IV
tourments ici-bas, )^\m il me prpcurorait Ue gloire (jL^s le ciel. Comme ils vjxeni qu'ils ne retiraient riei; de ipoi, ils passèrent à l'endroit où étaient les femmes : « Votre )> gourou, leur dirent-ils, est résolu h expirer àms le? » tourments ; mais pourquoi vos maris et vos enfants » mourraient-ils? ^i vous save^ le lieu où il a mis ses » trésors, indiquez-le-nous^ sauvez-lui la vie, sauvpz-;!^ » à vos maris, sauvez-la à vos enfants. » La réponse qu^ leur fut faite ne le^ satisfaisant points ils se retirèrent plus r(§splus que jamais à nous bien tourmenter.
A peipe furent-ils sortis, que j'asseinblai les chrétiens pour fortifier leur foi et leur courage. « Vous savez, leur dis-je, que les idolâtres ne nous ont livrés entre les mains de Sexsa^ que par la haine qu'ils portant ^ la Iqi de Jésus-iChrist. he mépris que qous fusons dç leiju^g àij^jix n'eût pas été c^tpable d'engager un sectateur de ^aliomet à nous persécuter ; il a fallu cherche^ d'autres motifs plus conformes à ses passions. L'espérance d'un gain considérable, pouvait seule lanimer contre nous un homme avide d'argent; c'est pour ce^lla que leç gentib, tout convaincus qn'ils sont de notre indigence, nous ont fait passer dans son esprit pour être fort riches. Ypus vivriez tranquilles dans vos maisons, et votre p^jivreté ne serait pas contestée, si vous aviez eu le malheur de fermer les yeux à la lupaière qvd vous a édairés ; mais vous êtes maintenant dou^ blement heureux, et d'avoir suivi Jésus-Gl?fifl, et d'être persécutés pour la défense de son nom. » Je leur fis ensuite l'éloge du martyre, et je fus bien con* sole de voir qu'à la % de mon discours ils s'encourageaient les uns les autres à souffrir.
Le même jour, sur les huit heures du soir, trois caté-
el^t^ ^ UD û9l:iY9W cjbp^lî^n fiEDr^t aj^pol^ par les Sf^dataqui veaaieat leur m^itrei led ien wt pieds. Q^ g^éreu^ Mèile^ se. {«j^terQèr^&t aussitôt, et im deman^ dèxent xna ^àUetipp. La joie qiû était pieiute mr }#ur tbsage était ua signe ii0ii!^usp^pt de la coosolation qu'ils goûtaient iQtérieureçx^uity §t un présage certaiiii de leur co^stapoe £utare. Q|| l#s f^t|fiiç^a ^eipr à deux k k otêoie eMue> «^ Q'est majpteiianty leur 4iis^j€| alors^ que je ¥0U9 ». re%â]^ oojnm^ 4^s cogfe^^rs d^ Jésus^U^îst, » et je me j^tai ^ vblq^ ^nt à leurs pieds, que je hmm i&ïh
Qçpei^daEt lerajapoutre portait Seisn^b l'argent qu'ion nous ayait pris. Un des gardes de la viUe qui l'aecempa^ gBi^t uQus rapporta qim ^ gow ^mieàir, à la iruè d'ittie soiçme si lég^Q, 4^ti ^ 9e mordant le bra$ de fureur : HËh qupil i4 n'y a pai^ là de qm>i ptyer un soildatl Que )> fsmA 4eyenues ces ^andes riçh^ses dMt en m'avait » j3iatté ? i^ù SQPl. ces parles, ces pierres hors de prix, f 4oàt les d^rétiens, dis^lton, avaient fait un amas pro- D digieu^? FauVii que pour ei peu de chose je me sois B: décrié dao^ toute la province? Je commis les délateurs, ^ ^ti'en ferai justice. »
jÇette féppnse, que l'oa publia par toute la ville, jeta Fépo^v^nte daiï^ |e cq^ur de nos etmemis, et les anima encore davantage contre nous^ dans l'espérance qu'à force de tourments ils découvriraient enfin nos prétenn dus trésors. Deux joiu*s après un rajapoutre, qui parais^ sait être entré plus qu'aucun autre dans cette affaire, m'envoya un vadoughen qui a de l'esprit; celui-ci parut d'^ord s'intéresser à mon malheur ; il s'offirit même à se faire caution pour nous. « Ëh quoi ! me répétait-il sou* » vent, n'êtes-vous pas touché des aifronts et des suppli-
» ces qti^on va Votisfaire seurf&ir ? » le lui fis ré^nseqfcM^ la loi que j'enseignais nous apprend que lur^'on souf* fré avec patience les injustices qui nous s6ùt faites, oôus^ en sommes éternellement récompensés datis le ciel; que comme il n'était point éclairé des lumières de la faf, je ne m'étonnais point qu'il regardât comme tine itifaenie ce qui faisait la gloire et le bonheur dies chrétiens. Le va^ doughen me coupa la parole ; et s'adreâsant aux catédiistes, il leur exposa, d'une manière vive, à quels sup{diees ils devaient s'attendre : .cEt ce sera dès aujourd'hui, leur » ajouta-t-il, qu'on vous arrachera p«r la voie des tour- » ments ce que nos prières et nos exhortations n'ont » pu tir» de vous. »
En effet, il n'était encore que deux heures après midi, lorsque nous entendîmes le son de là trompette qui avertissait de l'arrivée du capitaine dans le saveri public. Il fit asseoir auprès de lui deux braines avec ^elques raja^ poutres, qui devaient être nos juges. On appela d'abord deux catéchistes; on leur xiemanda qui j'étais, et où étaient mes tré^ors^ Comme ils faisaient les mêmes réponses qu'ils avaient déjà faites à de semblables demandes, on commença à les tourmenter, et on leur serra les mains entre deux pièces de bois qu'on pressait avec violence. La question qu'on leur donna aux pieds fut encore plus cruelle. Le rajapoutre, qui m'avait fait tant de menaces, croyant qu'ils ne soufeaient pas encore assez, se mit lui-même à tirer les cordes dé toutes ses forces, pendant plus d'une demi-heure. Cette torture est très-violente, et plusieurs de ceux qu'oay applique expirent de douleur ; c'est pourquoi on dessen^a im peu les cordes pour leur donner quelque rehiche. Deux autres catéchistes furent traités avec la même rigueur, et eurent une con-
stance égale. Ccpoudaiit on fit venii' un kolleii (serrurier;, et on lui ordonoii de mettre au feu de grandes tenailles qu'il avait apportées pour faire souffrir aux catéchistes un autre genre de tourment encore pics rigoureux.
Nous ne savions rien dans la prison ^e tout ce qui se passait au dehors, et nous étions en prières lorsque les gardes Tinrent me chercher à mou tour. Les chrétiens ne doutèrent pas que ce ne fût pour me livrer aux tourments, et ils voulaient absolument me suivre pour participer à mes souffrances. Un jeune homme, nommé Ajaraperiy et parent du cramani, se distingua parmi les autres. Bien qu'il fût malade, il me conjurait avec larmes de lui permettre de partager avec moi le bonheur que j'allais avoir de souffrir pour Jésus-Christ; Je fus inexorable, et je lui défendis comme au reste des chrétiens de sortir de la prison ; jç les priai seulement de demander au Seigneur la force dont j'avais besoin dms celte nouvelle épreuve.
Le bruit s'étant répandu dans la ville que j'étais appelé au saveri, toutes les rues se trouvèrent remplies de monde à mon passage. Quelques-uns me portaient com,passion ; d'autres, et c'était le plus grand nombre, me chargeaient d'injures, et disaient que je méritais toute sorte de châtiments pour avoir méprisé leurs dieux. En arrivant, je trouvai mes catéchistes étendus par terre; ils avaient les pieds violemment pressés entre de grosses pièces de bois attachées avec des cordes, et ils no pouvaient remuer les mains, ipioiqu'ou les eût un peu desserrées. Deux Indiens avaient en main un long chabouc, prêts à les frapper de nouveau au moindre signe. Le koUen faisait rougir au feu ses tenailles, et faisait grand -^bruit avec de gros soufflotis qu^'il'agitait contiouellemeni.
Les brames et les rajapoutres étaient assis sur un lien élevé ; on me fit arrêter debout en leur présendè. Le plus ancien des brames prit la parole : « Enfin , voilà; tné^t- » il, où ont abouti toutets tes prédications ; tu as cril t^é^ » levef au-dessus des brames par ta science et par ta loi, y> et te voilà maintenant abattu et humilié à leurs pieds : i!> tu as méprisé nos dieux, et tti es tombé entre (es mains ))deSexsaeb, qui les vengera de tes mépris. Regarde » les instruments de ton supplice. »
le répondis à ce brame qu'il me faisait plâi^Jir dé trie déclarer le motif des mauvais traitements qu'il me faisait ; que puisqu'il y était porté par la haine de la religion qiie je prêchais, phis il exercerait sur moi de rigueurs, plus il augmenterait la récompense qtte j'attendais dans le ciel, a Eh quoi ! mé dit sur fcela le brame, crois-tù aller y> toi seul au ciel avec tes disciples ? Prétends-tu que » tous tant que nous sommes, qui ne suivons pas ta loi, » nous devions être damnés !» — « Il n'y a de salut, lui )) répondis-je, que pomr ceux qui suivent la loi que je » prêche. » Comme je voulais continuer, le capitaine m'imposa silence, et dit au brame, en langue turque, de ne plus toucher cette matière.
Aussitôt le brame changea de langage, et me répéta ce qu'on rb^avait déjà dit tant de fois, que je ne pouvais me soustraire qu'à force d'argent aux supplices qui m'é taient préparés. « Sur quoi fondé, lui dis-je, nie demah- » dez-vous de l'argent ? Si c'est une peine que vous » m'imposez, dites-moi quel est mon crime, faites ve- » nir mes accusateurs. Quoi f vous me condamnez à vous » donneï* ce que je n'ai pas ; et, si je le refuse, vous me i> menacez des tourments lés plus cruels ! Où est là jus- » tice, où est la raison ? -^ Mais, reprît le brame, ii*en-
» seignes-tu pas la loi en promettant de l'argent à ceux » qui veulent t'écouter? — Citez-moi, luidls-je, un soûl >> homme qui ose soutenir ce que vous avancez, j'avoue- » rai que j'ai tort. — Mille gens le disent, répondit le » brame. — Quoi! lui répliquai-je, de ttiille personnes, » vous n'en sauriez produire tirie seule ^ — C^est de l'aN » cent qu'il nous faut, reprit le brame, autrenierit tes dis- » ciples vont être tourmentés de nouveau en ta présence, ^ et ensuite on te tourtnenterâ toi-même. » Comme je ne répondais rien, il fit battre les catéchistes. Les coups redoublés de chaboûc faisaient un bruit effroyable; et rien n'égalait la douleur que je ressentais d'être le témoin de leurs souffrances. Quand on fut las de les frapper, le brame m'adressa encore la parole, et m'ordonna dé jeter les yeiix sur les tenailles toutes roUges que le kollen venait de tirer du feu. Je ne fis, ou pliitôt je ne parus faire nulle attention à ce qu^il me disait : sur quoi il me commatida d'avancer ; je crus alors, à n*én pouvoir douter, qu'on m^allait brûler peu à peu avec ces tôniadlles ardentes; grilce au Seigneur qui me soutenait, je séiitis en moi une force que je n'avais pas encore éprouvée; hiafe je fus bien surpris lorsque, m'étant approché du brame, il m'ordonna simplement de le suivre.
Il était accompagné de deux brames et d'un rajapoutre ; ils me menèrent dans une maison voisine du saveri. Après m'avoir fait asseoir au milieu d'eui, le phis ancien me dit d'un air touchant, qu'il avait été obligé malgré lui de me maltraiter de paroles en public, dans la crainte qu'on ne l'accusât auprès de Sexsaeb, de n'avoir pas assez ménagé ses intérêts ; mais que dans le fond il était affligé de la situation où je me trouvais ; qu'il me conjurait de donner quelque argent nôût* me tircj*
d'un si mauvais pas. w C'est tout de inèuie, lui dis-je, » que si vous m'ordonoiez de voler daus les airs, quoi- » que je n'aie point d'ailes. » Cette comparaison le frappa. » Du moins, me dit-il, promettez quelque chose ; je me » ferai votre caution jusqu'à ce que vous ayez payé, » Je lui fis réponçe que je n'avais rien, et qu'ainsi je ne pouvais rien promettre. <c Mais, reprit un autre brame, ne i> pouvez-vous pas epgager vos disciples à vous assister 1» dans un besoin si pressant ? » Lui ayant répondu que nous nous étions &it une loi de ne rien demander à nos disciples : « £h bien ! continua-t-il, il faut donc vous » résoudre à souffrir les tourments que vous méritez. Y y^ pensez-vous ? Si vous aviez affaire à des vadouguers » nés dans ces terres, vous auriez quelque espérance de » les fléchir ; mais savez -vous que vous avez à traiter avec » des barbares, avec des musulmans, ayec des gens dé- )> t^stables par leur cruauté et par leur avarice î )^ Et il ajouta, presque en pleurant : a Quoi ! un étranger en » proie aux plus cruelles douleurs ! quoi ! un Sanniassi ! » Mais, que faire ? C'est vous-même qui vous perdez ; » levez-vous donc, et suivez-nous. » Enfin, ces brames me dirent tant de choses touchantes, et leurs paroles étaient si étudiées, que bien qu'il y ait plusieurs années que je sois accoutumé à leurs artifices, ils me persuadèrent qu'on m'allait brûler les mains, me tenailler et me hvrer aux autres supplices dont ils me menaçaient. Je les suivis dans cette pensée, me déterminant à tout ce qu'ils ordonneraient de moi; mais le capitaine, ayant appris que rien ne pouvait m'ébranler et que je persistais toujours à assurer que je n'avais nulle ressource, ord(Mina simplement qu'on me conduisît en prison avec mes catéchistes.
. Le oapitaixia de la forteresse \mt me voir> stasritM j &t, après quelques démonstrations d'amitié^ il m'envoya chercher du lait, et donna ordre qu'cm m'apportât à manger. Je lui répondis que j'acceptais volontiers le lfl|it qu'il me donnait, mais que je La remerciais du restç , voulant persévérer jusqu'à la fin dans la pénitence que j'avais commencée. Un chrétien vint peu après m'arertir que ce raja craignait que je ne me tuasse, et que, pour prévenir cet accident, il avait ordonné qu'on me gardât à vue toute la nuit« Il est vrai que les Indiens se donnent la mort pour do moindres sujets , et l'on croyait m'avoir traité d'une manière assez indigne pour avoir lieu de craindre que je n'en vinsse à cette extrémité. Les gardes me veillèrent donc toute la nuit : ils allumèrent une grande lampe auprès de moi ; ils firent du feu ; ils se mirent à chanter et à battre sans cessa du tambour, pour ne pas s'endormir ; enfin, ils eurent continuellement les yeux attachés sur moi, et je fus obligé de soufiWr tout ce tintamarre, qui ne me permit pas de prendre un nioment de repos.
Cependant on rendit compte à Sexsaeb de tout ce qui venait de se passer. Quelques-uns se déchaînèrent contre les auteurs de la pei^écution qui nous avait été suscitée ; d'autres, au contraire, lui écrivirent que si l'on nous dé- Uvrait de prison, il fallait absolutnent nous chasser de Tarcolan. Les menaces recommencèrent comme auparavant de la part de ceux-ci ; et ils me disaient sans cesse qu'on n'avait fait que suspendre pour peu de temps les supplices auxquels j'étais destiné.
Quand il me fut permis de parler à mes catéchistes, je leur demandai s'ils avaient été tourmentés avec ces tenailles ardentes qu'on avait fait rougir; en ma pré-
eence, ils me répoodirent que plusieurs fois on les leur avait portés au visage, mais qu'à chaque fois un raja empéehôit qu'on ne les brûlât. Us ressentaient de vives douleurs aui pieds et aux mains, qu'ils ne pouvaient remuer, et ils avaient encore les fers aux pieds. Je cherchais l'occasion de leur procurer quelque soulagetrient, ci elle ée présenta d'elle même lorsque je m'y attendais le moins.
J'étais si faible que je ne pouvais presque me soutenir. Le capitaine de la forteresse, eir étant informé, vint me voir sur-le-champ pout m'exhorter à prendre quelque nourriture solide. Il me répéta plusieurs fois que les phis grands pénitents de ces terres, après deux ou trois jours d'abstinence, se faisaient apporter du riz et cm mangeaient; que je devais les imiter, et qu'il me fournirait ce qui m'était nécessaire ; que je pouvais même passer une partie de la journée dans le jardin qui joignait la forteresse, et qu'il m'en donnait la permission.
Je lui répondis qu'étant Garana-Gouroui c'est-à-dire, cherchant le véritable profit de mes disciples, je devais les instruire encore plus par mes exemples qtie par mes discours ; qu'après avoiir passé le jour agréablement dans un jardin, il me siérait inal de les exhorter le soir à la patience; qu'il fallait commencer par les délivrer de leurs fers, et qu'ensuite j^accepterais volontiers l'offre qu'il me faisait. Il me donna de belles paroles; cependant il ne fit rien ce jour-là. Le lendemain il vint encore me voir ; il m'apporta de l'avel, et me pria d'en manger. Je lui fis la même réponse que je lui avals faite le jour précédent, et il me fit les mêmes protijesses. J'attendis jusqu'à huit lieures du soir pour voir s'il tiendrait sa parole ; comme il ne vint personne de sa part, je lui
renvoyai son avel. H en fut si touché, qu'il partit sur l'heure avec tin kollen, qui ôta les fers à mes catéchistes. J'acceptai aussitèt Pavel qu'il me pfèsenlàit; maïs j'eus bien de la peine i ^ faire usage,- riadn estomac s'ètaûl extrêmement rétréci par la longue ahstîncnce qtie j'âvids endurée.
Une abstinetice si extraordinaire toucha singulièi'ement les gentils. L'un d'eui, qui s'était lé plus déclârié contre le christianisme, ddikiaùri flanon ][)oùr m'acheter du lait, afin de participer |^ cette aumône aii mérite de la vie austère que je menais : ( il m'a fait dire depuis qu'il pensait sérieusement à sa conversion), «t Si te Sariniassi » était prangtd, disaient les autres*^ aut-ait-il pu vivre de > la mtie setdèmênt peùdaût quatre jours ? Qae devons- » nous donc p^ëef fiqprès un ihôîs entier d'une si rude y* pénitence? On nous asisutait qu'il faisait boîine chère ; » la fausseté de ces bruits, qu'on sehiàlt font le décrier, » est manifeste; car enfin on he passe pas ainsi d'une D extrémité à l'autre. »
Un des principaux de la ville me rendit de fréquentes
visites tant que dura cette persécution. Il ne pouvait comprendre cdmment on avait pu en user ainsi â notre égard. « Eh quoi ! me disait-il^ vous n'avez ëbmtriis aucune faute » qui mérite 6e châtiment, vous né vous occupe:^ que de » la prière ou des exercices de charité, vos catéchistes » vivent d'une manière irrépréhensible ; comment donc » se peut-il fidre que ce malheur vous sôit arrivé? Vous n avez beau nier la transmigration deè âmes; vous ne » m'ôterez jamais de l'esprit l'opinion où je suis qu'il y » a eu sans doute une autre génération dans laquelle » Vôtre âme et celles de Vos disciples se sont attiré les » disgrâces présènteii;. j> •
Un do mes caléchisles lui répondit que rhomrae n'est jamais exempt do fautes^ du Qioins légères, et que le moindi*e péché, par exemfde^ une distraction volontaire dans la prière , ou d'autres fautes de cette natiu*c qui offensent la majesté divine, méritent des peines encore plus grandes que celles que nous avions souffertes; mais que cette vérité n'entrait pas datis l'esprit des idolâtres, parce qu'ils n'avaient nulle idée des perfections infinies de l'Être suprême. Le brame parut embarrassé de cette réponse ; il le fut encore dayantc^e lorsque j'ajoutai qu'il ne fallait pas s'imaginer que les peiaes passagères de cette vie, que Dieu permet souvent pour notre plus grand bien, fussent toujours jointes au péché ; qu'il s'est trouvé des âmes innocentes qui néannioins ont beaucoup souffert; que les soufirances sont d'un grand mérite auprès de Dieu, et font pratiquer plusieurs vertus qui nous seraient inconnues si nous jouissions de toutes les douceurs de la vie présente; que je n'avais garde de me mettre au rang de ces âmes saintes, moi qui avais tant de raison de m'humilier, mais que je prétendais seulement le désabuser de l'erreur grossière dans laquelle il avait vécu jusqu'alors.
Au reste, je crois devoir donner ici un conseil à ceux que la Providence destine à ces missions : c'est de ne jamais parler d'eux-mêmes eij présence des idolâtres. Un missionnaire ayant dit , par un sentiment d'humilité , î^U'il était un grand pécheur, un gentil, qui l'écoutait, alla aussitôt le redire à tous se^ compatriotes . « Et il faut V bien que cela soit vrai, ajoutait-il, car il l'avoue lui-
» même. »
Le P. Martin^ ayant appris la nouvelle de ma déten-, %i(ftî; 'i^àrtil a riiTstànedè sa mission de Madt»ré pour vé-
nir^à notre seeourg ; il fit une dilig^snce iocroy able, iC^ $e rendit eo peu de }Outs au palais de Sexsaeb. C'était s'exi poser lui-même h une rude prison que de se présenter à ce gouverneur dans de pareilles conjonctures. Son zèle et son courage lui firent oublier ses propres intérêts^ 64 mépriser toutes les raisons de prudence qui semblaieâl devoir le détourner de la démarche qu'il voulait faire. Il entre chez le gouverneur, et il lui dit avec un air mor* deste, mais d'un ton ferme et assuré, qu'ayant su que son frère atné avait été emprisonné, il apportait sa tètfi pour mourir avec lui s'il était coupable; mais que s'il était kinocent, il demandait qu'on le mit en libertés Sexsaeb fut d'abord surpris ; cependant il fit des hoimér tetés au missionnaire , et, après une demi-heure d'entre* tien qu'il eut avec lui, il lui accorda sa demande.
Le P. Martin se mit donc en chemin pour Tarcoira avec eue lettre qui contenait les ordres de Sexsaeb. Aussitôt qu'il y fut arrivé, il se rendit au saveri pubhc, et présenta la lettre du gouverneur. Le capitaine était à une grande lieue de là, dans une peuplade où il fait sa de* meuore. En attendant que la lettre lui ft]^t portée, le nussionnaire demanda la permission de me voir, et on la lui accorda. La joie fvit grande de part et d'autre, et nous rexprimâmes réciproquement par les embrasse-: ments les plus tendres. Ce cher Père avait de la peine à me reconnaître, tant j'avais le visage bave ^t défiguré. Quelques heures que nous passâmes ensemble, me dédommagèrent de toutes mes peines passées.
Cependant on n'avait point de nouvelles du capitaine, ce qui fit soupçonner que la lettre du gouverneur n'était pas peut-être aussi favorable que le P. Martin se l'était imaginé. Nous fûmes rassurés sur le soir : le son de Ifi
'^ 4Êlft -^
trompette s^ fit entradre, e( p^u de tempe après le eâ^ pitaûi^arma k la forteresse. Il me dit d'abord qu'il (tviûi qordrei de n^'élargir, et de^ rendre à mes diaeiples totti ce qui leur avait été pris. Cet ordr^ s'etécuta è t'iieure même. On fit v^ûr les tambours eA les trompettes; on me mit ans un palanquin, et le tnègae cq^itakie tfm m'avait Mt prisonnier, me conduisit avee honneur jus^ qu'à mon église.
Je Toulais retenir quelques jours aTec moi le P. Mar^ tin,! à qui noua devions notre délivrance ; leâ chrétiens ^ avaient été les compagnons de tP^à prism J'en eont^ juraient instamment : ïnaîs son sèle ne lui permit pas é» nous donner cette satisfaction ; il était dans l'impalMioè de tetôumer à sa chère mission, qu'il avait abandonnée à cause dé nous , et, af^rès les adiieu;i: r éc^oqueëi, il prît le diemin de Maduré.
Voilà, Monsieiur» ôomment s'est dissipé ce premier orage, que le& gentils avairat éleTé contre 1^ nouveauJi (âu^ti^is de Tarcelan; U n'a servi, gtôees à Dien^ qu'^ confondre les eanemisde k religion, qu'à confirmer dans la foi œspretniers fidèles^ "qu'à faire éclater leur* constance et leur zèle pour la défense des vériti^ cbré-* tiennes, et qu'à augmenter de plus en plus lé nombre des adorateiH*s' de Jésus^Clnrist.
LETTRE m P. CAtMEÎTt: , MiSSiONNÀIRÈ DE LA ClbilPAtimli DÉ JtStJS , AU P. DfcLMAS , DE- LA MÊME COMPAGHffi.
A Ballapouram^ ce lif septembre îli^.
Mon Révérend Père, P. C. ^
L'intérêt que vqus preaejs h la p^op^gdtiojQ de la foi d^QS ce^ terres infidèles, et le ^èle avec lequel yûus y contri)3uez chaque anfiée par Jes Recours que vou^ m^ procurez, ne me parme^ent pas de vous laisser igno;:^ ime partie des bénédictions qi^ Dîqu daigne répandra sur no3 faibles travaux. Je (K)mipi,^ncerai par vous faire connaître le catéchiste qui est entretenu de vos libér^tés : il se nomme Pavif et c'est celui de tous mes catéchistes à qui Dieu a donné de plus grands talents pour désabuser les b¥liens de leurs superstitions, et faire en* trer dans les coeurs le goût des vérités chrétiennes. S9 conversion à la foi a quelque chose de singuher, et elle est liée à des circonstances qui ne sont poiiit indignes de VQtre attention.
Une maladie invétérée porta le beau-père du prince de Cotta-Cotta à visiter notre église de Chrichnabouram, dans l'espérance d'y trouver sa guérispn. Il s'y rendit avec sa fille, nommée Yobalamrm^ qui n'avait encore que huit ans. Ce seigneur eut plusieurs conférences sur nos vérités saintes avec le missionnaire, et la semence évang^éhque commençait déjà à germer dans son cœur ; mais elle fut bientôt étouffée par la violence des paasions et par les embarras du siècle. Cependant elle ne fut pas
entièrement perdue ; elle fructifia dans le jeune cœur de la princesse, et prit de nouveaux accroissements à mesure qu^elle avançait en âge. Ayant appris qu'un orfèvre chrétien avait apporté des bijoux dans l'intérieur du palais^ elle profita du moment qu'elle eut la liberté de lui parler pour lui demander par écrit les prières que récitent les nouveaux fidèles. Cela ne lui suffisait pas y et elle eût bien voulu aller à l'église pour y recevoir les instructions du missionnaire ; mais l'usage établi chez les princes ne permettant pas aux personnes du sexe de sortir du palais, ni déparier aux étrangers, semblait lui en avoir fermé toutes les voies. Elle s'en ouvrit une que l'Esprit de Dieu lui inspira : ce fut de convertir à la foi quelqu'un de ceux qui faisaient le service dans le palais, et c'est sur Paul, qui devint ensuite mon caléchisle, qu'elle jeta les yeux. Elle l'entretint sur les principes de la religion chrétienne, selon le peu de lumières qu'elle avait acquises dans son enfance : les désirs de son cœur suppléèrent à l'étendue de ses coiinaisances ; on sait assez que lorsqu'il s'agit de persuader, c'est le langage du cœur qui se fait le mieux entendre.
Aussitôt qu'elle se fut assurée du véritable désir que Paul avair d'embrasser la foi : « Allez, lui dit-elle, » allez apprendre la loi de Dieu de la bouche même » du missionnaire , et ne revenez point qu'il ne vous » ait baptisé. Surtout retenez bien tout ce qu'il vous » dira; plus vous aurez de connaissances, plus vous se- » rez en état de m'instruire. » Paul exécuta les ordres de la princesse ; les premières semences dé la foi qu'il avait reçues d'elle se fortifièrent à mesure que l'instruction répandait plus de lumières dans son esprit ; il reçut enfin le baptême.
A peine de retour au palais, il se signala par son ferme attachement à la foi. Le prince lui ordonna d'apporter des cocos pour la collation*. Le prosélyte n'était pas, ce semble, obligé de faire expliquer un ordre qui ne repfermait rien d'illicite : il part sur-le-champ; mais un moment après, se ressouvenant que le prince les offrait quelquefois à son idole, il revint sur ses pas, et' lui demanda s'il ne les destinait pas à cet usage : « Que t'im- » porte, dit le prince, que ce soit pour l'idole ou pour » moi? fais ce que je t'ordonne. — Il m'importe si fort, » répliqua le néophyte, que si vous me refusez l'éclair- » cissement que je vous demande, je ne puis vous obéir. » Le prince ayant voulu en savoir la raison : « C'est , » dit-il, que n'adorant qu'un seul Dieu, le Créateur du » ciel et de la terre, il ne m'est pas permis de contribuer » en rien au culte des idoles. » Il semble que cette réponse eût dû irriter le prince ; cependant Paul n'en conserva pas moins ses bonnes grâces.
Vobalamma, de son côté, continuait de s'instruire des vérités de la rehgion. Dans les saints empressements qu'elle avait de recevoir le baptême, elle commimiquait à Paul, son instructeur, différents projets qu'elle formait, où le zèle avait plus de part que la discrétion. « Comme » l'église n'est qu^à trois lieues d'ici, lui dit-elle un jour, » ne pourrions-nous pas y aller et revenir dans une nuit » sans être aperçus ? Il n'y aurait qu'à trouver un moyen » de descendre par les murs de la citadelle, et revenir » par le même chemin. » Paul n'eut garde d'entrer dans un pareil projet, qui ne pouvait s'exécuter sans exposer l'honneur de la princesse et sa propre vie. Avec de si saintes dispositions pour le royaume de Dieu, Vobalamma se fortifiait de plus en plus dans la foi, et soupi- IV. 20
rail sans cesse après le moment qui devait lui procurer la grâce qu'elle souhaitait avec tant d'ardeur.
Cependant on s'aperçut au palais que la jeune princesse ne prenait nulle part aux cérémonies idolàtrîqueSj^ et que son cœur était entièrement tourné vers làreliigîon chrétieane. Ses parents crurent pouvoir la distraire de cette inclination en lui proposant un mariage ; paais elle leur répondit qu'elle y avait renoncé, et qu'elle voulait demeurer vierge jusqu'à la mort. Exemple aussi rare dans l'Inde qu'il l'était autrefois parmi les Juifs. On n'omit rien pour lui faire changer del résolution ; mais tout ce qu'on put faire devint inutile. Enfin celui qui la recherchait en mariage, ayant découvert la principale cause de la résistance qu'il trouvait, s'adressa à Paul, et promit que si la princesse consentait à devenir son épouse, la cérémonie des noces ne serait pas plus tôt finie, qu'il lui permettrait d'aller à l'église pour y recevoir le baptême. Sans cette condition, Paul ne se serait jamais chargé de lui en porter la parole. La princesse témoignai d*abord la crainte où elle était que ce nouvel état de dépendance np fût un obstacle à son salut ; cependant la promesse qu'on lui faisait de lui laisser |e libre exercice de sa religion, jointe au respect qu'elle avait pour se5 pai'ents, la détermina à donner son consentement.
On ne manqua pas d'attribuer à Paul le mépris que faisait la princesse et des idoles et des vanités du siècle. Lui-même n'avait garde de déguiser ses sentiments : dans toutes les occasions qui se présentaient , il rendait publiquement témoignage à ça foi, et il ne craignait pas, même jen présence du prince, de faire voir le ridicule des faux dieux et du culte qu'on leur rendait. Une coq^
duite si pleine de zële lui attira enfin l'indignation du prince; mais un dernier trait mit le sceau à sa disgrâce. A une fête païenne, qui était celle du dieu du palais, on portait Pidôle en trioiTiphe, et on la promenait par toute la ville. Paul était à la salle des gardes lorsqu'elle y passa. Dès qu'elle parut, on fit lever tout le monde, et chacun fit le namascaram (c'est la marque dé vénération ^ se donne dans une pareille occasion). Paul , bien qu'on l'eût averti plusieurs fois , loin de donner pe signe de respect, fit voir au contraire par sa contenance combien il méprisait les dieux que toute la ville adorait. Le prince en fut aussitôt informé , et Paul, qm avait tout à craindre de son ressentiment, ne balança p^s sur le parti qu'il avait à prendre. Comme il s'était préparé, pày I4 tribulation et par ses premiers essais, aux fonctions de zèle, il quitta le service du prince pour servir un glus grand Maître, et se rendit a l'église, où il devint pion
catéchiste.
Peu de temps après la retraite de Paul, on célébra au palais le mariage de Vobalamma; le dernier jour delà cérémonie , on sortit de la ville avec tout l'attirail de palanquins et de chevaux. Paul se rencontra par hasard, sur la route. Dès que la princesse Paperçut, elle le fit approcher. Comme elle n'avait consenti à son mariage qiie dans Pespérance de recevoir le baptême aussitôt après, ainsi qu'on le lui avait promis, à la vue de son prosélyte, elle oublia tous les honneurs qu'op lui rendait et les bienséances mêmes de cette journée : « ^e » voici, dit-elle, hors du palais; l'occasion ne peut être » plus favorable : il faut que tu me mènes à l'église, et » que le baptême termine cette cérémonie. » Elle s'adressa ensuite à ceux qui pouvaient favoriser cette déûiarclie,elle
— sosies pressa, elle les conjura, mais inutilement ; et la suite ne fit que trop voir que sa ferveur n'était pas déplacée. On oublia bientôt au palais la promesse qu'on lui avait faite, et chaque jour on éludait sous divers prétextes ses représentations les plus vives. Enfin ses parents se réunirent pour la détourner d'un dessein qu'elle avait si fort à cœur. Comme ils ne purent y réussir par la voie de la persuasion, ils la mirent à une épreuve très-délicate, dont on ne peut bien connaître la rigueur à moins que d'avoir demeuré dans l'Inde. On la traita comme si elle eût mérité de déchoir du rang et des privilèges de sa caste , on la fit manger à part, surtout aux jours de fête au repas de cérémonie , et en d'autres occasions , où la pubUcité rendait plus sensibles la honte et la confusion dont on voulait la couvrir. Yobalamma se soumit à cette épreuve sans s'émouvoir j elle témoigna même de la joie de ce que, par ce moyen, on rendait public son attachement à la loi chrétienne.
Accoutumée par ces sortes d'épreuves à fouler aux pieds le respect humain, elle employait une partie de son temps à instruire les dames du palais des vérités de la religion* Mais il semble que Dieu ait voulu, ou punir teux qui s'opposaient à son bonheur, ou hâter sa récompense, car il la retira de ce monde l'année même de son mariage. Dès qu'elle connut le danger où elle se trouvait, elle renouvela ses instances auprès de son époux, elle se jeta à ses pieds, et le conjura avec larmes d'envoyer quelqu'un à l'église, afin qu'on vînt lui administre!* le baptême. Mais de si grands sentiments et de si saints désirs dans cette princesse suppléèrent sans doute au don de Dieu qu'on s'obstinait à lui refuser, et elle n'a pas eu moins de droit que Yalentinîen, dont saint Ambroise
fait Péloge, d'être regardée comme chrétienne avant le baptême , et d'entrer par la voie d'amour dans la société des élus de Dieu. L'odeur des vertus qu'elle laissa après sa mort fit encore plus d'impression sur les esprits que n'avaient fait ses discours ; quelques dames du palais, ses parentes, ont reçu depuis le baptême avec leurs enfants, et toute cette famille a conçu la plu^ haute estime de notre sainte religion. Le prince même a paru souhaiter qu'on bâtit une église dans la ville où il fait sa résidence. Pour le catéchiste Paul , qui avait la confiance de cette vertueuse princesse, après avoir élevé une nouvelle ' chrétienté vers Vavelipadou, au nord de Ponganour, il vint demeurer dans l'église de Ballapouram, où il a eu bonne part aux événements dont je vais vous entretenir. Il y a environ huit ans que les Dasseris excitèrent une rude persécution contre les chrétiens de cette contrée. Le champ du Seigneur, frappé de stérilité, ne payait que par des ronces et des épines les travaux et les sueurs des ouvriers évangéliques, lorsque Dieu, voulant manifester son empire sur les cœurs, soumit à sa loi un chef de ces Dasseris, et fit servir à sa gloire le principal instrument de la persécution. Les Dasseris sont singulièrement dévoués à Vistnou, divinité indienne, dont ils se disent les esclaves. Dans le sens de la gentilité , qui me paraît le plus fondé sur les livres et sur l'idée des savants, cette idole est le dieu de la mer ; les Dasseris sont comme ses tritons; ils ont toujours une conque à la main ; c'est une espèce de cor, fait de coquille de mer, qu'ils enchâssent et qu'ils ornent assez proprement. Timaiay c'est le nom du chef des Dasseris, s'était distingue , comme Saul , dans le temps de la persécution, allant de maison en maison chercher les chrétiens pour les citer au gourm
du prince. Il fut frappé tout à coup d*une maladie extraordinaire qui dara deux ans. Les médecins, sçrès avoir épuisé tous leurs remèdes, la jugèrent incurable; plusieurs même l'attribuèrent à la magie et au ^ sortilège, ce qui est assez coiumun dans ces terres infidèles. Un chrétien de ses parents lui persuada d'aller chercher le salut de son âme auprès de Celui qui peut, quand il lé veut, donner aussi la santé du corps. Timaia ïé crut; il livra ses icîoles et tous les nœuds magiques dont oh Pavait chargé, el alla demeurer dans la maison du catéchiste, jusqu'à ce qu'il fût instruit, èon mal dijmihùà â mesuré que la foi entrait dans son cœur, et au bout de vingt jours il fut rétabli dans une santé parfaite.
Le bruit d'une gùérison si surprenante attira moins d'attention qiié fe renoncement qu'3 venait de faire à ses folles divinités. Ses parents en jfurent trés-irrités. Son frère surtout, que des intérêts temporels avaient aliéné de la loi, se déclara son ennemi. Il aiheuta les Dasseris, et fil arrêter lé catéchumène devant la salle des gardes. Les Dasseris s'attroupèrent autour de lui, le cnargèrent d'injures, le menacèrent de fe traîner au tribunal du gourou, et tâchèrent d'intéresser dans leur cause les officiers et les soldats; mais ceux-ci, voyant qu'il s'agissait d'iine affaîVé de religion , renvoyèrent le soir même timaia dans sa maison. Il vint droit à l'église pour remercier Dieu de sa prompte délivrance, et le missionnaire ♦ charmé du témoignage qu'il venait de rendre publiquement à sa foi, ne différa pas de le baptiser avec sa femme et ses enfants.
Son ftère voi^lant s'attirer la protection des gentils dans la poursuite du procès qu'il avait intenté au néoî^hyte, j^rit le dessein de confondre la cause des dieux
avec la sienne, et l'accusa d'avoir livré les idoles. Cet article était délicat, et capaljle d'exciter un nouvel orage contre les chrélions; mais comme le néophyte, toujours , ferme dnns laconre>sioîi de sa foi, éluda toutes les questions qui lui furent faites, il porta seul tout le poids de la rage qu'ils avaient dans le cœur, et qu'ils déchargèrent sur lui par toutes sorles de mauv.iis 'traitements et d'outrages. Le mis?ionnaire envoyait de temps en temps quelqu'un de ses disciples pr-iu* le consoler et affermir son conrage. Le catéchiste y alla à son tour ; il était connu, et l'on vomit contre lui les plus grossières injures. Il les écouta d'un air froid et ti^uiquille, sans faire paraître la moindre émotion. Lorsqu'ils eurent fini : « Notre re- » ligion, dit le catéchiste, nOuS apprend qu'il y a beau- » coup de mérite à soufi'rir pour le nom de Dieu les af- » fronts et les injures; si quelqu'un de vous voulait bien » continuer, ou du moins répéter ce qu'on vient de me » dire, je lui promets une bonne récompense, yt Cette réponse les surprit étrangeoient ; les uns en rii'ent, d'autres en témoignèrent leur admiration ; tous changèrent de langage, et le renvoyèrent avec honneur.
Léon (c'est le nom que Timaia reçut au baptême), ne fut pas le seul qui honora l'Église de Jésus-Christ par la confession de sa foi : sa femme, nommée Constance^ ne marqua pas moins de fermeté. Elle se rendit plusieurs fois, avec ses enfants, auprès de son mari, pour animer sa constance et partager ses affronts. Ces choses se passaient à l'insu du prince aux portes de la ville, où, selon la méthode des premiers siècles, se rendent les jugements, tantôt par manière d'arbitrage, tantôt par. une sorte d'autorité que l'usage attribue aux capitaines des portes et des autres lieux de cette nature. Le plus sou-
vent la cabale y décide, et le meilleur appui de la justice sont les clameurs et les présents.
Ainsi, l'innocence était opprimée et la religion indignement foulée aux pieds dans la personne de Léon, lorsque Dieu prit sa défense, et le délivra des mains de ses persécuteurs. Bairé-Gavoudou, oncle du prince, étant malade, fit appeler le missionnaire pour recevoir sa bénédiction, la regardant comme un moyen de recouvrer la santé, qu'il attendait inutilement de tous les remèdes.. Ayant appris que le Père s'approchait de la ville, il envoya au-devant de lui des officiers de sa maison, et des soldats, pour l'accompagner par honneur. C'est avec cette suite que le missionnaire entra par la porte de la ville où se passait la scène dont je viens de parler. Il tourna la tête, comme s'il eût eu dessein de remarquer ceux qui y étaient assemblés, et continua sa routç. 11 n'en fallut pas davantage pour déconcerter cette cabale. Ils craignirent que .le missiotinaire, qui prenait le chemin du palais, n'allât porter ses plaintes au tribunal du prince ; et comme ilg avaient à se reprocher l'irrégularité de leur procédé, ils se séparèrent à l'instant, et laissèrent toute liberté de se retirer au néophyte, qu'ils avaient retenu deux jours et deux nuits.
La visite que le missionnaire rendit au prince, se passa avec toute la bienséance convenable. On l'introduisit dans un salon, on le prince g'était fait transporter. On le fit asseoir sur un tapis devant le prince, qui demeura couché, parce qu'il ne pouvait soulMr d'autre situation. Le missionnaire l'entretint d'abord d'un seul Dieu, de la rédemption des hommes, de la nécessité du salut; et parce qu'on assurait que le démon avait part à sa maladie, il lui donna un évangile de saint Jean, qu'il reçut
avec respect, à dessein de le porter toujours sur lui. Les douleurs que souffrait le prince, et l'empressement de ses officiers à le soulager, interrompaient souvent lé discours ; c^est pourquoi le missionnaire, jugeant qu'il ne fallait pas rendre trop longue cette première visite, se leva pour prendre congé. Il fut conduit à son retour avec la même suite qui Pavait accompagné.
Le lendemain le Père Penvoya visiter par un catéchiste. Le prince le reçut avec d^autant plus de bonté, qu'il se trouvait beaucoup mieux : il lui dit que s'il recouvrait la santé, il viendrait en rendre hommage au Dieu que nous servons, et qu'il irait l'adorer dans notre église tous les huit jours. Peu de temps auparavant, un de ses domestiques qui s'était converti, lui ayant demandé la permission de quitter ce jom*-là son travail pour assister à la messe, il le lui permit de bonne grâce, et ajouta qu'il n'avait garde de s'opposer à une œuvre si sainte.
On n'avait pas fait connaître au missionnaire lé danger où était le prince, ni la cause de ses douleurs, qu'on ne regardait pas comme mortelles : c'est pour cela 'qu'il s'était contenté de préparer les voies de sa conversion, dans la confiance que, par lui-même ou par ses catéchistes, il achèverait ce qu'il avait commencé. Il n'en eut pas le temps; le troisième jour le prince se trouva plus mal; on lui donna tant de remèdes purgatifs , qu'il tomba dans l'agonie et perdit toute connaissance. Il n'avait point chez lui d'idoles, et il commençait à goûter la vérité. Si Dieu n'a pas consommé , par sa miséricorde, ce que les hommes ont laissé imparfait, nous ne pouvons qu'adorer la profondeur de ses jugements. La bénédiction de Dieu ne s'est point éloignée de sa maison ;Tar depuis sa mort.
une famille entière de ses domestiques a reçu la grâce du baptême.
Le néophyte Léon ne jouit pas longtemps du calme où on Pavait laissé. Des Dasseris s^étant unis à quelquesuns de ses parents, le déclarèrent, déchu de sa caste, épreuve la plus déUcate qu'il y ait pour un Indien. Comme le reste de la caste n'adhéra point à ce jugement, loin de se rebuter, ils concertèrent de nouveaux projets pour le perdre. Léon, qui était .exactement informé 4e tout ce qui se tramait contre lui, prit le parti de céder, par un exil volontaire, une maison et des biens, qu'il craignait de ne pas pouvoir alHer avec son salut j il se retira dans la principauté de Ponganour, où, quelques mois après, une mort chrétienne le mit en possession, comme il est à croire, de la récompense que méritaient ses soufirances et la fermeté de sa foi. Après cette perte, Constance, sa femme, eut à soutenir de nouvelles épreuves. Ponganour fut détruit par les Mores; ainsi, obligée de conduire ses enfants d'exil en exil, elle tomba dans une affreuse misère. Il n'eût tenu qu'à elle de la prévenir, ou d'y remédier, en se réunissant à ses parents ; qaais elle eût risqué sa foi, pour laquelle elle avait mieux aimé tout perdre. Contente de son indigence, pourvu qu'elle conservât ce précieux trésor, elle exhortait sans cesse ses enfants à la persévérance, et mourut enfin dans son exil, après leur avoir fait promettre de ne jamais s'écarter de la voie qui avait conduit leur père au ciel, et qui devait bientôt l'y conduire elle-même.
Le beau-frère de Léqn avait reçu avec lui le baptême. Un asthme habituel ne lui permettant plus de vaquer aux affaires temporelles, il se tenait près de l'église, où il assistait tous les jours au saint sacrifice. Après avoir
passé une année dans tous les exercices de la piété chrétienne, une mort de prédestiné couronna sa ferveur. Sa maladie s'étant beaucoup augmentée, il lui fallut retourner au village de Candavaram , où était son domicile. Quoiqu'il fût le seul chrétien , tant de sa maison que de son village, il fit peindre des croix sur les murs de sa chambre, afin que de quelque côté qu'il jetât les yeux, il se rappelât les douleurs de la passion de Notre-$eigneur. C'est dans les plus saintes dispositions qu'il reçut les derniers sacrements. Le catéchiste ne pouvant pas toujours être auprès dé lui, il avait chargé ceux de sa maison de lui dire de temps en temps ; Souvenezvous de JésuS'Christ ; et lorsqu'il eut perdu connaissance, ces seules paroles suffisaient pour rappeler sa raison.
Bieii des gens ont peine à croire en Europe les maléfices, les sortilèges, les possessions, et tout ce qui est du ressort de la magie : une année passée au miUeu de ces nations idolâtres, les aurait bientôt persuadés. îl y a des vérités qui ne sont pas moins à la portée du peuple que des savants, et il est encore plus difficile de croire que des événements capables de réduire les plus grands ennemis de la foi, soient dans ceux qui les éprouvent, pure imagination, ou faiblesse d'esprit.
Dans une caste où il n'y avait jamais eu de chrétiens, et où les femmes se distinguent par leur retenue et leur modestie, une d'entre elles a été appelée a la foi avec des circonstances qui méritent d'être rapportées. Avant que d'ouvrir les yeux à la lumière, elle se vit engagée dans une conjoncture délicate, où il lui fallut défendre son honneur contre les sollicitations d'un de ses parents. Celui-ci, pour se venger de ses mépris, eut recours, ainsi
qu^elle Passure^ à la magie et aux maléfices. En effet, elle tomba dans une de ces maladies^ dont la longueur et les symptômes font conclure constamment aux médecins indiens qu'elle n'est pas naturelle, et que le seul remède qu'on y puisse apporter, est de recourir à ceux qui ont le secret de détruire ces sortes d'opérations magiques. Elle fit donc appeler uiï brame : car on sait que les brames ne sont pas tooins les dépositaires et les interprètes de la magie que de la loi. Vadarvanam, qui est le quatrième vedanij enseigne le secret de mettre en œuTre la magie et de la dissiper, ce qui s'appelle le sacrifice de mort, le sacrifice homicide. Il y a quelques années qu'il en coûta la Tië à un brame , pour avoir employé ce sacrifice contre une personne de grande autorité. Il avait manqué apparemment à quelqu'une des paroles et des cérémonies prescrites : car alors le démon en fait, dit-on, porter la peine au sacrificateur. On parle encore ici de ce qui arriva, il y a vingt-cinq ans, lorsque Ballapouram fut assiégé par l'armée de Maïssour. Un brame crut rompre par la vertu magique l'entreprise de l'ennemi, et rendre sa patrie victorieuse. Il se retira durant le siège à Gouribonda, ville voisine, et dans le temps qu'il pratiquait les cérémonies ordonnées par Vadarvanarrty le démon le saisit et le tua sur l'heure. Ceux qui l'avaient aidé dans le sacrifice eurent le même sort. Je parlais de ce fait, comme par manière de doute, à un brame qui a ses biens à Gouribonda ; il me nomma aussitôt le sacrificateur j et me raconta les autres circonstances de cet événement.
Pardonnez-moi cette digression, mon révérend Père. Je reviens à notre malade. Le brame qu'elle avait appelé, après ses invocations ordinaires, aperçut une fente en
forme de zigzag sur la muraille. Aussitôt, comme s'il eût été saisi d'une espèce d'enthousiasme : «c J'ai découvert, » dit-il, la cause des maux que vous souffrez. Chaohoudou, » le dieu des serpents, s'est logé dans ce mur pour vous » visiter : ne vous étonnez pas s'il trouble votre repos ; » quels honneurs lui avez-vous rendus ? Dressez au pied ji du mur un petit autel, et brûIez-y tous les jours de Pen- » cens. » Elle le fit; mais, au lieu d'un démon qui l'agitait, elle se vit tourmentée d'une légion entière. Elle eut recours encore une fois aux formules magiques, et fit appeler un autre enchanteur, qui ne réussit pas mieux que le premier. Le démon présentait toutes les nuits à son imagination troublée les plus effrayantes scènes, dont le tourment la desséchait, et l'épuisait à im point qu'elle ne pouvait plus se soutenir. Il y avait six mois qu'elle languissait, lorsqu'elle s'adressa au missionnaire. On n'eut pas de peine à lui persuader d'embrasser la foi chrétienne, et dès le jour même elle se fit instruire. Ce qui persuade que c'était une véritable possession, c'est que de temps en temps son visage changeait prodigieusement de couleur, et que d'autres fois elle avait les plus violents saisissements, qui suspendaient toute fonction de ses sens, sans cependant lui ôter la connaissance. C'est dans ces symptômes, où l'on craignait pour sa vie, que le missionnaire l'ayant fait transporter à l'église, lui administra le baptême. Quoiqu'elle fût assise, elle eut besoin d'être soutenue par trois personnes, jusqu'aux paroles de l'exorcisme, que ses yeux s'éclaircirent, et que ses forces revinrent. Elle s'aida elle-même pour le reste de la cérémonie ; et lorsque le missionnaire sortit de l'église, elle s'avança pour lui dire qu'elle se portait bien, La suite confirma la vérité de sa guérison. Anne (c'est le
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nom qui lui fut donné) se montra à tous ceiû qui ayaienît été témoins de ses souffrances, et ne ressentit plus la moindre atteinte de son mal. Son mari et sa fille en furent si frappés, qu'ils embrassèrent la foi.
Parmi les dieux du pays, il y en a un d*une espèce singulière qui tortille au sommet de la tête quatre ou cinq flocons de cheveux en manière de corde, et se fait adorer sous le nom de Gourounadoudou. La crainte de Tîniter lui fait rendre les mêmes honneurs qu'aux autres dieux. Un jeune homme, d'une caste distinguée dans ce pays, parce, que c'est celle du prince de Ballapouram, se nul au-dessus de cette crainte, et se fit couper deux ou trois fois ces flocons de cheveux, sans pourtant pouvoir les empêcher de se tresser de nouveau. Le démon voulut sans doute punir le jeune homme du mépris qu^il avait marqué. Il tomba dans une faiblesse extrême, et son esprit baissait considérablement chaque jour ; mais il n'eut pas plutôt demandé et reçu le baptême, qu'il recouvra les forces du corps et toute la vigueur de son esprit, et ses cheveux qu'on coupa de nouveau en présence du missionnaire ont toujours crû dans leur ordre naturel. Cet événement, joint à la conduite chrétienne et édifiante que le néophyte a tenue depuis ce temps-là, a fait une grande impression dans tout son village.
Un autre gentil, qui est au service du prince, et dont
la caste n'a jamais donne de chrétiens, amena sa femme à l'église. Il attribuait au démon une rnaladie qui la tourmentait depuis plusieurs années. Elle était sujette à des mouvements convulsifs de tout le corps, avec d'affreuses contorsions de bras où il n'y avait rien de naturel. L'eau bénite que lui jeta le missionnaire l'eut à peine touchée^ qu'elle tomba dans une convulsion des plus violentes.
Mais ce fut la dernière qu'elle éprouva, et elle recouvra en peu de temps la santé qu'elle avait perdue depuis six ans. Elle, son mari et deux enfants adoptifs, demandèrent et reçurent le baptême.
Depuis environ deux ans, plusieurs linganistes ont renoncé à leur infâme idole, et ont embrassé la foi. C'est de toutes les castes, celle qui est la plus éloignée de la religion chrétienne, par la difficulté qu'il y a de quitter une idole, qui est le signe caractérisque de la caste, et qu'on doit toujours porter sur soi. Un orfèvre, considéré dans cette caste , parce qu'il avait la surintendance des ouvrages du palais, était tombé dans une folie portée à de si violents accès de fureur, qu'on fut oblige de l'enchaîner. Sa femme, après avoir employé inutilement tous les remèdes que son amitié et son propre intérêt purent lui inspirer, s'adressa à l'Eglise du vrai Dieu. Elle se] fit instruire avec sa fille des vérités de la foi ; elleô jetèrent Tune et l'autre le lingan, et le temps d'épreuve étant expiré, elles furent adndises au baptême.
Pour ce qui est du mari, ses accès devinrent beaucoup moins fréquents et moins violents ; il se trouva tranquille pendant d'assez longs intervalles, pour qu'on pût l'instruire ; il écoutait volontiers la lecture qu'on lui faisait des livres qui traitent de la religion ; il recevait, avec les civilités ordinaires, le missionnaire, et ceux qui venaient le visiter de sa part. Enfin sa folie dégénéra en enfance. Mais Dieu lui avait donné autant de temps et de liberté d'esprit qu'il en faillait pour connaître la vérité, et se mettre en état de recevoir le baptême, grâce plus utile pour lui que la santé , et même d'autant phis précieuse, qu'il risquait moins de la perdre.
Cependant les nouvelles chrétiennes furent bientôt ex-
posées à la tentation ; elles eurent à essuyer les plus durs reproches du gourou lînganiste , et à soutenir tous les efforts qu'il fit pour les ébranler , et les engager à reprendre le lingan. Mais leur fermeté le déconcerta, et le réduisit enfin au silence. Elles auraient eu plus de difficulté à vaincre une pareille tentation, si elles eussent paru tant soit peu faibles dans la foi, au lieu que par cette profession publique qu'elles en ont faite avec tant de courage, elles se sont procuré une paix profonde, que le gourou n'osera plus troubler.
Je pourrais rapporter un grand nombre d'exemples semblables de la fermeté de nos néophytes, mais les bornes d'une lettre ne me le permettent pas. Voici néanmoins un trait que je ne puis omettre. Une femme mariée à Bailapouram pratiquait depuis plusieurs années la loi chrétienne au miheu de la gentilité : elle s'en était fait instruire par les nouveaux fidèles, avec qui elle avait eu de fréquentes conversations, et elle avait trouvé le secret, sans déplaire à son mari, de ne participer, ni au culte qu'on rendait dans sa famille aux faux dieux, ni aux autres idolâtries. Cependant elle tenait sa conversion secrète, et difiérait à recevoir le baptême, jusqu'à ce qu'elle eût marié son fils aîné. Les difficultés que font toujours naître des parents infidèles , l'obligeaient de garder avec eux certains ménagements. Mais son habileté et son zèle lui firent abréger ce terme. Dieu lui inspira de travailler à la conversion de quelques-uns de ses parents : elle se donna tant de mouvements pour y réussir , que le bdûssionnaire la proposait souvent pour modèle à ses catéchistes. Après avoir fait administrer le baptême à quatre d'entre eux, elle se crut suffisamment appuyée, et le reçut à son tour à l'insu de son mari, et avec un de ses en-
fants, auquel elle procura la même grâce. On lui donna le nom de Marguerite.
Peu après qu'elle eut été baptisée, un de ses frères étant tombé dangereuseoient malade, elle sut, nonobstant la défiance et les précautions de ses parents idolâtres, introduire plusieurs fois dans sa maison un catécHiste, qui, après l'avoir disposé au baptême, le lui administra avant sa mort. Son mari en fut instruit , et il se douta qu'elle avait embrassé la religion chrétienne. Dans la crainte que cette démarche de sa femme, si elle était véritable, ne lui attirât diverses contradictions de la part de ses parents idolâtres, il voulut s'en assurer; et pour cela, aussitôt après les obsèques de leur frère, il lui ordonna de l'accompagner à la suite des gentils chez un prêtre des idoles. Celui-ci leur distribua des fleurs offertes au démon : Marguerite, à qui il en présenta comme aux autres, les refusa constamment. Son mari, qui ^observait, dissimula son mécontentement jusqu'à ce qu'il fut de retour chez lui. A peine y fut-il arrivé, qu'après de vifs reproches sur l'affront qu'elle lui avait fait en pleine assemblée, il lui déclara qu'il ne pouvait y avoir dans sa maison un dieu pour sa femme et un autre dieu pour lui. « Il est » aisé de nous mettre d'accord, répondit Marguerite : » allez-vous-en à l'église des chrétiens comme moi, et » nous n'aurons plus qu'un Dieu, qui est le seul véritable. » — Tu veux encore me séduire, répliqua le mari, mais il » n'en sera point ainsi, car il faut absolument que tu quit- » tes une voie que le monde réprouve, et qui ne me con- » vient pas. — C'est à quoi je ne consentirai jamais, ré- » pondit Marguerite. » A ces paroles, le mari, transporté de fureur, tire son sabre et la menace de lui trancher la tète. Marguerite, se mettant, à genoui, lui dit qu'il était lY. 21
Je maître, et qu'il pouvait frapper. Hem chrétiens du voisinage étant accourus au bruit, se mirent en devoir de Parrôter. « Hé ! de quoi vous emWrassez-voiis ? leur « dit Marguerite ; que ne le laissez-vous faire! » Le mari ne passa pas outre, et il lui eût été difficile de ne pas se laisser fléchir à tant de douceur et de modération ; il eut mêjne honte de son emJ)ortement , et prenant un ton radouci :-« Quelque chose que j'aie pu faire, lui dit-il , » en as-tu été tant soit peu ébranlée ? Comment veux-tu » que nous vivions ensemble? Tu peux te retirer à 1 é- » gUse des chrétiens, que tu as indignement préférée à » ta famille. — Quand vous m'avez reçue chez vous, ré- » pondit Marguerite, vous avez assemblé lei^parentsj qu'ils , » soient témoins de notre séparation conmie ils l'ont été » de notre alliance : déclarez-moi chrétienne en leur pré- » sence, et que ce soit à ce titre que vous me renvoyiez ; » alors j'irai me loger auprès de l'égUse : jusque là je » regarde vos discours comme tant d'autres que vous ont 3» fait tenir certaines querelles domestiques, et que je suis » accoutumée à vous pardonner. »
C'est Marguerite elle-mô.me qui a Mi le récit de tout cet entretien au missionnaire. Par cette, épreuve, soutenue avec tant de fermeté , elle a acquis le droit de ne plus garder de ménagements, et de faire une profession ouverte de sa foi, qu'elle avait, tenue renfermée pendant quelque temps dans son cœur. On sait que dans les premiers siècles de l'Eglise, souvent la seule présence des chrétiens rendait muets les oracles ; c'est ce qui est arrivé à notre néophyte. Un jour que l'on consultait les interprètes du démon , qui sont les oracle^s des Indiens, elle était assise à un coin de la chambre» t'interprète fle là conn^sait pas, encore moins savait*il qu'elle fût chré^
tienne. Cejt interprète, ou plutôt le démon par sa bouche, di\;. qu'il ne pouvait pas s'expliquer tant qu'elle serait présente, et ordonna qu'on la fît retirer.
Il arrive dans l'Inde ce qui arrivait aux premiers temps de l'Eglise naissante, que l'Esprit de Dieu se communique plus volontiers aux pauvres qu'aux riches du siècle. Les armées de Marattes, qui parcourent tous les ans cette partie de l'Inde pour lever le tribut, ont parmi eux une chrétienté nombreuse et édifiante, qui donne heu à beaucoup de conversions et de baptêmes. Il y a danç chaque armée un nombre considérable de familles chrétiennes. Ces néophytes se sont choisi un chef qui leur tient lieu de catéchiste. Tous les dimanches ils ornent ime vaste tente en forme d'édise : les fidèles s'y assemblent pour écouter les instructions et faire leurs prières,. et ils s'en acquittent avec tant d'assiduité et de zèle , que le missionnaire a été obligé de modérer les pémteùces qu'ils imposaient à ceux qui manquaient une seule fois, de s'y
élivré du démon par un reliquaire qu'un chrétien lui avait fait mettre au coù, a conservé depuis tant de vénération pour cette église ambulante, qu'aux fêties considérables il fait des offrandes d'encens et d'huile pour le luminajre ; et comme les lois du pays ne lui permettenf pas d'entrer dans les tentes au peuple d'un rang si inférieur, il se tient à quelque distaîice vis-à-vis la tente, jusqu'à ce que lèç prières soient finies.
Après vous avoir rapporté quelques traits édîfiarif s de nos néophytes , je dois vous entretenir des nbuvèl|es églises que nous élevons dans ces terres idolâtres. Il y a sept ou huit ans que nous en avons bâti une assez belle à Yencatigiiiry, capitale de la principauté de ce noni. Quand il fallût en obtenir le terrain, le P. Gargàm, qui
avait entrepris cet édifice, trouva matière à exercer sa patience. Je ne vous dirai point ce qu'il y eut à essuyer de délais, de variations, de froideurs et de rebuts du côté du palais. Il vint à bout de tout par sa douceur et par sa persévérance.
Un jour que le prince sortit pour la promenade, le Père l'attendit à son retour, et lui présenta sa supplique. Il fut reçu fort froidement à l'ordinaire ; mais le missionnaire, qui avait pris le parti de ne pas le quitter qu'il û'en eût reçu une réponse positive, marcha toujours à ses côtés. Enfin, après avoir passé beaucoup de temps à visiter ses écuries, il entra dans la salle d'audience, où il fit asseoir honorablement le missionnaire, et lui fit faire diverses questions par un brame. Il est à croire que ses réponses satisfirent le prince, car la concession du terrain fut le fruit de cette conversation, et des officiers furent envoyés à l'heure même pour marquer l'emplacement de l'église.
A peine euton commencé l'édifice, que le prince rendit visite au missionnaire. Il n'avait encore pour logement qu'une misérable cabane faite de feuillages : « .Je » suis confus, dit il au prince, de vous recevoir dans un » lieu si peu convenable. — S'il est convenable pour > vous, répondit poliment Je prince, il l'est aussi pour » moi. » Il demanda ensuite ce que représentait une image qu'il aperçut; quand on lui eut dit que c'était l'image de la sainte Vierge, il s'inclina aussitôt, et lui donna des marques d'une profonde vénération.
Dès ce jour-là même il prit de l'affection pour le missionnaire et pour la nouvelle église qui était son ouvrage. Il venait deux ou trois fois chaque mois, et quelquefois plus souvent, visiter le Père ; il prenait plaisir à lui en-
tendre parler de la religion, pour laquelle il paraissait plein d'estime et de respect. On avait tout à espérer de la pénétration de son esprit et de la droiture de son cœur. Mais ce furent ces qualités-là mêmes qui abrégèrent ses jours; car quelque temps après il fut empoisonné par des brames, dont il éclairait de trop près la conduite. On ignore dans quels sentiments il mourut ; il en avait assez appris pour fixer sa croyance, et tourner son cœur vers Celui dont il venait d'admettre la loi sainte dans ses terres. Ce prince, dont on connaissait les lumières et l'expérience, gouvernait absolument ce petit État, quoique son frère en fût alors, comme il l'est encore maintenant, le véritable seigneur.
Pendant trois ou quatre ans, cette nouvelle chrétienté devint florissante sous la protection de l'un et l'autre prince, et elle s'augmentait de jour en jour par les bénédictions que Dieu répandait sur la prédication évangélique. Mais les nouveaux établissements ne sont pas longtemps tranquilles, et le démon suscite toujours quelque orage. Il profita d'un temps de guerre pour ruiner notre église. Les Mogols ayant formé le siège de Vencatiguiry,.le prince, qui se vit attaqué du côté où est l'église, envoya un détachement pour en abattre le mur d'enceinte. Gopala Naioudou, beau-frère du prince, et Rangapa Naioudou, frère du prince de Cangondy, que des divisions de famille avaient obligés de se retirer à Vencatiguiry, voulurent être de ce détachement, afin de satisfaire la haine secrète qu'ils portaient au christianisme. Ils allèrent bien au-delà des ordres du prince ; car ils abattirent les toits de l'église et de la maison, renversèrent une partie des murs , pillèrent ce qui était à leur bienséance, et brûlèrent tout le reste.
Dieu vengea bientôt les intérêts de son église ainsi profanée et détruite. Il commença par le prince. Sa ville fut pareillement détruite, et il ne put conserver sa citadélie qu'en payant un tribut excessif. Les deux chefs qui Pavaient saccagée, et tous ceux qui avaient contribué à sa' rumé, furent punis d'une manière encore plus éclatante, ainsi que je le dirai bientôt.
Quand Parméé des Mogols se fut retirée , nous sollici-
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tâmcs souvent, et toujours inutilement, le rétablissenient de notre église; enfin on nous proposa un autre terrain au voisinage de la citadelle. Cet emplacement nous mettait à couvert' des inconvénients de la guerre : mais il nous exposait trop à la vue des remparts, et rendait inutiles les premières dépenses que nous avions faites. D'ailleurs, au travers de toutes les difficultés qu'on nous faisait, nous aperçûmes des vues intéressées qui nous empêchèrent de Paccèpter. Il fallut donc attendre un temps plus favorable. Au bout de deux ans, le missionnaire ayant fait présenter au prince un type d'éclipse, on lui accorda la permission de bâtir son église dans le premier emplacement où elle était avant sa destruction.
Peu de jours après que le prince eut accordé ce même emplacement, il vint rendre visite au missionnaire dans son église, toute ruinée qu'elle était. I| avait à sa suite un grand nombre d'officiers et de brames : ceux-là ne sont à'ôrdinaire que de simples auditeurs , au lieu que ceux-ci, par les questions qu'ils font, ou par leurs ré- Couses aux c^estions qu'on leur fajt, doppent plus souvent lieu ^ 1^ dispute, et plus de facilité à l'instruction.
Depuis que leur Vedam, qui contient leurs livres sacrés, est entre nos mains, nous en avons extrait des
textes propres aies CQnyaincre des vérités fondamental es qui ruinent l'idolâtrie. En effet, l'unité de Dieu, les caractères du vrai Dieu, le salut et la réprobation, sont dans le Vedam ; mais les vérités qui se trouvent dans ce livre n'y sont répandues que comme des paillettes d'or sur des monceaux de sable ; car du reste on y trouve le principe de toutes les sectes indiennes, et peut-être le détail de toutes les erreurs qui font leur corps de doctrine.
La méthode que nous observons, en disputant avec les brames, est de les faire convenir d'abord de certains principes que le raisonnement a répandus dans leur plûlosophie, et, par les conséquences que nous en tirons^ nou^ leur démontrons sans peine la fausseté des opinions qu'ils reçoivent communément. Ils ne peuvent, surtout dans une dispute publique, se refuser à des raisons puisées dans leurs sciences çaêmes, et beaucoup moins à la démonstration qui s'ensuit, lorsqu'on leur prouve, par les te?:tes mêmes du Vedarriy que les erreurs qu'ils viennent de rejeter font partie de leur loi.
Une autre voie des controverses, eàt d'établir la vérité et l'unité de Dieu par les définitions ou propositions ti^ rées du Vedam. Comme ce livre est parmi eux de la plus grande autorité, ils ne manquent pas de les admettre ; après quoi, la pluralité des dieux ne coûte rien à réfuter. Que s'ils répliquent que cette pluralité, ce qui est vrai, se trouvé dans le Vedam, on en conclut la contradiction manifeste de leur loi , qui ne s'accorde pas avec ellemême.
Ce prince nous écoutait volontiers, et ce se lassait point de nous faire des questions intéressantes sur la religion. Il nous eût donné lieu d'espérer sa conversion, §i les princes de l'Inde n'étaient, par bien des raisops, trop
éloignés du royaume de Dieu pour se rendre si tôt«à la yérité. Il est toujours et utile pour eux de la leur annoncer , et glorieux à l'Évangile de triompher de l'idolâtrie devant ses plus zélés défenseurs et ses plus fermes appuis. Le missionnaire ne songeaplus qu'à réparer son église et son logement ; mais la difficulté était de trouver du bois pour en fabriquer les toits, car le pays n'en fournit pas. Il envoya un brame et deux catéchistes au prince du Drougam, dont Vencatiguiry est un démembrement, pour lui demander la permission d'en couper dans ses forêts. Ce prince, qui, pour le distinguer des cadets dont Vencatiguiry fait la portion héréditaire, est appelé le Grandi'Prineey reçut avec bonté les envoyés du missionnaire, et leur accorda la permission qu'ils demandaient. Il s'informa ensuite en détail de la doctrine chrétienne. C'est la première fois que la loi de Dieu a été annoncée à cette cour , où l'on continue de nous témoigner de l'affection. Depuis ce temps-là, ce prince a voulu être instruit par le catéchiste de plusieurs usages des chrétiens, et a fait prier le missionnaire de venir donner sa bénédiction à son palais et à sa famille ; c'est dans ces termes qu'il l'invita à le venir voir.
Je viens maintenant aux deux principaux instruments dont le démon s'était servi pour la destruction de notre église. Leur crime ne fut pas longtemps impuni. Il paraît que Dieu livra Gopàla Naioudou à son sens réprouvé : il s'aveugla jusqu'au point de conspirer contre son prince, et il fit faire secrètement des fers pour l'enchaîner, aussitôt qu'il l'aurait en sa puissance. Il croyait déjà toucher au moment où il serait maître de sa personne et de son État : car ayant rencontré un catéchiste, il lui pai^a en des termes menaçants, comme étant sur le point de lui
faire sentir tout le poids de sou autorité. Le prince, in^ formé de ses menées secrètes, le fit arrêter, et il fut chargé des fers mêmes qu'il avait fait fabriquer. Il trouva le moyen de s'évader, et d'échapper au supplice ; mais toute sa famille fut emprisonnée, et ses biens confisqués. Ses confidents eurent part aux châtiments ; un de leurs chefs, qui avait suivi le fugitif, fut massacré par luimême ; les autres furent condamnés à une grosse amende, et après l'avoir payée ils s'exilèrent d'eux-mêmes.
Rangapa Naioudou, frère du prince de Cangondy , avait déjà éprouvé im sort plus funeste. La haine qu'il portait au christianisme était héréditaire dans sa famille ; il en donna encore des marques peu de jours avant son malheur. Ayant fait venir un pauvre chrétien aveugle, il le pressa de renoncer à la religion chrétienne, dont il parla dans les termes les plus méprisants , et en vomissant d'affreux blasphèmes contre le vrai Dieu. L'aveugle répondit qu'il n'y avait de vraie religion que celle qu'il avait embrassée, ni de véritable Dieu que le Dieu des chrétiens; que leurs gouroux en étaient les ambassadeurs ; que pour lui, il avait trouvé le chemin du ciel, et qu'il ne l'abandonnerait jamais. Ce seigneur, irrité d'avoir eu si peu de pouvoir sur l'esprit d'un pauvre mendiant, et ne croyant pas qu'il fût de la bienséance de le maltraiter, se fit un jeu encore moins décent du triste état de son aveuglement : au lieu de le laisser retourner dans la ville par le chemin qu'il avait coutume de tenir, et où il se conduisait par habitude, il lui indiqua un faux chemin, qui l'engagea parmi les chevaux 'du palais, et il se fit un divertissement barbare de l'embarras où se trouva ce malheureux.
Peu de jours après , il alla voir un de ses parentis à
Cadapa-Nattam , citadelle des Mogols , limitrophe de Vencatîguiry. C^est là que Dieu le conduisait pour l'envelopper dans le massacre que je vais rapporter. Le prince de Ponganour était toujours en guerre avec ses voisins ; après avoir pillé plusieurs bourgades et surpris une citadelle du nabab de Cololana, il tomba sur'Cadapa-Nattam, qui dépend du nabab d'Arcate, le plus puissant de ces quartiers de l'Inde. Il voulait tirer vengeance d'un Maratte qui était au service du prince son père, et qui^ après avoir livré aux Mogols la principale forteresse de son État, s'était retiré dans cette citadelle.
Les troupes de Ponganour furent d'abord repoussées, avec perte, mais elles revinrent à la charge avec tant de furie, qu'elles prirent la ville cette nuit-là même, et le lendemain la citadelle. Les prisonniers de conséquence, parûii lesquelles se trouva RangapaNaioudou, furent conduits à Gondougallou, place frontière, où le prince était resté. Le Maratte, qui s'attendait à la mort, avança avec une contenance fière, et répondit en des termes arrogants. Le prince, après l'avoir fait décapiter, fit le tour du cadavre en lui insultant et en le foulant aux pieds.
On fit avancer Rangapa Naioudou : « Quel sujet vous 3» ai-je donné de vous plaindre de moi? lui dit le prince. » Et en effet, ils n'avaient jamais ^u de guerre ensemble, et si Dieu ne l'avait pas déjà condamné, on ne voit pas pourquoi il fut exclu de la grâce qu'un brame sut obtenir. Le gouverneur de Cadapa-Nattam avait été blessé dans l'action, il fut amené à son tour avec son fils qui n'avait que dix ans. Il conjura le prince de se contenter de la mort du père, et d'épargner le fils qui était dans \m âge si tendre. Le prince fut inexorable, et le fils fut massacré aux yeux de son père. Enfin, trente-sept personnes
distinguées par leur naissance ou par leurs emplois , périrent de la sorte : on voulut que ïe gouverneur fût témoin de cette tragique scène, et il rie fut décapité que le dernier.
Le prince fit apporter toutes ces têtes, sur lesquelles, en se moquant, il jeta des fleurs comme par manière de sacrifice. Le lendemain il les fit transporter à sa capitale, où il s'en fit un triomphe barbare, ayant fait attacher deux de ces têtes ^ux défenses de l'éléphant sur lequel il faisait son entrée, tandis que ceux qui le précédaient, par un jeu également cruel, jetaient les autres têtes en l'air, et les recevaient dans leurs mains. Ces têtes furent exposées tout le jour devant la salle des gardes, et on les suspendit le lendemain près de la ville entre deux colonnes.
Il en coûta cher au prince pour s'être ainsi livré aux mouvements de sa colère. L'armée des Mogols, promptement rassemblée, et les princes tributaires réunis, ayant formé un corps d'armée considérable, entrèrent dans le pays de Ponganour. Le prince perdit courage. Au désespoir de ne trouver de salut que dans la fuite, avant que de partir il fit tenailler celui dont les conseils l'avaient précipité dans ce malheur, et il gagna sa principale forteresse dans les montagnes , mais ne s'y croyant pas encore en sûreté, il se rendit à Cadapa, comptant ma| à propos sur la protection du nabab, dont il était tributaire. Celui-ci, qui était d'intelligence avec le nabab offensé, l'amusa pendant quelque temps, et le mit ensuite aux fers, où il est encore.
Cependant la ville de Ponganour fut prise après quelques jours de résistance. Le palais du prince fut détruit, la ville brûlée, et les murs renversés. Nous «ûmes part
à la désolation commune, et notre église ne fut pas épargnée. Les Mogols, après avoir inis la princ^auté sur la télé d'un enfant du prince, et avoir établi le brame Sommappa pour général de l'État, donnèrent la paix à tout le pays et se retirèrent.
Le missionnaire n'ayant pu, durant ces troubles, visiter la chrétienté de Ponganour, profita des premiers moments de calme pour s'y rendre. Il choisit la maison d'un fidèle la plus propre à servir d'église, et il fit proposer une entrevue au brame administrateur. Celui-ci fit l'honneur au missionnaire de venir le trouver avec une suite de cinquante personnes. On s'entretint d'abord de sciences, et ensuite de religion. On convipt assez de l'unité de Dieu, et Sommappa ajouta ce que disent communément les brames, Kechavova^ Chivova. C'est Kechavoudou ou Chivoitdou, Le premier est un nom de Vistnou, le second, de Rotidroudou. <( En voilà deux, reprit le Père; 3» depuis tant de temps que vos docteurs disputent ou li- » sent les livres , n'ont-ils pu décider encore lequel des » deux est le vrai Dieu ? Si la chose vous est si obscure, » ne pouvez-vous pas dire : J'ignore Vistnou et je ne sais » pas quel est Chivoudou, mais je reconnais un Dieu » créateur. Quand on est né dans une secte, la préven- » tion aveugle si fort, qu'on n'examine pas même les » termes; car ce Kechavoudou, que vous avez nommé » le premier,- signifie le chevelu j et rien de plus. » — « Est-il bien vrai, demanda le brame, que le sens de ce » terme soit celui que vous dites ?» — « Oui, répliqua » le Père, je l'ai lu dans vos livres les plus autorisés : » kechaha (cheveux) ; fcecAifcan (chevelure) ; kechavovdou » (le chevelu). Si vous lui donnez des cheveux, vous lui » ôtez la nature divine, qui est pur esprit; comme vous
» en convenez vous-même par les termes de niranjanay » niracara, akaittga, etc. (qui est sans membres, sans » figure, sans corps). » A la fin de cet entretien, le Père demanda un terrain dans l'enceinte de la ville pour y bâtir une maison, et le brame le lui accorda.
Cette église fut bientôt construite, et ne tarda pas à enfanter de nouveaux fidèles. Il y a parmi ces néophytes une famille dont l'aîné, toujours attaché à ses idoles, est capitaine. Le reste de la famille, qui habite une maison séparée, a connu et embrassé la vérité. Ils n'eurent pas plutôt reçu le baptême, que leur foi fut éprouvée. Bali Naioudou, leur aîné, dont ils dépendent par les lois du sang et du service, fit un repas à l'honneur de ses ancêtres, lequel, parmi les gentils, est toujours précédé de cérémonies superstitieuses, et y invita ses frères. L'un lui fit réponse que sa religion ne lui permettait p£tô de participer aux cérémonies des gentils ; un autre lui déclara que si l'on s'abstenait de telle et telle cérémonie, il s'y trouverait ; sinon, qu'il était inutile de lui en parler. Tous refusèrent ainsi de s'y trouver.
Le plus jeune de cette famille se tira d'une épreuve encore plus délicate. Le brame administrateur, suivi d'une partie des troupes, étant allé visiter une des places de guerre, leur fit donner à dîner. Le jeune prosélyte s'aperçut que les mets étaient déposés aux pieds de l'idole. Comme on le pressait de s'assemr, il répondit qu'il jeûnait ce jour-là; et il jeûna en effet, car il ne fit qu'une collation, ce qui est le jeûne de l'Inde. Lorsqu'il fut de retour à son poste, le capitaine ameuta contre lui quelques soldats, sur ce qu'il avait quitté le culte des dieux pour embrasser une religion qui leur est entièrement opposée. L'un d'eux l'ayant menacé de Pépée : «Eo
filles des gentils qui entrent dans leur maison. Leur fidélité à observer cet usage leur a attiré diverses persécutions, qu'ils ont surmontées par leur fermeté.
Ces Reddis dont je parle demeuraient à Alomourou, qui est de la dépendance d'Anantapouràm ; on les déféra aux Marattes, comme étant puissamment riches. Madou Raioudou, brame maratte qui était à la tète d'un camp volant, alla assiéger la ville; les Reddis qui en étaient les maîtres, comptant peu sur le secours du prince, prirent le parti de se défendre; et, faisant des habitants autant de soldats, ils soutinrent le siège pendant trois mois. Durant ce temps-là il n'y eut pas un seul chrétien de blessé, tandis que les ennemis perdirent une grande partie de leur armée. Cependant le chef des Reddis chrétiens se rendit à la cour pour exposer au prince les besoins de la citadelle. Le prince lui donna des armes en récompense de sa bravoure, et le fit conduire en triomphe par la ville sur son propre éléphant; mais au lieu de lui fournir le secours qu'il demandait, il abusa lâchement de sa confiance, et le força de lui faire un billet de six mille pistoles.
Aussitôt que le Reddi fut de retour à Alomourou, il assembla ses frères, et après leur avoir rapporté la criante et honteuse vexation que leurs richesses leur avaient attirée de la part de leur propre prince, ils prirent de concert la résolution d'abandonner le pays, et de retourner à Baccapouram, d'où ils étaient sortis autrefois. L'exécution en était difficile : la multitude de leurs bestiaux, leurs effets, leur argent, et plus que tout cela, un grand nombre de petits enfants rendaient la marche périlleuse et embarrassante. Ils prirent le temps de la nuit pour se
dérober à la vigilance de leur ennemi; leur marche se fit heureusement dans le plus grand silence, et nul de leur suite ne fut surpris.
Quelque temps après leur départ, le prince d'Anantapouram en étant informé, leur envoya des députés pour les engager à rester dans ses États; mais cette invitation ayant été inutile, il en envoya d'autres avec une compagniede soldats, pour appuyer la négociation ; ces seconds députés arrivèrent heureusement trop lard, les Reddis n'étalent plu§ sur les terres du prince. Ils avaient promis à Dieu en partant d'Alomourou, que s'ils échappaieot à la vigilance de leurs ennemis, et que s'ils obtenaient un établissement dans le lieu où ils se retiraient, ils y bâtiraient une église à leurs frais. Us continuèrent paisiblement leur route qui était de quatre-vingts lieues, et cette nombreuse famille arriva àBouccapouram sans la moindre incommodité. Le prince leur donna d'abord une ferme du domaine, et leur accorda ensuite d'autres villages, dont le plus considérable est voisin de l'égUse d'Aricatla.
Cette nouvelle église, qui est à une journée de celle de Bouccapouram, est l'ouvrage d'im chrétien nommé Pierre Ponnapati. Use trouva à Bouccapouram lorsqu'on y construisait l'église : il étudia attentivement les principes de la religion chrétienne, et s'étant rendu à la vérité dès qu'il l'eut connue, il reçut le baptême. De retour dans sa ville, il eut à essuyer toutes sortes de contradictions, soit de la part de sa famille, soit de la part de Pappi Reddi, qui en était gouverneur. Il songea d'abord à gagner sa famUle, et il y réussit par ses exhortations, et pax' les leçons d'un catéchiste qu'il avait amené avec lui. Il eut plus de peine à fléchir le gouverneur; cependant il en vint à bout, et obtint son consentement pour l'établissement lY. 22
qu'il voulait former, et son agrément pour faire venir un missionnaire.
Le père Gargam qui fut appelé, se rendit à Arioatla pour conférer avec le gouverneur. Cette ville est d'etiViron cinq à six mille habitants. Le démon, auquel ce gou* vemeur bâtissait alors un temple, craignit un concurrent aussi redoutable que lé Dieu des chrétiens.* Les brames qui l'avaient déjà ébranlé, firent de nouveaux efforts à l'arrivée du missionnaire ; aussi le Père le trouva-t-il tout-à-fait changé, et, aux marques d'estime près, il n'en put recevoir aucune réponse positive. Le Père voyant l'inutilité de ses raisons et de ses démarches, demanda au gouverneur pourquoi il l'avait fait appeler, et s'il était permis à un homme de son rang de se jouer d'un missionnaire qui venait dàûs son pays en qualité d'ambassadeur du vrai Dieu ; que ce serait un sujet de triomphe pour les ennemis de son culte, et qu'un semblable accueil retombait sur le grand Maître qui l'avait envoyé. a Ce grand Dieu, ajouta-t-if, nous ordonne de èecouer la » poussière de nos souliers contre ceux qui refusent de » bons recevoir ;' » et, comme il se mettait en devoir d'exécuter cet ordre", le gouverneur tout effrayé l'arrêta, et, changeant de langage, il donna son consentement de bonne grâce : il se fit même un chafigement si grand dans le cœur du bramé Ramanûa, le principal auteur de cette opposition, qu'il se chargea de jprésider à la construction de l'église.
Ces deux églises étant proches l'une de l'autre s'ehtresoutiennent pour l'accroissement de la foi. C^llede Bouccapouram eut bientôt plus de deux #nts chrétiens : et par Parrivée des Reddis venus de Madigoubba, celle diAricatla se trouve une église toute formée.. Elle com-;
menée déjà à donnor des prosélytes. La curiosité ayant attiré à la nouvelle église un orfèvre linganiste» il disputa longtemps avec le catéchiste. Le Père de la Johannie jugeant^ par ses discours, qu'il goûtait les vérités chrétiennes, entreprit sa conversion. Dieu bénit son on^ treprise, l'orfèvre mit ce. jour-là son Jingan à ses piods. Un si prompt changement est, dans l'ordre des conversions de l'Inde^ une espèce de miracle ; car de tous les gentils, il n'y en a point de plus éloignés du christianisme que ceux qui sont de cette abominable caste. Régis (c'est le nom que ce néophyte reçut au baptême) s'est souvent distingué par la fermeté avec laquelle il a soutenu les diverses persécutions domestiques, qai M manquent guère aux nouveaux fidèles.
La conversion d'un autre linganiste a quelque chose de plus singulier. Un gentil, pour avoir entendu ûiM catéchistes, avait pris quelque teinture des vérités de là religion ; il s'avisa de parler de la doctrine chrétienne au linganiste d'un ton railleur : a Ils sont admirables, di*^ » sait-il, ces chrétiens l ils font le procès à tous nos dieux, » et ils les traitent d'hommes, de pierres, d'animaux ; ils y) veulent qu'on se borne dans le mariage à une seole . ïi femme, qu'on ne touche point au bien d'autrui, etc. )é Le linganiste l'écouta tranquillement , et quand il eut achevé de parler : <c Vous me dites là des choses surpre* » nantes, lui répondit-il ; il faut que ces missionnairefi » soient de grands hommes, puisqu'ils prêchent une re^ » ligion si pure et si conforme à la* droite raison ; je vous » suis obligé des connaissances que vous m'en donnes, » et je vais de ce pas à l'église pour m'en faire mieux » instruire* » Et, en effet, il se fit présenter.au missioi^
naire , lui remit son idole, écouta les instructions et reçut le baptême.
A Bouccapouram, un enfant de huit ans, qui était chrétien, se trouvant dans upe salle publique où les principaux du Ueu étaient assemblés, Pun d'eux se mit à railler sur la religion. Le jeune enfant répliqua. Après quelques altercations de part et d'autre, on lui dit de montrer son Dieu. « Mon Dieu, répondit l'enfant, est le créateur ir >â6 tout l'univers ; il est un pur esprit, et je ne puis vous Ji^ -le montrer; mais je vous montrerai bien le vôtre. » Il prit en même temps une pierre, sur laquelle il barbouilla une face humaine, puis l'ayant posée gravement à terre et avec un air de cérémonie , d'un coup de pied il la poussa loin de lui en disant : « Voilà les dieux que vous » adorez. » Tout le monde applaudit à la saillie du jeune enfant, et le mauvais plaisant se retira couvert de confusion.
• Une troupe de maçons, dont les chefs sont chrétiens, Mtissaient la chaussée d'un étang à Mondicallou. Un Dasseri, venu de Ballapouram, leur ayant aperçu le chapelet pendu au cou, crut que son titre de Samaiacadou ou de chef des Dasseris lui donnait le droit d'inquiéter les ennemis de ses dieux. Il leur chercha querelle, et, après bien des menaces, il leur défendit de puiser de l'eau. « Comment, dit l'un d'eux, c'est nous qui travail- » Ions à cet étang, et vous nous empêcherez de nous y » désaltérer î » U alla à l'instant porter sa plainte au gouverneur, qui est parent du prince. Celui-ci lit appeler le Dasseri, et les fit disputer ensemble. La conclusion fut que le gouverneur, irrité contre le Dasseri, le chassa de sa présence, et qu'il présenta le bétel au chrétien, ce
qui, dans cette circonstance, était pour lui une assurance d'affection et une marque d'honneur.
Les mêmes fidèles ayant été employés par im brame, ministre d'État, à réparer la chaussée d'un autre étang, eu Ja chargeant de terre pour l'afferinii', enterrèrent à dessein un nombre de petites idoles, que les gentils ont coutume d'y placer. Le brame étant venu examiner l'ouvrage : « Je ne vois plus, dit-il, nos dieux; qu'en avez- » vous fait ? — Je ne comprends pas bien ce que voug » me demandez, répondit le chef des fidèles, k la vérité, )^ j'ai remarqué en cet endroit un amas de pierres, que » j'ai trouvé propres à fortifier la chaussée ; mais de » dieux, Je n'en ai point vu. — C'était cela même, reprit » le brame, que tu devais respecter : ignorais-tu que ce » sont nos dieux? — Je m'y connais autant que per- » sonne, dit le maçon, puisque c'est notre métier, et » vous pouvez m'en croire ; c'étaient certainement des » pierres. Mais puisque vous voulez que ce soient des » dieux, ils sauront bien reprendre leur place. » Un autre brame, lui ayant aperçu un chapelet, dit au brame ministre . c< A !*quoi vous amusez-vous? Ne voyez- vous pas » que c'est un chrétien, et ignorez-vous quel est le mé- » pris que les chrétiens font de nos dieux ? » L^ chose en demeura là, et on ne les inquiéta point.
Je finis, mon révérend Père, cette longue lettre, en vous apprenant la mort du P. Lavernhe, que l'excès de ses travaux a consumé en trois ou quatre ans passés dans cette mission. Il joignait à une grande piété un zèle qui ne lui permettait pas de se modérer dans les exercices les plus fatigants d'une mission par elle-même si pénible. Il est le premier des missionnaires qui ait fait faire les exercices de saint Ignace aux catéchistes et aux fidèles.
Son église était une de celles où il s'administrait le plus . de baptêmes. Le soin qu'il prenait à convertir les infidèles et à former les néophytes; ses fréquents voyages, le concours des fêtes , et l'ardeur dont il animait les fonctions de son ministère, terminèrent bientôt son sacrifice. Il se rendit trop tard à Pondichéry, où les remèdes ne piu^ent dissiper la langueur qu'il avait contractée : elle servit à le disposer à une mort précieuse par tes sentiments de prédestiné qui le sanctifièrent jusqu'au dernier soupîi*, et qui laissèrent après lui une odeur de TSrlu qui subsistera longtemps dans cette mis^on. J'ai l*honneur d'être, etc.