‹ La mission du Maduré, d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 16 sur 16 · PÈRES · texte numérisé non relu

PÈRES

Louis Lavaure, supr gén..

Jard :

Hugo Vicary

Jacques de Seigner

Denis Aujolet

Laureut Cœurdoux.. ....

Egide Sincère

Claude du Choisel

François Le Gallais

Jean-Baptiste du Choisel. .

Julien Riqueur:

Michel Artaud. ;

Jean de Saint-Estevan

Dominique Aubert

Antoine de Gibeaumé

Hyacinthe de Montjustin. .

Jean-Baptiste Martin

Jean-Baptiste Trrmbloy...

Jean Combez

Louis Costa

Nicolas Materne

Antoine Mosac

Joseph Maury

Nicolas Possevin

Stanislas Boudier

Jean Périgaud

François Broqnet

Jeaa-Baptiste Guirbaldy. . .

Jean-Baptiste Authenae . .

Proiioc».

Age

Temps de Misdoi.

France,

57 ans. 16 ans.

Champagne,

Toulouse,

France,

Toulouse,

France,

Toulouse,

France,

Rome,

Champagne,

Lyon,

Toulouse,

Aquitaine,

Toulouse,

France,

Toulouse,

Aquitaine,

(le qui nous frappe à la lecture de ce catalogue, c’est que, dans la colonne où est indiqué l’ctat de la santé de chaque sujet, sur ces vingt-neuf missionnaires vingt portent l’indication santé robuste , vires firwœ; cinq seulement, santé faible, vires débités ; les autres, santé médiocre.

Depuis l’année 1557 jusqu’à la suppression de la Compagnie plusieurs nouveaux missionnaires étaient arrivés dans l’Inde. De ce nombre sont les PP. Ansaldo, Arnoud, Busson, Fabry, Manenti, Garroffalo, Baignoux et Xavier d’Andréa.

M. l’abbé Perrin, attaché pendant quelque temps à la Congrégation des Missions-Etrangères, fut du nombre des missionnaires qui arrivèrent à Pondichéry pour remplacer les Pères de la Compagnie de Jésus, et vécut avec eux pendant plusieurs années. Il en parle assez longuement dans un ouvrage qu’il publia à son retour en France, sous le titre de Voyage dans l’Indostan. Nous reproduisons ici son témoignage avec d’autant plus de plaisir, qu’en faisant connaître ces hommes contre lesquels se déchaînèrent tant de haines, il offre un exemple, peu commun de son temps, de modération, de sagesse et de justice dans l’appréciation de la fameuse question des rites malabares.

« Je donne le défi au plus hardi détracteur de la vérité, de prouver que la Compagnie de Jésus ait eu jamais à rougir des mœurs d’aucun de ceux qui cultivèrent la mission malabare, soit à Pondichéry, soit dans l’intérieur des terres. Tous étaient formés des mains mêmes de la vertu, et ils l’inspiraient autant par leur conduite que par leurs prédications. Les Pères jésuites sont les seuls missionnaires avec lesquels j’aie vécu dans l’Indostan :

ils furent les seuls que je connusse assez pour pouvoir les apprécier, et leur rendre témoignage. Au reste, on lie doit pas soupçonner ce que j’en dirai d’avantageux : je n’ai jamais appartenu à leur corps, qui n’existait déjà plus lorsque la Providence me mit dans l’heureuse nécessité d’entretenir des relations avec plusieurs de ses anciens membres, j’étais agrégé à une association de prêtres séculiers qui avaient eu des débats très-longs et très- vifs avec ces Pères , et qui auraient pu être regardés comme leurs ennemis, si des chrétiens étaient capables d’en avoir. Mais je leur dois cette justice, aux uns et aux autres, d’assurer que, malgré leurs débats, ils se sont toujours témoigné de l’estime et de la considération.

» J’avoue néanmoins que je suis pénétré d’estime et de reconnaissance pour les respectables Pères de la société, avec lesquels j’ai passé les plus belles années de ma vie; qu’il est heureux pour moi que je ne les aie connus que sous les rapports les plus avantageux, car je ne vaincrais pas ma répugnance au point de famé connaître leurs torts, s’ils m’en eussent laissé apercevoir. Je ne me dissimulerai pas cependant qu’on leur a reproché de n’être pas très-exacts observateurs des diplômes pontificaux, relativement aux rites malabares : on a dit qu’ils tergiversaient, qu’ils prenaient des biais, qu’ils se permettaient des interpré tâtions qui semblaient trop forcées. Je ne veux pas décider ici qui avait raison, d’eux ou de leurs adversaires, mais j’inviterai le lecteur à faire attention au but que se proposaient les Jésuites, et aux circonstances dans lesquelles ils se trouvaient. Ils voyaient qu’il était impossible de prétendre conserver les chrétiens, et en former de nouveaux, à moins d’adoucir, le IV. 31

plus possible, les dispositions très-rigoureuses des reserits de Rome. Ils n’ont jamais pensé qu’il ne fallait pas obéir aux ordres des Souverains Pontifes, mais qu’il fallait agir comme l’auraient fait les Souverains Pontifes euxmêmes, s’ils avaient été sur les lieux. Ils ont épuisé tous leurs moyens pour ne pas être forcés de quitter des enfants que le zèle leur rendait chers ; et nous verrons bientôt combien ce zèle était pur et désintéressé, par le tableau des privations de toute espèce auxquelles se condamnaient ces hommes si dignes de respect.

» Mais leurs adversaires étaient-ils blâmables de ne pas voir comme eux et de juger qu’ils corrompaient la pureté de la foi et de la morale ? Je ne condamne pas non plus ceux-ci ; leurs vues étaient bonnes sans doute : ils disaient avec l’Apôtre, qu’il n'est jamais permis de faire un mal, sous prétexte qu’il doit en résulter un grand bien. Ce principe était incontestable, et les Jésuites étaient trop théologiens pour l’ignorer, et trop droits pour ne pas en convenir ; mais il restait à savoir si l’application du principe était juste : c’était là l’état de la question. Or, qui pouvait mieux la décider que ceux qu’elle concernait, qui l’avaient étudiée avec plus de soin, qui s’en entretenaient chaque jour, qui la méditaient à toutes les heures au pied de leur crucifix? Il était très-aisé aux adversaires des Jésuites de blâmer, de condamner, d’anathématiser : ils n’étaient pas chargés de l’œuvre; les inconvénients d’une décision trop rigoureuse ne changeaient rien à-leur état. Tranquilles au fond d’un cabinet, à table, à la promenade, ou dans une société, leurs jours eussent coulé aussi agréablement, lors même que tous les chrétiens auraient apostasié, ou que la mission aurait été détruite.

» Cet aperçu seul doit déterminer les hommes sages à suspendre au moins leur jugement sur ces matières contestées ; car s’il était permis de nourrir des préventions, et de juger d’après elles, combien ne seraient-elles pas favorables aux Jésuites ! On dirait : « Est-il probable que des hommes studieux et appliqués, des hommes à talents, à grandes vues ; des hommes qui, sans sortir de leur maison, trouvaient des faisceaux de lumière, aient dû recevoir la leçon de la part de gens à connaissances fort circonscrites et à faibles talents ; de gens encore qui savaient à peine bégayer quelques mots des idiomes, dont la pleine et entière connaissance était requise, ainsique celle de l’origine des rites et des usages, pour pouvoir prononcer?» On ajouterait : «Doit-on aisément supposer que des hommes, qui, en demeurant en Europe, se seraient acquis la plus haute considération, par leur facilité à saisir, à enseigner toutes les sciences, à conduire toutes sortes d’affaires, aient sollicité comme une grâce de pouvoir renoncer à toutes leurs espérances, de pouvoir quitter tout ce qu’ils avaient de cher, sacrifier toutes leurs habitudes, pour aller mourir au milieu des peuplades de l’Indostan, après avoir parcouru la carrière des vertus les plus pénibles; et tout cela, afin de corrompre la foi chrétienne qu’ils se chargeaient d’étendre jusqu’aux pôles du monde, ou afin d’altérer la morale qu’ilspratiquaient eux-mêmes avec la plus grande sévérité? S’il y eût jamais d’hypothèses absurdes, ne sont-ce pas celles-ci? »

» J’avoue que j’ai examiné les Jésuites de l’Indostan avec les yeux de la critique, et peut-être de la malignité. Je me défiais d’eux avant de les connaîyn ; mais leur vertu a vaincu et anéanti mes préjugés, le bandeau de

l’erreur est tombé de mes yeux. J’ai vu en eux des hommes qui savaient allier les degrés les plus sublimes d’oraison avec la vie la plus active, la plus continuellement occupée; des hommes d’un détachement parfait, et d’une mortification qui aurait effrayé les plus fervents anachorètes, se refusant jusqu’au rigoureux nécessaire, pendant qu’ils épuisaient leurs forces dans les travaux pénibles de l’apostolat : patients dans les peines, humbles, malgré la considération dont ils jouissaient, et les succès qui accompagnaient leur ministère; brûlant d’un zèle toujours prudent, toujours sage, et qui ne se ralentissait jamais. Non, on ne les voyait gais et satisfaits, que lorsqu’après avoir employé les journées entières à pré-' cher, à entendre des confessrons, à discuter, et à terminer des affaires épineuses, on venait interrompre leur sommeil pour les faire courir à une ou deux lieues au secours de quelque moribond. Je ne crains pas de le dire : c’étaient des ouvriers incon fusibles et infatigables; mais si je leurs rends ce témoignage avec plaisir, je suis cependant forcé de tenir ce langage, car l’Inde entière élèverait la voix et me convaincrait d’imposture, si je parlais autrement.

» Les mœurs des Jésuites étaient tellement respectées dans l’Indostan, par ceux même qui étaient le plus débauchés, que tous avaient à la bouche ce proverbe : « Si quelqu’un est obligé de s’absenter de sa maison, et d’y laisser sa femme et son argent , qu’il dépose sa bourse chez les capucins, et qu’il confie sa femme^aux Jésuites.»

» Mais afin de comprendre combien cette innocence de mœurs est admirable, il faut se souvenir que ces Pères ont été semés, depuis trois siècles, sur toute la surface du pays, "qu’ils ont été séparés les uns des autres par

des espaces immenses, qu’ils étaient libres de faire tout ce qu’ils auraient voulu sans que personne se fût présenté pour contrarier leurs inclinations. En outre, les passions triomphaient de temps à autre dans leur voisinage. Ah! combien de fois les ûdèles alarmés, et presque séduits , n’ont pas eu plutôt porté leurs yeux sur ces anges terrestres, qu’ils ont senti renaître dans leurs âmes l’amour pour la vertu !

» Je pense que mes lecteurs trouveront bon que je joigne à ce tableau général quelques traits particuliers propres à honorer la mémoire de plusieurs Jésuites qui sont morts depuis mon arrivée dans l’Indostan. Si l’Église consacre un jour dans ses fastes les vertus de quelques-uns d’eux, ce que je vais dire servira à leur éloge.

» Le P. Busson, âgé de quarante-cinq ans, lorsque je le vis pour la première fois, était si pénitent, qu’il ne prenait pas cl’autre repos pendant la nuit que celui que la nature lui dérobait ; mais afin qu’elle n’eût pas tout l’avantage, il se tenait debout, appuyé contre un mur, et passait les nuits à prier dans cette posture gênante, ou prosterné sur le marchepied de l’autel de son église. Il ne se nourrissait que de pain trempé dans l’eau, et de quelques herbes amères et sans assaisonnement ; et malgré un genre de vie aussi austère, ce saint missionnaire travaillait continuellement sans jamais se permettre de récréation. Seul il gouvernait un collège, administrait une chrétienté fort nombreuse, donnant tous les jours un certain temps au travail des mains, et aidait encore tous ses confrères, en se chargeant de ce qu’il y avait de plus pénible et de plus rebutant dans le ministère. Quoique couvert de plaies et d’ulcères, il semblait être impassible: toujours doux, calme, et d’une gaîté modeste, il atti-

rail les pécheurs par un air d’intérêt qui les lui attachait sans retour. Doué d’une charité vive et compatissante, il expiait sur lui-même les crimes des autres, afin de ne pas rebuter leur faiblesse. Digne copie du plus parfait modèle, il fut obéissant jusqu’à la mort. Il était à Oulgarei , peuplade indienne éloignée d’une lieue de Pondichéry, lorsqu’il tomba malade. Il eut grand soin de défendre à ses élèves d’avertir ses confrères de son état, par la crainte qu’on ue lui procurât des soulagements qu’il croyait incompatibles avec l’esprit de pénitence. Il était donc étendu sur le carreau, dans un corridor, abandonné de toute la terre, et sans autre soulagement que quelques gouttes d’eau qu’il avalait pour tempérer sa fièvre.

» Cependant les élèves du collège eurent des alarmes sur son état et résolurent de ne plus respecter sa défense. Us firent prévenir l’évêque, supérieur de la mission, qui envoya aussitôt son palanquin pour transporter le malade en ville. Ce vertueux prêtre u’eut pas plutôt entendu l’ordre de se rendre à Pondichéry, qu’il recueillit le peu de forces qui lui restaient encore pour les sacrifier à l’obéissance; mais pénétré d’horreur jusqu’au dernier moment pour tout ce qui pouvait adoucir l’amertume de ses maux, il voulut faire le voyage à pied. Il arriva, il alla remercier l’évêque avec un ton de politesse qu’il avait eu toute la vie. Le prélat, l’ayant envisagé, fut effrayé de la pâleur mortelle qui couvrait son visage , et lui dit de se coucher promptement, pour recevoir les derniers secours de l’Église. On l’administra en effet sur-le-champ; mais à peine eut-il reçu les derniers sacrements , qu’il se leva et alla expirer au pied d’un crucifix.

» On trouva sur son corps un rude cilice qu’il n’avait

pas quitté, dit-on, depuis quinze ans qu’il était arrivé dans l’Inde ; et nous apprîmes de ses disciples plusieurs autres particularités édiliantes, qui nous persuadèrent que nous n’avions pas connu la moitié de ses vertus. Au surplus, la plupart de ses confrères imitaient son héroïsme, chacun selon ses forces et l’étendue des grâces que le Ciel lui accordait.

» Le P. Ansaldo, natif de Sicile, était encore un autre modèle de toutes les vertus chrétiennes, religieuses et apostoliques. C’était un homme d’un génie profond, ayant une âme sublime et une tête parfaitement organisée. Content d’opérer le bien, il en abandonnait volontiers la gloire aux autres. Doué d’un jugement très-droit, il ne disputait pas contre les mauvaises réflexions qu’on pouvait lui faire : et peut-être que la plus difficile des vertus qu’il a pratiquées, ç’a été de ne pas se prévaloir de ses talents, et de souffrir modestement qu’on ne pensât pas toujours comme lui, quoiqu’il pensât toujours bien. Il était dur à lui-même et incapable de se ménager par l’amour de la vie ou des commodités. S’il priait, c’était dans la posture la plus gênante ; s’il prenait des aliments, c’était tout ce qu’il y avait de moins bon, et néanmoins c’était sans affectation ni singularité ; s’il se récréait , c’était en travaillant des mains ; s’il parlait, c’était pour dire aux autres des choses agréables , ou pour les instruire, sans qu’ils s’en doutassent; s’il prenait du repos, c’était appuyé sur son confessionnal, ou assis sur une chaise. Il faisait une retraite de dix jours tous les ans , et elle consistait à demeurer tout ce temps assis devant son bureau , les yeux sans cesse attachés sur un crucifix.

» Il faisait autant d’ouvrage qu’auraient pu en faire six

autres missionnaires. Il entendait les confessions depuis cinq heures du matin jusqu’à dix tous les jours. Il dirigeait une communauté de Carmélites du pays; il avait établi plusieurs filatures de coton où une jeunesse nombreuse travaillait sous les ordres d’excellentes maîtresses. Le P. Ansaldo faisait le catéchisme dans ces établissements, y réglait la police, et pourvoyait à tous les besoins. Il était en outre chargé de l’administration de la moitié de la ville de Pondichéry; et lorsqu’il avait quelques instants libres, il les employait à composer, à étudier les hautes sciences ou à en donner des leçons, à apprendre de nouvelles langues, ou à former quelque nouveau projet de piété.

» Il était né avec des passions fort vives. La colère et le ressentiment devaient former naturellement son caractère; mais il avait tellement travaillé sur lui-même, que rien n’était capable de l’émouvoir : il ne savait qu’aimer. Cependant son amitié ainsi que toutes ses autres affections étaient commandées par sa religion et sa piété.

» Le P. Baignoux, chargé seul des districts de Puneîpondi, Kerveïpondi et Atipakam, était encore un saint d’une austérité incroyable. Il ne vivait que de racines et de feuilles d’arbres; il voyageait toujours à pied, et à la plus grande ardeur du soleil ; il ne prenait que quelques heures de sommeil; encore avait-il soin en se couchant de se garrotter avec une corde de manière que son corps formait un demi-cercle, afin qu'il n’y eût pas un moment dans sa vie qui ne fût consacré à la pénitence.

» Tels étaient les estimables missionnaires que l’Indostan se glorifiait de posséder : tels étaient ces hommes

qu’on a noircis d’une manière atroce, et que des religieux, qui n’étaient pas d’ailleurs sans mérite, dénonçaient au publie comme excommuniés. Ces Jésuites français avaient à leur tête, jusqu’à l’époque oii l’évèque de Tabraka prit possession de cette mission au nom de ses confrères, ils avaient, dis-je, pour supérieur le I’. Mozac, vieillard octogénaire, qui avait blanchi sous le faix du ministère apostolique, qu’il avait exercé pendant quarante ans. Il abdiqua sa place avec la simplicité d’un enfant, lorsqu’il vit paraître son successeur. Depuis cette époque, il ne se livra plus qu’à la prière et aux exercices de la vie intérieure. Il mourut bientôt après de la mort des justes, regretté par tous ses anciens et nouveaux confrères, à qui il laissait pour héritage le souvenir de ses vertus.

» Je ne prétends pas avoir épuisé la matière, je n’ai voulu que crayonner le portrait des missionnaires que j’ai trouvés dans l’Inde ; mais j’en ai dit assez pour édifier les fidèles et montrer aux impies qui calomnient sans cesse le sacerdoce, qu’ils ne connaissent que dans quelques ministres qui le déshonorent par leur conduite, qu’il y a encore des prêtres dignes de ce nom, et dont le mérite échappe à ces hommes qui n’en voient que dans leurs sociétés profanes et dans leurs parties de plaisir.

» Je ne désire pas que la Providence envoie dans l’Indostan des thaumaturges, ni des prêtres à talents éclatants; mais je forme les vœux les plus sincères pour que les missionnaires qui seront appelés à cultiver cette chrétienté, ne dégénèrent jamais des Jésuites qui les précédèrent; qu’ils aient le même zèle, le même esprit de mortification ; que leur conduite soit aussi pure et aussi

irréprochable que le fut celle de ses anciens apôtres : on pourra alors assurer que les meilleurs prêtres sont ceux de l’Indostan.

» Après avoir balancé quelque temps si je devais faire mention des deux traits suivants, j’ai jugé qu’ils étaient trop beaux pour être omis.

» J’avais desservi un Jésuite auprès du supérieur, et je croyais qu’il n’était pas propre à l’œuvre de cette mission qui venait de nous être confiée. Le supérieur, convaincu que les raisons que je faisais valoir étaient bonnes, ordonna à ce Père de se retirer, ou de se disposer à s’embarquer au plus tôt. Celui-ci très-affligé de recevoir un ordre aussi désagréable, et ignorant que j’en étais la cause, vint me supplier, la larme à l’œil, d’interposer mes bons offices en sa faveur. Je le tirai aussitôt de son erreur, en lui avouant franchement que c’était d’après mes pressantes sollicitations qu’on le renvoyait. Cependant touché de sa peine , et encouragé par les promesses qu’il me fit d’améliorer la méthode de son zèle, je parlai pour lui et j’obtins sans peine qu’il demeurât. Peu de temps après cette aventure, des circonstances impérieuses m’obligèrent moi-même à demander mon retour en Europe. Personne n’en fut aussi sensiblement affligé que ce bon Père : il fit tous ses efforts pour me retenir, en atténuant à mes yeux les motifs de ce départ ; mais voyant que mon parti était pris invariablement, il me pria de me charger d’une lettre au Grand-Caire : je pris la lettre, et, lorsque je fus arrivé dans cette ville, je la remis à celui à qui elle était adressée. Celui-ci me la renvoya ouverte avec une somme d’argent assez considérable, qu’il m’invitait à ne pas refuser. Je lus la lettre qui avait donné lieu à ce don que m’offrait un inconnu. Je laisse à penser

combien ma surprise fut grande, lorsque je vis ces mots du Jésuite indien à son ami : « Vous recevrez celle-ci de la main de notre meilleur ami; son départ nous laisse dans le deuil : faites donc tous vos efforts pour le déterminer à ne pas passer outre et à revenir par le même vaisseau ; et si vous ne pouvez rien gagner sur son esprit, donnez-lui tous les secours qui dépendront de vous, pour lui rendre le voyage plus commode. » On ne se vengea jamais d’une manière plus noble de celui qu’on a le droit de regarder comme son ennemi.

» L’autre trait, sans avoir le mérite du premier, est un modèle de délicatesse et de générosité.

» Le P. de Gibeaumé, vieillard de soixante-quatorze ans, accablé des infirmités que lui avait procurées un long apostolat, et qui malgré toutes ses souffrances avait conservé l’enjouement du plus heureux caractère, me voyant sur le point de partir, me prit à part, et me dit d’un air mystérieux : « Puisque vous nous quittez, et qu’il y a apparence que ce sera pour longtemps, je vous prie de me rendre un service qui dépend de vous : ne me demandez pas ce que c’est ; il suffit que vous sachiez que je ne veux rien que de possible et de permis. » Je lui engageai ma parole d’honneur que je ferais ce qu’il désirait, trop heureux de pouvoir lui être utile de quelque manière que ce fût. « Fort bien, ajouta-t-il, vous voilà pris; j’ai votre parole. Je veux donc et j’exige que vous acceptiez la moitié de mon petit trésor. » Il ouvre aussitôt sa cassette et partage, de frère à frère, tout ce qu’elle contenait. Il n’est pas permis d’oublier de tels hommes, et de ne pas croire à leurs vertus. »

Ce témoignage, rendu aux missionnaires de la Compagnie de Jésus par M. l’abbé Perrin, nous a été souvent

confirmé de vive voix par le célèbre M. Dubois, son ancien compagnon, et successeur des mêmes missionnaires, dont il avait partagé les travaux pendant les trente années qu’il passa dans les Indes. Et ce glorieux témoignage, il l’étendait sans restriction à tous les anciens Jésuites qu’il avait connus dans ces contrées lointaines et dont il ne parlait qu’avec l’enthousiasme de l’admiration. À notre arrivée à Pondichéry, nous trouvâmes partout les mêmes sentiments gravés dans tous les cœurs.

Nous avouerons cependant qu’un seul de ces anciens missionnaires jésuites nous sembla faire ombre dans le brillant tableau que nous offraient les souvenirs de tous les autres, c’était le P. Mnnenti. En lui accordant une haute capacité, un caractère plein d’énergie et une étonnante puissance d’action, plusieurs personnes lui reprochaient une fierté, un entêtement et une indépendance, qui faisaient un pénible contraste avec les éminentes vertus qu’on admirait dans tous ses confrères. Nous avons eu la curiosité de rechercher les causes d’une telle réputation et la source de ces reproches, et nous croyons pouvoir présenter ici quelques observations propres à expliquer, sinon à justifier complètement sa conduite.

Vers l’époque où la Compagnie de Jésus était supprimée en Europe, le P. Manenti gouvernait une mission de huit à dix mille néophytes dans l’intérieur des terres. Poussé à bout par les vexations du prince idolâtre dont dépendait cette chrétienté, et qui en avait juré la ruine, il conçut un projet dont l’exécution demandait autant de prudence que de courage. Il se mit en rapport avec les magistrats anglais de Madras, qui, charmés

ileia confiance du missionnaire et désireux de s’attacher les Indiens catholiques, reçurent ses propositions avec un joyeux empressement. Ils lui offrirent pour sa colonie des terres fertiles et exemptes de contributions, lui assurèrent leur protection et lui fournirent les moyens d’accomplir l’émigration de ses néophytes. Après avoir pris tous les arrangements nécessaires, le P. Manenti convoqua les principaux chefs de ses chrétiens, leur proposa ses vues et concerta avec eux tous les moyens d’exécution. Les préparatifs se firent avec précaution et dans le plus grand secret, pour ne pas éveiller les soupçons des idolâtres, et, au jour marqué, toute la chrétienté quitta l’ingrate contrée qui lui refusait la paix et la liberté, et se mit en marche, sous la conduite de son nouveau Moïse, à la recherche de sa terre promise. Le voyage fut heureux, les Anglais se montrèrent fidèles à leurs promesses, et la nouvelle colonie vivait paisible et contente dans l’abondance et la prospérité, lorsque arrivèrent les missionnaires français destinés à succéder aux Jésuites de Pondichéry.

Bientôt Je P. Manenti fut sommé de céder son poste de Kitchéri (c’était le nom de sa chrétienté) ; et sur son refus, les nouveaux missionnaires vinrent s’installer auprès de son église, le déclarèrent schismatique et défendirent aux fidèles d’assister à sa messe. Le Père, blessé de cette conduite, crut devoir conserver l’administration de sa chrétienté, qu’il gouverna encore longtemps et jusqu’à sa mort, sous la dépendance de Mgr l’évêque de San-Thomé. Nous ne craignons pas de rappeler ici cet exemple de conflit malheureux entre des hommes dont nous ne pouvons soupçonner les intentions, et dont nous

aimons à reconnaître le zèle et les vertus. Nous croyons que ces mésintelligences doivent s’attribuer beaucoup moins aux passions des personnes qu’à des malentendus presque inévitables; ou plutôt à une position fausse et mal dessinée ; et si une chose peut nous surprendre, c’est que ces inconvénients n’aient pas été plus nombreux et plus graves.

Les missionnaires qui avaient fondé et cultivaient la mission du Carnate, dépendaient, il est vrai, pour leur gouvernement domestique et religieux, du supérieur général établi à Pondichéry ; mais dans ce qui regardait la juridiction ecclésiastique, ils étaient tous, Je supérieur comme les missionnaires, soumis à l’autorité de l’évêque de San-Thomé. Après la destruction de la Compagnie de Jésus en France, le gouvernement français envoya à Pondichéry des missionnaires avec le titre de successeurs des Jésuites, et sur ses instances le Saint-Siège leur confirma ce titre et leur accorda des pouvoirs. Mais sans nous arrêter à discuter ces pouvoirs, dont la nature, l’étendue et les limites ne nous semblent pas clairement définies par les divers brefs pontificaux qui furent successivement adressés au supérieur des nouveaux missionnaires, il nous suffit ici de constater un fait certain et incontestable : c’est que ces brefs ne changèrent rien à la position des évêques de l’Inde, ni à l’autorité, ni à la juridiction qu’ils exerçaient dans leurs vastes diocèses. L’évêque de San-Thomé conservait donc sur la chrétienté de Kitchéry toute l’autorité et toute la juridiction qu’il avait possédées jusqu’alors; le P. Manenti, dégagé de toute dépendance à l’égard de Pondichéry, où il n’avait plus de supérieur depuis la suppression de

la Compagnie de Jésus, pouvait donc s’en tenir à la dépendance immédiate de San-Thomé et continuer à desservir sa chrétienté sous la juridiction de son évêque. Nous louons, nous admirons, la vertu des autres Pères qui, sacrifiant toutes les susceptibilités humaines au bien de leurs néophytes, s’associèrent aux nouveaux missionnaires comme à des frères, et assurèrent ainsi à leurs missions des ouvriers capables de continuer l’œuvre de Dieu. Mais nous n’irons pas jusqu’à condamner le P. Manenti, dont la conduite pouvait puiser des raisons et des motifs légitimes dans les circonstances et dans la position exceptionnelle où il se trouvait.

Le plus jeune des missionnaires jésuites qui se réunirent à Pondichéry, après la suppression de la Compagnie, était le P. Xavier d’Andrea, qui, comme nous l’avons vu dans la lettre du P. Lichetta, passa successivement de la mission du Carnate à celle du Maïssour et de là à celle du Maduré, d’où il se rendit enfin à Pondichéry pour se réunir à ses frères. C’est aussi celui qui survécut à tous les autres. Il eut la consolation d’apprendre le rétablissement delà Compagnie de Jésus par Pie YII en 1814; aussitôt il écrivit à Rome pour demander la grâce d’être agrégé de nouveau à la Compagnie renaissante, reçut la nouvelle de son admission, célébra ce jour de fête et de joie avec tous les missionnaires qui se trouvaient à Pondichéry, et chanta avec le vieillard Siméon son N une dimittis. Plus heureux que tous ses confrères des Indes, il assistait à la réalisation des vœux que tous avaient conçus, et des espérances que tous avaient nourries dans leurs cœurs; il voyait renaître cette Compagnie qu’il n’avait cessé de nommer sa mère ; assuré de mourir dans

son sein, il pouvait désormais mourir content. Incapable par son âge et ses infirmités de prendre part aux fatigues et aux combats de la Compagnie militante sur la terre, il ne tarda pas à s’unir aux joies de la Compagnie triomphante dans le ciel.

FIN DU IVe ET DERNIER VOLUME.

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