700, pour aller du côté de Cangibouram, ville qui est au nord de Pondichéry.

Sitôt que j’y fus arrivé, je commençai à travailler. Je vous dirai, mon cher Père, pour votre consolation et pour celle des personnes qui s’intéressent à nos missions, et qui veulent bien les soutenir par leurs charités, que deux églises s’élèvent déjà à l’honneur du vrai Dieu au milieu d’une nation ensevelie dans les plus épaisses ténèbres

de l'infidélité. Depuis trois mois et demi que je suis en ce pays, j’ai eu le bonheur débaptiser près de cent vingt personnes. Jugez par ces heureux commencements de ce que nous pourrons faire dans la suite avec la grâce de Dieu dans une mission si féconde, si on nous envoie les secours qui sont nécessaires ; mais il faut pour cela des hommes de résolution , et qui puissent faire de la dépense; car on est obligé de garder ici bien plus de mesures que dans le Maduré, où le christianisme est aujourd’hui très-florissant, et l’on doit s’attendre à souffrir bien des persécutions, soit de la part des gentils, soit d’ailleurs, si l’on ne s’observe, et si l’on n’a un peu de quoi apaiser la mauvaise humeur des grands du pays.

Comme la vie que l’on mène dans cette mission est très-rude, je suis bien aise de vous avertir qu’il faut que ceux de nos Pères qui voudront venir prendre part à nos travaux, soient d’une santé forte et robuste : car le jeûne sera continuel, et ils n’auront pour toute nourriture que du riz, des herbes et de l’eau. J’écris ceci sans craindre u’une vie si austère soit capable de les rebuter, persuadé au contraire que c’est ce qui les animera davantage à préférer cette mission aux autres. Je ne doute point qu’ils n’y soient remplis de joie et de consolation , du moins si j’en juge par mon expérience; car je puis vous assurer que je n’ai jamais été si content que je le suis avec mes herbes, mon eau et mon riz : c’est sans doute une grâce très-particulière de Dieu. Aidez-moi, mon révérend Père, à l’en remercier, et faites qu’on nous envoie d’Europe tous les secours qui nous sont nécessaires par tant de différentes raisons.

Vous penserez peut-être, comme beaucoup d’autres , que ce n’est pas assez ménager nos missionnaires que de

les engager à une austérité de vie capable de les tuer ou de les épuiser en peu de temps. Je vous répondrai èn deux mots que ce genre de vie est absolument nécessaire pour gagner ces infidèles, qui ne feraient nulle estime ni de la loi du vrai Dieu, ni de ceux qui la prêchent, s’ils nous voyaient vivre avec moins d’austérité que ne vivent leurs brames et leurs religieux. Nous conseillerezvous de changera cette condition? Qu’est-ce donc que notre vie, qu’il la faille tant ménager, après qu’un Dieu a bien voulu donner la sienne, pour sauver ceux auprès de qui nous travaillons? Quand on fait réflexion que l’enfer se remplit tous les jours, et que nous pouvons l’empêcher par la vie pénitente que nous menons, je vous assure qu’on n’a plus envie de l’épargner.

Quoique la vie des missionnaires soit aussi austère que je viens de vous le marquer, je vous répète encore qu’ils ne laissent pas d’avoir de grandes dépenses à faire, non pas pour leurs personnes , comme vous voyez, puisqu’ils ne boivent point de vin, qu’ils ne mangent ni pain, ni viande, ni poisson, ni œufs, et qu’ils sont vêtus d’une simple toile ; mais pour les nouveaux établissements qu’ils sont obligés de faire, pour la construction des églises qu’ils élèvent au vrai Dieu dans des terres infidèles, et surtout pour l’entretien d’un grand nombre de catéchistes qui sont absolument nécessaires en ce pays. Un catéchiste est un homme que nous instruisons à fond de nos mystères, et qui va devant nous de village en village apprendre aux autres ce que nous lui avons appris. Il tient un registre exact de ceux qui demandent le baptême, de ceux qui doivent approcher des sacrements, de ceux qui sont en querelle, de ceux dont la vie n’est pas exemplaire, et généralement de l’état du lieu où on l’en-

voie. Nous arrivons ensuite, et nous n’avons plus qu’à confirmer par quelques instructions ce que le catéchiste a enseigné, et qu’à faire les fonctions qui sont proprement de notre ministère. Vous concevez par là l’utilité et la nécessité indispensable des catéchistes ; et nous espérons que vous voudrez bien le faire comprendre à tous ceux qui s’intéressent à la propagation de l’Évangile.

Veuillez ne pas m’oublier dans vos prières, dont j’ai plus besoin que jamais, et me croire, etc.

LETTRE DU P. DOLU , MISSIONNAIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, AU P. LE GOBIEN, DE LA MÊME COMPAGNIE.

A Pondichéry, le 4 d’octobre 1700.

Mon Révérend Père, P. C.

Je vous écris cette lettre par la voie d’Angleterre, en attendant que je le puisse faire plus au long par les vaisseaux de la royale Compagnie, qui partiront au mois de janvier. Je vous enverrai par cette voie le récit de ce qui se passe de plus édifiant en ces quartiers. Vous y verrez le commencement de la nouvelle mission que nous avons entreprise sur le modèle de celle de Maduré, à deux journées d’ici, où se termine la mission de nos Pères portugais.

Le P. Mauduit est le premier qui soit allé mettre la main à l’œuvre. Il a fait son noviciat dans le Maduré même, en vivant de riz et de légumes seulement, comme

vivent nos' Pères en ce pays-là. Il a baptisé plus de sept cents personnes pendant cinq à six mois qu’il a demeuré avec eux, et depuis qu’il est allé prendre possession de la nouvelle vigne du Seigneur, il a baptisé plus de cent vingt personnes, parmi lesquelles il y a deux brames, ce qui est une grande conquête. Il a obtenu des seigneurs de ce pays-là la permission de bâtir deux églises, qui sont à présent achevées. La vie qu’il mène est bien rude et bien austère, ce qui est nécessaire pour convertir ces peuples; mais ce qui lui donne beaucoup de crédit et d’entrée partout, c’est qu’il a des brames qui l’accompagnent et qui lui servent de catéchistes.

Les vaisseaux du roi nous ont apporté cette année les PP. Hervieu, de la Fontaine et Noëlas, qui sont venus ici pour passer à la Chine. Le P. de la Fontaine a été si édifié des travaux de nos Pères et des grands biens qu’on fait en cette mission , qu’il a pris la résolution de demeurer parmi nous avec l’agrément des supérieurs. II s’applique actuellement à apprendre la langue du pays, pour aller au plus tôt joindre le P. Mauduit dans sa nouvelle mission. La ferveur est présentement pour la Chine; mais si nos Pères avaient la même idée que nous avons de la sainte mission de Maduré, je ne doute pas qu’ils ne la préférassent aux missions de la Chine et du Canada. J’ose même vous assurer que la vie tout apostolique qu’on y mène, les souffrances et les travaux continuels auxquels on est exposé, et les grands fruits qu’on y fait, passent tout ce qu’on peut vous dire de ces célèbres missions. Jugez-en par ce seul trait.

Depuis quatre ans et demi que le P. Bouchet est dans l’église d’Aour qu’il a fondée, il a baptisé plus de dix mille âmes. C’est une chose charmante de voir la ferveur

extraordinaire avec laquelle vivent ces nouveaux chrétiens. Ils récitent tous les jours ensemble les chapelets de Notre-Seigneur et de la sainte Yierge. Ils font le matin et le soir les prières et l’examen, et quelques-uns même la méditation. Le P. Martin, qui est depuis deux mois à Aour avec le P. Bouchet, me mandait après trois semaines de séjour, qu’il avait baptisé plus de soixante personnes pour sa part ; qu’il ne se passait presque aucun jour qu’il n’y eût des baptêmes et des mariages, et qu’il lui faudrait une relation entière pour me raconter tous les biens et toutes les choses édifiantes qu’il a vues dans cette mission. S’il m’envoie l’ample récit qu’il m’a promis, je vous en ferai part.

J’ai reçu depuis peu une lettre du P. Laynez, célèbre missionnaire du Maduré. Il était allé, au commencement de cette année , secourir les chrétiens de Marava, où le vénérable P. Jean de Brito a été martyrisé. Le P. Laynez y a passé cinq mois dans des dangers continuels, couché à l’ombre de quelque arbre, ou au bord de quelque étang, où les naturels du pays viennent souvent se laver. Il les instruisait de nos mystères; et Dieu donnait tant de force et d’onction à ses paroles , qu’en peu de mois il a baptisé quatre à cinq mille idolâtres , sans parler de plusieurs milliers de chrétiens, auxquels il a administré les sacrements de la pénitence et de l’eucharistie. Il me marque qu’il ne sait comment il a pu suffire à un travail si excessif. C’est ce Père même qui revenant, l’année passée, d’assister les chrétiens d’Outremelour, qui est la dernière résidence de Maduré, souffrit un tourment bien douloureux et bien extraordinaire. Il- avait obtenu du Dorey, ou seigneur d’Outremelour, la permission de bâtir une église sur ses terres, vers le nord, et proche la célèbre

— (il —

ville de Cangibouram, qui est dans le royaume de Carnate. Un gouverneur l’ayant arrêté, à la sollicitation de quelques gentils, ce barbare lâcha sur lui quelques soldats à grande gueule (c’est ainsi qu’on les appelle), qui, comme autant de chiens enragés, le mordirent jusqu’au sang par tout le corps, et lui firent des plaies si profondes , qu’il en a été longtemps très-incommodé. Je crois vous avoir déjà mandé cette action inhumaine.

Je vous quitte pour aller baptiser trois adultes , de plusieurs qui se font instruire. Je vous manderai la première fois ce que je fais ici pour rendre vénérable notre sainte religion aux gentils, et pour les y attirer. Comme ils sont fsappés singulièrement de nos fêtes et de nos cérémonies, j’imagine chaque jour quelque manière de les célébrer avec olus d’éclat et de pompe. Dans la dernière solennité du mur de l’Assomption de la sainte Vierge, vous eussiez été charmé devoir les gentils mêmes s’unir à nous, pour contribuer à l’envi à honorer la Reine du ciel. Je vous t n enverrai une petite relation. Je me recommande à \os prières, et suis, etc.

LETTRE DU P. BOUCHET , MISSIONNAIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, AU P. LE GOBIEN , DE LA MÊME COMPAGNIE.

A Maduré, le 1er de décembre 1100.

Mon Révérend Père, P. C.

Notre mission de Maduré est plus florissante que jamais. Nous avons eu quatre grandes persécutions cette

année. On a fait sauter les dents à coups de bâton à un de nos missionnaires, et actuellement je suis à la cour du prince de ces terres, pour faire délivrer le P. Borghèse qui a déjà demeuré quarante jours dans les prisons de Tirouchirapali, avec quatre de ses catéchistes qu’on a mis aux fers. Mais ces persécutions sont cause de l’augmentation de la religion. Plus l’enfer s’efforce de nous traverser, plus le Ciel fait de nouvelles conquêtes. Le sang de nos chrétiens répandu pour Jésus-Christ est, comme autrefois, la semence d’une infinité de prosélytes.

Dans mon particulier, ces cinq dernières années, j’ai baptisé plus de onze mille personnes, et près de vingt mille depuis que je suis dans cette mission. J’ai soin de trente petites égüses, et d’environ trente mille chrétiens ; je ne saurais vous dire le nombre des confessions, je crois en avoir ouï plus de cent mille.

Vous avez souvent entendu dire que les missionnaires de Maduré ne mangent ni viande, ni poisson, ni œufs ■ qu’ils ne boivent jamais de vin ni d’autres liqueurs semblables ; qu’ils vivent dans de méchantes cabanes couvertes de paille, sans lit, sans siège, sans meubles; qu’ils sont obligés de manger sans table, sans serviette, sans couteau, sans fourchette, sans cuiller. Cela paraît étonnant, mais croyez-moi, mon cher Père, ce n’est pas là ce qui nous coûte le plus. Je vous avoue franchement que depuis douze ans que je mène cette vie, je n’y pense seulement pas. Les missionnaires ont ici des peines d’une autre nature, dont le P. Martin vous écrira amplement l’année prochaine. Pour ce qui est de moi, je ne souffre que de n’avoir pas de quoi entretenir plus de catéchistes, qui m’aideraient à travailler à la conversion des âmes. J’ai un déplaisir que je ne puis vous expliquer, quand je

vois venir des idolâtres de plusieurs cantons, qui me demandent des maîtres, pour leur enseigner la loi de Dieu, et que je ne puis ni me multiplier moi-même, ni multiplier mes catéchistes, faute de ce qui serait nécessaire à leur subsistance. Parvuli petierunt jpanem, et non erat qui frangeret eis. (Lam. iv, 4.). Ainsi je sèche de douleur de voir périr des âmes pour lesquelles Jésus- Christ a répandu son sang. Ah ! serait-il possible qu’on ne fût point sensible à leur perte? J’ai vendu cette année un calice d’argent que j’avais, pour me donner un catéchiste de plus. Vous me demandez ce que je veux, je vous réponds que je ne veux rien pour moi, mais rieu, vous dis-je, rien du tout : ce que je souhaite, et ce que je vous demande par les entrailles de Jésus-Christ, c’est de me procurer autant d’aumônes que vous pourrez pour ces catéchistes, et comptez qu’un catéchiste de plus ou de moins est une chose de la dernière conséquence. Je me recommande instamment à vos saints sacrifices, et suis avec bien du respect, etc.

LETTRE DU P. PIERRE MARTIN, MISSIONNAIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, AU P. LE GORIEN, DE LA MÊME COMPAGNIE.

Aour, dans le Maduré, le 11 décembre 1700.

Mon Révérend Père, P. C.

Je vous tiens parole, et je reprends aujourd’hui la suite des nouvelles que je n’eus pas le temps de vous écrire dans ma dernière lettre. Je commence par une

relation succincte de la persécution que le P. de Saa a soufferte dans ces derniers temps.

Ce missionnaire, qui me reçut avec tant de bonté à mon entrée dans le royaume de Maduré , avait gagné à Jésus-Christ, entre plusieurs personnes considérables, un néophyte d’une caste très-distinguée, et proche parent d’un ennemi mortel des chrétiens. Celui-ci se mit dans l’esprit de pervertir le nouveau chrétien, et de le ramener au culte des idoles ; mais voyant ses prières, ses promesses, et ses menaces également inutiles, et que rien ne pouvait faire perdre à son parent le précieux don de la foi, il tourna toute sa fureur contre le missionnaire qui l’avait converti, et résolut de le perdre avec tous les chrétiens. Dans ce dessein , il présenta au gouverneur de la province une requête, dans laquelle il demandait qu’on arrêtât le docteur étranger, qui séduisait les peuples, et qui empêchait qu’on n’adorât les dieux du pays.

L’or qu’il fit briller aux yeux de cet officier intéressé, le rendit plus zélé et plus vif qu’il n’eût apparemment été. Une compagnie de ses gardes eut ordre de s’assurer au plus tôt du missionnaire. Cette troupe animée par l’auteur de la persécution, qui se mit à leur tête, vient fondre pendant la nuit sur sa maison, y entre avec violence, la pille et la saccage, sans que le P. de Saa pût dire une parole, quand il l’aurait voulu. Il était retenu par une fluxion violente, qui s’étant jetée sur la gorge et sur le cou, lui avait ôté l’usage de la voix. Son état douloureux ne toucha point ces barbares, ils l’arrêtèrent avec tous ses catéchistes, et le traînèrent avec ignominie à la maison du gouverneur. Cet officier fit au Père de grands reproches de ce qu’il venait suborner les peuples, et dé-

truire une religion qu’on professait, disait-il, dans tout le pays, depuis plus de deux cent mille ans ; et pour venger l’honneur de ses dieux offensés, il le condamna à avoir sans délai le nez et les oreilles coupés. C’était vouloir ôter au missionnaire toute créance, et le mettre hors d’état de se faire écouter : car ce supplice rend infâme dans les Indes, non-seulement celui qui l’endure, mais ceux encore qui auraient le moindre commerce avec un homme ainsi mutilé.

Cet ordre barbare allait s’exécuter, et un soldat avait déjà le sabre à la main, lorsqu’un des juges s’avisa de dire au gouverneur qu’il valait mieux casser les dents à ce blasphémateur, pour proportionner en quelque sorte le châtiment au crime qu’il avait fait de décrier leurs dieux. Le gouverneur, qui goûta cette raison, ordonna sur-le-champ à deux soldats de lui faire sauter les dents de la bouche à coups de poing, ou, si cela ne suffisait pas, avec un instrument de guerre qu’un d’eux tenait alors à la main. Les soldats, plus humains que leur maître, frappèrent le Père : mais ils le faisaient mollement, et plusieurs coups ne portaient point. Le gouverneur s’en aperçut, et les menaçant de son sabre, il ne fut content qu’après qu’on eut cassé au Père quatre ou cinq dents. La multitude des coups qu’il reçut sur la tête et sur le visage, et que sa fluxion rendait infiniment douloureux, fit craindre qu’il n’expiràt entre les mains de ses bourreaux : il éleva plus d’une fois les yeux et les mains au ciel, et offrit sa vie à Dieu en le priant de vouloir bien éclairer ces pauvres aveugles.

Les catéchistes , les mains liées derrière le dos , assistèrent au supplice de leur maître. On tâcha de les intimider; on ne réussit pas, et ils marquèrent tous avoir de IV. 5

la peine de n’y pas participer. Il y en eut même un qui , plus courageux que les autres , s’avança, et se mettant entre le Père et les soldats , leur dit d’un ton de voix élevé: « Pourquoi veut-on nous épargner? c’est nous, » bien plus que notre maître, qui devons être punis, » puisque c’est nous qui l’avons amené dans ce pays , et » qui l’aidons en tout ce qu’il fait pour la gloire du » Créateur du ciel et de la terre que nous adorons. » Le gouverneur ne put souffrir la sainte liberté du catéchiste , il le fît meurtrir de coups ; et, dans le transport de sa colère , il est certain qu’il l’eût fait mourir aussi bien que le Père , s’il en eût eu l’autorité.

Après cette première exécution , on les renvoya tous en prison , dans l’espérance d’en tirer quelque grosse somme d’argent ; mais le Père répondit qu’il faisait profession de pauvreté , qu’on ne devait rien attendre de lui ni de ses disciples, et que d’ailleurs il leur était si glorieux de souffrir pour la cause du Seigneur du ciel et de la terre, qu’ils donneraient volontiers de l’argent, s’ils en avaient, pour obtenir qu’on augmentât leurs supplices, et qu’on voulût même leur ôter la vie. Une réponse si ferme déconcerta le gouverneur, qui se contenta de bannir le P. de Saa des terres de son gouvernement , et de faire encore quelques mauvais traitements à ses catéchistes. La sentence du Père portait, « qu’on chassait ce » prédicateur étranger, parce qu’il méprisait les grands » dieux du pays , et qu’il faisait tous ses efforts pour dé- » truire le culte qu’on leur rendait. » C’est ainsi que ce saint missionnaire sortit de prison. Il avait la tête et le visage si extraordinairement enflés, qu’on aurait eu peine à le reconnaître. Les soldats qui avaient ordre de le conduire jusqu’au lieu de son exil, ne purent le voir dans

un état si pitoyable , sans en être toueliés de compassion , et sans lui demander pardon des mauvais traitements qu’ils lui avaient faits malgré eux. Le Père attendri leur, donna sa bénédiction, et pria Notre-Seigneur de dissiper les ténèbres de leur ignorance. Il se mit ensuite en chemin ; mais comme sa faiblesse était extrême , les soldats s’offrirent à le porter tour à tour entre leurs bras. Il ne le voulut pas, et il se traîna comme il put jusqu’au terme de son bannissement.

Je le trouvai presque guéri de ses plaies, quand j’arrivai àCamien-Naikèn-Patti. Ses dents, qui avaient été toutes ébranlées, lui causaient encore des maux très-aigus ; mais la douleur ne lui ôtait rien de sa gaîté ordinaire , ni du désir ardent qu’il avait de rentrer dans le champ de bataille à la première occasion qui se présenterait.

Le gouverneur, qui l’avait jugé, ressentit bientôt les effets de la vengeance de Dieu. Le tonnerre tomba deux fois sur sa maison , désola ses troupeaux , et lui tua entr’autres une vache qu’il nourrissait avec beaucoup de superstition. Cette mort le toucha sensiblement; mais ce qui augmenta sa douleur, fut que le même coup de tonnerre , qui frappa cet animal si cher, fit disparaître une grosse somme d’or, qui était le fruit de son avarice et de ses tyrannies. Enfin , pour mettre le comble à sa désolation , on lui ôta presque au même temps son gouvernement , pour une raison que je n’ai pas sue , on le mit aux fers, et on le condamna à payer une grosse amende.

Un soldat qui avait paru plus ardent que les autres à tourmenter le Père , en fut puni d’une manière moins funeste. Il fut blessé dangereusement ci la chasse , et regardant cet accident comme une punition de sa cruauté , il pria un de ses parents d’aller se jeter aux pieds du mis-

sionnaire , de lui demander pardon en son nom , et de le supplier de procurer quelque soulagement à son mal. Le Père le fit avec joie, et lui envoya sur-le-champ des remèdes par un de ses catéchistes. Ces châtiments étonnèrent les gentils et donnèrent une haute idée du pouvoir du Seigneur du ciel qui protégeait si visiblement ses serviteurs , et ceux qui lui étaient recommandés de leur part.

Après avoir demeuré près d’un mois à Camien-Naiken- Patti , à cause des troubles du royaume qui rendaient les chemins impraticables, j’en partis pour me rendre à Aour, qui est la principale maison de la mission de Maduré. Le P. Bouchet qui a soin de cette maison, et à qui je suis en partie redevable de la grâce que les Pères portugais m’ont faite de me recevoir dans leur mission , ayant appris que j’étais arrivé sur la frontière de Maduré, mais que les troupes répandues dans le royaume à cause de la guerre, m’empêchaient de l’aller joindre, envoya audevant de moi un fervent chrétien , qui connaissait parfaitement toutes les routes. Je me mis sous la conduite de ce guide , qui me fit bientôt quitter le grand chemin , pour entrer dans le pays de la Caste des Voleurs. On la nomme ainsi, parce que ceux qui la composent , faisaient autrefois métier de voler sur les grands chemins. Quoique la plupart de ces gens-là se soient convertis à la foi , et qu’ils aient aujourd’hui horreur de l’ombre même du vol, ils 11e laissent pas de retenir leur ancien nom, et les voyageurs 11’osent encore passer par leurs forêts. Les premiers missionnaires de Maduré furent assez heureux pour gagner l’estime de cette caste : de sorte qu’à présent il n’y a guère de lieu dans le royaume où nous soyons mieux reçus et plus en sûreté que dans leurs bois. Si

quelqu’un, je dis de ceux mêmes qui ne sont point encore convertis , était assez téméraire pour enlever la moindre chose aux docteurs de la loi du vrai Dieu , on en ferait un châtiment exemplaire. Cependant, comme l’ancienne habitude et l’inclination naturelle ne se perdent pas si vite ni si aisément , on éprouve longtemps ceux qui demandent à se faire chrétiens ; mais quand une fois ils le sont, on a la consolation de voir que, bien loin d’exercer leurs brigandages ou de faire le moindre tort à qui que ce soit, ils détournent autant qu’ils peuvent leurs compatriotes de ce vice.

Ce fut donc par le milieu de ces bois que je passai sans aucun danger, et que je me rendis à Ariepaty, une de leurs principales bourgades. Nous y avions autrefois une église, mais elle a été ruinée depuis quelques années avec la forteresse que le prince de Maduré fit démolir, après s’en être rendu maître. Étant arrivé , je me retirai avec mes gens sous des arbres un peu à l’écart, pour laisser passer la chaleur du jour ; mais à peine y eus-je demeuré un quart d’heure que je vis venir à moi le chef d’ Ariepaty, accompagné des principaux habitants, qui me saluèrent en se prosternant de la manière que les chrétiens ont coutume de le faire devant les ouvriers évangéliques dans toute la mission, pour montrer aux idolâtres l’honneur et le respect qu’ils portent à ceux qui leur enseignent la sainte loi. Comme il y avait plusieurs gentils parmi ceux qui vinrent me saluer, les chrétiens s’eu séparèrent pour venir en particulier recevoir ma bénédiction. Ils me marquèrent les uns et les autres beaucoup de joie de mon arrivée, et m’invitèrent à entrer dans leur bourgade. Comme je témoignai que j’étais pressé de me rendre à mon terme et que je ne

pouvais m’arrêter, ils m’cnvoyereut du lait, du riz, des herbes et des fruits pour moi et pour ceux qui m’accompagnaient.

Après que les hommes se furent retirés, les femmes vinrenl me saluer à leur tour, et me prièrent instamment de presser les Pères que j’allais trouver de leur envoyer quelque missionnaire pour rebâtir l’église d’Ariepaty, et pour instruire un grand nombre de leurs compatriotes qui étaient disposés à entendre la parole de Dieu et à se convertir. Je les assurai que les Pères souhaitaient ardemment de leur rendre service, de bâtir des églises, et d’augmenter parmi eux le nombre des adorateurs du vrai Dieu ; qu’il en viendrait bientôt quelqu’un, et que moi-même je demeurerais volontiers dans leur pays, si je n’avais ordre de me rendre au plus tôt à Aour. On fut content de ma réponse, et l’on me donna des guides, pour me conduire jusqu’à deux journées de là.

Je me remis donc en chemin, et j’arrivai ce jour-là même à un petit village situé entre deux montagnes, et fameux par les vols qui s’y commettent. J’avais déjà choisi un lieu pour y passer la nuit, lorsqu’un des principaux habitants de ce village me vint trouver, et me dit que je n’étais pas là en sûreté, qu’on craignait qu’il ne m’arrivât quelque accident pendant la nuit, qu’il me priait de le suivre, et qu’il me mettrait hors d’insulte : « Car si quelque étourdi venait à perdre le respect qui vous est dû, m’ ajouta-t-il, la faute en retomberait sur le village entier, qui deviendrait par là odieux à toute la nation. » Je m’abandonnai à la conduite de ce bon homme qui me mena dans une grande pagode, la plus belle et la mieux bâtie que j’aie vue dans ce royaume. Elle a quarante-huit pieds de large sur près de quatre

vingts de long, mais la voûte n’est pas élevée à proportion ; c’est le défaut de tous les temples des Indes. Elle est soutenue par divers piliers assez bien travaillés et tout d’une seule pierre. Le portique qui fait l’entrée de cette pagode, et qui règne sur toute sa largeur, est appuyé de même sur huit colonnes de pierre ciselées, qui ont leurs bases et leurs chapiteaux d’un goût à la vérité différent du nôtre, mais qui n’est point barbare et qui plairait en Europe. Le temple, qui est bâti de belles pierres de taille, n’a aucune fenêtre. Les épaisses ténèbres et la puanteur insupportable qui y régnent, semblent avertir que ce lieu est consacré au démon. Je passai la nuit sous le portique ; l’eau qu’on m’y apporta pomme rafraîchir me parut être tirée d’un cloaque, tant elle sentait mauvais ; je n’en pus boire, et pour ne pas augmenter ma soif, je m’abstins entièrement de manger.

Je continuai mon chemin le jour suivant, et fus coucher dans un village, où j’espérais trouver quelques rafraîchissements. Mais la guerre, qui désole ce pays, en avait fait fuir tous les habitants ; ainsi je fus obligé de passer ce soir-là sans manger. Cependant, je partis le lendemain, qui était un dimanche, longtemps avant le jour, parce que je voulais dire la messe à une petite église que nos Pères ont bâtie depuis peu au milieu des bois. Aussitôt que j’y fus arrivé, et que j’eus averti les chrétiens de mon dessein, ils me supplièrent de leur donner le temps d’assembler les fidèles des environs. Ils s’y rendirent en si grand nombre que l’église se trouva trop petite ce jour-là. Il serait difficile d’exprimer la joie dont ces bons néophytes étaient pénétrés d’avoir le bonheur d’entendre la messe. Je confessai les malades, et je me disposais à partir, lorsque je vis arriver une grosse

troupe de chrétiens qui venaient d’une ville éloignée de trois heures de chemin pour m’inviter d’y aller passer quelques jours. Je leur marquai que ce serait pour moi une grande consolation, mais que le temps n’y était pas propre, parce qu’on m’avait assuré que l’armée devait passer en peu de jours par leur ville, et qu’ayant pris la route des bois pour l’éviter, il y aurait de l’imprudence de m’engager sans nécessité dans un péril dont, par la grâce de Notre-Seigneur, je m’étais garanti jusqu’alors; que sachant d’ailleurs qu’un des Pères les avait visités depuis peu, je les priais de trouver bon que je continuasse mon voyage, ce qu’ils m’accordèrent avec regret et en se recommandant à mes prières.

J’arrivai de là en deux jours à Serrhine, qui est la demeure ordinaire d’un de nos missionnaires. Je ne l’y trouvai point, parce qu’il était allé depuis quelques mois visiter les chrétiens des montagnes de Maduré : mais j’eus le bonheur d’y rencontrer le P. Bouchet, qui était venu administrer les derniers sacrements à un chrétien moribond, et qui m’y attendait depuis quatre ou cinq jours. Quoique j’eusse déjà vu cet illustre missionnaire à Pondichéry, je l’embrassai avec des sentiments tout nouveaux de tendresse et de respect, pour s’être intéressé à me faire recevoir dans cette chère mission. Comme il n’y avait que trois mois qu’il était sorti d’une affaire très-fâcheuse, et qu’il n’était pas encore bien remis d’une maladie qui lui était survenue depuis, je le trouvai fort changé et dans une grande faiblesse. Voici le sujet de la persécution dont je parle.

Trois catéchistes, ayant oublié leur devoir et la sainteté du ministère qu’on leur avait confié, causèrent de si grands scandales qu’on fut obligé de les priver de leurs

emplois. Ces malheureux, au lieu de se reconnaître et de mettre à profit les salutaires avis qu’on leur donna, levèrent le masque, devinrent apostats, el prirent la résolution de perdre les missionnaires et la mission. Pour venir à bout d’un si détestable dessein, ils formèrent trois chefs d’accusation contre les prédicateurs de l’Évangile. Le premier fut qu’ils étaient Pranguis, c’est-à-dire Européens, gens infâmes, par conséquent, et exécrables à toute la nation. Le second, que, quoiqu’ils fussent dèpuis longtemps établis dans le royaume et qu’ils y eussent la direction et le gouvernement d’un grand nombre d’églises, ils n’avaient cependant jamais rien payé au prince. Enfin, la passion qui aveuglait ces perfides les porta à accuser nos missionnaires d’avoir fait assassiner un religieux d’un autre ordre, ce qui les avait rendus, disaient-ils, si odieux au Souverain Pontife, qui est le chef de tous les chrétiens, qu’il avait refusé de mettre au nombre des Saints le P. Jean de Brito, martyrisé pour la foi dans le Marava. Quoique ce fût une calomnie atroce et ridicule que cette accusation, et que le religieux, qu’ils prétendaient avoir été assassiné, fût actuellement à Surate de retour de Rome où le Pape l’avait fait évêque, il y avait cependant beaucoup à craindre qu’à la faveur de vingt mille écus qu’ils offraient au prince pour exterminer les chrétiens, ces misérables révoltés ne fissent chasser du royaume tous les ouvriers évangéliques, et surtout le P. Bouchet à qui ils en voulaient particulièrement.

D’abord ce zélé missionnaire eut recours à Dieu, et lui recommanda pendant plusieurs jours une affaire si importante; ensuite, pour prévenir les pernicieux desseins de ces scélérats, il prit la résolution d’aller saluer

le prince régent, et de lui demander sa protection. Cette démarche était si hardie qu’aucun missionnaire ne l’avait osé faire jusqu’alors, dans la crainte que la couleur de son visage ne le trahît, et ne le fît reconnaître pour Européen, ce qu’il fallait éviter sur toutes choses, parce que ce prince a une si grande horreur des Pranguis que, quoique engagé dans une fâcheuse guerre, il chassa, il n’y a pas longtemps, des canonniers fort habiles qui étaient à son service, et dont il semblait qu’il ne se pouvait passer, dès le moment qu’il apprit qu’ils étaient Européens.

Le Père, mettant toute sa confiance en Dieu, prépare ses présents, va à la ville , se présente à la porte du palais, demande audience au prince, qui gouverne sous l’autorité de la reine, comme je l’ai déjà dit. Car cette princesse, qui est comme dépositaire de la couronne, fait élever avec un grand soin son petit-fils, prince âgé de quatorze à quinze ans, à qui le royaume appartient, et confie cependant tout le gouvernement de l’état au Talavay (prince régent), qui en est le maître absolu, et qui dispose de tout à sa volonté ; mais avec tant de sagesse et un si parfait désintéressement, qu’on le regarde comme le plus grand ministre qui ait jamais gouverné le Maduré.

Mais quelque désintéressé que soit ce prince, le P. Bouchet crut qu’il ne fallait point paraître en sa présence sans garder le cérémonial du pays , c’est-à-dire, sans faire quelques présents. Ceux qu’il prépara étaient peu de chose, mais ils étaient nouveaux, et c’était tout ce qu’il avait. Il fit donc porter avec lui un globe terrestre d’environ deux pieds de diamètre, où les noms de tous les royaumes, provinces, côtes, mers étaient écrits en langue

tamoule; un autre globe de verre d’environ neuf pouces de diamètre, étamé en dedans comme les miroirs ; quelques verres de multiplication, quelques verres ardents, plusieurs curiosités de la Clùne qu’on lui avait envoyées de la côte de Coromandel , des bracelets de jais garnis d’argent; un coq fait de coquilles, et travaillé avec beaucoup d’art et de propreté ; enfin des miroirs ordinaires, et d’autres curiosités pareilles qu’on lui avait données ou qu’il avait achetées. De plus, le Père crut qu’il fallait mettre dans ses intérêts quelques seigneurs de la cour, afin qu’ils parlassent en sa faveur et qu’ils lui procurassent une audience favorable. Car il était de la dernière importance, pour l’honneur de la religion et pour le bien de l’Église du Maduré, que la première fois que les docteurs de la sainte loi paraissaient à la cour, ils y fussent reçus avec quelque considération, afin d’autoriser par là leur ministère auprès d’un peuple qui suit, plus aveuglément que tout autre, les volontés et les inclinations de ses souverains.

Le Père, ayant pris ainsi les mesures de sagesse qu’il crut nécessaires pour réussir dans son dessein, espéra tout de la bonté de Dieu, qui tient les cœurs des princes entre ses mains et qui les tourne comme il lui plaît. Il ne fut point trompé; le Talavay le reçut avec tant d’honneur et de distinction, qu’il n’eût jamais osé espérer un accueil si favorable. Car non-seulement il se leva dès que le Père parut, mais il le salua de la manière que les disciples ont coutume ici de saluer leurs maîtres, et les peuples leurs seigneurs, ce qui consiste à joindre les deux mains, et à les élever ainsi jointes jusqu’au front. Le P. Bouchet, pour soutenir son caractère et pour répondre à un accueil si prévenant, salua le prince comme

les maîtres font leurs disciples, c’est-à-dire, en ouvrant les mains et en les étendant vers le prince comme pour le recevoir. Après quoi le prince régent fit asseoir le Père auprès de lui sur une espèce de soplia, avec cette nouvelle marque de distinction, que, ce siège se trouvant trop étroit pour tenir deux personnes commodément, le prince se serra, pour faire asseoir le Père auprès de lui, et mit même ses genoux sur ceux du Père.

Il faut être instruit, comme nous le sommes ici, des coutumes du pays et de l’horreur naturelle que ces peuples, et surtout les brames, ont pour les Européens, pour comprendre combien cette réception était honorable. Le P. Bouchet en fut surpris jusqu’à l’admiration aussi bien que tous les seigneurs de la cour, qui était ce jour-là fort nombreuse, car il y avait plus de cinq cents personnes, dont la plus grande partie étaient brames. Le Père étant assis auprès du prince, de la manière dont je viens de le marquer, fit son compliment. Il dit qu’il était venu du Nord, et des quartiers de la grande ville de Rome, pour faire connaître au peuple de ce royaume l’Être souverain et les instruire de sa sainte loi ; que depuis plusieurs années étant témoin de ses actions héroïques et de tant de victoires qu’il avait remportées sur les ennemis de l’État, il s’était senti pressé du désir de voir enfin un si grand prince, et de lui demander l’honneur de sa protection en faveur du ministère qu’il exerçait ; qu’un des principaux articles de la loi qu’il enseignait, obligeant les sujets à être parfaitement soumis à leur souverain et à lui garder une fidélité inviolable, il pouvait s’assurer de sa fidélité et de celle qu’il ne manquait pas d’inspirer à tous ses disciples.

Le prince répondit qu’il fallait que le Dieu qu’il ado-

rait fût bien puissant, et qu’ii méritât de grands honneurs pour obliger un homme de son mérite à entreprendre un si long voyage , dans la vue de le faire connaître à des peuples qui n’en avaient jamais entendu parler; qu’on voyait assez par la maigreur de son visage qu’ü menait une vie extrêmement austère , et par les présents qu’il avait apportés, que ce n’était point par nécessité qu’il avait quitté son pays : qu’on lui avait déjà parlé fort avantageusement de son esprit et de sa doctrine; que des occupations sans nombre ne lui permettant pas d’entendre, comme il l’eût souhaité, l’explication des figures qui étaient tracées avec tant d’art sur le globe qu’il lui avait présenté , il avait donné ordre au premier astrologue du royaume de conférer avec lui, pour apprendre l’usage de cette merveilleuse machine ; que comme il voyait parmi ses présents quelque chose qui ferait plaisir à la reine, il le quittait pour quelques moments, afin d’aller lui-même l’offrir à cette princesse. Le régent se leva au même temps, et ordonna à quelques seigneurs de mener le Père dans le jardin , où ils lui tiendraient compagnie jusqu’à son retour.

La reine, charmée de la nouveauté des présents, les reçut avec joie et en fit de grands éloges. Elle admira surtout le glohe de verre, les bracelets et le coq de coquüles, qu’elle ne pouvait se lasser de regarder. Elle ordonna au régent de remercier de sa part le docteur étranger, de lui faire toute sorte d’honneurs, et de lui accorder tout ce qu’il demanderait.

Comme le P. Bouchet avait disparu aux yeux de la cour et qu’on l’avait mené au jardin, le bruit se répandit dans le palais, et du palais dans la ville, qu’on l’avait

arrêté et mis en prison. Cette nouvelle fit triompher pour peu de temps les ennemis de notre sainte religion , et jeta dans une terrible consternation les chrétiens, qui attendaient avec inquiétude quel serait le succès de cette visite. Mais la tristesse des fidèles se changea bientôt en des transports de joie. Car le prince, étant de retour, reçut le Père , en présence de toute la cour, avec les mêmes honneurs qu’il a coutume de rendre aux ambassadeurs, c’est-à-dire qu’il lui mit sur la tête, en forme de voile, une pièce de brocard d’or, longue d’environ huit pieds, et répandit sur lui des eaux de senteur, après quoi il lui déclara qu’il avait un ordre exprès de la reine de lui accorder tout ce qu’il demanderait.

Si le Père eût voulu alors dire un mot contre les catéchistes apostats, qui depuis plusieurs mois causaient tant de troubles et tant de scandale dans son Église, il est certain que le prince les eût fait punir sévèrement, et les eût même peut-être bannis du royaume. Mais le missionnaire, animé de l’esprit du Sauveur et se souvenant qu’il était Père, ne voulut pas perdre ses enfants, quoique ingrats et traîtres à Jésus-Christ et à son Église. Il se contenta de les pouvoir mettre par sa visite hors d’état de nuire à la religion, et de tromper désormais les peuples par leurs calomnies et leurs noires accusations. Après avoir donc marqué à ce prince qu’il était infiniment sensible à ses bontés, il lui demanda tout de nouveau pour lui et pour ses disciples la grâce de vouloir bien les protéger, lui promettant que, pour reconnaître la faveur qu’il leur ferait, ils prieraient tous les jours le Seigneur du ciel et de la terre, qu’ils adoraient, de le combler de toutes sortes de prospérités, et de le rendre toujours victorieux de ses ennemis. Le prince, de son

côté, promit de ne le pas oublier , et après l’avoir salué comme il avait fait d’abord, il se retira, ordonnant à ses officiers de faire porter le Père par toute la ville dans le plus beau palanquin de la cour, pour faire connaître à tout le monde qu’il honorait ce docteur étranger, et qu’il le prenait sous sa protection.

La modestie du P. Bouchet eut beaucoup à souffrir en cette occasion ; il délibéra s’il ne devait pas refuser cet honneur public qu’on lui voulait faire ; mais après y avoir pensé devant Dieu, il crut qu’il était de la gloire du Seigneur et de l’honneur du christianisme, que tous les habitants de la capitale du royaume fussent convaincus que le prince estimait la religion qu’il enseignait et qu’au besoin elle trouverait dans lui un protecteur. Il entra donc dans le palanquin qu’on lui avait préparé, et souffrit qu’on le portât par toute la ville au bruit des instruments. Cette pompe attira bientôt dans les rues par où il passait, une multitude infinie de peuple qui le saluait avec beaucoup de respect. Les fidèles, qui avaient été jusqu’alors dans la crainte de voir leur religion méprisée et condamnée par le prince, suivaient en foule avec des applaudissements et des cris de joie, publiant tout haut qu’ils étaient chrétiens et disciples du docteur étranger. Le succès de cette espèce de triomphe affermit les néophytes dans leur foi, et acheva de déterminer un grand nombre d’idolâtres à demander le baptême. On ne se contenta pas de conduire le P. Bouchet par toute la ville de Tirouchirapali, on le porta de la même manière jusqu’au lieu de sa résidence qui est éloigné de la capitale d’environ quatre lieues. Sitôt qu’il y fut arrivé, il assembla les chrétiens dans l’église, qui est dédiée à la sainte Yierge, pour remercier Dieu tous ensemble de la grà^e

qu’il venait de leur faire dans une occasion si importante.

Le croirait-on? la voix de Dieu, qui prenait si visiblement la défense du Père contre ses calomniateurs, ne fit aucune impression sur l’esprit des trois apostats ; on les pressa encore de rentrer dans leur devoir, et de ne pas continuer à scandaliser leurs frères avec un danger si manifeste de s’attirer quelque châtiment d’éclat. Ils demeurèrent opiniâtres, et le Père se vit forcé de renouveler publiquement l’excommunication qui avait déjà été fulminée contre eux par un de nos missionnaires. Comme on n’avait point encore vu dans cette chrétienté d’exemple d’uue sévérité paieille, les fidèles en furent vivement frappés ; et , regardant ces trois rebelles comme des membres véritablement pourris depuis qu’on les avait retranchés du corps de l’Eglise, ils ne voulurent plus avoir de commerce ni aucune sorte de communication avec eux. Ces malheureux, jusqu’alors incapables de revenir à eux -memes , sentirent vivement ce dernier coup, qui les rendait tout à la fois un objet d’horreur pour les chrétiens et les exposait aux railleries des infidèles. Tous, les montrant au doigt, se disaient les uns aux autres : « Voilà les traîtres à leurs docteurs, » c’est-àdire, selon les idées qu’on a en ce pays-ci de la trahison, « voilà les plus méchants hommes et les âmes les plus » noires qui soient au monde. » Deux d’entre eux, 11e pouvant soutenir ces reproches sanglants, après six mois entiers de révolte, vinrent se jeter aux pieds du Père, pénétrés de douleur de leur apostasie et des maux effroyables qu’ils avaient voulu causer à cette Église naissante. Le Père, qui soupirait depuis longtemps après le retour de ces brebis égarées, les reçut avec bonté ; et,

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après une confession publique et une rétractation authentique, qu’ils firent dans l’église, de leur désertion infâme et de leurs calomnieuses accusations, ils reçurent l’absolution et furent remis au nombre des fidèles. Pour le troisième, il demeura obstiné dans son apostasie, et il y a peu d’apparence qu’il en revienne jamais, si Dieu, par un coup de grâce extraordinaire, ne le convertit.

Quoique cette affaire se fût heureusement terminée, les peines et les fatigues que le P. Bouchet s’était données pour la faire réussir étaient si grandes qu’il en tomba malade, et il n’était pas encore bien rétabli lorsque je le trouvai à Serrhine. Nous n’v demeurâmes qu’un jour, et dès le lendemain nous nous rendîmes à Aour, qui n’en est éloigné que d’une petite journée. Quand le P. Bouchet vint dans la mission de Maduré, il y a environ douze ans, les missionnaires y vivaient encore dans une si grande crainte et avec tant de circonspection , qu’ils n’osaient entrer que de nuit dans les bourgades : mais les choses, grâce à Dieu, ont bien changé depuis ce temps-là ; car non-seulement nous entrâmes en plein jour dans Aour, mais les chrétiens des bourgades voisines s’étant assemblés, nous y reçurent au son des instruments et avec des cris d’allégresse , qui me firent verser bien des larmes de joie et de consolation. [On ne peut s’imaginer l’amour, la tendresse et le respect que les chrétiens de cette bourgade ont pour le P. Bouchet, parce qu’ils sont persuadés qu’il les aime tous comme ses enfants. Nous allâmes droit à l’église, que nous trouvâmes ornée comme si c’eût été le jour de Pâques. On y rendit grâces à Dieu et à la très-sainte Vierge de l’heureux succès de mon voyage avec des démonstrations d’affection que j’attribuai à l’estime que le P. Bouchet IV. 6

s’est acquise à lui-même et à tous ceux qui font profession du même institut que lui.

Peu de jours après, je reçus la visite de ceux de nos Pères qui font leur demeure proche d’Àour, et ceux qui en sont plus éloignés me firent l’honneur de m’écrire. Je m’étais toujours formé une haute idée de la vertu et du mérite de ces hommes apostoliques ; mais depuis que j’ai eu l’avantage d’en voir plusieurs et de les pratiquer, j’avoue que je ne les connaissais qu’à demi. Ce sont de vrais apôtres. A la manière dont ils vivent et dont ils attirent sur leurs travaux les bénédictions du Ciel, je ne suis point surpris qu’ils fassent tant de conversions. Mais je me trouve bien téméraire d’avoir espéré pouvoir atteindre à leurs hautes vertus, et j’admire leur charité de me souffrir parmi eux. Je vous parle, mon cher Père, dans une parfaite ouverture de cœur, et sans aucune vue de flatterie ou d’humilité.

Comme il est à propos qu’un nouveau missionnaire se forme auprès de quelqu’un des anciens à la manière dont on cultive cette précieuse vigne du Seigneur, tous les Pères furent d’avis que je demeurasse à Aour avec le P. Bouchet, visiteur de la mission, parce qu’en même temps je pourrais le soulager dans les travaux dont il était accablé. Je fus très-sensible à la grâce qu’on me faisait de me donner un maître si expérimenté. Aour est aujourd’hui sans contredit la mission la plus considérable du Maduré , non-seulement à cause du voisinage de la capitale, mais parce qu’il y a ving-neuf églises qui en dépendent, dans lesquelles on compte plus de trente mille chrétiens. C’est le fruit des travaux du P. Visiteur, fl n’y avait à Tirouchirapali, quand il y vint, que des églises de parias, la dernière de toutes les castes, ce qui

donnait aux gentils très-peu d’idée de notre sainte religion. Aujourd’hui il y a quatre églises pour les castes hautes, dans quatre endroits différents de cette grand 1 ville. Quoique toutes ces églises ne soient bâties que de terre et couvertes de paille, elles ne laissent pas d’être fort propres et fort ornées au dedans; mais nous souhaiterions ardemment qu’il y en eût au moins une de pierre qui égalât ou qui surpassât les temples des idoles. Ce ne saurait être que quand il plaira à Dieu d’inspirer la pensée en Europe à quelque âme généreuse de nous en donner le moyen. Cela servirait beaucoup au progrès de la religion, au moins si nous en jugeons par ce qui est arrivé à Aour.

Lorsque le P. Bouchet s’y établit, ce n’était qu’un méchant petit village où il y avait très-peu de chrétiens. Comme il connaît parfaitement le génie de ces peuples, qui se laissent prendre par les sens, il résolut d’y bâtir une église assez belle pour exciter la curiosité, et y attirer les infidèles. Elle ne fut pas plutôt achevée qu’on venait la voir de toutes parts, et surtout de la capitale. Cela donnait occasion au Père de parler de Dieu aune grande multitude de peuple; plusieurs se convertirent et vinrent s’établir à Aour, qui est devenu par là une des plus grosses bourgades du royaume. Vous ne serez peut-être pas fâché de savoir comment est faite cette église, et qu’avec peu de dépense dans un pays où rien n’est cher, il serait aisé d’en faire plus d’une semblable.

Elle est bâtie au milieu d’une grande cour. Les murailles, de distance en distance, sont peintes et ornées en dedans de hautes colonnes, qui soutiennent une corniche, laquelle règne tout autour du bâtiment. Le pavé est si propre et si bien uni, qu’il paraît n’être que d’une

seule pierre de marbre blanc. L’autel est au milieu de la croix, afin qu’on puisse le voir de tous côtés. Huit grandes colonnes qui soutiennent une couronne impériale, en font tout l’ornement; l’or et l’azur y brillent de toutes parts, et l’architecture indienne, mêlée avec celle d’Europe, y fait un très-agréable effet. Comme cette église est dédiée à la sainte Yierge, les chrétiens y viennent en pèlerinage de tous les endroits du royaume, et les grâces continuelles qu’ils y reçoivent par l’intercession de la Mère de miséricorde, animent et soutiennent leur foi, qui est encore pure et dans sa première vigueur. J’espère que vous lirez un jour avec plaisir dans l’histoire de l’église de Notre-Dame d’Àour, que le P. Bouchet a dessein de composer, un grand nombre de miracles, dont plusieurs personnes dignes de foi ont été témoins oculaires. Mais je ne puis m’empèclier de vous écrire ce qui arriva peu de temps avant mon arrivée à une femme idolâtre.

Elle demeurait à trois journées de chemin d’Aour, et elle était affligée d’un mal qui, depuis quatre ou cinq ans, lui avait ôté l’usage de la parole. Sa famille, qui l’aimait beaucoup, avait essayé tous les remèdes naturels et même les diaboliques pour la guérir, mais toujours inutilement. On l’avait enfin abandonnée, et le mal était jugé désormais incurable , lorsqu’un chrétien, entrant par hasard dans celte maison et voyant l’état pitoyable où était cette femme, en fut touché. Après avoir ouï Je détail des médicaments et des sortilèges qu’on avait épuisés sur elle : « Vous avez grand tort, » s’écria-t-il pénétré d’une vive foi , « de n’avoir pas eu recours au « Dieu que nous adorons. Il commande à la nature » comme il lui plaît, et si vous me promettez de vous

» faire chrétiens, je vous apprendrai un moyen infailli- » ble de rendre la santé à votre malade. » On lui promit tout ce qu’il voulut. «Eh bien, repartit-il, que quel- » ques-uns d’entre vous viennent donc avec moi à Aour ;

» c’est là que se trouve le remède dont je parle. » Il partit le jour même avec trois ou quatre des parents de cette pauvre malade; ils arrivèrent à Aour; la beauté de l’église et l’air majestueux de la statue de la sainte Vierge, qui est placée sur l’autel, les charmèrent d’abord. On leur expliqua le pouvoir qu’avait auprès de Dieu celle dont ils admiraient l’image. Ils promirent de nouveau de se faire chrétiens si leur parente recouvrait la parole et la santé par l’intercession de la Mère de Dieu; après quoi on leur donna, dans un petit vase, de l’huile de la lampe qui brûle devant l’autel. Le chrétien, qui les accompagnait toujours, étant de retour chez la malade, se mit à genoux devant une image de la sainte Vierge qu’il avait apportée, et, après avoir fait sa prière avec beaucoup de ferveur, il versa sur la langue de la muette deux ou trois gouttes de la liqueur miraculeuse. Il fit la même chose le lendemain et les jours suivants ; enfin le cinquième jour, au grand étonnement des parents et de plusieurs gentils qui se trouvèrent assemblés, la malade commença à parler avec une entière liberté, et se trouva quelques jours après en parfaite santé. Elle vint à Aour avec cinq de ses parents remercier Dieu et la sainte Vierge de sa guérison ; tous se firent instruire et remportèrent chez eux la précieuse grâce du baptême.

Je ne puis non plus omettre ici la faveur particulière dont je me suis cru redevable à la sainte Vierge. Il n’y avait que deux jours que j’étais arrivé à Aour. Après avoir assisté le soir avec le P. Bouchet aux prières et aux

autres exercices de piété qu’on a coutume oie faire à l'église, nous entrâmes dans la chambre où deux de nos Pères, qui étaient venus me rendre visite, récitaient ensemble leur bréviaire à la lumière d’une petite lampe. Je crus voir au milieu de la chambre une espèce de corde, semblable à celles dont nous nous servons pour lier nos cheveux sur le haut de la tète. Je la ramassai pour voir, à la clarté de la lampe, à quoi elle pourrait être bonne. Je fus bien surpris d’apercevoir que ma corde prétendue était un serpent qui se dressait pour me piquer. Je le lâchai tout effrayé, et on le tua dans le moment. Je ne conçois pas comment je n’avais pas aperçu plus tôt le mouvement de ce serpent, ou comment il ne m’avait pas piqué dès qu’il se sentit touché. Je n’en serais pas réchappé , car la morsure de cette espèce de serpent est si dangereuse, qu’il n’y a point de remède contre elle, quoiqu’il y en ait en ce pays d’excellents contre les blessures de presque tous les autres. J’attribuai ma conservation à la protection de la Mère de Dieu, qui ne voulut pas que je perdisse la vie avant que d’avoir travaillé dans cette mission à procurer la gloire de son Fils. Je m’y engageai sur l’heure même par de nouvelles promesses.

Le P. Bouchet pourrait dire d’Aour à peu près ce que saint Grégoire le Thaumaturge disait eu mourant de sa Aille épiscopale : x II n’y avait que dix-sept chrétiens » quand j’y vins; grâce à Jésus-Christ, je n’y vois au- » jourd’hui que dix-sept infidèles. » Il ne reste dans toute cette grosse bourgade que deux ou trois familles de gentils. De là vient aussi que tous les exercices de la religion chrétienne s’y pratiquent avec autant de liberté et de paix qu’on le pourrait faire en France. Tous les

matins, à la pointe du jour, on se rend à i’égiise pour la prière. On commence par réciter en commun la couronne ou chapelet de Notre-Seigneur, lequel est composé de trente-trois Pater, en mémoire des trente-trois années qu’il a vécu sur la terre. Ce qu’il y a de particulier, c’est qu’après chaque Pater , on demande à Dieu la grâce d’acquérir quelque vertu, de vaincre quelque vice, ou de garder quelqu’un de ses commandements. On prie ensuite pour les nécessités communes et particulières de la mission, pour les âmes du purgatoire, et enfin pour ceux qui sont en péché mortel , selon l’ancien usage établi dans les Indes par saint François -Xavier. Dans la difficulté qu’ont nos Pères de se trouver partout pour baptiser les enfants et pour absoudre les adultes moribonds, ils se sont particulièrement appliqués à apprendre à tout le monde à former un acte de contrition et à bien prononcer la formule du baptême. Pour cela, tous les matins sans manquer, après la prière, on récite tout haut la formule de l’un et de l’autre. Nos missionnaires se trouvent fort bien d’avoir introduit cet usage. Les chrétiens baptisent chaque année un grand nombre de petits enfants des gentils, quand ils les voient près d’expirer, et nous avons sujet de croire que l’habitude de s’exciter à la contrition est un remède bien salutaire aux adultes qui ont reçu le baptême, lorsqu’ils sont surpris ou qu’ils meurent dans les voyages, loin des églises et des missionnaires.

Il y a peu de jours qu’il ne se fasse des confessions, des communions et des baptêmes. Voici l’ordre qu’on y tient : les premiers exercices du matin étant finis, le Père ou le catéchiste prépare en public à la confession tous ceux qui veulent se confesser. Pendant que le Père en-

tend les confessions, le catéchiste dispose au baptême ceux qui doivent être baptisés. Les confessions étant achevées, on fait les baptêmes, à moins que les confessions n’emportent trop de temps ; car alors on remet les baptêmes à l’après-dînée. La messe se dit ensuite, avant laquelle on prépare aussi à la communion ceux qui sont jugés dignes d’en approcher : de sorte que jamais les fidèles ne se confessent ni ne communient qu’on ne les instruise de nouveau, comme s’ils ne l’avaient point encore fait. Le reste du jour, depuis la messe jusqu’au soir, les missionnaires font le catéchisme ou apprennent les prières aux catéchumènes. Au coucher du soleil, on vient à la prière du soir, qui n’est pas moins longue que celle du matin ; on y fai t l’examen de conscience ; on y récite chaque jour à deux chœurs la troisième partie du rosaire, ajoutant à la fin de chaque dizaine une prière particulière à l’honneur d’un des mystères de la trèssainte Vierge. On finit par le Salve Regina, qui chaque jour est suivi d’une exhortation ou d’une instruction que le Père fait sur quelqu’un des devoirs de la vie chrétienne ; ou, si le Père est absent, le catéchiste lit un chapitre de quelqu’un des livres que les missionnaires ont composés.

L’exercice des dimanches est à peu près semblable, excepté que le peuple étant plus nombreux, on multiplie plusieurs fois les mêmes exercices. Ce n’est que vers le midi qu’on dit la messe, à cause des confessions. Le prêtre montant à l’autel, on lit une courte méthode pour assister avec fruit au sacrifice. Ensuite on chante des cantiques au son des instruments jusqu’au temps de la communion, où l'on récite tout haut les actes que doivent faire ceux qui reçoivent Jésus-Christ. Pendant que le célé-

brant se déshabille , qu’il fait l’action de grâces, et qu’il se recueille un moment pour la prédication, qu’on ne manque jamais de faire les dimanches, on répète encore tout haut les principales prières du chrétien et l’abrégé de là doctrine du salut. Le Père monte dans la chaire, qui est placée ordinairement à la porte de l’église, afin qu’on l’entende et dedans et dehors. Ainsi, il est toujours deux ou trois heures après-midi quand on se retire.

Après un travail tel que celui-là dans un climat brûlant, un repas de riz et d’herbes cuites à l’eau, sans pain, sans vin, sans chair, sans poisson, ne paraît guère capable de soutenir un homme qui, outre ce que je viens d’expliquer, a souvent confessé près de la moitié de la nuit ; encore ne prend-il guère en repos ce peu de nourriture : car il faut quitter presque aussitôt pour aller administrer le baptême , qui se donne à bien plus de monde les fêtes que les jours ouvrables; mais Dieu y supplée par sa bonté, et nous fait trouver des forces. Je ne vous parle point d’un travail qu’on peut regarder comme casuel, quoiqu’il soit souvent de tous les jours et de toutes les heures du jour : c’est de prévenir les querelles, de réconcilier les ennemis, d’accorder les différends, de répondre à des doutes de conscience, de visiter les malades, d’examiner les empêchements des mariages et d’en relever quand on le peut. Ce dernier point nous embarrasse souvent, à cause d’une infinité de coutumes de ce pays, différentes des nôtres , et auxquelles il faut avoir de grands égards. Au milieu de tant d’occupations, ce sont les confessions qui nous accablent. En cinq mois que j’ai demeuré à Aour, il n’y a eu que trois ou quatre jours où nous n’en ayons point eu à entendre; et il est assez ordinaire que dans la suite de tant d’exer-

cices différents, la nuit vienne sans que nous ayons pu trouver un moment pour réciter notre bréviaire ; de sorte que dans l’accablement où l’on se trouve, il faut encore dérober au sommeil le temps nécessaire pour prier Dieu.

Mais je puis vous assurer que les exercices dont je viens de parler ne sont pourtant rien encore en comparaison de ceux des fêles les plus solennelles. Je fus témoin de ce qui se passa cette année le jour de l’Assomption. Les chrétiens se rendirent à Aour plusieurs jours auparavant pour se confesser; car le jour de la solennité on ne pourrait contenter qu’une très-petite partie de ceux qui veulent faire leurs dévotions. On commença donc huit jours avant la fête à se préparer à la passer saintement. Chaque jour on fit sur Je mystère et sur une des principales vertus de la sainte Vierge un sermon qui était suivi de prières et d’autres exercices de piété. Plusieurs jeûnèrent pendant les huit jours, et quelques-uns ne mangèrent que des herbes. On chanta tous les jours des cantiques en l’honneur de la Mère de Dieu, et l’on disposa un grand nombre de catéchumènes à recevoir ce jour-là le baptême. Comme la persécution arrivée dans une province éloignée avait obligé deux de nos Pères à se retirer à Aour, nous nous trouvâmes quatre missionnaires, qui fûmes si occupés pendant tout ce temps-là, qu’à peine pûmes-nous suffire aux nombreux pénitents qui se présentaient. Le jour de la fête nous chantâmes une grand’messe. Il n’est pas possible d’exprimer quelle est la joie et la dévotion qu’ont ces peuples, de nous voir officier solennellement. La messe fut précédée et suivie de deux processions, qui ne se firent pas avec moins d’appareil. La multitude des chrétiens et des gentils qui

y assistèrent fut innombrable. Il était plus de trois heures après-midi quand la cérémonie fut achevée.

J’eus le bonheur d’administrer Je baptême ce jour-là à soixante et dix-huit personnes. Il en restait encore cent trente-sept à baptiser, que je remis au lendemain. Je fus si fatigué du travail de ces deux jours-là, de la prononciation des prières, des onctions, des signes de croix, de l’infusion de l’eau, qu’il m’avait fallu recommencer tant de fois, que je puis dire sans exagération qu’il me fallait soutenir les bras sur la fin , et que je n’avais presque plus de voix pour prononcer les paroles sacramental.es et les oraisons du rituel. Ce qu’il y a de consolant pour nous, c’est que nous ne célébrons aucune fête avec cet appareil, qu’elle ne soit suivie de la conversion de plusieurs idolâtres. Ainsi, on regarde peu à la peine, par l’espérance qu’on a de faire connaître la religion à une multitude de gens qui viennent là par curiosité, et dont il y en a toujours quelques-uns qui se laissent gagner.

La tranquillité avec laquelle vous voyez que nous faisons nos fonctions n’empèche pas que nous n’ayons de fréquentes alarmes, et que nous ne soyons chaque jour à la veille de quelque persécution. Pendant le peu de séjour que j’ai fait à Aour, nous nous sommes trouvés trois fois sur le point de prendre la fuite et de nous retirer dans les bois, où l’on avait déjà porté ce que nous avions de plus précieux, c’est-à-dire les ornements de l’église et nos livres. Mais, après beaucoup de travail, l’espérance du martyre est tout ce qui doit flatter un missionnaire. En attendant cette grâce, si Dieu nous en jugeait dignes, nous ne manquons pas d’occasions de souffrir pour nous y préparer.

J’avais ouï dire et je m’étais bien attendu avant que

de venir ici qu’on n’y trouvait ni pain, ni viande, ni œufs, ni poisson, ni vin que celui dont on use à la messe; mais je vous dirai que ce que j’ai vu est tout autre chose que ce que je m’étais figuré. On ne boit que de l’eau, qui est souvent très-bourbeuse et qui jamais n’est bien pure, étant puisée dans des étangs où les hommes et les animaux se lavent tous les jours. On ne mange que des herbes et des légumes, dont le goût est insipide ou si amer, que rien, dans nos racines d’Europe, n’en approche. Il faut y être accoutumé dès l’enfance ppur en pouvoir manger sans dégoût. Je me souviens à cette occasion du mot que dit fort agréablement un missionnaire nouvellement arrivé. On lui demanda ce qu’il pensait des herbes qu’on lui servait. « J’avais » cru jusqu’à présent , répondit-il en riant , qu’il n’y » avait que les animaux qui eussent du fiel ; mais je vois » que dans ce pays les herbes mêmes et les légumes » n’en manquent pas. » Il nous est permis de nous servir de beurre pour les assaisonner ; mais ceux qui nous les préparent (car ce serait déshonorer le ministère, au jugement des Indiens, que de nous charger nous-mêmes de ce soin); ceux, dis-je, qui nous les préparent le font si mal, que c’est toujours une vraie mortification pour nous que de manger. D’ailleurs, le riz, qui sert de pain, étant cuit dans l’eau simple, ôte le goût qu’il pourrait y avoir. On croit, dans les commencements, qu’avec un peu de courage on s’accoutumera à cette nourriture, tout insipide qu’elle est; mais l’estomac en prend peu à peu une si grande horreur, que ce n’est que par une pure nécessité qu’on se résout à manger. Les fruits sont si rares, qu’on regarde comme un régal d’avoir pour sa collation quelque rave ou quelque petit concombre. Il

nous est souvent arrivé, au P. Bouchet et à moi, de n’avoir le soir, les jours mêmes que nous ne jeûnions pas, qu’un méchant morceau de galette cuite sur la braise et à demi-brûlée.

Les peines d’esprit passent souvent de beaucoup celles du corps. Ce que saint Paul appelait «la sollicitude des Eglises» se fait sentir ici d’une manière bien vive. Apprendre que des temples du vrai Dieu sont abattus ou brûlés; les fidèles mis en prison ou tourmentés avec danger de perdre la foi; les bourgades chrétiennes ravagées ou détruites par les guerres continuelles que se font les rajas et les petits princes, à qui le roi de Maduré laisse vider leurs querelles particulières par les armes ; voir ceux sur qui l’on croyait pouvoir compter, tomber dans une apostasie honteuse, ou retourner à l’idolâtrie, après avoir été longtemps catéchumènes, et les catéchistes enfin être quelquefois les premiers à scandaliser le peuple par leurs mauvais exemples, ou à troubler par entêtement et opiniâtreté les missionnaires dans l’exercice de leur ministère, sans qu’on ose les punir, pour ne pas attirer à toute la mission une cruelle persécution : telles sont les peines que l’on souffre souvent ici. Peuton voir de telles faiblesses sans en être affaibli soi-même, au sens que le dit l’Apôtre des nations, et être témoin de tels scandales sans en avoir une vive douleur? ( II Cor. xi, 29).

Ajoutez la solitude affreuse dans une mission éloignée pour l’ordinaire de toute connaissance ; nulle société qu’avec des gens sans agrément et sans politesse ; un cérémonial le plus embarrassant et le plus ridicule, presque en tout, qu’on puisse imaginer; la privation durant les années entières de tous les secours spirituels qu’on

ne peut recevoir que par le ministère d’autrui , la communication des lettres très— rare et très-difficile par la crainte d’être reconnu pour Européen, ou de donner quelque soupçon si l’on nous savait en commerce avec les Portugais et les autres Européens de la côte, et d’attirer ensuite sur nous des persécutions, comme il est arrivé plus d’une fois. Mais au milieu de tout cela on gagne beaucoup d’àmes à Jésus-Christ, et, comme j’ai dit, Pon considère tout cela comme une préparation au martyre, dont on ne saurait trop acheter la grâce : voilà ce qui soutient.

Pendant le temps que j’ai demeuré à Aour, le P. Bouchet a été presque toujours incommodé , ce qui m’a obligé de me charger du soin des malades pour leur administrer les sacrements. On n’attend pas ici à l’extrémité pour appeler un confesseur : avant qu’il y ait du danger, on nous envoie chercher d’une, de deux et de trois journées, d’où il arrive souvent que, le mal n’ayant point eu de suite, nous trouvons à notre arrivée le malade en parfaite santé. Outre ces voyages, qui ont été assez fréquents, j’ai fait la visite de toutes les églises de la dépendance d’Aour. Je m’arrêtai près d’un mois à Coulmeni. C’est une grosse bourgade, où il y a une belle église , fondée par un chrétien nommé Sinnapen. Cet homme, étant encore jeune, rencontra par hasard un catéchiste qui expliquait la doctrine chrétienne à quelques néophytes, il y prit goût, et, se trouvant bientôt instruit, il demanda le baptême. On le lui différa, dans la crainte que ses parents ne le pervertissent ; mais il fallut enfin céder à sa ferveur. Après qu’il fut baptisé, il eut à souffrir de grandes persécutions de sa famille et de ses voisins, étant le seul de la bourgade qui fût chrétien,

Loin de se rendre à leurs instances, il travailla si utilement, qu’il gagna plusieurs de ses compatriotes et toute sa famille, qui était nombreuse. Il bâtit d’abord une petite chapelle, et ensuite une grande église, où s’assemblèrent pendant mon séjour diverses troupes de chrétiens des lieux circonvoisins, et entr’autres de Siringam, qui D’est éloigné de Coulmeni que d’environ quatre lieues.

Siringam est une île que forme le fleuve Caveri, vis-àvis de la ville de Tirouchirapali, capitale du royaume. C’est un lieu des plus fameux cpii soient dans l’Inde. Il y a un temple entouré de sept enceintes de murailles, qui passe pour le plus saint de tout le pays. Ainsi, il ne faut pas s’étonner que les habitants de cette île soient plus superstitieux et plus obstinés que les autres dans l’idolâtrie. 11 n’y a que peu d’années que la foi a commencé d’y pénétrer, et que le P. Bouchet y a fait élever une petite église. Les chrétiens, au nombre d’environ quatre-vingts, ont coutume de s’y assembler au son d’une clochette, ce qui chagrine fort les prêtres du temple voisin. Ils ont souvent tenté de brûler le petit édifice; mais Dieu n’a pas permis qu’ils soient encore venus à bout d’exécuter leur mauvais dessein.

En sortant de Coulmeni , où j’eus la consolation de baptiser trente et un catéchumènes, je passai par le village d’Adatura; j’y confessai et communiai ceux qui n’avaient pu venir à Coulmeni, et je me rendis à Aour, où le P. Bouchet, de son côté, avait baptisé en mon absence quarante-trois personnes. Le lendemain, m’entretenant avec ce missionnaire, je lui disais que, par la miséricorde de Notre-Seigneur, il me semblait que notre mission jouissait d’une assez grande paix. « Hélas ! mon cher

» Père, me répondit-il, le calme trop grand est toujours » ici la marque de quelque prochaine tempête : vous » l’éprouverez. » En effet, dès ce soir-là même nous reçûmes deux nouvelles qui nous affligèrent beaucoup : la première fut l’embrasement de l’église de Calpaleam, la plus belle de la mission après celle d’Aour. Elle avait été brûlée par un parti de cavalerie du roi de Tanjaour, qui, étant en guerre avec celui de Maduré, désolait la campagne et ravageait tout ce qu’il rencontrait.

L’autre nouvelle, plus triste encore, fut l'emprisonnement du P. Borghèse qu’on avait enlevé de sa maison et mené au gouverneur général des provinces méridionales de ce royaume. Il y avait longtemps qu’on le menaçait de cette insulte ; mais il s’observait, et, sans donner aucune prise à ses ennemis, il continuait ses exercices à l’ordinaire, et convertissait un grand nombre d’idolàtres, surtout de la caste des Sanars, qui ont soin des palmiers. Un gentil, proche parent de celui qui avait excité contre le P. Bernard de Saa la persécution dont j’ai parlé au commencement de ma lettre, et peut-être même à son instigation, alla trouver le gouverneur, et lui promit deux mille écus s’il voulait faire arrêter le Père. Le gouverneur, gagné, en donna l’ordre ; mais il traita le P. Borghèse avec bien plus d’humanité qu’on n’avait fait le P. de Saa; car il défendit qu’on lui fît aucune violence, peut-être par respect pour la haute réputation de science et de vertu que ce Père s’était acquise depuis plusieurs années dans sa province.

Dès que nous sûmes cette nouvelle, le P. Bouchet envoya ses catéchistes à la cour demander au prince régent la liberté du serviteur de Dieu ; mais comme ils ne rapportaient pas de réponse, le P. Bouchet crut devoir aller

en personne solliciter la délivrance de son confrère. L’affaire était difficile ; il s’agissait d’arraclier un prisonnier des mains d’un gouverneur qui, par malheur, se trouvait être gendre du prince régent, et de le délivrer d’un tribunal dont il est inouï qu’aucun ait été élargi sans payer une grosse somme, et il ne nous était ni expédient ni possible de la consigner. Mais Dieu, qui conduisait l’affaire, donna au P. Bouchet d’autres moyens de réussir. Le gendre du régent ayant été démis de son gouvernement, je ne sais pourquoi, huit jours précisément après avoir fait arrêter le P. Borghèse, il vint à la cour implorer l’assistance de ses patrons et tâcher de.se faire rétablir. L’ambassadeur d’un prince tributaire de Maduré, qui avait beaucoup de crédit à la cour et qui estimait et protégeait les chrétiens, prit leur défense et demanda au gouverneur la délivrance du P. Borghèse. Le gouverneur, espérant à son tour quelques bons offices de l’ambassadeur, la lui promit, et écrivit en effet deux ou trois fois sur ce sujet au lieutenant de la province. Mais celui-ci, qui ne redoutait peut-être guère l’autorité d’un homme dépossédé, loin d’exécuter ses ordres, menaçait tous les jours le Père de le tourmenter s’il ne se rachetait promptement à prix d’argent. Il fit même étaler en sa présence les instruments de plusieurs supplices ; mais le Père, sans s’étonner, disait en souriant que ces instruments n’étaient propres qu’à tourmenter des enfants, et qu’en quittant son -pays pour venir annoncer l’Évangile aux peuples de Maduré, il s’était résolu à en souffrir, s’il fallait, beaucoup d’autres. «Nous verrons, reprit le lieu- » tenant, si vos disciples seront aussi fiers que vous, ou » si vous n’aurez point compassion d’eux.» Et faisant prendre un des catéchistes, il ordonna qu’on lui dislo- IV. 7

quàt tous les os. Ce catéchiste, sans attendre ce que son maître répondrait : « Remercions Dieu , mon cher Père, » s’écria-t-il en se jetant à ses pieds, de la grâce qu’il » me fait ; c’est maintenant que je commence à être vé- » ritablement votre disciple. Nous n’avons commis d’au- » tre crime que de faire connaître Dieu et de porter les » hommes à l’adorer et à le servir. Je m’estime heureux » de souffrir pour une si bonne cause. Ne craignez pas » que je recule , ni que je fasse rien d’indigne d’un » chrétien. Donnez-moi seulement votre bénédiction, et » me voilà prêt à tout souffrir. » Le Père fut attendri, et le lieutenant avec ceux de sa suite, frappé d’étonnement, en demeura là, et n’osa pas aller plus avant.

Cependant le prince régent rétablit son gendre dans son gouvernement, et lui ordonna, à la prière du P. Bouchet, d’écrire de sa part au lieutenant, non-seulement de mettre incessamment le P. Borghèse et ses catéchistes en liberté, mais encore de restituer tout ce qu’on leur avait enlevé. Puis, le regardant d’un œil sévère : « N’avez-vous point de honte, ajouta-t-il, de persécuter » un étranger qui ne vous fait aucun mal, et qui est » venu de si loin faire pénitence en ce pays-ci ? Qu’on » exécute mes ordres, et que je n’entende plus parler de » cette affaire. » Ces paroles et le ton de maître dont elles furent prononcées, eurent, avec un peu de temps, l’effet qu’on en devait attendre. Le lieutenant parut vouloir obéir ; mais, avant que de délivrer le Père, il lui représenta que jamais prisonnier, quelque puissant qu’il fût, n’avait été traité avec plus de respect que lui, et quêtant d’égards méritaient bien quelque petite somme au moins par reconnaissance. «. Seigneur, dit le Père, je ne vous » suis obligé que de m’avoir fait souffrir quelque chose

» pour ma religion, et ce service ne saurait se payer avec » de l’argent. Si vous me croyez coupable pour avoir » annoncé la loi du vrai Dieu, je suis encore entre vos » mains, voilà ma tête; il me sera très- glorieux de la » donner pour une si bonne cause; mais il me serait » honteux de donner la moindre chose pour ma déli- » vrance. » On admira la fermeté du docteur étranger, et on le laissa sortir après quarante jours de prison. Mais, comme si l’on s’en fût repenti, à peine était-il à un quart de lieue de la ville, qu’on l’envoya reprendre, et qu’on fit encore des tentatives pour tirer quelque chose de lui. Les habitants, indignés qu’on revînt tant de fois à la charge, criaient que la famine dont ils étaient menacés ne venait que de la colère du Dieu des chrétiens, qui suspendait les pluies, et les empêchait de tomber, pour venger l’innocence de ses docteurs. Cependant il fallut encore comparaître devant le lieutenant; c’était toujours de l’argent qu’il voulait, à moins que le missionnaire, par un écrit signé de sa main, ne s’obligeât à ne plus prêcher l’évangile ; « car ceux qui vous ont fait arrêter, » ajouta sans déguisement le lieutenant , refusent de » payer la somme qu’ils ont promise, si l’on n’obtient » cela de vous. »

«Vous me connaissez bien mal, seigneur, lui repartit >• le Père; croyez-vous que j’aie quitté mon pays et tout » ce que j’avais de plus cher au monde ; que je sois venu » prêcher ici la loi du vrai Dieu, et que je l’aie prêehée » depuis tant d’années, pour garder maintenant le si- » lence ? Je vous déclare que bien loin de signer ce qu’on » me demande , j 'emploie rai plus que j amais ce qui me reste » de vie et de force à faire de nouveaux disciples au Dieu » du ciel. » Les gentils s’entre-regardaient, et se disaient

les uns aux autres que cet homme était un rocher, au pied duquel toutes les paroles et les menaces n’étaient que de faibles ondes qui venaient se hriser. Le lieutenant remit donc le Père en liberté ; et comme dès le lendemain il plut si abondamment, que les étangs en furent remplis et les campagnes inondées, les idolâtres ne manquèrent pas de dire que la sécheresse, qui avait désolé si longtemps le pays , n’avait pu être qu’un châtiment de l’injuste détention du P. Borghèse (1) et de ses catéchistes.

Il arrive ici d’autres marques bien plus sensibles de la protection que Dieu donne à la religion que nous annonçons. Il n’est pas croyable combien le baptême y produit d’effets miraculeux. On m’apporta à la fête de l’Assomption un enfant de six à sept ans tourmenté du démon, qui le faisait tomber presque continuellement dans des convulsions tout à fait étranges. Lorsque je voulus le baptiser, les convulsions augmentèrent d’une

(i) Le P. Borghèse, dont le zèle ne connaissait point de bornes, avait demandé et obtenu la faveur de se consacrer à cette mission, où il recueillit pendant huit ans une ample moisson d’âmes conquises à Jésus-Christ et de mérites acquis pour le ciel. Enfin, en 1708, les Supérieurs, voyant ses forces diminuer par l’excès des fatigues, furent obligés de l’envoyer à la côte de la Pêcherie pour se reposer. 11 ne put cependant supporter longtemps ce repos; car un fragment de la lettre annuelle de 1709 nous le montre encore à la tête du district de Vadakencoulam et dit de lui : « Il travaille à la conversion des païens avec un zèle admirable; l’ardeur de son esprit supplée en lui aux forces du corps, ou plutôt le secours spécial de la grâce divine le rend capable d’œuvres qui surpassent les forces de la nature. Il vient de fonder une nouvelle résidence àSaccareicoudi pour cultiver plus facilement ses néophytes. » La Compagnie se glorifiait alors de posséder trois autres PP. Borghèse, frères ou cousins du missionn ire de Maduré, savoir : Camille-Marie Borghèse, Jean-Baptiste Borghèse et Lélie Borglaèse, auxquels leurs vertus distinguées ont mérité une place dans le M énologe de la Compagnie, rédigé par le P. Patrignani.

manière si violente, que le P. Bouchet fut obligé de le prendre entre ses bras, et de le tenir de toutes ses forces; mais à peine, avais-je versé l’eau sur sa tête , que, par la vertu du sacrement, il se trouva parfaitement délivré, sans que depuis ce temps-là il ait paru dans lui la moindre marque de possession. Il était d’un village où il n’y avait que sa mère qui fût baptisée. Les idolâtres du lieu, témoins de la possession ou de la maladie de cet enfant pendant plus de deux ans, le voyant revenir de l’église des chrétiens parfaitement guéri, conçurent une si haute idée de notre sainte religion, que quinze ou vingt résolurent de l’embrasser. Ils demandèrent qu’on leur envoyât quelqu’un pour les instruire. Tous nos catéchistes étaient dispersés de côté et d’autre, et il ne restait que celui qui est attaché au service de celte église : on le leur envoya. Il les prêche actuellement , et ils l’écoutent avec beaucoup de docilité.

Voilà de ces occasions précieuses où, faute d’avoir assez de catéchistes, nous sommes exposés à manquer l’œuvre de Dieu et la conversion de toute une bourgade. D’y aller nous-mêmes, il ne seiait pas quelquefois expédient ; car, outre que nous sommes en trop petit nombre, et que notre présence est nécessaire à l’église pour l’administration des sacrements, la couleur de notre visage nous trahirait, et pourrait donner horreur pour toujours de la religion que nous annonçons. Les catéchistes nous déchargent de beaucoup de travail, et préviennent les esprits en notre faveur. On nous passe ensuite plus aisément les difficultés que notre air étranger fait naître dans les esprits. Enfin l’expérience de près d’un siècle nous a appris que toutes les premières ébauches des conversions doivent se faire par les caté-

chistes ; et c’est pour cela que dans nos lettres vous nous voyez faire tant d’instances pour en avoir un plus grand nombre. C’est une des plus grosses dépenses que vous fassiez pour nous, quoique leur pension n’aille pas au delà de cinq ou six pistoles pour chacun : mais n’y ayez pas de regret, et faites bien comprendre aux personnes généreuses qui nous aident de leurs charités, que c’est de l’argent qui produit au centuple, et que de toutes les bonnes œuvres qu’on peut entreprendre pour le service du prochain, il n’en est point de plus méritoire.

Le P. Bouchet a ordinairement une douzaine de catéchistes; c’est peu pour trente églises dont il a soin. Pour les bien desservir, il faudrait que chaque église eût son catéchiste. J’ai été témoin que plusieurs gentils étant venus nous demander à être instruits, il a fallu, faute de secours, les remettre à un autre temps. Dans cet intervalle les bons désirs passent, et souvent ils ne reviennent plus. Au défaut des catéchistes, on engage les plus fervents chrétiens et les moins grossiers à en faire l’office dans leurs villages. Un enfant de neuf à dix ans le fait actuellement dans le sien. Sa conversion a quelque chose de merveilleux. Il conçut le désir d’être baptisé. Pour exécuter ce dessein, il allait trouver tous les jours en secret dans les champs un berger chrétien, qui l’instruisait en gardant son troupeau. Il apprit du berger les Commandements de Dieu et les prières des chrétiens ; après quoi il pressa son père, sa mère et sa sœur, de vouloir les apprendre de lui. D’abord on le traitait d’enfant ; mais il réitéra si souvent et si vivement ses instances, qu’on commença à l’écouter. Quand il voyait qu’on voulait offrir quelque sacrifice aux idoles, il menaçait de tout briser. Comme c’était un fils unique tendre-

ment aimé, on n’osait le contredire, on quittait tout, ou bien on attendait qu’il fût absent de la maison. Enfin, cet admirable enfant n’a eu aucun repos qu’il n’eût persuadé au père, à la mère, à la sœur, de se faire tous trois chrétien s.

Le petit prince sur les terres duquel cette famille demeure, ayant appris qu’ils se disposaient à recevoir le baptême, en fit un jour des reproches au père, qui l’était allé voir, disant que ceux qui embrassaient la loi des chrétiens ne vivaient pas longtemps ; et pour preuve de cela, qu’une femme chrétienne était morte depuis fort peu de jours. Le discours du prince frappa cet homme encore faible dans la foi, et étant retourné tout triste dans sa maison, il redit à sa famille ce que le prince venait de lui raconter. L’enfant prit la parole : «Je m’étonne, » mon Père, lui dit-il, que vous n’ayez pas demandé un » écrit, par lequel le prince vous garantît de la mort , » pourvu que vous demeurassiez infidèle. Est-ce que les » chrétiens 11e vivent pas aussi longtemps que les gen- » tils? ou est-ce que les gentils ne meurent pas aussi bien » que les chrétiens ? Le prince même n’a-t-il pas perdu » sa femme, qui était idolâtre ? Gardez-vous donc bien , » mon cher père, de vous laisser ainsi surprendre. »

Ces paroles, dignes de sortir, non de la bouche cl’un enfant de neuf à dix ans, mais de celle d’un missionnaire expérimenté, touchèrent si vivement ce pauvre père, qu’il vint peu de jours après avec toute sa famille, demander à être instruit et baptisé. Je fus surtout charmé de la candeur et de l’esprit de l’enfant, qui a une douceur d’ange et la plus heureuse physionomie. Son père souhaiterait fort qu’il apprît à lire et à écrire ; mais il ne saurait l’obtenir. «Si je sais lire et écrire, dit l’enfant, » l’on me mettra dans quelque emploi, où je serai exposé

» à faire tous les jours des péchés, qui m’empêcheront » d’aller au ciel ; au lieu que si je ne sais rien, je resterai » à la maison où je ne m’occuperai qu’à travailler et » qu’à prier Dieu. » C’est la répoDse que je lui ai entendu faire moi-mème , lorsque je le pressais de s’attacher à l’étude, et je ne pus m’empêcher d’admirer à cet âge la force des lumières de la grâce, qui, sans doute, en fera un jour un des plus fervents appuis de cette Eglise naissante.

Je n’admirai pas moins la réponse que me fit une femme baptisée depuis peu d’années par le P. Bouchet. Ce Père passait un jour par un village de gentils. Cette femme venait de perdre son mari qu’elle aimait tendrement, et dans l’excès de sa douleur, poussant des cris lamentables, elle voulait absolument se brûler avec le corps du défunt. Le Père, qui entendit ses gémissements de fort loin, envoya un de ses catéchistes savoir quelle en était la cause. L’ayant apprise, il alla à la maison de la veuve, où étaient tous ses parents assemblés, qui ne pouvaient lui persuader de vivre. Le Père fut plus heureux, car non-seulement il la détourna de se jeter dans le bûcher de son mari ; mais à l’occasion de ces flammes passagères, il lui parla si fortement des vérités de l’autre vie, et surtout du feu de l’enfer, que, saisie de crainte, elle changea la résolution qu’elle avait prise de se brûler toute vive, en celle de se faire chrétienne pour éviter les peines éternelles de l’enfer. Depuis son baptême elle a toujours été très-fervente, et quoique fort éloignée de l’église, elle y vient souvent faire sa prière. Un jour donc qu’elle me racontait sa conversion, et que je lui faisais faire quelques réflexions sur le malheur éternel qu’elle avait évité : « Il est vrai, mon Père, me répondit-

» elle d’un air gai et content, que Dieu m’a délivrée de « l’enfer par sa miséricorde, et je l’en remercie tous les « jours; mais je ne laisse pas de souffrir en cette vie les » peines du purgatoire pour la satisfaction de mes pév chés. » En disant ces paroles, elle me montra ses mains, qui étaient fort enflées et crevées en plusieurs endroits, par la violence du travail : car depuis la mort de son mari, de riche qu’elle était, étant tombée dans la pauvreté, elle est obligée de gagner sa vie à piler du riz. Je lui dis pour la consoler que le partage des chrétiens devait être la peine et l’affliction; qu’on n’allait au ciel que par la voie des souffrances que Jésus-Christ nous a tracée ; qu’elle avait raison d’appeler son travail son purgatoire, et que si elle l’offrait bien à Dieu, il lui tiendrait lieu de celui de l’autre vie, qui est incomparablement plus rigoureux , et qu’il lui procurerait une gloire prompte et un repos éternel. Elle me remercia et me parut fort consolée.

Ce que le P. Simon Carvalho m’a raconté d’un catéchumène a quelque chose de plus surprenant. Cet homme, natif de Tanjaour, capitale du royaume de même nom, avait fait bâtir un temple d’idoles dans l’espérance de devenir fort heureux; mais voyant que son bonheur ne croissait pas à proportion que le temple s’avançait, il se dégoûta, perdit la confiance qu’il avait en ses idoles, et ayant entendu parler de Vastou, qui, en langue tamoule, signifie l' Être souverain, ou la première et suprême cause de toutes choses, il se mit en tète de connaître Vastou, et de lui parler. De tous les moyens qu’il imagina, il crut que le plus efficace pour mériter cet honneur, était de faire de longs jeûnes, et de se retirer du commerce et de la conversation des hommes. Pendant huit mois

entiers qu’il vécut en solitude, il perdit tout l’embonpoint qu’il avait naturellement, et devint extrêmement maigre. Au bout de ces huit mois le démon s’empara du corps de son frère, et commença à le tourmenter terriblement. Le pénitent surpris de voir qu’au lieu d’attirer Vastou chez lui par ses austérités, il y avait attiré le diable, interrompit sa retraite, et visita pendant plusieurs jours quelques temples d’idoles où il fit divers sacrifices pour la délivrance de son frère possédé ; mais ce fut en vain, jusqu’à ce qu’un jour, par je ne sais quelle inspiration, il menaça le diable que s’il ne se retirait, il mènerait son frère à l’église des chrétiens. Depuis cette menace, le démon sembla se retirer, et le frère du pénitent demeura tranquille, et ne donna plus aucune marque de possession ; mais il mourut quatre jours après.

Les gentils qui furent témoins de cette mort, ne manquèrent pas de dire au pénitent que le démon avait ôté la vie à son frère pour le punir de sa curiosité, et qu’il la lui ôterait à lui-même, s’il ne cessait de chercher Vastou. Le pénitent, méprisant leurs avis, rentra dans sa solitude, et continua encore pendant un an son silence et ses jeûnes rigoureux. Une nuit qu’il était éveillé, il ouït, sans voir personne, une voix distincte qui lui disait : « Je suis Vastou que tu cherches; j’ai tué ton frère, et » je te tuerai aussi dans huit jours. » Le pénitent fut extrêmement effrayé ; mais comme il avait beaucoup d’esprit, et que Dieu voulait l’éclairer, il fit cette judicieuse réflexion , que la voix qu’il avait entendue ne pouvait être celle de Vastou; « car Vastou , disait il, est le souve- « rain Etre, la cause et le principe de tout ce qui est : je » cherche à le connaître pour le servir et pour l’ado - » rer; cette recherche ne peut lui être désagréable, et ce

» serait sans raison qu’il aurait tué mon frère, et qu’il » me menacerait moi-même de me tuer. Ainsi il faut » que ce soit le diable, qui contrefait Vastou et qui a ôté » la vie à mon frère. » Sur cela, il prit la résolution d’avoir recours au Gourou (docteur des chrétiens), pour s’instruire de leur loi, dont il avait déjà entendu parler, sans savoir qu’ils adorassent Vastou. Il alla trouver le P. Simon Carvalho, qui est chargé de la chrétienté de Tanjaour. Le Père commença à l’instruire des mystères de notre sainte religion, et après l’avoir convaincu qu’elle seule rendait à Vastou le culte qui lui était dû, il le remit entre les mains d’un de ses catéchistes , pour lui apprendre les prières de l’Eglise, et achever de l’instruire. Le Père eût bien voulu se charger seul de l’instruction d’un homme que Dieu voulait si visiblement sauver; mais il était alors accablé de travail, ayant en deux mois et demi baptisé plus de cinq cents catéchumènes, ‘et confessé près de quatre mille personnes, quoique le feu de la guerre fût allumé de toutes parts dans ce royaume.

Ce Père, l’un des plus illustres et des plus zélés ouvriers de cette mission, est de la province de Goa, où il passait, sans contredit, pour le plus bel esprit qu’il y eût. Il enseignait la théologie avec un grand applaudissement, n’ayant encore que trente-et-un ans, et il était dès lors dans une si haute réputation de vertu, qu’on ne l’appelait communément que le saint Père. Quoiqu’il s’occupât très-utilement au service du prochain dans la ville et aux environs de Goa, il se sentit vivement pressé de se consacrer à la mission de Maduré Il communiqua son dessein aux provinciaux des provinces de Goa et de Malabar, et prit des mesures si justes avec eux, qu’il fut incorporé à la mission de Maduré, avant même qu’on

soupçonnât qu’il eût en-vie de s’y consacrer, et que personne pût s’y opposer. Il y est un grand exemple de zèle, de mortification, de charité, et de toutes les autres vertus qui sont le propre d’un homme apostolique. Pour moi, je regarde comme un prodige qu’étant presque toujours malade, il puisse soutenir les travaux immenses de sa mission. Il est vrai que dans la crainte qu’on a qu’il n’y succombe enfin, on a résolu de m’envoyer prendre sa place au retour du voyage que je vais faire à Pondichéry.

C’est une chose extraordinaire de voir la douleur dont ce saint homme paraît saisi, quand il arrive des disgrâces à quelqu’une de nos Eglises; il en a le cœur si serré qu’il ne peut prendre de nourriture ; il est deux ou trois jours sans manger, et il dépérit à vue d’œil. Ainsi on lui cache tout ce qu’on peut des traverses dont le dérnon ne manque pas de nous affliger. Mais Dieu paraît prendre plaisir à l’éprouver. Nul missionnaire ne souffre plus de persécutions que lui dans le lieu où il travaille. Il n’y a qu’un an et demi qu’il eut la douleur de voir renverser une belle église qu’il venait de bâtir entre la ville de Tanjaour et un fameux temple d’idoles. Les prêtres de ce temple l’avaient vue s’élever avec un chagrin mortel; ils résolurent de la détruire, et voici l’artifice dont ils se servirent. Ils répandirent parmi le peuple que les dieux de leur temple voulaient qu’on détruisit l’église des brames du Nord (c’est le nom qu’on donne à nos Pères en ce pays) , autrement qu’ils abandonneraient leur demeure, « parce » que quand il fallait aller au travers de l’air , de ce « temple à la ville de Tanjaour, ils trouvaient en chemin » l’église de ces étrangers, et que leur étant impossible T> de passer par dessus, ils étaient contraints, par une

» force invisible, de prendre un fort long détour, ce qui » leur était très-incommode et les fatiguait beaucoup. » Quelque grossières que fussent les plaintes de ces dieux imaginaires, les idolâtres y furent sensibles ; ils s’assemblèrent, et conclurent d’abattre l’église sous les auspices d’un ministre d’Etat qu’ils avaient gagné, et qui était d’ailleurs grand ennemi de notre religion.

Pendant que j’étais occupé à Aour, soit auprès des chrétiens qui s’y rendent en foule pour y faire leurs dévotions, soit auprès des catéchumènes qu’on y instruit sans cesse, soit enfin auprès des gentils que la beauté de notre église y attire, le P. Bouchet, qui était à Tirouchirapali, m’invita à aller passer quelques jours avec lui. C’était, il y a quelques années, une affaire pour nous d’entrer dans cette grande ville, et nous n’y demeurions qu’avec inquiétude ; mais depuis que le régent a eu la bonté d’accorder sa protection au P. Bouchet, nous y allons en plein jour tète levée; et les gardes qui sont aux portes, loin de' nous faire aucune peine, nous saluent avec un grand respect. J’allai donc trouver le P. Bouchet, et je traversai une grande partie de la ville, qui me parut extrêmement peuplée, mais mal bâtie, la plupart des maisons n’étant que de terre et couvertes de paiile. Ce n’est, pas qu’il n’y ait des gens assez puissants, qui pourraient en faire bâtir de belles et de solides ; mais ou leur avarice, ou la crainte de paraître riches les empêche de se loger avec plus de propreté. Je trouvai le P. Bouchet en parfaite santé, et j’eus la consolation de voir auprès de lui un grand nombre de chrétiens distingués par leur piété et leur zèle. J’admirai surtout la ferveur d’une vertueuse veuve, qui, dans le désir qu’elle a de peupler le ciel d’âmes innocentes, s’est appliquée depuis quel-

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ques années à donner des remèdes aux enfants qui sont malades. Comme ses remèdes sont bons et ses cures heureuses, on l’envoie quérir de toutes parts; ce qui lui donne la facilité de baptiser un grand nombre d’enfants, lorsqu’elle les voit dans un danger évident de mort. Il n’est point d’année qu’elle n’en baptise au moins quatre cents. La bénédiction que Dieu lui donne, a fait naître à quelques autres personnes de son sexe l’envie de l’imiter, et il y en a présentement deux ou trois qu’elle instruit de ses secrets, pour leur donner accès dans toutes les maisons où il y a des enfants qu’on peut secourir. Les personnes qui ont la charité de nous envoyer des remèdes, seront bien aises d’apprendre ce nouvel usage que nous en faisons;

Il y a encore à Tirouchirapali un homme que sa piété distingue beaucoup. C’est le premier receveur du domaine des provinces méridionales du royaume. Sa conversion a coûté la vie à un de nos plus fervents catéchistes. Cet homme, étant encore idolâtre, ne laissait pas de vivre fort régulièrement selon sa secte. Il observait avec une exactitude scrupuleuse toutes les superstitions des païens, et il ne manquait jamais, au temps même le plus froid de l’année, d’aller tous les jours de grand matin à la rivière s’y plonger jusqu’au cou, et faire en cet état de longues prières à ses dieux, ce que ces pauvres aveugles regardent comme une action trèsméritoire. Le catéchiste, homme zélé, et qui connaissait d’ailleurs combien le receveur était régulier dans sa conduite, résolut de le gagner à quelque prix que ce fût, persuadé que si on le convertissait à Jésus-Christ, dans une religion si sainte, il deviendrait capable de tout. Pour trouver l’occasion de l’aborder et de l’instruire, il

entreprit d’aller comme lui tous les matins à la rivière, où, sans se faire connaître, mais prenant soin seulement de se laisser apercevoir, retiré à l’écart, il se plongeait dans l’eau , et offrait au vrai Dieu , avec de ferventes prières , la mortification d’un bain si long et auquel il n’était pas accoutumé, pour la conversion d’une âme qui se faisait ainsi tous les jours la victime du démon. Il continua plusieurs jours ce pénible exercice, jusqu’à ce que le gentil, étonné de voir son assiduité à venir se laver, et ne croyant pas qu’un autre que lui pût tenir contre le froid qu’il faisait alors, eut la curiosité de savoir qui il était et quelle dévotion l’amenait. Le catéchiste , qui n’attendait que cet heureux moment , lui dit : « Ce n’est pas à des dieux sourds et impuissants » comme les vôtres que j’adresse mes vœux, mais au » souverain Maître du ciel et de la terre, au Créateur de » toutes choses, qui seul mérite le culte et l’adoration de » tous les hommes. Les dieux que vous adorez, outre » qu’ils ne sauraient vous faire ni bien ni mal, sont » encore indignes d’être regardés même comme des » hommes, puisqu’ils ont vécu d’une manière plus bar- » bare et plus impure que les bêtes farouches et les ani- » maux les plus immondes. » Il n’avançait rien qu’il ne prouvât par des faits tirés des histoires authentiques du pays, que le gentil ne pouvait révoquer en doute. Ce discours ne fit d’impression sur l’idolâtre qu’autant qu’il fallait pour vouloir en savoir davantage. Il pria le catéchiste, qui ne cherchait que cela, de vouloir l’instruire plus à fond de notre religion, et de lui en expliquer les mystères. Les jours suivants se passèrent à l’explication de plusieurs points particuliers, et à la lecture des livres des chrétiens, qui traitent de la grandeur de Dieu et des

fins dernières de l’homme, lesquels furent mis en parallèle avec les livres des idolâtres, où il ne se trouve que des infamies ou des impertinences et des faussetés visibles. Les réflexions du catéchiste furent si solides, et Dieu leur donna tant de force et tant d’onction, qu’il vint à bout enfin de ce qu’il avait si ardemment désiré ; mais il lui en coûta la vie : car les bains longs et fréquents qu’il avait pris dans un temps où le froid, quoique médiocre pour nous, est très-sensible par rapport aux Indiens, éteignirent en lui la chaleur naturelle. Il languit plusieurs mois et mourut enfin pénétré de joie d’avoir, à l’exemple de son divin Maître, donné sa vie pour sauver son prochain. Il fut fort regtetté des chrétiens, mais surtout de notre néophyte qui était inconsolable de perdre son premier maître en Jésus-Christ , et d’avoir été la cause innocente de sa mort. Il ne s’est point démenti depuis le moment de sa conversion, et il n’a rien relâché de ses jeûnes rigoureux et de ses longues prières : en sorte que la vie sainte et exemplaire qu’il mène, anime et soutient toute celte chrétienté.

À une des extrémités de Tirouchirapali, il y a une église que le P. Bouchet y a fait bâtir sur les ruines d’une pagode. On en avait autrefois donné l’emplacement aux premiers missionnaires de Madüré. Mais les guerres, qui sont assez fréquentes en ces États, étant survenues, les Pères furent obligés de quitter la ville et d’aller se cacher dans les bois. Pendant leur absence, un idolâtre s’empara de l’emplacement , et y fit bâtir un petit temple qu’il remplit de pagodes de toutes les grandeurs. Il n’y a que peu d’années que le P. Bouchet s’est remis en possession de ce lieu, et qu’il a obligé le prêtre des idoles d’en sortir. Ce fut un spectacle bien glorieux à

la religion, et bien digne de compassion tout ensemble, de voir les mouvements inutiles que se donnait ce pauvre homme pour enlever ses dieux. Les chrétiens le pressaient de déloger, et, pour finir plus vite, ils prenaient les idoles et les mettaient eux-mêmes par terre sans beaucoup de précaution. Plusieurs se trouvant brisées, il en ramassait les morceaux épars, pleurant à chaudes larmes, mais n’osant se plaindre, parce qu’on le faisait sortir d’un lieu qui ne lui appartenait pas et qu’il avait usurpé. Le temple fut abattu, et sur ses ruines on bâtit une église et une petite maison qui sert à loger les missionnaires.

Pendant le peu de temps que je fus à Tirouchirapah avec le P. Bouchet, nous ne laissâmes pas de baptiser une quarantaine de catéchumènes que nos catéchistes avaient instruits, et je retournai à Aour pour y célébrer la fête de saint François-Xavier et pour me disposer au voyage de Pondichéry. Je suis sur le point de partir, après avoir eu la consolation de baptiser à Aour et dans les succursales de sa dépendance environ six cents personnes en cinq mois que j’y ai demeuré. J’aurai l’honneur de vous écrire sitôt que je serai arrivé à Pondichéry, et de vous rendre compte de mon voyage par la première occasion qui se présentera. En attendant, je recommande notre chère mission au zèle libéral de vos amis, et je vous prie de ne pas m’oublier dans vos prières, etc.

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