‹ La mission du maduréChapitre 2 sur 12 · HT · texte numérisé non relu

HT

çrç| g pi} de nos premiçrs missioiioaires, en recoRO^Içgai^cç d'up seryice jippqrtant qu'il en ^vait feçu.

jC^ n'est p^ ^ul§|3a^Qt coi^tr^ \^ ipoçsuire àe^ sçrpeqts gi|^ |e§ iflpl^^e^ eniploiefi( les pactes superstitieux^ clest presgu^ daf^s tc^utes l^urs ipaj^dies. Une des cj^oçe; cpû l^i^ le pljjs 4? P^^? ^W^ pp^yeaux fi^efes, qui softt ^ jfprt roêlé^ parmi les gentils, c'est d'empôcher, quan4 ib sqp^ malades, que leurs parepts idolâtres n'eipploien| (|e s^jpj)i^les ïpoyeng. }l arriy^ quelquefois que, qua][i4 ^ dpripept pu qu'ils fopi^nt en dé&illancj^, op }eur a|t^p)i^ ^u br^, au cpp pp aux pied^, d^s figures et d^ écçi^s qui sont autant de signes de quelque pac^ ^t ayec le démon. Dès que Je piala4|Ç revient à lui pp qu'il f'4yeille , Il pe ïîa^quç pas d'ai;r^c|}pr çe^ çaracjj^çres ipfàipes, et il ^e fpjeu^ P?ouçir que dp irççouvyer s^ §ag^ p^r d^s y%§f si çîiraipejles. Qp çn yoit cpi pe veujept pas ipême recçyoip I^^ yepjèdes pj|tp^els 4§ b fnpin des ^fP^Sj IÎ9f ce qu'ils y ip.^lgpf fouyent deç çérérppnies ?u|S^rsfiJiepsÇ.§;

j^ ne ip'arféf?! gjf'ps «J^H-JP^^r ^ Ppuffe^ y ?t jç repassai pj^r la peuplade où, depx mois auparavant, daps ufon vpyage (Je Pppcjichéçy, j'ayai^ baptisé jdeuy epl^ptg, et up adulfe qpi était sur le ppipt d'expjurer. ^'espérajs y recueillie de§ fj:uits aljop^ants ^e la semence éyangé^q^gle que Jfayaj^ jejtée à pipp p§§sage ; car j'ayais appris que Ja sainte piQj:i dp cgt J?^)?"?? iï9^^pllpna6nt Jmptisé §iyfit tpuçhé plpsieurs gpntiJs, Çt qu'ils p'at^^pdaiçpt qu'un 0téchisle p^opi; se feûçe ipstruire et epibrasser Je çhjisti^nispiç ; pigi^s j'eu^ la doulepjr (Je me voir fru^tyé d-pnp pairie (Je nies espér^ce|. li'eppeuii du Père d.e famille av^jf ^exf^^ U ^izapiç daus ce pejLit çj^amp ; la i^up^-t (Jp leurs parents s'étaient soulevés contre eux et en avaient

séduit plusieurs ; de trente-trois personnes qui s'étaient déclarées pour Jésus-Christ, je n'en trouvai que dix-sept qui eussent résisté à la persécution de leurs proches. A la vérité, presque tous s'assemblèrent autour de moi ; mais à leur air et à leur contenance, je démêlai sans peine ceux qui étaient demeurés constants, d'avec ceux qui avaient été infidèles à la grâce; je reprochai aux uns leur lâcheté, et j'encourageai les autres. Quatre ou cinq des plus fervents m'accompagnèrent jusqu'à une peuplade voisine appelée Zoken. f y trouvai le P. Antoine Dias occupé à entendre les confessions des fidèles qui s'étaient rendus en foule à s(m égUse. J'eus la consolation d'aider ce zélé missionnaire, et nous ne fûmes libres l'im et l'autre que bien avant dans la ùuit.

La première personne que je confessai fut une veuve âgée d'environ soixante ans. Sa confession finie, elle me tira im peu à l'écart, et développant un linge, elle y prit vingt fanons qu'elle mit à mes pieds (car c'est la manière respectueuse dont les chrétiens de cette nouvelle Eglise font leurs offrandes). « Comme je n'ai guère de temps à » vivre, me dit-elle, je vous prie de recevoir cette sonune » (c'est environ deux écus), afin de faire prier Dieu après » ma mort. » Je lui répondis que nous adressions continuellement à Dieu des prières pour la sanctification des fidèles, et que quand quelqu'un venait à mourir, nous avions soin de redoubler nos vœux et d'offrir le saint sa^ crifice de l'autel pour son salut , mais que nous ne pouvions recevoir d'argent à cette intention. « Je ne serai » pas contente, reprit cette sainte veuve , que vous n'ac- » ceptiez ce que je vous offre, ou du moins que vous ne » déterminiez à quelle bonne œuvre je dois l'appliquer. » Comme elle me pressait fort, je lui fis faire attention à la

pauvreté extrême de réglise où ncwis niioiîS; w Ah ! m^ » dit-elle toule transportée de joie, que vous me faites » plaisir ! non-seulement je consacre les vingt fanons à D l'embellissement de Péglise, mais j'y destine encore tout » ce que désormais je pourrai recueillir de mon travail. » Une libéralité si extraordinaire nous surprit, et elle doit surprendre tous ceux qui sont instruits comme nous de l'indigence de ces peuples, des impôts dont ils sont accablés et de l'attachement naturel qu'ils ont à l'argent.

Celte action me rappelle le souvenir d'une autre qui n'est pas moins édifiante. Dans un temps où l'on était menacé d'une famine générale, un bon néophyte vint trouver le P. Bouchet, et mit à ses pieds cinq fanons. Le Père refusa d'abord son offrande, apportant pour raison que, durant la cherté où l'on se trouvait, il était difficile qu'il ne fût dans le besoin, a II est vrai, répondit ce fer- » vent néophyte, avec une foi digne des premiers siècles ; » il est vrai que ces cinq fanons sont toutes mes richesses, » et que la disette qui augmente chaque jour me réduit » à la dernière extrémité ; mais c'est pour cela ménie » que je fais présent à l'Eglise du peu que je possède ; '» Dieu devient mon débiteur, ne me paia^a-t-il pas au » centuple? » Le missionnaire ne put retenir ses larmes à la vue d'une si vive confiance en Dieu. Il reçut son aumône de peur d'affaiblir sa foi ; mais ce ne fut qu'à condition qu'il viendrait le trouver dès qu'il manquerait des choses nécessaires à sa subsistance.

Comme le temps me pressait de me rendre à Counampatty, qui était le lieu de ma nouvelle mission, je me séparai du P. Dias bien plus tôt que je n'eusse voulu; Je fis tant de diligence, que j'arrivai le lendemain d'assez bonne heure sur les bords du Coloron. C'est en certaius

temps (le Tannée un des plus gos fleuves et des plus rapides que l'on voie ; mais en d'autres, à peine méritet-il le nom de ruisseau. Lorsque je passai, on ne parlait que de la célèbre victoire que le Talavaî (prince de Tirouchirapali) venait de remporter sur les troupes du roi de Tanjaour, et qui pensa causer la disgrâce du premier ministre de ce prince, un des plus cruels persécuteurs de notre sainte religion. La manière dont ce ministre se tira du danger où il était vous fera connaître son caractère, et ce que nous devons craindre d'un ennemi si adroit. Voici comme on me raconta la chose.

Le Talavaî s'était campé sur la rive septentrionale du fleuve, pour mettre son royaume à couvert de l'armée de Tanjaour, qui faisait de grands ravages dans tout le pays ; mais quelque effort qu'il fit, il ne put arrêter les incursions d'un ennemi dont la cavalerie était beaucoup plus nombreuse que la sienne. Il crut que le plus sûr pour lui était de faire diversion. Sur-le-champ, il prit le dessein de repasser le fleuve qui avait fort baissé, afin d'aller ensuite porter la consternation jusque dans le royaume de Tanjaour. 1) exécuta ce projet si secrètement, que les ennemis ne s'aperçurent de son passage que lorsqu'ils virent ses troupes déployées sur l'autre bord de la rivière, et prêtes à pénétrer dans le cœur du royaume, qui était resté sans défense. Ce passage imprévu les déconcerta. 11 ne leur restait d'autre ressource que de passer aussi la rivière pour venir au secours de leur pays ; ce fut en effet le parti auquel ils se déterminèrent ; mais ils choisirent mal le gué, et d'ailleurs les pluies qui récemment étaient tombées sur les montagnes de Malabar, où ce fleuve prend sa source, le grossirent de telle sorte au temps ou ceux de Tanjaour tentaient le

passage, que plusieurs fantassins et quelques cavaliers furent emportes par le courant. L^iTalavaï, qui s'aperi^îut de leur désordre, vint fondre sur eux, et n'eut pas dg peine à les rompre. Ce fut moins un combat qu'une fuite, et la déroute fut générale : enfin une victoire si complète fut suivie du ravage de la plus grande partie du royaume de Tanjaour.

Le roi, outré de se voir vaincu p6ir. un peuple accoutumé à recevoir ses lois, entra dans de grands soupçons de l'infidélité^ou de la négligence de son premier mînistre Çalogi, ou, comme d'autres l'appellent, Vagogi-Pan" diden. Les grands, qui le haïssaeint et gui avaient conjuré sa perte, appuyèrent fortement ce soupçon, et firent retomber sur lui 1q mauvais succès de cette guerre ; mais Balogi, sans s'elfrayer des complots qui se tramaien^ contre lui, alla secrètement trouver le roi. « Prince, lui » dit-il d'un ton assuré, je porterai moi-même ma tête » sur un échafaud, si dans huit jours je ne conclus la » paix avec vos ennemis. » Le terme qu'il assignait était court, et le roi le lui accorda.

Cet adroit ministre envoya aussitôt ses secrétaires chez les principaux marchands de la ville et des environs; il ordonna a chacun d'eux de lui prêter une somme considérable, sous peine de confiscation de tous leurs biçns, il tira tout ce qu'il put d'argent de ses parents et de ses amis; il détourna même une grosse somme du trésor royal; enfin, en moins de quatre jours il amassa près 4ç cinq cent mille écus, qu'à l'instant il employa à se cbncilier la reine de Tirouchirapali, à corrompre la plupart de ceux qui composaient son conseil, et surtout à mettre dans son parti le père du Talavaï, homme avide d'argent au-delà de tout ce qu'on peut imaginer. Il fit si bien,

qu'avant les huit jours expirés, sans que le Talavaï même en eût connaissance, la paix fut conclue dans Tiroucliirapali a\ec le roi de Tanjaour. C'est ainsi que le vaincu donna la loi au victorieux, et que le ministre rentra dans les premières faveurs de son prince. Son pouvoir devint plus absolu que jamais ; il n'en usa dans la suite que pour renverser la fortune de presque tous les grands du royaume, et pour faire souffrir aux chrétiens une cruelle persécution dont je vous ferai utie autre fois le récit.

Après bien des fatigues, j'arrivai enfin à Counampatty. C'était autrefois une des plus florissantes églises de la mission , mais elle a été presque tout à fait ruinée par les guerres continuelles et par les différents troujbles siu'venus entre les divers seigneurs qui habitent ces bois. Il y a trois ans que le P. Simon Carvalho prend soin de cette église , et, malgré la faiblesse de sa santé, il y a fait des fruits extraordinaires. La première année il baptisa plus de sept cent soixante personnes; la seconde, il en baptisa mille; et la troisième, il en baptia douze cent quarante.

Les incommodités presque continuelles de ce missionnaire obligèrent enfin les supérieurs à lui procurer du soulagement; ils l'envoyèrent à Aour pour y aider le P. Bouchet, qiie de longues fatigues avaient épuisé. Un travail ainsi partagé ne suffisait pai à leur zèle : le P. Carvalho, après de fortes instances, obtint la permission d'aller fonder de nouvelles églises dans la partie occidentale du royaume de Maduré, le long des montagnes qui séparent ce royaume d'avec celui -de Maissour. L'air y est empesté, et l'on y manque de presque toutes les choses nécessaires à la vie. Cependant ce Père y a déjà

fondé deux églises, l'une dans la grande peuplade nommée Totiam, l'autre dans la ville de Tourccur, capitale des Etats d'un prince nommé Leretti,

Ce fut vers la mi-carême que je pris possession de l'église de Counampatty. Quoique cette peuplade soit fon petite, les seigneurs y sont néanmoins très-puissants, et se sont rendus de tout temps redoutables aux princes d'alentour. Comme ils sont voleurs de profession, ils font des excursions nocturnes, et pillent tous les pays cirConvoisîhs. Cependant quelque éloignés qu'ils soient du royaume de Dieu par des engagements si criminels, ils. île laissent pas d'affectionner les missionnaires. C'est d'eux que nous tenons le terrain où l'église est bâtie. La peujplàde ne peut guère être insultée, parce qu'elle est environnée d'un bois très-épais : il n'y a qu'une avenue fort étroite, fermée par quatre ou cinq portes en forme de claies, qu'il serait difficile de forcer^ si elles étaient défendues par des soldats. Celui qui en est aujourd'hui seigneur a perdu, par son peu de conduite et par ses débauches, la plus grande partie des biens que ses ancêtres lui ont laissés; mais il a conservé le respect et l'affection qu'ils lui ont inspirés pour les missionnaires.

Comme il faut traverser quatre ou cinq lieues de bois pour venir à Counampatty, ce dangereux trajet sert quelquefois aux néophytes moins fervents, de raisoti ou de prétexte pour se dispenser de se rendre à l'église auxjours marqués. Et quoique, pour se mettre à couvert de toute insulte, ils n'aient qu'à déclarer qu'ils vont faire leur prière à l'église du vrai Dieu , et rendre visite aux Sovamis (les missionnaires), le moindre accident qui arrive à quelqu'un d'eux suffit pour jeter l'épouvante parmi les autres.

C'est ce cpii a détermina le f. Simon C^alho à b^r une église dans un li^ij glus proche de T^|fiour, pu IJqn pût venir par un pays découvert, qui ne fût pi àe^ dépendances de ce prince, pi exposé aux irruptions dpç yoleijrs. L'endroit qui Jui a paru je plus propres à éljBvçr cette église, est au-delà du fleuve, ^sçz près d'une peuplade nommée Elacourichi^ ef à j'e^trée d'un t^ois qui appartient au prince d'Ariélpur, autremept dit Nçtyr^p

Le Père avait déj^ obtenu du princg la pei:iiii^çj.on d'y faire défricher ]m cert^n espace de.bpisj je û§ cgfi|;iauey l'ouvrage dès le lendemap de mop arriyée, d^§ Iç dessein de n|'y rendre apr^s les fêtiBS (^e Eâque§, ej 4'î rester jusqu'à la nai-juii}, qui est le temps où la riyièçç commence, à se formjBr et à grossir par jes pluies qui tombent alo^^s sur Jes mon^agries de Malabpr. .^si, ippp district es); composé des terres .4^ trois 4i|féfçptspripces : de î|aduré, de Tanjapur et de Naynaf . Ljpri n'y copaptfi guère moins de trente mil}e cbrétiens. Cpipme l'ét^ndug en est fort vaste, il est i:arp qu'ij pe s'y élève fouyent des persécutions : aussi (juand je pris possession de cettç égUse, elle en avait à souffrir çp deux endroits ^i^jérients, et était fort mepacée dans un trois jèni^.

Le premier d^ ces ^eux endroits étaif, la prpy|pcç 4? Sondan^rou. Les principaux 4^ P^ys> ^fP^J^és pontrjç les fidèles, dont ils voyaient croître le nocQibre c^aquç jour, conjurèrent leur perte : ils en prirent p|usieur^ : ils en bâtonnèrept quelque^-jans, et s'çpgagèrefjt tous par un écrit au'ils signèrent à ne sou|frir plus .qu'^ucpji de la contrée embrassât le chrisfjanispie. De plus, ils réglèrent que ceux qui l'avaient déjà embrassé, rejjopceraient à la foi, ou seraient chassés des peuplades. I|s songeaient même à démolir Téglise. Mais le chef de la

peuplade, gui est chrétien, s^opposa fortement à une entreprise qui teiidait a l'entière destruction de cette chrétienté niâiséante. Il employa si à propos le crédit de ses proches et de ses amis, de ceux înêmes qui étaient idolâtres, qu'il iràmena peu â peii lés esprits à dés conseils mddérës.

Le càVécliistë dû lieu, qiiî àvai,t là réputation d'habile iûédècili, et qiiî par là s'était rendu nécessaire à toute la coBtréfe,* eut le courage d'aller lùi-ndème trouver nos enïiénii^, et de leur représenter vivenient qu'il était injuste de ^etsébiiler iine loi dont les maximes étaient si saintes et si conformés à la droite raison : qu'elle enseignait à lié faire tort a personne, à fah^ê du bien à tout le monde, tnêmé a ceux qui nous font du mal ; à reconnaître et à servir le véritable Dieu, à obéir aux princes, aux parents, aux iiïàîitfes et à tous ceux qui soiit revêtus de quelque mitcÔité.

Ces hôiiiines, excités par la haine qu'ils portaient à notre sainte foi, liii fii*éht uiie réponse qui n'était peutêtî-è jâihàis sortie de là bouche des gentils les plus brutàtix et les |)îus barbares, â C'est, dirent-ils, parce que » cétië loi est sainte, que iioùs la haïssons et que nous » ioiiîidiis la détruire, fei elle iious permettait de voler » impunément ; si elle nous dispensait de payer le tribut » que le roi exige ; si elle nous apprenait à tirer ven- » geahce dé nos ennemis, et à satisfaire nos passions sans » être exposés àtix suites de la débauche, nous l'embras- » èenôûè avec joie . niais puisqu'elle met un frein si rii èociretoi à nos désirs, c'est pour cela même que nous » la r^èjetbns, et (Jue nous vous ordonnons à vous caté- » iehiété, de sortir au plus tôt de la province. J'en sors, dit » le datéchiste, puisque vous m'y forcez, mais cherchez

» un médecin qui prenne soin de vous, et qui vous gué- » risse de vos maladies, comme je Pai fait si souvent. » Cette persécution s'étant élevée à l'insu du gouverneur de la province, je l'envoyai aussitôt visiter par un de mes catéchistes, et cette honnêteté fut soutenue de quelques présents, selon la coutume du pays. Le catéchiste sut si bien s'insinuer dans Pesprit du gouverneur, qu'il, fut ordonné sur-le-champ qu'on laisserait à tous les peuples la liberté d'embrasser une loi qui ne commandait que des choses justes et saintes. Quelque précis que fussent ces ordres, il n'y eut jamais moyen de faire casser l'acte que nos ennemis avaient passé entre eux. On en demeura là de peur de les aigrir, et nous nous contentâmes d'avoir mis le gouverneur dans nos intérêts.

Cette épreuve, au reste, n'a servi qu'à faire éclater davantage la fermeté de nos néophytes. Un d'eux s'est signalé par une constance vraiment chrétienne .: on l'a fouetté cruellement à diverses reprises; on lui a serré étroitement les doigts avec des cordes, et brûlé les bras en y apphquant des torches ardentes, sans que ces divers supplices aient pu le faire chanceler un instant dans sa foi. J'ai vu moi-même les cicatrices de tant de plaies que cet illustre néophyte a eu l'honneur de recevoir pour Jésus-Christ, v^

Ce fut principalement sur un des plus anciens chrétiens que les gentils déployèrent toute leur rage. Il était habile sculpteur. Les païens l'avaient souvent pressé de travailler aux chars de triomphe destinés à porter leurs idoles, mais ils ne purent vaincre sa résistance. Ils dissimulèrent quelque temps, parce qu'ils avaient besoin de lui pour d'autres ouvrages. Enfin, la fureur l'emportant sur toute autre considération, ils le saisirent, le maltrai-

tèreot, pillèrent sa maison, ravagèrent ses terres, et le chassèrent honteusement de sa peuplade. Il en sortit plein de joie, trop heureux, disait-il, de tout perdre et de tout souffrir pour Jésus-Christ. Il se retira dans la province

voisine, où uji homme riche, qui connaissait son haW-

leté, le recueillit dans sa maison et l'occupa à divers ou-

vrages.

Dans la suite, ceux mêmes dont il avdt été si indignement traité le firent prier d'oublier les insultes passées, et de retourner parmi ses concitoyens, dont il serait reçu avec honneur. Je l'envoyai chercher moi-même , et l'exhortai à rentrer au plus tôt en possession de ses biens; mais je fus extraordinairement surpris et encore plus édifié de sa réponse, a Nos ennemis, me dit-il, » m'ont rendu service en voulant me nuire. Si je fusse » demeuré dans mon pays, peut-être n'aurais-je pu me » défendre de travailler à leurs idoles et à leurs chars de y> triomphe. Hélas ! il ne faudrait qu'un instant où l'es- )) pérance du gain et la créante des mauvais traitements » me feraient céder à leurs instances. Maintenant je n'ai >* plusi rien à perdre, puisque je ne possède rien. Je ga- » gnerai ma vie à la sueur de mon front : si le maître » que je sers veut m'employer à des ouvrages défendus, » je puis me retirer ailleurs; au Ueu que si je rentre dans » les biens dont on m'a dépoufllé, puis-je compter sui* » moi-même? Que sais-je si j'aurai toujours le même » courage que je me sens à présent? La paix dont je » jouis m'est plus précieuse que tout ce que j'ai perdu. »

Un désintéressement si parfait détermina un lâche chrétien qui en fut témoin à se déclarer pour la religion plus ouvertement qu'il n'avait fait juscju'alors. C'était le chef d'un petit village. Tous ceu\ qui y possèdent

quelque fonds de terre lui paient tous les ans un certain droit. Ces redevances Potligent de son côté à donner chaque année un festin à ses compatriotes. On accompagne ce festin de cérémonies qui tiennent fort de la superstition païenne. Il y en a une, entre autres, aussi infâme qu'elle est ridicule. Celui qui donne le festin est obligé, sur la fin du repas, de se barbouiller tout le corps d'une manière bizarre, de prendre en main la peau du mouton qui a été servi, de courir après les conviés et de les frapper de cette peau en poussant des cris aigus, comme ferait un Homme en fureur et agité d'un esprit étranger. Il doit ensuite parcourir toutes les maisons de la peuplade, y faire mille gestes ridicules et y affecter une infinité de postures indécentes. Les femmes, qui se tiennent à leur porte pour être témoins de ce spectacle, souffrent sans nulle pudeur ces bouffonneries infâmes; elles le saluent même conitne une divinité, s'imaginant qii'un de leurs dieux s'empare de lui et le force à faire toutes ces grimaces et à prendre toutes ces postures . extravagantes. Telles sont les cérémonies de ce repas solennel.

Le chrétien dont je parle n'eut jamais part à des actions si éloignées de la retenue et de la modestie chrétiennes. Il se contentait de donner le festin où il ne se glissait rien de superstitieux, après quoi il se retirait pour ne pas participer aux criminelles folies des idolâtres. Un autre était substitué à sa place par l'assemblée, et se chargeait de la conclusion du festin eu faisant les cérémonies insensées que je viens de décrire. Meiis quelques ennemis des chrétiens s'avisèrent de lui intenter procès, prétendant qu'il était déchu de ses droits, puisqu'il n'accomplissait pas les cérémonies inséparables du

festin. Il ét^t à craindre qu'il ne succombât & une tentation si délicate. En effet, il s'efforça de me persuader qu'il n'y avait point de mal à se barbouiller, à courir çà et là armé de la peau de mouton, à parcourir les maisons du village, à se mettre dans quelque posture grotesque, pourvu qu'il n'y mêlât rien d'indécent. « Où est le crime, » poursuivit-il, si je déclare d'abord que je lai3 toutes » ces choses par pur divertissement, que je ne s^uis point » animé de l'esprit de leur dieu, et que je renonce à » toutes les révérences et à tout le culte qu'on me » rendra?» ,

C'est ainsi que ce pauvre homme cherchait à s'abuser lui-même ; mais je le détrompai : je lui fis sentir qu'il deviendrait véritablement l'auteur de tous les actes d'idolâtrie que les gentils commettraient à son égard ; qu'il se rendrait coupable de toutes les superstitions auxquelles il donnerait lieu par ses bouffonneries affectées ; enfin, que s'il n'y avait point d'autre moyen de maintenir ses droits et ses prééminences dans le village, il devait absolumeni y renoncer; qu'autrement je ne le reconnaissais plus pour enfant de Dieu ni pour mon disciple.

Je m'aperçus à son air que mes raisons et mes menaces n'auraient fait qu'une légère impression sur son esprit, si elles n'avaient été soutenues de l'exemple du fervent chrétien dont j'ai parlé plus haut. H rougit enfin de sa lâcheté. Après avoir combattu les divers mouvements qui s'élevaient au fond de son cœur, il se jeta à mes pieds, il les embrassa avec larmes ; il protesta à haute voix que quand même les gentils voudraient le dispenser de ces cérémonies si contraires à la foi et aux bonnes mœurs, il renonçait dès maintenant à tous les droits et à tous les avantages qu'il avait possédés jusqu'alors. Il faut IV. 9

coDDaUrc quel est l'attachement de ces peuples pour ces sortes de droits, afin de bien juger de la violence que ce clirétien a dû se faire en cette rencontre.

Ce fut le gouverneur d^une peuplade qu'on nomme Siilt^ouri qui excita la seconde persécution. Il y avait peu d'années que le christianisme s'y était établi d'une manière assez extraordinaire. La femme d'un orfèvre, nommée Mow^^ai* (c'est-à-dire Marguerite) j qui s'était convertie à la foi, avait aussi converti son mari. Ils s'animaient l'un l'autre à augmenter le nombre des fidèles, lui parmi les himmes et elle parmi les femmes; leur exemple et leurs discours en avaient déjà gagné à Jésus- Christ plus de quarante en moins de deux ans. La femme surtout donnait des marques d'un zèle qui égalait celui de nos catéchistes. Elle avait engagé son mari à transcrire les prières qui se récitent tous les dimanches dans nps églises : cette petite chrétienté s'assemblait dans la nMison de l'orfèvre, où l'on avait dressé une chapelle ; ils y faisaient leurs prières et écoutaient attentivement les instructions de ce fervent chrétien.

Mouttaï avait trouvé entrée dans presque toutes les maisons de la peuplade par le moyen de certains remèdes qu'eUe distribuait avix malades avec un succès qui certainement ne venait ni de son habileté ni de son expérience. Elle s'attachait par là tous les cœurs, et faisait goûter à des familles entières les vérités saintes de notre religion. Un jour, ayant engagé plusieurs de ces familles à se convertir à Jésus-Christ, et leur ayant enseigné elle- .même les prières des chrétiens, elle fit venir un catéchiste, nommé RoMpeUf pour les instruire parfaitement de nos liiystères. Ce catéchiste s'acquitta d'abord de ses faftctions avec plus de zèle que de pnijdence. Le gouver-

ijeur, informé de ce qui se passait, envoya chercher Baïapen, et lui demanda, tout en colère, pot^quoi il venait séduire les peuples, et leur enseigner sans sa permis^on une religion étrangère. Je ne me souviens point quelle fut sa réponse, mais elle déplut au gouvcrneiff, et il fit signe à ses gens de maltraiter le catéchiste.

On lui donna d'ahord quelques coups, qu'il souffrit avec une patience invincible ; mais comme on voulait hii éter le touipeti (c'est une pièce de toile dont les Indiens s'entourât le milieu du corps), il poussa si rudement celui qui hii voulait faire cet outrage, qu'il le mit par terre. A Pinstant les soldats se jetèrent sur hiî avec fureur, le dépouillèrent de ses habits , le chargèrent de coups, le traînèrent par les cheveux hors de la peuplade, et l*y laissèrent tout meurtri et nageant dans son sang, ai^éc défense, sous peine de la vie, de paraître jamais dans là peuplade.

Ce mauvais traitement fait au catéchiste était, ce semble, le prélude des maux qui étaient près de fondre sur le reste des chrétiens. Néanmoins on vit bientôt renaître le cahne, et le gouverneur ne poussa pas plus loin ses violehcès. Je crus pourtant devoir prévenir les suites que pouvait avoir cette insuhe : je m'adressai pour cela au gouverneur général de la province , homme modéré et affectionné aux chrétiens. La visite quB je lui fis rendre

et les petits présents que je lui envoyai eurent tout le succès que j'en pouvais attendre. Le gouverneur de la peiïplade reçut ordre de ne plus inquiéter ni le caté^ chîste, ni les néophytes.

Un temps considérable s'était écoulé depuis l'exil de . Râlapen jusqu'à son rappel, et je craignais fort que cette chrétienté encore naissante, n'étaîit phis cultivée par ses

soins, ne vînt à chanceler dans la foi. Mais la vertueuse Mouttaï avait pris le soin de fortifier ces néophytes par son zèle et par son assiduité aies instruire. Elle m'amena treize catéchumènes au commencement du carême ; je les joignis à plusieurs autres, et, après les avoir disposés à la grâce du baptême par de fréquentes instructions, le jour de Pâques je leur conférai |l tous le sacrement de notre régénération en Jésus-Christ.

Parmi le grand nombre de baptêmes que j'administrai en ce saint temps^, il y en a deux ou trois qui ont quelque chose de singulier. Le premier fut celui d'une dame de la cour, nommée Minatchiqrnmal. Élevée dans le palais dès son bas âge, elle était entrée fort avant dans la confidence de la r^ine-mère, qui l'avait établie comme la prêtresse de ses idoles ; son naiaistère était dé les laver, de les parfumer, de les arranger proprement, chacune selon son rang et sa qualité, au temps du sacrifice, C'était à elle d^offrir les fleurs, les fruits, le riz, le beurre à chacune des idoles. Elle devait être alors fort attentive à n'en oublier aucune, de peur que celle qu'on aurait négligée ne fût mécontente et ne fît tomber sa malédiction sur la famille royale. On lui avait fait épouser un grand du royaume, qui avait l'intendance générale de la maison du prince. Ce mariage donnait la liberté à Minatchiammal de sortir de temps en temps et de s'instruire de ce qui se passait hors du palais. Elle entendit parler de la loi des chrétiens, et elle eut la curiosité de la connaître. Une femme chrétienne , avec qui elle avait des liaisons étroites, lijii procura peu à peu la connaissance d^un catéchiste pieux et habile, qui l'entretint souvent de la giandeur du Dieu que nous adorons, et lui inspira par ses discours uûe haute idée de notre ssdnte religion; Il

en arriva mèrm que, dans les divers entretieits qu'ils eurent ensemble, ils reconnurent qu'ils étaient parents assez proches. La proximité du sang redoubla l'estime et la confiance. Cependant, bien qu'elle connût la sainteté de la loi chrétienne, elle ne parlait pas encore de l'embrasser ; mais une disgrâce- inopinée fraya le chemin à la lumière qui vint l'éclairer. Son mari, accusé de malversation dans Padmkiistration de sa charge , fut condamné à une grosse amende. Minatchiammal ressentit vivement un malheur qui déshonorait sa maison. Elle se vit réduite à vendre quantité de ses bijoux et de ses perles pour tirer son mari d'un si mauvais pas, et le chagrin qu'elle en conçut mina peu à peu sa santé et lui causa une maladie violente. D'ailleurs le démon la tourmentait souvent en reconnaissance des sacrifices qu'elle lui offrait chaque jour, et ce n'était que parmi les chrétiens qu'elle trouvait de l'adoucissement à ses maux et une force extraordinaire contre les attaques du malin esprit.

Mais cela ne suffisait pas pour briser tout à fait les chaînes qui la retenaient encore captive. Une seconde disgrâce acheva ce que la première n'avait fait qu'ébaucher. Son mari, qui lui avait obligation de sa délivrance et de son rétablissement, ne paya ce bienfait que d^ingratitude. Comme il n'avait point d'enfants et qu'il désespérait d'en avoir, il passa à de secondes noces, sans cependant dépouiller Minatchiammal du titre et des prérogatives de première femme. Ce coup imprévu lui fut plus sensible que tous les autres : Dieu, en même temps, répandit dans son âme les plus vives lumières ; elle fut parfaitement convaincue de la vérité de notre religion, et prit enfin la résolution de l'embrasser.

Il ne restait plus qu'un lùa iissez^ diÊSdle à rompre ; l'effiee de Pwjari (prêtresse) de la reinfe-mère était in- <;empatibie ^vec le titre de Servante du Seigneur, Il j i^ait du risque à déclarer qu'elle voulait quitter cet ém^ ||oi pour se faire chrétienne ; car^ quôkpife dans Poecasioû elte (mtretint la reine de ci& qu'elle avait api^ris de botre religionf elle ne liû laisait pas apercevoir quel était là* dfts^us son dessein. 1^^ parti qu'eUè prit fut de représen^ tar h eette princesse que ses infirmités ne lui permettant j^us d'avoir soin des idoles ni de se rendre aux sacnfiçes^ çUe la priait instamment de confier cet emploi à ma autre La reine écouta ses raisons, en lui ordonnant néanmoins de venir au palais de doux jburs en deux jo^rS| comme à l'ordint^ire. Ainâ Minatchiammal continuait 4'dtra à la suite de la reinej mais elle ne particifait plus mx œuvres des paltns et n'avait plusTinten:daikce des ^orifiees^

Dès qu'elle 6^ vitlibre^ son unique passion fut d'être admise au raag des fidèles. Dans l'impatience qti'eUe «fait da p^rt^r le w*ae.ière des anfolits de Dieu ^ elle de- IM9da p^iQission à la reine de s'lJ[)senier du palais poUr qijui^rç ou 6Jb[)q jours ) et l'ayant obtenue, elle semitauàsit6t en iphemin pour venir me trouver à Counmnpaty . Sw misri voulait qu'elle prit un paknquin^ voiture ordir A^r0 des gens de qualité,, et qu'elle se fit suivi^e par un grand nombre de domestiques; Inais elle s'tibtina toujo^ra à fairo le voyage à pied; tc La grâce après laquelle » je soupire^ disait-elle, mérite bien que j'aie im peu de ;» j^ine à l'obtenir^ » Elle vint donc à pied suivie d'une a^C! fen^3Qk0 paJ^m^ qu'elle avait à demi gagnée à Jésus- CÏO'iâtjf ^t ae^ompagnéé de trois catéchistes qui lui servaient de guide^;

Comme cette manière de voyager lui était ûouvellé, ses pieds s'enflèrent exlraordinai rement; mais Pinsigna faveur qu'elle était sur le point de recevoir occupait toute son attention; à peine même s'aperçut-elJe qu'elle souffrait. Je lui conférai le baptême avec le plus de solennité ^u'il me fut possible, et elle le reçut avec des seiitiments de joie qui ne se peuvent exprimer. Je lui fis présent d'un chapelet de jai§ dont ces peuples font grand cas, de quelques médailles et d'un Agnus Dei. « Ces marques de » notre sainte religion, me dit elle en les recevant, me )• sont infiniment plus précieuses que l'or, les perles, les » rubis et le corail, dont les personnes de mon rang ont » coutume de se parer. »

La piété la portait à faire quelque présent à l'église : elle désirait surtout d'orner la statue de la sainte Vierge d'un collier de perles et àt rubis. Notre coutume est de ne recevoir que rarement les dons mêmes que les nbu^ veaux fidèles veulent faire à l'église, afin de les bien cbnvaincre de notre désintéressement. Je fis donc difficulté d'accepter ce c|u'elle m'oifrait. Je lui représentai qu'im si riche ornement réveillerait l'avidité des gentils, et deviendrait la source de quelque persécution nouvelle. Mais, m'apercevant que ma résistance raffligeait, je crus devoir me relâcher un peu de ma sévérité. Je pris tme partie des bijoux qu'elle m<^ présentait, et je fis venir un orfèvre pour les mettre en œuvre selon ses intentions. Ma prédiction ne fut que trop vriiie ; peu après il s'éleva •une persécution ; la mnsoii de Torfévre tut pillée, et les libéralités de Minatchiammal devinrent la proie d'uil soldat gentil. Nous eb'péroris que cette généreuse chrétienne conservera sa foi pure dans le ^éjoar de l'impiété, et qu'au milieu d'une coar idolâtre "elle sera'4ë

soutien de la religion et l'appui deé chrétiens persécutés.

Ce fut elle qui m'apprit les raisons qu'on avait de craindre une troisième persécution à Tanjaour. Elle me raconta que plusieurs poètes ayant récité des vers en Phonneur des faux dieux devant le roi, qui se pique d'en- . tendre la poésie, un poète inconnu se leva au milieu de l'assemblée, et prenant là parole. « Vous prodiguez, leur » dit-il, votre encens et vos éloges à des divinités chimé- » riques; elles ne méritent point les louanges dont vous » les comblez. Le seul Être souverain doit être reconnu » pour vrai Dieu ; lui seul mérite vos hommages et vos » adorations. »

Ce discours révolta l'orgueil des autres poètes, et ils demandèrent justice au prince de l'insulte qu'on faisait à leurs dieux. Le roi leur répondit que quand la fête serait passée, il ferait venir le poète inconnu, et qu'il examiiierait les raisons qu'il avait eues d'avancer une proposition si hardie. Quand les chrétiens apprirent ce qui venadt de se passer au palais, la consternation fut générale. Dans la persuasion où l'on était que ce poète avait été aposté par les fidèles pour décrier les dieux du pays, il était à craindre qu'il ne s'élevât contre ceux-ci une sanglante persécution. 11 fallait donc chercher quelque moyen d'écarter l'orage. Le P. Carvalho, qui gouvernait alors cette église, songeait à se ménager un entrelien avec le poète, afin de sonder ses véritables sentiments. Il espérait, ou le gagner à Jésus-jChrist, ou découvrir du moins le motif qui l'avait porté à se déclarer si hautement pour le vrai Dieu dans une cour païenne. Mais il n'y eut jamais moyen de l'attirer auprès du missionnaire. Tout ce que purent savoir les catéchistes, c'est qu'il était brame, et du nombre de ceux qu'on appelle nianigueulSy c'est-à-dire spirituels^

qui Mlupprîs dans leurs anciens livres à ne reconnaîttc qu'ufa Être souverain, et à mépriser cette foule de dieux que révèrent les gentils.

Ce fut un nouveau sujet d'inquiétude pour le missionnaire. H avait raison de craindre que si le poète venait à être cité en présence du roi, il ne pût résoudre les difficultés que lui opposeraient les docteurs idolâtres; il prit donc le dessein de fournir des armes à ce nouvel athlète, et pour cela il lui fît proposer def lire la première partie de i^ Introduction à la foi y composée par le P. de' Nobili, cet illustre fondateur de la mission de Maduré. Ce livre est écrit dans toute la pureté de la langue ; car ce Père en connaissait toutes les délicatesses. L'unité de Dieu y est démontrée par des raisons si claires, si sensibles et en même temps si convaincantes, qu'il n'est point d^esprit raisonnable qui puisse y résister. Mais le brame, enflé d'orgueil et plein de mépris pour la loi chrétienne, regarda comme un outrage le secours qu'on lui offrait.

On peut juger de l'embarras où se trouva le P. Càr^ valho^ Il lui vint à l'esprit d'aller trouver le roi, et de lui représenter qu'il serait injuste de condamner notre loi sur les preuves insufûsantes qu'apporterait un homme peu éclairé; que le brame était plus entêté qu'habile; qu'il n'avait pas la première idée des raisons fondamentales sur lesquelles est appuyée la vérité d'un seul Être souverain : qu'il s'offrait lui-même de soutenir cette vérité contre tous les docteurs gentils, et qu'il se condamnait par avance au châtiment le plus sévère, s'il ne la mettait dans une évidence à laquelle il n'y aurait point de réponse. Ce missionnaire avait tout le zèle et toute la capacité nécessaires pour exécuter ce projet avec succès : il est habile théologien et- sait parfaitement la langue d\i'

pays. Cependant après quelques réflexioBSi il Jugea tjae cette démarche serait plus préjudiciable qu'utile à la religion ; que sa présence fortiâerait l'opinioû dont on était prévenu que le poète n'avait déclamé contre les dieux qu'à l'instigation des chrétiens; qu'enfin l'indignaticm du prince en deviendrait plus grande, et la persécution qu'on craignait plus certaine.

tJn autre incident confirma le Père dans sa pensée. L'esprit du roi était fort aigri par d'^Utreâ ve^ injurietpc aux divinités païennes^ dont un dô nos chrétiens était l'auteur. Ce néophyte excellait dans la poésie indienne : il avait fait^ étant encore gentilj un duvrage en ce genre^ qui mérita les applaudissements du prince lui-mêitie. De-^ puis sa conversion, il n'employait spn talent qu'aux éld-^ ges de là reUgion sainte qu'il professe. Un des jeunes gens de la viïle^ à qui il avait autrefois ensdgné la poésie, s'avisa un jour de lui demander des Vers qu'il pût réciter à la fête d'un des dieux du pays. Le chrétien y consentit de bonne grâce ; il composa sur-le-champ une pièce assez longue, qu'il écrivit sur des feuilIêS de palmier sauvage. Il racontait, entre autres choses^ les infâmes et ridicules aventures qu'on attribue à ce dieu, et il concluait cette espèce d'ode par ces paroles : Quicmqiie a commis toutes ces abominations^ peut-41 être un dieu? Le jeune homme lut d'abord ces vers avec complaisance , mais la fin de l'ouvrage lui fit bientôt sentir le ridicule dont on le couvrait lui et son dieu prétendu. De colère il va trouver un poète idolâtre^ qui d'intime ami de notre néophyte était devenu son ennemi irréconciliable, jusqu'à se vanter cte le faire périr par l'épée d'un bourreau. Une haine si outrée venait de ce que^ dans une dispute publique sur la religion, le nouveau chrétien avait con-

londu h poète gentil et l'avait réduit à un honteux silence. Il conservait toujours dans le cœur le souvenir de cet aifront ; et ravi d'avoir en main de quoi perdre le néophyte, il se doima tant de mouvement, qu'enfin il fit tomber lès vers entre les mains du prince, qu'il savait être fort jaloux de l'honneur de ses dieux.

Telle était la situation de la chrétienté, de Tanjaour, ^piand je succédai au P. Carvalho. Il se répandait tous les jours de nouveaux hnûis qui me jetaient dans de nouyell0s alarmes. Selon ces bruits, l'esprit du prinbe S'aigrissait de plus en plus^ et le feu de la persécution allait s'allumer de toutes parts. Je voulus savoir ce qu'il y avait de réel dans tout ce qui se pubUait. Je m'adressai pour cela à un des principaux officiers de la cour notomé Chiîabara, qui est fort avant dans la confidence du roi, et qui protège les chrétiens. Je fis partir quatre de mes catéchistes avec des présents qu'ils devaient lui offrir (car ces sortes de visites ne se rendent jamais les mains vides), et je le suppliai de m'informer des sentiments du prince à notre égard, sans me déguiser ce que nous avions à craindre ou à espérer.

Un autre que Chitabara, témoin de nos alarmes, nous eût fait É^cheter chèrement sa réponse. Mais ce seigneur est d'une droiture et d'un désintéressement qu'on ne trouve point parmi ceux de sa nation. Il nous rassura sur nos craintes , et nous fit dire que le roi ne pensait plus ni à l'insulte publique que le brame avait faite aux dieux, ni à la satire adroite du néophyte; que des affaires importantes occupaient toute son attention; que même des courtisans s'étant échappés jusqu'à dire qu'un prince ne doit tolérer aucune des rehgions étrangères, le roi, faisant peu de cas de cetavis^ avait répondu

qu'il ne 'voulait contraindre personne ; et que cette réponse- avait fermé la bouche aux malintentionnés. Les catéchistes vinrent m'apporter cette agréable nouvelle qui rendit le calme et la tranquillité à tous les cœurs.

Cependant la foule des chrétiens augmentait dé plus en plus, et il ne se paissait guère de jours que je ne baptisasse quelque catéchumène. Parmi le grand nombre de personnes qui reçurent la grâce du baptême, il y en a une que je ne puis omettre. C'est la femme d'un poète. Elle était depuis longtemps fort tourmentée du démon : assez souvent il lui prenait des accès d'uiie folie qui n'avait rien de naturel ; quelquefois cette folie se changeait dans les transports de la plue violente fureur; d'autres fois elle perdait tout à coup l'usage de la parole, ou bien elle devenait paralytique de la moitié du corps. ' Son mari, qui l'aimait tendrement, n'avait rien épargné pour sa délivrance; il l'avait promenée dans tous les temples les plus célèbres ; il avait fait une infinité de vers en l'honneur de ses dieux; il. avait chargé teurs autels d'offrandes et de présents; il avait même distribué de grosses sommes aux Gouroux (docteurs) gentils, qui passaient pour avoir de l'empire sur les démons : tant de dépenses l'avaient presque réduit à la mendicité ; cependant l'état de la malade empirait tous les jours. Six ans se passèrent ainsi en vœux, en pèlerinages et en offrandes inutiles. Les chrétiens lui conseillèréni d'avoir recours au Dieu qu'ils adorent, et l'assurèrent que sa femme devait en attendre une guérison parfaite, si elle promettait d^un cœur sincère d'embrasser sa loi. Le poète qui avait le christianisme en horreur, rejeta d'abord un conseil si salutaire : mais comme une disgrâce continuée ouvre peu à peu les yeux des plus opiniâtres, l'inutilité

des remèdes qu'il avait employés lui fit faire une atteption sérieuse; son entêtement cessa, et il se détermina enfin à mener sa femme à l'église de Tanjaour, gouvernée alors par le P, Carvajho.

Mais on fut bien surpris de trouver dans la femme encore plus de résistance que n'en avait fait paraître le mari. Ce qui parut extraordinaire, c'est que ses jambes se roidirent tout à coup, etse.coUèrent si fortement contre les cuisses, qu'on fit de vains efforts pour les en -détacher. Le poète ne se rebuta point ; il crut au contraire que l'esprit naalin ne faisait naître cet obstacle que parce qu'il sentait déjà la force du Pieu qu'on se mettait en devoir d'implorer. Il fit mettre sa femme dans un dovli (c'est une voiture moins honorable que le palanquin), et il la fit transporter à l'église.

Dès que le P. Carvalho la vit approcher, il se disposa à réciter sur elle quelques prières. Il n'avait pas encore commencé, qu'elle se leva tout à coup de dessus le doulif et marchant droit au Père qui était assez loin, elle se jeta à ses pieds, sans pourtant prononcer aucune parole. Le mari qui la vit marcher d'un pas si ferme et si assuré, ne put retenir ses larmes : il se jeta comme elle aux pieds du Père, et pubHa hautement la puissance du Dieu que nous invoquons. C'était un spectacle bien consolant pour le missionnaire de voir le témoignage que le démon était forcé de rendre à la vérité de notre sainte foi. Il fit sur elle les exorcismes de l'Eglise, et le démon ne donna plus aucun signe d'obsession. Dès lors elle se sentit comme déchargée d'un pesant fardeau; elle avoua même qu'elle n'avait jamais éprouvé une joie aussi pure que celle qu'elle goûtait.

, Ne. jjouyant résister à une conviction si forte de la

vérité de notre r^ligioD^ elle pressa ertrémemeût le I^ère de l'<admettre au rang des fidèles. Mais le missionnaire ne croyant pas devoir se rendre sitôt à ses empressements, lui répondit qu'il ne fallait rien précipiter dans une afeire de cette conséquence, qu'elle devait auparavant se faire instruire, et que si dans deux ou trois mois elle persévérait dws sa résolution, il lui accorderslit la grâce qu'elle demandait avec tant d'instance. En même temps il lui donna quelques médailles, en l'assurant qu'elle n'avait rien à craindre des attaques du démon, pourvu qu'elle persistât dans les bons sentiments où il la laissait. Cette réponse la désola ; elle obéit pourtant, et s'en rettturnçt dans sa peuplade le cœur serré de la plus vive douleur.

Quelques mois après, son mari jugeant à ses manières que ^e démon ne l'avait pas tout à fait abandonnée, me l'amena à Counampatty où j'étais. Je l'examinai de nouveau, et je la trouvai inébranlable dans ses premiers sentiments. Cependant à son air interdit et effaré, je reconnus qu'elle était encore agitée de troubles intérieurs. Aussi m'«,voua-t-elle, qu'à la vérité, depuis la première fois qu'elle était venue à l'église, elle n'était plus inquiétée de ces horribles fantômes, qui auparavant la tourmentaient presque à toute heure, mais qu'elle se sentait de temps en temps saisie de certaines frayeurs subites dont elle ignorait la cause ; qu^outre cela des songes affreux troublaient son sommeil presque toutes les nuits, et qu'elle en demeurait étonnée le jour suivant ; mais qu'enfin elle espérait être entièrement délivrée parle baptême, de ^ous ces restes de l'esclavage du démon. Comme elle était parfaitement instruite de nos mystères, je ne différai ' pas davantage à lui accordes* la grâce après laquelle elle

soupirait depuis tant de mois. Il arriya une chose asse2 eiLtraordinaire tandis que je faisais sur elle les exorcismes et les autres cérémonies du baptême ; il lui prit tout à coup un balancement de tête à peu près semblable à celui du pendule d^e horloge qui est en mouvement. Je lui jetai aussitôt de l'eau bénite, et sur-le-champ ces balancements cessèrent, et elle reyint à sa première situation. J'achevai en repos le reste des cérémonies, et la néophyte donna des marques durables d'une grande tranquillité d^prit.

La multitude des confessions et des autres affaires inséparables d'une grande mission, ne me permirent pas de donner à son mari tout lé temps que j'aurais souhaité pour lui bien inculquer ncîis vérités saintes. Je le mis entre les mains des catéchistes, qui s'appliquèrent avec beaucoup de zèle à l'instruire durant les quatre jours qu'il demeura à Counampatty. Dans les divers entretiens quHl eut avec eux, il leur avoua, qu^outre la force qu'il reconnaissait évidemment dans notre sainte reUgion par l'entière délivrance de sa femme, deux choses le convainquaient mieux encore de sa vérité. La première était kl vie austère et désintéressée des missionnaires. «Je » mHmaginais, disait-il, que vos docteurs étaient sem- » bkhles aux nôtres ; qu'ils sauvaient les dehors, mais » qu'au fond ils s'abandonnaient à toutes sortes de vices. » JW voulu satisfaire ma curiosité ; et après une recherche 1» exacte de leurs mœurs, j'ai été exlrêmement frappé de la » vie innocente et laborieuse qu'ils mènent. y> La seconde chose qui le convainquait de la vérité de la loi chi^étienne, était qu'elle eût la force de changer les cœurs* SuriCMit il ne jouvait comproudre comment ceux de la caste des voleurs, qui se faisaient chrétiens, renon-

çaient absolument à leurs larcius et à leurs brigandages.

Ainsi cette seule marque de la religion que le prophète donna autrefois pour une des plus incontestables preuves de sa sainteté, Lex Domini convertens a/ninuis (Ps. xvui), fit une telle impression sur ce gentil, qu'il ne songea plus qu'à s'instruire de nos saintes vérités. Il fit transcrire avec soin labrégé de la doctrine que nous donnons sur la Divinité, et l'explication des dix commandements de Dieu. Il prit ensuite congé de moi avec sa femme, et ils me promirent tous deux de venir me trouver de temps en temps; ce qu'ils ont fait, et ce qu'ils font encore avec une exactitude qui me charme.

Ce fut environ vers ce temps-là qu'un autre gentil vint à mon église , et y trouva tout à la fois la santé de l'âme et du corps. Depuis quatre ans il se croyait tourmenté du démon ; le mauvais esprit, à ce qu'il disait, lui suçait tout le sang , à dessein d'arracher ensuite son âme qui ne tenait presque plus à son corps. A le voir, on l'eût pris pour un squelette, tant il était décharné. Je jugeai que le prétendu démon était une vraie étisie qui le minait peu à peu. Cependant dans un corps si desséché il conservait un esprit vif et plein de bon sens. L'idée qu'il avait de son démon buveur de sang n'était pas en lui l'effet d'un cerveau troublé, mais de l'opinion commune à ces peuples, qui attribuent toutes leurs maladies aux démons ennemis du repos et du bonheur des hommes. Je le mis au rang des catéchumènes, et je lui donnai quelques remèdes qui pouvaient le soulager. Le Seigneur bénit mes petits soins , de sorte même qu'au bout d'une semaine il fut en état de venir me voir et de me réciter ce qu'il avait retenu des instructions qu'on* lui avait faites. La surprise fut si grande dans son vil-

lage, qu'un de ceux qui l'avaient apporté à Pégiise, per^ suadé que les remèdes humains n'avaient pu opérer une guérison si prompte, ouvrit les yeux à la vérité et deii^aQda le baptême. La femme du catéchumène fut plus opiniâtre dans son attachement aux idoles : ni l'exemple de son mari, ni ses pressantes sollicitations ne purent amollir la dureté de son cœur.

C'est ainsi que dans cette mission nous voyons s'accomplir à tout moment la parole du Fils de Dieu : tantôt le mari se convertit, et la femme demeure dans l'infidélité; tantôt la femme ouvre les yeux à la lumière, et l'homme vit et meurt dans Taveuglement : J'nv^ (utw^ metur^ aller relmquetwr {hue, \vu, Si). Notre catéchumène reçut enlin la grâce de la régénération à laquelle il s'était disposé avec tant de ferveur, et il retourna d'un pas ferme dans sa peuplade pour y publier la force et sainteté de la rehgion. Son incommodité l'ayant repris au bout de six mois, il mourut entre les bras d'un catéj chiste avec toutes les marques d'un prédestiné. La candeur de son âme et la piété de ses sentiments me font croire qu'il a conservé jusqu'à ce dernier instant l'innocence de son baptême.

Outre le grand nombre d'adultes que je baptisai les dernières semaines du carême, j'eus la consolation d'ou-^ vrir la porte du ciel au fils même du seigneur de la peuplade, qui mourut peu de jours après avoir reçu le baptême. Le frère du même seigneur eut dans ce inême temps deux enfants jumeaux, dont l'un fut baptisé par le catéchiste dans la maison même où il venait de naître, et où. il mourut le même jour. L'autre fut porté à l'église, où il reçut la même grâce. Il ne vécut que quinze jours.

Ces trois enfants soiit maintenant dans le ciel lés protecteurs de cette Église naissante.

Les jours coulaient pour moi bien doucement pàf mi de si saintes occupations. Tout le temps se passait an à instruire les peuples oti à leur administrer les sacreiheiïts. Mais, au mîHeu de tant de fatigues, qu'on est consolé de voir la vie innocente que mène la^lùs grande partie de ces nouveaux fidèles ! J'avoue que ce ne sont pas des gens d'une spiritualité bien recherchée ; mais ils craignent Dieu, ils Paiment de tout leur cœur, ils vivent hors d'une infinité d'occasions où les chrétiens d'Europe perdent la grâce ; ils la conservent au milieu de la gentilité avec plus de soin que ne fcnt bieu des fidèles dans le centre même des royaumes les plus catholiques. J'ai trouvé un grand nombre de filles qui, malgré l'extrênïe éloignement que ces peuples ont pour le célibat, imitent là généreuse résolution de tant de saintes religiétiéés d*Èurope. Quelques-unes avaient eu à soutenir de rudtëé Combats du côté de leurs parents, sans que les prières, hé menaces, les miauvais traiteôiénts ettesënt jamais pti leur faire changer la résolution qu'elles avaieùt prise àé passer leur vie dans i'état parfait dés Vîerges.

Une, entre autres, m'édifia fbrt par sa eonstarice et par sa modestie. Sa mère, au désespoir dé ce qu'elle tié voulait pas se marier, ine l'amena tout en colère, et nïé dit que sa fille ne refusait de s'engager dfiCns lemesâsgé qtt'âfin de mener une vie plus Hcencîeuse et phis déréglée. La fille, pénétrée de douleur de ce qfué sa propre' mère lui attribuait des intentions si criminelles, se tenait dans un hunible silence ; il lui échapï)a seulement dé dire qu'elle était contente de ce que Dieu seul totr naissait son innocence. C'était en effet une calonimedeg

plus noires ; tous ses parents t'endaient honunage à sa vertu, et louaient surtout Pattraït t)articylier qu'elle avait pour la soUtude. La mère même ne fut pas longtemps sans se repentir de l'outrage qu'elle avait fait à une fiUe di vertueuse; elle vînt peu après, les larmes aux yeux^ rétracter ce qu'elle avait avancé si faussement, et elle me promit de ne phis incpiiéter sa âlIe sur ïe parti qu'elle avait eu ïe courage de prendre. Si la foi trouvait autant d'accès chez les grands que chez les petits , ^t si quelque prince converti entreprenait de fonder des monastères de religieuses, il est à croire qu'ils se peupleraient bientôt d'une infinité d'àmes choisies , qui embrasseraient dans toute leur étendue la pratique des conseils évangé- Kques.

Le peu de pluie qui était tombée l'année précédente, fes chaleurs excessives qui se font sentir dès le Qipis 4q mars, et la multitude prodigieuse des fidèles qui yeaaiont à Counampatty, avaient tari une partie de l'éteng,. qui est le seul endroit où ces peuples trouvent de Peau. C'est ce qui me fit naître la pensée d'aller à Ëlacourrichi; o^is line persécution qui venait de s'élever contre les chrétiens de Couttour rompit toutes mes n^esures. Jusque-là cette église, fondée autrefois par le vénérable martyr le P". Jean de Brito, avait été regardée comme le lieu le plus paisible de la mission. Les missionnaires n'y avaiei^t j,amais éprouvé les contradictions et les traverses auxquel* les ils sont continuellement exposés ailleurs. Yoici ce qui donna heu à la persécution.

Le frère du prince dont relève Couttour feienit de vouloir embrasser le christianisme, et pressa plusieurs fois le P. Bertholdi de le baptiser. Le tnissionnaire, qui se dêflÉit de sa sincérité, crut ne devoir Aii accorder la

gTàçe qu'il demandait qu'aprèg uue lougue épreuve ; c'est pourqîioi il lui répondit qu'il fallait attendre encore quelque temps, et obtenir Pagi'ément du prince son frère. En effet, on publiait que ce jeutie seigneur n'avait point la volonté de renoncer au paganisme, mais que l'amour dont il était épris pour uûe femme chrétienne le portait à faire cette démarche^ dans l'espérance que son assiduité auprès du missionnaire faciliterait l'accomplissement de SCS désirs.

Quoi qu'il en soit, le Pradani (premier ministre) du Panddratar (c'est ainsi que s'appelle le prince qui a sur ses terrés les églises de Ooutlour et de Toraly), le Pradani,dis-jè, ancien 'ennemi de la religion chrétienue, prit de là occasion '(l'animer le priuee contre les fidèles. Il lui représenta qu il était honteux à sa famille que son propre frère, abandomiâl la religion de ses ancêtres, pour se livrer ïde nouveaiix docteurs qu'il savait certainement être PranguiSy c'est-à-dïre gens' vils et infâmes, selon l'idée de la nation; que , dans le besoin où il était d'argent, ij liii serait aisé de s'enrichir par le pillage de leur église; que les étrangers avaient cru y cacher sûrement toutes leurs richeéses , parce que, depuis son établissement, elle n'avait été sujette à aucune révolution.

Le prince , flatté de l'espoir d'uii gain considérable, donna tout pouvoir à son ministre. Le Pradani envoya ordre sur-le-champ au Maniagaren (gouverneur particulier) de la peuplade d'arrêter lé missionnaire et dé fouiller dans tous les recoins de sa maison, jusqu'à ce qu'il eût déterré les trésors qui y étaient cachés. Jamais ordre ne fut mieux exécuté. Le Maiiiagaren choisit le dimanche, jôUr'^fiuiquel les ehréfiens viehnenT; en foule à l'église, (et pi^t1èUemps''6u*lè^Pêre^se disposait à célébrer la

sainte messe, fl commençait déjà à se rpvêtir des ornements sacerdotaux, lorsque tout à coup le Maniaghren et ses soldats vinrent fondre da-ns l'église : les, uns se saisirent du Père, le traînèrent vers sa maison, déchirèrent ses habits ; les autres, en plus grand nombre, se postant aiix diverses avenues par où . les ' chrétiens . pouvaient échapper, les dépouillèrent, les chargèrent de coups, leur arrachèrent les ornements d'ôr qu'ils portent au cpu et aux oreilles ; tous se mirent à piller les maisons qu'ils avaient dans la peuplade. Celle du Vere fut toute renversée , ils creusèrc^nt partout, ils démolirent les murailles, et, après bien des recherches, ils trouvèrent environ soixante écus, qui étaient tout le' fonds destiné h l'entretien des missionnaires et des catéchistes. Le Maniagaren recueillit avec soin cette somme et tous les meubles de l'église qu'il envoya aussitôt au palais. Mais le prince, qui s'attendait à un grand butin^ surpris de ce que le Pradani l'avait engagé dans une entreprise si peu convenable à son rang et à sa dignité, ne put retenir son indignation.

Le bruit des violences qu'on exerçîiit à Couttour se répandit bientôt jusqu'à Coraly. Le P. Joseph Carvalho, qui y fait sa résidence, se disposait à recevoir les mêmes outrages; il prit seulement la précaution de faire transporter tout ce qu'il avait dans sa maison au-delà du Coloran et hors des dépendances du Pandaratar. Il ne se conserva que son crucifix et son bréviaire, attendant en paix le bienheureux moment auquel il devait être emprisonné pour Jésus Christ. Trois jours se passèn|ht sans qu'on pensât à troubler sa solitude ; il jugea de là que la cour n'était pas si irritée qu'on se le figurait : plein d'une sainte confiance, il prit le dessein de s'aller présenter

au prince pour lui demander la délivrance du P. Bertlioldi, qu'on détenait dans une rude prison. Il crut pourtant devoir en avertir le frère cadet du prince, enpemi secret du Pradani et protecteur déclaré des missionnaires. Ce seigneur, de concert avec sa sœur qui a })eaucoup de crédit à la cour, engagea le prince à faire bon accueil au docteur étranger, et à réparer par quelles marques d'honneur la démarche qu'il avait faite par le conseil de son ministre, et qui avait flétri la gloire que lui et ses ancêtres ont toujours eue de servir d'asile aux étrangers.

Le prince, gagné par de si puissantes intercessions, promit de faire jiistice à l'innocence de ces étrangers; et ayant appelé le Pradani : « Il faut, lid dit-il en colère, y> ou que vous soyez bien imprudent d'avoir cru si légè- >> rement les rapports qui vous ont été faits de l'opulence » des Saniassis, qu que vous ayez un grand fonds de » mâliçiiité , de leur avoir suscité une persécution si » cruelle et si préjudiciable à ma réputalipn. » Le Pradani, pour SB justifier, eut recours aux accusations ordinaires : « Ce §ont, dit-il, des PranguiSy qui, sous pré- » texte d'enseigner leur religion, tâchent de répandre » Pesprit de révolte parmi vos sujets pour livrer le pays » aux Européens qui habitent les côtes. »

Ces calpmnies ne firent aucime impression sur l'esprit du prfpce; il sait que, depuis près de cent ans que la religion chrétienne s'est introduite dans les divers États de Pinde méridionale , les missionnaires ont toujours inspir^aux peuples toute la soumission et la fidéUté qu'ils Qoivent à leurs souverains. «Voilà, répondit le » prince^ voilà les chimères dont vous autres ministres » vous nous rçpaissez sans cesse pour nous animer con-

» tre {jettô nouvelle loi ; <;e n^est pas là de quoi il s'a^t » maintenant : je prétends que quand le Saniassi viei- » dra à l'audience, noa-seulement vous vous absteniez » de tout reproche, mais que vous lui donniez encore ^ les plus grandes marques de votre l'espect. » C'était un coup de foudre pour le Pradani, homme fier et hautain, comme, le sont tous les noirs dès qu'ils ont quelque autorité.

Quelques jours après, le prince permit au P. Garvalho de paraître en sa présence, et il le fit asseoir sur \m siège couvert d'un tapis, honneur qu'il n'accorde à aucun de ses sujets. Voici à peu près le discours que tint le missionnaire : « L'accueil favorable dont vous m'honorez, » seigneur, prouve assez que vous n'avez aucune papt >) aux traitements indignes qu'on a faits au docteur de » Pouttour, mon frère ; j'en connais les auteurs, je ne lès y) accuse point de l'avoir chargé d'opprobres, et d'avoir » déchiré ses vêtements, ravagé sa pauvre cabane, pro^ » fané son église, maltraité ses disciples. Je ne me plains » pas même de ce qu'on le tient encore resserré dans une » étroite prison, comme si c'était un rebelle ou un voleur » public ; mais je me plains de ce qu'on ne m'a pas fait » le même honneur. J'enseigne comme lui la loi du vrai >» Dieu, et je m'estimerais heureux de souffrir pour uûe )) si juste cause; Nous sommes venus de plus de cinq » mille heues pour instruire les peuples des grandeurs » infinies du souverain Maître du ciel et de la terre ; nous y> avons prévu les diverses contradictions que nous soufï> frons maintenant, et ce sont ces contradictions-Jà » mêmes qui nous ont attirés dans des régions si él(^i- )) gnées de notre patrie. Nous nous croyons bien pfiiyés » de nos peines, quand nous avons }q bonheiir d^ sQv^r

» pour là gloire du Dieu que nous servons. Je prie donc » vos ministres^ de me donner quelque part aux oppro- » bres et aux souifrarices du docteur de Couttour. Néan- » moins, comme il y a de l'injustice à punir des innocents, )> je vous supplie d'examiner à fond notre conduite : si » vous nous trouvez coupables des crimes qu'on nous » impute, nous nous soumettons à toute la peine que » vous voudrez nous imposer ; si au contraire vous nous » jugez innocents, ne permettez pas que l'innocence soit » plus longtemps opprimée dans vos Etats. »

Ces paroles du missionnaire, prononcées avec beaucoup de modestie et de gravité, touchèrent le prince; et comme le Pradani voulait répliquer , il lui imposa silence ; il lui donna ordre de rendre au plus tôt tout ce qui avait été pris au docteur de Couttour. et à ses disciples, de le remettre en liberté, et de châtier sévèrement le Maniagaren qui avait commis de si grands excès. Se tournant ensuite vers le missionnaire : « Oublions le passé, lui » dit-il d'un air gracieux ; ce qu'a fait mon ministre, est y> comme un nuage qui a obscurci pour quelques instants » la lumière que vous répandeiz dans mes Etats ; mais ce » nuage même tfa servi qu'à nie faire mieux connaître » la sainteté de votre loi et la pureté de vos mœurs. Dé- » sormais je donnerai de si bons ordres, qu'aucun de mes » officiers n'aura l'audace de vous manquer de respect. »

Là-dessus il se fit apporter une belle pièce de toile peinte qu'il donna au missionnaire comme un gage de son amitié : il lui fit présent d'une autre à peu près semblable pour le Père qui était prisonnier à Couttour. Il n'y eut pas jusqu'aux catéchistes qui n'eussent part aux libéralités du prince : non-seulement il leur donna de belles toiles, il voulut encore qu'on les fît monter sur des élé-

phanis richement enharnachés, et qu'on les promenât en triomphe par toute la ville, afin que personne n'ignorât qu^illes prenait, eux et le reste des chrétiens, sous sa protection. Tout cela fut exécuté le jour même; on restitua au missionnaire tout ce qui avait été pillé à Couttour. Leâ ornements d'or et de corail qui appartenaient aux fidèles eurent un peu plus de peine à sortir des n^ains du Pradani ; niais enfin, après quelques sommations, tout ou presque tout fut rendu. C'est ainsi qu'à la gloire de noire sainte foi et à la consolation des fidèles, la persécution de Couttour cessa bien plus tôt que nous n'avions osé Tespérer. Trouvez bon, mon révérend Père, que je mette fin aussi à cette' lettre, qui n'est déjà que trop longue. Je Continuerai dans la suite de vous faire un récit fidèle de tout ce qui pourra contribuer à votre édification. Je suis avec beaucoup de respect, etc.

LETTRE DU P. MÀJEITIN , MISSIONNAIRE DE LÀ COMPAGNIE DE JÉSUS AUX INDES, At P. DE VILLETTE, DE LA MÊME COM- PAGNIE.

Aour, 1701.

Mon Révérend Père, P. C.

La persécution suscitée contre les chrétiens de ,Couttour me retenait à Counampatty, ainsi que je vous l'ai mandé dans ma lettre précédente. L'affluence des peuples qui s'y rendirent pour célébrer la fête de Pâques fut si grande, que je désespérais d'y pouvoir suffire ; et certainement il y aurait eu de quoi occuper plusieurs mis-

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sionnaires. Dieu me donna la foro^ çLe ré^ieter à cette fatigue.

Je lirais des catécîiistes tous les secours que je pouvais j les uns étaient chargés de disposer les catéchumènes au baptême j les autres de faire en divers endroits de la cour des instructions aux nouveaux fidèles : car si on ne leur fait souvjBUt des explications de nos mystère^, ils en pepr dent bientôt le souvenir. Je faisais lire chaque jour l'histoire de la passion de Jésus-Christ ; j'y ajoutais diverses méditations fort touchantes, qu'un ancien missionnaire composa autrefois sur ce niystère^ Ces méditations sont à la portée de nos Indiens, et ils les écoutent avec tout^ l'attention et toutes les marques 4'uP cœur attendri.

Au lever de l'aurprp, yers Ip soir, et à cinq différentes heures du jour, nous faisions d^s espèces de stations, où nous chantions à genoux, sur des airs lugpbres, les tourments particuliers C|iié le Sauveur a soufferts à chacune de ces heures. A la fin de chaque station, nous avions soin de prier pour les différentes nécessités de la mission ; surtout nous recommfindions à Dieu les églises de Coraly et de Couttour, désolées dans un temps si saint ; et j^ ne doute point que les vœux ardents de tant de néophytes n'aient beaucoup contribué à faire cesser la persécution. Il y en avait qui affligeaient leur corps par toutes sortes d'austérités : les ceintures de fer, les disciplines et les autres instruments propres à inacëtcf là chair ne sont point inconnus à ces nouveaux fidèles. Quoique les Souverains Pontifes les dispensent çle beaucpup de jçùnes, à cause des ardeurs du clipiàt et du peu de substance dç leiprs âlimeut^, 04 en voit po\irtânt qvii p^assei^t tou^ le temps du carême, en ne piang^aut qu'une fois le jqur du riz et des herbe^ ïnal ass^dsonnées ^ j'ep ^ qw, dur^t U

Semaine Sainte, demeuraient jusqu^à deux jours entiws sans prendre de nourriture. J'ai soin de leur défendre ime abstinence si rigoureuse, parce qu'elle les fait tomber dans d^s défaillances dont ils ont bien de la peine à se remettre ; mais je ne suis pas toujours le maître de papd^rer l^ur ferveur.

Ceux (jui sont à leur aise font l'aumône, chaque joiv du carême, à un certairi nombre de pauvres ; les uns à cipq, en l'honneur des cinq plaies de Notre Seigneur ; les autres à trente-trois, en l'honneur des ann,éeg qu^a duré la vie mortelle de Jésus-Christ ; d'autres à quarante, eïi mémoire des quarante JQurg qu'il passa dans le dé§ert, Ces aumônes consistent en du riz et des herbes cuites, dont ils remplissent de grands bassins, et qu'il^ distribuent eux-mêmes avec beaucoup de piété. C'est paœ de si saints exercices que les chrétiens se préparent à célébrer la fête de Pâques. Mais comme il s'agit principalement de les mettre en état de faire une bonite CQpfesêion et d'approcher saintement de la table eucharistique, on n'omet rien de tout ce qui peut les y b|ea disposer.

U est incroyable jusqu'où va la sensibilité de ces peur pies, quand on est obligé de leur différer l'absolution. Il faut être bien sur ses gardes, pour ne pas se laisser Ûpr chir à leurs prières et à leurs importunités. S'ils ne peuvent rien gagner sur nous, ils ne rougissent poipt de s'adresser au catéchiste et de lui découvrir les fautes secrètes poiu* lesquelles ils ont été différés. En yain aver-r tissons-nous les catéchistes de renvoyer les néophytes qi^ viennent ainsi s'ouvrir à eux ; il s'en trouve toujou^« quelqu'un qui se fait honneur 4'intercéder pour ces sortes de pénitents. Rien oe fait plus de peine aux misr

sionnaires, surtout quand ces ouvertures se font à dos catéchistes peu discrets, et qui ne sentent pas assez Pobligation étroite que le sceau de la confession impose.

La simplicité des Indiens va quelquefois plus loin ; ce qu'on m'en a raconté est assez singulier. Une chrétienne à qui le missionnaire avait différé Tabsolution pour de tonnes raisons, usa d'abord de toutes sortes d'artifices pour émouvoir ?a pitié et extorquer de lui ce qu'il refusait avec fermeté, mais cependant avec douceur. Voyant qu'elle ne pouvait rien gagner, elle se leva brusquement du confessionnal, et se tournant du côté dés autres pénitents : «N'est-ce pas une chose plaisante, dit-elle, ce Souamy » me renvoie sans m'absoudre, parce que j'offense Dieu » depuis tant de mois; si je n'offensais pas le Seigneur, » aurais-je besoin de me présenter au saint tribunal ? îîe » nous enseigne-t-on pas que c'est pour les coupables » que ce sacrement est institué? » Le Père rougissait pour' elle, et eut bien voulu mettre son honneur à couvert ; mais la crainte de trahir en quelque sorte un secret aussi inviolable que celui de la confession, l'obligea à se tenir dans le silence. Ce seul exemple fait voir quelle doit être la patience et la discrétion de ceux qui ont à traiter avec les Indiens ; si on trouve parmi eux des gens pleins d'esprit et de bon sens, on en trouve une infinité d'autres dont l'ignorance et la stupidité fournissent souvent aux missionnaires de quoi exercer leur vertu.

Quelque désir qu'eussent les chrétiens de participer aux sacrements, il me fut impossible, malgré tous mes efforts, de contenter la piété de plusieurs. Outre le temps qu'emportent les confessions, il faut encore baptiser les catéchumènes, apaiser les différends, prêcher les mystères de la passion et de la résurrection, faire les cérémo-

nies de la Semaine Sainte, autant qu'eUe^ peuvent se pratiquer dans un pays idolâtre; car, par exemple, on n'ose garder le Saint-Sacrement du Jeudi au Vendrtîdi-Saint, comme c'est la coutume en Europe : le P. Bouchet est le premier qui l'ait fait cette année à Aour, parce que c'est l'endroit le plus sûr de la nussion ; mais je doute que d'autres osent imiter en cela son zèle.

La nuit du samedi au dimanche, je fis préparer un petit char de triomphe, que nous ornâmes de pièces de soie, de fleurs et de fruits. On y plaça l'image du Sauveur ressuscité, et lo cliar fut coaduit en triomphe par trois fois autour dr Tégiise , au sou <le plusieurs instruments. Les ilhnninations, les fusées volantes, lés lan- **es à feu, les girandoles et divers autres feux d'artifices où les Indiens excellent, rendaient la fête magnifique. Ce spectacle ne cessait que pour laisser entendre des fers qui étaient chantés ou déclamés par les chrétiens, en l'honneur de Jésus triomphant de la mort et des enfers.

La cour qui règne autour de l'église pouvait à peine contenir la multitude, non-seulement des chrétiens, mais encore des gentils qui étaient accourus en foule. On les voyait à la faveur des illuminations, montés sur les branches des arbres dont la cour est environnée. C'étaient comme autant de Zachées que la curiosité élevait au-dessus de la foule, pour voir eu figure celui que cet heureux publicain mérita de recevoir en personne dans sa maison. Le seigneur de la peuplade avec toute sa famille et le reste des gentils qui assistèrent à la procession, se prosternèrent par trois fois devant l'image de Jésus ressuscité, et l'adorèrent d'une manière qui les confondait heureusement avec les chrétiens les plus fervents.

Je ne parle point d'un grand nombre de catéchumènes

auxquels j'administrai le baptêûiè. Parmi taût de conversions qu'il plut à Dieu d'opérer, une surtout me ôt goûter une joie bien pure. L'oïicle du séiçneur de la peirplade vint avec sa femme me prier de les admettre au rang des fidèles. Ils me dirent, les yeux baignes dé larmes, qu'il y avait longtemps qu'ils réconnaissaient fa vérité de notre sainte religion, mais que ïe respect humain les avait toujours retenus dans l'idolâtrie ; enfin, qu'à celte fête ils avaient ouvert les yeiix à la luinière, et qu'ils ne pouvaient plus résister à la voix intériem*e qid les pressait de se rendre.

Ce bon vieillard m'ajouta une chose qui marquait son bon sens et la forte résolu tion où il était de vivre en parfait chrétien. <( Je crois, dît-il, que ce qui a porté le Sei- » gtïeur à jeter sur moi des regards de miséricorde, c'est y> qu'il y a plus de quinze aqs qu'ayant ouï dire aux mis- » siotmaires que le ferciïi déplaisait au vrai Dieu, j^en » suis demeuré si convaincu, que depuis ce temps-là je » n'ai commis aucun vôt, ni par moi, ni par mes éscla- » ves, comme font les personnes puissantes d!e notre » caste. Je n'ai pas même voulu participer aux larcins » ^'ont fait mes enfants ou méS autres parents, quoique » la coutume parmi nous soit de partager en commun ce )) que chacun a butiné en pak'ticulier. On s'est souvent » moqué de ma simplicité, mais j'ai toujours tenu ferme, » et je crois encore une fois que c'est pour n'avoir pas » voulu déplaire en cela au vrai Dieu, quoique je ne l'a- )) dorasse pas encore, que sa divine Bonté m'ouvre au- )> joprd'hui son sein, pour m'y recevoir tout indigne que » j'en suis. » L'air de sincérité dont il accompagna ces paroles me charma; je l'embrassai tendrement, et je h mi^ au rang des catéehum^es. ^«

Ce De fat pas là le seul fruit que nous recueillime^ âitasiSes jours saiots : tous les jours de PoctaTe nous fui^t précieux^ par le nombre des gentils qui prenaient la la pia^ des catéchumènes que nous baptisions. Pour c^^xiibfe de joie, nous apprîmes la paix et la tranquillité qtié h Sèîgùeùr venait de rendre i PégKse de Couttour. 0^ fût C6fnme une seconde pâque pour les chrétiens ; ils âé ^àssém])lèrent dans Féglise, et rendirent à Dieu de sofemieUèâ actions de grâces pour ce bienfait signalé.

Cependant, Tétang de Counampatty étant entièrement à Sec, je ne songeai plus qu'à me rendre à Elacourrichy. ie voulus auparavant aller à Aour, pour y conférer avec fes missionnaires sur quelques points qui me faisaient de lia peine dans ces coinmencements. J'y trouvai les PP.Bpuchet et Simon Carvàlho épuisés du travail dont ife éiaient accablés depuis un mois. Jamais fête de Pàçpiësn'e S*était célébrée avec tant de magnificence, ni avec tÉft si grand concours de peuple. Gomme les Indiens Sâni fort aîmateùrs de la poésie, le P. Bouchet avait fait Représenter en vers ïe trionaphe de David sur Goliath ; (^ébÛt iiûfé allégorie contiiiuée de la victoire que Jésus- Christ a remportée dans sa résurrection sur les puissan- <^ de Penfer. Tout y était kistructif et toudiant.

fttrtxà ïa foule des peuples (jui étaient accourus dé toutes parts, il s'en trouva plusieurs d'une province voigÎM, étmeriiîe déclarée du prince dont relève la peuplade d'Aouf ;îls étaient venus armés et avec grand cortège. Ce cotïtre-temps et les efforts inutiles que ce seigneuf avait faits pour tirer de l'argent des naissionnaires «igrîrent son esprit déjà mal disposé à l'égard des

Otttiijaeg Mgnetlrs des environs spîsîrent cette coh-

joncture pour l'animer encore devantage contre les fidèles. Ils lui écrivirent même avec menaces, et n'omirent aucun des motifs les plus capables de Pébranler. « N'est- » il pas honteux, lui di€aient-ils, que vous reteniez sur » vos terres un étranger qui n'a d'autre but que d'anéan- » tir le culte de nos dieux? Il n'épargne ni soins, ni dé- » penses, ni fêtes pour élever sa religion sur ^es débris T» de la nôtre. Il semble vous faire la loi jusque chez » vous par la multitude des disciples, qu'il y attire ; les )> gentils mêmes lui sont dévoués. A la dernière fête •> iju'il a célébrée, il est veuii plus de monde qu'il n'en » faut pour subjuguer tout un royamne. Au reste, le »• docteur étranger a fait un outrage manifeste à nos » dieux. Quoi déplus insultant que d'exposer aux yeuv » d'une multitude innombrable de peuple un jeune en- » faut qui tranche la tête à notre dieu Peroumal ? Ceux » mêmes de notre religion sont si infatués de cet élran- » ger, qu'ils lui applaudissent et battent des mains à la » vue de leurs, propres dieux déshonorés. Si vous avez la » lâcheté de le souffrir plus longtemps sur vos terres, » nous avons résolu de l'en chasser nous-mêmes à force y> ouverte. »

Ce qu'on proposait à ce prince était fort conforme à ses inclinations, mais il trouvait de la difficulté dans l'exécution. Il risquait tout en usant de violence : car, d'un côté, il avait à craindre le ressentiment du Talavaïf qui protégeait les missionnaires ; d'un autre côté , il était retenu par ses propres intérêts. .S'il chassait le missionnaire de sa peuplade, elle redevenait un simple hameau ; tous les chrétiens qui étaient venus habiter ce^ lieu désert ne manqueraient pas de suivre leur pasteur,^ et par là il se frustrait lui-même de la môîMeure (partie

de ses revenus. Ces raisons étaient pressantes pour un homme timide et intéressé. Cependant Pintérêt céda pour cette fois à la haine extrême qu'il portait à la religion. Il envoya dire au missionnaire qu'il ne pouvait plus tenir contre les instances et les menaces des seigneurs ses voisins, et qu'afin de leur complaire, il lui ordonnait de sortir dans trois jours de ses terres.

Une sommation si brusque nous déconcerta. Nous fumes quelque temps incertains sur le parti qu'il y avait à prendre, et déjà nous penchions du côté de la retraite; mais il nous parut bien triste qu'un prince de si petite considération ruinât en un instant la plus belle et la plus florissante Église de la mission. Le seul nom du Talavaï était capable de faire impression sur l'esprit de notre persécuteur. Le P. Bouchet faisait une machine pour monter une horloge d'eau qu'il devait présenter au Talavaï. Il fit donc réponse au prince qu'il était inutile de lui donner trois jours pour sortir de ses terres, qu'un quart-d'heure suffisait ; mais qu'ayant promis au Talavaï quelques machines qu'il souhaitait, il attendait qu'elles fussent finies , qu'aussitôt après il irait les lui présenter, et lui dire qu'étant tombé dans la disgrâce du prince de Catalour, qui le chassait de toute l'étendue de ses États, il lui demandait un petit coin dans le royaume pour s'y retirer, y bâtir une église et former une peuplade de ses disciples, qui ne resteraient pas un instant dans Aour après qu'il en serait sorti. C'était en effet la résolution des chrétiens. Il y en eut même cinq ou six des principaux qui furent trouver le prince pour lui déclarer que n'étant venus peupler Aour, qui d'ailleurs est une terre fort ingrate, que pour avoir la consolation d'être auprès de leur pasteur, s'il le forçait à se retirer, ils se retire- IV. Il

raient avec lui, et que, par leur retraite, ils l'éduinûent la peuplade d'Aour à son premier état de hameau.

Cette déclaration, jointe à celle que le missionnaire lui envoya faire par ses catéchistes, fit rentrer le prince en lui-même ; il craignit également la perte de ses rentes et la colère du Talavaï. S'étant donc radouci, il fit réponse qu'il ne prétendait pas que le juissionnaire se retirât, mais qu'il le priait de ne plus faire désormais de ces fêtjes solennelles qui attiraient tant de peuple, et qui donnaieut ombrage aux seigneurs ses voisins. La condition parut dure; cependant on jugea qu'on n'aurait pas de peine à lui faire révoquer dans la suite sa défense : ainsi, sans lui dire qu'on acceptait cette condition, le P. Bouchet continua d'exercer ses fonctions dans Aour comme auparavant.

Il arriva alors à un des catéchistes que le Père avait envoyés, vers le prince, un accident dont nous fûmes alarmés. 11 avait marché dur^t la plus grande chaleur du jour, et, se trouvant fort altéré, il eut l'imprudence de boire sans prendre les précautions ordinaires. Dès le moment il se trouva attaqué de cette grande indigestion qu'on appelle aux Indes mQrdechin, et que quelques-uns de nos Français ont appelée mort de chien, s'imaginant qu'elle se nomme ainsi parce qu'elle cause une mort violente et cruelle. En effet, elle se fait sentir par ks douleurs les plus aiguës et qui forcent la nature avec tant de violence, qu'il est rare qu'on n'y succombe pas, si l'on n'use d'un remède qui est fort en usage sur la côte, mais qui est moins connu dans les terres. Ce remède est si efficace, que de cent personnes attaquées de cette espèce de colique de rniserere^ il n'y en aura pas deux qu'il n'arrache des portes de la mort. Ce. mal est

bien plus fréquent aux Indes qu'en Europe ; la continuelle dissipation des esprits, causée par les ardeurs d'un climat brûlant, affaiblit si fort la chaleur naturelle, que l'estomac est souvent hors d'état de faire la coction des aliments. Le catéchiste donc, réduit à ne pouvoir plus se tratner, s'arrêta dans une peuplade à une lieue environ d'Aour, et nous envoya avertir du triste état où il se trouvait.

Cette nouvelle ne vint qu'à neuf heures du soir ; je volai sur-le-champ au secours du malade, je le trouvai étendu à terre presque sans connaissance, et agité des plu§ violçntes convulsions. Tout le village était assemblé autour de lui, et chacun s'empressait de lui donner différentes drogues plus propres à irriter son mal qu'à le soulager. Je fis allumer im grand feu ; j'avais besoin pour mon remède d'une verge de fer ; mais n'en trouvant point, je pris une faucille qui sert à couper le riz et les herbes. Je la fis bien rougir au feuj j'ordonnai qu'on lui appliquât le dos de la faucille toute rouge sous k plante du pied, à trois travers de doigt de l'extrémité du talon , et afin qu'ils ne se trompassent point dans une opération qu'ils n'avaient jamais vu faire , je traçai avec du charbon une raie noire à l'endroit sur lequel il fallait poser le fer ardent. Ils l'appliquèrent fortement contre le pied, jusqu'à ce que le fer, pénétrant ces peaux moites qui sont dans les Noirs extrêmement dures, parvînt jusqu'au vif et se fît sentir au malade. Ce qu'on venait de faire à ce pied-là, on le fit à l'autre avec la même précaution et avec le même succès. S'il arrive que le malade se laisse brûler sans donner aucun signe de sentiment, c'est ime marque que le mal est presque sans remède.

L'opération ainsi faite, je me fis apporter un peu de sel pulvérisé, au défaut duquel on peut prendre des cendres chaudes, et, le répandant sur le sillon formé par le fer, je lui fis battre quelque temps ces deux endroits avec le dessous de ses souliers. Ceux qui élaietit présents ne pouvaient comprendre quelle pouvait être la vertu de ce remède ; mais ils furent bien surpris quand, en moins d'un demi-quart-d'heure, ils virent le malade revenir parfaitement à lui, et n'avoir plus de ces convulsions, ni de ces autres symptômes mortels qu'il avait auparavant; il lui restait seulement une grande lassitude et une soif pressante. Je fis bouillir de l'eau avec lin peu de poivre et d'oignon que j^y fis jeter, et je lui en fis prendre. Ensuite, après l'avoir réconcilié, car il n'y avait que peu de jours qu'il s'était confessé, je le laissai dans une situation fort tranquille, et je repris le chemin d'Aour. Il fut en état dès le lendemain de m'y venir trouver et de rendre grâces à Dieu de sa guérison.

Peut-être ne serez-vous pas fâché d'apprendre un autre remède dont je n^ai pas fait l'expérience, mais qui m'a été enseigné par un médecin habile (M. Mancuchi, vénitien), venu d'Europe, qui s'est fait ime grande réputation à la cour du grand Mogol, où il a demeuré quarante ans. Il m'a assuré que son remède est infaillible contre toute sorte de colique. Il faut, dit41, avoir un anneau de fer d'un pouce et demi ou environ de diamètre et gros à proportion ; le faire bien rougir au feu, et faisant étendre le malade sur le dos, lui appliquer l'anneau sur le nombril, en sorte que le nombril serve comme de centre à l'anneau ; le malade ne tardera pas à en ressentir l'ardeur : il faut alors le retirer prompt emont; la révolution subite qui se fera dans le bas» ventre dissipera en peu tJe

temps toutes les douleurs. Il se fiiit garant du prompt eflet de ce remède , et m'assure qu'il sVn est toujours servi aux Indes avec succès.

lie trouble que le démon prétendait exciter dans r<»glise d'Aour ayant été apaisé dans sa naissance, j'en partis pour me rendre à Elacourrichy. Nandavanapaty fut la première peuplade que je trouvai sur ma route ; il y avait autrefois une fort belle église et une chrétienté florissante ; les guerres ont ruiné Péglise, mais la chrétienté subsiste encore, du moins en partie. J'y trouvai un grand nombre de fidèles qui avaient bâti une petite église^ dans laquelle il n'y a que les parias qui s'assem^ blent pour y faire leurs prières. Ils me supplièrent de rétablir l'ancienne église; mais mes petits fonds ne me permettaient pas d'en élever en tant d'endroits à la fois. Plusieurs gentils se joignirent aux fidèles pour m'accompagner assez loin hors de la peuplade.

VAwbalàkareny bon vieillard qui se souvient encore des missionnaires qu'il y a vus, me combla d'honnêtetés, et m'offrit de travailler, de concert avec les chrétiens, à rebâtir l'ancienne église. Il m'ajouta que si l'emplacement ne m'agréait pas, il me donnerait celui que je trouverais le plus commode ; qu'il s'engageait même à me fournir une partie du bois et de la paille nécessaires pour la couvrir , qu'enfin je n'avais qu'à donner mon consentement et qu'il se chargeait de tout. A moins que de connaître le génie de ces peuples, on se laisserait aisément surprendre par de si belles apparences. Je devais, ce semble, acquiescer à une proposition si avantageuse ; c'est pourtaut ce que je ne fis pas. Autant les Indiens sont libéraux quand il ne s'agit que de promet- Ire, autant sont-ils ingénieux à trouver des prétextes de

retirer leur parole, dès qu'ils ont su nous engager dans quelque dépense. Je le remerciai donc de sa bonne volonté, en rassurant néanmoins que j'en profilerais dans la suite, que je reviendrais dans peu de mois, et qu'alors je prendrais avec lui les mesures nécessaires pour la construction d'une église encore pliis belle que l'ancienne ; que cependant je le priais de protéger toujours les chrétiens de sa dépendance, et de penser lui-même qu'étant si près du tombeau, il devait embrasser la religion qu'il reconnaissait être la seule véritable , et que plusieurs de ses parents avaient déjà embrassée.

Après avoir marché quelque temps dans les bois, j'arrivai sur les bords du Coloran, que je traversai sans beaucoup de peine. Je côtoyai ensuite ce fleuve, et je me trouvai dans un petit bois, dont les arbres sont fort agréables à la vue. Us étaient chargés de fleurs d'un blanc qui tire un peu sur le jaiine, de la grandeur à peu près des fleurs d'oranger. On me dit que ces fleurs étaient d'un goût exquis; j'en cueillis quelques-unes, et je leur trouvai en èfiet le goût sucré; mais peu après je fus atteint d'un tournoiement de tête qui dura quelque temps : c'est ce qui arrive, me dit-on, à tous ceux qui n'y sont pas accoutumés. Cette fleur est le fruit principal de l'arbre, et on en fait de l'huile qui est excellente pour les ragoûts.

Je continuai mon chemin en côtoyant toujours le Coloran, et j'arrivai sur le midi à Elacourrichy. Le catéchiste y était fort occupé à achever l'église, qui consiste, comme presque toutes les autres, en une grande cabane assez élevée, couverte de joncs, à l'extrémité de laquelle il y a une séparation pour servir de retraite au missionnaire.

Le soir niême de mon arrivée, j'appris par un exprès

envoyé de Couttour, que le P. Bertholdi y était fort mal d'une fluxion violente, qui lui était tombée sur les yeux et sur les oreilles ; c'était le fruit des mauvais traitements qu'il avait soufferts durant un mois de prison. Je partis sur-le-champ pour aller le secourir. Il faisait un beau clair de lune, mais il fallait toujours marcher dans les bois, et mes guides s'égarèrent si souvent, que je ne pus arriver que le lendemain matin à Couttour. Je trouvai le Père dans un état de souffrance qui me fit compassion. Le plus court remède eût été la saignée; mais ni le nom ni l'usage de la lancette n^est connu dans ce pays. Leur manière de tirer le sang est assez plaisante; ils ne s'en servent que dans les maladies qui se produisent au dehors, lorsque quelque partie est affligée, ils la scarifient avec la pointe d'un couteau ; ensuite ils y appliquent une espèce de ventouse de cuivre, avec laquelle ils pompent l'air, et ils attirent ainsi le sang hors delà partie blessée, par les ouvertures que la scarification a faites.

Nos Indiens sont si ignorants, qu'ils ne mettent aucune différence entre l'artère et la veine. La plupart ne savent pas même si c'est une artère ou un nerf qui bat, ni quel est le ressort et le principe de ce battement. Cependant, comme ils se piquent d'avoir plus d'habileté qu'aucune autre nation, ils avaient déjà donné plusieurs remèdes au missionnaire ; mais ces remèdes n'avaient fait qu'aigrir son mal. J'arrivai fort à propos pour son soulagement : Dieu bénit mes soins, et le Père,iiu bout de trois jours, se trouva tout à fait délivré de ses douleurs. Comme il n'avait plus besoin de mon secours, je ne spngeai plus qu'à me rendre à Elacourrichy, où ma présence devenait nécessaire. Les chrétiens que j'y avais laissés, ej, ceux qui

y étaient venus depuis mon départ, auraient mnrniiu'é d'une plus longue absence.

Je passai par plusieurs villages, car ces bois en sont semés. J'eus la douleur de voir que dans tous ces endroits le nom du Seigneur est ignoré faute de catéchistes. Faut-il que notre pauvreté ne nous permette pas d'en entretenir un aussi grand nombre que le demanderait une aussi vaste étendue de pays ? J'en compte quatorze dans mon district, et il en faudrait cinquante ; encore ne sais-je s'ils poiu'raient suffire.

Il n'y avait presque aucun chrétien choutre, ou de famille honorable, dans Elacourrichy ni dans les autres peuplades des environs. Tous étaient parias. Leurs âmes n'en sont pas moins chères à Jésus-Christ ; mais parce qu'aux yeux charnels de ces idolâtres, les parias sont gens vils , et dans le dernier mépris parmi eux, le grand nombre de chrétiens de cette caste, loin d'être un motif d'embrasser la foi, est peut-être le plus grand obstacle qui arrête ceux des castes distinguées. Le reproche ordinaire qu'ils font aux nouveaux fidèles, c'est qu'ils sont devenus parias, et que par-làils sont déchus de l'honneur de leur caste. Rien ne rend notre zèle plus inefficace auprès de ceux des hautes castes que celte idée du parianisme qu'ils ont attachée à notre sainte religion.

La moisson fut abondante dans une autre peuplade située à l'ouest d'Elacourrichy, environ à une lieue de dislance. La curiosité avait attiré beaucoup de ces peuples à mon église : ils me deioaandèrent avec empressement un catéchiste pour les instruire : mais hélas l où en pouvais-] e prendre un seul, qui ne fit ailleurs beaucoup plus de bien qu'il n'en aurait fait dans cette peuplade ? J'en voulus tirer un de son district pour peu de temps ; les

cliréliéns vinrent aussitôt me trouver, el nn'exposèrent leurs besoins en termes si pressants, qu'il me fut impossible de leur résister. Je n'ai point de paroles qui puissent exprimer même une partie de la douleur que je ressentais de manquer d'une somme fort légère qui eût suffi pour Fentretien d'un catécliiste : je laisse à ceux qui ont véritablement du zèle pour l'agrandissement de Pempire de Jésus-Christ à s'en former une juste idée. J'avoue encore que parmi plusieurs autres qui me demandèrent le baptême, j'aurais fort souhaité qu'il s'en fût trouvé un plus grand nombre des castes distinguées ; rien ne servirait davantage à accréditer la religion. Cependant si tous les parias vivaient aussi saintement que celui dont je vais vous parler, loin que la religion en fut avilie, elle en recevrait certainement beaucoup de lustre. C'était autrefois un homme d'un Ubertinage outré. Son humeur brusque et impérieuse l'avait rendu redoutable dans le pays , mais Dieu changea tout à coup son cœur : on le vit remplacer les désordres d'une vie dissolue par les rigueurs de la plus sévère pénitence. Après avoir obtenu le consentement de sa femme pour vivre séparé d'elle, il se bâtit une petite hutte dans un champ écarté; il distribua tous ses biens à ses enfants, et ne se réservant d'autre fonds que celui de la Providence, il allait de temps en temps ramasser des aumônes dans les villages d'alentour. Il n'en prenait que la moindre partie pour sa subsistance; le reste, il le partageait entre les premiers pauvres qu'il trouvait. Il passait les jours entiers dans un lieu retiré, vis-à-vis de l'église ; ses prières n'étaient interrompues que par l'abondance de ses larmes; il se confessait souvent, et tous les huit jours il approchait de la sainte table avec une piété qui touchait les plus insen-

sibles. Souvent il venait me trouver, et me demandait tout en pleurs : «Croyez-vous, mon Père, que Dieu daigne » me faire miséricorde? Croyez-vous qu'il oublie mes » iniquités passées ? Quelle autre pénitence pourrais-j e » faire -pour le fléchir? Je ne lui demande pas qu'il me » traite comme son enfant, j'en suis indigne : je souhaite » seulement qu'un Dieu si bon et si miséricordieux ne y> soit plus en colère contre moi. Que cette pensée est )) accablante ! J'ai offensé un Dieu qui est la bonté » même !»

C^était là le sujet ordinaire de ses méditations. Son air et ses discours faisaient juger qu'il ne perdait jamais de vue la présence de Dieii. La haine qu'il se portait à luimême le conduisait toutes les nuits dans le fond du bois, où il maltraitait son corps par de longues et sanglantes disciplines. A l'exemple de saint Jérôme, dont il ne connaissait ni le nom ni la pénitence, mais instruit par le même maître, il se frappait rudement la poitrine d'un gros caillou ; à la longue, il s'y forma un calus qui ne le rendait pas pourtant insensible à la douleur. Les rigueurs qu'il exerçait sans cesse sur son corps, épuisèrent enfin ses forces, et lui causèrent de fréquentes défaillances. J'eus beau lui défendre ces excès, il obéissait pendant quelque temps, mais bientôt après il se laissait emporter à sa ferveur. Enfin, se sentant attaqué d'hydropisie, il vint me trouver à Tanjaour où il sut que j'étais; il s'y confessa et reçut Notre-Seigneur comme pour la dernière fois ; car, bien que son mal ne l'eût pas réduit à l'extrémité, il avait un secret pressentiment que sa mort approchait, b si cette Église avait un grand nombre de chrétiens semblables, que la religion en serait honorée !

Un autre chrétien des premières castes ne me donna

pas moins de consolation. Sa vie était un modèle de toutes les vertus. La prière et le soin qu'il prenait d'enseigner Ja doctrine chrétienne aux catéchumènes faisaient sa principale occupation ; il ne vivait que des aumônes que lui donnaient les fidèles ; souvent il distribuait aux pauvres tout ce qu'il avait pu recueillir, et s'adressànt ensuite ou au catéchiste ou à quelcpi'un des chrétiens : c( Mon frère, lui disait-il, j'ai recours à votre charité : Jeyy sus-Christ a pris aujourd'hui et sa part et la mienne; » donnez-moi de quoi subsister. » Il était presque toujours ceint d'une méchante pièce de toile, afin d'engager ceux qui le voyaient à lui en fournir une meilleure ; quand il en avait reçu par aumône, à peine la portait-il un ou deux jours : il en revêtait aussitôt le premier pauvre qui se présentait à lui, et alors il disait en riant : JésuS'Christ m'a démuillé. ,....

Son humeur toujours égale l'avait rendu comme inaccessible à toutes les passions. Il reprenait avec une sainte hardiesse les fautes qu'il remarquait, mais c'était d'une manière si aimable, qu'on se plaisait même à soufPrir ses réprimandes. Enfin sa vertu lui avait attiré la vénération et l'amour de tous ceux qui le connaissaient. Si dans cette mission il y avait plus d'ouvriers pour partager entre eux le travail qui accable un si petit nombre de niissionnaires, ils emploieraient plus de temps à cultiver chaque fidèle, et je suis persuadé que plusieurs de ces néophytes feraient les mêmes progrès dans la vertu.

Je célébrai la fête de TAscension à Elacourrichy avec un grand appareil, et avec une foule de peuple la plus grande que j'aie encore vue; le bois était aussi fréquenté que les plus grandes villes. Je baptisai près de trois cents catéchumènes; les confessions furent en si grand nom-

bre, qu'il me fut impossible d'écontor toug ceux qui se présentaient.

Plusieurs qui, depuis longtemps, n'avaient pu participer aux sacrements, faute d'une église située dans un endroit commode, vinrent en foule s'acquitter des devoirs de vrais fidèles et commencèrent une vie plus fervente. Quelques autres, que la crainte et le commerce des idolâtres avaient engagés dans des actions contraires à la pureté de notre sainte loi, vinrent se prosterner aux pieds des autels, pleurer leurs égarements, et jurer au Seigneur une fidélité inviolable. J'aurais infailliblement succombé sous le poids du travail qu'il me fallut soutenir jour et nuit, si une nouvelle alarme ne m'eût procuré deux ou trois jours de repos.

Le nabab du Camate, conquis par le grand Mogol, songeait à se faire payer par la force le tribut que refusait le Chilianékan. Le bruit se répandit tout à coup que les troupes mogoles étaient déjà entrées dans les terres du prince d'Ariélour, frère du prince dont relève Elaccourrichy ; la peur saisit nos chrétiens et les dispersa à l'instant. Les catéchistes eurent pourtant la précaution de cacher cette nouvelle aux catéchumènes que je baptisais. La cérémonie achevée, je sortis de l'église, et je fus fort étonné de la solitude où je me voyais; j'en demandai la cause au peu de fidèles qui ne m'avaient pas encore abandonné : ils me conjurèrent pour toute réponse de fuir au plus vite. Quelques-uns même, sans me rien dire, retiraient les ornements de l'église, et les transportaient dans le fond du bois. Ceux qui venaient de recevoir le baptême, n'eurent pas le temps de m'imporluner, seloi leur coutume, pour avoir des médailles et des chapelets ; chacun fuyait en hâte dans la peuplade.

Pour moi, je jugeai que c'était là de ces terreurs paniques auxquelles nos Indiens se laissent aisément surprendre. Cependant j'ordonnai à quatre ou cinq des moins timides de s'avancer du côté de l'ouest d'où partait l'alarme, afin de s'instruire par eux-mêmes de la vérité de ces bruits. Ils partirent sur-le-champ; mais à Içur contenance, on eût dit qu'à chaque pas ils étaient sur le point de tomber parmi les lances et les sabres. Ils entrèrent dans plusieurs villages qu'ils croyaient réduits en cendre, et tout y était calme et tranquille ; ils demandèrent des nouvelles de l'ennemi, et on leur demandait à eux-mêmes de quel ennemi ils voulaient parler, llevenus de leur frayeur, ils ne jugèrent pas à propos d'aller plus avant; ils retournèrent sur leurs pas, bien confus d'avoir pris l'alarme si légèrement. J'envoyai dès le lendemain rassurer tous les chrétiens qui s'étaient réfugiés au-delà du Coloran, et ils se rendirent en foule à mon église.

Les fêtes de la Pentecôte, de la très-sainte, Trinité et du Saint-Sacrement, furent sanctifiées par une suite continuelle de confessions, de communions et de baptêmes; mais la consolation intérieure que je goûtais ne dura pas longtemps. J'appris que le prince de Catalour inquiétait encore le P. Bouchet dans son église d'Aour, que même les catéchistes n'osaient plus parcourir les villages de ses dépendances, ni rendre visite aux fidèles. L'unique moyen de le ramener à la raison était de s'adresser au Talavaï ; ce seul nom le faisait trembler d'efîroi; on rapporte même qu'un jour ayant résolu de voir. la capitale du royaume, séjour ordinaire du Talavaï, il se mit en frais pour y paraître avec plus de distinction ; mais qu'étant assez près de la ville, il n'eut jamais la hardiesse d'y entrer; il s'imagina que tout se disposait pour le mettre aux

fers et le dépouiller de son petit État. La frayeur qui le saisit fut si grande, qu'il rebroussa chemin à l'instant, et regagna Catalour avec une célérité qui surprit ses sujets. Il publia, pour sauver son honneur, qu'une maladie l'avait contraint à un retour si précipité.

C^ prince fit réflexion que si le Père portait ses plaintes au Talavaï, ce gouverneur, qui l'a toujours comblé d'amitié, ne manquerait pas de lui faire justice de tant de vexations iniques. Il prit donc des mesures pour apaiser le missionnaire, quoiqu'il n'en fût pas moins déterminé à inquiéter les chrétiens dans toutes les occasions. Le Père, qui ne songeait qu'à procurer la paix à son éghse, crut devoir lui témoigner le peu de fond qu'il faisait sm^ ses promesses. « C'en est trop, seigneur, lui dit-il. Jus- » qu'ici je n'ai rien omis pour gagner votre affection : la » grande peuplade que ma présence a formée à Aour, a » fort grossi vos revenus ; vous tirez des droits considé- » râbles des marchands que le concours des chrétiens at- » tire sur vos terres; chaque fête que je célèbre est mar- » quée par les présents que je vous envoie; c'est peu de » chose, il est vrai, mais ce peu est conforme à la pau- » vreté dont je fais profession. Que pouvez-vous me re- » procher? N'ai-je pas soin d'entretenir les peuples dans » l'obéissance et la soumission qu'ils vous doivent? Y en » a-t-il un seul parmi les chrétiens dont vous ayez sujet » de vous plaindre, et dans l'occasion ne sont- ce pas vos » meilleurs soldats ? Comment payez-vous tous ces servi- » ces? N'avez-vous pas cherché tous les moyens de me » chagriner? Si vous me souffrez dans vos États, n'est-ce » pas par intérêt plutôt que par affection ? Vous me for- » cerez enfin d'éclater : le Talavaï est équitable, il saura » rendre justice à qui elle est due. »

Cette réponse déconcerta le prince de Catalour ; mais il fut désolé par une autre affaire qui lui survint au même temps, et qui était capable de le perdre, si le Talavaï eût été moins désintéressé, ou s'il eût trouvé dans le P. Bouchet un homme susceptible de sentiments de vengeance. A une lieue de Tirouchirapali, s'élève une colline sur laquelle les gentils ont construit im tenaple dont ils ont confié la garde à un célèbre Joghi, Les dehors de sa vie austère lui ont associé un grand nombre d'autres joghis qui vivent sous sa conduite. Quoiqu'on ait assigné pour leur entretien xme vaste étendue de pays et un grand nombre de villages, le chef de ces pénitents, loin de partager avec eux ce qui est destiné à la subsistance com mune, les envoie dans toutes les contrées voisines amasser des aumônes, et les obhge à lui apporter chaque mois une certaine somme qu'il consacre à l'idole. Ce sont de vrais brigands qui portent la désolation dans tous lés villages, et qui s'enrichissent des extorsions et du pillage qu'ils font sur le peuple.

Deux de ces joghis entrèrent sur les terres du prince de Catalour; un soldat dont ils voulaient tirer quelque aumône par force, appela à son secours d'autres soldats 4e ses voisins; tous se jetèrent sur les deux mendiants et les renvoyèrent à leur montagne meurtris de coups. Le premier joghi, se croyant insulté lui-même dans la personne de ses pénitents, forma le dessein d'en tirer une prompte vengeance. Sur-le-champ il fit arborer au haut du temple un drapeau qui se découvrait de tous les pays d'alentour. A ce signal, tous les joghis de sa dépendance s'attroupèrent au nombre de plus de mille, et se rangèrent autour de l'étendard. Ils se préparaient déjà à fondre surles terres de Catalour, pour y mettre tout à feu età sang.

. La reine de Tirouchirapali, qui de son palais avait aperçu l'étendard levé, voulut savoir de quoi il s'agissait. Dès qu'elle en fut instruite, elle dépêcha des soldats vers le prince, et lui donna ordre de venir incessamment à la cour pour y rendre compte de l'attentat commis contre deshomnies consacrés au culte de ses dieux. Cet ordre de la reine et les fureurs des joghis jetèrent le prince de Catalour dans une grande constej*nation. Il était perdu sans ressource, si le P. Bouchet n'eût travaillé à le tirer de cette mauvaise aîFaire. Le missionnaire se transporta à la cour, il adoucit d'abord l'esprit de la reine, ensuite il exposa le fait dans toutes ses circonstances en présence du Talavaî, et if rendit un si bon témoignage de l'innocence du prince, qu'il fut pleinement justifié. La vérité ainsi éclaircie, le prince en fut quitte pour quelques présents qu'il fallut faire à la reine et au joghi montagnard, et ces présents achevèrent de conjurer la tempête. Il ressentit les obUgations qu'il avait au missionnaire, et charmé d'une générosité dont il n'avait point vu d'exemple, il lui promit avec serment de ne plus le troubler dans l'exercice de ses fonctions. La paix rendue à l'église d'Aour donna le loisir au P. Bouchet d'employer son zèle à apaiser d'autres troubles excités contre les chrétiens de Siringam. Un temple célèbre érigé au démon rend cette île fameuse parmi les idolâtres. Le P. Bouchet avait fait élever une église dans le même heu; c'était insulter au prince des ténèbres jusque sur son trône. On était surpris que cette église pût subsister parmi tant d'ennemis qui conjuraient sa ruine ; elle subsistait pourtant, et le nombre des fidèles qui croissait chaque jour, faisait espérer de voir bientôt le christianisme triompher de l'idolâtrie jusque dans ses plus forts retranchements.

' Le gouverneur de Siringam, animé par les prêtres des idoles, résolut d'éclater contre les néophytes. Un jour qu^s étaient assemblés dans l'église, les soldats et les habitants de 111e fondirent péle-méle sur les serviteurs de Jésus-Christ, et les traînèrent dehors en vomissant mille blasphèmes contre le vrai Dieu. On enleva tout ce qu'ils avaient, jusqu'aux images et aux chapelets que ces néophytes conservent précieusement. Un jeune homme qui ne put souffrir l'outrage qu'on faisait à la religion, eut le courage de reprocher vivement aux gentils les impiétés qu'ils venaient de commettre. Il reçut à l'instant la récompense de son zèle. Ces fiorieux se jetèrent sur lui, lé trahièrent par toutes les rues, le chargèrent de coups, et lui procurèrent la ^oire de verser beaucoup de sang pour la foi.

Le P. Bouchet, averti de l'oppression où était la chrétienté de Siringam, porta ses plaintes à la cour. Le gou* vemeur y fut cité à l'instant, et après bien des reproches qu'on lui fit de son avarice et de sa cruauté, il eut ordre de rendre au plus t6t aux néophytes tout ce qui leur avait été pris. Rien n'est plus difficile que de th'er des Indiens les choses dont ils se trouvent une fois saisis. Le gouverneur ne put se résoudre à voir sortir sa proie de ses mains. Il comptait sur la clémence du Talaval, persuadé qu'il n'en viendrait jamais aux extrémités de rigueur que méritait son obstination.

Dieu fit voir alors qu'il vengeait les intérêts de cette église désolée. Le ministre impie qui avait profané le lieu saint et maltraité les fidèles, fut doublement puni. Sa fldéUté par rapport au maniement des deniers publics devint suspecte, et on lui demanda ses comptes. Mais parce que parmi ces peuples, être recherché sur cette IV, 12

matière et être condamné, n'est qu'une même chose, il fut taxé à cinq miiie écus qu'il devait porter incessamment au trésor. Comme il différait toujours, ses délais furent suivis d'un châtiment dont il lui fallut dévorer toute la honte. Un jour qu'il s'y attendait le moins^ des solda,ts armés entrèr^t dç grand ma^n d^jos s^ xqaison, le saisirent, le conduisirent au. palais i 1^ on mit sur ses épaules une pierre d'un^ posauteur énorme qu'il fut contraint de porter jusqu'^ pe qvi'il eût sat)i${«^t au p^QUient, Ce CQup humilia son esprit superhe, mm il ne changea pas son mauvais cQ&ur. ,

Peu de jours après il lui arriva une autre aventure qui flétrit à jamais sa réputation* Il était branie, et venait d'épousçr une bramine. Çeile-ci avait été mariée dès son bas âge à un autre brame qui courait le monde, et dont on n'entendait plus parler. I4e jour même qu'on lui amena son épouse, et qu'il était U plus occupé de la fête, le premier mari arriva à Tirouchirapali. Sur la nouvelle que sa fjsmme avait passé en d'autrçs mains^ il court à la maison du nouvel époux, ei lui reproche publiqu^P^nt l'oppfobre et l'infamie dont il yenait. de se cpuvrir. ; car l'enlèvement d'une bramine est, parau fias peuples un crime impardonnable. ^ Vnidignation que l'çn conçut d'une action si infamant^ atterra^ le gouverneur î il ^t bien que sa perte était çer^in^, sison ennemi demandait justice ; il n'omit rien pour le fléchir : larmes, prières, offices, tout fut mis enœuvTie. Ënfija, on parla d'açcommo*dement; il &Uut remettre }a brâ^xiine i^tre les mains du premier mari,. et payer Qe jpur-là même au brame la somme de cinq cents écus dont ils étqient convenus ensemble.

Le brame n'eut pa^ plutôt l'argent qijt'il ^a porter m

plainte au Talaval ; a et afin que ywB ne doutiez pas, 1» seigaeur, lui ()it-il, qu'il est coupable du crime énoorme 1er dont je l'accuse, voici la somme qu'il m'a mise en main » pour apaiser ma juste indignation. » Le Talavaî, qui est lurame lui-même, ressentit toute la douleur d'une action qui déshonorait sa caste : il assembla les principaux tarâmes de la cour, et cita le coupable en leur présence. Le crime était trop bien prouvé pour que l'accusation pût être rendue suspecte : ainsi, ce malheureux seigneur ne* songea plus qu'à implorer la miséricorde de ses jugçs. Il parut au milieu du conseil couvert d'un vieux hfôUon^ les cheveux épars, se roulant sur le pavé, et pwss^nt de9 cris lamentables. Ileutàsoutenir de sanglants reproches d'une ajcûoa dont la honte retombait sur toute la caste des brames; et l'on ne doutait point qu'après une pareille flétrissure^ il ne se bannit luirméme de &oi^ pays pour cacher sa confusion dans les régions les phis éloigné^ et y traîner les restes d'une vie obscure. Mais le Jalavaiy bien plus porté à l'indulgence <|u^à la sévérité^ le §t revenir au palais, et lui parla d'une n^anière prêtre à le consoler de sa douleur, a Le» hommes ne 1» sont pa» impeccables, lui dit-il ; votre ^ujUe n'est pas 1» sans remède, ne songez plus qu'à contenter le biraxxie, )».e( à réparer déscMrmais, par une conduite sage et » vaodérée, le scandale que vous avez doBiUé à tout le » Yoyaume. )»

Ce$ paroles rendirent la vie au gouverneur y il s'ac- C0mn9^oda avec le brame ; îl remplit les dures conditions qui lui furent imposées, et rentra ainsi dans l'ex^cice de sa chai^. La nouvelle humiUation dHm persécuteur si déclaré des chrétiens servit d'apologie à leur innocence : il n'y eut pas jusqu'aux gentils qui ne reconnus*

sent que la main dû vrai Dieu s'était appesantie sur lui. Les fidèles intéressés dans le pillage de Siringam ne laissèrent pas d'en souifrir; il s'excusg. toujours de rendre aux néophytes ce qu'il leur avait ravi, sur ce que tout son bien avait été employé à terminer sa malheureuse affaire. Il n'en demeura pas là; il se prévalut dans la suite de quelques troubles qui arrivèrent, pour chasser tout à fait les chrétiens de leur église. Il usa pour cela d'un artifice qui lui réussit : il fit mettre dans le saint lieu l'idole qu'on nomme PouUear, convaincu qiie les fidèles n'oseraient plus s'y assembler. Il ne se trompait pas : la profanation du temple saint porta la plus vive douleur dans le cœur des néophytes ; Je parti qu'ils prirent, fut de raser tout-à-fait l'égUse, à l^exemple de ces pieux Israélites, qui détruisirent l'autel que les gentils avaient profané par leurs sacrifices, et par l'idole qu'ils-y avaient placée.

Pendant les deux mois que j'ai demeuré à Elacourrichy, j'ai eu beaucoup plus d'occupation que ne m'en auraient pu fournir les plus grandes villes. Il me fallait chaque jour administrer les sacrements, soulager les malades qu'on apportait à ma cabane, instruire les catéchumènes, recevoir, les visites des gentils, faire à chacun quelque discours sur la religion,^ répondre aux questions qu'ils me proposaient, sans néanmoins entrer avec eux en dispute. L'expérience nous a appris que ces sortes de liisputes, où ils ont tpujours le dessous, ne servent qu'à les aigrir, et qu'à les aliéner de notre sainte rehgion. Il i'aqt se faire à soi-même les objections qu'on voit qu'ils peuvent faire, et y donner aussitôt la solution: ils la prouvent toujours bonne, quand ils n'ont pas proposé eux-mêmes les difficultés auxquelles on répond.

Surtout il faut leur donner une grande idée du Dieu que nous adorons ; leur demander de temps en tenâps si kd perfections que nous lui attribuons ne sont pas dignes . du vrai Dieu, et s'il peut y en avoir un qui ne possède •pas ces qualités augustes ; sans entrer dans le détail des chimères et des infamies qu'ils racontent de leurs divinités. Ce sont des conséquences qu'il faut leur laisser tirer d'eux-mêmes, et qu'ils tirent en effet, avouant souvent, sans qu'on les en presse, que ces perfections si .admirables n^ se trouvent point dans les dieux qu'ils adorent. Quand même leur orgueil les empêcherait de faire, cet aveu, il faut bien se donner de garde de l'exiger par la force de la dispute; il nous doit suffire de les renvoyer dans cette persuasion que nous adorons un Dieu . unique, étemel, tout-puissant, souverainement parfait, et qui ne peut commettre ni souftir le vice. Ils se retirent pleins de la grandeur de notre Dieu, pleins d'estime pour ceux qui l'adorent et de respect pour ceux qui enseignent à l'adorer. ^

Outre tous ces exercices du ministère apostolique, il &ut encore se précautionner contre la haine des idolâtres, entrer, malgré qu'on en ait, dans les affaires temporelles des néophytes, et accommoder la plupart de leurs différends, afin de les empêcher d'avoir recours aux juges gentils. Ce seul embarras aurait de quoi occuper un missionnaire tout entier : aussi, pour n'y point jperdre de temps, je renvoie la discussion de leurs procès à des chrétiens habiles, dont je les fais convenir auparavant, et au jugement desquels ils promettent de s'en rapporter.

J'étais encore à Elacourrichy vers la mi-mai, qui est la saison où les vents commencent à souffler avec impé-

tuoislté : ite se dëehattieiit alors avec tant de fureur, et iJs élèvent en Pto (tes nuées de poussière si épaisses, qu'elles obsicurcissent le soleil; en sorte qu'on est quelquefois quatre à cinq jouns sans ^apercevoir. Cette poussière pénètre partout, elle «aisit iè gosier j et cause sur les yeux des fluxions si violentes^ qu'on en devient souvent aveugle. Il ^l alors presque impossible de marcher du côté de l'ouest, d'où vient la tempête. Les Indienà y sont plus faits que les Européens ; e^endaût ils en soufi^ent beaucouj), et c'est pour i^usieurs une raison légitime de s'absenter de l'église.

iGies gratids vents sont les àvant-coureui^s dès pluies abondantes iqûi totidbent vers la côte bccident&le de l'Inde et sur les lùonlaghes du Malabar, d'où se forme le fleuve Golôttin, qui jporte la fertilité dtos les royaumes de Maïssoûr, de Maduréj du Tanjaour et du Choren-Mandalam. Les peuples de l'Ihde attendent ces pluies avec la inêmiB impatience que ceux d'Egypte soupirent après l'in(mdation du Nil.

On croyait que lé fleuve grossirait cette année avant la saison ordià^t^, parce que les vents avaient commencé à sbufflei* bleîi plUs tôt que les années précédentes. Mon dessein était dé partir d^Ekboutrichy dès que les; eaux paraîtraient, afin de pénétrer du côté du midi, dans une province où l'on n'a jamais Vu ni tnissionnaire nicaté- <ÉîMiB'5 inâis les vents eurent beau souffler, le fleuve demîfeàit toujours à sec, et l'on était déjà dans l'appréhensloil d'une fâmiriô générale. Cependant les pluies étaient tombées dans leur temps, et les eaux, qui descendent avec rapidité des montagnes, seraient entrées dans le Colorâtt plus tôt même qu'à l'ordinaire, si le roi de Maissour n'en avait arrêté le cours par une digue énorme

qu'il avait fiadt ebtistruire et qui occupak toute là largeur du oànal. Soki Aessein était de détourner lès eaux par ceKei digue, faffii que, se répahdant dans les canaux qu^l atàit pratiqués, dles vinssent arroser ses campagnes. Mals'to métné temps qu'il songeait à fertiliser ses terres et- à -augmenté)^ ses revenus, il ruinait les deux royaumes toîsins, celùï èe Maduré et eeltd de Tarijaour. Les eaux n'éiupaient tcommencé à y paraître que sur la fin de juillet, -et le canal eût été tari dès la mi-septembre.

Les deux princes , attentifs au bien de leurs royaumes, furent irrités de cette entreprise : ils se liguèrent contre l'ennemi commun, afin de le contraindre par la force des armes à rompre une digue si préjudiciable à leurs États. Ils faisaient déjà de grands préparatifs, Jorsque le €oloran vengea par lui-^méme ( comme on s'exprimait ici) l'àffipônt que le roi feisait à ses eaux en les Retenant captives. Tandis que les pluies furent médiocres sur les montagnes, la digue subsista, et les eaux coulèrent lentement dans les canaux préparés ; mais dès que ces pluies tombèrent en abondance, le fleuve s'enfla de telle sorte, qu'il entr'ouvrit la digue, la renversa, et l'entraîna par la rapidité de son cours. Ainsi le prince de Maïssour, après bien des dépenses inutiles, se vit frustré tout-àcoup des richesses immenses qu'il s'était promises. Le canal ne fut pas longtemps à se remplir, et la joie fut d'autant plus grande parmi ces peuples, qu'ils s'attendaient déjà à une stérilité prochaine. On les voyait transportés hors d'eux-mêmes courir en foule vers la rivière, afin de s'y laver, dans la persuasion ridicule où ils sont que ces premières eaux purifient de tous les crimes, de même qu'elles nettoient le canal de toutes ses immondices.

Gonune le Goloran était wcore guéable, je le traversai ^u plus tôt, afin de me rendre à Counampatty, et d'y attendre une occasion favcnrable de me transporter à Xanjaour. C'est dans ce royaume que la foi est cniellepent persécutée ; et c'est de cette persécution que je iFous entretiendra dans tues premières lettres. Vous jugerez assez par ce que j'ai l'honneur de vous écrire, que §i nos trayaux scmt mêlés de bien des amertumes, Dieu prend soin de nous en dédommager par les fruits abondants qu'il nous fait recueillir.

2£TTB£ DU P. PETIT , MlSSlONNAUlfi P£ LÀ GOMPAG^IIE DE -, JÉSUS, AU P. DE TREYOU, DE Ik MÊME COMPAGNIE.

A Pondichéry, le 12 février 1702,

Mon Révérend Père, P. C.

fî.

^ Pour venir du lieu de notre débarquement à Pondiçbéry, il nous a fallu traverser le petit royaume du Maçava, qui est une dépendance de la mission de Maduré. Vous avez souvent entendu parler de cette mission comme 4'une des plus saintes et des plus glorieuses à Jésus- Christ que nous ayons dans les Indes. On ne vous en a ^oint trop dit, et je puis vous assurer, par tout ce que j'ai vu en passant en divers lieux, que l'idée qu'on vous en a donnée est plus -au-dessous qu'au-dessus de la vé-

Hié» liei ouvriers qui cherchent le travail et la croix trouvent ici de quoi se satisfaire pleinement, et le succès répond abondamment au travail. Les conversions aug- Hientent chaque jour de plus en plus. Le P. Martin a baj^isé dans son district en moins de cinq mois près de onze G^ts personnes, et le P. Laynez, dans le Marava, en fingt-deux mois, près de dix mille. On est bien dédommagé des peines du voyage, et bien animé à apprendre promptement les langues, quand on voit de l'ouverture à pouvoir, avec le secours du Seigneur, faire bientôt quelque chose de semblable.

Nous ne sommes pas même ici tout-à-fait sans quelque ^pérance du martyre, qui est la couronne de l'apostolat. Deux de nos Pères viennent encore d'avoir le bonheur de confesser Jésus-Christ dans 1^ fers. L'un des deux y est mort de misère et d'épuisement le 14 novembre dernier; c'est le P. Joseph Carvalho. Son compagnon dans la prison était le P. Bertholdi. Us avaient été arrêtés dans la persécution sanglante qui s'est élevée depuis peu contre les chrétiens dans le royaume de Tanjaour, qui est assez proche de Pondichéry. Vous ne sauriez croire, mon révérend Père, combien on se sent animé à souffrir et à porter avec joie le travail et les peines attachées à son emploi, quand on songe au besoin qu'on aura de Dieu dans des épreuves beaucoup plus grandes, où l'on peut chaque jour se voir exposé. Mais quel bonheur aussi de pouvoir espérer [qu'on ne sera point abandonné de sa grâce toute-puissante, et qu'on est destiné peut-être à verser son sang pour la cause de Jésus-Christ. Priez bien Dieu, je vous en conjure, qu'il veuille me rendre digne d^une si grande faveur, et qu'il ait plus d'égard aux mérites de tant de saints^ religieux dont nous sommes lès

frères, qu'à ce que pourrai<ent attirer sur nous nos misères et nos fréquentes infidélités.

Je me recommande, etc.

LETTBE DU P. AURTQf , MISSIONNAIBE DE LÀ COMPAGNIE DE JÉSUS, AU P. DE YIUETTE^ P£ LA MEME COMPAGNIE.

Du Marava dans Id Maduré> le 8 novembre 1709.

Mon RéVéï^end Père, P. C.

Voici la dixième année que je travaille à établit* le chiiBtiaiiisme datïs te Maduré , et, malgré les fatigues in- ^pafables d'une mission si pëiaiMe, mie* forces sent toujours te mêmes. A cela je tiécoûûAis la main de Dieu, qui m*a appelé à un ministèt^ ^Sonl j'étais si indigne, lét

cette faveur doit être pour hioi tin nouvel engagement de m'eiriploycr tout fehtiér à sott service jnsqtt'an dernier soupir de ma vie.

j'ai recueilK cette antoée des friilts plus abôfadants, et j'ai eu beaucoup plus à soùflHt» qùë Igs tltittées précédentes : aussi suis-je dans un champ hfen phis fertile en ces sortes de mcHsSOîis ; c'est le MOTStva, royaume tHbutaire de celui dé Miaduré. Le priùcë qui le gouverne ii'^st pourtant tributaire que de nom; car il a des forces ca]^bles de résister à cielles du ^\ de Maduré, si celui-ci Se Biettait en devoir d'exiger son droit par la voie des artneSi II t^gnë avec un pouvoir absolu, et tieut sous sa domination divers autress princes, qu'il dépouille de

leurs Éfots quand il lui (>lalt. C'est le seul de tous ceux qui régnent dans la vaste étendue de la mission de Maduréy qui ait répandu le sang des missionnaires : il fit trandier la tête, comme vous savez, au P. Jean de Britto, portugais, célèbre par sa naissance et par ses thtvaux içostoliques. La mort du pasteur attira alors une peMécution cruelle sur son troupeau ; mais die est cessée depuis quelques années, et la mission du Marieiva est ïnaintenant uilë des plus florissantes qui soient dans iHbiâe. Le P. Lajnez, à présent évêque de San-Thomé» a cultive cette chrétienté pendant quelque temps : 3 eut poijbr successeur le P. Borghèse, de TUlustré famille qui porte ce nom; mais ce missionnaire, dont la santé était ruinée par de continuels travaux, fut contraint de se retirer, et €^t sa place que j'occupe depuis un an.

Cinq missionnaires suffiraient à peine pour cultiver une mission d'une si vaste étendue; mais le manque de fbtlds nécessaires pour leur entretien, joint à la cndhte qu'(»i a d'irriter le prince pôr la multitude des ouvriers évang^ques, ont obligé nos supérieurs à charger un seid missionnaire de tout ce travail. En deux mois et d^ni de temps j'ai baptisé plus de onze cents infidèites, et j'ai entendu les confessions de plus de six mille néophyteB. La famine et les maladies ont désolé ce pays, ce qtd n'a pas peu redoublé mes fatigues ; car le nombre des malades et des mourants ne me permettait pas de prettdre un moment de repos.

Mids rien n'égalait la vive douleur que je ressentais de vmr que, malgré mon empressement et mes fatigues, il y en avait toujours quelqu'un qui mourait sans qtafe jis pusse lui administrer les derniers sacrements. Dans les continuels voyages qu'il me fallait faire pour visiter leé

cliiéliens, la disette, qui est partout exti'ème, était pour moi un autre sujet d'affliction. Ces pauvres gens se croiraient heureux s'ils trouvaient cliaque jour un peu de riz cuit à Peau avec quelques légumes insipides. Je me suis vu souvent obligé de m'en priver moi-même, pour soulager ceux qui étaient sur le point de mourir de faim à mes yeux.

Rien de plus commun que les vois et les meurtres, surtout dans le district que je parcours actuellement. Il y a peu de jours, qu'arrivât sur le soir dans une petite bourgade, je fus fort étonné de me voir suivi de deux néophytes, qui portaient entre leurs bras un gentil percé de douze coups de lance, pour avoir été surpris cueillant deux ou trois épis de millet. Je le trouvai tout couvert de sang, sans poiils et sans parole : quelques petits remèdes que je lui donnai le firent revenir j je lui annonçai Jésus-Christ et la vertu du baptême ; il me supplia de le lui conférer. Je l'y disposai autant que son état le permettait, et je me hâtai ensuite de le baptiser, dans la crainte qu'il n'expirât entre, mes bras. U se trouva là par hasard un homme qui se disait médecin ; je lui donnai quelques fanons, afin qu'il bandât les plaies de ce pauvre moribond, et qu'il en prit tout le soin possible. Je passai le reste de la nuit, partie à confesser un grand nombre de néophytes, partie à administrer les derniers sacrements à quelques malades. Je partis le lendemain de grand matin pour un autre endroit dont le besoin était plus pressant. A peine fus-je arrivé , que ma cabane et la petite église furent environnées de quinze voleurs : comme elles étaient enfermées d'une haie vive très-difficile à forcer, et que d'ailleurs deux néophytes, qui s'y trouvèrent, firent assez bonne contenance, les voleurs se

rétirèreDty et j'eus le loisir de rassembler les chrétiens d'alentour. Je visitai ceux qui étaient malades , et je céilébrai avec les autres la fête de tous les Saints.

Je ne pus demeurer que deux jours parmi eux, ma présence étant nécessaire dans une autre contrée assez éloignée^ où il y avait encore plusieurs maliades. Mais je ifus bien surpris, lorsqu'en sortant de ma cabane, j'aperçus ce pauvre homme dont je viens de parler, et que Je croyais mort de ses blessures. Ses plaies étaient fer^ mées, et de tous lés coups de lance qu'il avait reçus, il n'y en avait qu'un seul qui lui fît ressentir de la douleur. Il n'était venu me trouver dans cet état que par rimpatience qu'il avait de se faire instruire; mais ne pouvant lé satisfaire moi-même, je le mis entre les mains d'un catéchiste, avec ordre de me l'amener dès que je serais de retour, afin de lui suppléer les cérémonies du biqptême, que j'avais omises , à cause du danger extrême où il était.

Je partis donc pour pénétrer plus avant dans le pays àes voleurs, car c'est ainsi que s'appelle le lieu que je parcours maintenant. Tl me fallut traverser une grande foi*êt avec beaucoup de risque. Dans l'espace de deux fieues, on me montra divers endroits où s'étaient faits tout récemment plusieurs massacres. Outre la parfaite confiance qu'un missionnaire doit avoir en la protection de Dieu, je prends une précaution qui ne m*a pas^ été inutile ; c'est de me faire accompagner d'une peuplade à l'autre par quelqu'un de ces voleurs mêmes. C'est une loi inviolable parmi ces brigands de ne point attenter sur ceux qui se mettent sous la conduite de leurs compatriotes. Il arriva un jour que quelques-uns d'eux voulant insulter des voyageurs accompagnés d'un guide ,

celui-ci se coup^ sur-le-champ )es deux oreilles, menaçai^t de se tuer lui-même s'ils poussaient plus loin leur yiolence. Les voleurs furent oipiligés, selon l'usage du pays^ de se couper pareillement les oreilles, conjurant le guide d'en demeurer là et de s^ conserver la vie, pow n'être pas çoptraints d^égo^-ger quelqu'un de leur troupe.

Voilà une coutume assez bizarre et qui vous surprendra: mais vous devez savoir que parmi ces peuples la loi du talioi^ règne dans toute sa vigueur, S'il survient entre eux quelque querelle, et que l'un, par. exemple, s'ajrrache un œil ou se tue, il |aut que l'autre en fasse autant, pu à soi-ipi^ên^ ou à quelqu'un de ses parents. lies femip^ portent encore ptus loin cette barl>arie. Pour un léger auront qu'on le^r aur^ £euit, pour un mot piquant qu'ojp leur aur^ dit» elles ir^nt ç^ casser la tête contre la port^ i,Q celle qu^ les a o&nsé^ ; tt cdUe-ci est obligée aussitôt de se traites^ do U même façon. Si Tune s'empoisonne en buvant le suc de quelque herbe venimeuse, ra.utiçe qui a donné svi^\ à cette (noift violente, doit s'empoisonJQer aussi; autrement on brûlera sa maison, on pillera ^s bestiaux, et on lui fera toute sorte de mauvais traitenients, jusqu'à ce que la satisfaction ait été faite.

Ils étendent cette cruauté jusque sur leurs propres en-fauts. U n'y a pa3 longtemps qu'à qudques pas de cette égUse d'où j'ai l'honneur de vous écrire, deux de ces barbares ayant pris querelle ensemble, l'un d'eux courut à sa maison, y prit un enfant d'environ quatre ans, et vint, ^n présence de son ennemi, lui écraser la tête entre deux pierres. Celui-ci, sans s'émouvoir, prend sa flUe qui avait neuf ans, et lui plonge le poignard dans le sein : Ton enfant, dit-il ensuite, n'avait que qmlre ans^ ma fUlk m awit neuf, domMmn wie vù^ime gui égale Uk

mierme. J[e le yçux bien, répondit l'autre ; et voyant à ses eûtes son fils aîné, qu'il était près de. marier, il lui dojnne quatre ou cinq coups de poignard, et non content d'avoir r^jp^ndu le sang de ses deux fils, il tue encore sa feipme pouji; o]}liger son ennensi à tuer pareillemeqt la sienne. E^i^i, une petite fille et un jeune enfant qui était à la ixi£m^e furent encore égorgés ; de sorte que dans un seul jour, sept personnes furent sacrifiées à la vengeance de deux hommes altérés de sang^ et plus cruels que les bêtçs les plus féroces.

J'ai actuellement dans mon église un jeune homme qui s'est réfugié parmi nos chrétiens, blessé d'un coup de lance que lui avait porté son père pour le tuer, et pour contraindre par là son ennemi à tuer de même son propre fils. Ce barbare avait déjà poignardé deux de ses enfants dans d'autres occasions et pour le même dessein. Des exemples si atroces vous paraîtront tenir plus de la fable que de la vérité : mais soyez persuadé que, loin d'exagérer, je pourrais vous en produire bien d'autres qvii ne sont pas moins tragiques. Il faut pourtant avouer qu'une coutume si contraire à l'humanité n'a heu que cUns la caste des voleurs, et même que parmi eux plusieurs évitent les contestations, de crainte d'en yenir à de si dures extrémités. J'en sais qui, ayant eu dispute avec d'autres prêts à exercer une telle barbarie, leur ont enlevé leurs enfants pour les empêcher de les égorger, et pour n'être pas obUgés eux-mêmes de massacrer les lei]\rs.

C^s voleurs sont les maîtres absolus de toute cette contrée : ils ne paient ni taille ni tribut au prince ; ils sorteAt de leurs bois toutes les nuits, quelquefois au nombre 4e ciuq 9. six cents personnes, et vont piller les peuplades

de sa dépendance. En irain jusq[u'ici a-t-il iroulu les ré^ duire. Il y a cinq ou âx ans qu'il mena contre eux toutes ses troupes; il pénétra jusque dans leurs bois ; et, après avoir fait un grand carnage de ces rebelles, il éleva une forteresse, où il mit une bonne garnison pour les contenir; mais ils secouèrent bientôt le joug. S'étant rassemblés environ un an après, ils surprirent la forteresse, la rasèrent, et ayant passé au fil de Pépéc toute la garnison, demeurèrent les maîtres de tout le pays. Depuis ce tempslà ils répandent partout l'e&oi et la consternation. A ce moment, on vient de m'apprendre qu'un de leure partis a pillé, il y a quatre jours, une grande peuplade, et que les habitants s'étant mis en défense, le plus fervent de mes néophytes y fut tué d'une manière cruelle ; et il n'y a guère qu'un mois qu'un de ses parents, plein de piété, eut le même sort dans une bourgade voisine. On compte plus de cent grandes peuplades que ces brigands ont entièrement ravagées cette année.

Quoiqu'il soit difficile que la foi fasse de grands pnn grès dans un lieu où régnent des coutumes si détestables^ j'y ai cependant un assez grand nombre de néophytes, surtout à Yelleour, qui signifie en leur langue peuplade blanche. Ce qui m'a rempli de consolation dans le peu de séjour que j'y ai fait, c'est de voir qu'au centre même du vol et de la rapine, il n'y a aucun de ces nouveaux fidèles qui participe aux brigandages de leurs compatriotes.

J'y ai eu pourtant un vrai sujet de douleur. Un des idolâtres de cette grande peuplade me paraissait porté à embrasser le christianisme ; il n'a auctm des obstacles qui en éloignent tant d'autres de sa caste. Sa femme et ses enfants' sont déjà chrétiens; s'ils manquent àfaire chaquejourleurs prières ordinaires, il leur en fait aussitôt ime sévèi'e ré*

primaQdiËi; à force de le^ entendre rédter, il leô a fort Hen apprises. Enfixl, il n'adore point dHdôies,ni aucune des fausses divinités qu'on invoque dans le pays. Avec de si belles dispositions, je croyais n'avoir nulle peine à le gagner à Jésus-Christ. Cependant quand je lui parlai de la nécessité du baptême et dé l'impossibilité où il était de faire son salut s'il ne se faisait chrétien, il me parut incertain et chancelant sur le parti qu'il avait à prendre. Je l'embrassai plusieurs fois, en lui disant tout ce que je croyais pouvoir le toucher davantage;. mes paroles arrachèrent quelques larmes de ses yeux , mais elles ne purent arracher Firrésoluiion de son cœur.

J'oubliais de répondre à une question que votre révérence m'a faite ; savoir, s'il y a des athées parmi ces peuples. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'à la vérité il y a une secte de gens qui font, ce semble, profession de ne reconnaître aucune divinité, et qu'on appelle Nagas-' tagher; mais cette secte a très-peu. de partisans. A parler en général, tous les peuples de l'Inde adorent quelque divinité ; mais, hélas ! qu'ils sont éloignés de la connaîssande du vrai Dieu ! Aveuglés par leurs passions encore plus que par le démon, ils se forment des idées monstrueuses de l'Être suprême, et vous ne sauriez vous figurer à quelles infâmes créatures ils prodiguent les honneurs divins. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu dans Fàntiquité d'idolâtrie plus grossière et plus abominable que l'idolâtrie indienne. Ne me demandez point quelles sont leurs principales erreurs, on ne peut les entendre sans rougir, et certamement vous ne perdez rien en les ignorant. Priez seulement le Seigneur qu'il me donne la Vertu, le courage et les autres talents nécessaires au min&tèré dont il a daigné me charger, et qu'il m'envoie IV. 13

du secours pour m'ml^ à recueUlÛ! uoie aï riche jnmson. Je suis ayec beaucoup de respect, etc.

UTTRÏ DU P* mETm » III88IONNAIIUI DS U Ç0MP4«mi( OK JÉSUS f kV p. DI WJLSTTfi , DK lA HAMS GOMP^GinS

Marava^ 1713.

Mon lévérend Père, P. C.

Dans la dernière Ict^tre que j^^m l'b.piineur de vous écrire de I4 qûssiou du M^arav»,. ^e yous fmsai^ kf détail de l'état de la religion d^os c^ royaun^, où j'étais chargé 4u soiu de près de vingt mille chrétieus, et de la conversion de plus d'un poillion d'infidèle^. Puisque ce récit vous a été agréable^ je vais vous informer de ce qui s'y est pa^sé depuis ce temps-là, jusque vers le milieu de l'année 1712.

La sécheresse et les chaleurs extraprdinaires avaient causé en 1 709 une disette géuérale^ mais l'on commençait à espérer que les pluies fréquentes qui tombèrent en octobre et en novembre rétabliraient l'abondance. Ces grands étangs, qui se font aux Indes à force de bras et avec beaucoup de travail, étaient déjà tous rempli^. C'est à la faveur de ces eaux que les laboureurs font couler des étangs dans les campagnes^ qu'on voit croître une quantité prodigieuse de riz ; lorsque les pluies sont .abonda^tèSy le riz et les autres denrées y sont à vil prix ; pour un fanon^ on aura jusqu'à huit marluUs ou grandes mesures de très-bon riz pilé, ce qui suffît pour la nourriture d'un homme durant plus de quinze jours. Mais aus^ ^piaud les

- iô5 -

pilles Tiennent à mai^quer, la çliert^ (Javi^pt &l gr^^e^ qfxe l'ai vu monter le pm d'une de ces mesures de xî^, jusqu'à quatre fanons (dix-huit sous).

On ne prend nulle part autant de précautions que dans le Maravai pour ne pas laisser échapper une goutte d'eau, et pour ramasser toute celle des ruisseaux et des torreat^ que. forment les pluies. On y Toit iine assez grande rivière appelée Vaïarmi. Après avoir traversé une partie du Maduréf^elle entre dans le Marava, et qua^d elle rem- ÇUt bien son Ut, ce qui arrive d'ordinaire pendant un mois entier chaque année, elle est aussi grosse que la jSeine. Cependant par le moyen des canaux creusés par uoç Indieps, et qui vont aboutir fort loin à leurs étangs, . ils saignent tellement cette rivière de tous les côtés, l^'elle s'y perd entièrement, et n'arrive à son embouchure» qu'après avoir mis plusieurs semaine^ à remplir les nombreux réservoir^ vers lesquels on 1'^ çiétaiirB.ée.

Les étangs les plus communs ont une d(spu-lieue de levé(B ; il y en a d'autres qui ont une Ueue et plu^. J'en ai yu trois qui oqtplus de trois lieues. Uq seul de ces ét^gç fournit assez d'eau pour arrosa les can^ipagnefi de plus de soi]pLnte peuplades. Comme le riz veut toujours avoir le pied dan$ l'eau jusqu'^ qç qu il oit acquis sa parifaite maturité , lorsqu'après 1^ première récolte il reste oncore de l'eau dans les étangs, op funie les tQff es, et on jl/es ensemence de nouveau : car tout le tçmps de l'année eçt propre à faire croître le ri:^, pourvu que l'eau ne lui planque pas.

On récolte ici diverses espèces de riz; Lq meilleur k^st cçlui qu'on nomme samba et pijânam : le premier croit jçt mwit dans l'espace de sept mois ; il faut neuf mois au j^gpondf On en voit qui ne demeure sur pied que cinq

mois, et d'autre à qui environ trois mois suffisent ; mais il n'a ni le goût ni la forée du samba et du pijânam. Du reste, il est surpreiiant de voir la quantité de poissons qui se tr<)uvent chaque année dans ces étangs, lorsqu'ils tarissent. Il y en a dont la pèche s'affertne jusqu'à deux mille écus. Cet argent s'einploie toujours à la réparation des levées, qu'on fortifie des terres mômes qui se tirent de l'étang. ^

Les premières pluies, qui arrivèrent dans le mois d'août, donnèrent le moyen à quelques laboureurs d'ensemencer les terres de cette espèce de riz qui croît en trois mois de temps ; mais après les pluies aboudantes d'octobre et de novembre, toutes les campagnes furent semées, et elles promettaient une des plus riches récoltes. J'avais compassion de voir ces pauvres gens aller chaque jour recueillir quelques grains de riz à demi mûrs, les froisser dans leurs mains et les manger tout crus, la faim ne leur donnant pas la patience de les faire cuire.

Ceux qui avaient été plus diligents à ensemencer leurs terres prêtaient du riz aux autres qui avaient été plus lents à semer ; mais c'était à des conditions bien dures : il fallait que, pour une mesure de riz commun, ils s'obligeassent à rendre huit, dix et même quinze mesures de riz samba, au temps de la récolte générale. Telle est l'usure qui s'exerce parmi les habitants du Marava. Vous jugez bien que ceux qui se convertissent doivent renoncer absolument à un gain si inique : c'est de quoi les infidèles mêmes sont instruits, et ils admirent les bornes que la loi chrétienne prescrit sur cet article : pour peu que quelque néophyte vienne à les passer, ils ne manquent pas de lui en faire des reproches, et même de m'en porter leurs plaintes, s'imaginant qu'un excès si criant

est permis à ceux qui ne sont pas chrétiens. «( Vous avez » raison, leur dis-je alors, de condamner dans mes dis- » dples cette préyarication , quoique ceux qui en sont » coupables n'aient garde de porter Pusure aussi loin » que vous ; mais en serez-vous moins malheureux dans )i les enfers, parce que vous vous croyez autorisés par » Péducation et par la coutume de votre pays? Vous vous » condamnez vous-mêmes par votre propre témoignage; » car si ceux qui font profession de la loi que je prêche » seront éternellement punis pour ne s'y être pas con- » formés, vous autres qui la connaissez, qui Papprouvez » et qui refusez de Pembrasser, ne devez-vous pas vous )i attendre aux mêmes supplices? N'êtes-vous pas dou- 1^ blement idolâtres, et des faux dieux qui sont Pouvrage 9 de vos mains, et de cet argent qui est le fruit de ce

> trafic honteux que vous exercez ? La profession que 5» vous faites d'adorer les idoles justifie-t-elle votre ava-

> rice; et si elle l'autorise, n'est-ce pas une marque évi- >» dente de la fausseté de votre religion? /> Quand je leur parle ainsi, ils se retirent pour l'ordinaire confus et interdits; mais ils ne songent pas pour cela à se convertir.

Comme je n'oubhe rien afin d'arracher cette convoitisie du cœur de mes néophytes, et que je refuse d'admettre à la participation des sacrements ceux qui s'y sont laissé entraîner, j'ai eu la douleur de perdre un des chrétiens, lequel a abandonné la foi, non pas pour adorer les idoles, mais pour faire plus librement ce sordide commerce, vérifiant ainsi à la lettre ces paroles de saint Paul à Timothée : La convoitise est la racine de tous les mauXf et qitelqueS'Uns s'y laissant aller, se sont écartés de la foi. D'un autre côté, je fus consolé de voir qu'un chrétien s'étant rendu coupable du même péché, sa

inère me fatoena à Péglîse ; Tayknt accusé en ma présence, èlje lui fit protnettre qu'il île prèûdrâit désormais qu'autant qu'il aiu'ait dobûé.

Ces pjMivriBS gens, que Pindigence forçait d'emphintet* des gentils à Un si gros intérêt, se consolaient dans Pespérance d^uhe récolle abondante, lorsqti^il plut à Dieu de réplonger ce royautne digins de nouveâut malheurs. Le i& décembre 1Ï09, qUe toUs les étangs se trouvaient pleins d'ehU, il sliTVlnt UU ouriagati, que ces peuples apf>ellent en IçUr lieuigue pèrourn cattou ou peroumpouguet, îè plus furieux qu*oii ait encore vu. Il coinmença dès sept heures du matin, avec uii vent affreux du nord-est et uUè plule très-Violentè. Cet orage dura jusqu^à quatre heures que lé vettt tomba tout à coup ; mais demi-heure aviaUt le éoucheT du soleil, il recommença du Côté du sud-ouest âVec eâcore plus de furie ; et comme leê levées des étangs soUt presque toutes tournées du côté du couchant , parce ^e tout le Marava va en pente vers l'orient, les ondes, poussées par le Vent contre ces digues, les battirent atec tant d^impétuofeité, qu'elles les crevèrent fen Une infinité d'endroits; alors f eau des étangs, s^ctaril réunie aux torrents formés par Porage, causa une inondation générale qui déracina tout le riz, et qui couvrît les campaghés de sable. La pertfe des moissons fut accompagnée de celle deS bestiaux, qui furent submergés aussi bieU que les peuplades bâties dans les lieux Un péU bas.

tomme petté inondation arriva pendant la nuit, plusieurs milliers de personnes y périrent. &âtiS un seul endroit on trouva jusqu'à cent cadavres, que le courant y avait portés, tin chrétien me montra depuis un grand arbre sur lequel il s'était perché avec vingt-six autres

IndtenS; fls y restèrent cette nuit-là et tout le jour suit&tit : detix de la troupe, à qui leâ forces maîK^uèrent, toiâbëk^nt de Tarbre et furent emportés au loin par le tMtèlàt. Il tn'ajouta qu'une femme ayant été portée par le (!!bdrâht prèâ de cet arbre, un bon néophite lui tendit te (âéd qii^elle prit de la main^ et un autre l'ayant souiiévée ^r të^ cheteux, lui sauva la tie qu'elle allait perdre dans les eaux. L'on me moiltra dans Un autre endh)il la (AaUs^ée d'Un grand étang qui creva tout-àcbiip sous les pieds de cinq chrétiens, qui s'y étaient réfugiés comme dans un lieu fort sur. Je passai quelque temps après dans un petit bois dé tatnâriniel's; ce sont des arbres aussi hauts que nos plus grands c^éhes, dont la racine est fort profonde, et qui, ayant les feuilles fort petftes, donnent beaucoup moins de prise au vent. Cependant presque tous ces arbreâ étaient renversés et avaient la racine en l'air. C'est ce que je n'aurais pu croire si je ne l'avais vu, et ce qui marque bien le ravagé que fit cet ouragan.

Les ^suites en furent très-funestes : la famine devint plus cruelle que jamais, et la mortalité tùt presque générale ; de sorte que plusieurs milliers d'hommes furent cônttraînts de se retirer dans les royaumes de Maduré et de TaBfjâour, qui confinent avec le Màrava. Pour moi j*eus i)eaucoup à souffrir pendant toute l'année 1710 ; la calamité publique, les eaux malsaines, que les terres charriées par les torrents rendaient encore plus mauvaises, les fatîjB^ues de la mission, la situation incommode de ma eabatie qui était sur le bord d'une mare , où un grand nombre de bufttes venaient se vautrer pendant la nuit, et faisaient lever des vapeurs infectes ; tout cela altéra fort Yna santé. La principale église que j'avais

étâit devenue inabordable ; les chrétiens n'osaient s'y fendre, de crainte des voleurs qui faisaient des courses continuelles dans cette contrée, et quelquefois au Dombre de quatre i cinq cents. J'avais fait bâtir quatre autres églises en. quatre endroits différents, à une journée l'une de l'autre; elles furent toutes submergées ou détruites par l'orage. Je songeai à en constooiire une autre à Ponnelicptey : c'est une grosse bourgade toute composée de chrétiens, qui est dans le cçntre du Marava. Le seigneur de cette peuplade, qui est aussi chrétien, me fournît pour la construction de mon église six colonnes de bois assez bien travaillées.

Presque toutes les bourgades et les terres du Marava sont possédées par les plus riches du pays, moyennant un certain nombre de soldats qu'ils sont obligés de fournir au prince toutes les fois qu'il en a besoin. Ces seigneurs sont révocables &fx gré du prince : leiu's soldats sont leurs parents, leurs amis ou . leurs esclaves^ qui cultivent les terres dépendantes de lapeuplade» et qui prennent les armes dès qu'ils sont requis. De cette manière, le prince du Marava peut mettre sur pied, en moins de huit jours, jusqu'à trente et quarante mille hommes, et par*là il se fait redouter des princes ses voisins ; il a même secoué le joug du roi de Maduré dont il était tributaire. En vain . les rois de Tanjaour et de Maduré s'étaient-ils ligués ensemble pour le réduire ; le fameux brame Naraja-Paym^ grand général de Maduré, étant entré dans le Marava, l'an 1702, à la tête d'une armée considérable, y f^t entièrement défait et y perdit la vie. Le roi de Tanjaour. ne fut pas plus heureux en 1709 : profitant de la désolation où était alors le Marava, il y envoya toutes ses, fojrces ; mais son armée fut

ifepoaasée avec vigueur^ et il se vit réduit à demander la paix^

La situation de ma uouyelle église était commode pour led chrétiens, qui pouvaient s'y rendre des quatre parties du Marava^ mais elle était très-nuisible à ma atnté. Gomme elle était entourée d'un côté par un grand étangjf et de l'autre par des campagnes de riz toujours arroséesp l'humidité du lieu, et le concours incroyable des fidèles et des gentils , me causèrent deux grosses tumeurs, l'une sur la poitrine, et l'autre immédiatement a&dessous de la jointure du bras. Je fus obligé de me mettre entre les mains d'un chrétien qui passait pour habile dans ces jsortes de cures. Quand U Mut ouvrir la tumeur, il se trouva qu'un mauvais canif tout émoussé

que j'avais était meilleur pour cette opération que tous ses outils. Avant que de l'ouvrir, il y appliqua durant huit à dix jours, pour la résoudre, des oignons sauvages cuits sous la cendre, et mis en forme de cataplasme. Quand la tumeur fût ouverte, il ne se servit plus que des feuilles d'un arbuste nommé virali. Il avait soin d'oindre de beurre la tente longue de plus d'un demi-pied qu'il insinuait dans la plaie, et après avoir amolli ces feuilles, il les appliquait dessus avec du diapalma. La plaie îai quarante jours à se fermer, sans que les chaleurs ardentes de la saison y causassent la moindre inflammation.

Cette incommodité fut suivie d'une autre qui n'était pas moins douloureuse : mes jambes s'enflèrent tout à coup, et dans l'une il se forma à la cheville du pied un de ces vers que les Indiens appellent narapixm-ohifenctt. Il est aussi mince que la plus petite corde de violon, et long quelquefois de deux coudées et davantage. Cette

tnaladiè est causée par les eaux coiToûipues qu*on est obligé de boire. Elle se fait sentir d'abord par une dé*mangeâteon insup^rtablè ; ensuite il se forme à l'endtoit d*où le Vèr doit sentir tiîie petite ampoulé tôUger, et il paraît Ub petit troii où la pointe d'une aiguille aurait de la peine à fe'inèifiuef . C'est par cette ouverture que le ver commence à sortir peu à peu : fl feiUt chaque jour le ttf er insensiblement, en le rorulaut sUr un petit morceau dé liugè. Les lûdieûs prêtendeùt (Ju^îl eit auimé; ^tm mol, je n'y remarquai aucun signe de Vié. H tôSt rare qu'il sorte tout entier sans se tompre t quand H se rompt, là partie qui teste dans la châilr el sUr Iteé herfe y produit rnih grande inflâtomàtion ; il s'y amasse Uttè iîttitière âcrfe (fui, ti'àyaUl point d'issue, y fermente, et cause des douleurs très-aiguës; il faut deux t)U th)is mois pour en guérir. On ptétend que l'îucîsîou de cette tumeur serait mortelle, ou que du tooins (Aï lén deïnéurerait estropié le reste de la vie.

Ce tut Vers là fin du Carême que je fus attaqué de ces difféWtites infittnitéS. la fh^côtiStatice 'du temps et la tbule des néophytes qui linreut à l'église ne me permit^Ut pas de prendre le repos qui m'eût été nécessaire. Mais enfin il fallut y succomber malgré moi. Le jour même de Pâques j'eus bien dé la pelué à dire la messe, et à coUimunier ceux que j'avais confessés les jours précédents. Cependant je tiè pus mfc dispenser de baptiser deux cent seize enfants que leurs mères tenaient entre leurs bras; mais je remis à une autre fois les cérémouies du baptême. Pour leé adultes, qui étaient aussi en grand Uômbre, je différai leur bîaptème jusqu'après PAscenslon, prévoyant bien que je ne serais guère plutôt en état de repreûdî^ mes fonctions. En effet, je fils ^rêtt au lit pendant tjpiaratite jours, et ce ne flit qu'à

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