DERNIÈRES LUTTES DES MISSIONNAIRES DU MADURÉ
Le roi de Portugal , après avoir détruit la Compagnie de Jésus dans tout son royaume, voulut en poursuivre les membres jusqu’aux extrémités du monde. Sa colère ne put cependant atteindre toutes ses victimes. Ceux des missionnaires qui échappèrent aux perquisitions de ses agents résolurent de se dévouer jusqu’au dernier soupir à la conservation de leurs chrétientés, ou de s’ensevelir sous leurs ruines. Nous reproduisons ici quelques extraits d’une correspondance qui donne sur ces persécutions du Portugal et sur les dernières luttes et l’agonie des missionnaires des Indes quelques détails qu’on ne lira pas sans intérêt.
Lettre du P. Lichetta , missionnaire de la Compagnie de Jésus , au P. Fr. Filippi.
«Mon Révérend Père et bien-aimé frère,
» Vive Jésus !
» Je me trouvais dans la douce compagnie du P. Pa- \oné, quand je reçus une lettre du P. Emmanuel Suarez, datée de Rome 1777, qui m’apprit que vous êtes encore de ce monde, échappé des cachots du Portugal, et réuni à d’autres orphelins de notre chère Compagnie dans la maison de la Ruffînella. Jugez de la joie que me causa une nouvelle si peu espérée ! Je vous félicite donc de tout mon cœur et de votre délivrance et plus encore du bonheur que vous avez eu d’être pendant tant d’années prisonnier pour le nom de Jésus. Sans perdre le temps en préambules, venons au fait. Je commence par vous donner toutes les nouvelles de cette mission, à partir du jour de notre séparation.
» Dès l’an 1755 on cessa de nous envoyer les secours ordinaires, qui servaient à nous entretenir et à soutenir les œuvres de la mission. Mais la peine que nous causa cet abandon ne fut rien en comparaison de la douleur qui nous perça le cœur, à la nouvelle que tous nos frères de Goa étaient mis en prison et que la Compagnie était exterminée de tous les États du Portugal ! Don Salvalor dos Reys, archevêque de Cranganore, et D. Clém. José, évêque de Cochin, tous deux dignes enfants de notre Compagnie, nous consolaient et nous animaient par leurs paroles et leur exemple; on voulut les forcer à quitter leurs sièges, pour leur donner des successeurs animés
d’un autre esprit; ils crurent devoir conserver leurs postes pour le salut de leurs troupeaux, et dès lors ils furent privés eux-mêmes de toute subvention et obligés de vivre d’aumônes jusqu’à leur mort, qui arriva en 1771 pour l’évêque de Coehin, et en 1777 pour l’archevêque de Cranganore. On nous tendit toutes sortes de pièges pour nous attirer et nous emprisonner avec nos confrères ; mais d’une part les ruses furent inutiles, et de l’autre on ne put employer la violence, parce que nous étions sous une domination étrangère. Nous restâmes donc dans la mission. La pensée nous vint un instant de 1-entrer en Europe; mais, après avoir réfléchi devant Lieu, nous jugeâmes qu’il serait plus conforme à son bon plaisir de continuer à nous consacrer au salut de ces pauvres -Indiens. Notre position n’était pas brillante. Dénués de tous secours humains ; en proie aux guerres intestines avec nos propres chrétiens rebelles aux décrets du Souverain-Pontife , qu’ils nous attribuaient à nous-mêmes ; frappés, coup sur coup, par les affligeantes nouvelles qui nous arrivaient de notre pauvre Compagnie , persécutée et chassée des différents royaumes de l’Europe; tourmentés sans cesse par les inquiétudes et la crainte de nouveaux malheurs, nous portions péniblement le fardeau d’une vie qui était plutôt une agonie de tous les jours.
» Enfin arriva le 16 mai 1774; je me trouvais avec le P. Pavoné; nous avions célébré la fête de saint Jean Népomucène, protecteur de la Compagnie, et nous faisions ensemble notre lecture spirituelle dans le livre de nos saintes règles, lorsqu’une dépêche vint nous apprendre la nouvelle de la suppression totale de la Compagnie par un bref du Saint-Père ! Ce coup de foudre nous atterra;
après un moment de stupeur mortelle, je fermai ce livre, dont la vue n’a cessé depuis lors de me déchirer le cœur; je donnai un libre cours à mes larmes et à mes sanglots, et m’abandonnai à une douleur profonde, immense, que je ne puis décrire. Jamais je n’ai rien éprouvé, ni n’éprouverai rien de semblable; l’agonie elle-même ne peut rien avoir de comparable, puisque j’aurais donné cent vies pour sauver notre Compagnie. Je ne croyais pas pouvoir survivre à un coup si terrible ; je ne pouvais manger, encore moins dormir, si ce n’est quand l’épuisement des forces et l’accablement de la tristesse me faisaient tomber dans une espèce d’engourdissement; et alors c'était moins un sommeil qu’un délire, dans lequel mon imagination continuait à se nourrir de sa douleur ; à tout instant je me réveillais en sursaut, et la première pensée qui, comme un glaive, perçait mon cœur, était celle-ci : la Compagnie n’est plus !! je ne suis plus jésuite ! et à cette pensée je retombais dans une profonde stupeur....
» Mais à quoi bon vous parler de ma douleur, quand elle est commune à tous ceux qui ont eu le bonheur d’être enfants de cette Compagnie ! Ce qui la rendit plus intolérable pour moi que pour bien d’autres, fut mon défaut de vertu et de parfaite résignation à la volonté de Dieu, toujours sainte et adorable dans ses desseins impénétrables. Après plusieurs mois de ce tourment que rien ne peut dépeindre, ma sensibilité s’épuisa peu à peu, je commençai à me faire à cette idée; mais dans l’intime de l’àme ma douleur n’a fait qu’augmenter, parce que tous les jours je reçois de nouvelles preuves du malheur que la suppression de la Compagnie cause à la religion.
» La Compagnie une fois supprimée, nous espérions
au moins que, délivrés du fardeau des missions, nous pourrions nous retirer dans quelque coin de la terre pour ne plus penser qu’à notre propre salut et nous préparer paisiblement à la mort. Elle est désormais notre unique consolation, puisque c’est elle qui nous réunira à la Compagnie triomphante, que nulle force humaine ne saurait supprimer. Mais, loin de nous voir déchargés, nous avons été de plus en plus accablés. Personne ne s’est présenté pour nous remplacer ou nous aider ; la charité nous défendait d’abandonner ces pauvres chrétiens, un ordre exprès de notre évêque s’y est joint pour nous faire un devoir de rester avec eux. De treize que nous étions dans le Maïssour, la plupart sont morts, l’un après l’autre, d’épuisement et de douleur; et, à mesure qu’ils manquaient, les survivants étaient obligés d’accepter leur héritage, c’est-à-dire un surcroît de fatigues, pour secouru’ en quelque manière les chrétientés laissées sans pasteurs. Nous ne sommes plus que trois missionnaires, chargés d’années et plus encore d’infirmités : le P. Xavier Pavoné, Timothée Xavier et moi. Chacun de nous est un hôpital ambulant, et cependant nous nous traînons comme nous pouvons pour reculer la ruine de ces missions, espérant toujours que la divine miséricorde enverra quelques prêtres pour nous succéder. Les plus capables seraient sans aucun doute les PP. Térésiens de Saint-Pancrace; mais le gouvernement portugais, entiché de son patronage, ne voudra jamais le permettre.
» Ce qui nous donne cependant quelque légère espérance pour ces missions, c’est l’arrivée de S. Ex. Emmanuel de Sainte-Catherine, carme déchaussé de la congrégation de Portugal, d’abord comme évêque de Cochin, puis avec la charge d’administrateur de l’archevêché de
Goa et de Cranganore. Obligé de rester à Goa, il a choisi D. Joseph de Soledade, sou confrère, pour gouverner en son nom l’évêché de Cocliin et l’archevêché de Cranganore. Ce gouverneur a nommé trois de nos Pères ses vicaires-généraux : le P. Antoine Douarte pour la côte de la Pêcherie, le P. Jean Ferreira pour la mission du Maduré et le P. Matthieu pour l’archevêché de Cranganore.
» De tous les Jésuites qui dépendaient des provinces du • Malabar et de Goa, nous ne restons plus que vingt-un , savoir : huit sur les côtes de la rêcherie, du Travancore et du Malabar ; huit dans le Maduré; deux dans la mission de Ratsiour, et trois dans la mission du Maïssour. Parmi ces vingt-un missionnaires, il y a douze Portugais, trois Allemands et six Napolitains; je ne parlerai que de ces six derniers, afin que vous puissiez donner de leurs nouvelles à nos anciens Pères de Naples : 1° le P. Xav. Pavoné, mon compagnon dans le Maïssour ; il a plus de soixante ans, il est plus infirme que moi, et cependant il travaille sans relâche ; 2° le P. Jules-César Potenza, plus âgé que le précédent, tourmenté par un asthme et d’autres graves incommodités ; il est dans le Maduré, où il porte encore le poids du jour (1) ; 3* le P. Jean Paradisi, arrivé d’Europe avec le P. Pavoné, et plus vieux que lui , il se traîne encore, décidé à mourir sur la brèche; 4° le P. Jean Garofalo , qui , après avoir évangélisé le Maïssour, fut forcé par les maladies de se
(1) Ce témoignage prouve que l'institution des missionnaires des parias dura jusqu’à l’extinction de la Compagnie et même jusqu’à la mort des derniers d’entre eux qui lui survécurent; le P. Jul.-César Potenza avait commencé sa carrière vers 1746, et le P. Pierre Lichetta était luimême missionnaire des parias en 1735.
retirer à Pondichéry avec nos Pères français, qui s’y sont réunis; 5° le P. Xavier d’Andréa, le dernier arrivé d’Europe et le plus jeune de tous; il faisait partie de la mission du Carnate. Après la suppression de la Compagnie, il vint au Maïssour, où il partagea nos travaux pendant trois ans ; puis, attaqué d’une phthisie très-sérieuse, il se rendit à la mission du Maduré, où il jouit d’une meilleure santé et continue à cultiver ces chrétientés. C’est ce Xavier d’Andréa qui, se trouvant à Naples aux prises avec la mort, fut rappelé à la vie et guéri subitement par une apparition de saint François Xavier.
» Je vous ai donné toutes nos nouvelles; à vous maintenant de me rendre la pareille. Je vous en conjure, écrivez -moi au long et très en détad tout ce qui vous est arrivé, à vous et à vos chers compagnons, depuis le moment de votre emprisonnement. N’omettez aucune circonstance : votre cœur vous dira combien toutes les particularités les plus minutieuses sont intéressantes pour moi ; dites-moi quels sont ceux qui ont survécu à tant de martyres. J’ai appris que les PP. François Mourci, Joseph dos Santos et Joseph Pedemonte ont succombé dans les tourments de la prison. J’aime à me recommander souvent à ce dernier; car je sais qu’il était saint avant d’être martyr. Parlez-moi aussi de notre Compagnie. Qu’en dit-on ? qu’en pense-t-on ? Il y a deux ans, nous reçûmes des nouvelles si belles, que quelques-uns la croyaient déjà ressuscitée en Europe, et près de ressusciter aussi dans l’Inde ; mais de si heureuses espérances furent bientôt cruellement dissipées ; et d’après les dispositions du roi d’Espagne, loin de m’attendre à un rétablissement, je crois que nous verrons plutôt arriver un navire porteur de tjuelque décret pour instituer une fête
annuelle de première classe, avec octave double majeure, en actions de grâces de la suppression de la Compagnie ! Nous avons déjà vu chanter le Te Deum dans toutes les églises à la publication de la Bulle de Clément XI Y...! Mais chassons ces souvenirs....
» Dites-moi du moins s’il y a encore dans le monde un pays, un petit coin, où la Compagnie ne soit pas détruite, on elle existe dans sa forme et avec faculté de recevoir des novices. Que font le roi de Prusse et l’empereur d’Autriche ? que font les puissances du Nord? Ditesmoi si l’absence des Jésuites se fait sentir en Europe. Après avoir tué la Compagnie, qui était comme le gardien fidèle du troupeau de Jésus-Christ, toujours prêt à aboyer contre le loup, quels sont les progrès ou les ravages que font le matérialisme, le déisme ou plutôt l’athéisme , surtout en France et en Italie ? Ces loups cruels ont-ils déjà pénétré en Espagne? et ce Charles III, devenu persécuteur si acharné de la Compagnie, quel est donc le motif mytérieux qui l’a poussé à ces excès ? Son cœur royal portera-t-il ce secret dans la tombe ? Voilà bien des questions; répondez à toutes en détail, et ajoutez sur les personnes et sur les choses toutes les particularités que vous savez devoir m'intéresser ; faites-vous aider en cela par nos Pères que je connais, particulièrement par le P. And. Martorelli et Augustin Lora, auxquels je vous prie de communiquer la présente. Si votre lettre ne me trouve plus en vie, elle ne sera pas perdue; elle consolera ceux de nos Pères qui survivront. Adieu, mon bien-aimé Père, je vous embrasse en Notre-Seigneur, et suis en union de vos prières, etc., etc. »
Réponse du P. Fr. Filippi au P. Lichetta.
10 avril 1180.
« Mon Révérend Père et bien-aimé frère.
.» Vive Jésus !
« Benedictus Deus et Pater Domini nostri Jesu Christi, » Pater misericordiarum et I)eus totius consolationis qui » consolatur nos in omni tribulatione nostra , ut et ipsi » possimus consolari eos qui in omni pressura sunt (1). »
» La lettre que je reçois de Votre Révérence m’a rempli de joie; je vous remercie de ce précieux témoignage de votre amitié, dont je conserverai un doux souvenir tant que je vivrai, et, pour vous donner de suite un gage île mon alfectueuse reconnaissance, je m'empresse de répondre de mon mieux aux questions que vous me proposez, heureux de pouvoir contribuer un peu à soulager la douleur de votre exil...
» Vers la fin de 1759 arriva à Goa le vaisseau chargé des ordres du roi contre les Jésuites. Le vice-roi commença par enjoindre, sous divers prétextes, aux missionnaires des diverses chrétientés de se réunir dans le collège de Racliol, où nous fûmes tous enfermés et gardés par une nombreuse troupe de soldats. Nos Pères de Goa furent réunis dans le collège de Saint-Paul, qui leur servit de prison. Les portes étaient fermées avec tant de rigueur que personne ne pouvait entrer ni sortir, ni
(l) Béni soit Dieu, le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos tribulations , afin que nous puissions nous-mêmes consoler ceux qui sont dans toute espèce d’affliction. (S. Paul, Il Corinth. i, 4.)
même parler à qui que ce fût sans avoir un gendarme à ses côtés. Tout ce qu’on apportait pour notre nourriture était visité avec une attention si soupçonneuse, qu’on coupait en deux les fruits et les gros légumes, dans la crainte qu’il n’y eût quelque lettre renfermée. Cet état de siège dura quelques mois, pendant lesquels les ministres, sous la conduite du chancelier, fouillèrent tous les coins de nos maisons pour y chercher les trésors qu’avait rêvés leur imagination. Tous les jours on nous soumettait à l’appel nominal pour s’assurer que personne n’avait pris la fuite. Quand on eut achevé Je pillage de toutes nos maisons, on nous distribua dans les divers couvents de Goa ; les Pères profès, séparés des autres, furent consignés aux Augustiniens , chargés d’exercer sur eux une surveillance plus rigoureuse. Au mois de septembre de 1760, de nouveaux ordres arrivèrent de Lisbonne, et nous fûmes tous conduits au collège de Saint-Paul, et entassés dans le corridor supérieur. Nous étions au nombre de cent vingt-sept, et l’espace était si resserré, qu’on avait placé des lits jusque dans les lieux qu’on ne nomme pas. Toutes les fenêtres furent murées, la porte était constamment fermée, et si par nécessité il fallait quelquefois l’ouvrir, un soldat devait se trouver présent ; le médecin lui-même ne pouvait entrer sans être accompagné des gendarmes; le P. Jos. Cabrai et le F. Jean Pereira succombèrent à tant de souffrances.
» Le 2 décembre, nous fûmes tous conduits au rivage et jetés sur des barques qui nous portèrent à bord du navire chargé de nous transporter en Portugal. Le capitaine, effrayé de notre nombre, protesta qu’il ne pouvait recevoir que quarante ou cinquante passagers, qu’il était impossible d’en augmenter le nombre sans les exposer à 1Y. 30
des souffrances que réprouvait l’humanité. Mais le viceroi, le comte d’Ega, fit exécuter à' l’instant ses ordres ; ainsi après avoir passé toute la nuit sur nos petites embarcations, nous fûmes acceptés sur le vaisseau, parqués sur le tillac ou jetés dans les entre-ponts avec les bagages et les marchandises. D’après des ordres très-rigoureux imposés au capitaine, on nous traita comme des prisonniers de guerre, il nous fut sévèrement défendu de mettre le pied sur la partie du pont destinée aux passagers et de parler à l’équipage. Notre nourriture consistait en un seul repas par jour, encore était-il très-misérable; les malades étaient admis à une seconde réfection , qui se réduisait à un peu de biscuit trempé dans l’eau chaude, et qu’on appelait delà soupe. Bientôt les eaux, les vivres et les biscuits se gâtèrent, au point qu’il fallait se faire violence pour avaler les quelques morceaux nécessaires à la conservation de la vie ; l’incommodité du lieu, la mauvaise nourriture, la corruption des eaux, ne tardèrent pas à causer des maladies ; presque tous furent attaqués du scorbut, dont vingt-quatre moururent. Il faut même s’étonner que nous n’ayons pas tous succombé ; car nous étions entassés les uns sur les autres, les sains confondus avec les mourants et les morts, sans aucun remède, ni aucun secours.
» Après avoir lutté avec la mort pendant cinq mois, nous arrivâmes le 20 mai 1761 à la vue de Lisbonne, tous, pour ainsi dire, expirants; le chirurgien qui vint nous visiter à bord fut si frappé à notre aspect, qu’il se retira aussitôt sans proférer une parole ; on nous envoya des oranges, des rafraîchissements et des remèdes antiscorbutiques; mais tandis qu’on nous rappelait à la vie du corps, on voulait donner la mort à nos âmes en
nous rendant infidèles aux vœux que nous avions faits à Dieu. Le comte de Saint-Vincent, en nous faisant débarquer le 24 mai, nous ordonna de comparaître devant son tribunal, l’un après l’autre, demandant secrètement à chacun s’il voulait renoncer à sa vocation, et offrant les faveurs royales comme prix de l’apostasie. Je lui fis la réponse qu’il méritait ; le P. Pimentel fut tellement saisi d’une telle proposition, qu’il ne put répondre que par ses larmes et ses sanglots. On nous sépara en deux classes : les Portugais furent conduits aux prisons de la Taferie : comme étranger, je fus destiné à la tour Saint- Julien, avec dix Italiens, trois Allemands, deux Espagnols, un Français et un Tunquinois. Vingt-six passagers laïques furent chargés de fers et jetés dans les prisons, pour avoir témoigné quelque compassion aux malades pendant la traversée. Sous le règne de la barbarie, un sentiment d’humanité était un crime de lèsemajesté !
» Donnons maintenant quelqu’idée de nos cachots. Figurez-vous une galerie souterraine, comme les catacombes de Rome, ne communiquant avec le monde des vivants que par deux portes qui ne s’ouvraient qu’aux geôliers, ne recevant l’air et quelque faible lueur que par des soupiraux placés au plafond à grande distance l’un de l’autre et armés d’un grillage de fer. Imaginez vous le long de cette horrible catacombe, vingt-neuf cellules ou tombeaux plus horribles encore, n’ayant d’autre ouverture que la porte qui donnait dans la galerie et restait constamment fermée, et ne recevant d’air que par une fente pratiquée dans cette porte. Ce n’est pas tout : ces cachots et ces catacombes avaient été crépis fraîchement et si bien que partout le doigt s’enfonçait dans les murs ; tout le
mobilier consistait en une giosse planche, disposée dans chaque cachot, pour servir de chaise, de table et de lit; l’air y était infect , et la respiration de tant de malheureux se joignait aux exhalaisons de la chaux pour le vicier de plus en plus; par suite de l’extrême humidité que produisait le voisinage de la mer, une eau grasse et sale coulait constamment le long des murs ; du plafond même tombaient de grosses gouttes dont chacune renfermait un ver; ainsi autour de nous tout était plein d’insectes dégoûtants qui nous rongeaient tout vifs et d’énormes rats qui circulaient sans cesse et nous tourmentaient pendant la nuit; notre couverture, nos vêtements, et la planche même qui nous servait de lit, se pourrissaient en très-peu de temps; ce qui fit dire un jour au commandant des prisons: Chose étonnante! tout se corrompt, tout pourrit ici, hors ces Pères. Réunissez tous les traits de ce tableau, et vous aurez une peinture encore très-éloignéc de la réalité. C’est sans doute pour nous aider ou nous forcer à examiner tout ce qu’elles renfermaient d’horreurs, qu’en nous conduisant dans nos prisons, on nous remit à chacun un bout de chandelle allumée.
» Depuis cet instant les portes se fermèrent sur nous et nous privèrent de toute communication, non-seulement avec le dehors, mais encore entre nous. La porte qui nous avait introduite dans ces caveaux fut murée quatre jours après, comme pour nous ôter toute lueur d’espérance. Non contents de tourmenter nos corps, nos bourreaux exerçaient leur cruauté sur nos âmes, en nous refusant le bonheur de célébrer la sainte messe ; on nous avait même arraché nos bréviaires, et ce ne fut qu’après de bien longues instances que nous pûmes obtenir qu’on nous rendît ce trésor, et qu’on nous prêtât
tous les jours une lampe avec un peu d’huile pour réciter l'office divin, qui faisait notre principale consolation Tout le reste du temps, nous étions plongés dans des ténèbres perpétuelles, si ce n’est qu’à force de rester dans cette profonde obscurité, notre vue avait acquis assez de sensibilité pour distinguer le jour de la nuit, grâce aux faibles rayons de lumière qui pénétraient dans la galerie par les soupiraux supérieurs, et de la galerie dans nos cachots par la fente ménagée dans nos portes.
» Quand je me vis installé ou plutôt enseveli tout vivant dans cet affreux tombeau, et que le bruit de la porte et des verroux qui se fermaient sur moi m’eut livré tout entier à l’horreur de ma solitude, j’avoue ma faiblesse ! je me sentis accablé d’une mélancolie mortelle ; une terreur panique me serra le cœur et glaça mon sang dans mes veines, une atmosphère de plomb sembla peser sur moi et suspendre ma respiration. Dans cet état d’agonie, j’eus recours à Jésus-Christ compagnon de mes souffrances, et me traînant jusqu’à la porte je frappai de toutes mes forces pour appeler à mon secours. Le commandant de la place, qui se trouvait encore dans ce souterrain , étant venu, je lui exposai ma peine et lui demandai la grâce de pouvoir parler à quelqu’un des affaires de mon âme. Soit qu’il eût besoin d’une cellule et qu’il fût bien aise de profiter de la circonstance pour disposer de la mienne, soit que la bonté divine lui eût inspiré un sentiment de compassion qu’il n’aurait pas trouvé dans son cœur , il me conduisit dans la cellule du P. François Storioni, et me permit d’y rester comme son compagnon. C’est une faveur que je mettrai toujours au nombre des grâces les plus signalées que la divine miséricorde m’ait accordées dans toute ma vie. Pendant les seize années qui me res-
taient à passer dans ces horribles cachots, ce Père vénérable par sa sainteté a été mon compagnon inséparable, et j’ai toujours trouvé en lui un modèle accompli de toutes les vertus, une source de consolations et de force dans mes faiblesses et mes angoisses. Je n'ai pas besoiu d’entrer dans le détail de nos souffrances ; il vous est plus facile de concevoir qu’à moi de vous décrire les mélancolies mortelles, l’ennui, le dégoût de la vie, les insomnies prolongées, des maladies qui n’ont pas de nom, et cent autres conséquences physiques ou morales de notre état violent, contraire à la nature, à tous ses besoins et à ses habitudes.... Mais à quoi bon vous affliger par ces tristes récits, et reprendre pour ainsi dire ce qui depuis longtemps est déposé entre les mains de Dieu? Sciocui credidi.
» Cependant je serais ingrat envers la divine miséricorde, si en vous parlant de nos peines j’oubliais les consolations qu’elle nous prodiguait. Nous puisions la première dans le témoignage de notre propre conscience, qui mettait le baume sur toutes nos plaies en nous rappelant que le crime, le seul crime, pour lequel nous souffrions , était d’être Jésuites ; nos bourreaux eux-mêmes ne manquaient pas de nous confirmer dans cette assurance en nous répétant, au milieu de leurs cruels traitements, que si nous voulions renoncer à notre vocation, nous aurions la liberté, une haute protection, et les faveurs royales. Et nous, nous répétions avec saint Pierre : Nemo vestrûm patiatur ut homicida ; si autem ut christianus , non erubescat , sed glorificet Deum in isto nomme (1). Une autre consolation nous venait de
(1) Que nul d’entre vous ne souffre comme malfaiteur; mais si quelqu’un souffre en qualité de chrétien, que, loin d’en rougir, il glorifie Dieu dans ce nom. S. Peth. Ep i,c. 4.)
la récitation du Bréviaire et de la lecture des saintes Ecritures. Mais, indépendamment de tous ces moyens extérieurs dont Dieu se sert pour soutenir le courage de ceux qui souffrent, la consolation la plus efficace, la plus intime, la plus ineffable, est celle qu’il verse lui-même dans le cœur, en se communiquant à lui immédiatement et sans intermède. Oh ! qu’il est admirable dans sa bonté ! Oh! combien est vrai ce que nous assure son Apôtre, ce que confirment des milliers d’exemples de l’histoire ecclésiastique : que Dieu mesure nos épreuves aux forces qu’il nous donne ; qu’il ne demande de notre pauvre humanité que le premier acte du sacrifice, et se plaît ensuite à adoucir par sa grâce et à rendre aimable ce qui auparavant semblait insupportable et plus horrible que la mort. Grâce à sa bonté, et malgré la barbarie des hommes, nous fûmes souvent consolés dans la plus grande et la plus douloureuse de uos privations : le pain eucharistique, le pain des forts, nous fut plus d’une fois donné par des voies connues de lui seul (1).
(1) Le lecteur nous saura gré d’ajouter ici quelques autres détails extraits d’une lettre du P. Kaulen, compagnon du P. Fr. Filippi dans sa prison»
d La divine Providence ne se fit pas moins sentir dans la conservation presque miraculeuse de nos corps au milieu de souffrances et de privations qui depuis longtemps auraient dû nous consumer. Le chirurgien lui-même ne comprenait pas comment nous pouvions vivre, et il avouait ingénument que notre guérison dans nos maladies était moins due à son habileté qu’à une vertu toute divine. En effet, on en voyait guérir aussitôt qu’ils avaient adressé quelques vœux au Seigneur. Un, entre autres, sur le point de mourir, prit un peu de fa-
» Outre les adoucissements que l’onction intérieure de la grâce portait à nos maux, je dois vous en signaler quelques autres que nous dûmes à notre propre invention et qui contribuèrent beaucoup à diminuer l’horreur de l’isolement, qui était un de nos plus cruels tourments. Après plusieurs années passées sans aucun moyen de communication réciproque, le P. Fantini découvrit le secret d’ouvrir sa cellule et celles de ses confrères; il acquit une telle habileté dans cet art, qu’il n’existait ni serrure ni cadenas qui ne tombât devant lui comme par enchantement. Il visitait ainsi successivement toutes les cellules, se faisait notre courrier et portait à chacun la gazette ou le bulletin des catacombes ; nous l’appelions le Nicodème, parce qu’il choisissait pour ses opérations le temps de la nuit, pendant le sommeil des gardes et des geôliers. Il instruisit dans son art quelques-
rine miraculeusement multipliée par l'intercession de saint Louis de Gonzague, et sur-le-champ se trouva guéri. Un autre, tombé dans un accès de frénésie, poussait des cris affreux ; mais dès que son compagnon e'rt récité sur lui une courte prière, il se calma tout à coup et se rétablit en peu de temps. D’autres furent subitement guéris à la réception de la sainte Eucharistie (qu'on ne nous accordait qu’en viatique, à la dernière extrémité, et sur l’attestation du chirurgien). Ce prodige se renouvela si souvent, que le médecin, lorsqu’on l’appelait pour un malade, avait coutume de dire : « Je connais » le remède ; qu’on lui administre le saint viatique pour lui » rendre la vie. » Quelquefois la mort semblait faire briller un rayon de beauté et de vie bienheureuse sur ces visages qu’elle avait trouvés hâves et défigurés par les souffrances; et les soldats de la garde, chargés de transporter les cada-
uns de ses confrères, qui l’aidaient tour à tour et qui lui succédèrent quand il fut délivré de sa prison. U faut avoir éprouvé l’immense privation de toute communication pour comprendre la joie indicible que nous causa cette découverte. Mais comme elle était dangereuse, nous n’osions en profiter que pendant le silence de la nuit. Pour le jour, nous y suppléâmes par une autre invention, due au P. Jacques Cosli, italien comme le précédent : il composa un alphabet, dont chaque lettre était rendue par un nombre déterminé de coups de sifflets, ou de coups de marteaux frappés contre le mur. Chacun avait la clef de cette nouvelle langue, et tous y acquirent en peu de temps une telle habitude, qu’ils comprenaient sans aucune peine toutes les nouvelles qu’on publiait parce moyen. De mon côté, j’avais familiarisé un chat, qui rôdait sans cesse dans nos caveaux, et j’étais parvenu
vres, s’écriaient avec admiration : « Ah ! voilà le visage d’un saint ! a A la vue de tant de merveilles , et fortifiés par la grâce du Seigneur, nous nous réjouissions avec ceux qui étaient sur le point de partir de ce monde, et nous enviions leur sort, non point tant parce qu’ils touchaient au terme de leurs souffrances, que parce qu’ils allaient recevoir la couronne de justice due à leur victoire. Le croiriez-vous, mon Révérend Père? la plupart d’entre nous demandaient au Seigneur de finir leurs jours dans ces cachots ; aussi ne fûmesnous pas étonnés, lorsqu’on annonça aux Pères français leur élargissement, de les voir s’affliger de cette nouvelle, et estimer notre sort plus heureux que le leur. Il est vrai que nous étions sans cesse dans la souffrance, et cependant nous étions toujours dans la joie; tout nous manquait et rien n’altérait la sérénité de notre âme. a
à le dresser si bien qu'il portait mes dépêches à ceux de mes confrères que je lui désignais. Toutes ces industries nous donnaient un peu de distraction et rompaient la monotonie de notre vie ; elles nous servirent surtout aux épanchements de la charité fraternelle , que notre commune oppression avait portée à un degré d’intensité extraordinaire, et que jusqu’à ce moment nous avions été forcés de contenir comme emprisonnée dans nos cœurs.
» L’an 1763, notre chartreuse souterraine vit augmenter le nombre de ses reclus. Dix-huit jésuites de la province du Maragnon, qui jusqu’alors avaient été renfermés dans la forteresse d’Alméida, furent transportés dans nos caveaux , pour éviter qu’ils ne fussent mis en liberté par les troupes de l’Espagne qui était en guerre contre le Portugal; tant l’on craignait qu’un seul de ces prisonniers pût mourir ailleurs que dans les cachots! Vers l’an 1764, arrivèrent pareillement seize Jésuites prisonniers de Macao. Notre communauté se trouva de cette manière portée au nombre de quatrevingts. Parmi ces derniers se trouvait le P. Dugast, français de naissance, qui en 1767 fut mis en liberté par l’intervention de son gouvernement, et procura la liberté au P. Delsart, sujet de la couronne de France. Celui-ci fit délivrer le P. Durazzo, qui, s’étant adressé à la cour de Sardaigne, obtint la délivrance des PP. Fantini et Buongiovanni.
» Un peu plus tard on prit trente-quatre de nos compagnons pour les déporter à Rome ; je restai avec mon cher consolateur le P. Storioni et tous les Jésuites du Maragnon. Notre purgatoire n’était pas achevé, dix longues années devaient s’ajouter à notre pénitence. La
même année 1767 vit mourir notre commandant du fort; son successeur parut d’abord vouloir nous traiter avec plus d’humanité ; mais bientôt il ouvrit son cœur à l'avarice, se mit à spéculer sur la modique somme assignée à notre entretien, et nous fournit ample matière de patience. L’an 1769, nos confrères partis pour l’Italie furent remplacés par vingt autres Jésuites qui jusqu’alors avaient été renfermés dans les caves du palais du duc d’Aveira.
» Nous arrivâmes ainsi à la terrible époque de 1773, qui vint nous apprendre que tout ce que nous avions souffert jusque là n’était rien en comparaison des douleurs que les desseins impénétrables de la Providence nous réservaient; c’était la lie du calice, oh ! qu’elle était amère!! Au commencement de septembre, le marquis de Pombal vint à Oéiras, éloigné d’un mille de la tour de Saint-Julien, et nous envoya son auditeur pour nous intimer la suppression de la Compagnie. Par un raffinement de cruauté, et pour le seul plaisir de nous tourmenter dans la partie qu’ils savaient bien nous être la plus sensible , nos bourreaux mirent la plus grande solennité dans cet acte barbare par sa nature. D’après les ordres de Pombal, on nous rassembla à l’entrée des cachots, et, aprèsnous avoir fait subir la lecture de ce décret si dur dans ses formes et si désespérant dans son fond, on nous arracha les lambeaux de l’habit de la Compagnie qui nous restaient sur le dos, et, en présence de deux compagnies de soldats et d’une populace nombreuse qui applaudissait à notre profonde humiliation , on nous revêtit d’une espèce de cilice ou de sarrau composé de plusieurs morceaux de différentes couleurs, afin d’ajouter à notre confusion par le ridicule et l’indécence de l’habit qu’on
substituait à celui de notre Compagnie. O mon Père !! je n’ai pas de paroles à ajouter à ce récit. Une langue humaine ne saurait rendre les sentiments qui déchiraient nos cœurs ; votre cœur les a tous éprouvés, il est seul capable de les comprendre. Dieu seul connaît les larmes, les soupirs et surtout la consternation mortelle dont nos catacombes furent témoins.
» Nos bourreaux jouissaient d’un spectacle si cher à leurs cœurs; comme des tigres acharnés à leur proie, ils en savouraient les délices et buvaient goutte à goutte le sang de leurs victimes. Insultant à notre douleur, ils nous la reprochaient et, nous en faisant un crime, ils nous racontaient avec un triomphe affecté les réjouissances publiques célébrées dans tout l’univers, les Te Deum chantés dans toutes les églises, et le Saint-Sacrement expose' partout pendant trois jours en action de grâces de l’extinction de la Compagnie. Puis, comme s’ils avaient eu le droit de commander aux affections de nos âmes, ils nous disaient : que la destruction de la Compagnie étant la volonté de Sa Majesté, notre douleur était une révolte contre l’Etat et contre le roi, et qu’au lieu de pleurer, nous étions obligés de nous réjouir avec tous les bons citoyens ! Les barbares !! que Dieu le leur pardonne ! Je ne crois pas qu’il soit possible de trouver dans l’histoire de tous les tyrans du monde un trait de cruauté comparable à celui-là ! . .
» Tout le monde s’attendait que la publication du Bref de la suppression de la Compagnie allait ouvrir nos prisons pour nous donner une pleine liberté ou au moins un exil. Il n’en fut rien ; nous portions encore assez de traits de notre mère, pour attirer sur nous, même après sa mort, les cruautés du persécuteur. Néanmoins notre
captivité fut un pcai adoucie; une faveur bien grande nous fut accordée, la permission de recevoir régulièrement tous les mois la sainte Eucharistie ; jusque là nous avions été déclarés excommuniés et traités comme tels au nom de la religion ; le bonheur de participer au pain des anges nous consola pleinement et nous donna la force de supporter avec joie les épreuves de tous les jours. Nous approchions de l’année 1777 ; nous avions passé dans ces catacombes seize années, pendant lesquelles trente-cinq de nos confrères étaient morts; de ce nombre onze étaient de notre province malabare, savoir les PP. Jos. Pedemonte, Jos. dos Santos, Fr. Mourci, Em. Diaz, Jean Figueredo, Em. da Sylva, Ant. Rodriguez, Jean Ignace, Eus. de Mathos, Jean Franco, Fr. d’Albuquerque. Une circonstance digne de remarque, c’est que durant les dix -huit années de notre captivité jamais un agent du gouvernement ne se présenta à nous pour nous interroger, nous examiner, ou nous dire la cause de notre incarcération ; il s’agissait si peu de raison et de justice, que la haine et l’iniquité ne prirent pas même la peine de se couvrir sous le manteau de ces formalités extérieures.
» Enfin l’année 1777 vint mettre un terme à nos souffrances; le roi Joseph Ie» fut cité au tribunal de celui qui juge les justices (Dieu ait pitié de son âme !). La reine qui lui a succédé n’eut rien de plus empressé que de satisfaire aux droits de l’humanité et de la justice; les prisons s’ouvrirent, les entrailles de la terre rendirent leurs morts, et nous participâmes à cette espèce de résurrection générale. Nous étions encore au nombre de quarante-cinq jésuites dans notre catacombe. Après tant d’années écoulées dans ces profondes ténèbres
et sous une atmosphère de plomb, il fallut multiplier les précautions, et ménager une transition lente et graduée, pour éviter les dangers d’un passage subit; la lumière nous eût aveuglés, l’air libre nous eut étouffés.
» Je ne chercherai pas à vous peindre les transports de joie qui éclatèrent dans tout le Portugal en voyant rendues à la vie huit ou neuf cents personnes, reste d’environ neuf mille, que le ministre avait enlevées à l’Etat et particulièrement aux familles les plus distinguées du royaume. Mais surtout comment vous exprimer notre bonheur lorsqu’ après dix -huit ans de la plus cruelle privation, il nous fut donné enfin d’offrir à l’autel du Dieü vivant le divin sacrifice de propitiation! Après avoir passé quelques jours dans la ville de Lisbonne pour reprendre un peu de forces, je m’embarquai le 17 juillet 1777 avec sept Pères allemands et cinq italiens pour la ville de Gènes, où nous trouvâmes vingt de nos anciens confrères réunis dans le noviciat de Carignan et plusieurs autres dispersés dans la ville et dans ses environs; ils nous reçurent tous avec une bonté et une tendre amitié qui nous prouvèrent qu’en supprimant la Compagnie on n’avait pu éteindre dans le cœur de ses enfants la charité toute céleste qui en était l’âme et le caractère distinctif. — »
Le P. Fr. Filippi continue sa longue lettre, en répondant à toutes les questions du P. Lichetta; il entre dans des détails très-intéressants sur les événements du jour, sur les intrigues passées, les craintes et les espérances de l’avenir, etc.; mais toutes ces considérations nous entraîneraient loin de notre sujet; d’ailleurs, ce que la prudence nous permettrait de reproduire ici se trouve déjà
consigné dans les ouvrages qui ont traité cette partie de l’histoire.
Pour compléter, autant qu’il est en nous, les notions que la lettre du P. Liehetta nous donne sur l’état des missions et sur les missionnaires de l’Inde au moment de la suppression de la Compagnie de Jésus, nous citerons ici le témoignage de ceux qui connurent ces hommes apostoliques et vécurent avec eux.
Commençons par transcrire le tableau de la mission du Carnate, tel que nous le trouvons dans le catalogue
de 1757.