‹ La mission du maduréChapitre 1 sur 12 · ÉTABLISSEMENT DE LA MISSION DU CARNATE · texte numérisé non relu

ÉTABLISSEMENT DE LA MISSION DU CARNATE

Louis XIY avait compris tout ce que les missions lointaines et la conversion des peuples idolâtres pouvaient donner de gloire, de prospérité commerciale et même de puissance politique aux nations qui voudraient seconder généreusement les missionnaires dans cette grande œuvre. Pénétré de cette pensée et excité par l'exemple des rois de Portugal et d'Espagne, il voulait que la France eût aussi ses missions dans la Chine, dans les Indes et en Amérique. Rien de plus juste qu'un tel désir ; mais afin de réaliser ses desseins, les nouvelles missions devaient être soustraites à l'autorité et à l'influence du roi de Portugal, pour ne dépendre que de la France. C'était là le point de la difficulté ; car le roi de Portugal, en vertu de ses privilèges et de son droit de patronage, prétendait au monopole des missions, nonseulement dans les provinces où il exerçait une autorité civile, mais encore dans les États soumis aux princes IV. 1

païens. Celte prétention, qui aujourd'hui nous semble ridicule par son exagération, était cependant alors un principe généralement admis et presque consacré par les privilèges reçus du Saint-Siège.

Si les souverains et les nations de PEtiroper n'eussent été inspirés que par le pur zèle de la conversion des païens et de la propagation de la foi, il eût été facile d'accommoder leurs différends et de combiner tous leurs efforts pour atteindre ce but principal , devant lequel toutes les considérations humaines devaient disparaître, et sans aucun doute ils auraient réussi à planter la foi et à déraciner l'idolâtrie dans toutes les Indes. Mais comme ce zèle n'était qu'un motif partiel qui couvrait des vues d'intérêt et d'ambition , ces éléments de rivahté et de discorde produisirent constamment des luttes secrètes et dès guerres ouvertes; arrêtèrent le développement des œuvres apostoUques, et contribuèrent puissanifiiïeiit à lexir raine dans plusieurs contrées.

La Compagnie de Jésus, placée sous la dépendance de ces deux princes, dont la volonté absolue égalait la gloire et la puissance, dut nécessairement ressentir les eftets de cette lutte malheureuse} et, comme les «ujets des deux nations, en entrant dans ses rangs, n'avaient pas tous au même degré corrigé en eux l'exagérattion de l'esprit et du sentiment national, elle dut trouver dans son propre sein des principes de contradiction qui tendaient à corroborer l'influence de cette riVàHté extérieure. Cette discussion eut lieu dans la Compagnie de Jésus vers l'an 1G94. Louis XIV agissait à Hotnê atipfès du Saint-Siège et du P. Général par lè lûcyear de son orateur le cardinal de Janson , de son aiiibassadeur le prinob de Monaco, et par les lettres du P. Lachaise et

du P. th'ovîncial de France ; tandis que les Pèreë pot-* tu'gàis et l'anlbassàdeur du roi de Portugal défendaient là cause de ce dernier. Il est inutile de dire que dés deux côtés les sollicitations étaient pressantes et Itûpérteusés, le caractère des Aéux monarques est assez connu ; dejr deux èôtés de graVes intérêts pouvaient êti'é compromis, car le ressentiment de cfes priùcès f^oiifaît détrtdfè toute Pœutre deJs farissions.

Les Pëï^és, obligés d'être les interprètes et fes instn;fflêhts de ces deux volonïés opjposéès, gémissaient étiïmèittëlfrde cette Krtte et disaient àiec lé P. Ptôvindaï de France : « Si l^iaffricrê se traitait entre notis Seuls, l'obéfesance, à laquelle nous sommes acc(iAitùméé, attrait feieïîtôt tenïiihé la controverse ; mais Ite toi tes^hrétîèn he Pènïend pas àînfsi (1). » Placé entre ces deux prëësiôtt^, le P. Géhéral répondait au P. Provincial : a Voyèi, je voué prie, ce que peut faire lé P. Général, pon^é d'un cèfeé ^ te te& très-chi^îén à changer la fornïè dé hotré gotevérriéttïétit «n fàveut de ses sujets, et retetiu de l'autre par ie àérénîssiîmè tùi de Porftigà!, qui s'oppôsè à to«ikt^ *^ècte dé changement. (?ne lès rois s*éïitettAéirt eâ»e ètay mît qiie le Souverain Pohtife décidée, et Koii mé ti^ilirtera prêt à obéir (î) . »

Certàfiïs historiens ont vouhi rendre fes Jésuites if^espons^ês defs éppo^ions et des vexations que lés isfis^ skiiHaaif^e dé diVefèes nations ép^uvèrent souvent dé k

(i) M nMstnh fiolis rât ^erewr obédire AâsQélit , finiretoi^ h^&n controveim; se;! rex christianissimus^ etc.

(2} P'erpén^t^ quaeso^ quid facere T^oasii Prœpositus generalis^ qpi hhb ttéi^^ k i^è^é clÀrii^tâ^lhô Hit nààti ié^wânU ibfnaitÀ ihutèi in gmiflfea sabclil^riuni saoi'uin^ et iUiac ipATiter urgeUir a seretUiiitao rege Lusitaiùœ, ne n^utet. Equidem si conveniant inter se rege8> irel prdëMtttat )]^8ttit^ ÎP'okittfex qutil fecfendtixÀ, ôbftéquàr âinè inorà.

part des autorités portugaises ; on leur répond par im argument sans réplique, en leur prouvant que, depuis la suppression de la Compagnie, la nation portugaise n'en a pas moins persisté dans toutes ses prétentions, dans son intoléraAce et dans son espèce d'antipathie contre les missionnaires des nations étrangères, quoiqu'elle ait perdu presque toute sa puissance, sa gloire et son influence politique, qui alors pouvaient en quelque manière justifier sa conduite. Mais, outre celte réponse, la question (que nous traitons nous en fournit une toute naturelle, puisqu'elle nous montre l'intolérance portugaise s'acharnant contre les Jésuites français aussi bien que contre les autres DMSsionnaires.

Tout ce que pouvait faire la Compagnie de Jésus, c^était de conserver la paix entre ses membres des deux nations , par les moyens [que les circonstances lui per- ^ mettaient. Le P. Général aurait volontiers constitué des missions françaises indépendantes, pour satisfaire Louis XIV; car la justice et la raison parlaient en sa faveur contre les principes et les usages de cette époque* Le bien même des missions le demandait , puisque le principal obstacle qui arrêtait leur développement était l'insuffisance des ressources. Mais l'adoption trop facile et trop prompte d'une telle mesure aurait irrité le roi de Portugal et occasionné de plus grands maux j il fallut donc négocier et temporiser, ne pas satisfaire pleinement une pai*tie , afin de ne pas mécontenter tout à fait l'autre. Ainsi Ton commença par accorder aux missionnaires français des privilèges qui tendaient à les soustraire insensiblement à la dépendance du Provincial du Malabar; et ce ne fut qu'après 1700 que la mission française fut constituée d'une manière pleinement indé*

pendante. Et alors même le Supéifieur de cette mission, tout en recevant les attributions attachées à la charge de Provincial, dut prendre le titre de Supérieur général^ pour ne pas trop blesser la susceptibilité du roi de Portugal, et observer au moins la lettre du décret royal, qui défendait à la Compagnie de confier la charge de Provincial ou de Visiteur à d'autres Pères qu'à des sujets du royaume (1).

Les Pères français qui se trouvaient à Pondichéry conunencèrent alors à réaliser un projet qu'ils avaient formé depuis plusieurs années, celui de fonder dans le Camate et dans le royaume de Golconde une mission semblable à celle du Maduré. C'est pour s'y préparer qu'ils avaient envoyé les PP. Mauduit, Bouchet et Martin faire leur apprentissage auprès des Pères portugais, qu'ils vénéraient et auxquels ils étaient unis par lés liens de la charité fraternelle, malgré la vive contestation qui existait entre les deux nations. Enfin la nou-

(1) Le P. Michel Bertholdi^ italien, missiounaire du Maduré, ayant été nommé Provincial du Malabar en 1729, cette nomination dut être révoquée comme contraire au décret royal, et le P. Ant. Simoes lui fut substitué. Ces précautions n'empêchèrent pas qu'en 1730, par suite de ses démêlés avec le Saint-Siège, le roi de Portugal ne rappelât de Rome tous les Jésuites portugais qui s'y trouvaient, et ne défendît sévèrement à toute Vassistance du Portugal d'obéir au R. P. Général, ou d'être en correspondance avec lui. De son côté, Louis XIV avait fait pareillement ses efforts pour briser tous les liens qui unissaient les Jésuites franç;us avec leur Général, et constituer Vatsittance de France sur un pied parfaitement indépendant et isolé du reste de la Compagnie. C'est ainsi que la Compagnie ressentait le contre-coup de toutes les difficultés qui survenaient entre Rome et les diverses cours de l'Europe, par la seule raison qu'elle était regardée partout comme un instrument du Saint Siège, et conmie un corps d'ouvriers apostoliques pleinement dévoués aux intérêts du Souverain Pontife. Chose remarquable! c'est précisément dans le même temps que la Compagnie était attaquée à Rome avec une espèce d'acharnement par un parti nombreux qui l'accusait d^ désobéissance au Sain^Siége et de résistance opini&tre à ses ordres |

v^ Jf^m fut oji^v/^ par (e £. I^ajud^t en iTAO; k ]^. Fp.Qt4iQ/ç ^. le if>}ni^Q ei eut le ^Qnliaur de bàpjti-

W W P®V ^ ^P^ ^ S^^^ ftWaaJipç ^ brajftes; yers 1 7iâ3^ le l\ ÇpucUçjty (ji^ s'^iâ^t %ip(é. et ayak obtenu de ^friij^D^ s,uacè^ dd^ le MadiM:^» î^t npmmé Sji^p^ieur i^ la «[fission du Carij^te* l§^ Père», portugais abfin- (Iç^èreot au ^oin dç^. ijnissio^aja^ frainça^ If^ cbriétientés fondées dans le Nord, et conaervèi:efltt cejfes d^ ^^y y CQippris u|j,e paf4jie du r^y^ijijaie de Gingi (4), La ^^sipp pai$sa]j)it« se développia pljus ]?apidç^l^at que uV :);aît pu ï^e celle^ du i^tad^ré, pa^ce que IfÇg seo^nces 1^ Jia ^oi 3ç U:ouvaieû^ déjà r4paa4^<^ ^W c^ terraÎA; j^ y jçenconlra ^éa^çins de o^n^t^e^ obstaclç^ dans j^'jB^Vjit 4es p.ç]i^e^ et 4s#â k b^Q»^ dQS b^acnç^ et des i^pj,$tee^ du ^^of^y qui, lui ^si^tçrçiji). de fréqjaeqte^ per§|^tio^. Mai$ soij, pl^ §j:^ J3aal|ljiew £ut d'avoir éjt^ f9P,4ée trop tard, et jpar con^suçnli^e n'ayoir pas eu le ten^s d'acquçri^ la^ ^olidtité et la consistance qui eussent été nécessaires pour résister aux coups terribles q^i vinrent bientôt frapper toutes lje$ missions des jl^des : aijissi leç défections y furent-elles proportionnellement beaucoup plus nombreuses que dans la mission d))L Madyré. Le centre de cette mission du Nprd [était la résidence de Pondicbéry, et les missionnaires, profitant des avantages et de Ja sécurité que leur pfjfraijt cette position, à l'abri des persécutions et des brigandages des princes païeps , ouvrirent des écoles et un collège , cppnne l^s Pères portugais l'avaient fait dans la plupart des villes de la côte malabare.

(1) II fut convenu que la limite des deux missions serait le [)araUèle pas^nt au-dessous 4ç Pondicbéry.

Qi^A h h j^riî^ctiQa, la nouvelle mission fut ploioé^ S(m la i}4i^ndanae de MF l'éyéque 4^ M^lapour ç^ Smzlhovfxér. Une des priyaliioQs les pljyis s^nstiblçs de 4^ imamm du Maduré ^yùt été de ne pouToir ét^ y'mMp f^tminstimmat paa? ses ^iiqiérieurs eecléaiasti^j^y jif^ miàfi^è(a[iim de Qniiigapûce el de Çocfain; mmn d'<e^ o^msit io^é.^ftlrçp(rendve une telle visi^ ; p$^^ que» igMr rant k lauguip n^lea usages des Indiens» ejt porfjao/^^B leurs habitudes, et pour ainsi dire sur leur front, le sceau de leur condition européenne, ils craignaient d'être reconnus, et par là d'imprimer à tous les missionnaires cçtte ^ohe à^ pr^inguisme qui eût infailliblement .cau3|S 1^ Tuine ^ h mis^on. Le Carnate fut plus h^uçeux^ grâce à la nomination du P. Laynez au siège dô ll^Jlapour. Ce prélat, qui avait été longtemps missionnaire du Maduré, ne fit aucune difficulté de visiter des chrétientés qui lui étaient si chères ; et il put le faire avec d'autant plus d'assurance que sa nouvelle dignité n'avait rien changé k m& li^bitudes et à son ancien régime de missionnaire, .^'il icij[)^rv£^ jusqu'è la mort. Il poussa même ses excur^ 4pp$ jusque, dens le Maduré, et fit , avec ]^ cooseor têm^ e% m mm de l'archevêque de Craoganoire., h li^tii^ de catte. missioa où il trouvait t^t de pi?é^wi

m, mi^oo du Ganiate n'entre pas ûécessaireoudat 4m^ le C6^dse (p^e q0us ^vons dû nous prescrire ; il nws $q|fii d'^ avoir indiqvbé la fondation, comme un ffuiA et mf^ modification de la missioa du Maduiré. Nous coftUr o^&nojàs donc l'histoire de celle-ci , telle qu'elle se déve^ loppa dans ses nouvelles limites ; nous réservaut to^At^ £cii|i dQ. donner eçsu^te un aperçu des tr^vai^i des luttes e)^ d^ SMpG^s des missionnaires cl,u CarA^le. X^es le^uir^

qui désireraient des détails plus complets les trouveront dans les anciennes Lettres édifiantes et curieuses. Nous serons nous-^mêmes obligés d'y recourir pour le Maduré, parce que les documents qui nous restent sur cette mission depuis 1700 jusqu'à 1720, ont été insérés dans ce recueil précieux. Nous en reproduirons des extraits assez étendus et classés de maniëre à présenter avec précision la suite des éyénements pendant cette époque.

SXTBAIT d'une LETTRE DU P. PIERRE MARTIN, MISSIOimAIRS DE LÀ COMPAGNIE DE JÏSUS, AU P. DE YILLETTE, DE LA MÊME COMPAGNIE.

A Balaseor^ royaume de Bengale, le 30 janvier 1699<

Mon Révérend Père, P. C.

On m'a remis entre les mains les lettres que tous vops êtes donné la peine de m'écrire. Je ne vous dirai pas le plaisir que j'ai ressenti en recevant ces marques de votre cher souvenir. Il est plus doux que vous ne pensez d'apprendre, dans ces extrémités du mcmde, que nos amis ne nous oublient point, et que, pendant que nous C(»nbattons, ils lèvent les mains au ciel, et nous aident de leurs prières. J'en ai eu, je vous assure; un trèsgrand besoin depuis que je vous ai quittés, et je me .suis trouvé dans des occasions qui vous paraîtraient bien délicates et bien difficiles, si je pouvais vous les marquer ici

'' Je suis venu dans les Indes par l'ordre de mes supérieiust H vous f^ro^erai que je n'ai eu aucun regret de

quitter la Perse, mon attrait étant pour une autre mission, où je croyais qu'il y avait encore plus à soufiBrir et phis à travailler. J'ai trouvé ce que je cherchais plus tôt que je n'eusse pensé. Dans le voyage, je fus pris par les Arabes, et retenu prisonnier pour n'avoir pas voulu faire profession du mahométisme. Quelque envie qu'eussent ces infidèles de savoir qui nous étions, le P. Beauvollier mon compagnon et moi, ils n'en purent venir à bout, et ils crurent toujours que nous étions de Constantinople. Ce qui les trompait, c'est qu'ils nous voyaient lire des livres turc^ et persans. Nous les laissâmes dans cette erreur jusqu'à ce qu'un d'entre eux s'avisa d'exiger de nous la profession de leur maudite secte. Alors nous nous déclarâmes hautement chrétiens, mais toujours sans dire notre pays. Nous parlâmes même très-fortement contre leur imposteur Mahomet ; ce qui les mit de si mauvaise humeur contre nous, qu'ils saisirent le vaisseau, quoiqu'il appartînt à des Maures. Ils nous menèrent à terre, et nous mirent en prison. Ils nous firent comparaître pludeurs fois, le Père et moi, devant les magistrats , pour tâcher de nous séduire ; mais nous trouvant toujours, par la miséricorde de Dieu, fermes et constants, ils se lasssèrent enfin de nous tourmenter, et envoyèrent un exprès au gouverneur de la province pour savoir ce qu'ils feraient de nous. On leur ordonna de nous mettre en liberté, pourvu que nous ne fussions pas PranginSy c'est-à-dire, Européens. Us ne soupçonnèrent presque pns que nous le fussions, parce que nous parlions toujourér turc, et que le P. Beauvollier ne lisait que des livres arabes, et moi des livres persans. Ainsi le Seigneur ne nous jugea pas dignes, dans cette occasion, de souffrir la mort pour la gloire de son saint nom, et

J||ni& 60 fûmes quittes pour la prison et pour qoekjues iMjtfrtenioauyais traitements.

Be là nous vînmes à Surate, où le P. Beauvollier da- ^ew^ pour étee supérieur de la maison 91e npus^ 7 •ivona. Potur moi, jo ne m'y arrêtai pas, mais je passai ifim 1$ Bengale après avoir eoiiru risque plus d'une lois de' i<>mber entra les mains des Hollandais.

Sitôt (pm je fus arrivé dans ee beau royauqie qm est

4WII h iommïmi des Makométana, quoique presque

^t fe peuple y soit idolâtre, je m'appliquai sériei^se-

m^i à apprendre la langue betgale. Au bout de cinq

mois je me trouiai assei&babile pour pou?op*.me dégui-

mfy et ma j.etier dans une fameuse université de Srames

i[4(^jLeurs des Indiens). Gomme nou& n'avons eu jusqu^à

^4sent qu^ de fort légères connaissances de l^u* reli*-

Kiou, m% Pères ^oulatailaient que j'y demeurasse deux

4a|u Jbrcp 9fis poj^r pouvoir m'en instruire à fond. J'en

.apû^ pri^ h résoliiUon, et j'pt^ prêt à l'exécuter, lors^

fgi^\\: Sr'éle^a tout à Qoup \xm si furieuse gpenire enld?e les

Hfli^^éian^ et les gentils, ^'i} n'y w^i de «àr^ en

PM^n Ijeu, surtout pour le$ Européens. Biais Diai, dans

l'opçâ^ion, 4cmnQ W6 force qu'on pe comprend pas.

GoffitfQe je n'apprébeadais presque pas le danger, mes

§i^rie|i^rs v>b permirent, d'entrer dans un royaume

lirplain noouné Orixa, où dans l'e^ce de seize mois

j'^ii^: l^ bpabeur d# baptiser près de cent personnes, dont

(pelques-vi^s pass^ent l'âge .de soixante ansx J^eepérais,

i^ec la griâce d^ Dieu^ &ire dani^ Ja suite une^ récolte

pJAlS a]K)i^ante ; mais tout ce que nous pûfnes obtenij?,

^% ^BNoifi soiu: d'u)M^ espèce de paroisse érigée dans IfBi

pf^^ipal^ bftbiiaUon que U royale Compagnie de France

§L dap^ le B^ogaJ^

p cette missioa ne manque pas d'ouvriers, nos

sypériei^rs rjêsolurent cis m'eovpyer avec troi^ de n(^ j^^e3 à^ Fpfx^çhéTYf l^uiûque place un peu, fortifiée que [çs Frai;i.$^s aient dans le^ Indes. Là nous serrons à, l^t

pprtç de la jçnjl^sijpp, deMaduré, la, plus b^Ue, à^ iûqu m^ 5l4 sçit au nfo^de. Les Pères port4igais, cp*i y trsr i|f.^i^i;it in£a1(igablement a,ve& dps fruils et des peiu^ jfljçrQja^legy me firent proposer, il y a pli^ d^e, dU-)mjt Hipiçi, d^ jf^e dpnner à eux ppi^r ^ler prefjyire paçt à leprs travaux. Si j'eusse ^ disposer de moi, j'aurajfs pr\g yolontiers eç parti ; mais nos supérieurs, ne l'piU pas jugé à propps, parce qu'ils veujent que npps étahligr âi()^ d^ nptrp cà\é d^s mjûs^ions françaises, et que daQ3 ÇÇ|^ vastes royauijaç^ i^qjx^ occupions les i^ys qjg^ nns Pèfes pçrtugai? ne peuvent cultjiyeï; 4 cause de leur P^t npi»J?i;e. C'est ce qjije ootrp. Sypériaujr général, 1^ Ç. de la Brej^e, qui est présentement dans Ijç. royaume ^e, Siara, yi.ent de m,ç inaxqUser dans §a d^rnJLpre lettre. Il me charge de la nnssion de Ppndipli.éry, et mp fait espérer que bienJ^t il mç perifiçt^ra d'pfttrer dans les terres, ce que je spidiaite avec ardeur.

Par les dernières lettres reçues d'Europe, on manfjp que je suis destiné pour la Chine; mais jp reQ.ppjce san^ ppjpe à cptte mission, sur la parolp qu'on me donne de jfiii fairç passer incessan^pient daçs cellp de Maduré, q}fx a, jp yoy^ l'ayoue, depuis longtemps bien des charnjies Çpur mpi. Ij)ès que je fus en Perse^ je portai souvent il^es vfl3ux vers ce paysrlà, sans ayoir ajpi:» aucune esp^i;ancp de les yoir exaucés. Mais jp commence à juger (pe ces désirs si ardent pt conçus de. si Ipi^, ne yenaient que d'une bonne source. Je les ai toujours sentis croître et se ppçfirpjier, à. mesurç que je m'approche ^ cet heu-

reux terme. Vous n'aurez pas de peine à comprendre pourquoi je m'y sens si fort attiré, si je vous dis qu'on compte dans cette mission plus de cent cinquante mille chrétiens, et qu'il s'y en fait tous les jours un très-grand nombre. Le moins que chaque missionnaire en baptise par an est mille. Le P. Bouchet, qui y travaille depuis dix ou douze ans, écrit que cette dernière année il en a baptisé deux mille pour sa part, et qu'en un seul jour il a administré ce sacrement à trois cents ; en sorte que les bras lui tombaient de faiblesse et de lassitude. Au ïeste, ce ne sont pas, dit-il, des chrétiens comme ceux du reste des Indes. On ne les baptise qu'après de grandes épreuves, et trois et quatre mois d'instruction. Quand une fois ils sont chrétiens , ils vivent comme des anges, et l'éghse de Maduré paraît une vraie imago de PEglise naissante. Ce Père nous proteste qu'il lui est quelquefois arrivé d'entendre les confessions de plusieurs villages, sans y trouver personne coupable d'un péché mortel. Qu'on ne s'imagine pas, ajoute-t-il , que ce soit l'ignorance ou la honte qui les empêche d'ouvrir leur conscience à ce sacré tribunal ; ils s'en approchent aussi bien instruits que des religieux, et avec une candeur et une simplicité de novice.

Le même Père marque qu'il est chargé de la conduite de plus de trente mille âmes, de sorte qu'il n'a pas un moment de repos, et qu'il ne peut même demeurer plus de huit jours dans un même quartier. Il lui serait impossible, aussi bien qu'aux autres Pères, vu leur petit nombre, de vaquer à tout par eux-mêmes, C'est pourquoi ils ont chacun huit, dix et quelquefois douze catéchistes, tous gens sages et parf:iitcment inslruils de nos mystères pt de notre sainte religion. Ces catéchistes précèdent les

Pères de quelques jours, et disposent les peuples à recevoir les sacrements, ce qui en facilite beaucoup Padministratipn aux missionnaires. On ne peut retenir ses larmes de joie et de consolation, quand on voit l'empressement qu'ont ces peuples pour la parole de Dieu, le respect avec lequel ils l'écoutent, l'ardeur avec laquelle il3 se portent à tous les exercices de piété, le zèle qu'ils ont pour se procurer mutuellement tous les secours nécessaires au salut, pour se prévenir dans leurs besoins, pour se devancer dans la sainteté , où ils font des progrès merveilleux. Us n'ont presque aucun des obstacles qui se trouvent parmi les autres peuples, parce qu'ils n'ont point de communication avec les Européens, dont quelques-uns ont gâté et corrompu par leurs débauches et par leurs mauvais exemples presque toute la chrétienté des côtes. Leur vie est extrêmement frugale; ils ne font point de commerce, se contentant de ce que leurs terres leur donnent pour vivre et pour se vêtir.

Nous allons dans peu de jours nous rendre à Pondichéry ; Dieu me fasse la grâce de n'y rester qu'autant de temps qu'il, en faudra pour apprendre un peu la langue du pays, qui m'est nécessaire pour ma chère mission de Maduré. Cette langue est toute différente du turc, du persan, du maure et du bengale que j'ai déjà apprises ; mais le persan et le maure me serviront beaucoup, à cause d'un grand nombre de Mahométans qui sont répandus dans les terres. La langue portugaise me sera encore nécessaire pour traiter avec nos Pères de cette nation; j'ai été obligé de l'apprendre, parce que je me suis trouvé chargé de plus de mille Portugais des Indes, qui se trouvèrent abandonnés de leur pasteur pendant plus de six mois.

Raiisle temps (jue j'en avais la condnîte, je reOUâ otdre de te^ Pévêque de San-Thomé de publier le jubilé, et de le leur faire gagner ; ces bonnes gens ne sàvaifeïft ce que c'était cfue jubîïé. Je travaillai pendant p\\i^ dMiât mois à lès mettre en état de pikjfitçt du trésor que PEgKse leur ouvrait ; je faisais deux sermons par jour et deux catéchismes ; le matib était destîïié à ITùôtrtïctiôù Àésf adultes catéchumènes, et l'àpï-èfs-dlùée à dêiè Aes cïiirétîèTQS ; la moitié de la trùit àe pàsiàit à enteùArê lès côiifessionB des hotninés, et depuis Ta pointe du jotfr jusqu'à néiif heures qùé je disais la mésèe, j'eûteddàîs !és confessions des femfmes. Ce ^avià travail nie dédommaêeaît de quatre années qUô j'aVais passées sans pouvoir iién faire qu'apprendre des ktfgués. Je mé ^ens plus d'aï'deui' que jamais pout étudie»* èellè de Mâduré , parce que je suis convainèti qu'elle me sera plus utile que toutes les autres. Jie ne Veux retenir de français qu^autaUt qu'il en faudra pour vous écrire , pour vous ibs'ttuîre de tout ce qui se passera dans ces missions, et ^our Vous demander le secours de vos prières. Souvenez- vous de ce que Vous me promîtes, (![uand nous nouè séparâmes , et comptez qtre toutes les fois que j'ai dit là sainte lUësse, j^ai pensé nommément à voUs. Aidons-hôué tote deux mutuelîement à nous sanctifier 5 et qiïoîque mrtïs fassîotis si loin l'un de l'autre noti^ sacrifice, unissoûs-le toujours dans celui pour lequel seul nôUs le fàisoUs. Je suis avec fcieû dti respect, etc. -^

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ENTRAIT D^UNE LETTRE DU P. PIERRE MARTIN, MISSIONNAIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSLS, AU P. LE GOBIEN, DE LA &GÊMS COMPAGNIE.

A Gamià-Nacikeii-Patty, dans le royaume de Madnré,

le ler juin 1700.

M«Q Révérend Père, P. C.

Je 7QUS ai marqué dans mes dernières lettres le désir que j'avais de me consacrer à la missicoii de Maduré. Je cherchais les moyens d'exécuter un dessein que Dieu m'avait insfké depuis longtemps, Iprsque le P. Bouchet arriva à Pondichéry. Je ne puis vous exprimer de q^le sentiments je fus pénétré en voyant cet excellent mission^ naire qui^ dads l'espace de douze années, a eu le bonheur de baptiser ^lis de trente mille âmes. Je ne pouvais l'entendre parler des travaux de nos Pères missionnaires, de la ferv^ir des chrétiens, du grand nombre de conversions qui se font tous les jours dans cette ËgUse naissante, s&m me ^sentir animé d'une nouvelle ardeur de me joindra à ces ouvriers évangéUques , et d'aller prendre part à leurs travaux. Les sentiments de mes supérieurs se trouvèrent conformes à mes vues. Ils pensais t à établir une nouvelle mission dans les royaumes de Carnate, de Giûgi et de Golconde, comme on vous l'a déjà mandé, et de la former sur le modèle de celle que nos Pères portugwâ cultivent dans le royaume de Maduré, depuis plus de quatre-vingts ans, avec des bénédictions extraordinaires du Giel.

Pour réfussir dans une entreprise si glorieuse à Dieu et si avantageuse à l'Eglise, il était nécessaire d'envoyer quelques-uns de nos Pères français dans cette ancieiine

mission y où ils pussent apprendre la langue, s'instruire des coutumes et des usages de ces peuples, former des catéchistes, lire et transcrire les livres que le vénérable P. Robert de' Nobili et nos autres Pères ont composés; en un mot, recueillir tout ce que le travail et l'expérience de tant d'années avaient donné de lumières à ces sages ouvriers, et tâcher d*en profiter dans une enU-eprise toute semblable à la leur. On jeta les yeux sur le P. Mauduit et sur moi : mais on jugea à propos de nous faire prendre deux routes différentes. Le P. Mauduit, après avoir été à Maïlapour visiter le tombeau de l'apôtre saint Thomas, eut ordre de «e rendre wprès du P. François Laynez dans le Maduré, pendant que j'irais par mer trouver le P. Provincial des Jésuites portugais, qui était alors dans le royaume de Travancore, afin de lui demander, pour mon compagnon et poiu* moi, la permission d'aller travailler quelque temps dans la mission de Maduré.

Je m'embarquai donc à Pondichéry vers la fin de septembre 1699, sur un vaisseau de guerre français, et après un voyage assez long et pénible, j'arrivai à Culechy, où je rencontrai le P. André Gomez, provincial de la province de Malabar, homme d'un mérite distingué, et qui était supérieur de la maison professe de Goa, lorsqu'il fut choisi pour gouverner la province de Malabar. Il faisait, selon la coutume, la visite de toute cette chrétienté ; mais ayant su que nous devions Mentôt arriver, mon compagnon et moi, il s'arrêta pour nous attendre. Il nous reçut avec des démonstrations de joie et de charité très-grandes, et nous conduisit au Topo , qu'on appelle le collège de Travancore, et qui est sa demeure ordinaire.

Ce collège est situé dans une des plus petites bourgades

de cette côte ; il n'est bâti que de terre , et n'est couvert que de feuilles de palmier sauyage. L'église, dédiée à la sainte Vierge, est aussi simple que la maison ; et la vie que les Pères mènent répond parfaitement à la pauvreté de l'une et de l'autre. Je fus merveilleusemeut édiiSéde voir ces hommes, vénérables par leur âge et par leurs travaux, habiter sous des huttes si misérables, dans un dépouillement qu'on peut appeler universel de toutes les commodités de la vie. La vue de Dieu , qu'ils cherchent uniquement , les entretient dans une paix et dans une tranquillité parfaite, quoique exposés d'ailleurs aux insultes des idolâtres des terres et aux courses des pi-, rates qui infestent ces mers, et qui sont venus plus d'une fois renverser leurs cabanes, et piller le peu de meubles qui s'y trouvaient.

Aussitôt que le P. Provincial m'eut accordé la mission du Maduré, que j'étais venu lui demander, je m'appliquai de toutes mes forces à apprendre la langue tamoule, afin d'être bientôt en état de faire les fonctions de missionnaire. Car c'est un ordre que les Pères de cette province ont sagement établi, de ne laisser entrer pe]>sonne dans la mission de Maduré, qu'il ne sache la lan* gue du pays. Sans cette précaution, on verrait bientôt qui nous sommes, et tout serait perdu. Le Topo n'était pas un heu propre à m'avancer dans la langue autant que je le souhaitais : on ne parle pas assez bien tamoul sur les côtes, qui ne sont habitées que par de petites gens grossiers et sans pohtesse. Le P. Provincial eut la bonté de m'envoyer à Colate, où je pouvais trouver moins de distraction et plus de secours. Ce qui me lit le plus de plaisir, c'est que j'y rencontrai le P. Mainard, qui avait soin de l'égUse de cette ville. Comme il est né dans les IV. 2

îftde» d'un père ;et dHine mère français, il sait parfaite^ ment les deux langues : la nOtre, qu'U a retenue de ses parents ; et la malabare, qu^il a apprise dès l'enfance des gens du pays, et qui lui est devenue comme naturelle.

Cotate est une assez grande ville, située au pied des montagnes du cap Comoriû, qui n'en est éloigné que d'environ quatre lieues. Elle est devenue fameuse en Bwope et dans toutes les Indes, par une infinité de miraeles qu'y a opérés, et qu'y opère encore tous les jours saiftt Prançôis-Xavier. Cette ville, qui termine le royaume de Travancore du côté du sud, n'est pas plus à couvert que le reste du pays, des courses des Èadages (1), qui viennent presque tous les ans du royaume de Maduré fSfidre le dégât dans les terres du roi de Travancore. Là plaine où saint François-Xavier, le crucifix à la main, an^ta lui seul une grande armée de ces barbares, n'est qifà deux lieues de Gôtate du cOté du nord. Je ne sais si lorsque le Saint fit ce prodige, les rois de Travancore étaient différents de ce qu'ils sont aujourd'hui; mais, à moins que leur puissance n'ait étrangement diminué, ccfai en faveur duquel saint François-Xavier mit en fniflo les barbares, n'avait assurément nulle raison de prendre la qualité de grand Bot, puisqu'il est un des plos petits princes des Indes, et qu'il est tributaire du r&jBxxmt de Maduré. Mais comme il ne paie ce tribut que mdgré lui, les Badages sont obligés d'entrer quelquefois à main armée dans ses terres pour l'exiger. Il lui serait cependant assez facile de se mettre à couvert de leurs iôGUTMOBs, et de rendre même son royaume inaccessible

dte ce ^lé-M j car les Badages ne peuvent guère entrer

dans le TFavancore que par un déâlé de moafagnes. SI Pon fennait ce passage par une bonne muraille, et qu'on y postât un petit corps de troupes, les plus grosses a»mées ne pourraient le forcer, ce qui déliTrerait Cotate et le reste du pays d'un pillage presque annuel. Sans cela le roi de Travancore ne saurait tenir tête à tant d'ennemis qu'il n'a jamais vaincus, hormis une fois par leur imprudence. Le fedt est assez singulier pour deroir trouver id sa place.

Les Badages avaient pénétré jusqu'à Corculam, qui est la capitale et la principale forteresse de Travancore, et îe roi lui-même, par un trait de politique qui n*a peut-être jamais eu d'exemple, leur ' en avait livré la citadelle. Ce prince se sentant plus d'esprit et de courage que n'en ont d'ordinaire les Indiens, était au désespoir de voir son royaume entre les mains de huit ministres, qui, de temps immémorial, laissant au prince le titre de souverain , en usurpaient toute l'autorité, et partageaient entre eux tous les revenus de la couronne. Pour se défaire de ces sujets impérieux devenus ses maîtres, il fit un traité secret avec les Badages, par lequel il devait leur livrer quelquesunes de ses terres, et leur remettre sa forteresse, pourvu qu'ils le délivrassent des ministres qui le tenaient en tutelle. Il y aurait eu en lui de la folie de recevoir ainsjt l'ennemi dans le cœur de ses États, et de vouloir, en rompant huit petites chaînes^ s'en mettre une au cou infiniment plus pesctnte, s'il n'eût pris en môme temps des mesures justes pour chasser les Badages de son royaume après qu'ils l'auraient aidé à devenir véritablement roi. Les Badages entrèrent à l'ordindre sur les terres^ sans trouver presque aucune résistance, et péuétrèrejit jusqu'à la capitale. Là le prince, avec des troupes qtfil

avait gagnées, se joint à eux et les met en possession de la place. On fait mourir un ou deux des huit ministres qui le chagrinaient ; les autres prennent la fuite, ou smvent leur vie à force d'argent. Le prince fait aussi semblant d'avdr peur ; mais au lieu de se cacher, U ramasse les troupes qui s'étaient dispersées, et vient fondre tout d'un coup sur la forteresse de Corculam. Les Badages, qui ne s'attendaient point à être attaqués, sont forcés ; on en tue un grand nombre dans la ville, et le reste gagne en désordre le chemin par où ils étaient venus. Le prince les poursuit, le peuple s'unit à lui, et on fait main basse de tous côtés sur les Badages avant qu'ils aient le temps de se reconnaître , en sorte qu'il n'y en eut qu'un trèspetit nombre qui purent retourner chez eux. Après cette victoire, le roi de Travancore rentra dans sa capitale triomphant, et prit ea main le gouvernement du royaume . Il n'y avait que deux ou trois ans que cette tragédie s'était jouée, quand j'arrivai à Cotate. L'église que nous possédons dans cette ville n'est remarquable que par le lieu où on l'a construite , le sanctuaire et l'autel étant placés à l'endroit même qu'occupait la cabane où saint François-Xavier se retirait le soir, après avoir prêché le jour à ces peuples. C'est à cette cabane que les gentils mirent le feu une nuit , pensant le faire périr dans les flammes. L'on rapporte que la cabane fut réduite en cendres, sans que le Saint, qui y resta toujours en prières, reçût la moindre atteinte du feu. Les chrétieps, pour honorer im lieu si saint et si miraculeux, y plantèrent d'abord une grande croix, que Dieu rendit bientôt fameuse parmi les idolâtres mêmes, par un très-grand nombre de miracles. U me souvient d'en avoir lu autrefois plusieurs, que le P. Bartcdi raconte dans 1^ Vie de

— aide Tapôtre des Indes, aussi bien que celui des jlampes suspendues devant l'image du Saint, dans lesquelles Peau brillait comme si c'eût été de Phuile. Comme ce miracle dura longtemps, il demeura longtemps aussi imprimé dans la mémoire des gentils, et j'ai trouvé encore sur les lieux des gens qui m'en ont parlé. Mais, pour les lampes, je fus bien surpris de n'en point voir dans l'église ce g)*and nombre qui y brûlaient autrefois ; il n'en reste qu'une qu'on entretient jour et nuit ; les gentils viennrat encore y prendre de l'huile par dévotion, et je «rois qu'ils en usent bien autant ou plus qae le feu n'en consume. On m'avait dit aussi que la statue du saint apMre était toute couverte de^ perles; je n'y en vis aucune. Il ne faut pas s'en étonner ; les fréquentes révolutions qui arrivent en ce royaume donnent lieu aux gentils de piller impunément l'église, comme le reste du pays; et les Paravas, qui habitent la côte de la Pêcherie, sont devenus si pauvres et si misérables depuis qu'ils ne sont plus sous la domination des Portugais, qu'ils n'ont guère de quoi orner la statue de leur Saint. Le diadème qui est sur sa tête, n'a été, pendant plusieurs années, que de plomb, et ce n'est que depuis peu qu'on y en a mis un d'argent, dans lequel j'ai fait enchâsser quelques diamants dont on m'avait fait présent, et que j'ai volontiers consacrés à cet usage.

J'arrivai à Cotate peu de jours avant la fête de saint François-Xavier ; j'y fus témoin de l'affluence extraordinaire de peuple qui s'y rend tous les ans pour cette solennité. On y accourt de vingt et trente lieues à la ronde : il semble que toute la côte de la Pêcherie et celle de Travancore y soient venues fondre cette année. Les Pères de notre Compagnie, qui ont soin des églises de ces^ux

grands rivages, s*y trouvèrent avec leurs chrétiens, et furent occupés à entendre les confessions, tant que la veille et le jour de la fête purent durer.

J'avais une vraie douleur de ne pouvoir m'employer avec eux à un si saint ministère» faute de savoir la langue àiXk pays| mais j'euç la consolation, pendant qu'ils confes4aiMt, de donner la communion à plus de huit cents 4te*étieiis. Quand l'heure de la grand'messe fut venue, on fit fiortû* de l'église les gentils, et alors un des plus fafift^ux missicNanaires du pays étant monté en chaire à l'une des portes de l'église, pour être entendu également i^OHledaos et au-^ehors, prononça le panégyrique du Saint. Après avoir exposé les U*avaux de l'apôtre dans la ^dication de la foi au royaume de Travancore, au cap ii^mofin et à la côte de la Pêcherie, il s'étendit sur les pro- 4ig96 qu'il avait laits, et qu'il continuait de faire chaque jour dsuis l'église de C!otate« Il prit ensuite à témoin tous les assistants d'un miracle qui venait d'y arriver encore, il n'y avait pas plus d'une heure, et qu'il raconta avec toutes ses circonstances. .

Un idolâtre voyant qu'un de ses enfants, qu'il aimait tendretnent, perdait les yeux par ime fluxion opiniâtre, s'adressa au saint apôtre, et fit vœu de donner à son église de Gotate huit fanons, qui font environ quarante sous de notre monnaie, si son fils pouvait être délivré d'une incommodité si fâcheuse. L'enfant guérit parfaitement «t ie père vint à Gotate pour y accomplir son vœu. Il y a^^ta son Ëi$ et le {Présenta au Samt; mais au lieu de donniBr huit fanons> comme il s'y était engagé, il n'en 4oBtta que dnq^ et se mit en devoir de se retirer. A ft^iie 4^tàit>Jl heti^ de la {>arte de l'égUse, que, regardant Vni^mi fu'il jiOfMit ^nire sesbras^il s^marqua qiœ ses

yeux, gui étaient beaux et sains quand il Pavait apport^ à l'église, se trouvaient dans un état bien plus mauvais qu'avant qu'on eût fait le vœu. Saisi d'un événement « funeste et ne doutant point que ce ne fût im châtiment du saint apôtre, pour avoir usé de mauvaise fpi dans l'ao» complissement de sa promesse, il se prosterne au pied de l'autel, avoue et publie à tout le monde la &ute qu'il a conmiise et l'accident qui lui est arrivé ; il oSre les tm$ fanons qu'il avait retenus, fix>tte les yeux de son erdaaï de l'huile de la lampe qui est suspendue devant l'image du Saint, et, sortant ensmte de l'église, il vcât avec ym que les yeux de son fils sont sans aucune apparence de mal. Il s'écrie alors qu'il est exaucé, il rentre, il se proik terne derechef au pied de l'autel> pour remercier le Saint de la grâce qu'il vient de recevoir uQe seconde fois par son intercession. Tous les chrétiens et les infidèles qui se trouvèrent assemblés, se convainquirent, du miracle, ha Père qui prêcha une heure après, connue j'ai dit, fit voir aux chrétiens que le bras de Dieu n'était pas raccouroi dans ces derniers temps, et les porta à le louer et à le remercier de ce qu'il avait bien voulu opérer cette merveille en leur présence, pour les confirmer de plus en plus dans leur foi. Il exhorta en même temps les gentik, en faveur de qui ce dernier miracle avait été fait, de r^ connaître le Dieu tout-puissant, et de se rendre à des vérités certifiées chaque jour par tant de prodiges éclatants.

Je ne doutais nullement qu une guérison si authentique n'ouvrit les yeux à un grand nombre d'idolâtres, ou qu'au moins le père de cet enfant ne demandât à se faire instruire sur l'heure même avec toute sa famille. Je fus étrai^gemeiU #ur|iri^ d^ voir qui^ nî H P W^un d^tjMe

prodigieuse multitude d'infidèles, qui ne pouvaient nier un' fait si public et si frappant, ne pensât pas à se faire chrétien. Ils regardent saint François-Xavier comme le plus grand homme qui ait paru dans ces dernirrs temps ; ils* l'appellent Peria Padriar, qui veut dire le Grand Père y et il y a même lieu de craindre qu'ils ne le mettent au rang de leurs fausses divinités, malgré le soin qu'on a de les instruire du culte qui lui est dû. Cependant ils demeurent tranquilles dans leurs erreurs, et quand nous les pressons, ils se contentqpt de répondre froidement qu^ils ne peuvent abandonner leur religion pour prendre celle d'une caste aussi basse et aussi méprisable que celle des Pranguis.

Je ne puis passer sous silence une autre espèce de vœu qu'un gentil vint faire à l'église du Saint peu de jours après sa fête. Ces peuples ont coutume de s'associer assez souvent, tantôt cinq cents, tantôt mille, pour faire une espèce de loterie. Us mettent tous les mois dans une bourse chacun un fanon, qui vaut, connue je l'ait dit, environ cinq sous de notre monnaie. Quand la somme dont on est convenu se trouve amassée, les associés s'assemblent au jour et au lieu marqué. Chacun écrit son nom dans un billet séparé, et tous ces noms sont mis dans une urne. Après qu'on les a longtemps ballottés en présence de tout le monde, on fait approcher un enfant qui met la main dans l'urne, et celui dont le nom sort le premier emporte toute la somme. Par ce moyen, qui est fort innocent, des gens, de très-pauvres qu'ils étaient auparavant, peuvent devenir tout d'un coup à leur aise et pour toujours hors de la nécessité. Un gentil qui avait mis à deux loteries, souhaitant ardemment emporter les de^t lots tout à la fois, vint un jour auparavant à l'église

deCotate, et promit d'y donner cinq fanons si le Saint daignait bien le favoriser à la première loterie. Plein de confiance, il se rendit avec les autres dans la place publique où l'on était assemblé et publia tout haut le vœu qu'il avait fait le jour précédent au Grand Père. La chose se tourna en raillerie ; mais on fut bien surpris quand on vit que le premier billet tiré était le sien. Il emporta la somme, et alla sur-le-champ à l'église remercier son bienfaiteur, et s'acquitter de la dette qu'il avait contractée. Il ajouta que s'il était assez heureux pour obtenir l'autre lot par son intercession, il redoublerait de gi\ind cœur la même offrande qu'il venait de faire. La confiance dont il se sentit pénétré fut si grande, que, s'étant rendu dans la place pour la seconde fois, il dit à ses compagnons d'une voix assurée, qu'ils n'avaient que faire de rien espérer, parce que le Grand Père des chrétiens, qui l'avait favorisé dans la première loterie, l'aiderait encore dans celle-ci. Quelques-uns en effet craignirent le pouvoir du Saint ; d'autres s'en moquèrent et plusieurs gagèrent avec lui qu'il n'aurait rien. Il emploie à ces gageures toute la première somme qu'il avait gagnée. On écrit les billets, on les met dans l'urne, on les brouille, l'enfant les tire, et celui de cet homme revient encore le premier, au grand étonnement de tous les assistants, qui ne voulurent plus qu'il eût part dans leurs loteries. Il s'en mit peu en peine, ayant déjà gagné des sommes considérables ; mais il ne manqua pas de venir à l'église s'acquitter aussi fidèlement que la première fois du vœu qu'il avait fait et donna même plus qu'il n'avait pronus. On lui parla, comme vous pouvez croire, de changer de religion et de reconnaître le Dieu par la vertu de qui le Grand Père l'avait si libéralement et si miraculeuse-

assisté. Point de réponse ni de conversion. Je vous avoue, mon très-cher Père, qu'on est pénétré d'une vive douleur, quand on voit le déplorable aveuglement [où sont ces pauvres idolâtres, et que le démon, pour les retenir sous sa puissance, ait trouvé le moyen de leur dojiner une horreur si affreuse des Européens, par qui seuls le salut leur peut venir. Car on ne peut pas douter, encore une fois, que le mépris qu'ils font de nous, comme Fromf^ guiSy ainsi qu'ils nous appellent, ne soit la vraie cause de leur obstination ; puisque dans le Maduré, et dans les autres royaumes, où les ministres de l'évangile ne passent pas pour Européens, il se convertit un si grand nombre d'infidèles.

Après la fête de saint François-Xavier, je retournai au Topo, étant convenu que je reviendrais à Cotate à Noël, pour commencer tout de bon à apprendre la langue mar labare. J'y fis beaucoup de progrès en peu de temps, parce que le P. Mainard dont j'ai parlé, eut la bonté de me l'enseigner avec une assiduité et des soins incroyables. Durant tout le temps que je demeurai avec ce cher missionnaire, nous ne baptisâmes que sept ou huit adultes, de caste assez basse ; le plus considérable était le maçon qui avait bâti notre église. Comme il était docile, d'un caractère doux et exempt de vices. Dieu lui fit la grâce de pénétrer les vérités de la foi à travers les nuages du pranguisme , dont elles sont comme éclipsées aux yeux des gentils qui nous connaissent comme Européens. Ce fut le premier à qui j'eus la consolation d'apprendre le catéchisme et les prières chrétiennes en langue malabare.

Mais la chose la plus singulière dont je fus témoin à Gotatô pendant mon ï^jour, ce fut l'aventure d'un &-

meux pénitent idolâtre qui courait tout le pays depuis huit ou neuf mois. Cet homme était dans un état à donner de la compassion. Il s'était fait mettre au cou une espèce de collier fort extraordinaire. C'était une plaque de fer de trois pieds et demi en carré, épaisse à proportion, au milieu de laquelle il y avait une ouverture assez large. Après y avoir passé la tête, il avait fait appUquer tout autour de l'ouverture une bande de fer qui venait lui serrer le cou, et qui tenait à la plaque avec de bons clous bien rivés, afin qu'il ne lui fût pas libre de se décharger qu£gid il voudrait d'un fardeau si pesant et si incommode. Cette large plajjt^iinsi enchâssée au cou, Tempéchait de pouvoir se ^^Éïier ou appuyer sa tête contre quoi que ce soit. Ainsi quand il voulait prendre un peu dç repos, il faïlait dresser des supports pour soutenir ce vaste collier des deux côtés : il s'était luimême imposé cette pénitence pom: amasser, en se montrant par Iç pays, une somme d'argent qu'il destinait à creuser .im tarpacoulam, c'est-à-dire un étang revêtu de pierres dans une plaine où il n'y a point d'eau, et où les voyagem*s souffrent beaucoup de la soif. Car c'est une dévotion de ce peuple, une manière d'honorer leurs dieux et une œuvre des plus méritoires, de faire des réservoirs sur les grands chemins, d'entretenir des gens qui présentent de l'eau à boire aux passants, ou de bâtir de grandes salles où les étrangers puissent se retirer et se mettre à couvert pendant la nuit. Celui dont je parle crut ne pouvoir s'attirer plus d'aumônes qu'en paraissant dans l'état digne de pitié où je viens de vous le représenter. Il y avait sept ou huit jours que je l'avais rencontré dans les rues de Cotate, accablé sous le poids de çon éncMrme <^ollier, et recevant le3 aumônes gu0 Ips

gentils lui faisaient assez libéralement. Je fus touché de lui voir une assez heureuse physionomie, et des mamères de demander plus modestes et plus soumises que n'ont d'ordinaire les pénitents qui courent le pays. Dans ce moment je me sentis inspiré de prier notre Seigneur d'avoir pitié de ce malheureux, qui serait capable de souffrir beaucoup pour son amour s'il savait l'obUgation qu'ont tous les hommes de n'aimer et de ne servir que lui seul. Je ne sais si Dieu eut égard a mes faibles prières, mais, huit jours après, je fus fort surpris de voir à la porte de notre égUseJe pénitent au collier qui demandait à parler au ^^ÊPU. Je crus qu'il cherchait quelque aumône, et je nPîai de lui faire entendre qu'il ne devait rien espérer de nous pour le sujet qui le faisait quêter; mais comme je parlais fort mal la langue malabare, je connus qu'il ne m'entendait pas. On me fit comprendre qu'il cherchait autre chose que de l'argent. J'avertis le P. Mainard de vouloir bien venir lui parler. II y vint, et, s'approchant du pénitent, il lui dit : ce Que » venez-vous chercher à l'égUse des chrétiens, où l'on » honore le vrai Dieu, vous qui adorez des idoles et qui y> êtes l'esclave des démons ? » Le pénitent répondit avec modestie : « C'est parce qu'on m'a dit que c'était ici la » maison du vrai Dieu que j'y viens, pour voir si je )> trouverai en lui plus de consolation que je n'en ai » trouvé* dans les dieux que j'adore , dont je ne suis y) guère satisfait , après tout ce que vous voyez que je » fais pour leur plaire. Je viens donc m'informer de » votre Dieu et apprendre à le connaître , pour mettre )) en repos, s'il est possible, mon esprit, qui est depuis » longtemps agité. N'est-ce pas ici, ajouta-t-il, le temple » de l'Être souverain, créateur du ciel et de la terre.

» qui récompense ceux qui le servent et qui punit éter- » nellement ceux qui en adorent d'autres que lui? Je n'ai » jusqu'ici adoré et servi mes dieux que parce que je » n'en ai point connu de plus grand qu'eux ; j^mais si » vous me pouvez faire voir que le vôtre est au-dessus » de tous, je renonce à eux et je les abandonne pour » jamais. »

Ces paroles nous touchèrent vivement, et nous eussions versé des larmes de joie, sans la crainte que nous eûmes qu'il ne cherchât peut-être à nous tromper. Pour éprouver donc sa sincérité par l'endroit que nous crûmes devoir lui être le plus sensible : « Si vous voulez, lui )> dîmes-nous, connaître le souverain Seigneur, et appren- » dre de notre bouche les perfections infinies qui le dis- » tinguent de vos prétendues divinités, il faut conmien- » cer par ôter de votre cou cet instrument de mortifica- » tion recherchée, qui vous accable, et que vous ne por- » tez que pour vous distinguer, et pour rendre honneip" » à l'ennemi de l'Être souverain; car tandis que vous » en demeurerez chargé, la divine parole n'entrera point » dans votre cœur, ou bien vous ne la pourrez goûter. >> J'avais quelque scrupule de l'obUger à quitter son habit de pénitent, avant que d'entrer im peu plus avant en matière, et de le disposer davantage à ce que l'on voudrait, et je craignais que cette épreuve ne le rebutât. Mais il n'en parut pas le moins du monde ébranlé. « Je » suis prêt, nous dit-il, à tout quitter, s'il le faut, pour » connaître le souverain bien, mais je ne puis me débar- » rasser sans le secours d'im serrurier. » Certainement le fameux Siméon StyUte (s'il est permis de comparer un si grand Saint à im homme qui était encore idolâtre) ne montra pas plus de soumission et de promptitude à des-

cendre de sa colonne au premier ordre des Pères du Concile, que celui-ci à renoncer aux marques de pénitence, dont il se faisait honneur parmi les gentils.

Le serrurier vint, et ce ne fut qu'avec bien du temps et une peine extrême qu'il arracha les clous qui tenaient attaché le petit collier au grand. Celui qui les avait mis ne prétendait pas apparemment qu'on les en ôtât jamais. Ce fut dans l'église même de Saint-François-Xavier que nous délivrâmes ce pauvre esclave de Satan du joug que son redoutable maître lui avait imposé. La plaque était si pesante, que je ne la pouvais soulever de terre qu'avec peine. Nous la suspendîmes à la muraille près de l'autel, comme une dépouille enlevée à l'enfer, et ime des plus précieuses ofeandes qu'on eût peut-être jamais faite au saint apôtre. Dès que le pénitent se vit libre, la joie parut peinte sur son visage, peut-être du plaisir que l'on venait de lui faire, peut-être de l'espérance qu'il avait qu'ayant obéi , nous allions enfin l'éclairer sur la science du salut. Sans perdre de temps, le P. Mainard commença à lui expliquer les mystères de notre sainte religion, et moi à lui apprendre les prières et le catéchisme , ne sachant pas assez bien la langue pour l'entretenir.

Quoiqu'il parût content de nos instructions, et qu'il fût charmé surtout de ce que nous lui disions de la grandeur de Dieu et de son amour pour les hommes , nou3 lûmes plus d'une fois dans ses yeux qu'il roulait quelques pensées chagrinantes a;u fond de l'âme. Ceux qui l'avaient connu dans la ville, avant qu'il s'adressât à nous, lui faisaient de sanglants reproches, non pas précisément de ce qu'il changeait de religion , mais de ce qu'il se faisait disciple des docteurs Pranguis, lui qui était de la plus haute caste de tout le pays. C'était en effet cette idée du

pranguistne qiû lui causait toute sa peine. Dès que nous le sûmes, nous prîmes la résolution de Penvoyer dans le Maduré se faire baptiser par quelqu'un de ceux qui y vivent sous Phabit de Sanniassi. Nous lui dîmes donc que nous n'étions que les Gouroux ou les docteurs des basses castes, qui sont sur les côtes, et qu'il lui convenait à lui, qui était homme de qualité , de s'adresser aux docteurs des hautes castes, qui sont dans les terres, et de se mettre au nombre de leurs disciples ; qu'il trouverait dans le Maduré ces docteurs , qui lui enseigneraient la loi du vrai Dieu ; qu'il les allât trouver, et qu'après avoir achevé de Pinstruire , ils le mettraient au nombre des fidèles. Ce bon homme, qui avait pris amitié pour nous, eut beaucoup de peine à se déterminer sur le parti que nous lui proposions : mais enfin, comme nous lui persuadâmes que c'était son avantage, il nous crut, et s'en alla trouver un de nos Pères de la mission de Maduré, qui le baptisa et le renvoya ensuite dans son pays travailler a la conversion de ses parents, pour lesquels il nous parut avoir beaucoup de zèle et de tendresse.

J'avançais cependant dans Pétude de la langue malabare ; et le désir d'entrer au plutôt dans la mission de Madin*é faisait que je tâchais d'y paraître bien plus savant encore que je n'étais en effet. J'en fus puni : car Popinion qu'on eut de mon habileté retarda mon départ au lieu de l'avancer. Le P. Emmanuel Lopez (1) étant tombé malade sur la fin de février, et ne se trouvant personne qui pût desservir ses églises pendant le carême qui approchait, le P. Provincial m'appela au Topo, et me proposa d'aller passer le carême au nord de la côte

(i) C'est le dernier Jésuite qui ait résidé à Maduré avec Thabit euro« péen.

de Travancore, pour avoir soin du Père malade, et aider les fidèles en son absence, m'engageant sa parole qu'après Pâques immédiatement il m'enverrait dans la mission de Maduré, qui faisait l'objet de tous mes vœux. Je représentai que je n'étais guère capable d'une pareille commission, surtout daus le temps de carême et de Pâques, où il faut confesser tout le monde ; que pour les églises qui sont au nord du royaume de Travancore, je ne pouvais pas absolument m'en charger, parce que la langue malabare y est fort corrompue et mêlée avec la langue qu'on nomme mcUcamel : que si cependant on manquait d'ouvriers pour assister, les chrétiens dans le temps pascal, je croyais qu'on pouvait prendre un tempérament, qui était d'envoyer au nord du royaume de Travancore un des Pères qui travaillait à la côte de la Pêcherie, et de me faire occuper sa place, parce que les chrétiens de cette côte parlant fort distinctement la langue tamoule , je pouvais les entendre , et me faire entendre aussi plus facilement. Le P. Provincial agréa la proposition, et m'envoya à Taley, sur la côté de la Pêcherie.

. Je me mis en chemin, et je remarquai dans mon voyage de terre deux choses que je n'avais point observées quand je doublai par mer le cap Comorin. La première est une égUse bâtie en l'honneur de la sainte Vierge, sur la pointe méridionale de ce cap, et au-dessous de cette pointe, un rocher qui s'avance dans la mer, et qui y forme une espèce d'île ; c'est sur ce rocher que se retirèrent autrefois les chrétiens de la côte de la Pêcherie, pour éviter la fureur des Musulmans qui les poursuivaient vivement. Ce heu leur servit d'asile plusieurs mois, pendant lesquels Us ne se nourrirent que du pois-

son qu'Us péchaient, et des coquillages qu'ils pouvaient ramasser au pied de ce rocher . Depuis, on y a planté une croix, qui se découvre de fort loin. La seconde chose que je remarquai est tine grande pagode de pierre , qui est un peu plus avant dans les terres que l'église de la Sainte-Vierge, quoiqu'elle soit sur la même pointe.

C'est précisément au cap Comorin que commence la côte de la Pêcherie, si fameuse par la pêche des perles. Elle forme mie espèce de baie, qui a plus de quarante lieues depuis le cap Comorin jusqu'à la pointe de Ramanancor, où l'île de Ceylan est presque unie à la terreferme, par utie chatiie de rochers que quelques Européens appellent te pont d'Adam. Les gentils racontent que Ce pont est l'ouvrage des singes du temps passé. lH^ se pei^uadent que ces animaux , plus hraves et plus industiieûx que ceux d'aujourd'hui, se firent un passage de la terre-ferme en llle de Ceylan ; qu'ils s'en rendirent maîtres, et délivrèrent la femme d'un de leurs dieux qui avait été enlevée. Ce qui est certain , c'est que la mer, dans sa plus grande hauteur, n'a pas plus de quatre à cinq pieds d'eau en cet èndrôit-là ; de sorte qu'il n'y a que des chaloupes, ou des bâtiments fort plats, qui puissent passer entre les intervalles de ces rochers. Toute la côte de la Pêcherie est inabordable aux vaisseaux d'Europe, parce qutt la mer y brise terriblement, et il n'y a qu'à Tuticurin que les navires puissent passer l'hiver, cette rade étant couverte par deux lies qui en font la sûreté. Comme la côte de la Pêcherie est renommée par tout le monde, je m'imaginais y trouver plusieurs grosses et riches bourgades : il y en avait autrefois un grand nombre, tnais depuis que la puissance des Portugais s'est affaiblie dans les- Indes, et qu'ils n'ont plus été IV. 3

e^ éta^ d^ protéger (cptte oôte, tout eo qui i^ tnmvait 4p considérable 4 été al)iSLQ4oaQé e( détruit* U Ri Mite ai^Jourd^])i4 que de misérables nllag^, doat Iqs pôofiiT papx sont T^i%» lfa7ia|)ar, A/an<iap/ey»JPuiiioarï et qiidr qjuies autres. J'ei^cepte toujours Tutiauria , gui ^st unie ville de plus da cinquante mille bàbitan^ , partie obrér tiens et partie gentils . .

Quand les Portugais parurent dans les Indes, les Bar rayas, qui sont Jles peuples de h côte de la Pâobeniâ, gémissaient sous (^ domination des musulmaii$ y 4pn s'éltaien); en p^tie rendus maîtres du royaume 4e Mar duré. Pans cette extrémité, leur chef réisolut d'implorer le secours des Portugais, et de se mettre ftvee ^mte e» <î|8te sous Içijr protpctioii, lies Portugfti^, qui ont tour? jours eu beau(50vip de ?èle pour rétabUssemfiUt de U fe* ligion chrétienne , la leur ^ccprdérent , mein ^ condiUâii qu'ils embrasseraient le christianisme » à quoi les Para? vas s'obligèrent. Dès que ce traité eu( été çonqlu , kà Portugais chassèrent les ^lusiilmans de tout le pftys, ni y firent djvers étj^lissements. Cq fut aiprg gue te oôte de 1^ Pêcherie devint une florissante chrétienié par le^ p^ vftux si connus de saint François-3^yier, qui fen^çt p«vr tQut des église^, que nos Pèrep ont eultivées 4epmi ee temps-là ave.c un trèsrgrand soin.

La liberté que les Parav^s ay^ieut ^qus les Pi^ugS^ de trafiquer aveo leurs vcjisins, les rendait rijcbee et pui^ sants ; mfûs depuis que cette protepUon leur ^ meoqpé > ils se sont vus bientôt opprimés, et réduits à une «r trêflîe pauvreté. Leur plus grand commerce aujourd'hui vient de la pèche du poisson, qu'ils transportent dam If^ terres , et qu'ils échangent avec le ri? ^t les autres pï#visions nécessaires à la vie, dont cette côte est presque

ratiëFement dépourvue, n'étant couverte que de bois ipinettx et d^un sable aride et brûlant; car c'est uniquement ce qiié je trouvai dans Pespace de douze lieues, <lêpui6 le cap G<:»norin jusqu'à Taley, avec sept ou huit iKmrgades, qui ont chacune une églijse dépendante de celte de Taley.

Je ne pus voir la misère où vivent ces pauvres chrétiens dont on m'avait chargé, sans en être attendri. Je lâchai d'adoucir leurs peines, qui ne sauraient manquer dMtré très-^méritoireg, à en juger par la vivacité de leur foi-, et par leur attachement simple et fervent à toutes 1^ pîratiques de piété, que les Pères portugais de notre Compagnie ont eu soin d'introduire parmi eux. Une des rfiôses qui contribuent le plus à rendre oetta chrétienté si distinguée aitre toutes les autres, c'est le soin qu'on prend d'enseigner de très-bonne heure la doctrine chréticsine aux plus petits enfants. Cette sainte coutume s'est emis^^vée inviolablement en ce pays-là depuis le temps es saint François-Xavier. U était persuadé que la foi ne pouvait manquer de jeter de profondes racines dans Je eœur des h£d)itants , si dès la première enfance oi) les ^ instruisait bien des mystères et dep préceptes de notre teligion. La suite a £edt vcôr qu'il ne se trompait pas; car nulle part ailleurs dans le$ Indes, on ne trouve ni |âus dp crainte de Dieu, ni plus d'attachement au, christianisme que chez les Paravas. Depuis qu'un enfant lommence, pour ainsi dire, à bégayer, jusqu'à ce qu'il se marie, il est obligé de se rendre tous les jours à i'é- ^ gttse ; les filles le matin au soleil levé, les garçons le soir au soleil couché. Us récitent d'abord tous ensemble les pnères ordinaires du matin et du soir, après quoi se par- Uigeani eo deux chœurs, et demeurant tous assis à teire,

deux des plus habiles de chaque chœur se lèvent au milieu de l'église, et, par forme de demandes et de réponses^ répètent toute la doctrine chrétienne. Après cette pre* mière répétition, où il n*y a qu'eux qui parlent, ils interrogent ceux des deux chœurs qui les ont écoutés, lesquels tous ensemble répondent à la demande qu'on leur fait. Au reste, cette doctrine chrétienne comprend nonseulement l'expUcation des mystères et des préceptes de la religion, mais encore, comme j'ai dit , la manière de se confesser et de communier, et4es méthodes pour bien faire toutes les autres actions , auxquelles ces fervents chrétiens se trouvent ainsi accoutumés presque avant l'usage de la liberté et de la raison. La doctrine chrétienne étant achevée, on se remet à genoux pour faire un acte de contrition, et après avoir récité le Salve Regina^ et la prière à l'Ange gardien ^ on demande la bénédiction de notre Seigneur et de la sainte Vierge, et l'on se retire. Cette pratique s'observe non-seulement dans les lieux où les Pères font leur demeure, mais encore dans toutes les autres bourgades, où les chefs , comme les vicaires de chaque église , assemblent les enfants et leur font faire assidûment tout ce que je viens de marquer. .

Comuie les Pères qui cultivent cette chrétienté ne sont pas en fort grand nombre, les fidèles commencent dès les premiers jours du carême à s'acquitter du devoir pascal. Ainsi après avoir pris à Taley les connaissances nécessaires, je commençai la visite de mes églises pour préparer tout le monde à la confession et à la communion. Ayant remarqué qu'une église fort ancienne de la petite bourgade de Cuttancouli menaçait ruine , et qu'on n'y était pas en sûreté, j'en fis bâtir une nouvelle. Je me fatiguai beaucoup dans mes tournées, et je fus plus d'une

f(Hs en danger d'être dévoré par les tigres qui sortent des bois pour chercher de l'eau. On ne saurait croire le désordre que ces bêtes féroces ont fait cette année sur toute la côte. Outre le bétail qu'ils ont enlevé, on compte plus de soixante et dix personnes qui ont disparu, et qui ont été apparenunent dévorées par ces cruels animaux. On les voyait s'approcher sïir le soir des étangs, qui sont pour l'ordinaire assez près des villages : malheur alors au bétail, aux enfants et même aux hommes qui se trouvaient à leur portée. Rien ne leur échappait. La crainte qu'on en avait était devenue si grande que toutes les nuits on faisait la garde dans les villages et l'on y allumait de grands feux. Personne n'osait sortii' de sa maison durant les ténèbres, ni se mettre en chemin; il n'était pas même trop sûr de marcher le jour, à moins qu'on ne fût bien accompagné. Cela ne m'empêcha pas pourtant de traverser plus d'une fois durant la nuit de grandes forêts, pour aller administrer les sacrements à de pauvres moribonds qui ne pouvaient pas attendre. Je prenais la précaution de me faire escorter par quelques chrétiens, les uns portant des torches allumées, et les autres battant le tambour, dont le bruit épouvante les tigres et' les met en fuite. Une chose qui doit paraître extraordinaire et qui ne peut venir que d'une protection de Dieu toute particulière, c'est que dans tout le carnage qu'ont fait depuis un an ces redoutables animaux, aucun chrétien n'a péri. On a même remarqué que les gentils se trouvant avec les chrétiens, les tigres dévoraient les idolâtres sans faire aucun mal aux fidèles ; ceux-ci trouvant des armes sûres dans le signe de la croix et dans les saints noms de Jésus et de Marie ; ce que les gentils voyant avec admiration , ils ont commencé aussi à se servir des mêmes armes

pour éviter la fureur des tigreg et se préserver du danger.

Le bois infesté par les tigres règne pendant cinq ou six lieues; le reste de la côte n'est que sabl^ mais un sable qui fatigue extrêmement les voyageurs. J'éprouvai encore là les soins de la Providence, le marchais le long de la mer pendant une nuit fort obscure^ accompjagné ie deux de mes catéchisteSy et je me trouvai sur le bord d'une petite rivière que j'avais traversée quelque temps auparavant sans aucun danger. Avançant comme pour passer ce gué, je tombai tout à coup, avec le catéchiste qui me soutenait^ dans un grand fond que la marée avait «îreusé en mangeant et emportant le sable. Nous nous serions noyés dans cette espèce d'abîme sans la main de Dieu qui nous soutint. Kous en fûmes quittes pour être bien mouillés, ce qui ne nous empêcha pas de continuer notre route jusqu'à la plus prochaine église, où nous rendîmes grâces à Nolre-Seigheur de nous avoir délivrés de ce danger.

Après avoir visité les éghses de mon district, je revins la semaine-sainte à Taley, où un grand nombre de chrétiens se rendirent de diverses bourgades, des environs. Je travaillai beaucoup pendant ce saint temps; les confessions me fatiguaient extraordinairement par la difficulté que j'avais à les entendre; car ces peuples parlent avec une vitesse surprenante, ou peut-être que cela me paraissait ainsi, parce que je n'avais pas encore l'oreille bien faite à leur langage. Les larmes me venaient quelquefois aux yeux, quand, ne pouvant comprendre ce qu'ils me disaient^ il fallait les faire recommencer jusqu'à trois et quatre fois; ce que ces bonnes gens faisaient avec une patience merveilleuse, cherchant même les

Fdots et le^ teitr» les plus iisé^ poiir s'exprimer. Ouite le IrâTttl âes cobfessions, j'aTai« celui delà prédiôatitftï ; et deœiâè U m'était impossible de parler eticate sur-lëehan^^ î'élais obligé de pi-éparer et d'apprendfe ^r eoBur ôe que je deTais dire." GependaHt quoique je fisse uee inftsité de fautes^ soit dans le tour de la langiie, soit daus la proQonciatioD^ qui est très^diffîcile, ils He pa^ raissisuent poiijt rebutés de rb'entendré, aimatit mieuir, di^aient-ilSf ouïr quatre paroles de la botiehe des Pèred, quoique mal arrangées et mal prononcées^ que les grftnds <ti5Cours que leurs catéchistes leur auraient pu fakè.

Je fis dresser^ en divers etidroils de la^ bourgade , plusieurs petits reposoirs> et le jeudi^saint^ sur le soir, BOUS y allâmes tous en procession faire, les statioïis de la. Passion. A chaque station^ on faisait toul haut des prières et des actes confor^iés élu mystère qu'on venait hofiorcFc Les stations aaheyééSy^ nous retourtiàmes à l'église^ qm se trourva trop petite pour la gi'ande multitude de ohrétiens qui â'y étaieoil rendus de tous côtés. Je sortis j et tout le peuple s'étant ttogé liur la plaœ vis-à^ vis l'église^ mon datéebiste râ€<Hita fcrt au long l'hâsloire de la Passion de Notre-Seigneur. Je fis ènsuitcy le crucifia à la mêûn^ un petit di^cotirsi, dans lequel je tachai de lefur inspirer des sentiments de pétiltence et d'MGDour envers notre divin Mattrë. Il était assez avant dans la nuit lorsqu'on se sépara; Le lendemain ôti retfirit paur les cérémonie^ du Vendrëdi-saiiït^ que ilùtis fîmes toutes^ excepté celles de la meâse : car iitt'ést pîis permis, Aeûas ces églises, de garder, du jeudi au vendi^edi, uile hostie consacrée, à éàme des soudaines irr^ptioùs que les geiitils, qui viennent du milieu des terres, fétlt (JueK qu^ms sur les chrétiens. Ce fut à l'adoràtidn de la eroit'

qu'il m'eût été bien difficile de retenir mes lanneft, les voyant couler en abondance des yeux de la plupart de no» fervents chrétiens. Jésus-Christ eût été là présent attaché sur la croix, qu'ils n'eussent pas' embrassé ses genoux avec plus de démonstrations de reconnaissance et de tendresse. Nous exposâmes i'après-dtnée uiïe représentation du saint suaire, tel qu'on le montre dans plusieurs églises d'Europe ; il y eut encore bien dés pleurs répandus à cette pieuse cérémonie. Je parlai aussi Un moment sur ce sujet, et l'on fit des prières et des chants

en l'honneur de la Passion de Notre-Seigneur. J'employai le samedi-saint, le jour de Pâques et le reste des fêtes à confesser ceux quiiie s'était t pas encore acquit^ tés de ce devoir; fiçrès quoi je partis pour faire une seconde fois la visite de mes églises, et travailler plus à loisir que la première à l'instruction de ceux dans qui j'avais trouvé quelque ignorance. Mais le jour même que je m'étais mis en éhemin, je reçus une lettre du P. Provincial qui m'ordonnait de remettre le soin de cette mission à deux Pères qu'il envoyait, et de toe préparer selon sa promesse à entrer incessamment dans celle de Maduré.

Dès que j'eus lu la lettre, je me rendis au Topo pour recevoir les ordres et les dernières instructions de inon Supérieur. Il me les donna, et je pris la route de Maduré. Après avoir traversé de nouveau le cap Comorin, je vins par Taley, Manapar, Alandaley et Punicael, me rendre à Tuticurin . Cette ville est presque à une égale distance du cap Comorin et du passage de Ramanancor. Comme Punicael est sur le bord d'une petite rivière qui a deux embouchures, on va aisément par eau de là à Tuticurin. Pour cela il n'y a qu'à observer le temps des marées ^

pendant le flux, on remonte de Pnnicael, qui est à la pr^tnière embouchure/ jusqu'au confluent des deux bras de la rivière : au r^ux, on dei^end jusqu'à la seconde embouchure, où se trouTe Tuticurin.

Tuticurin paraît, à ceux qui abdij'dent par mer, une fort jolie ville. On découvre divers bfttimcnts assez élevés danjs les deux lies qui la couvrent, une petite forteresse que les Hollandids ont bâtie depuis quelques années pour se mettre à couvert des insultes des gentils qui viennent des terres, et plusieurs grands magasins bâtis sur le bord de Peau, qui font un assez bel aspect. Mais dès qu'on a mis^pied à terre^ toute cette beauté disparaît, et l'on ne trouve plus qu'une grosse bourgade presque toute bâtie de pauvres cabanes. Les Hollandais tirent de Tuticurin des revenus considérables, quoiqu'ils n'y senent pas absolument les maître». Toute la côte de la Pêcherie appartient en partie au roi de Màduré, et en partie au prince de Marava, qui a isecoué depuis peu le joug de Maduré, dont il était tilbutaire auparavant.* Les Hollandais voulurent, il y a quelques années, s'accommoder avec le ]»ince de Marava, relativement à ses droits smr la côte de la Pêcherie, et sur tout le pays qui en dépend. Ils lui envoyèrent pour cela une célèbre ambassade avec de magnifiques présents. Le prince reçut les présents, et donna de grandes espérances, dont on n'a vu jusqu'à présent aucun effet.

Les Hollandais, sans être maîtres de la côte, n'ont pas laissé d'agir souvent à peu près comme s'ils l'étaient. Il y a quelques années qu'ils s'emparèrent des églises des pauvres Paravas pour en faire des magasins, et des maisons des missionnaires pour y loger leurs facteurs. Les Pères furent obligés de se retirer dans les bois où ils se

firent des huttes, p^w ne pas abuideBiiar tlur tr»ii|WM dans un si pressant besoin^ 11 est irrài qtle les Parafas montrèrent en cette occasion une formeté inëbranlàUi et un attachement in?iolahle pour leur religioh. Od les voyait tous les dimanches sortir en foule dé Tuticijbrin et des bourgades^ pour aller entendre k messe dans kà bois. Les Pères y exerçaient, an tnilisU des gentils^- lég fonctions de leur ministère plus librement qu'ils fl'eusseot fait ai^^ès des HoUandaiSi Le ièle des Paratas dioqclft ^paremment quelques-uns de ces Messieurs; ils de mirent on tête de les pervertir, et de leur fËire embrasser leur religion. Dans cette tue, ils appelèrent dé Baitaiûi un ministre pour instruire , disaient^ild ^ ces panvrei abusés; mais la tenlative réassit mah Dès la preaûèrii conférence que le chef de la caste dèS Paravas eut avéiB le prédicant^ il le confondit par ce raisonnement : « Yooi » devez savoir, lui dit-il, que quoique ncftre caste oAt » embrassé k religion catholique avant k venue dti » Grand-^Père dans les Indes (c'est de Saint François » Xavier qu'il parlait), nous n'étions chrétieiis que dé » nom, mais gentils en efEet. La fbi que nous pi^ofessdas » ne prit racine dans nos cœurs que par la force et pal* » le nombre des joiracles que notre saint Apôtre opà» » dans tous les Ueux de cette casle» C'est pourqucâ avant » que vous nous parliez de changer de reUgion^ il faut$ » s'il vous plaît, que premièrement vous fassiez à nos » yeuij non pas seulement autant de miracles qu'en a n fait le Grand-Père, mais beaucoup davantage^ puisqiié » vous voulez nous prouver que la loi que vous nous ap- » portez est meilleure que celle qu'il nous a enseignée. » Ainsi, commencez par ressusciter du moins une dout- » zaine de morts : car saint François-Xavier en a f essuSf^

IX <3ité oinq ou six siir eiBtie é6t8^ guérissez i^us nes-ma^ » lades^ rendez o^tre mer plus poissonneude qu'elle n'esl, » el quand cela sera fait, nous verrons Cé qu'il y àvra à T» vous répondrez . » Le pauvre ministre ne sâeh4nl que répliquer à ce discouiB^ et voyant d'ailleurs cet air de fermeté et de raison qu'il n'attendait pas dans deâ pécheurs, ne songea qu'à se rembarquer au plus vîtes Mtds, avant que de le laisser partir^ on voulut voir si la violence n'aïu'ait pas plus de pouvoir que l'exhortation < On se mit donc en devoir de forcer les Paravas d'aller au p*èdie. Le chef de la caste eut le courage de faire afficher un écrit à la porte de la loge hollandaise^ par lequel il déclarait que si quelque Pàravas allait au temple des HollandaiS) il serait traité à l'heure même comme rebelle à Dieu et traître à la nation* Personne ne fut tenté d'y aller, excepté un seul. C'était un homme ricbe et puissant; dont la fortune dépendait des HoUandaisi et qui. fut assez Uche, de peur de s'attirer leur disgrâce^ pour s'y trouver une foisi

On en avertit le chef de la caste des Paravas^ lequel résolut d'en faire un exemple. Il mit donc ses gens sous les armes, se saisit des avenues^ afin qu'à la sortie du temple Je coupable ne pût lui échapper. Dès qu'il parut, il le fit mettre à mort. Les Hollandais voulurent se mettre en devoir de le secourir ; mais ils n'y furent pas à temps ^ et ils furent obUgés eux-méme^ de se retirer, pour ne pas irriter des peuples qui étaient résolus de conserver leur religion aux dépens de leur vie.

Ces persécutions ont cessé par la grâce de Dieu ; il est venu des directeurs plus doux et plus raisonnables qui, bien loin d'inquiéter ces peuples sur leur reUgion et de leur fake violence, ont consenti que leurs anciens pas-

teurs revinssent demeurer dans les bourgades, et continuassent les fonctions qu'ils avaient toujours remplies depuis saint François-Xavier. Au reste, je dois rendre cette justice aux directeurs d'aujourd'hui, que j'en ai trouvé parmi eux de très-honnêtes, qui gagnaient l'affection des peuples et se faisaient aimer des missionnaires, lesquels, de leur côté, leur rendaient dans l'occasion des services assez importants.

Pour ce qui regarde le commerce dés Hollandais sur celte côte, outre les toiles qu'on leur apporte de Maduré, et qu'ils échangent avec le cuir du Japon et les épiceries des Moluques , ils tirent un profit considérable de deux sortes de pêches qui se font ici, celle des perles et celle des xanxus. Les xanxus sont de gros coquillages semblables à ceux avec lesquels on a coutume de peindre les Tritons. Il est incroyable combien les Hollandais sont jaloux de ce commerce ; il irait de la vie pour un IndieJQ qui oserait en vendre à d'autres qu'à la compagnie de Hollande. Elle les achète presque pour rien, et les envoie dans le royaume de Bengale, où ils se vendent fort cher. On scie ces coquillages selon leur largeur : comme ils sont ronds et creux, quand ils sont sciés, on en fait des bracelets qui ont autant de lustre que le plus brillant ivoire. Ceux qu'on pêche sur cette côte, en une quantité extraordinaire, ont tous leurs volutes de droite à gauche. S'il s'en trouvait quelqu'un qui eût ses volâtes de gauche à droite, ce serait un trésor que les gentils estimeraient des millions, parce qu'ils s'imaginent que ce fut dans un xanxus de cette espèce qu'un de leurs dieux fut obhgé de se cacher pour éviter la fureur de ses en nemis qui le poursuivaient par mer.

La pêche des perles enrichit la compagnie de Hollande

d'une autre manière. Elle ne fait pas pécber pour son compte, mais elle permet à chaque habitant du pays, chrétien, gentil ou mahbmétan, d'avoir pour la pèche autant de bateaux que bon lui semble, et chaque bateau lui paie soixante écus et quelquefois davantage. Ce droit fait une somme considérable ; car il se présentera quelquefois jusqu'à six ou sept cents bateaux pour la pèche. Autrefois, dès le mois de janvier, les Hollandais déterminaient le lieu et le temps où la pèche se devait faire cette année-là, sans en faire l'épreuve auparavant ; mais cdnune il arrivait souvent que la saison ou le heu marqué n'était pas favorable et que les huîtres manquaient, ce qui causait un notable préjudice après les grandes avances qu'il avait fallu faire , on a changé de méthode , et voici la règle qu'ils observent aujourd'hui.

Vers le commencement de l'année, la compagnie envoie dix ou douze bateaux au lieu où l'on a dessein de pêcher. Ces bateaux se séparent en diverses rades, et les plongeurs pèchent chacun quelques milliers d'huîtres, qu'ils apportent sur le rivage. On ouvre chaque millier à part, et on met aussi à part les perles qu'on en tire. Si le prix de ce qui se trouve dans un milUer monte à un écu ou au-delà, c'est une marque que la pèche sera en ce lieu très-riche et très-abondante; mais A ce que l'on peut tirer d'un milHer n'allait qu'à trente sous, comme le profit ne passerait pas les frais qu'on serait obUgé de faire, il n'y aurait point de pêche cette année4à. Lorsque l'épreuve réussit et qu'on a publié qu'il y aura pêche, il se rend de toutes parts sur la côte , au temps marqué, une afQuence extraordinaire de peuple et de bateaux , qui apportent toutes sortes de marchandises. Les com-

— M — 0)igs§ir0s Ml^adiis vimottit de Celaoïbo', eapîtekiét l'U§ de CeyMy pour présider à la péclis. Le jour qa'^ie dpit çomineiiaeF, rouvQrture s'en fait de gnmd ttiatLii pef uo coup de capoa. Dans ce moment tous les bataaok patent et s'avancent dans^ la mer, précédés de d^ux grosse^ cltflloupes boUanilaifies y qui mouilleQt Punè i drpite et l'autre h gauche pour marquer les iioiites dq iipu (Is la pècbe> et aussitôt les ploogeur» de abaque bateau 3e jettent k la l^auteur dâ trois, quatre et eiuq braa^ fifes. Un bi^tew a plusieurs plongeurs qui voot àPean Ipur à tQur : aussitôt que l'uu revieat, l'autre s^enfoace. Iljs sont attachés à une corde dont le bout tient à la irer^ gue iju petil bitiment, et qui est tellement disposée, que Ips ):u^te(pt$ du b^tei^u, par le oioye» d^une poulie, la ppuvent qiséu^eu^ Ucber pu Uror, selou le bescân qu'on en a. Celui qui plonge a une grosse pierre attachée au pi^dt ^&P d'euf^pcer plus vite, et une espèce de Sao à sa ceinture ppur in^l'tre le^ huîtres qu'il pèche. Dès qu'il est au fond de la ui^, il ri^masse prpmptement ce qu^ii Irouyp sous ^ ni^pi, et le fuet daus ^n sac. Quand il trouye plus 4'hnîtres qu'il n'eu peut emporter, il eu Ipftt qn monceau, e|,,^ revenant sur l'ew pour preadre ha-* leip^^ il re^ur^e ensuite ou euvpip un de ses çompa- ÇUpns le rjiipii^r. Pour reveiÛT à l'air, il u'^ qu'à tirée fprtement une petite pftrde, différente de celle qui lui tieu( le ppr^s ; un uiatelot qui p^t dâu^ le bateau , et qui tiei^t l'autre bout 4e |§ ï^ème corde pour eu observer le u^ouyemei^l, jjoiiue i|.ussitôt le signal aux autres, et (j^ le mpîujint on tire en h^ut- le plpiJgeur, qui, pour revenir plus proi^pteuieut, détache s'il peut la pierre qu?i} a m pie4* Les bat^ajux ne sont pas si éloigués les uns de$ autres, qup |es plongeurs pe se bettent assez sou-

vmt ePUi les eaux, pour fif&aieYér ks moneaaui â%ijtfU*es

B ^Y ^P^ idQg|cmps qn-un ploageur, ayâBi yu qu?i0i 4^ f#8 Sdl^piignc^s lui: ikvait volé aipsi pipsieufs lois de WAf^ ^ iUir'il «tf Ait eu bîan dis l^ pmis à recueillie, jugea 4 fii^s^f d'y fuettr/^ ondie. U lui pavdooiia^ preoûère ^ h W^QiUie fi)is| Jtuais voirafit quHl opatiouait à le piller, 4 le kiim ^QOg^ï le ^euiier , et lîayant stiin de près Vt99 y& dO)iteatt à 1$ maiii , il le maeeaesa sous^^les efwi, tf l^on m Ji^'apei^çut dfi 0â fueur tre que IpEsqii'on itetira le <^p§ 4^ 06 UiAliiQUi^ui:^ saae vie et eaus. mouvement. Ce 9'<^ pêslàPQ qu^oi} a le plus à craiodre dana qeUiâ pà^. S^im Qil 0^ mers 4es raquips ai farts et si teniibles, %»^ik Qip^prteAt ^elfmefQiset la plongeur et sqs bulbes, §p§ Hufçm ep eoteod^ j^i^aia parler.

ûi}£y}t à ça qup l'on dit de l^uile qMe Içs plougeurs m^]m{ 4wâ leur bottine, ou è'ufie espèce de joloche de wnt^f âaos jai^eUe iisse r^j^ipent pour plonger, œ sQft{ âôs Q^nii^ib» p^(m»#s«pii TpulaiH rirç ou qui smt m^ kistfi^t^* (lomipa las gôos de aeiie cûte s'accqutu^ 6ldP| 4f$ r§p^aa à plonger et h retenir li»» baleioe, ils ^';;a»il{y:it habiles, eta'es^ suiYjemtleuBhabiteté ^'ils l^nt pA^^. Àfac \m\ &pK le maiiev est si &4g&Qt, qu% itf j^¥M»t pk^g^ qin^ s^ ou huit loia ]m« jour. jH s'm tuauf a qui m l^ssôut tellement transp(H$ter à l'^^cdeur de tWP^s^i^ un plus frand nombre d^hutti'es, quUls au per^ émih re^iralioa qI Upmenae d- esprit; de $oiîte qi^, m m^W^i' P^ f^ foive le^ sigoal, ils st^raieat bientôt étoniés^ si aeux.qui i|ûutdans le bateau n'jivaijeot aoip ^ 1#8 raUper, lorsqu'ija dameureut trop longtempa Ësm l^u> Ça travail 4«f^ jusqu'à widi, at alm^i tpus la? Hteaim: i?6ga^§B| la riysige.

Quand on est arrivé, le maître du bateau .fait tranaporter dans une espèce de parc les huîtres qui lui: appar* tiennent, et Ids y laisse deux ou trois jours, afin qu'elles s'ouvrent, et qu'on puisse en tirer les perles. Les perles étant tirées et bien lavées, on a cinq ou six petits bassins de cuivre, percés comme des criMes, qui s'enchâssent les uns dans les autres, en sorte qu'il reste quelque espace entre ceux de dessus et ceux de dessous. Les trous de chaque bassin sont difTérents pour la grandeur ; le seoofnd bassin les a plus petits que le premier, le troisième que le second, et ainsi des autres. On jette dans le premier bassin les perles grosses et menues, après qu'on les a bien lavéels comme j'ai dit. S'il y en a quelqu'une qui ne passe point, elle est censée du premier ordre ; celles qui restent dans le second bassin sont du second ordre, et de même jusqu'au dernier bassin, lequel n'étant point percé, reçoit les semences de perles. Ces différents ordres font la différence des perles, et leur donnent ordinairement le prix, à moins que la rondeur plus ou moins parfaite, ou l'eau plus ou moins belle, n'en augmente ou diminue la valeur. Les Hollandais se réservent toujours le droit d'acheter les plus grosses : toutefois si celui à qui elles appartiennent ne veut pas les donner pour le prix qu'ils en offrent, on ne lui fait aucune violence, et il lui est permis de les vendre à qui il lui plaît. Toutes les perles qu'on pèche le premier jour appartiennent au roi de Maduré ou au prince de JUaram, suivant la rade où se fait la pêche. Les Hollandais n'ont point la pêche dû second jour, comme on l'a quelquefois publié; ils ont assez d'autres moyens de s'enrichir. Le plus court et le plus sûr est d'avoir de l'argent comptant : pourvu qu'on paie sur-le-champ, on a tout ici à fort grand marché.

Je ne jparlerai point d'une infinité de yoIs et de supercheries Iqui se font dans cette pèche ; cela nous mènerait trop loin. Je yous dirai seulement qu'il règne pour Pordinaire de grandes maladies sur cette côte au temps de la pêche y soit à cause de la multitude extraordinaire de peuple qui s'y rend de toutes parts et qui n'haj^ite pas fort à Taise, soit parce que plusieurs se nourrissent de la chair des huîtres^ qui est indigeste et malfaisante , soit enfin à cause de l'infection de l'air : car la chair des huîtres, étant exposée à Pardeur du soleil, se corrompt en peu de jours, et exhale une puanteur qui peut toute seule causer des maladies contagieuses.

La pêche qui s'est faite cette année à Tuticurin a été très-malheureuse. L'épreuve s'en était trouvée très-belle, et on* y était accouru de toutes parts ; mais quand l'ouverture de la pêche se fit vers la fin du mois de mars, on fut bien surpris de voir que tous les plongeurs ensemble n'avaient ramassé que deux ou trois milUers d'huîtres, et presque point de perles dedans. La désolation fut encore plus grande les jours suivants ; car, comme si les huîtres avaient tout à coup disparu, on n'en trouva plus aucime. Plusieurs attribuèrent cet accident aux courants qui avaient apporté des sables et couvert les huîtres : quelques chrétiens le regardèrent comme un châtiment du Ciel. On avait coutume, de temps immémorial, de donner à l'église la plus prochaine de l'endroit où se faisait la pèche , les premières perles que prenaient les pécheurs chrétiens; mais cette année on résolut de ne se point conformer à ce pieux usage. Les inventeurs d'ime pareille épargne n'en furent pas plus riches, et la pêche fut perdue, au grand préjudice des Hollandais, des habitants IV. 4

— sodé la côte et de tous les étrangers qui avaient ftdt de thtegrandes avances.

Pendant que je m'instruisais ainsi des nouvelles du pays, j^écrivis au P. Xavier Borghèse, qui de tous les missionnaires de Maduré était le plus proche de Tuticurin, pour Pinformer de mon dessein, le prier de m*ieii* voyer des guides, et savoir de lui comment je me coniporterais à mon entrée dans une terre qui faisait dépujui longtemps Pobjet de mes plus ardents désirs. Ce Père më répondit très-obligeaminent qu'il ne s'en fierait pas à des guides pour me conduire, et qu'il viendrait luimême me prendre à Tuticurin, si le temps était propre à entrer dans le Maduré; mais que tout le pays étant en armes, ce serait s'exposer à un péril évident d^étre volé ou massacré, que de se mettre alors en chemin. Il ajoutait qu'on venait d'arrêter prisonnier le P. Bernard de Saa, son voisin, pour avoir converti un homme d'ontf haute caste ; qu'on l'avait traîné devant les juges, et qa*k force de coups on lui avait fait sauter une partie des dentt^ de la bouche, pendant qu'on déchirait ses catéchistes & coups de fouet; que dans tout le pays l'émotion était générale contrôles chrétiens; enfin, qu'étant lui-méflje en danger d'être pris à chaque moment, il n'avait gartjbé de conseiller à un confrère de se rendre auprès de hû dans une conjoncture si fâcheuse. Je fus touché de fil persécution des chrétiens ; mais je le ftis bien plus vivement de ce qu'on m'empêchait d'aller prendre pefft ft leurs souffrances. Néanmoins, sans me rebuter d'une réponse qui semblait m'ôter toute espérance, j'écrivis une seconde fois au P. Borghèse, et le suppliai de faîrf tous ses efiorts pour me procurer Pentrée dans ma chfere mission : je lui ajoutai que s'il ne le voulait pas, à quoi j«

Je conjurais de bien penser devant Dieu, j'étais résolu de m^embarquer pour aller chercher une autre porte, ou par le royaume de Tanjaôur, ou par quelque autre endroit que ce pût être, nul danger et nulle difficulté Dictant capables de m'arrêter. Cette seconde lettre tomba heiireuseînent enfre les mains du P. Bernard de Saa, qui veiiait d^être exilé pour la fbi, après avoir été très-cruellement traité, comme je vienâ de le marquer. Il s'était retiré depuis deux où trois jours à Camién-Naiken-Pattî. Il y reçut ma lettre, et Pouvrit suivant la permission que lui en avait donnée le P. Bôl'ghèse. Toyant un homme déterminé k tout tenter et à tout souffrir, il crut qu'il élait inutile de me faire aller chercher bien loin rentrée d'une mission à la porte de laquelle je me trouvais, et que, danger pour danger, il valait mieux que je me livrasse à ceux du lieu eu l'on me destinait, qu'à (?âutres où je périrais peut-être sans aucun fruit. C'est ce qu'il m'écrivait en m'envoyant ses catéchistes, pour mé servir de guides. L'arrivée de ces chrétiens si attendus, et dont quelques-uns avaient beaucoup souffiart pour la vraie religion, me causa une joie des plus sensibles. Je partis avec eux de Tuticurin sans difKrer. C'était sur le soif du dimanche de la très-sainte Trinité, où j'a- Vais lu à la messe l'ordre que Notre-Seigneur donna à ses Apôtres, d'aller par tout le monde prêcher l'évangile et baptiser les nations. Je sortis de la ville comme pour aller confesser quelque malade, et, à Pentrée de la nuit, me trouvant dans le bois, je quittai mon habit ordinaire de Jésuite, pour pfendrisf celui des missionnaires de Madûfé. Les Paravas qui m'avaient accompagné jusque là, s^ènretoumèrent; et je m'abandonnai à la conduite de mes guides, ou plmtftt à celle de Notrc-Seignetu*. Roui

marchâmes presque toute la nuit dans une grande obscurité jusqu'au lever de la lune. Mes gens prétendaient laisser le chemin ordinaire, et me conduire au travers des boisy pour éviter une petite forteresse, dont la garnît son a coutume de faire de grandes violences aux passants. Elle était alors beaucoup plus à craindre, à cause des troubles du royaume. Mais soit que mes guides su^ sent mal les chemins détournés, ou que dans les ténèbres ils se fussent trompés, nous nous trouvâmes, sans y penr ser, presqu'au pied de la forteresse et contraints de passer près le corps-de-garde, qui était à la porte. Je pris surle-champ mon parti, qui fut de ne montrer ni crainte ni défiance : je dis à mes conducteurs de s'entretenir entr'eux, comme s'ils eussent été des gens de la bourjgade. voisine. Ils suivirent mon conseil, élevèrent la voix, portèrent même la parole à quelqu'un des gardes d'un air familier et délibéré, comme en pays de connaissance. Ce stratagème réussit heureusement ; nous passâmes sans que la pensée vint à aucun des gardes d'examiner davantage qui nous étions ; la Providence yeillant ainsi sur moi et sur nos chers missionnaires, à qui je portais de petits secours dont ils avaient un très-grand besoin.

Le danger évité, nous continuâmes notre route et nous arrivâmes un peu avant k jour à €amien-Naiken-Pattiy où le P^ Bernard de Saa m'attçndait avec une inquiétude d'autant plus grande, qu'il avait appris que le jour d'auparavant on avait commis un vol considérabk sur le chemin que je devais tenir. Je ne saurais yous exprimer avec quelle tendresse j'embrassai un confesseur de Jésua- Christ, sorti tout récemment de la prisoa et de dessouf les coups des ennemis du nom chrétien, ni ce que Dieu me fit sentir de consolation en prenant possession de cette

terre bénie^ après tant de désirs^ de travaux, de courses et de craintes de n-y arriver peut-être jamais. Ce serait le lieu de vous mander Phistoire de la nouvelle persécution, et l'état où se trouvent aujourd'hui ces églises : mais cette lettre n'est déjà que trop longue, et vous me pernaeltrez de remettre à la première que j'aurai l'honneur de vous écrire plusieurs choses très-curieuses. Je me recommande cependant plus que jamais à vos saints sacrifices, moi et les disciples que j'espère que le Seigneur va me donner, et je suis avec bien du respect, etc.

LETTRE DU P. MAUDUIT , lIISSIOIfNÀIBE DE LÀ CQMPÀ61IIS DE JÉSUS, AU P. LE GOBIEN, DE LA. MÊME COMPAGNIE.

A Pouleour, dans les Indes orientales, le 29 septembre 1700.

Mon Révérend Père, P. C.

J'ai eu la consolation de recevoir deux de vos lettres ; j'id répondu à la première il y a déjà plus d'un an, et je i^pondrai maintenant à la seconde qu'on m'a envoyée de Pondichéry, où les vaisseaux du roi sont heureusement arrivés depuis quelques jours. J'aurais bien souhaité vous éwire par les vaisseaux de la Compagnie royale des Indes; mais, lorsqu'ils partirent, j'étais si occupé auprès des malades de l'escadre commandée par M. des Angers, que je ne pus trouver un seul moment pom le faire. '"-[

Je me rendis à Pondichéry quél(

aemecuns£u:r mission de Maâùrë', k

de me joindre au P. Bouchet, qui y travaille depuis plusieurs années avec un zèle et un succès qu'on ne peut assez admirer. Je fis toutes les avances nécessaires pour Pexécution d'une si sainte entreprise; mais Dieu, qui avait d'autres desseins s\xv moi et sur mes compagnons, ne permit pas que je réussisse.

Je ne me rebutai pourtant point, non plus que le P. de Breuille, supérieur de nos missions françaises des ndes, avec lequel j'agissais de concert. Nous formâmes le dessein de porter la foi dans les royaumes voisins de celui de Madùré, et d'y établir une nouvelle mission sur le modèle de celle que nos Pères portugais ont dans ce royaume. Nos compagnons ayant approuvé cette résolution, nous ne cherchâmes plus que les moyens de faire réussir une œuvre si glorieuse à Dieu et si avantageuse à la religion. Nous ne doutions pas qu'il ne se trouvât bien des obstacles à surmonter , mais vous savez que les difficultés ne doivent jartiâlô arrêter des missionnaires, surtout après l'eipérience que nous avons que Dieu, par les grandes traverses, prépas*e d\)rdinaîf é atoc plus heureux événements.

Le P. Martin alla trouver le ÎP. Provincial de Malabar, qui le reçut avec beaucoup de bonté. Pour moi, je partis de Pondichéry le 21 septembre 1699 pour aller, au Pélit- Mont, à peu de distance de San-Thomé. Je fis ce voyage dans la vue d'y apprendre parfaitement la langue, de m'informer des lieu'x où nous pourrions établir la nouvelle mission, et surtout dans le dessein d'y recueillir

demeurai que deux mois. Je revins à Pondichéry, pour passer de là à Couttour, première résidence de la mission de Maduré, où je devais m'insiruire de ce qm regardait celle que nous voulions établir.

JY arrivai en habit de Saniassi, le 7 décembre, veille de la Conception de la sainte Vierge. Le P. François Laynez, que j'y trouvai, me reçut avec des marques d'une amitié sincère. Je ne puis vous exprimer les sentiments dont je fus pénétré dans cette sainte maison^ ni comlûen je fus édifié de la vie pénitente qu'y mènent nos Pères. Dieu répand de ^andes bénédictions sur leurs travaux ; j'ai tâché de le^ partner avec eux, et j'ai eu la consolation d'adininistrer les sacrements à un trèsgrand nombre de ces nouveaux chrétiens, dont la ferveur et la piété me tiraient les larmes des yeux.. J'ai baptisé à Couttour plus de cent personnes, et plus de huit crats à Çorali^ autre résidence de cette mission. Ce grand

uomlbre vous surprendra peut-être; mais qu';estrce, en cemf^araison de ce que fait le P. Laynçz dans le M^vas, où il a b^^ptisé en six mois plus de cinq mille personnes ? Il n'a pas tenu à moi ni à lui que je ne l'y aie accom- {NAgné, et que je ne me sois dévoué à recueillir une mois- ^n si abondante ; mais les ordres que j'avais ne me le permettaient pas. Je les suivis, etje partis au commencement de juin 1700, pour aller du côté de Clangibouram, ville qui est au nord de Pondichéry.

Sitôt que j'y fus arrivé^ je commençai à travailler. Je TOUS dirai, mon cher Père, pour votre consolation et pour celle des personnes qui s'intéressent à nos missions, et qui veulent bien les soutenir par leurs charités, que deux églises s'élèvent déjà à l'honneur du vrai Dieu au miïéu d'ufte nation ensevelie dans les plus éjwdsseï ténèbre)»

de rinfidélité. Depuis trois mois et demi que je suis en ce pays, j'ai eu le bonheur de baptiser près de cent vingt personnes. Jugez par ces heureux commencements de ce que nous pourrons faire dans la suite ayet; la grâce de Dieu dans une mission si féconde^ si on nous envoie les secours qui sont nécessaires ; mais il faut pour cela des hommes de résolution j et qui puissent faire de la dépense; car on est obligé de garder ici bien plus de mesures que dans le Maduré^ où le christianisme est aujourd'hui très-florissant, et Pon doit s'attendre à souffrir bien des persécutions, soit de la part des gentils, soit d'suîleurs, si l'on ne s'observe, et si l'on n'a un peu de quoi apaiser la mauvaise humeur des grands du pays.

Comme la vie que l'on mène dans cette mission est très-rude, je suis bien aise de vous avertir qu'il finit que ceux de nos Pères qui voudront venir prendre part à nos travaux, soient d'une santé forte et robuste : car le jeûne sera continuel» et ils n'auront pour toute nourriture qne du rizj des herbes et de l'eau. J'écris ceci sans craindre u'une vie si austère soit capable de les rebuter, persuadé au contraire que c'est ce qui les animera davantage à préférer cette mission aux autres. Je ne doute pduit qu'ils n'y soient remplis de joie et de consolation , dk moins si j'en juge par mon expérience ; car je puis vous assurer que je n'ai jamais été si content que je le sois avec mes herbes, mon eau et mon riz : c'est sans doute une grâce très-particulière de Dieu. Aidez-moi, mon révérend Père, à l'en remercier, et faites qu'on nous envoie d'Europe tous les secours qui nous sont nécessaires par tant de différentes raisons.

Vous penserez peut-être, comme beaucoup d'autres , que ce n'est pas assez ménager nos missionnaires que de

les engager à tme austérité de vie capable de les tuer ou de les épuiser en peu de temps. Je tous répondrai en deux mots que ce genre de vie est absolument nécessaire pour gagner ces infidèles^ qui ne feraient nulle estime ni de la loi du vrai Dieu, ni de ceux qui la prêchent, s'ils nous voyaient vivre avec moins d'austérité que ne vivent leurs brames et leurs religieux. Nous conseillerezvous de changer à cette condition? Qu'est-ce donc que notre vie, qu'il la faille tant ménager, après qu'un Dieu a bien voulu donner la sienne, pour èauver ceux auprès de qui nous travaillons? Quand on fait réflexion que l'enfer se remplit tous les jours, et que nous pouvons l'empêcher par la vie pénitente que nous menons, je V(ms assure qu'on n'a plus envie de l'épargner .

Quoique la vie des missionnaires soit aussi austère ' que je viens de vous le marquer, je vous répète encore qu'ils ne laissent pas d'avoir de grandes dépenses à faire, non pas pour leurs personnes , comme vous voy^, puisqu'ils ne boivent point de vin, qu'ils ne mangent ni pain, ni viande, ni poisson, ni œufs, et qu'ils sont vêtus d'une simple toile; mais pour les nouveaux établissements qu'ils sont obligés de faire, pour la construction des églises qu'ils élèvent au vrai Dieu dans des terres infidèles, et surtout pour l'entretien d'un grand nombre de catéchistes qui sont absolument nécessaires en ce pays. Un catéchiste est un homme que nous instruisons à fond de nos mystères, et qui va devant nous de village en viUage apprench*e aux autres ce que nous lui avons appris. Il tient un registre exact de ceux qui demandent le baptême, de ceux qui doivent approcher dos sacrements, de ceux qui sont en querelle, de ceux dont la vie n'est pas exemplaire, et gèiéralement de Fétat du lieu où on l'en-

voie. Noufi arrivons ensuite, et nous n'avons plus qu'à confirmer par quelques instructions ce que le catéchiste a enseigné^ et qu'à faire les fonctions qui sont proprement de notre ministère. Vous concevez par là l'utilité et la nécessité indispensal^le des catéchistes; et nous espérons que vous voudrez bien le faire ccmiprendre à tous ceux qui s'intéressent à la propagation de l'Évan^e.

Veuillez ne pas m'oublier dans vos prières , dontj'ai plus besoin que jamâisi et me croire, etc.

LETTRE DU P. JMJB^ UMiùmiÀSn M fJL «OSlnLCmiI Dl ▲V p. XS OOMfeNi V&JJl MÊlffi GOtiPÂJSKlI.

À Pondichéry, le 4 d'octobre 1700.

Mon Révérend Père, P. C.

Je vous écris cette lettre par la voie d'Angleterre, en attendant que je le puisse faire plus au long par les vaisseaux de la royale Compagnie, qui partiront au mois de janvier. Je vous enverrai par cette voi« le récit de ce qui se passe de plus édifiant en ces quartiers. Vous y ■ verrez le commencement de la nouvelle mission que nous avons entreprise sur le modèle de celle de Maduré, à deux journées d'ici, où se termine la mission de nos Pères portugais.

Le P. Mauduit est le premier qui soit allé mettre la main à l'œuwe. Il a fait son noviciat dans le Maduré mâme, m vivant de riz et de légumes seulement^ comme

vivent nos Pères en ce pays-là. Il a baptisé plus de sept cents personnes pendant cinq à six mois qu'il a demeuré avec eux, et depuis qu'il est allé prendre possession de la nouvelle vi^e du Seigneur, il a baptisé plus de cent vingt personnesi, panni lesquelles il y a deux brames* oe qui est une grande conquête. Il a obtenu des seigneurs de ce pays-là la permission de bâtir deux églises,, qui sont à présent achevées. La vie qu'il mène est bien rude et bien austère, ce qui est nécessaire pour convertir ces peuples; mais ce qui lui donne beaucoup de crédit et d'^itrée partout , c'est qu'il a des brames qui l'accompagnent et qui lui servent de catéctdstes.

Les vaisseaux du roi nous ont aj^orté cette année les PP*.Heryieu, de la Fontaine et Noëlas, qui sont venus ici pour passer à la jQhiue. Lo P. de la Fontaine a été si édifié des travaux de nos Pères et des grands biens qu'on fait en cette mission , qu'il a pris la résolution de demeurer parmi nous avec l'agrément des supérieurs. Il s'applique actuellement à apprendre la langue du pays, pomr aller au plus tôt joindre le P. Mauduit dans sa nouvelle mission. La ferveur est présentement pour la Chine; mais si nos Pères avaient la même idée que nous avons de la sainte mission de Maduré, je ne doute pas qu'ils ne la préférassent aux missions de la Chiue et du Canada. J^ose même vous assurer que la vie tout apostoUque qu'on y mène, les souffrances et les travaux continuels auxquels on est exposé., et les grands fruits qu'on y fait, passent tout ce qu'on peut vous dire de ces célèbres missions. Jugez-en par ce seul ti'ait.

D^uis quatre ans et demi que le P. Bouchet est dans l^église d'Aour qu'il a fondée, il a baptisé plus de dix mille ânïes. C'est une chose charmante dQ voir la ferveur

extraordinaire avec laquelle idYent ces nouveaux chrétiens. Ils récitent tous les jours ensemble les chapelets de Notre-Seigneur et de la sainte Tierge. Ils font le matin et le soir les prières et l'examen, et quelques-uns même la méditation. Le P. Martin, qui est depuis deux mois à Aour avec le P. Bouchet, me mandait après trois semaines de séjour, qu'il avait baptisé plus de soixante personnes pour sa part ; qu'il ne se passait presque aucun jour qu'il n'y eût des baptêmes et des mariages, et qu'il lui faudrait une relation entière pour me raconter tous les biens et toutes les choses édifiantes qu'il a vues danis cette mission. S'il m'envoie l'ample récit qu'il m'a promis, je vous en ferai part.

J'ai reçu depuis peu une lettre du P; Laynez, célèbre missionnaire du Maduré. Il était allé, au commencement de cette année , secom*ir les chrétiens de Marava» où le vénérable P. Jean de Brito a été martyrisé. Le P. Layùez y a passé cinq mois dans des dangers continuels, couché à l'ombre de quelque arbre, ofu au bord de quelque étang, où les naturels du pays viennent souvent se laver. Il les instruisait de nos mystères; et Dieu donnait tant de force et d'onction à ses paroles , qu'en peu de mois il a baptisé quatre à cinq mille idolâtres , sans parler de plusieurs milliers de chrétiens, auxquels il a administré les sacrements de la pénitence et de l'eucharistie. Il me marque qu'il ne sait comment il a pu suffire à un travail si excessif. C'est ce Père même qui revenant, l'année passée, d'assister les chrétiens d'Outremelour, qui est la dernière résidence de Maduré, soufl&it un tounnent bieti douloureux et bien extraordinaire. Il avait obtenu du Dorey, ou seigneur d'Outremelour, la permission de bâtir une église sur ces terres, vers le nord, et proche la célèbre

Tille de Canglbouram, qui est dans le royaume de Carnate. Un gouverneur Payant arrêté, à la sollicitation de qudques gentUs, ce barbare lâcha sur lui quelques soir dats à grande gfxexxle (c'est ainsi qu'on les appelle), gui, comme autant de chiens enragés, le mordirent jusqu'au sang par tout le corps, et lui firent des plaies si profondes , qu'il en a été longtemps très-incommodé. Je crois vous avoir déjà mandé cette action inhumaine.

Je vous quitte pour aller baptiser^ trois adultes , de plusieurs qui se font instruire. Je vous manderai la première fois ce que je fais ici pour rendre vénérable notre sainte religion aux gentils, et pour les y attirer. Comme ils sont frappés singulièrement de nos fêtes et de nos cé^ rémonies, j'imagine chaque jour quelque manière de les célébrer avec plus d^eclat et de pompe. Dans la dernière solennité du jour de l'Assomption de la sainte Vierge, vous eussiez été charmé de voir les gentils mêmes s'unir à nous, pour contribuer à l'envi à honorer la Reine du ciel. Je vous en enverrai une petite relation. Je me recommande à vos prières, et suis, etc.

.LfiTTlK DU p. BOUGHBT , IUSSIONNAIES DS LA GOOUPAaNIE MB iiSUS, AU p. LB 60BIEN, Dfi LA UÈMK COMPAGNIE.

A Maduré^ le !•' de décembre 1700.

Mon Révérend Père, P. Ç.

Notre mission de Maduré est plus florissante que jamais. Nous avons eu quatre grandes persécutions cette

année. Ûa a fait sauter les dents à coups dé bftton à uU de nos missionnaires» et actuellement je suis à la cour du prince de ces terres, pour faire délivrer le P. Bor-. ghëse qui a déjà demeuré quarante jours dans les prisottà de Tirouchirapali, avec quatre de ses catéchistes qu'on a mis aux fers. Mais ces persécutions sont cau^e de Paugmentation de la religion. Plus Penfér s^éfforce de nous traverser, plus lé Ciel fait de nouvelles conquêtes. Le sang de nos chrétiens répandu pour Jésus-Christ est, comme autrefois, la semence d'une infinité de prosélytes!

Dans mon particulier, ces cinq dernières années, j^aî baptisé plus de onze mille personnes, et près de vingt' mUle depuis que je suis dans cette mission. J'ai soin dé trente petites églises, et d'environ trente mille chrétiens ; je ne saurais vous dire le nombre des confessions, je crois en avoir oi;ï plus de cent mille.

Vous î^ve? souvent entendu dire que les missionnaires de Madm*é ne mangent ni viande, ni poisson, ni œufs ; qu'ils ne boivent jamais de vin ni d'autres liqueurs serablables ; qu'ils vivent dans de méchantes cabanes couvertes de paille, sans lit, sans siège, sans meubles; qu'ils sont obligés de manger sans table, sans serviette, sans couteau, sans fourchette, sans cuiller. Cela paraît étonnant; mais croye2-moi, mon cheiç Père, ce n'est pas là ce qui nous coûte le plus. Je vous avoue franchement que depuis douze ans que je mène cette vie, je n'y pense seulement pas. Les missionnaires ont ici des peines d'une autre nature, dont le P. Martin vous écrira amplement l'année prochaine. Pour ce qui est de moi, je ne souffre que de n'avoir pas de quoi entretçpir plus de catéchistes, qui m'aideraient à travailler à la conversion des âmes. J'ai un déplaisir que je ne puis vous exphquer, quand je

- es -

tob yenir Aes idolâtres cte ()lusieufé eantODS, (|ui me demandent des maltreSy tK)ur leur enseigner la loi de KeUy et que je ne puis ni me muhïpfier moi-même, ni multiplier mes catéchistes, ftiute de ce qui serait nécessaire à leur subsistance. Pàrviiii petierimt pan$my et n(m état qui fràngeret ds. (Lam. nr, 4.). Ainsi je sèdie'dç douleur de voir périr des Atnes pour lesquelles Jésus- Christ a répandu son sang. Ah l sèrait-il possible qu'on ne fût point sensible à leur perte ? J*ai vendu cette année un calice d'argent que j'avais, pour me donner un catéchiste de plus. Tous me demandez ce que je veux, je vous réponds que je ùe veux rien pour moi, ûiais riep^ vous dis-je, rien du tout : ce que je souhaite, et ce que je TOUS demande par les entrailles de Jésus-Qirist, c'est de me procurer autant d'aumônes que vous pourrez pour ces catéchistes, et comptez qu'un catéchiste de plus ou de moins est une chose de la dernière conséquence. Je me recommande instamment à vq$ s^ts sacrifices, et suis avec bien du respect, etc.

Aour, dans le Madaré, la H décembre 1700.

Mon Révérend Père, P. C.

Je vous tiens parole, et je reprends aujourd'huî la suite des nouvelles que je n'eus pas le temp^ de vous écrire dans ma dernière lettre. Je commence par une

relation succincte de la persécution que le P. de Saa a soufferte dans ces derniers temps.

Ce missionnaire, qui me reçut avec tant de bonté à mon entrée dans le royaume de Maduré, avait gagné à Jésus-Christy entre plusieurs personnes considérables, un néophyte d'une caste très-distinguée, et proche parent d'un ennemi mortel des chrétiens. Celui-ci se mit dans l'esprit de pervertir le nouveau chrétien, et de le rame-, ner au culte des idoles; mais voyant ses prières, ses promesses, et ses menaces également inutiles, et (jue rien ne pouvait faire perdre à son parent le précieux don de la foi, il tourna toute sa fureur contre le missionnaire gui Pavait converti, et résolut de le perdre avec tous 1^ chrétiens. Dans ce dessein , il présenta au gouverneur de la province une requête, dans laquelle il demandait qu'on arrêtât le docteur étranger, qui séduisait les peuples, et qui empêchait qu'on n'adorât les dieux du pays.

L'or qu'il fit briller aux yeux de cet ofÈcier intéressé^ le rendit plus zélé et plus vif qu'il n'eût apparemment été. Une compagnie de ses gardes eut ordre de s'assurer au plus tôt du missionnaire. Cette troupe animée par l'auteur de la persécution, qui se mit à leur tête, vient fondre pendant la nuit sur sa maison, y entre avec violence, la pille et la saccage, sans que le P. de Saa pût dire une parole, quand il l'aurait voulu. Il était retenu par une fluxion violente, qui s'étant jetée sur la gorge et sur le cou, lui avait ôté l'usage de la voix. Son état douloureux ne toucha point ces barbares, ils l'arrêtèrent avec tous ses catéchistes, et le traînèrent avec ignominie à la maison du gouverneur. Cet officier fit au Père de grands reproches de ce qu'il venait suborner les peuples, et dé-

truire une religion qu'on professait, disait-il, dans tout le pays, depuis plus de deux cent mille ans ; et pour Tenger l'honneur de ses dieux offensés, il le condamna à avoir sans délai le nez et les oreilles coupés. C'était vouloir ôter au missionnaire toute créance, et le mettre hors d'état de se faire écouter : car ce supplice rend infâme dans les Indes, non-seulement celui qui l'endure, mais ceux encore qui auraient le moindre commerce avec un homme ainsi mutilé.

Cet ordre barbare allait s'exécuter^ et un soldat avait déjà le sabre à la main, lorsqu'un des juges s'avisa de dire au gouverneur qu'il valait mieux casser les dents à ce blasphémateur, pour proportionner en quelque sorte le châtiment au crime qu'il avait fait de décrier leurs dieux. Le gouverneur, qui goûta cette raison, ordonna sur-le-chàmp à deux soldats de lui faire sauter les dents de la bouche à coups de poing, ou, si cela ne suffisait pas, avec un instrument de guerre qu'un d'eux tenait alors à la main. Les soldats, plus humains que leur maître, frappèrent le Père : mais ils le faisaient mollement, et plusieurs coups ne portaient point. Le gouverneur s'en aperçut, et les menaçant de son sabr^, il ne fut content qu'après qu'on eut cassé au Père quatre ou cinq dents. La multitude des coups qu'il reçut sur la tête et sur le visage, et que sa fluxion rendait infiniment douloureux, fit craindre qu'il n'expirât entre les mains de ses bourreaux : il éleva plus d'une fois les yeux et les mains au ciel, et offrit sa vie à Dieu en le priant de vouloir bien éclairer ces pauvres aveugles.

Les catéchistes , les mains liées derrière le dos , assistèrent au supphce de leur, maître. On tâcha de les intimider; on ne réussit pas , et ils marquèrent tous avoir de IV. 5

la. peine de n'y pas participer. Il y m eut même un qui , plus courageux que les autres , s'avança, et se mettant çntre le Père et les soldat§ , leur dit d'un ton de voix élevé: «Pourquoi veut-on nous épargner? c'est nous, » bien plus que notre maUre, qui devom être punis, » puisque c'est nous qui l'avons amené dans ce pays, et » qui l'aidons en tout ce .qu'il fait pour la gloire du )> Créateur du ciel et de la terre que nous adorons. » Le gouverneur ue put souffrir la sainte liberté du catéchiste , il le fit meurtrir de coups ; et, dans le transport de sa colère , il esj certain qu'il l'eût fait mourir aussi bien que le Père , s'il en eût eu l'autorité.

Après cette première exécution, on les renvoya tous en prison , dans l'espérance d'en tirer quelque grosse sommé d'argent; mais le Père répondit qu'il faisait profession de pauvreté , qu'on ne devait rien attendre de lui ni de ses disciples^ et que d'ailleurs il leur était si glorieux de souffrir pour la cause du Seigneur du ciel et de la terre, qu'ils donneraient volontiers de l'argent, s'ils en avaient, pour obtenir qu'on augmentât leurs supplices, et qu'on voulût même leur ôter la vie. Une réponse si ferme déconcerta le gouverneur, gui se contenta de bannir le P. de Saa des terres de son gouvernement , et de faire encore quelques mauvais traitements à ses catéchistes. La sentence du Père portait, « qu'on chassait ce » prédicateur étranger, parce qu'il méprisait les grands » dieux du pays , et qu'il faisait tous ses efforts pour dé- » truire le culte qu'on leur rendait. » C'est ainsi que ce saint missionnaire sortit de prison. Il avait la tête et le visage si extraordinairement enflés , qu'on amait eu peine à le recormaître. Les soldats qui avaient ordre de le conduire jusqu'au lieu de son exil, né purent le von: dans

un état si pitoyable , sans en être touchés de compassion , et sans lui demander pardon des mauvais traitenïents qu'ils lui avaient faits malgré eux. Le Père attendri leur .donna sa bénédiction, et pria Notre-Seigneur de dissiper les ténèbres de leur ignorance. Il se mit ensuite en cteinin ; mais comme sa faiblesse était extrême , les soldats s'offrirent à le porter tour à tour entre leurs bras. Il ne le voulut pas, et il se traîna comme il put jusqu'au terme de son bannissement.

Je le trouvai presque guéri de ses plaies, quand j'arrivai à Carpien-Naiken-Patti. Ses dents, qui avaient été toutes ébranlées, lui causaient encore des maux très-aigus ; Eoais la douleur ne lui Ôtait rien de sa gaîté ordinaire , ni du désir ardent qu'il avait de rentrer dans le champ de bataille à la premièifex)c.casion qui se présenterait.

Le gouverneur, qui l'avait jugé, ressentit bientôt les effets de la vengeance de Dieu. Le tonnerre tomba deux fois sur sa maison , désola ses troupeaux , et lui tua entr'autres une vache qu'il nourrissait avec beaucoup de superstition. Cette mort le toucha sensiblement ; mais ce qui augmenta sa douleur, fut que le même coup de tonnerre j qui frappa cet animal si cher, fit disparaître une grosse somme d'or, qui était le fruit de son avarice et de ses tyrannies. Enfin , pour mettre le comble à sa désolation , on lui ôta presque au même temps son gouvernement , pour une raison que je n'ai pas sue , on le mit aux fers, et on le condamna à payer une grosse amende.

Un soldat qui avait paru plus ardent que les autres à tom*menter le Père ^ en fut puni d'une manière moins funeste. Il fut blessé dangereusement à la chasse , et regardant cet accident comme une punition de sa cruauté , il pria un de ses parents d'aller se jeter aux pieds du mis-

sionnaire , de lui demander pardon en son nom , et de le supplier de procurer quelque soulagement à son mal. Le Père le fit avec joie, et lui envoya sur-le-champ des remèdes par un de ses catéchistes. Ces châtiments étonnèrent les gentils et donnèrent une haute idée du pouvoir du Seigneur du ciel qui protégeait si visiblement ses serviteurs , et ceux qui lui étaient recommandés de leur part.

Après avoir demeuré près d'un mois à Camien-Naiken- Patti , à cause des troubles du royaume qui rendaient les chemins impraticables, j'en partis pour me rendre à Aour, qui est la principale maison de la mission de Maduré. Le P. Bouchet qui a soin de cette maison, et à qui Je suis en partie redevable de la grâce que les Pères portugais m'ont faite de me recevoir dans leur mission , ayant appris que j'étais arrivé sur la frontière de Maduré, mais que les troupes répandues dans le royaume à cause de la guerre, m'empêchaient de Palier joindre, envoya audevant de moi un fervent chrétien , qui connaissait parfaitement toutes les routes. Je me mis sous la conduite de ce guide , qui me fit bientôt quitter le grand chemin , pour entrer dans le pays de la Caste des Voleurs: On la nomme ainsi, parce que ceux qui la composent , faisaient autrefois métier de voler sur les grands chemins. Quoique la plupart de ces gens-là se soient convertis à la foi , et qu'ils aient aujourd'hui horreur de l'ombre même du vol, ils ne laissent pas de retenir leur ancien nom, et les voyageurs n'osent encore passer par leurs forêts. Les premiers missionnaires de Maduré furent assez heureux pour gagner l'estime de cette caste : de sorte qu'à présent il n'y a guère de lieu dans le royaume où nous soyons mieux reçus et plus en sûreté que dans leurs bois. Si

quelqu'un , je dis de ceux mêmes qui ne sont point encore convertis, était assez téméraire pour enlever la moindre chose aux docteurs de la loi du vrai Dieu , on en ferait un châtiment exemplaire. Cepisndant, comme l'ancienne habitude et l'inclination naturelle ne se perdent pas si vite ni si aisément, on éprouve longtemps ceux qui demandent à se faire chrétiens; mais quand une fois ils le sont, on a la consolation de voir que, bien loin d'exercer leurs brigandages ou de faire le moindre tort à qui que ce soit, ils détournent autant qu'ils peuvent leurs compatriotes de ce vice.

Ce fut donc par le milieu de ces bois que je passai sans aucun danger, et que je me rendis à Ariepaty, une de leurs principales bourgades. Nous y avions autrefois une église, mais elle a été ruinée depuis quelques années avec la forteresse que le prince de Maduré fit démolir, après s'en être rendu maître. Étant arrivé , je me retirai avec mes gens sous des arbres un peu à l'écart, pour laisser passer la chaleur du jour ; mais à peine y eus-je demeuré un quart d'heure que je vis venir à moi le chef d' Ariepaty, accompagné des principaux habitants, qui me saluèrent en se prosternant de la manière que les chrétiens ont coutume de le faire devant les ouvriers évangéliques dans toute la mission, pour montrer aux idolâtres l'honneur et le respect qu'ils portent à ceux qui leur enseignent la sainte loi. Comme il y avait plusieurs gentils parmi ceux qui vinrent mé* saluer, les chrétiens s'en séparèrent pour venir en particulier recevoir ma bénédiction. Ils me marquèrent les uns et les autres beaucoup de joie de mon arrivée, et m'invitèrent à entrer dans leur bourgade. Comme je témoignai que j'étais pressé de me rendre à mon terme et que je ne

pouvais m'arrêter^ ils m'envoyèrent du lait, du riz, des herbes et des fruits poui* moi et pour ceux qui m^accompagnaient.

Après (jue les tomnjes se furent retirés, les femmes vinrent me saluer à leur tour, et me prièrent instamment de pressef les Pères cpie j'allais trouver de leur envoyer quelque missionnaire pour rebâtir l'égli^ d'Ar riepaty, et pouj:* instruire un grand nombre de leur^ compatriotes qui étaient di3posés à entepdre la parole de Dieu et à se convertir. Je les assurai que les Pères souhaitaient ardemment de leur rendre service, de bâtir des églises, et d'augmenter parmi eux le nombre des adorateurs du vrai Dieu ; qu'il en viendrait bientôt quelqu'un, et que moi-même je demeurerais volontiers dans leur pays, si je n'avais ordre de me rendre au plus tôt à Aour. On fut content de ma réponse, et l'on me donna des guides, pour me conduire jusqu'à deux journées de là.

Je me remis donc en chemin, et j'arrivai ce jour-là même à un petit village situé entre deux montagnes, et fameux par les vols qui s'y conamettent. J'avais déjà choisi un lieu pour y passer la nuit, lorsqu'un des principaux habitants de ce village me vint trouver, et me dit que je n'étais pas là en sûreté, qu'on craignait qu'il ne m'arrivât quelque accident pendant la nuit, -qu'il me priait de le suivre, et qu'il me mettrait hors d'insulte : « Car si quelque étourdi venait à perdre le respect qui vous est dû^ m'ajouta-t-il, la faute en retomberait sur le village entier, qui deviendrait par là odieux à toute la nation. » Je m'abandonnai à la conduite de ce bon homme qui me mena dans une grande pagode, la plus belle et la mieux bâtie que j'aie vue dans ce royaume. Elle a quarante-huit pieds de large sur près de quatre

vijQg1;s de long, mais la voûte n^est pas élevée à proportion : c'est le défaut de tous les temples des Indes! Elle est soutenue par divers piliers assez bien travaillés et tout d'une seule pierre, te portique qui fait Feutrée de cette pagode, ei cjui règne sur toute sa largeur, est appuyé de même sur huit colonnes de pierre ciselées, qui ont leurs bases et leurs chapiteaux d'un goût à la vérité différent du nôtre, niais qui n'est point barbare et qui plairait en Europe. Le temple, qm est bâti de belles pierres de taillé, n'a aucune fenôtre. Les épaisses ténèbres et la puanteur insupportable qui y régnent, semblent averlu: que ce lieu est consacré au démon. Je'passai la nuit sous le portique ; l'eau qu'on m'y apporta pour me rafraîchir me parut être tirée d'un clôaquè, tant elle sentait inauvais ; je n'en jpus boire, et pour ne pas augmenter ma soif, je m'abstms entièrement de manger.

Je continuai mon chemin le jour suivant, et fus coucher dans un village, où j^espérais trouver quelques rafraîchissements. Mais la guerre, qui désole ce pays, en avait fait fuir tous les habitants; ainsi je fus ol)ligë de passer ce soir-là sans manger. Cependant, je partis le lendemain, qui était un dimanche, longtemps avant le jour, parce que je voulais dire.la messe à une petite église que nos* Pères ont bâtie depuis peu au milieu des bois. Aussitôt que j'y fus arrivé, et que j'eus averti les chrétiens de mon dessein, ils me supplièrent de leur donner le temps d'assembler les fidèles des environs. Ils s'y rendirent en si grand nombre que l'église se trouva trop petite ce jour-là. Il serait difficile d'exprimer la joie dont ces bons néophytes étaient pénétrés d'avoir le bonheur d'entendre la messe. Je confessai les malades, et je me disposais à partir, lorsque je vis arriver une grosse

troupe de chrétiens qui venaient d^uue ville éloigtiée de trois heures de chemiîi pour mHuviter d^y aller passer quelques jours. Je leur marquai que ce serait pour moi une grande consolation, mais que le temps n'y était pas propre, parce qu'on m'avait assuré que l'armée devait passer en peu de jours par leur ville, et qu'ayant pris la route des bois pour l'éviter, il y aurait de l'imprudeuce de m'engager sans nécessité dans un péril dont, par là grâce de Notre-Seigneur, je m'étais garanti jusqu'alors; que sachant d'ailleurs qu'un des Pères les avait visités depuis peu, je les priais de trouver bon que je continuasse mon voyage, ce qu'ils m'accordèrent avec regret et en se recommandant âmes prières.

J'arrivai de là en deux jours à Sêrrhine, qui est -la demeure ordinaire d'un de nos missionnaires. Je ne l'y trouvai point, parce qu'il était allé depuis quelques mois visiter les chrétiens des montagnes de Maduré : ibais j'eus le bonheur d'y rencontrer le ÎP. Bouchet, qui était venu administrer les derniers sacrements à un chrétien moribond , et qui m'y attendait depuis quatre ou cinq jours. Quoique j'eusse déjà vu cet illustre missionnaire à Pondichéry, je l'embrassai avec des sentiments tout nouveaux de tendresse et de respect, pour s'être intéressé à me faire recevoir dans cette chère mission. Comme il n'y avait que trois mois qu'il était sorti d'une afifaire très-fâcheuse, et qu'il n'était pas encore bien remis d'une maladie qui lui était survenue depuis, je le trouvai fort changé et dans une grande faiblesse. Voici le sujet de la persécution dont je parle.

Trois catéchistes, ayant oublié leur devoir et la sainteté du ministère qu'on leur avait confié, causèrent de si grands scandales qu'on fut obligé de les priver de leurs

epiplois. Ces malheureux, au lieu de se reconnaître et de mettre à profit les salutaires avis qu'on leur donna, levèrent le naasque, devinrent apostats, e1 prirent la résolution de perdre les missionnaires et la mission. Pour venir à bout d'un si détestable dessein, ils formèrent trois chefs d'accusation contre les prédicateurs de l'Évangile. Le premier fut qu'ils étaient PranguiSf c'est-à-dire Européens, gens infâmes, par conséquent, et exécrables à toute la nation. Le second, que, quoiqu'ils fussent depuis longtemps établis dans le royaume et qu'ils y eussent la direction et le gouvernement d'un grand nombre d'églises, ils n'avaient cependant jamais rien payé au prince. Enfin, la passion qui aveuglait ces perfides les porta à accuser nos missionnaires d'avoir fait assassiner un religieux d'un autre ordre, ce qui les avait rendus, disaient-ils, si odieux au Souverain Pontife, qui est le chef de tous les chrétiens, qu'il avait refusé de mettre au nombre des Saints le P. Jean de Brito, martyrisé pour la foi dans le Marava. Quoique ce fût une calomnie atroce et ridicule que cette accusation, et que le religieux, qu'ils prétendaient avoir été assassiné, fût actuellement à Surate de retour de Rome où le Pape l'avait fait évêque, il y avait cependant beaucoup à craindre qu'à la faveur de vingt mille écus qu'ils offraient au prince pour exterminer les chrétiens, ces misérables révoltés ne fissent chasser du royaume tous les ouvriers évangéiiques, et surtout le P. Bouchet à qui ils en voulaient particulièrement.

D'abord ce zélé missionnaire eut recours à Dieu, et lui recommanda pendant plusieurs jours une affaire si importante ; ensuite, pour prévenir les pernicieux desseins de ces scélérats, il prit la résolution d'aller saluer

le prince régent, et de liif demander sa protection, Çettô démarche é^t si hardie qu^aucun missionnaire ne l'avgajt osé faire jusqu'alors, dans la craiijte que la cQuleur dq son visage pe le trahît, et ne le fît reconnaître pour Ruropéen, ce qu'il fallait éviter sur Jointes choses, parce que ce pripce a une ci grande horreur des Pranguis que, quoique engagé dans une fâcheuse guerre, il chassa, i| n'y a pas longtemps, des canonniers fort habiles qu| étaient à spn service, et dont il semblait qu'il ne se pouvait passer, dès le moment qu'il apprit qu'ils étaient Européens.

Le Père, mettant toute sa confiance en Dieu, prépai'iB ses présents, va à la ville , se présente à la porte du palais, demande audience au prince, qui gouverne sous l'autorité de la reine, comme je l'ai déj.à dit., Car cette princesse, qui est comme dépositaire de la couronne, fait élever avec un grand soin son petit-fiils, prince âgé de quatorze à quinze ans, à qui le rpyaunie appartient,- et confie cependant tout le gouvernement de l'état au Talavay (prince régent) , qui en est le maître absolu, et qui dispose de tout à sa volonté ; mais avec tant de sagesse et un ,si parfait désintéressement, qu'on le regardç comme le plus grand ministre qui ait jamais gouverné le Maduré.

Mais quelque désintéressé que soit ce prince, le P. Bouchet crut qu'il ne fallait point paraître en sa présence sans garder le cérémonial du pays , c'est-à-dire, sans faire quelques présents. Ceux qu'il prépara étaient peu de chose, mais ils étaient nouveaux, et c'était tout ce qu'il avait. Il fit donc porter avec lui un globe terrestre d'environ deux pieds de diamètre, où les noms de tous les royaumes, provinces, côtes, mers étaient écrits en langue

famow/^ ; un autre globjB de verre d'environ neuf pouces de diamètre, étamé en dedans compae les miroirs ; quel- (jues verres de multiplication, quelques verres ardents, plusieurs curiosités (Je la Chine qu'on lui avait envoyées de la côte de Coromandel, des bracelets de jais garnis d'argent ; un cocj fait de coquilles, et travaillé avec beaucoup d'art et de propreté j enfin des miroirs ordinaix^es, et d'autres curiosités pareilles qu'on lai avait données ou qu'il avait achetées. De plus, le Père crut qu'il fallait mettre dans ses intérêts quelques seigneurs 4e la cour, afin qu'ils parlassent en sa faveur et qu^ils lui procurassent une audien.ce favorable. Car il était de la dernière importance, pour l'honneur de la religion et pour le bien de l'Église du Madijiré, que la première fois que les docteurs de Ja sainte loi paraissaient à la cour, ils y ifussènt reçus ayec quelque considérq-tion, afin d'autoriser par là leur ministère auprès .d^un peuple qui suit, plus aveuglément que Jout autre, les volontés et les inclinations de ses souver^s.

Le Père, ayant pris ainsi les mesures de sagesse qu'il crut nécessaires pour réussir dans son dessein, espéra tout de la bonté de Dieu, qui tient les cœurs des prince^ entre ses mains et qui les tourjie comme il lui plaît. Il ne fut point trompé; le Talayay le reçut avec tant d'honneur et de distinction, qu'il n'eût jamais osé espérer un accueil si favorable. Car non-seulement il se leva dès que le Père parut, mais il le salua de la manière que les disciples ont coutume ici de saluer leurs maîtres, et les peuples leurs seigneurs, ce qui consiste à joindre les deux mains, et à les élever .ainsi jointes jusqu'au front. Le P. Bouchet, pour soutenir son caractère et pour répondre à un accueil si prévenant, salua le prince comme

— Tôles maîtres font leurs disciples, c'est-à-dire, en ouvrant les mains et en les étendant vers le prince comme pour le recevoir. Après quoi le prince régent fit asseoir le Père auprès de lui sur une espèce de sopha, avec cette nouvelle marque de distinction, que, ce siège se trouvant trop étroit pour tenir deux personnes commodément, le prince se serra, pour faire asseoir le Père auprès de lui^ et mit même ses genoux sur ceux du Père.

Il faut être instruit, comme nous le sommes ici, des coutumes du pays et de l'horreur naturelle que ces peuples, et surtout les brames, ont pour les Européens, pour comprendre combien cette réception était honorable. Le P. Bouchet en fut surpris jusqu'à Padnûration aussi bien que tous les seigneurs de la cour, qui était ce jour-là fort nombreuse, car il y avait plus de cinq cents personnes, dont la plus grande partie étaient brames. Le Père étant assis auprès du prince, de la manière dont je viens de le marquer, fit son compliment. Il dit qu'il était venu du Nord, et des quartiers de la grande ville de Rome, pour faire connaître au peuple de ce royaume l'Être souverain et les instruire de sa sainte loi ; que depuis plusieurs années étant témoin de ses actions héroïques et de tant de victoires qu'il avait remportées sur les ennemis de l'État, il s'était senti pressé du désir de voir enfin un si grand prince, et de lui demander l'honneur de sa protection en faveur du ministère qu'il exerçait ; qu'un des principaux articles de la loi qu'il enseignait, obligeant les sujets à être parfaitement soumis à leur souverain et à lui garder une fidélité inviolable, il pouvait s'assurer de sa fidélité et de celle qu'il ne manquait pas d'inspirer à tous ses disciples.

Le prince répondit qu'il fallait que le Dieu qu'il ado-

rait fût bien puissant, et qu'il méritât de grands bonneurs pour obliger un homme de son mérite à entreprendre un si long voyage, dans la vue de le faire connaître à des peuples qui n'en avaient jamais entendu parler; qu'on voyait assez par la maigreur de son visage qu'il menait une vie extrêmement austère , et par les présents qu'il avait apportés, que ce n'était point par nécessité qu'il avait quitté son pays : qu'on lui avait déjà parlé fort avantageusement de son esprit et de sa doctrine ; que des occupations sans nombre ne lui permettant pas d'entendre, comme il l'eût souhaité, l'explication (les figures qui étaient tracées avec tajut d'art sur le globe qu'il lui avait présenté , il avait donné ordre au premier astrologue du royaume de conférer avec lui , pour apprendre l'usage de cette merveilleuse machine ; que comme il voyait parmi ses présents quelque chose qui ferait plaisir à la reine, il le quittait pour quelques moments, afin d'aller lui-même l'offrir à cette princesse. Le régent se leva au même temps, et ordonna î\ quelques seigneurs de mener le Père dans le jardin , où ils lui tiendraient compagnie jusqu'à son retour.

La reine, charmée de la nouveauté des présents, les reçut avec joie et en fit de grands éloges. Elle admira surtout le globe de verre, les bracelets et le coq de coquilles, qu'elle ne pouvait se lasser de regarder. Elle ordonna au régent de remercier de sa part le docteur étranger, de lui faire toute sorte d'honneurs, et de lui accorder tout ce qu'il demanderait.

Comme le P. Bouchet avait disparu aux yeux de la cour et qu'on l'avait mené au jardin, le bruit se répandit dans le palais, et du palais dans la ville, qu'on l'avait

arrêté et mis en prison. Cetié nouvelle fit tiiompjier pour peu de temps les ennemis de notre sainte religion , et jeta dans une terrible consternation les chrétiens, qui attendaient avec inquiétude quel serait le succès de cette visite. Mais la tristesse des iîdèles se changea bientôt en des transports de joie. Car le prince, étant de retour, reçut le Père , en i>résence de toute la cour, avec les mêmes honneurs qu'il a coutume de rendre aux ambassadeurs, c'est-à-dire qu'il lui mit sur la tète, en forme de voile, une pièce de brocard d'or, longue d'environ huit pieds, et répandit sur lui des eaux de senteur, après quoi il lui déclara qu'il avait un ordre exprès de la rme de lui accorder tout ce qu'il demanderait.

Si le Père eût voulu alors dire un mot contre les catér chistes apostats, qui depuis plusieurs mois causaient tant de troubles et tant de scandale dans son Église, il est certain que le prince les eût fait punir sévèrement, et les eût même peut-être bannis du royaume. Mais le missionnaire, animé de l'esprit du Sauveur et se souvenant qu'il était Père, ne voulut pas perdre ses enfants, quoique ingrats et traîtres à Jésus-Christ et à son ÉgHse. Il se contenta de les pouvoir mettre par sa visite hors d'état de nuire à la religion, et de tromper désormais les peuples par leurs calomnies et leurs noires accusations. Après avoir donc marqué à ce prince qu'il était infiniment sensible à ses bontés, il lui demanda tout de nouveau pour lui et pour ses disciples la grâce de vouloir bien les protéger, lui promettant que, pour reconnaître la faveur qu'il leur ferait, ils prieraient tous les jours le Seigneur du ciel et de la terre, qu'ils adoraient, de le combler de toutes sortes de prospérités, et de le rendre toujours victorieux de ses ennemis. Le prince, de son

côté,* promit de ne le pas oublier , et après l'avoir salue comme il avait fait d'abord, il se retira, ordoimant à ses officiers de faire porter le Père par toute la ville dans le plus beau palan(juin de la cour, pour faire connaître à tout le monde qu'il honorait ce docteur étranger, et qu'il le prenait sous sa protection.

La modestie du P. Bouchet eut beaucoup à souffrir en cette occasion ; il délibéra s'il ne devait pas refuser cet honneur public qu'on lui voulait faire ; mais après y avoû* pensé devant Dieu, il crut qu'il était de la gloire du Seigneur et de l'honneur du christianisme, que tous les habitants de la capitale du royaume fussent convaincus Çue le priûce estimait la religion qu'il enseignait et qu'au besoin elle trouverait dans lui un protecteur. Il entra donc dans le palanquin qu'on lui avait préparé, et souffrit qu'on le portât par toute la ville au bruit des instruments. Cette pompe attira bientôt dans les rues par où il passait, une multitude infinie de peuple qui le saluait avec beaucoup de respect. Les fidèles, qui avaient été jusqu'alors dans la crainte de voir leur religion méprisée et condamnée par le prince^ suivaient en foule avec des applaudissements et des cris de joie, pubhaut tout haut qu'ils étaient chrétiens et disciples du docteur étranger. Le succès de cette espèce de triomphe affermit les néophytes dans leur foi, et acheva de déterminer un grand nombre d'idolâtres à demander le baptême. On ne se contenta pas de conduire le P. Bouchet par toute la ville de Tirouchirapali, on le porta de la même manière jusqu'au heu de sa résidence qui est éloigné de la capitale d'enyiron quatre lieues. Sitôt qu'il y fut arrivé, il assembla les chrétiens dans l'église, qui est dédiée à la sainle Vierge, pour remercier Dieu tous ensemble de la grâ:e

qu'il venait de leur faire dans une occasion si importante.

Le croiraitron? la voix de Dieu, qui prenait si vîsi* blement la défense du Père contre ses calomniateurs, ne fit aucime impression sur l'esprit des trois apostats ; on les pressa encore de rentrer dans leur devoir, et de ne pas continuer à scandaliser leurs frères avec un danger si manifeste de s'attirer quelque châtiment d'éclat. Ils demeurèrent opiniâtres, et le Père se vit forcé de renouveler publiquement l'excommimication qui avait déjà été fulminée^ontre eux par un de nos missionnaires. Comme on n'avait point encore vu dans cette chrétienté d'exemple d'une sévérité pai eille, les fidèles en furent vivement frappés ; et , regardant ces trois rebelles comme des membres véritablement pourris depuis qu'on les avait retranchés du corps de TÉglise, ils ne voulurent plus avoir de commerce ni aucune sorte de communication avec eux. Ces malheureux, jusqu'alors incapables de revenir à eux-mêmes, sentirent vivement ce dénier coup, qui les rendait tout à la fois un objet d'horttsur pour les chrétiens et les exposait aux railleries des infidèles. Tous, les montrant au doigt, se disaient lès uns aux autres : a Voilà les traîtres à leurs docteurs, » c'est-àdire, selon les idées qu'on, a en ce pays-ci de la trahison, « voilà les plus méchants hommes et les âmes les plus » noires qui soient au monde. » Deux d'entre eux, ne pouvant soutenir ces reproches sanglants, après six mofâ entiers de révolte, vinrent se jeter aux pieds du Père, pénétrés de douleur de leur apostasie et des maux effroyables qu'ils avaient voulu causer à cette ÉgUse nais[sante. Le Père, qui soupirait depuis longtemps après le retour de ces brebis égarées, les reçut avec bonté j et,

après une confession publiq^ie et une rétractation authentùpie^ qu'ils fireat dans l'église^ 4ei leur désertiw infâme et de leurs calomnieuses accusations , ik reçurent l'absolutioQ etfurôotireaiis.au nombre des fidèles. Pour le troisième» il demeura obstiné dans son apostasie, çt il y a peu d'apparence (ju'il en revienne jamais, si Dieu, par un coup de grâce extraordinaire, ne le coavertit.

Quoique cejkte a&ire se.£ut heureusement termiqée, les peines et les fatigues que Je P. Boucbet s'était don* liées pour la faire réussir étaient si grandes qu'il en tomba malade, et il n'était pas encore bien rétabli lorsque je Ifi trouvai à Serrhine. Nous n'y demeurâmes qu'un jour, et dès le lendemain nous nous rendîmes à Âjour, qui n'en est éloigné que d'une petite journée. Quand le P. Bouchet vint dan^ la mission de Maduré, il y a aviron douze ans, les missionnaires y vivaient encopre dans une si grande craipte et avec tant de circonspection, qu'ils n'osaient entrer que de nuit dans les bourgades : mais les choses, grâce à Dieu, ont bien diangé depuis ce temps-là ; car pon-«ulement nous entirâmes en plein jour dans Aour, mais les chrétiens des bourgades voisines s'étant assemblés, nous y reçurent au son des iiistruments et avec des cris d'allégresse , qui me firent verser bien des larmes de joie et de consolation. ^On ne p^ s'imaginer l'amour, la tendresse et le respect que les chrétiens de cette bourgade ont pour le P. Bouchet, pirce qu'ils sont persuadés qu'il les aime tous comme ses enfapts, Nous allâmes droit à l'église, que nous trouvâmes ornée comme si*<;'eût été le jour de Pâques. On y rendit grâces à Dieu et à la très-sainte Vierge de l'heureux succès de mon voyage avec des démonstrations d'affection que j'attribuai à l'estime que le P. Bouchet IV- 6 ,

s W Accise i lui-même et à totis eeui (fm font pte^éssk^ du tfiêfne ifadtHût qûé Im.

Peu de jours après*, je reçus 1* tMte de ceux de Htts Pères qui font letit* demeure pti»ehe d'Août, et eeta qtd ea sofat plus éioigilës tae firent iTiooileur îfte tii'écrire; le m'étafe tôiûij<kirS fbrraé une haute idée de la vertu irt dm mérite de tes hotomes âpostolicpies ; tiMs dépuis que j'Id eu l^yjârtage d^en Iroir plusieurs et de les pratiquer, j 'ftVotie ijuê je né les connaissais qtf à deioii. Ce sont de vrais apôtrfes. A la manière dôirt ils ^vent et dont ils attirtnt sur teurs travaux les béô^dictions du Ciel, je tte suis point surpris qu'ils fassent tant de cottveraions. Mais je tne triJuvc bien téméraii^e d'aVoir espéré pouvoir atteindre à leurs hautes vertusj et j'êwimire leur charité dé me souffrir parmi eu*. Je vous parle, mon cher Pèi*, dans une parfaite onvert\ire dé cœur, et sans aucune vfte de Batterie ou d'humilité.

Gomhié il est à propos qu'un Nouveau missionnaire se formé auprès de ypielqu'uii des wictens à la manière dont on cultive éettc précieftiéé vigne du Seigneur, tous leâ Pères fureût d'avis qfué je demeurasse à Aour avec le P* Bouciiet^ visitéUt dé la mission, parce q^'en même tcftiips je j)ôuwais le Soulage dêftis lés Iravsftii dont il était âtJcab'ké. Je fus très-feénsiWé à l'a grâce qu'on fflè faisait de me 'down)er Un iîîaître a expêrihiéité. Aour est aiujolurdW «stois contredît la missfon la plus cônsidara-^ Blé ■ du Madui^ , non-^seolement à cause du voisînage dé la (^têilé, iMîs parce qu'il y a vîng-Héuf églises qui éà dépendent, dans lesquelles on compte plus de trente milite cWéttéte. V/'^si le fruit des travàtux du P. Vfertetiî'. fl ii'y ftVaît à Tircméhil^pali, quarid -il y vint-, que des églisëé de panas^ la dernière de toutes les castes, ce qui

(bonait aux geùtils très-peu d'idée de notre gaiàte religion* Aujourd'hui il y a quatre églises pour les castes hautes, <laû8 (}tiatre endroits différents de cette grande vilte.' Quoique toutes ce3 églises ne soient bâties que de im^Q et couvertes de paille, elles ne laissent pas d'être fert propres et fort orùées au dedans; maiâ nous souhaiterions ardemment qu'ai y en eut au moins une de pierre qui égalât ou qui surpassât les temples des içloles.> Ce ne saurait être que quand ii plaira à Dieu d'inspirer la pen-* sée en Europe à quelque âme- généreuse de nous eu donïm le moyen. Gela servirait beaucoup au progrès de la religion^ au moins si nous en jugeons par ce qui est arrivé à Aour.

Lorsfjue le P. Boîuchet s*y établit, ce n'était qu'un méchant petit village où il y avait très-peu de chrétiens. Connue il connaît parfaitement le génie de ces peuples, qui se laissent prendre par les sens, il résolut d'y bâtir une église assez Ijelle pour exciter la curioçité, et y attirer les infidèles. Elle ne fut pas plutôt achevée qu'on venait lavoir de toutes parts, et surtout de la capitale. Cela donnait occasion au Père de parler de Dieu à uue grande multitude de peuple; plusieurs se convertirent et vinrent ^'établir à Aour, qui est devenu par là une des plus grosse bourgades du royaume. Vous ne serez peut-être pas. fâché de savoir comment est faite cette éghse, et qu'avec peu de dépei;isè dans un pays oii rien tt'est cher, il serait aisé d'en faire plus d^une seml;)lable.

Elle est bâtie au milieu d'une grande qour. Les murailles, de distance en di^taqce, sont peintes et ornées €^ dedans de hautes colonnes, qui soutiennent une corniche, laquelle règne tout autour du bâtiment. Le pavé est si propre et si bien uni, qu^il paraît n'être que d'une

seule pierre de marbre blanc. L'autel est au milieu de la croix, afin qu'on puisse le voir de tous côtés. Huit grandes colonnes qui soutiennent une couronne impériale, en font tout Tornement; For et l'azur y brillent de toutes parts, et l'arcliitecture indienne, mêlée avec celle d'Europe, y fait un très-agréable effet. Comme cette église est dédiée à la sainte Vierge, les chrétiens y viennent eti pèlerinage de tous les endroits du royaume, et les grâces continuelles qu'ils y reçoivent par l'intercession de la Mère de miséricorde, animent et soutiennent leur foi, qui est encore pure et dans sa première vigueur. J'espère que vous lirez un jour avec plaisir dans l'histoire de l'église de Notre-Dame d'Aour, que le P. Bouchet a des-» sein de composer, un grand nombre de miracles, dont plusieurs personnes dignes de foi ont été témoins oculaires. Mais je ne puis m'empécher de vous écrire ce qui arriva peu de temps avant mon arrivée à une femme idolâtre.

Elle demeurait à trois joiu'nées de chemin d'Aour, et elle était affligée d'un mal qui, depuis quatre ou cinq ans, lui avait ôté l'usage de la parole. Sa famille, qui l'aimait beaucoup, avait essayé tous les remèdes naturels et même les diaboliques pour la guérir, mais toujours inutilement. On l'avait enfin abandonnée, et le înal était jugé désormais incurable , lorsqu'un chrétien, entrant par hasard dans cette maison et voyant l'état pitoyable où était cette femme, en fut touché. Après avoir ouï le détail des médicaments et des sortilèges qu'on avait épuisés sur elle : a Vous avez grand tort, » s'écria-t-il pénétré d'une vive foi, «de n'avoir pas eu recours au » Dieu que nous adorons. Il commande à la nature » comme il lui plaît, et si vous me promettez de vous

)» faire chrétiens , je vous apprendrai un moyen infailli- » ble de rendre la santé à votre malade. y> On lui promit tout ce qu'il voulut. «Eh bien, repartit-il, que quelle ques-uns d'entre vous viennent donc avec moi à Aour ; » c'est là que se trouve le remède dont je parle. » Il partit le jour même avec trois ou quatre des parents de cette pauvre malade; ils arrivèrent à Aour; la beauté de l'église et l'air majestueux de la statue de la sainte Vierge, qui est placée sur l'autel, les charmèrent d'8d)ord. On leur expUqua le pouvoir qu'avait auprès de Dieu celle dont ils admiraient l'image. Us promirent de nouveau de se faire chrétiens si leur parente recouvrait la parole et la santé par l'intercession de la Mère de Dieu ; après quoi on leur donna, dans un petit vase, de l'huile de la lampe qui brûle devant l'autel. Le chrétien, qui les accompagnait toujours, étantde retour chez la malade, se mit à genoux devant une image de la sainte Vierge qu'il avait apportée, et, après avoir fait sa prière avec beaucoup de ferveur, il versa sur la langue de la muette deux ou trois gouttes de la liqueur miraculeuse. Il fit la même chose le lendemain et les jours suivants ; enfin le cinquième jour, au grand étonnement des parents et de plusieurs gentils qui se trouvèrent assemblés, la malade commença à parler avec une entière liberté, et se trouva quelques jours après en parfaite santé. Elle vint à Aour avec cinq de ses parents remercier Dieu et la sainte Vierge de sa guérison ; tous se .firent instruire et remportèrent chez eux la précieuse grâce du baptême.

Je ne puis non plus omettre ici la faveur particulière dont je me suis cru redevable à la sainte Vierge. Il n'y avait que deux j(»urs que j'étais arrivé à Aour. Après avoir assisté le soir avec le P. Bouchot aux prières et aux

autres exercices de piété qu'on a r^outiime de faire à régUse, nous entrâmes dans Ja chambre où deux d6 nés Pères, qui étaient venus me rendre visite, récitaient ensemble leur bréviaire à la lumière d'une petite lampe. Je crus voir au milieu de la chambre une ''espèce de corde, semblable à celles dont nous nous aervons pour lier nos cheveux sur le haut de la tète. Je la ramassai pour voir, à la clarté de la lampe, à quoi elle pourrait être bonne. Je fus bien surpris d'apercevoir que nia corde prétendue était un serpent qui se dressait pour me piquer. Je le lâchai tout effrayé, et o|i le tua dans le moment. Je ne conçois pas comment je n'avais pas aperçu plus tôt le mouvement de ce serpent, ou comment il ne m'avait pas piqué dès qu'il se sentit touché; Je n'en se* rais pas réchappé , cat* la morsure de cette espèce de serpent est si dangereuse, qu'il n'y a point de remède contré elle, quoiqu'il y en ait en ce pays d'excellents contre les blessures de presque tous les autres. J'attri* huai ma conservation à la protection de la Mère de Dieu, qui ne voulut pas que je perdisse la vie avant que d'avoir travaillé dans cette mission à procurer la gloh^e de soli Fils. Je m'y engageai sur l'heure même par de nouvelles promesses.

Le P. Bouchot pourrait dire d'Aour à peu près ce que saint Grégoire le Thaumaturge disait en mourant de sa ville épiscopale : i< Il n'y avait que dix-sept chrétiens » quand j'y vins; grâce à Jésus-Christ, je n'y vois au- » jourd'hui que dix-sept infidèles. » H ne restei dans toute cette grosse bourgade que deux ou trois familles de gentils. De là vient aussi que tous les exercices de la religion chrétienne s'y pratiquent avec autant de Uberté et de paix qu'on le pourrait faire en France. Tous les

matins, à la pointe du jouf, on se rend à l'église pour la

priwe. Q» mfm^W. W F^citpr W commun |a povronne pHiçij?Bi^etr49 Ni)^6r^(jignft^î', (ei^^e^ composé

de treqt^-tfpis tld^ffr^ m «a^ir^ des trepte-troi^ apflée^ q\jÇ}l a yéflu 9IW |a terrp* Pe qu'i} y ^ de pjirUeHlwir, ç'^t (p'ftpp^ifshaque Pflrfisr, o» deni4P49 ^ Dieu te gïî^pe d'^oquépir quejqu^ Yftrttt, de vaincra ^elq»e irice, flu

de garder quekpi/iin de sea G0||»îQaQdeinQi)t3^ ûji prie epsuite pour je^ Qéoj^gi^s coiumuaes et particulière» 4e la mis^LOD, pour Iç^ âiiEes diA pu/^galpirQ» et 6n% pour eeux qui son), m pé^é mor^ , seioa l'^çien u^^ge état>li dans les Jadi^ par saisit Françoia^îaYÎer, Paps la dif&Gulté qu-pnt pos Pèrjss de se trouver partout pour baptiser le$ eufant^ et pQur i4>sotMlie les adultes piofibonds, ite m ispp^ p9rtiAulièrem^pt appliqués k ap^rep-

dre |k tput le mmi^. k former pp aetQ à^ apPtritipp et à

Um pr^op(w la |pr«iule du bafitèm». Popr cela, tops les m^tips saos.manqp^r, aprèsk la prjcère»^ op ré^it^ tppt bwt la forpipjiç t|p l'up et de l'autre. Nos pû^^opaaii^s se trouvent fort \^im d'^avcdr iptroduit cet usage» lies chi^eas baptisept chaque appée m grand aouibre de petits pointe des geptij^f, quand ils les voient pi'ès d'expirep, et peus pvoi|s sujet de ciK>ir^ que l'habitude de s'exciter à la contrition est un remède biep sabUwe aux adultea qui <Hft r^u le baptême, lorsqu'ils sont surpris op qu'ils meurent dans hp voyages, lof q dei^ églises et d^ mis^BPiaires.

Il y a peub de jours qu'il ne se faese des eoo&ssioos, des communions et des baptéipes. Toici l-ord^e qu'op y tient : les preiaaîdrs letemsioes du matin étant finis, le Père ou le Ci^ttéchiste prépara ep public à la cppfessiop tous ceux qui veulent se confesser. Pendant que le Pèm en-

tend les coufessions, te catéchiste diq[K)se au baptême eeux qui doivent être baptisés. Les eoniieissions étant achevées, on fait les baptêmes^ à moins que les confessions n'emportent trop de temps ; car alors on remet les baptêmes à PaiH^s-dtnée. La messe se dit ensuite, avant laquelle on prépare aussi à la communiôD ceui qui soùt jugés dignes d'en approcher : de sorte que jamais les fidèles ne se confessent ni ne communient qu'on ne les instruise de nouveau, comme s'ils ne l'avaient point encore fait. Le reste du jour, depuis la messe jusqu'au soir, les missionnaires font le catéchisme ou apprennent les prières aux catéchumènes. Au coucher du soleil^ on vient à la prière du soir, qui n'est pas moins longue quo celle du matin ; on y fait l'examen de conscience; on y récite chaque jour à deux chœurs la troisième partie du rosaire, ajoutant à la fin de chaque dizaine une prière particulière à l'honneur d'un des mystères de la trèssainte Vierge. On finit par le Saive Bdgina, qui chaqae jour est suivi d'une exhortation ou d'une instruction que le Père fait sur qurfqu'un des devoirs de la vie chrétienne ; ou, si le Père est absent, le catéchiste lit un chapitre de quelqu'un des livres que les missionnaires ont composés.

L'exercice des dimanches est à peu près semblable, excepté que le peuple étant plus nombreux, on multiplie plusieurs fois les mêmes exercices. Ce. n'est que vers le midi qu'on dit la messe, à cause des confessions. Le prêtre montant à l'autel, on ht une courte méthode pour assister avec fruit au sacrifice. Ensuite on chante des 0;antiques au son des instruments jusqu'au temps de la communion, où Ton récite tout haut les actes que doivent faire ceux qui reçoivent Jésus-Christ. Pendant que le celé-

brant se déshabille y qu'il &it Faction de grâces^ et qu'il se recueille ub moment pour la prédioationy qu'on ne manque jamais de faire tes dimaeches, on répète encore tout haut les principales prières du chrétien et l'abrégé de la doctrine du salut. Le Père monte dans la chaire, qui 09t placée ordinairenfêQt à la porte de l'église, afin qu'on P^itende et dedans et dehors. Ainsi, il est toujours deux ou trois heures après-midi quand on se retire.

Après un travail tel que celui-là dans un climat brûlant, un repas de riz et d'herbes cuites à l'eau, sans pain, sans yin, sans chair, sans poisson, ne parait guère capable de soutenir un homme qui, outre ce que je viens d'expliquer, a souvent confessé près de la moitié de la nuit; encore ne prend-il guère en repos ce peu de nourriture : car il faut quitter presque aussitôt pour aller administrer le baptême , qui se donne à bien plus de monde les fêtes que les jours ouvrables; mais Dieu y supplée par sa bonté, et nous fait trouver des forces. Je ne vous parle point d'un travail qu'on peut regarder C(»nme casuel, quoiqu'il soit souvent de tous les jours et de toutes les heures du jour : c'est de prévenir les querelles, de réconcilier les ennemis, d'accorder les différends, de répondre à des doutes de conscience, de visiter les malades, d'examiner les empêchements des mariages et d'en relever quand on 1« peut. Ce dernier point nous embarrasse souvent, à cause d'une inanité de coutumes de ce pays, différentes des nôtres , et auxquelles il faut avoir de grands égards. Au miUeu de tant d'occupations, ce sont les confessions qui nous accablent. £n cinq mois que j'ai demeuré à Aour, il n'y a eu que trois ou quatre jours où nous n'en ayons point eu à entendre ; et il est assez ordinaire que dans la suite de tant d'exer-

cices différents, la nuit \ie6ne sans que nous ayons pu trouver un metnentpow Déâtep jûdtré èrMairB ; de sorte que dam Paooal^lemenl; où l!on se trduve, il faut encore dér(d)er ^u sommeil le ^tafê néoessaû^ ^oiir prier Dieu.

Mais je puis tous assurer que les eiemiees dont je viens de parler ne sont ppol^taiit rien eacôre «n conapnraison dô eeax des fêles les plus aûleonelles. le fus témoin de ce qui to passa cette aboéelejour de PAsaoniîition. Les chrétiens se rendirept It Aeur plusieurs jours auparavaiit pour se confesser^'^ear le jour de la soielmité on ne pouirait contenter qu-unç très-petite partie de ceux qui' veulent faire leurs dévodons. On coiniËUHifa donc huit jours avant la fête à se préparer a lu passsr saintement. Chaque jour on $t sur le mystèi« et sur une des principales vertus de la saintQ Vierge un sermon epâ était suivi de prières et d'ajoitres exercices de pâété^ Plusieurs jeûnèrent pendant les huit jouf^s^ et quelquesMUis ne mangèrent que des herbes. Onobanta tou^ les ifivffs des cantiques en i^honneur de la Mèp^e de Dieu ^ et l'An disposa un gcand nombre de caiédiun^èi^es a recewir ee jour-là le baptême. Comn^e la persécution arrivée dans une province éloignée avait obhgé deux de njoe Pève^ à se retirer à Âxmr, nous nous trouvâmes «quatt^ aussionnaires, qui fûmes si oc^pés pend:aâ4. toiat ce teoipattit, qu'à ipeme pûmesHipuis snfSm aux nombreux :pé}iî|«0its qui se ^sentaient. Le jour de la léte nous ehantômes xme gmnd^me^. Il o'est pas poi^silile d^e^priisier ^oHe est la joie et k dévotion qu'ont ces fueuples, de ucnus "iMÂr officier i^en]iett^3[)ei}t. La messe Sut précédée et suivie de deux processions ^ qui ne se firent pas avec peûis d^tppareil. La mu^tiUide ées chrétiens et des gentiflfi<qui

y assistèrent fut innombrable. Il était plus de trois heures aprègvraidi quajid la cérémonie fut aehevéè.

. l'eufr Ir boQheup d'admipisirer Jfe baptême ce jonr-là à soixantid et dîx^iuit personne». Il enrestait encore crait trente^ept à baptiser, que je remis au lendemain. Je fus si fatigué du traraii de ces drax jours-là, djs la pronondationdes |>rière6,-deâi onetiops, des signes de croix^ de Hnftision tie l'eau, qu^il m'ayait Mla recommencer tant de fois, que je puis dire sanë exagération qu'il me fallait soutenir les bras sur là fin, ot que je n'avais presque plus de voix pour prononcer les paroles sacramentales et les oraisons du rituel. Ce qu'il y a de consolant pour nous, c'est que nous nfe célébrons aucune fête ave<i cet appareil, qii'elle ne soit suivie de la conversion de plusieurs idolâtres. Ainsi, on regarde peu à la peine, par l'espérance qu'on a de faire oMnattré la religion à une multitude de gens qui viennent là par curio^té, et dent il y en a toujours quelques-uns qui se laissent gagner.

La tranquillité avec laquelle vous voyez iqiie nous' faisons nos fonctions n'empêche pas que noiis n'ayons de ft'equentes alarmes, et que nous ne soyons chaque jour à la veille de quelque persécution. Pendant le peu de séjour que j'ai fait à Àour, nous nous sommes trouvés trois fois sur le point de prendre la fuite et de nous retirer dans les bms, où Pon avait déjà porté ce que nous avions de plus précieux, ç'est^i-dire le& ornements de l'église et nos livres. Mais, après beaucoup de travail, l'espérance du martyre est tout ce qui doit flatter un missionnaire. En attendant cette grâce, ni Dieu nous en jugeait dignes, nous ne manquons pas d'occasions de souffiîr pour nous y préparer.

J'avais out dire et je m'étais bien attendu avant que

de venir ici qu'on n'y trouvait ni pain, ni viande, ni œufs, ni poisson, ni vin que celui dont on use à la messe ; mais je vous dirai que ce que j'ai vu est tout aulre chose que ce que je m'étais figuré. On ne boit que de l'eau, qui est souvent très-bourbeuse et qui jamais n'est bien pure^ étant puisée dans des étangs où les hommes et les animaux se lavent tous les jours. On ne mange que des herbes et des légumes,, dont le goût est insipide ou si amer, que rien, dans nos racines d'Europe, n'en approche. Il faut y être accoutumé dès l'enfance poiu* en pouvoir manger sans dégoût. Je me souviens à cette occasion du mot que dit fort agréablement un missionnaire nouvellement arrivé. On lui demanda ce qu'il pensait des herbes qu'on lui servait. « J'avais n cru jusqu'à présent, répondit-il en riant, qu'il n'y » avait que les animaux qui eussent du fiel ; mais je vois » que dans ce pays les herbes mêmes et les légumes » n'en manquent pas. » Il nous est permis de nous servir de beurre pour les assaisonner ; mais ceux qui nous les préparent (car ce serait déshonorer le ministère, au jugement des Indiens, que de nous charger nous-mêmes de ce soin); ceux, dis-je, qui nous les préparent le font si mal, que c'est toujours une vraie mortification pour nous que de manger. D'ailleurs, le riz, qui sert de pain, étant cuit dans l'eau simpk, ôte le goût qu'il pourrait y avoir. On croit, dans les commencements, qu'avec un peu de courage on s'accoutumera à cette nourriture, tout insipide qu'elle est; mais l'estomac en prend peu . à peu une si grande horreur, que ce n'est que par une pure nécessité qu'on se résout à manger. Les fruits sont si rares, qu'on regarde comme un régal d'avoir pour sa collçition quelque rave ou quelque petit concombre. Il

nous est souvent arrivé, au P. Bouchet et à mol, de nV voir le soir, les jours mômes que noua ne jeûnions pas, qu'un méchant mc^rceau de galette euke sur la braise et à demi-brûlée.

Les peines d'esprit passent souvent de beaucoup celles du corps. Ce que saint Paul appelait <c la sollicitude des Églises» se fait sentir ici d'une manière bien vive. Apprendre que des temples du vrai Dieu sont abattus ou brûlés; les fidèles mis en prison ou tourmentés avec danger de perdre la foi ; les bourgades chrétiennes ravagées ou détruites par les guerres continuelles que se font les rajas et les petits princes, à qui le roi de Maduré laisse vider leurs querelles particuhères par les armes ; Voir c«ux sur qui l'on croyait pouvoir compter, tomber dans une apostasie honteuse, ou retourner à l'idolâtrie, après avoir été longtemps catéchumènes, et les catéchistes enfin être quelquefois les premiers à scandaliser le peuple par leurs mauvais exemples, ou à troubler par entêtement et opimàtreté les missionnaires dans l'exercice, de leur ministère, isans qu'on ose les punir, pour ne pas attirer à toute la mission une cruelle persécution : telles sont les peines que Pon soufifre souvent ici. Peuton voir de telles faiblesses sans en être affaibli soi-même, au sens que le dit l'Apôtre des nations, et être témoin de tels scandales sans en avoir une vive douleur? ( II Cor. xi, 29).

Ajoutez la solitude afiBreuse dans une mission éloignée pour l'ordinaire de toute connaissance ; nulle société qu'avec des gens sans agrément et sans poUtesse ; un cér'émonial le plus embarrassant et le plus ridicule, presque en tout, qu'on puisse imaginer; la privation durant les années entières de tous les secours spirituels qu'on

ne peut recevoir que par le ministère d^autifui, la éoiH^ municatiou des lettres très-rare et -trèsKUfâfiile par la crainte d'être reconnu pour Européen, ou de donner quelque soupçoti si l'on nous savait en commerce avec les Portugais et les autres Europé^os de la côte^ et d'attirer ensuite sur nous des persécutions^ comme il est arrivé plus d'une fois. Mais au ùiilieu de tout cek on gagne beaucoup d'âmes à Jésus-Christ, et, comme j'ai dit, l'on considère tout cela comme une préparation au martyre, dont on ne saurait trop acheter la grâce : voilà ce qui soutient.

Pendant le temps que j'ai demeuré à Aour, le Pi Bouchet a été presque toujours incommodé, ce qui m'a obligé de me charger du soin des malades pour leur administrer les sacrements. On n'attend pas ici è l'extrémité pour appeler un confesseur : avant qu'il y ait dû danger, on nous envoie chercher d'une, de deux et de trois journées, d'où il arrive souvent que, lô mal n'ayant point eu de suite, nous trouvons à notre arrivée le malade en parfaite santé. Outre ces voyages, qui ont été assez fréquents, j'ai fait la visite de toutes les églises de la dépendance d'Aour. Je m'arrêtai près d'un mois à Coulmeni. C'est une ^osse bourgade, où il y a une belle église , fondée par un chrétien nommé Sinnapen. Cet homme, étant encore jeune, rencontra par hasard un catéchiste cpji expliquait la doctrine chrétienne à quelques néophytes , il y prit goût , et , se trouvant bientôt Histruit, il demanda le baptême. On le lui différa, dans la crainte que ses parents ne le pervertissent ; mais il fallut entin céder À sa ferveur^ Après qu'il fut baptisé, il eut à soulhir de grandes persécutions de sa famille et de ses voisins, étant le seul de la bourgade qui fût chrétien.

«^ Qtt T^

LiAâde s^ r$ndte à teurs instmées^ il kayailk si.tttil^vÊÊMi qu'U gagba ptusieurs de ses cûmpatmles et toute sa fBmiïk^ qui était noiiil»reuBe. Il bâtit d'abord uae pfAîle jàùpêUé^ el eàduite une gradde église ^ où >'i^ séiabièFëiit pendàtlt fbon séjour diàreraea t)*otipdS de ^ï^éti^tts des lient éircoûyoîntis^ et eutr'autres de Sintigatmi qfà ti'ëst éloigné de Coulmeni^ que d'enviroui quatre lieues.

Silingam est une Ile que iorme le fleiite Caveri, vis-àyit de la ville de lirouehirapali^ capitale du royaume. G^efal un lieu des {dus fameux qui soient dans l'Iiide. U y a ttu teoaple entouré de sept enceintes de murailles, qui pense pour le plus saint de ^ut le pays. Ainsi^ il ne faut pte s'étonfier qu0 les bi^tdnts de celte ile soient plus sif^stitieux et plus dietinés que les autres dans l'idoletHë; U n'y a que peu d'aoflées que la foi a eommenoé d'y fltaétrer, et (}ue le P. Bcmchet y. a fait élever une petite égjl3e j Les chrétieiiSy au nombre d'en^otl quatre-vingts^ (tttt iDdutuime de s'y assembler du son d'u^e clochette, ce qisî ebagihiiie fort les prêtres du temple voisin. Us ont sNkvéfit tmté de brûler te jpetk édiâcej mais Dieu n'a féspmhk qu'ils soient ënfione venu$ à bout d'exécuter ItilMiiôiâVais dessein.

En sortant de Cbidifieniv où j'eite la consolation de baptiser trente et un oaitéchwnèBes, je passai par le village épA^atura; j['y ccMifessai^t èommfliiiai ceux qui n'avaieet pu venir à Coulmeni , et je me rwdis à Aour, où le Pv'Bouchet) de son côté) avait bsq^é en mon absence 4uaïMte-*t]x)i$ personnes. Le lendiemain^ m'entretenant a^éc ce missionnaire^ je lui disais qucy par la miséricordo de Notre-Sei^eur, il Ae ^emblail que notre mission jouis&ait d'une assez grande paix. « Hélas ! mon cher

» Père, me répondit-il, le cafioae trop grand est toujours

» ict la marque de quelque prochaiiie tempête : voys^

» Péprouyerez, » En effi^, dès ce soir-là méma PQW reçûmes deux tlOuvelI^s qui nous affligèrent beaucoup ; la première fut l'embrasement de Péglise de Calpaleam, la phis belle de la mission après oelle d'Aour, Elle aTait été brûlée par un parti de cavalerie du roi de TaigaouTi qui, étant en guerre avec celui de Maduré^- désolait lacampagne et ravageait tout ce qu'il rencontrait.

L'autre nouvelle, plus triste encore, fut Temprisonnement du P. Borghèse qu'on avait enlevé de sa maison et mené au gouverneur général des provmces méridionales de ce royaume. 11 y avait longtemps qu'on le menaçait de cette insulte ; mais il s'observait, et, sans donner aucune prise à ses ennemis, il continuait ses exercices à l'ordinaire, et convertissait xm grand nombre d'idolâtres, surtout de la caste des Sonars, qui ont soin des palmiers. Un gentil, proche parent de celui qui avait, excité contre le P. Bernard de Saa la persécution dont j'ai ï)arlé au commencement de ma letto^e, et peut-être même a son instigation, alla trouver le gouverneur, et lui pro^ mit deux mille écus s'il voulait faire arrêter le Père. Le gouverneur, gagné, en donna Pordre ; mais il traita le P. Borghèse avec bien plus d'humanité qu'on n'avait fait le P. de Saa; car il défendit qu'on lui fît aucune violence, peut-être par respect pour la haute réputation de sdence et de vertu que ce Père s'était acquise depuis plusieurs années dans sa province.

Dès que nous sûmes cette nouvelle, le P. Bouchet envoya ses catéchistes à la cour demander au prince régent la liberté du serviteur de Dieu ; mais comme ils ne rapportaient pas de réponse, le P. Bouchet crut devoir aller

en personne solliciter la délivrance de son confrère. L'affaire était difficile; il s'agissait d'arracher un prisonnier des mains d'un gouverneur qui, par malheur, se trouvait êti'e gendre du prihce régent, et de le (Jélivrer d'un tribunal dont il est inbuï qu'aucun aft été élargi sans payi^r une grosse somme, et il ne nous était ni expédient ni possible de la consigner. Mais Dieu, qui conduisait l'affaire, donna au P. Bouchet d'autres moyens de réussir. Le gendre du régent ayant été démis de son gouvernenient, je ne sais pourquoi, huit jours précisément après aToir fait arrêter le P. Borghèse, il vint à la cour implorer l'assistance de ses patrons et tâcher de se faire rétablir. L'amhassa^deur d'un prince tributaire de Maduré, qui avait beaucoup de' crédit à la cour et qui estimait et protégeait les chrétiens, prit leur défense et demanda au gouverneur la délivrante du P. Borghèse. Le gouverneur, espérant à son tour quelque^ bons offices de l'ambassadeur, la lui promit, et écrivit en effet deux ou trois fois sur ce sujet au lieutenant de la province. Mais celui-ci, qui ne redoutait peut-être gtièro l'autorité d'un homme dépossédé, loin d'exécuter ses ordres, menaçait tous les jours le Père de le tourmenter s'il ne se rachetait promptement à prix d'argent. Il fit même étaler en sa présence les instruments de plusieurs supplices ; mais le Père, sans s'étonner, disait en souriant que ces instruments n'étaient propres qu'à tourmenter des enfants, et qu'en quittant son pays pour venir annoncer PÉvangile aux peuples de Maduré, il s'était résolu à en souffrir, s'il fallait, beaucoup d'autres. «Nous verrons, reprit le lieu- » tenant, si vos disciples seront aussi fiers que vous, ou » si vous n'aurez point compassion d'eux. » Et faisant prendre im des catéchistes, il ordonna qu'on lui dislo- IV. 7

quàt tous les os. Ce catéchiste, sans attendre ce que son maître répondrait : « Reinercions Dieu , mon cher Père, » s'écria-t-il en se jetant à ses pieds, de la grâce qu'il » me fait ; c'est maintenant que je commence à être vé- » ritablement yotre disciple. Nous n'ayons commis d'au- » tre crime que de faire connaître Dieu et de porter les » hommes à l'adorer et à le servir. Je m'estime heureux » de souffrir pour une si bonne cause. Ne craignez pas » que je recule y ni que je fasse rien d'indigne d'un » chrétien. Donnez-moi seulement votre bénédiction, et » me voilà prêt à tout souffrir. » Le Père fut attendri, et le lieutenant avec ceux de sa suite, frappé d'étonnement, en demeura là, et n'osa pas aller plus avant.

Cependant le prince régent rétablit son gendre dans son gouvernement, et lui ordonna, à la prière du P. Bour ch.et, d'écrire de sa part au Ueutenant, non-seulement de mettre incessamment le P. Borghèse et ses catéchistes en liberté, mais encore de restituer tout ce qu'on leur avait enlevé. Puis, le regardant d'un œil sévère : « N'avez-vous point de honte, ajouta-t-il, de persécuter » un étranger qui ne vous fait aucun mal, et qui est » venu de si loin faire pénitence en ce pays-ci? Qu'on » exécute mes ordres, et que je n'entende plus parler de » cette affaire. » Ces paroles et le ton de maître dont elles furent prononcées, eurent, avec un peu de temps, l'effet qu'on en devait attendre. Le lieutenant parut vouloir obéir ; mais, avant que de délivrer le Père, il lui représenta que jamais prisonnier, quelque puissant qu'il fût, n'avait été traité avec plus de respect que lui, et quêtant d'égards méritaient bien quelque petite somme au moins par reconnaissance. <t Seigneur, dit le Père, je ne vous »i6juis obligé (jue de. m'avoir fait sowifrir quelque chose

» pour ma religion, et ce service ne sâuiiait se payer ravifc » de l'argent. Si \ous me croyez coupable pour avoir » annoncé la loi du vrai Dieu, je suis encore entre vos » mains, voilà ma tête ; il me sera très^glorieux de la » donner pour une si bonne cause; mais il me serait » honteux de donner la moindrç chose pour ma déli- » vrance, » On admira la fermeté du docteur étranger, et on le laissa sortir après quarante jours de prison. Mais, comme si l'on s'en fût repenti, à peine était-il à un quart de Ueue de la ville, qu'on l'envoya reprendre, et qu'on fit encore des tentatives pour tirer quelque chose de lui. Les habitants, indignés qu'on revînt tant de fois à la charge , criaient que la famine dont ils étaient menacés ne venait que de la colère du Dieu des chrétiens , qui suspendait les pluies, et les empêchait de tomber, pour venger, l'innocence de ses docteurs. Cependant il fallut encore comparaître devant le Ueutenant; c'était toujours de l'argent qu'il voulait, à moins que le missionnaire, par un écrit signé de sa main, ne s'obligeât à ne plus prêcher l'évangile ; (c car ceux qui vous ont fait arrêter, «ajouta sans déguisement le lieutenant, refusent de » payer la somme qu'ils ont promise, si l'on n'obtient » cela de vous. »

'(Vous me connaissez bien mal, seigneur, lui repartit » le Père; croyez-vous que j'aie quitté mon pays et tout » ce que j'avais de plus cher au monde; que je sois venu » prêcher ici la loi du vrai Dieu , et que je l'aie prêchéè » depuis tant d'années, pour garder maintenant le si*- » lence ? Je vous déclare que bien loin de signer ce qu'on » medemande, j'emploierai plus que jamais cequime resite » de vie ^t de force à faire de nouveaux disciples au Dieflii » du ciel. » Les gentils s'entre-regardaient, et se disaient

— Idoles uns aux ^ulrès que cet homme était UQ rocher, ali pied duquel toutes les paroles et les menaces n'étaient que de faibles ondes qui venaient ée briser. Le lieutenant remit donc le Père en liberté ; et comme dès le lendemain il plut si abondamment, que les étangs en furent remplis et les campagnes inondées, les idolâtres ne manquèrent pas de dire que la sécheresse , qui avait désolé si longtemps le pays , n'avait pii être qu'un châtiment de l'injuste détention du P. Borghèse (1) et de ses catéchistes.

Il arrive ici d'autres marques bien plus sensibles de la protection que Dieu donne à la reUgion que nous annon- ^ns. Il n'est pas croyable combien le baptême y produit d'effets miraculeux. On m'apporta à la fête de PAssomptiori un enfant de six à sept ans tourmenté ^n (îémon, qui le faisait tomber presque continuellement dans des convulsions tout à fait étranges. Lorsque je voulus le baptiser, les convulsioiis augmentèrent d'une

(1) Le P. Borghèse, dout le zèle ne connaissait point de lx)rnes, avait demandé et obtenu la faveur de se consacrer à cette mission^où il reçbeillit pendant huit ans une ample moisson d'âmes conquises à Jésus-Christ et de mérites acquis pour le ciel. Enfin, en 1708, les Supérieurs, voyant ses forces diminuer par l'excès des fatigués, furent obligés de l'envoyer â^ la côte de la Pêcherie pour se reposer. 11 ne put cependant supporter longtemps ce repos; car uti fragment de la lettre annuelle de i709 nous le montre encore à la tète du district de Yadakencoulam et dit de lui : à II travaille à la conversion des païens avec un zèle admirable; l'ardeur de son esprit supplée en lui aux forces du corps, ou plutôt le secours spécial de la grâce divine le rend capable d'œuvres qui surpassent les forces de la nature. Il vient de fonder une nouvelle résidence à Sacpareicoudi pour cultiver plus facilement ses néophytes. » La Compagnie se glorifiait alors de posséder trois autres PP. Borghèse, frères ou cousins chi missionnaire de Madoré, savoir : Camille-Marie Borghèse, Jean- Baptiste Borghèse et Lélie Borghèse, auxquels leurs vertus distinguées ont mérité une place dans le Ménologe de la Compagnie, rédigé par le P. Patrignani.

mamère gi violente, que le P. Bouchet fut obligé de le prendre entre ses bras, et de le tenir de toutes ses forces ; niais à peine avais-je versé l'eau sur sa tête , que, p^r la vertu du sacrement, il se trouva parfaitement délivré, sans que depuis ce temps*là il ait paru dans lui la moiiQdre marque de possession. Il était d'un village où il n'y avait que sa mère qui fût baptisée. Les idolâtres du lifn, témoins de la possession ou de la maladie de cet enfant pendant plus de deux ans, le voyant revenir de l'église des chrétiens parfaitement guéri, conçurent une si bax|t^ idée de notre sainte religion, que quinze pu vingt résolurent de l'embrasser. Us demandèrent qu'on leyr wvoyât quelqu'un pour les instruire. Toqs nos catéeliiatf s étaient dispersés de côté et d'autre, et il ne restait que celui qui est attaché au service de cette église ;on le leur envoya. Il les^éche actuellement , et Us l'éeoi^tept avec beaucoup de docilité.

Voilà de ces occasions précieuses où, faute d'avoir assez de catéchistes, nous sommes exposés à manquer jl'qeuvre de Dieu et la conversion de toute une bourgadejD'y aller nous-mêmes, il ne serait pas quelquefois expédient; car, outre que nous sommes en trop petit nox^bre, et que notre présence est nécessaire à l'église pour l'administration des sacrements, la couleur de notre visage nous trahirait, et pourrait donner l^orreur pour toujours de la religion que nous annonçons. Les catéchistes nous déchargent de beaucoup de travail, et préviennent les esprits en notre faveur. On nous passe en*suite plus aisément les difficultés que notre air étranger ./|çut nfi^tre dans les esprits. Enfin l'ei^périence de près ^ d'un siècle nous a appris que toutes ies pfeimèp^ ébauches de^ conversions doivef^t se faire {)#| {é^f'^c^ii^^

chistes; et c'est pout cela que dans nos lettres vous nous voyez faire tant d'instances pour en avoir un plus grand nombre. C'est une des plus grosses dépenses que vous fassiez pour nous, quoique leur pension n'aille pas au delà de cinq ou six pistoles pour chacun : mais n'y ayez pas de regret, et faites bien comprendre aux personnes généreuses qui nous aident de leurs charités, que c'est de l'argent qiîî produit au centuple, et que de toutes les bonnes œuvres qu'on peut entreprendre pour le service du prochain, il n'en est point de plus méritoire.

Le P. Bouchet a ordinairement une douzaine de catéchistes; c'est peu pour trente églises dont il a soin. Pour les bien desservir, il faudrait que chaque église eût son catéchiste. J'ai été témoin que plusieurs gentils étaÉt venus nou^ demander à être instruits, il a fallu, faute de secours, les remettre à un autre temps. Dans cet intervalle les bons désirs passent, et souvent ils ne reviennent plus. Au défaut des catéchistes, on engage les plus fervents chrétiens et leâ moins grossiers à en faire l'office dans leurs villages. Un enfant de neuf à dix ans "le fait actuellement dans le sien. Sa conversion a quelque chose de merveiltèiix. Il conçut le désir d'être baptisé. VoMT exécuter ce dessein, il allait trouver tous les jours en secret dans les champs un berger chrétien, qui l'instruisait en gardant son troupeau. Il apprit du berger les Commandements de Dieu et les prières des chrétiens ; après quoi il pressa son père, sa mère et sa-* sœur, de vouloir les apprendre de lui. D'abord on le traitait d'enfant ; mais il réitéra si souvent et si vivement ses instances, qu'on commença à l'écouter. Quand il voyait qu'on voulait offrir quelque sacrifice aux idoles, il mena- 1M9t^ déHbtitMSferl' 'èèteM^t^^^^

mentdimé, on n'osait le contredire, on quittait tout, ou bien on attendait qu'il fût absent de la maison. Enfin, cet admirable enfant n'a eu aucun repos qu'il n'eût pei'suadé au père, à la mère, à la sœur, de se faire toustrois chrétiens. Le petit prince sur les terres duquel cette famille demeure, ayant appris qu'ils se disposaient à recevoir le baptême, en fit un jour des reproches au père, qui l'était allé voir, disant que ceux qui embrassaient la loi des chrétiens ne vivaient pas longtemps ; et pour preuve de cela, qu'une femme chrétienne était morte depuis fort peu de jours. Le discours du prince frappa cet homme encore faible dans la foi, et étant retourné tout triste dans sa maison, il redit à sa famille ce que le prince venait de lui raconter. L'enfant prit la parole : « Je m'étonne, » mon Père, lui dit-il, que vous n'ayez pas demandé un » écrit, par lequel le prince vous garantît de la mort , » pourvu que vous demeurassiez infidèle. Est-ce que les » chrétiens ne vivent pas aussi longtemps que les gen- » tils? ou est-ce que les gentils ne meurent pas aussi bien yr que les chrétiens ? Le prince même n'a-t-il pas perdu » sa femme, qui était idolâtre? Gardez-vous donc bien, y) mon cher père, de vous laisser ainsi surprendre. »

Ces paroles, dignes de sortir, non de la bouche d'un eofaut de neuf à dix ans, mais de celle d'un missionnaire

' expérimenté, touchèrent si vivement ce pauvre père, qu'il vint peu de jours après avec toute sa famille, de-

•* mander à être instruit et baptisé. Je fus surtout charmé de la candeur et de l'esprit de l'enfant, qui a une douceur d'ange et la plus heureuse physionomie. Son père souliaiterait fort qu'il apprît à lire et à écrire ; mais il no saurait l'obtenir. «Si je sais lire et écrire, dit l'enfant, » l'on me mettra dans quelque emploi, où je serai exposé

n à faire tous les jours des péchés, qui m'empéeheroqt » d'aller au ciel ; au lieu que si je ne sais rien, je resterai V à la maison où je ne m'occuperai qu'à travailler et )), qu'à prier Dieu. » C'est la réponse que je lui ai entendu ^e moi-même , lorsque je le pressais de s'attacher à l'étude, et je ne pus m'empécher d'admirer à cet âge la force des lumières de la grâcp, qui, sans doute, en fera un jour un des plus feryents appuis de cette Eglise naissante.

Je n'admirai pas moins la réponse que me fit une f^mme baptisée depuis peu d'années par le P. Bouchet. Ce Père passait un jour par un village de gentils. Cette femme venait de perdre son mari qu'elle aimait tendrcflfient, et dans l'excès de sa douleur, poussant des cris lamentables, elle voulait absolument se brûler avec le corps du défunt. Le Père, qui entendit ses gémissements de fort loin, envoya un de ses catéchistes savoir quelle en était la cause. L'ayant apprise^ il alla à la maison de la veuve, où étaient tous ses parents assemblés, qui ne pouvaient lui persuader de vivre. Le Père fut plus heureux, car non-seulement il la détourna de se jeter dans le bûcher de son mari; mais à l'occasion de ces flammes passagères, il lui parla- si fortement des vérités de l'autre vie, et surtout du feu de l'enfer, que, saisie de crainte, ^le changea la résolution qu'elle avait prise de se brûler toute vive, en celle de se faire chrétienne pour éviter les peines éternelles de l'enfer. Depuis son baptême elle a toujours été très-fervente, et quoique fort éloignée de J'église, elle y vient souvent faire sa prière. Un jour donc qu'elle me racontait sa conversion, et que je lui Cuisais faire quelques réflexions sur le malheur éternel qu'elle avait évité : « Il est vrai, mon Père, me répondit-

» elle d'un air gai et content, que Dieu m'a délivré^ de >>. l'enfer par sa miséricorde, et je l'en remercie tous les > jours ; mais je ne laisse pas de souffrir en cette vie les )) peines du purgatoire pour la satisfaction de mes pé- » chés. » En disant ces paroles, elle me montra ses mains, qui étaient fort enflées et crevées en plusieurs endroits, par la violence du travail : car depuis la mort de son mari, de riche qu'elle était, étant tombée dans la pauvreté, elle est obligée de gagner sa vie à piler du riz. Je lui dis pour la consoler que le partage des chrétiens devait être la peine et l'affliction; qu'on n'allait au ciçl que par la voie des souffrances que Jésus-Christ nous a tracée ; qu'elle avait raison d'appeler son travail son pur- ^atoii'e, et que si elle l'offrait bien à Dieu, il lui tiendrait lieu de celui de l'autre vie, qui est incomparablement cÇlus rigoureux , et qu'il lui procurerait une gloire prompte et un repos éternel. Elle me remercia et me parut fort consolée. ,

.Ce que le P. Simon Carvalho m'a raconté d'un catéchumène a quelque chose de plus surprenant. Cet homme, natif de Tanjaour, capitale du royaume de même nom, avait fait bâtir un temple d'idoles dans l'espérance de devenir fort heureux; mais voyant que son bonheur ne croissait pas à proportion que le temple s'avançait, il se dégoûta, perdit la confiance qu'il avait en ses idoles, et ayant entendu parler de Vosfow, qui, en langue tamoiilej signifie l''Ètre souverainy ou la première et suprême came de toutes choses, il se mit en tête de connaître Vos^ow, et de lui parler. De tous les moyens qu'il imagina, il crut que le plus efficace pour mériter cet honneur, était de faire de longs jeûnes, et de se retirer du commerce eti.de-i|(a oonv^ifôtion des hommes.' P^idant huit mois

entiers qu'il vécut en solitude, il perdit tout Tenibonpoint qu'il avait naturellement, et devint extrêmement maigre. Au bout de ces huit mois le démon s'empara du corps de son frère, et commença à le tourmenter terriblement. Le pénitent surpris de voir qu'au lieu d'attirer Vastou chez lui par ses austérités, il y avait attiré le diable, interrompit sa retraite, et visita pendant plusieurs jours quelques temples d'idoles où il fit divers sacrifices pour la délivrance de son frère possédé ; mais ce fut en vain, jusqu'à ce qu'un jour, par je ne sais quelle inspiration, il menaça le diable que s'il ne se retirait, il mènerait son frère à l'éghse des chrétiens. Depuis cette menace, le démon sembla se retirer, et le frère du pénitent demeura tranquille, et ne donna plus aucune marque de possession ; mais il mourut quatre jours après.

Les gentils qui furent témoins de cette mort, ne manquèrent pas de dire au pénitent que le démon avait ôté la vie à son frère pour le punir de sa curiosité, et qu'il la lui ôterait à lui-même, s'il ne cessait de chercher Vastou. Le pénitent, méprisant leurs avis,'rentra dans sa solitude, et continua encore pendant un an son silence et ses jeûnes rigoureux. Une nuit qtfil était éveillé, il ouït, sans voir personne, une voix distincte qui lui disait : a Je suis Vastou que tu cherches; j'ai tué ton frère, et » je te tuerai aussi dans huit jours. » Le pénitent fut extrêmement effrayé ; mais comme il avait beaucoup d'es" prit, et que Dieu voulait Téclairer, il fit cette judicieuse réflexion , que k voix qu'il avait entendue ne pouvait être celle de Vastou; « car VastoUy disait il, est le souve- » rain Etre, la cause et le principe de tout ce qui est : je » cherche à le coanaître pour le servir et pour l'ado- » rer ; cette recherche ne peut lui étr^ désagréable^ et ce

» serait sans raison qu'il aurait tué mon frère, et qu'il » me menacerait moi-même de me tuer. Ainsi il faut » que ce soit le diable, qui contrefait Vastou et qui a ôté » la vie à mon frère. » Sur cela, il prit la résolution d'avoir recours au Gourou (docteur des chrétiens), pour s'instruire de leur loi, dont il avait déjà entendu parler, sans savoir qu'ils adorassent Vastou. Il alla trouver le P. Simon Carvalho, qui est chargé de la chrétienté de Tanjaour. Le Père commença à l'instruire des mystères de notre sainte religion, et après l'avoir convaincu qu'elle seule rendait à Vastou le culte qui lui était dû, il le remit entre les mains d'un de ses catéchistes , pour lui apprendre les prières de l'Eglise, et achever de l'instruire. Le Père eût bien voulu se charger seul de l'instruction d'un homme que Dieu voulait si visiblement sauver ; mais il était alors accablé de travail, ayant en deux mois et demi baptisé plus de cinq cents catéchumènes,'^et confessé près de quatre mille personnes, quoique le feu de la guerre fût allume de toutes parts dans ce royaume.

Ce Père, l'un des plus illustres et des plus zélés ouvriers de cette mission, est de la province de Goa, où il passait, sans contredit, pour le plus bel esprit qu'il y eût. Il enseignait la théologie avec un grand applaudissement, n'ayant encore que trente-et-un ans, et il était dès lors dans une si haute réputation de vertu, qu'on rie l'appelait communément que le saint Père, Quoiqu'il s'oocupàt trèsrutilement au service du prochain dans la ville et aux environs de Goa, il se sentit vivement pressé de se consacrer à la mission de Maduré. Il communiqua son dessein aux provincimix des provinces do Goa ot de ^falabar, et prit des nicsures si justes avec eux, qu'il fut îneorporo à la mission de Madm^é, avant même cfu'on

soupçonnât qu'il eût envie de s^y consacrer, et que personne pût s'y opposer. Il y est un grand exemple de zèle, de morlificalion, de charité, et de toutes les autres vertus qui sont le propre d'un homme apostoUque, Pour moi, je regarde comme un prodige qu'étant presque toujours malade, il puisse soutenir les travaux immen* ses de sa mission. Il est vrai que dans la crainte ^'en a qu'il n'y succombe en jBn, on a résolu de m'envoyar prendre sa place au retour du voyage que je vais faire à Pondichéry.

C'est une chose extraordinaire de voir la douleur dont ce saint homme paraît saisi, quand il arrive des disgrâces à quelqu'une de nos ËgUses; il en a le cœur si serré qu'il ne peut prendre de nourriture ; il est deux outrons jours sans manger, et il dépérit à vue d'œil. Ainsi on lui cache tout ce qu'on peut des traverses dont le dépion ne manque pas de nous affliger. Mais Dieu paraît prendre plaisir à l'éprouver. Nul missionnaire ne souffre plus de persécutions que lui dans le Ueu où il travaille. II n'y a qu'un an et demi qu'il eut la douleur de voir renverser une belle église qu'il venait de bâtir entre la ville de Tanjaour et un fameux temple d'idoles. Les prêtres de ce temple l'avaient vue s'élever avec un chagrin mortel ; ils résolurent de la détruire, et voipi l'artifice dont ils se servirent. Ils répandirent parmi le peuple que les dieux de leur temple voulaient qu'on détruisit l'église des brames du Nord (c'est le nom qu'on donne à nos Pères en ce pays) , autrement qu'ils abandonneraient leur demeure, k parce » que quand il fallait aller au travers de l'air, de ce » temple à la ville de Tanjaour, ils trouvaient en chemin >> l'église de ces étrangers, et que leur étant impossible » de passer par dessus, ils étaient contraints, par une

» force invisible, de prendre un fort long détouf , ce qui » heur était très-incommode et les fatiguait beaucoup. » Quelque grossières que fussent les plaintes de cçs dieux imaginaires, les idolâtres y furent sensibles; ils s'assemblèrent, et conclurent d'abattre l'église sous les auspices d'un ministre d'Etat qu'ils avaient gagné, et qui était d'aiHeurs grand ennemi denotre religion.

Pendant que j'étais occupé à Aour, soit auprès des chrétiens qui s'y rendent en foule pour y faire leurs dévotions, soit auprès des catéchumènes qu'on y instruit sans cesse, soit enfin aaprès des gentils que la beauté de ûôtre église y attire, le P. Bouchet, qui était à Tirouchifftpali, m'invita à aller passer quelques jours avec lui. C'était, il y a quelques années, une affaire pour nous d'entrer dans cette grande vitle, et nous n'y demeurions iju'avec inquiétude ; mais depuis que le régent a eu la bonté d'accorder sa protection au P. Bouchet, nous y allons en plein jour tête levée; et les gardes qui sont aux portes, loin de nous faire aucune peine, nous saluent avec un grand respect. J'allai donc trouver le P. Bouchet, et je traversai une grande partie de la ville, qui me parut extrêmement peuplée, mais mal bâtie, la plupart des maisons n'étant que de terre et couvertes de paille. Ce n'est pas qu'il n'y ait des gens assez puissants, qui pourraient en faire bâtir de belles et de solides ; mais ou leur avarice, ou la crainte de paraître riches les empêche de se loger avec plus de propreté. Je trouvai le P. Bouchet en parfaite santé, et j'eus la consolation de voir auprès de lui un grand nombre de chrétiens distingués par leur piété et leur zèle. J'admirai surtout la ferveur d'une vertueuse veuve, qui, dans le désir qu'elle a de peupler le ciel d'âmes innocentes, s'est appliquée depuis quel-

ques années à donner des remèdes aux enfants qui sont malades. Comme ses remèdes sont bons et ses ôures heureuses, on l'envoie quérir de toutes parts; ce qui lui donne la facilité de baptiser un grand nombre d'enfants j lorsqu'elle les voit dans im danger évident de mort. Il n'est poÎQt d'année qu'elle n'en baptise au moins quatre cents. La bénédiction que Dieu lui donne, a fait naître à quelques autres personnes de son sexe l'envie de l'imiter, et il y en a présentement deux ou trois qu'elle instruit de ses secrets, pour leur donner accès dans toutes les maisons où il y a des enfants qu'on peut secourir. Les personnes qui ont la charité de nous envoyer des remèdes, seront bien aises d'apprendre ce nouvel usage que nous en faisons.

Il y a encore à Tirouchirapali un homme que sa piété distingue beaucoup. C'est le premier receveur du domaine des provinces méridionales du royaume. Sa conversion a coûté la vie à un de nos plus fervents ca** téchistes. Cet homme, étant encore idolâtre, ne laissait pas de vivre fort régulièrement selon sa secte. Il obser*^ vait avec une exactitude scrupuleuse toutes les superstitions des païens, et il ne manquait jamais, au temps même le plus froid de l'année, d'aller tous les jours de grand malin à la rivière s'y plonger jusqu'au cou, et faire en cet état de longues prières à ses dieux, ce que ces pauvres aveugles regardent comme une action trè»^méritoire. Le catéchiste, homme zélé, et qui connaissait d'ailleurs combien le receveur était réguUer dans sa coiih duite, résolut de le gagner à quelque prix que ce fûty persuadé que si on le convertissait à Jésus-Christ, dan» une religion si sainte, il deviendrait capable de touU Pom' trouver l'occasion de l'aborder et de l'instruire, il

entreprit d'aller comme lui tous les matins à la rivi^e, où, sans se faire connsdtre, mais prenant soin seulement de se laisser apercevoir, retiré à Pécart, il se plongeait dans Peau , et offrait au vrai Dieu , avec de ferventes prières , la mortification d un bain si long et auquel il n'était pas accoutumé, pour la conversion d'une âme qui se faisait ainsi tous les joiu's la victime du démon. II continua plusieurs jours ce pénible exercice, jusqu'à ce que le gentil, étonné de voir son assiduité à venir se laver, et ne croyant pas qu'un autre que lui pût tenir contre le froid qu'il faisait alors, eut la curiosité de savoir qui il était et quelle dévotion l'amenait. Le catéchiste , qui n'attendait que cet heureux moment , lui dit : c< Ce n'est pas à des dieux sourds et impuissants » comme les vôtres que j'adresse mes vœux, mais au » souverain Mgdtre du ciel et de la terre, au Créateur de » toutes choses, qui seul mérite le culte et l'adoration de » tous les honunes. Les dieux que vous adorez, outre » qu'ils ne sauraient vous faire ni bien ni mal, sont » encore indignes d'être regardés même comme des » hommes, puisqu'ils ont vécu d'une manière plus bar- » bare et plus impure que les bêtes farouches et les anî- » maux les plus immondes. » Il n'avançait rien qu'il ne prouvât par des faits tirés des histoires authentiques du pays, que le gentil ne pouvait révoquer en doute. Ce discours ne fit d'impression sur l'idolâtre qu'autant qu'il fallait pour vouloir en savoir davantage. Il pria le catéchiste, qui ne cherchait que cela, de vouloir l'instruire plus à fond de notre religion, et de lui en expliquer les mystères. Les jours suivants se passèrent à l'explication de plusieurs points particuliers, et à la lecture des livres des chrétiens, qui traitent de h grandeur de Dieu et dlBs^

fins dernières de Phomme, lesquels furent niis en parallèle avec les livres des idolâtres, où il ne se trouve que des infamies ou des impertinences et des faussetés visibles. Les réflexions du catéchiste furent si solides, et Dieu leur donna tant de force et tant d'onction, qu'il vint à bout enfin de ce qu'il avait si ardemment désiré ; mais il lui en coûta la vie : car les bains longs et fréquents qu'il avait pris dans un temps où le froid, quoique médiocre pour nous, est très-sensible par rapport aux Indiens, éteignirent en lui la chaleur naturelle. Il languit plusieurs mois et mourut enfin pénétré de joie d'avoir, à l'exemple de son divin Maître, donné sa vie pour sauver son prochain. Il fat fort regretté des chrétiens, mais surtout de notre néophyte qui était inconsolable de perdre son preïnier maître en Jésus-Christ , et d'avoir été la cause innocente de sa mort. Il ne s'est point démenti depuis le moment de sa conversion, et il n'a rien relâché de ses jeûnes rigoureux et de ses longues prières : en sorte que la vie sainte et exemplaire qu'il mène, anime et soutient toute cette chrétienté.

A une des extrémités de Tirouchirapali , il y a une église que le P. Bouchet y a fait bâtir sur les ruines d'une pagode. On en avait autrefois donné l'emplace- . ment aux premiers missionnaires de Maduré. IJais les guerres, qui sont assez fréquentes en ces États, étant survenues, les Pèreâ furent obligés de quitter la ville et d'aller se cacher dans les bois. Pendant leur absence, un idolâtre s'empara de l'emplacement , et y fit bâtir un petit temple qu'il remfllit de pagodes de toutes les grandeurs. Il n'y a que peu d'années que le P. Bouchet s'est remis en possession de ce lieu, et qu'il a obligé le prêtre des idoles d'en sortir. Ce fut un spectacle bien glorieux à

la religion, et bien digne de compassion tout ensemble, de voir les mouvements inutiles que se donnait ce pauvre noûirne poîir enlever ses dieux. Les cHrétieris lé près-

^ , , ^ nu* plus vite, ils prenaient les idoles et les mettaient eux-mêmes par terre sans beaucoup de |)récaution. Plusieurs se trouvant brisées, il en ramassait les morceaux épars, pleurant à chaudes larmes, mais n'osant se plaîàâf'e, parce qu'on le faisait sortir d'un lieu qui ne lui appartenait pas et qu'il avait usurpé. Le temple fut abattu, e{ sur ses ruines on bâtit une église et ime petite maison qui sert à loger, les niissionnaires.

Pendant le peu de temps que je fus à Tirouchirap^ avec le P. Bouchet, nous ne laissâmes pas de baptiser une quarantaine de catéchumènes que nos catéchistes avaient instruits, et je retournai à Aour pour y célébrer la fête de saint François-Xavier et pour naé disposer au voyage de Pondichéry. Je suis sur le point de partir, après avoir eu la consolation de baptiser à Aour et dans les succursales de sa dépendance environ six cents personnes en cinq mois que j'y ai demeuré. J'aurai l'honneur de vous écrire sitôt que je serai arrivé à Pondichéry, et de vous rendre compte de mon voyage par la première occasion qui se présentera. En attendant, je recommande notre chère mission au zèle libéral de vos amis, et je vous prie de ne pas m'oublier dans vos prières, etc.

lY.

LETTRE BU P. MARTIN , MISSIONNAIRE DE LÀ COMPAGNIE DE JÉSUS AUX INDES, AU P. DE VILLETTE, DE LA MÊME COM- PAGNIE.

Aour^ 1701.

Mon Révérend Père, P. C.

L'intérêt que vous prenez aux bénédictions que Dieu répand sur nos travaux mérite bien que de notre côté jious prenions le soin de vous en instruire, et je me fçds un devoir de seconder là-dessus votre inclination. Il me semble que je vous parlai, dans ma dernière lettre, du -voyage que j'avais fait à la côte de Coromandel, et c'est là, si je ne me trompe, que finit ma relation. Il faut vous rendre compte maintenant de ce qui s'est passé de plus singulier depuis ce temps-là.

Ce fut la veille du Mercredi des Cendres que je partis de Coromandel pour retourner dans la mission qui m'a été destinée. Il était environ minuit quand je me trouvai avec mes disciples sur le bord d'une rivière qu'il fallut traverser. L'obscurité nous engagea dans un passage si profond, que nous pensâmes nous noyer ; nous ne nous en serions jamais tirés sans ime protection particulière de Dieu.

C'est une nécessité de prendre le temps de la nuit pour s'éloigner des côtes habitées par les Européens , car si nous étions aperçus des gentils, ils ne manqueraient pas de nous reprocher que nous sommes PranguiSf et cette idée nous rendrait méprisables à leurs yeux , et leur inï^pirerait pour la religion une horreur rpTon ne pourrait jcujjais vaincre.

Après avoir marché quelque temps, je passai le reste de la nuit dans une masure qui se trouvait à Pentrée d*un village. Le froid qui m'avait saisi au passage de la rivière me causa la fièvre, ce qui alarma fort les chrétiens qui m'accompagnaient. J'aurais eu besoin d'un peu de feu, mais nous n'osâmes en allumer, de crainte d'attirer les gentils à notre cabane ; car ils awaient bientôt conjecturé d'où je venais. Ainsi je me remis en chemin deux heiu'es avant le jour, et je fis encore une longue traite, dont je fus extrêmement fatigué.

Le Seigneur avait ses vues en m'inspirant de marcher à si grandes journées. Sur le soir, nous vîmes paraître à notre droite quatre ou cinq personnes qui avançaient vers nous à grands pas, dans le dessein de nous joindre. Nous crûmes d'abord que c'étaient des voleiu's, car toutes ces campagnes en sont infestées ; mais notre crainte se dissipa bientôt ; ces bonnes gens étaient des chrétiens, qui ne se pressaient si fort de m'atteindre que pour me prier de venir préparer à la mort une femme chrétienne qui était à l'extrémité. Je me détournai donc de mon chemin afin de les suivre, et j'arrivai vers la fin du joiu* sur le bord d'un étang fort écarté ; c'est là qu'ils avaient transporté la malade, parce qu'il y aurait eu du danger à entrer dans le village, dont les habitants sont presqtie tous idolâtres et ennemis du nom chrétien. Je fus extrêmement édifié des saintes dispositions de cette mourante. Après l'avoir confessée et disposée à bien mourir, je continuai ma route vers Couttour.

Il était environ midi quand j'y arrivai. J'y trouvai le P. Bertholdi, qui travaille dans cette mission avec un zèle bien au-dessus de ses forces. Il m'apprit de quel danger la Providence venait de le délivrer. Il était allé

de grand matin à son coilfessionnal (c'est ime cabane cbtiterte de jiaille, oïl U y à ilii pèûi treîlHs i|iil rlpl^ à là cour (ie l'église , et où leè chrëtieiiè se t'éjoldeât iln a iih jpbîir se confesser). Èû secouant là pieau dié cferfi^lii" liijuëllè n(Jds gtVoiis Couturiiè dé lidus iisseoir, il èii M sortir dii ^ôs àërî)eik de ceux qii'oh appelle Càbrà-tHàj^l. Lh vèiîiii eti éfet fort stifetil; et le tère iî'ièflt jiÉô raânqiiâ d'feti être lidoràu s'il se fût iiésiè èur celte pèati skhê l'a^ôli* remuée auparavant, tes liiuraîlliBs de ûitrè , dcnit Ûbk . pauvres iriailsbiiè sont cbnstnuteis, iioiis âttii*ëiit éôuvêiit de semblables botes et nous eipbisenl a tbiît moment à leûrà mbrsiir'és. Cette ëspebè dé serpent est encore plus cbibmuhe^ dâfii iées terres que daiis lés autres endroits de l'^dë; pdrce $ie Ifes gentils, s'imàginànt que ces [•eptilèb sont cob^bi"?s à ùii dé léiirô diédx; lëiir rkiâfetit iiii ceHàiiJ bulte; ëi ôiit èi ^d sbiû dé lë^ cbaseHër; qii'îls eii nbultlssèîit 4 la pbi*te dbè teiû|)reé et jûà^é dahè Téuîs prb|)res tiiaféSlii: Ils Tédr iidritiéiit le hotii db hattà'jpàni' 6ûU\ 'fui sîgiSÎfife Im serpent i cet; disèttt-îlè, il fait lé bonbèoi* des ISèui i^'il Hàî^té: Cëëeâdâit, tbiit bbb qu'il est; il lie ma ^éà dé pèHiër M mbH im le séln mèine de sè's Mbrâlëuî^;

të rëmSlft ^feciBquë c&fttrë là ihbî^rë dé ces serpëbts? bt de ^&m d'atttr^s têtes vbîiifaïéusés qU'bh trouve àûï ïiÀ(S&\ se nônûiiê tyéî(i4»^rôkd!(m; c'est-à-dire le remède au vénfn. Il est jplus eii ùsâgé parmi les cMëtlëîîs que ^àrlhî Ibs gentils ; parce que céui-ci recbùreiit àittsitôt âûi invocàtibtié dit dMon et â une iiSfiiiîtë d'autres superstitions dbht ils soût fort eiitêtéè> au lieu que lés chrétiens Û'btlt i^ecote qu'àtii réthèdes iiâtùreïs, ehtre lesquels célui-bi tièiil le ^tetnîér ràhg. On dit que c'est un Joghe (pénitent gentil) qui communiqua ce se-

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