IV
. Le missionnaire^ qui n'avait pu goûter ce. ponseU, se soumit sans hésiter au^ ordres de sou supérieur., Mais son Qbéissance, lui coûta bien des larpdes : jl vojiait son troupeau désolé sur le point d'être destitpé de pasteur, et d^4eYeI^r i§ proiei di^ plus ,cruel< ennemi de^ lafpi;; pette {^sée l'accablait de douleur. Il sortit du Marava le cçaur lijétri d'am|ei;ti,mie, L'^coahle^ieutd^. tristesse où jj. étail;, jçint aux fatigues qu'il venait d'essuyer durant le. cours d§ ce^t.orage, lu}..,caiiL^a.plu^ieui:s accès. de fièvre, dp^t il ne. fijit jaçdçiis biea rétabli. .Cepenjifikut, après pjl^si^urs lettfjes 4U,'il écr^viit à ^on supéifieur, pour lui maj^quer ï'af^içUon où il 4^it de ^se voir séparé de son troupeau, i| obtint la per^is^oa d'aller, s'établir $ur \p& cpnfijas du Marava, k cofiditioi^ néanmoins qu'il ne mettrait pas le pied sur Jles terres de ce rqy aunae .
Cette lettre, qui çtait si.foyt selpn. ses djésk^^ lui fit oublier ses inçpn^modités pf éspntes. A i'inst^t il^partit, at en n^pins de cinq jours de marcbje, il arriva dai^s une peuplade de la dépendance de.Maduré qui confine avec le Marava^ et où il y a. une église que de cootinuelles persécutionjsavai^Ujtfail; abandonner depuis jioagtemps. C'est là qu'il s'étabUt d'abord, mais ensuite, ayant dé- Qouv^rt un ^eii çepref et retiré qui ^tait j^eaucQ[^p,jplus
Çhytes dispersés et fugitifs. Il n'écouta alors que l'ardeur de son zèle, et il s'y Uyra ^vec excès. Il était sans cesse occupé à soulager jleur affliction par des paroles consolantes, à les animer à la persévérance chrétienne, et à les affermir dans la foi par de continuelles exhortations et par la participation des sacrements. Ces travaux, pris sans ménagement, redoublèrent la
âèyre dont il avait ea plusieurs; aceès^ «t lui catisèoeiii d'autres indispositioiis qui lé réduisirent à lu^e extréim faiblesse. Il succomba enfiaè kvioteiicedui mal^ et^ili^ obligé de; garder le lit. ^esi datécdùsteg kd prociiràreiM toute Passistance dott Us ;âlâi6i]t;.ca$ jUsHib^
Tenir un médecin; gentil qndyi iffié3mnant.lcq[)jd&?èQ& ixal)ileté, promit dj&le^œ#. Mais^^âoit^queiceinédcfcin ne fût pas aussi^habile qa'il^e TanMt de Fêtre^ soitrqao k maladie fût plus forte (pœ^lesjretnèdesi^ il se ifenouirai beaucoup plus mal après les remèdeâ qu^^OB lui. fit pren-^ dre qu'il n'était ai^taraunt, et on commença à désespérer de sa ^énson. . ' i;
Le P. Vieyra^ qui n'était éloigné que d'une journée et demie du malade, accourut pour le secourir dans ee danger «xtrême. Jl entendit sa confession, il hiiadnûm àistra le saint viatique, que le moribond, malgré sa faiblesse, reçut à genoux aveo 4^ tendres sentiments (fe piété; il lui donna ^ifin l'ei(t]^meH)nctk>n ^ et ne le quitta point qu'il n?eût rendu, le derm^ar sei]|pir. Le mé« moire portugais, dont on a tiré^ette sekition, ne marque point le nom de ce. missionnaire. Le P. Yieyra ne sur^ vécuA >p^. longteni^s à celui auquel il venait de donner les dernières preuves de sa cbaçitéé . « - . , . v j
^on église était située sur les terres d'un raja qui avait conçu une aversion mortelle contre le christianisme. Cette aversion ne lui était pas natureUe; mais elle lui avait été.iuspirée par un brame qui lui sentit de Gcainm, et qai,*s'étant rendu maitre absolu de son esprit, le gouvernait despotiquement. Ce brame avait rendu son disciple. si dévot à Vichnou, qu'il ne pouvait sortir du temple consacré à cette idole, et que, par un respact ridicule pour un lieu qui lui semblait si saint ^ il se faisait
un devoir d'en balayer Je paVé avec sa langue. Plus ce raja se perfectionnait dans les folles pratiques de son culte superstitieux, plus sa haine s'allumait contre la religion chrétienne. Le brame, qui avait disposé insensiblement son cœur à 4*.ette haine, n'eut pas de peine à lui persuader qu'il fallait détruire l'église et chasser le missionnaire. Un autre raja , plus humain , donna au P, Vieyra une retraite sur ses terres, et lui accorda la permission d'y bâtir une égUse , qui subsiste encore aujourd'hui. Mais ce Père ne se trouva pas peu embarrassé dans sa nouvelle égUse li'entrée du pays, qui dépend de ce raja, était entièrement ferm^ aux Indiens de basse caste, parmi lesquels il comptait un grand nombre de fervents chrétiens. Il ne put pas se résoudre à laisser sans secours spirituels cette portion de son troupeau, qui lui était d'autant plus chère , que la naisiance Ja rendait plus méprisable aux gentils de haute caste. Il chercha pour cela un expédient qui lui réussit.
Non loin des terres dépendantes du raja était un bois solitaire et peu fréquenté des Indiens : c'est là qu'il se retira pour quelque temps. Il se logea dans une étable à chèvre à demi-ruinée, qui ne pouvait le défendre ni de l'htimidité de la nuit, ni de la rosée du matin, dont la malignité est fort contagieuse aux Indes. Pendant deux mois qu'il y demeura, il fut continuellement o«;cupé à instruire ou à baptiser les catéchumènes, et à administrer les sacrements aux anciens fidèles. Après avoir rempli de ce côté-là son ministère, ii prit la route de Camien-Naïken-Patti , pour y réparer ses forces et pour se remettre d'une fièvre lente qui le lïïinait à vue d'œil. On lui conseilla d'aller se rétablir sur la côte, et il se rendit à Pondichéry, où le repos et tout ce que les Jésuite
français firent pour lui rendre la santé furent inutiles. Son exténuation étant toujours la même y il passa à Màïlapour, où il crut trouver un meilleur air; mais à peine y fut-il trois jours, qu'il sentit approcher sa dernière heure : il se fit administrer les derniers sacrements, et finit sa course apostolique par une mort sainte et édifiante.
La mission établie dans le royaume de Tanjaour n'a pas été plus tr^mquille que celle du Marava. Hn gentil, chef de la peuplade de Ycdlamy où le P. Emmanuel Machado avait son église , fut le principal auteur de l'orage qui s'éleva contre les chrétiens. Il était extrêmement attaché au culte de ses idoles, et dans le dessein qu'il eut de leur élever un temple, il voulut engager les chrétiens, ainsi que les idolâtres, à y contribuer de leur argent et de leur travail, en charriant les pierres destinées à la construction de l'édifice. Ayant trouvé de la résistance dans les chrétiens, qui refusèrent constamment de se prêter à un pareil ouvrage, il tâcha de les contraindre à force de mauvais traitements.
Tirumularavam, vice-roi de la province, qui aimait le P. Machado, fut bientôt informé de la vexation que le gentil faisait aux nouveaux fidèles : il lui envoya ordre de venir rendre compte de sa conduite ; et après lui avoir fait une sévère réprimande, il l'obligea d'aller faû*e ses excuses au missionnaire, et de lui promettre que désormais il laisserait en paix ses disciples.
Cette démarche était humiliante pour un homme rempli d'orgueil et de fierté. Il dissimula pour lors son ressentiment, parce que le P. Machado, outre l'affection dont le vice-roi l'honorait, avait encore à la cour une protection puissante dans la personne du premier minis-
tre du roi de Tanjaour. Mais son cœur n'en fut pas moms ulcéré > et il n'attendait qcie rœcasioii de fafa^ éclater sa' "vengeance. Elle «o^ préèenta bientôt. A. peiiie Faiinée fut-elle écotdéé, que la mort enleva au P. Machàdé Bon protecteur de la <îour, et en même teiùps Tirërnidat^vam, son ami; fut dépossédé de sa vice-i^oytaté. Elle ftrt ddmiée à* un autre brame son enilemi, et^qui, par cette seule raison, était disposé à haïr et à persécÉtîeï «etoJ^ qtte «on t»^décesseur àffectionnaît.
te peï*fide gtgmdl ,^ attentif aux moyens de se venger, vit^iétt^^ lé changement du ministère ét«dt favorable S Son i^eslsentimen t: Il alla visitei? le nbuveatf vice-roi ; et àj^ les' pi*ëmîers compliments : «Il eèt important pomr *-'Véu^»ét^|Kmr le bien de 4a prôvimie, lui dît-Il, que f> imi ysigtfÉffiez vtftfe entrée par la destruction de f é- T> "élise iiéÉ5*chréfiens. Laissez-Ja isùbsistér encore quelque » temps; vous terrez tomber toùt-è-fàit le culte fle-aos T) ffiHn^itéë^ et elles ierôht bientôt sans adorateurs. Sui- » véz donc uii tïonséîl titîle, car je n'ai en vue que votre » repos et "votre gion^è; commencez par tous assurer de » la personne du missionnaire ; je sais, è n'eâ ^pouvoir if doutei% Ijufe^vous trouverez chez lui plus dé dît ôÀUe if palËques : cette sommé n'est pas indifférente au com- » inêncement d'une adniinistration. )>
ïl tfen fallait pas tant pour réveiller la cupidité du nouveau vice-roiC' 11 partit sur Phéure pour là corn», et j^mit quatre: mille pataqu^ au roi^ s'il lui jpferolettait de renverser l'église des chrétiens , à Vdllam, et s'il abandonnait lé missionnaire à sa disposition. C'est ainsi (jùll partageait avec lé prince un trésor imaginairel Le îiAi ôfeAliâiit- les marqués d'estime qu'il avait données peu aii^àratant au Pi Maehado ^«Qué leâ pataquès viën-
» nent, répondit-il au brame ; du reste, disposez à votre *» gré du missionnaire et de son église. »
Une permission si ample combla de joie le vice-roi. Il conféra aussitôt avec le gentil sur les mesures qu'ils devaient pretfdre pour se saisir sûrement du P. Machado ; lïlaig la( chose ne fut pas si secrète, qu*elW né vint aux oreilles de TirtiinulàraVam. Cet ami fidèle dépêcha deux exprès au Père, pour lui donner avis des desseins qtfoti tramait contre sa personne, et pour faciliter son évasioii dans quelque endroit inconnu à ceux qui aivaient comploté de Parrêter. Mais, soit que le P. Mkchado comptât sur les démonstrations eiïédre récentes d'estime et (Pafféctiôn que M avait données le roi, soit qu'il jugeât que rien n'était plus triste pour un homme apostolique, que d'être sans 'cesse eiraiit et fugitif , il ne "ptofita pas de l'avis, et il detnèùrâ dans son église. Il ne fut pas Idngtemps sam rèconnaîti'e la faute q[u'iF avait faite .
Un vehdrèdî, le vicô-roi partit à la tête de deux cents soldats qiH ciivîrènnèj*ent l'é^lîse et la maison du PèrcP; une partie des soldats se saisirent dé sa personne et de trois catéchistes tjilî étaient avec lui. Les autres se fiairent â démolir Pëglise , et en peu de temps elle fut abattue. Le vice-roi dé son côté furetait des yeux tous les coins et fccoîns de la chambre du missionnaire , et dans l'impa-
tience de trouver les pataquès, à chaque pas qu'il faii^t il demandait au gentil où était le trésor. Mais nonobstant les plus exactes techerchés, ce prétendu trésor ne paraissait point. Le gentil, hunteux du mauvais succès de son entreprise, et entrevoyant dans les yeux dii vice-roi la coîèfe dont il commençait à s'enflammer, songea sérieusement à la' retraite ; il disparut en un instant, et èe déroba au juste châtiment qu'il devait attendre, pàî* îa
il".
fuite et pai' l'abaudon de la maisou et des biens qu'il possédait dans la peuplade. Le vice-roi de son côté s'en retourna bien confus à Tanjaour.
Quand le P. Machado fut pris, il n'avait eu que le temps de mettre à couvert les ornements de l'autel ; les vases, tant ceux qui renfermaient les saintes huiles que ceux qui servaient à l'église, furent enlevés par les soldats, portés au roi, et exposés à la profanation de ce prince et des idolâtres.
C'est une opinion constante de cette aveugle gentUité, que nous tirons les saintes huiles des ossements des défunts, et que nous nous en servons pour ensorceler les peuples et les transformer en d'autres hommes. Ce qui a liait naître aux gentils cette pensée ridicule , c'est que d'un côté ils savent que nous employons l'onction sainte dans l'administration du baptême , et que d'un autre côté ils voient qu'effectivement ceux qui sont baptisés changent aussitôt de mœurs et de coutumes ; qu'ils abhorrent les idoles pour lesquelles ils étaient auparavant pleins de vénération, qu'ils se contentent d'une seule femme après avoir entretenu un grand nombre de concubines; qu'enfin ils mènent après le baptême une vie toute contraire à celle qu'ils menaient avant leur converâon au christianisme. C'est ce qui leur fait dire que nous troublons l'esprit des peuples par des secrets magiques, et que nous les enchantons de telle sorte, qu'ils ne peuvent se défendre d'embrasser le christianisme.
^ Le roi fut curieux de voir faire en sa présence de ces sortes de métamorphoses; c'est pourquoi il ordonna à quelques soldats gentils de se frotter le corps de cette huile dont les effets étaient si surprenants. Cet ordre les fit teembl^r de peur, et ,aprQs,,^vQir balancé pendant
quelque temps sans oser répondre, enfin ils supplièrent Sa Majesté de ne pas exiger d'eux une chose qui leur serait si préjudiciable, puisque si cette huile touchait seulement leur chair, ils deviendraient tout autres qu'ils n'étaient, et seraient forcés malgré eux d'embrasser la loi des Pranguis. Quelques Musulmans, moins timides que les soldats, s'offrirent d'eux-mêmes à en faire l'épreuve ; et comme, par cette onction plusieurs fois réitérée, il ne se fit aucun changement dans leur personne, le prince se désabusa d'une erreur si extravagante, et témoigna de l'indignation conU*e le brame et contre les auteurs d'une semblable imposture. Un catéchiste, qui était jwésent, prit de là occasion de parler en faveur de la religion chrétienne, et il montra avec une éloquence naturelle, mais vive et animée, qu'on ne pouvait l'attaquer que par des mensonges et des caloQmies. Son discours fut applaudi, mais il ne produisit aucun efiet ; car en cette cour, comme parmi tous ceux qui gouvernent dans l'Inde, dès qu'il se présente une lueur d'intérêt, il n'y a ni vérités ni raisonnements qui prévalent.
Le brame, doublement mortifié et du mécontentement que le roi venait de témoigner et de l'inutilité de son entreprise contre le P. Machado, eut recours à un artilifice, lequel, s'il eût réussi, aurait mis le christianisme à deux doigts de sa ruine. Son dessein était d'avoir un témoignage authentique que le Père était Pranguij et qu'il ne différait en rien des Européens qui habitent les côtes. Un protestant anglais, qui s'était enfui de Madras, avait trouvé accès auprès du roi de Tanjaour, et était parvenu à être son écuyer. Ce fut de lui que le brame voulut tirer un a\eu du pranguisme du missionnaire. Il le fit venir chez lui, et après des démonstï^tions ex^a--^
ordinaires de politesse et â^amilié, comme à dessein de réparer une offense qu'il lui aurait faite smls le savoir : << Vous êtes sans doute fâché, lui dit-il, et vous me voulez » du nàal, parce que j*ai fait mettre en prison un hofntne 1^ àe votre «aste, et qui est même, à ce qu'on m'a assuré, » vôtre CroUrbti. Mais si à cette occasion vous gardiez » ^Ique reisséntiment conlrè moi, certainement vous >> n'auriez pas tout-à-fait raison; je n'ai eu jusqu'ici i> nuUe connaîssauce dé l'intérêt que vous preùez à ce D prisonnier : je vous'honore et je vous affectionne trop » pour ne pas respecter vos incHriations, et si vous m'as- » istirez qu'il est de votre caste et que vous l'honorez de » votre protection, à l'heure même je le fais sortir de Ti prison avéc'ïïonnéur, et je le remets entre vos mains. » là ftovidericé permit que le pî*otestant, qui ne pouvait ignorer ijue nous fussions les mêmes que les mis- * ' ».
sSôhnàirëé defâ'cÔfe, fit une Réponse telle qu'on aurait pu Patfendre du •catholique le plus sage et le plus discret. «Jfe vous protesté, lui dit-îl, que je n'ai jamais vu y> hi entretenu le ttoùrou dont vous me parlez ; ainsi je » ne puis vous dire s'il est Prangui ou non ; mais c'eât i> un fait qu*il vous est très-aisé de vérifier. Si comme i> moi il ràiànge de la viaiide, s'il boit du vin, s'il fré- )> quente les parias, il n'y â point à douter qu'il ne soit ï) de ma caste ; mais èi au coritt-aîre il observé toutes vos » coutumes, s'il n'a à son service que des gens de haute » caiste, on ne peut pas raisonnablement le soupçonner » d'être Prahgui et de la même caste que moi. »
Le brame ue S'attendait pa^ à une réponse qui lui ôtait un moyen présent de justifier sa haine contre le missionnaire et contre ses* disciples. L'artifice lui ayant si mal réussi, il en vint à des voies de fait et à des exécu-
lions cruelles. Il fit venÎF en sa présence deux des catéchistes prisonniers, leur ordonna de renoncer à la loi dés Pranguis et de sacrifier aux idoles, les menaçant, en cafe de refus^ de les faire expirer ôous les cotips de foUet. Ces * généraux chrétiens répondirent, d'une- Voix haute et fenne, qu'on leitt* arracherait plutôt riiille foî^ la trié que de les ftdré consentir à té crime. Aîigàîltft on leur àik leurs vêtements, et on lés battit sattÉf 'pîîtié. Leur cotiîstanôe lassa enfin le braiûe; 9 etithènt^ de srfhsli^àrié, et sans parler AeÈ pataquès» qui hâ'tèûàient pliis au ctÉfit que tout le reste, il mit lèfs Mtéëhiëté^ ^ Hbértié, et léè renvoya dans leurs inaîsons: - ' " - '
Peu après il se fit âlnièner le troisième catéchiste, dont il crut venir plus «fisémènt à botrt:» C'Stéit utt jeuflè homme âgé de dii-htîdt ans; pteitt de fer^étir et décourage, nomimé Simam&uttc/U. îe Braétae t^épargnà rien pour le gagner : dérlôurs, iartiflcés, (Cessée,' flatterie^, prbiiiesses , menaces , U niit tout en (feutré pour lui faire découvrir Fendroit où le P. Macliado avait en^ terré son prétendu trésor. Toute la rêjpdnse qu'il en tira fût que la pauvreté du missionnaire étlît és!trême,'et qu'D manquait même dêS choses les plus nécessaires & la vie. '
Le brame , chagrin et mécontent de cette réponse , s'emporta contré le jeune homme, et éprouva sa fermeté par plusieurs sortes de tourments qù^il lui fit sbuffrli* durant quelques jours et à plusietirs reprises; tnais iV^ne put vaincre sa lîonstance et son srtnôui' pour la vérité. Sinnamouttou répondit toiqours la inêirie choise ; saVoi]^ que le Père était tin pauvre Sântiiassi, qui n'avait rien à lui, et qu'il ne recevait rien dé ses disciples. « On péùl, » ajouta-tril, me trancher la tête, maïs dii ne me forcera
' . tt
» pas à représenter des trésors imaginaires et qui n'exige )» tèreni jamais. »
Le brame y voyant ses efforts inutiles , tourna toute sa rage contre le P. Machaiio. Il était détenu dans une prisou très-incommode / qui n'avait que cinq à six pieds de longueur sur deux de largeur ; elle était remplie de toutes sortes d'insectes qui ne lui permettaient pas même de^onuneiller, 6t il ne commença à prendre du repos qu'après que de charitables chrétiens eurent trouvé le secret de faire passer en cachette jusque dans sa prison des sacs de cendres, dont il couvrit la terre, afin d'y reposer moins durement et de se garantir des piqûres importunes de ces animaux. Le matin et le soir on ne lui donnait pour toute nourriture qu'une poignée de riz cuit à l'eau avec un peu de lait. Les gentils mêmes ne pouvaient comprendre comment il vivait si longtemps dans une abstinence si rigoureuse. Enfin on lui fit endurer deux sortes de supplices.
Le premier se nomme ccUté en langue indienne ; c'est une torture très^ruelle. On fait joindre les mains au patient, et on lui insère entre les doigts des morceaux de bois qu'on lie étroitement ensemble ; eii le fait asseoir ensuite les jambes croisées, à la manière du pays, et lui posant les mains à terre, on les presse violemment avec des planches et des pierres très-pesantes, de telle sorte que le sang sort de tous côtés par les ongles. Il supporta durant une demi-heure un supphce si douloureux; mais enfin les forces lui manquèrent et il tomba en défaillance. Alors les soldats, soit par un effet de la compassion naturelle, soit par la crainte de le voir expirer dans ce tourment, lui dégagèrent les mains et cessèrent de le tourmenter. Il y en a qui assurent que ce fut
un Musulman, dont le cœur s'attendrit à ce spectacle, qui donna de l'argent aux soldats pour obtenir sa délivrance.
L'autre supplice qu'on lui fit endurer, bien qu'il ne fut pas sanglant, n'était guère plus supportable. On le dépouilla de ses vêtements, ne lui laissant qu'un morceau de toile au milieu du corps; et au temps que le soleil darde ses rayons avec le plus de violence, on le mit sur un mur qui s'élevait en forme de talus, de même que le chevalet, et on lui attacha deux grosses pierres aux pieds. Ceux qui savent jusqu'à quel point le ciel est brûlant aux Indes, peuvent juger de la rigueur de ce supplice. Il fut exposé de la sorte à un soleil très-ardent pendant trois heures; et comme il commençait à s'affiublir; on le reconduisit en prison.
Je ne parle point des insulteâ et des'outrages auxquels il fut journellement exposé pendant deux ans moins vingt ou vingt-deux jours que dura sa prison : chaque jour on l'en tirait pour le promener dans une peuplade voisine, où il servait de jouet à la populace. Plusieurs fois, il pensa être assommé par une grêle de pierres qu'une soldatesque insolente lui jetait de toutes parts. Il s'attendait à finir enfin sa vie par la rigueur de sa prison^ ou par les mains des ennemis de Jésus-Christ; mais il n'eut pas ce bonheur après lequel il soupirait. La libei*té lui fut rendue par les soins charitables de M. de Saint- Hilaire, qui sert si utilement la religion par le crédit que son mérite lui donne auprès du nabc^, auquel le roi de Tanjaour paie tous les ans le tribut qu'il doit au Mogol. On devrait, ce semble, raconter ici la manière dont le P. Machado fut élargi; mais on s'en dispensera, pour ne pas anticiper sur ce qui en sera dit dans une des lettres
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suivai^iie^ où les circonstances de son élargissement sont détaillées.
LSTTRI DU P. DE BOUBZISy MOSSIONIIÀIRE.
De la mission de Msuluré» le 5 février 1715.
Voud.n'ignoreï pas que h cour de.Tai\}fWï*ir s^^^t- toujours déclarée contre le christ|aj;^i3]iae^ J)^!^ I4 , j^r$i^^ tion qui arii>/^ il y & treize ou qua^rz^ ans, ra^ i^ fit ]^us de peôieiiaux chrétiens, que de vpjLr enleyerJ^urs enfants de l'un et de l'autre sexe, pow Iqs Q^n^Af^ dws les palais du prince. ,Q9 preiiail. .V>U9 ceux qu'io» trouvait de bonne caste; plusieurs n^nnoio^ écM&j^eqt a. i'attentton de& officiers qui J^ recherchaient., Yoici quelle était la vue du roi de Tanjsiour vJLLprjejdsât^un: plaisir ffitrèotte aui^ danses, et à tousJestQur^ d'agilité et de souplesse du cprps ; cje^t à qeft.^rt^s4'§xêrcices qu'il appliqua cesiemie^.i^ii|aut$* Outre les mattres.de danse, il leur doaua d'aptes uialtr^s, pour leur s^pi:(Qadre la musique^ 1^ l^Agues et: Ja poésie ; , p^ Jeur ^ei^s^i^a à jouer des instruments ; iÇQân>.a en jugçr ^lon les idées reçues eu Europe^ 9Q peut dire qu?ils ét^en^t très-))ien élevés. Mais b$ ,Iudien§ en pensçnt autrement, li^^isçr, jouer des insjtnunents^.ce sont des e^rqc^ qui leur pa« reiçsent . tou^t-Mt . bas . ^t, indignes- ^-^fi >. homme d'honaeur* Mais ce qui touchail, plus sensiblement }ps pai;ents chB^ens, - c'était îe.dangççjpnifesip o\^ étalât leurs œfrats dC: j^r4re. k foi. J^ç Seigneur,. ^en haine duquel ce tendre troupeau était dans l'esclavage, veilla sur lui
d'une manière bien singulier^. Le .premier tr^tde là Pro\idence à leur égard, fut le choix qui fut fait de (juelquçs veuves, chrétiennes, qu'on enferma avec eux dans le palais, afin de les soigner et de leur Xepir lieu de nacres. Elles s'appliquèrent d'abord à instniire ces enfants de. ce qu'ils étaient, et pour quel çri^ae on les avait lenlermés , dd,iis le p^ais ; : elles leur firent qoniiaitire les obligations de leur hâptéme^ e^ le })onh6ur qu'ils ay^eô^nt ^'ét^e enfants 4^ Diqu; elles leur iospi^èjcent une grmde Ijprreur ^\^ le& idoles, et .i^om c^ qui., a /apport ^ leur Cf4^e ; enfin elles lei^ ens^g^èr^i^ies.vérités dirétiennes autant qu'elles en étaient capables- ,;,..
, JU y avjiit, ce semhleii.de.jas^raisoqs d'appr^ender ^pie les filles ne fussent ei^posées à bien des dangers, ^\^\x les. 6^ préserva, .ea ipspirsyit ^ priiiee un respect ^tonnant de leur vertu, e( un s^le ^tr^me à éloigner 4?^|es ia contagion de ,sa co^r,^ ^Q; sais sur ,çek deSi Pfu*l^^aritésfQrt singuli^rfes,^»^ qui nie mèn^raiept trop loin. U su^l d?i dire qii'U a été quelquefois cruel sur des soupçons très-mal fondés, . /. i.
, Malgré cette éducation. ;heauooup:imoin^n^ qu'on n'avait lieu de le craindre 4ans le, pal^ d'un prince gentil, qp ne^peut s'empêcher d'avouer que quelques-uns. de ces jeunes gens ont donné dans^ certains écarts,' soit en coopiérant à l'idolâtrie par. crainte ou par complaisance, soi^ en;échappant à la vigilance du prince en ce qui coAcprn^ la pureté. 4iQS mœurs^ Mais doit-on s':en étonn,ei:? Nje^sajit-Qn jp^as çpml^ien il est .^wgerQyx, 49I1S lin âge si ^ubie, d'habiter les palais des princes,
surtout dans l'Inde ?
Çomine ^instruction qu'U^.av^e^^t^re^ des lyeu^^ chrétiennes dans leur enfance n'était pas suffîi^nte, Dieu
suppléa à ce qui y manquait, en permettant que qu^Icjues catéchistes trouvassent le moyen d'entrer dans le palais, sous prétexte d'y voir leurs enfants, et même d'y feslef quelques jours pour les instruire secrètement. Ces jeunes esclaves ayant l'esprit déjà ouvert par les sciences du pays, qu'on leur avait apprises avec beaucoup de soin, firent en peu de temps de grands progrès dans la science du salut. On leur envoya dans la suite peu à peu des livres, des chapelets, des images, et ce qui était propre à entretenir leur piété. Quelques-uns d'eux, qui avaient plus d'esprit et de vertu que les autres, devinrent comme les chefs et les maîtres de cette chrétienté, qu'ils gouvernaient avec une prudence au-dessus de leur âge.
Au reste, quoique le roi de Tanjaour ait été fort décrié à cause de son avarice, il n'épargnait point la dépense en leur faveur. Outre les appointements ordinaires qui suffisaient pour leur entretien, il visitait souvent leurs appartements, pour savoir d'eux-mêmes s'il pe leur manquait rien, et il leur faisait fournir exactement tout ce qu'ils demandaient. Mais s'ils gagnaient d'un côté, ils perdaient infiniment de l'autre : il leur fallait chaque jour danser et chanter en sa présence, et ces chansons étaient souvent ou contraires à la pudeur, ou remplies d'éloges des faux dieux ; ce qui s'accordait mal avec la sainteté du christianisme. La Providence a eu encore soin de lever cet obstacle. Le roi mourut, il y a quelques années; son frère,' qui lui a succédé, n'a aucUn goût pour ces danses, ni pour les autres exercices où les Indiens font paraître la force et la souplesse du corps ; il est entêté de la guerre ; et s'il prend plaisir à quelques danses, c'est uniquement à celle qu'on nomme Tamtd^ caligay, et qui n'est point exécutée par les jeunes gens
dont nous parions. Depuis qu'il est sur le Irône^ il n'a assisté qu'une seule fois à leurs exercice^, encore fut-pe par hasard. On assure même qu'à son aVénem^t à' la couronné» il songea à les renvoyer du palais; mais il en fut détoumépfiur sa mère, qui lui représenta que ce serait une chose honteuse pour lui, de congédier des gens que «on frère avait entretenus et élevés cômixie ses proprés .^fants.
Ainsi rien n'empêché ces jeunes néophytes d'être de parfaits chrétiens, sauf la captivité, qui les prive dû secours de^ missionnaires, et par conséquent de Pusage des sacremeiits. A cela près, ils se comportent d^une manière lrès--édiflânté. Car, en premier Keu; ilé ont chacun dans leur appartemeiit, qui est composé de trois petites chambres, un endlrbit où ils font régulièrement, matin et sdir, leurs prières. En second lieu, il§ s'assemblent les fêtés et les dimanches, pour réciter enseinble certaines prières qui sont en usage dans la ixiisâion, par lesquelles 6n supplée en quelque sorte au saint sacrifice de la messe, quand on ne peut pas l'entendre. Us y ajoutent plusieurs autres prières, comme les litanies et le chapelôt: Ils font aussi une lecture spirituelle , ils chantent des cantiques, etc. Enfin, ils célèbrent lesgrandeâ fêtes, même avec pompe : ils ornent l'autel de fleurs, et cbmtiie ils savent jouer des instruments , ils enti'emêlént leurs prières de symphonies ; quelquefois ils font des feux d'artifice en signe dé réjouissance.
Il était bien difficile que les choses se passant avec cet éclat au milieu du palais, le prince n'en fût averti. Les ennemis de la foi eurent soin de lui en porter des plaintes, et de mêler à leurs accusations beaucoup de calomnies. Le roi ordonna aux néophytes devenir rendre IV. 17
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compte de leur conduite : ils parlèrent si fort à propos, que le prince parut satisfait de leurs réponses : et depuis ce temps4à on ne les a jamais inquiétés. Cette indulgence ne m'a pas tout à fait surpris : car bien qu'ime des principales raisons qui attire tant d'ennemis à notre sainte religion soit qu'elle anéantit la religion du pays ; cependant, il est irrai de dire que cette raison ne touche pas le commun des Indiens. Ce qui rend la religion odieuse, c'est qu'elle est préchée.par des gens qu'on soupçonne d'être Pron^iiis. On entend maintenant ce terme en France, mais on ne concevra jamais bien l'idée de mépris et d'horreur que les Indiens y ont attachée. Ce qui la rend odieuse, cette loi sainte, c'est qu'elle est regardée ccumne la loi des Européens, des Parias^ de^Paravas, des MiiCUaSy et d'autres castes qui passent pour inf&mes aux iDdes; c'est qu'eUe défend de coacourii- à l'idolâtrie, de traîner les chars des idoles, et de prendre part auxfâtes des gentils. A cela près, la religion, quand elle est bien exposée, attire l'admiration des Indiens. Or, les chrétiens qui sont enfermés dans le palais, n'ont presque aucun de c^ obstaoles : ils n'ont aucun commerce avec ceux qui sont d'ime caste basse, ni avec les missionnaires, que leur couleur naturelle fait soupçonner d'être Pranguis : on ne les appelle point non plus aux corvées propres des idoles, et ils n'ont point la peine de s'en défMdre ; cela fait qu'on les laisse en rq^s sous les yeux même du roi, tandis que hors de là les autres dirétiens sont continuellement inquiétés. Ainsi cette chrétienté se conserve sans peine. Les fautes qui échappent aux particuliers, ne sont pas impunies : les plus distingués s'assemblent, et ayant bien examiné la nature de la faute, ils . imposent une pénitence au coupable^ ils i'excommu-
nieut même en qi^elque SQrte, si la faute le ménte^ en l'excluant des assemblées, et en interdisant aux autres tout commerce ayec lui, jusqu'à ce qu'il ait réparé le scandale qi^'il a donné.
Outre les enfants des chrétiens qui furept enfe^oiés dans le palais en haine du Christianisme, quelques autr^, quoique gentils, y ont été nais pareiliement pour pup^ leurs père^ des fautes qu'ils avaient commises, principa- Ipmeat dans les intendances et dans la levée des deniers publics. Mais en quoi l'on dpit admirer la Pf oyidence, c'est que plusieurs d'entre eux ont trouvé dani^ leur captivité même la liber tédes enfants, de Dieu. Les Ailes infidèles qui ont épousé des chrétiens ont embrassé la ^oi; quelques hommes instruits par les chrétiens et édifiés de leur conduite irréprochable, se sont convertis et ont été baptisés, ou sont ipaintenant catéchumènes. Ainsi le nombre des chrétiens augmente de jour en jour, et l'on voit avec admiration la bonne odeur de Jésus-Christ se répandre dans un palais, qui d'ailleurs est le séjour de tous les vices.
Cette chrétienté s'accroît encore par les fy uits du mariage; plusieurs ont déjà des enfants, à qui ils i^'ontpas manqué de conférer le baptême. Le nombre de ces chrétiens captifs est, à ce qu'on m'a assuré, de quatre-vingt ou quatre-vingt-dix. Ce qu'on ne peut asse^ déplorer, c'est qu'ils soient privés de la participation des sacrements. Quelques-uns ont trouvé le moyen de sortir ; l'un d'eux en ayant obtenu la permission, ne retourna plus fiu palais, il se retira dans la mission de Carnate^ où il servit de catéchiste. Il est mort, et est encore aujourd'hui fort regretté des missionnaires. La fuite de celui-là a fait resserrer les autres, de crainte qu'ils ne suivissent son
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oxempïe. Céiièûdant, sous ombre d'aller voir leurs patents, d'assister à quelque mariage, ou sous quelque semblable prétexte, quelques-uns ont eu le bonheur d^al- 1er à Péglise et d'y pai'ticiper aux sacrements. Les uns 5ont allés à Elacourrichi, où le P. Machado les a confessés et communies. D'autres sont venus me trouver à Ëlour, et ils m'ont extrêmement édifié. L'un d'eux, qui est fils de inori catéchiste, est fort habile dans les langues ihi pays. Outre le tamoul, qui est sa langue naturelle, il s^t le telengou, le mairatte, le turc, et même le sanscrit, rpii est la langue savante. Il en vint un autre qui me fit sa confession générale avec des sentiments de piété dont Je me souviendrai toute ma vie. Trois de ces jeunes femmes captives, dont l'une s'est convertie dans le palais, vinrent me trouver à mon église, et je fus charmé de leur piété. J'étais viveiïient touché quand je considérais que ces pauvres gens n'avaient perdu le rang d'honneur qu'ils auraient eu dans leur caste, et n'étaient prisonniers, que parce qu'ils étaient nés de parents chrétiens; et en même temps, je remerciais le Seigneur des moyens ipi'il leur donne pour se sanctifier. J'espère que sa providence, qui a tant fait en leur faveur, achèvera son ouvragé. Us ont déjà fait quelques tentatives pour obtenir du moins un peu plus de liberté. Un jour que le roi sortait, ils fendirent la foule des courtisans et des officiers, sans que personne osât les arrêter, car ils ont le privilège de ne pouvoir être châtiés que par l'ordre exprès du roi ; et s'approchant du prince : « C'est à votre justice, lui » dirent-ils, qucnous avons recours; on nous retient » dans la plus étroite captivité. Il ne nous est pas per- » mis de sortir, ni d'aller chercher les choses les plus » nécessaire.^ à la vie; on nous les vend le double de ce
» qu'elles coiileiit au marché, (ùndut-on que nous » preuions la fuite ? Hé, où poumons -nous aller ? De » quoi sommes-nous capables, et comment gagnerions- » nous de quoi vivre? N 'avons-nous pas nos fanjiUes » dans le palais qui répondent de i^ous ? Nous vous re- » gardons comme notre pèi^ , ordonne* qu'on nous traite » comme vos enfants. » Le roi ne s'ofïfeasa pas de ce discours ; il les écouta avec bonté, et leur pronpdt d'examiner leur demande à son retour.
Quelques-uns de nos missionnaires se flattent que ce palais est peut-être un séminaire, d'où sortiront plusieurs excellents catéchistes : car si le prince leur rend un jour la liberté, comme il y a quelque lieu de l'espérer, ils ne sont point propres à d'autres emplois ; et comme ils sont habiles dans là connaissance des langues, et que d'ailleurs ils ont beaucoup de piété, ils sont très-capables de bien remplir les fonctions dé catéchistes. Qu'il serait glorieux à la religion, si Dieu permettait que dans la cour la plus ennemie de la loi chrétienne se fussent formés ceux-là mêmes que sa providence destinait à en être Ie« prédicateurs !
LETTRE BU P. CHARLES-MICHEL BERTHOLDI , BUSSIOMNÀIRE DU MABURÉ, AU R. P. MICHEL-AMGE TAMBURINI , GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS (1).
Aour, 1720.
Mon Révérend Père, P. C.
C'est pour moi un devoir et un bonheur de vous faire connaître les grâces spéciales qu'il a plu à la divine bonté de nous accorder pendant cette année, afin que vous nous aidiez à l'en remercier dignement.
La première faveur a été la cessation de la famine qui depuis plusieurs années désolait toutes ces contrée^ et renouvelait sous nos. yeux toutes les scènes d'horreur dont on trouve de si affreuses descriptions dans les historiens d'Europe. Je dois signaler cependant cette diffén raice, qu'au lieu de se porter à ces excès de confusion, de violence et de rage, que la faim produit si souvent chez les autres nations, nos pauvres indiens, plus patients ou plus timides, tombaient d'inanition, et attendaient tranquillement la mort. Grâce à Dieu, le fléau a cessé : des pluies abondantes ont fait renaître l'espérance et, bientôt après, la moisson a réjoui ceux qui avaient survécu à ta famine.
Le second bienfait de la divine Providence est le changement qui s'est opéré dans l'État politique du Ma-
(1) Le P. Bertholdi était né à Alperge, dans le Piémont, et travaillait dans la mission du Madur^ depuis 1702; on le trouve encore dans le Catalogue de 1137, ce qui fait au moins trente-cinq années consacrées h cette mission.
rava. Le roi, qui persécutait les chrétitins avec tant d'adifu^ement, n'a pas lardé à reesentir les coiïps de la divine justice. Frappé dans ses armées, dans ses biens et dans sa famille, il s'est tu eufin attaqué d'une maladie violenta et dangereuse. Tout le monde criait que ces malheurs. élMcnt des châtiments de ses cruautés envers les néophytes : lui-«iéme a ouvert les yeux, et reconnaissant dans ses infortunes la puissance du Dieu des chrétiens, il a fait pubher un décret par lefpiel il permet aux missionnaires de rentrer dans son royaume pour y annoncer l'évangile, et & tous ses sujets d'embrasser la foi de iésus^hrist. L'instrum«!t dont la Providence s'est principalement sei^" vie pour nous ménager cette insigne faveur, est 16 frère du roi , qui a déployé un zèle et une ardeur vraiment dignes du plus fervent chrétien. Aussi le roi, en nous hivitant à prêcher dans ses États, nous a-t-il mis sous la tutelle de ce prince, qu'il a puhhquemeut établi notre protecteui*et celui-ci nous a reçus avec une joie «t une tendresse de père. QurnA h P. Emmanuel Machado, qui avait été emprisonné et torturé pendant près de deux ans comme oo-'Pa .'vu driiip les lettres- précédentes, se présenta la prètnière fois à la cour du Marava, notre protecteur déclara haulcmnit, en présence des courtisans et des ministees, que le roi son frère devait sa guérison aux prières de ce saint religieux, qui depuis quatre mois se tenait caché près de la ville, et occupé à oflrir ses austérités et ses souffrances pour le salut du prince. Ces paroles ont fait une vive impression sur l'esprit des peuples et nous donnent l'espérance de recueillir les fruits précieux des tribulations passées.
Je veux maintenant vous parler des bénédictions que Dieu a répandues sur nos chrétiens par le moyen des
exercices spirituels de saint Ignace. Depub» plusieurs années je me sentais le désir d'essayer dans la mission ces armes si puissan'.es et si propres de la Compagnie. Après avopr longtemps hésité, j'ai enfin commencé ma première tentative vers la fin de 171 8, en faisant assister à tous les exercices de la retraite les catédbtistes et les disciples d'Aour et du Marava. Encouragé par les fruits prodigieux que j'y ai recueillis, j'ai donné une deuxième retraite pràdant le carême de 1719» dans la résidence de, Elacounichi aux catéchistes de divers districts et à un petit nombre de chrétiens choisis. Le P. Louis Natal me secondait et faisait la méditation du soir en commun avec les retraitants, dont il excitait la feryeur par son exemple et ses paroles entrecoupées, laissant après chaque phrase ou chaque sentiment le temps de les méditer et de s'en nourrir. Les résultats de cette seconde retraite surpassèrent nos espérances. J'id donné la troisième de nouveau dans l'église d'Aour à cent dix néo» phytes ; la quatrième à Ayampatty à cent soixante chrétiens principaux; le P, Ignace Cardosa m'aidait pour la méditation du soir.
Dans le même temps, c'est-à-dire pendant l'octave de la Pentecôte, le P. Joseph-Constant Beschi donnait i dans sa résidence de Vadougarpatti, les saints exercices à cinquante-cinq néophytes, faisant lui-même la méditation avec eux trois fois par jour : les fruils ont répondu à son zèle et à ses fatigues. Dans toutes ces diverses retraites, les chrétiens nous remplirent de joie et de consolation par les signes non équivoques de la piété la plus tendre et d'un renouvellement de ferveur et de générosité dans le service de Dieu. Malgré leur grand nombre ils observaient le silence et la modestie avec une exactitude vrai-
ment étoanaute. La plupart d'entre eux disaient que les méditations leur avalent dessillé les yeux, qu'il leur semblait être dans un monde nouveau. Us demandaient pourquoi donc on avait tardé si longtemps à leur enseigner un moyen si puissant de vaincre les passions, de détruire le péché et de tendre efficacement à leur fin bienheureuse ; ils conjuraient qu'on voulût bientôt recommencer ces exercices pour eux et pour lem's parents et amis. Ceux des chrétiens qui surv^aient pour se, confesser s'unirent aux retraitants pour suivre les méditations, et restèrent tous jusqu'à la fin, malgré les chaleurs accablantes et les privations de tous genres; n'éprouvant, disaient-ils, qu'un regret, celui de n'y avoir pas assisté dès le commencement. Un des principaux chrétiens des environs d'Ayampatty ayant été mis en prison par le gouverneur au moment où il se disposait à se rendre à la retraite, donna ordre à sa femme d'y aller avec son fils et de profiter du bonheur dont il se voyait privé dans cette occasion. Dieu sembla vouloir montrer combien il agréait cette dévotion des néophytes ; car il nous envoya des pluies abondantes qui, en remplissant les étang», mirent fin à la sécheresse qui désolait le pays depuis des années.
Il fallut ensuite changer de théâtre, le P. Ant. Dias, provincial, m'ordonna dépasser à la côte de la Pêcherie. Vous savez combien ces populations avaient besoin d'être renouvelées et retrempées dans l'esprit du christianisme. Entraînés dans les intrigues par leur goût naturel, séduits par les Hollandais, qui se servaient de leurs passions pour ruiner secrètement le catholicisme, contre lequel leurs attaques directes avaient été impuissantes, les Paravers s'étaient révoltés contre leurs missionnaires
et, à force de cabales et de Tiolences, ils ataient témû à les chasser tous de la côte. Quoique cette tempête eût été apaisée par la divine miséricorde, et que les mission^ naires fussent rentrés dans leurs églises, les chrétientés étaient encore en proie à des scandales déplorables, ie commençai par Tuticorin, chef-lieu de tout le pays et résidence des principaux chefs des Paravers. J'y donnai les saints exercices pendant un mois entier ; tous lés habitants, hommes et femmes, y assistèrent avec une assiduité et une avidité vraiment touchantes. Dès les premiers jours, nous en recueillîmes les ftniits les plus consolants, et la ville fut entièrement renouvelée : les imprécations et les paroles déshonnétes furent bannies; les haines invétérées, l'acharnement des factions, l'esprit de vengeance et les procès firent place au règne de la charité chrétienne, qui réconcilia et unit sincèrement tous les cœurs. Une troupe de quarante mauvaises femmes qui répandaient la corruption, n'osant résister à l'ordre formel que je leur intimai, se présentèrent à moi, suivirent les exercices de la mission, et donnèrent toutes les preuves d'une sincère conversion. Pénétrées delà crainte de Dieu, elles, firent une réparation publique, demandèrent pardon des scandales qu'elles avaient donnés, et promirent d'expier leurs désordres par une rigoureuse pénitence. Quelques-unes d'entre elles furent mariées à ceux qui avaient été leurs compUces ; d'autres, renvoyées spontanément par leurs maîtres, contractèrent des alliances chrétiennes ; les autres furent placées dans des asiles où, à l'abri de tout danger, elles pussent persévérer dans leur sainte résolution. L'une d'entre elles, trop fameuse par sa rare beauté, ayant été de nouveau solhcitée par son ancien amant, lui répondit avec tant
de fermeté et tféiiergie, que celui-ci, touché de componctiou, me remercia de la grâce que je lui avais procurée en sautant son àme de Pabtme où son aveugle passion Pavait prècipitée. Un autre jeune homme, ayant reçu une- réponse pleine d^une égale fermeté, se laissa emporter par sa fureur, et assomma de coups celle dont il ne pouvait vaincre la généreuse constance. J'omets les auli^s conversions remarquables pour venir à celle qui est la plus importante.
La caste des Paraveirs avait pour chef dom Etienne da Crux, aussi méchant que son père avait été bon et dévoue à la religion. C'était un homme fourbe, inconstant, ambitieux et cruel, à qui rien ne coûtait, rien n'était sacré, quand il s'agissait d'établir sa domination et d'écraser ses rivaux. Il s'était fait l'auteur de tous les troubles qui ont désolé la côte, et à force d'intrigues, de crimes et de parjures, il avait privé toutes ces églises de leurs pasteurs. Il (Continuait à faire gémir les populations sous un régime détenteur et de spoliation, et à les scandaliser par le spectacle public de ses désordres. Le P. Provincial comprenant toute l'influencé que pouvait avoir la conversion d'un homme dont dépendait toute la caste, m'avait recommandé de ne rien épargner pour le gagner à Jésus-Christ. Mais l'œuvre était difficile ; Dieu seul, par la toute-puissance de sa grâce, pouvait l'opérer. C'est à lui que nous adressâmes nos prières, et notre confiance ne fut pas trompée. Dès les premiers jours des exercices, ce lion indomptable, éclairé des lumières de la foi, pénétré d'une salutaire frayeur, et terrassé par la grâce divine, vient se jeter à mes pieds, fonrd en larmes, accuse ses crimes, se proclariie l'auteur de tous lés maux qui ont ravagé nos chrétientés, et tne conjure de le soustraire, à tout prix.
dffx coups (le la justice de Dieu. Puis, dans une circulaire qu'il aiU'esse i tous les chrétiens, ses sujets, il leur fai^ part de sa conversion, répare ses scandales, exhorte tou$ les compUces et les instruments de ses violences à imiter son repentir et sa pénitence , et ordonne à tous d'obéir désormais aux Pères de la Compagnie , leurs véritables pasteurs, et de les consoler par leur docilité de tous les chagrins qu'ils leur ont causés par leur rébellion. Il brise ensuite toutes les chaînes qui le retiennent dans la fange du péché, et promet solennellement de suivre dans son administratiqn les règles de la plus scrupuleuse justice. Après avoir gagné le premier chef, il ne fut pas difficile de convertir les autres principaux de la ville de Tuticorin. Us se rendirent tous aux invitations de la divine miséricorde, écrivirent une confession des crimes qu'ils avaient commis contre la religion et contre leurs frères, et chargèrent le catéchiste de lire publiquement cette déclaration dans l'église, en présence de tout le peuple. Pendant cette lecture , les coupables demandaient hautement pardon des scandales qu'ils avaient donnés et des
injures qu'ils avaient faites aux missionnaires , et conjuraient l'assemblée de prier Dieu pour eux, afin de leur obtenir la grâce de faire de dignes fruits de pénitence. .,.^ De Tuticorin je passai à Punécaël, dont le chef, instrument des iniquités de ûom Etienne da Crux, l'avait jégàlement imité dans ses débauches; puis àManapar, qui avait élé le centre d'action de nos ennemis, et où l'on avait forgé les calomnies et ourdi les trames qigl avaieqt amené notre expulsion. L'exemple de. la capitale avait préparé tous les cœurs ; la grâce triompha sans peine de tous les obstacles ; les saints exercices renouvelèrent partout les scènes les plus attendrissantes. ; tous les chré-
tiens, confondant leurs cris, leurs larmes et leurs sanglots, s'accusaient publiquement de leurs crimes, renonçaient à leurs inimitiés, s'embrassaient en signe de réconciliation, réparaient leurs scandales , demandaient miséricorde, et promettaient solennellement de faire pé^ nitence de leurs péchés. On s'efforçait de me retenir encore ; mais je fus obligé de quitter la côte pour revenir à ma résidence d'Aour où ma présence était nécessaire! J'y célébrai la fête de saint François-Xavier, et aprèè avoir consacré quelques mois à la visite de cette rési^ dence et des autres chrétientés du nord, je repris, au mooÈ d'avril , l'œuvre des saints exercices , et donnai la retraite à Aour à une réunion de cinq cents néophytes', puis dans les églises de Périavalatchéri, de Elacourrichi, de Calpaléam et d'Ayampatty. Le nombre de ceux qm suivirent les exercices dans ces divers lieux monta à prè^ de deux mille, et les fruits en furent de plus en plus cotisolants. De h'on côté, le P. Jos. Beschi donnait en même temps la retraite à cent cinquante chrétiens dans ^ résidence de Vadougarpatti, faisant avec eux les trois méditations par jour, selon la coutume.
Ces succès m'ont comblé de joie , non-seulement poulr l'importance qu'ils ont en eux-mêmes, mais encore jparce qu'ils nous ont prouvé que cet instrument puissant et merveilleux, que notre saint fondateur nouis a légué dans les saints exercices, peut s'appliquer dans nos missions avec autant d'efficacité que dans les royaumes de l'Europe. Votre Paternité rendrait un grand service à la religion, si elle voulait exciter par ses lettres dans tous nos missionnaires un zèle actif et une sainte émulation pour ce moyen^de procurer le salut des âmes, si propre à notre sainte vocation.
Je termine ma lettre par un trait de la dime miséricorde envers deux paîeus. Dans un fau})ourg de Tirour chirapali, un gentil de haute conditi(m , atteint d'une maladie mortelle, était désespéré des médecins ; déjà sa femme se préparait à se dévouer au bûcher, selon la coutume superstitieuse et barbare de ces peuples. En ayant été informé, je chargeai une £emme chrétienne, pareiite de cette infortunée victime du démon, d'aller la trouyfr et de l'engager, par ses exhortations et ses prières, i embrassçr la religion chrétienne s^rès la mort de sou époux. Elle écouta docilement ce conseil, et fut si frappée des vérités de la foi que, non contente de renonce à son projet, elle persuada son mari de chercher lui-méo^ 4ans la foi de Jésus-Christ le principe de la vie et de la félicité étemelle. U y conisentit, fut instruit wssi bi«B que le permettait son état, reçut le baptême et mQunj^t heureux et content. Son épouse suivit les instructions des catéchumènes, et reçut le saint baptême avec son enfant. Ce sont là des consolations qui font oublier toutes 1<^ fatigues et tous les sacrifices. Veuillez nous aider à en remercier PAuteur de toutes grâces, et nous obtenir celle d'étpe dje dignes instruments de ses divines miséricordes.
Je me recommande à vos saints sacrifices ^ et, en demandant votre bénédiction pour moi et tous les mis-
sxonnau'es,
Je suis, etc.
Ch.rMich. . BsaT9Qu>i*
EXTRiUT d'une lettre DU P, THOMAS ROSSI.
Madaré, il octobre 1743. ,
Je me trouve dans le royaume du Marava. L'année dernière 1742, j'y ^ baptisé huit cent soixante-seize adultes et deux mille quatre-vingt-deux en&nts, partie païens, p^tie enfants de chrétiens^ Dans jie cours de la même année, j'ai administré le sacrement de pénitence à vingt-trois mille quatre cent cinq chrétiens, dont deux c^nt quatr^-^vingt-trois, ne s'étaient pas approchés des sacrements depuis plusieurs années. Mes courses de cette année mises bout à bout feraient à peu près un voyage de mille lieues. Les guérisons ou autres faveurs, que je ne puis plus appeler extraordinaires, obtenues par le moyen de l'eau bénite avec la relique de saint François- Xavier, sont sans nombre. Celle que j'ai inscrites dans mon journal s'élèvent à plus de cinq cents. Les protestants de Tranquebar pénétrèrent (Jette année dans le Marava pour séduire nos chrétiens par leur argent. Grâce à l'intercession de Marie et de saint Joseph, malgré leurs offres brillantes et la cherté des vivres qui afflige ce pays, ils ne purent pervertir qu'un seul néophyte auquel ils donnèrent plus de cent écus pour l'attirer à leur secte. Voyant leurs efforts inutiles, auprès des chrétiens, ils se tournèrent vers les païens, auxquels ils offi*irent des sommes plus ou moins fortes, selon leur rang, sans compter les dépenses qu'ils faisaient pour les héberger pendant tout le temps qu'ils employaient à les instruire. Un gentil de haute condition et assez instruit leur ré<
pondit : « Une religion d'argent ne peut être la vraie religion. » Avec tous leurs écus et toutes leurs intrigues ils ne purent réunir que huit païens, qu'ils baptisèrent après les avoir nourris et choyés durant une semaine. Pendant ces huit jours je me trouvais à deux lieues de distance du ministre^ et je baptisai, sans co npter les enfantSy cinquante païens adultes, auxquels je ne donnai pas un sou , et qui apportaient même leur riz pour tout le temps du catéchuménat. Une autre différence plus essentielle, c'est que les huit baptisés du ministre revinrent avec lefur argent, se mêlèrent aux idolâtres, allèrent à la pagode; et offrirent leurs sacrifices, comme si de rien n'était ; tandis que, parla grâce de Dieu, nos catéchumènes, embrassant la foi sans espérance des biens temporels, et même avec la perspective dès souffrances et des persécutions, sontf ensuite solides et inébranlables dans leur sainte vocation.
LETTRE DU P. BOVCMSTS ^ lil8SKH<NÀIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, A M. COCHET DE SAINT- YALLIER (1).
Monsieur, P. C.
Il est consolant pour un missionnaire qui s'est relégué aux extrémités du monde afin de travailler au salut des
(1) Le p. de Bouchet^ que noas avons vu cultiver la mission du Maduré avec des succès proportionnés à son zèle infatigable, dut quitter cette chrétienté pour se joindre aux autres Pères français qui avaient entrepris la mission du Carnate. Nous plaçons ici cette lettre , parce qu'elle se rattache en quelques points à l'histoire du Maduré^ et qu'elle nous donne^ ainsi que la suivante, une idée des progrès et des difllcuHés de la nouvelle mission. .
infidèles, d'être dans le souvenir d'un magistrat de votre réputation et de votre mérite, et d-apprendre que nonseulement vous ne le perdez point de vue dans des lieux si éloignés, mais encore que vous vous intéressez à ses travaux, etiçue vous voulez être informé des succès dont Dieu bénit son ministère. L'avancement de la religion^^ que vous avez si fort à cœur, est sans doute ce qui a contribué plus que toute autre chose à cette amitié dont vous m'honorez, et dont vous m'avez donné taat de preuves. C'est aussi ce qui vou& a fait souhaiter d'être instruit plus en détail de la persécution que les chrétiens de Tarcolan ont soufferte presque au moment que la foi leur a été annoncée. Un mot dit en passant dans un recueil de nos lettres a piqué votre curiosité, et le journal que je fis alors de tout ce qui m'arrîva^ me met en état de vous satisfaire et de vous donner cette légère marque de mon estime et de ma reconnaissance.
Les gentils de la ville de Tapcolan , capitale du royaume de Carnate, ne pouvaient souffrir les heureux commencements de la reUgion chrétienne, qui faisait chaque jour de nouveaux progrès dans le pays. Les principaux d'entre eux tinrent de fréquentes assemblées pour concerter «otre perle et pour détruire le christianisme dans sa naissance. Le moyen dont ils s'avisèrent fut de me déférer à Sexsaeb, gouverneur de toute la province, et d'exciter son avidité en lui persuadant que je savais faire de l'or, que j'avais des richesses immenses, et que^ s'il s'assurait de ma personne en me renfermant dans une étroite prison, il pouvait s'enrichir en peu de temps, lui et toute sa famille. Les autres accusations étaient trop faibles; tout ce qu'on avait pu dire à ce gouverneur de notre mépris pour les dieux de la nation IV. 18
n'avait &it jusque U qu'une légère imfnressioii sur son esprit; comme il était musulman , il se moquait lui-même des superstitions païennes.
Il arriva en ce temps^là une chose qui détermina les gentils à presser l'exécution du dessein qu'ils avaient formé de nous perdre. C'est une coutume établie parmi eux de faire au commencement de chaque année un sa-» cnfice solennel au soleil ; ce sacrifice est smvi de festins auxquels ils s'invitent les uns les autres ; leurs proches parents et leurs amis ne manquent jamais de s'y trouver. Le premier juge de Tarcolan^ nouvellement chrétien, consulta mes catéchistes sur la conduite qu'il dewit tenir dans cette occasion ; ils lui répondirent^ ce qu'il savait bien, qu'il ne pouvait pas assister au sacrifice des gentils, mais qu'il lui était permis de donner le festin, et d'y inviter ses parents et ses amis ; que les chrétiens du Maduré, afin de n'être pas soupçonnés d'iodter les cérémonies païennes , prévenaient les gentils de trois ou quatre jours; qu'avant de commencer la fête ib chantaient des cantiques de piété, et qu'ensuite ils faisaient une aumône générale à tous les pauvres qui s'y trouvaient.
Le cramani prit le même parti, et il voulut que la fête fût magnifique. Il fit faire un graod pmèdel (espèce de salle) qu'on tapissa de toiles peintes; les catéchistes dressèrent au milieu un autel qu'ils ornèrent de fleure ; ils posèrent sur l'autel une statue de la très-«ainte Vierge, avec plusieurs cierges allumés, et diverses cassolettes remplies de parfums; on fit venir les tambours et les trompettes de la ville ; on chanta avec beaucoup de {âété les litanies de Notre-Dame, après quoi on fit une dé^ charge de. quelques boîtes.
Une grande partie de la ville se rendit devant la porte du cramani, où tous les chrétiens s'étaient assemblés. Les catéchistes, voyant cette multitude de peuple, profitèrent de cette occasion pour l^r annoncer les vérités du christianisme ; chacun d'eux fit un discours trè&-téiichant; ils parlèrent surtout avec beaucoup de force contre le sacrifice du soleil^ Ui firent voir que ce n'était qu'au Créateur du soleil et de tout l'univers qu'on devait rendre ses adorations ; ils s'étendirent ensuite sur les grandeurs de Dieu et sur la sainteté de la loi qU^ila donnée aux hommes. La plupart des auditeurs parurent émus, mais quelques gentils, les plus acharnés contre le christianisme, ne purent retenir leur rage ; ils la déployèrent ouvertement, jusqu'à engager dans leur parti les principaux parents du cramani ; et, de concert avec eux, ils le privèrent des honneurs qu'on a coutume de lui rendre comme au premier de la ville, et ils le déclarèrent déchu des privilèges de la caste. C'était tout ce qu'ils pouvaient faire par eux-mêmes pour témoigner leur ressentiment. Voici maintenant ce qu'ils tramèrent secrètement contre lui et contre les chrétiens par l'entremise des mahométans.
Ce fut vers ce temps-'là que Sexsaeb se rendit à Tarcolan. Dès le lendemain de son arrivée, on lui fit le portrait le plus odieux des chrétiens, et en même temps on lui insinua qu'il ne devait pas laisser échapper le moyen sûr qu'il avait de s'enrichir en m'arrêtant prisonnier. Ces représentations flattaient trop l'avarice du gouverneur poiu* qu'il pût s'en défendre. Ce jour-là même il fit venir quelques-uns des gardes de la ville, et il leur donna ordre d'être attentifs à toutes mes démarches et de se saisir de moi au premier mouvement
q4ie je ferais pour sortir de Tarcolan : il les rendait responsables de ma fiiite, au cas que j'échappasse à leur vigilance.
Le lendemain les gardes vinr^it^ sous différents prétextes, dans le Topo (c'est un bois près de Tarcolan , où est mon église), et ils ne me perdirent point de yue jus* qu'au jour que je fus pris. Pour avoir quelque raison de me rendre visite, el pour ne pas me laisser entrevoir leur mauvais dessein, deux d'entre eux feignirent de vouloir embrasser le christianisme. Ils assistaient réguUèrement à mes instructions, et ils faisaient paraître beaucoup plus d'ardeur que les autres catéchumènes. J'étais charmé de leur ferveur, dont il ne m'était pas possible de prendre le moindre ombrage, lorsque j'appris que le P. de la Breuille et le P. Petit étaient sur Je point d'arriver à Tai'colan. Je pris Ja résolution d'aller les recevoir à Carouvapondi, et j'avertis Un de mes catéchistes de se préparer à m'accompagner dans ce petit voyage. Un des gardes, étant venu ie soir assez tard, s'aperçut de quelque mouvement, qui lui donna des soupçons de mon départ; il courut aussitôt en avertir ceux que Sexsaeb avait lais-* ses pour me garder. Cette nouvelle les déconcerta, parce que le capitaine, dont ils devaient recevoir les ordres, n'était pas alors à Tarcolan ; ils lui dépêchèrent un exprès à minuit pour hâter son retour. Le capitaine monta sur-le-champ à cheval avec tous ses soldats, et dès la pointe du jour il se rendit dans le bois de Tarcolan. Il commença par faire investir à petit bruit ma cabane^ et il commanda à ceux de ses soldats qui étaient pourvus de mousquets de se tenir prêts à.tirer au premier ordre, au cas qu'on voulut faire quelque résistance* Ayant ainsi disposé SOI) monde, il me fit avertir. que, s'en allant à
Arcarou, il souhaitait m'entretenir avant de continuer son voyage. J'alla^ le trouver à l'instant même. Après quelques paroles assez obligeantes, il me dit qu'il était fâché de m'apprendre que Sexsaeb était mal content de ma conduite sur quelques rapports qui lui avaient été faits ; et en finissant ces paroles, il ordonna aux soldats de dépouiller les fidèles et les catéchistes.
Comme je vis qu'on se mettait en devoir d'exécuter ses ordres, je lui représentai (qu'il m'était facile de nous justifier de ces accusations injustes, par lesquelles on avait tâché de nous noircir dans l'esprit de Sexsaeb ; que je n^ignorais pas quel était le motif dé ces calomnies; que les gentils n'avaient que trop fait éclater la haine qu'ils portaient à la loi sainte que j'enseignais à n»es disciples ; qu'on faisait bien peu de cas de la permission que le grand Pacha (l'emperem* du Môgol) nous avait donnée d'en faire une profession ouverte dans ses États ; qu'au reste, si l'on usait de vioh'uce, il devait s'attendre que j'en porterais mes plaintes à Dâourkan, son lieutenant général, et que j'avais lieu d'espérer qu'il nous rendrait justice. Ensuite, me tournant vers ceux que je savais être les auteurs de cette persécution : «Vous croyez, » leur dis-je, qu'en excitant de pareils troubles vous » mettez quelque obstacle au progrès du christianisme; » vous vous trompez. Sachez, au contraire, qu'outre les » peines que vous attirera une entreprise de cette nature, » loin de réussir dans votre projet, tout ce que vous » faites pour étouffer le christiani&me dans sa naissance » ne servira qu'à lui donner de nouveaux accroisse- » ments. Voyez ces branches de palmier : plus vous les » baissez vers la terre, plus elles s'élèvent vers le ciel; » il en est de même de la loi sainte que je vous annonce :
TU elle prendra de nouvelles forces à mesure que vous » ferez des efiTorts pour la détruire. »
Je n'eus point d'autre réponse que celle qui me fût faite par le capitaine, qui est un rajapùutre gentil : a Je m suis officier de Sexsaeb, me dit-il assez sèchement^ je i> dois obéir à ses ordres. » Un de mes catéchistes^ qui parla alors avec une fermeté vraiment chrétienne, fut rudement maltraité des soldats cpii lui déchargèrent sur le corps de grands coups de chabmc ( espèce de fouet). Il les souffrit avec constance, et loin de se plain- » dre : « Arrachez -moi la vie , leur disait-il , je suis 1» prêt à la sacrifier pour la cause de Jésus-Christ. »
Ils prirent aux chrétiens tout ce qu'ils avaient ; puis ib les traînèrent avec violence dans l'église, où ils les renfermèrent. Pour moi, j'entrai dans ma cabane, et comme je vis qu'ils se disposaient à prendre le peu qu'il y avait, je me saisis de mon bréviaire, et je me retirai à l'écart Sous un arbre, où je commençai mon office en leur présence. Dieu permit que tout le mouvement qu'ils se donnaient ne me causât aucun trouble y ils en étaient •étonnés, et je les entendais qui se disaient les uns aux autres : a Yoila un étrange homme 1 il est aussi peu i> émU) que si nous mettions au pillage la maison d'un :» de ses ennemis ; il ne nous regarde seulement pas. » On enleva les ornements qui me servaient à l'autel, quelques bagatelles d'Europe, et une petite boite où était le reste des aumônes que j'avÉÛs reçues de France pour mon entretien et pour celui des catéchistes.
Après avoir achevé tranquillement mon office, je m'approchai du capitaine, et je lui demandai deux petites statues, l'une de Notre^eigneur , l'autre de la sainte Vierge. Elles étaient ornées de qudkjues pierres coloriées^
qu'il avait prises d'abord pour des pierres précieuses ; mais s'étant détrompé, il n'eut pas de peine à me les rendre, non plus que quelques livres de piété qui m'ont été fort utiles dans ma prison.
Le cramani vint alors me témoigner la part qu'il prenait à ma disgrâce ; je lui fis un petit discours en présence des idolâtres, pour l'animer à souffiir constamment la perte de ses biens et même de sa vie, s'il était nécessaire, pour la défense de la foi. Je m'entretenais encore avec lui, lorsque le capitaine monta à cheval; c'était le signal qu'il avait donné pour m'arréter. Les soldats et les gardes m'enviroonèrent aussitôt, et se saisirent de moi pour me conduire en prison.
La trompette n'eut pas plutôt sonné, que tous les ha- JHtants de Tarcolan sortirent de leurs maisons pour être témoins de ce spectacle. Tout le chemin jusqu'à la ville, et toutes les rues de Tarcolan étaient bordéeë de gentils. Je n'entendais tout autour de moi que des cris de triomphe, des reproches, des invectives. <c Le voilà, s'écriaient- » Us, le voilà, celui qui parle mal de nos dieux ; oh ! )i qu'il mérite bien ce qu'on lui fait souffiir ! si la reliï> gion qu'il enseigne était véritable, lui ferait-on un si 1» sanglant affi*ont ? A-t-on jamais vu un Sanniam aller yy en prison au miheu des acclamations de tout un » peuple ? >i D'autres au contraire paraissaient touchés, et disaient que leur ville, était menacée de quelque grand malheur, puisqu'on commettait un crime si énorme.
On me conduisit au milieu de ces clameurs dans un «at?m pubUc (espèce déballe). On crut que le capitaine allait me mettre sur la sellette pour me faire les interrogations accoutumées ; mais on se trompa : son dessein , était de me donner plus longtemps en spétetacle à tout ce
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graud peuple. Au sortir du sav^îri^ on me fit isaveraer une grande rue, au bout de laquelle est la forteresse, où, par la grâce de Dieu, j'entrai avec un visage tranquille et serein. Un grand mandabam de pierre (c'est une nmison voûtée qui ne reçoit de jour que par la porte), était la prison qu'on m'avait destinée.
Peu de temps après je vis arriver plusieurs chrétiens : je ne savais pas qu'on voulût aussi les faire prisonniers. Touché des misères auxquelles ils allaient être exposés, je dis à l'officier qui les conduisait, qu'il suffisait de m'arrêter moi seul, et que je répondais pour tous les autres : il fut inflexible à mes prières. Nous étions en tout vingt-quatre personnes enfermées dans la forteresse. Je dois rendre ce témoignage à la fermeté de ces fervents chrétiens, que non-seulement ils n'ont point chancelé dans leur foi, mais qu'ils ont fait paraître une force digne des fidèles de la primitive Ëglise.
Agréez, Monsieur, que je vous fasse connaître quelques-uns de ces généreux néophytes : je suis persuadé que vous serez édifié de leur constance, et que vous bénirez le Seigneur du courage qu'il leur a inspiré. Il y avait trois brames Qinxi^hrmiine. Le plus âgé de ces brames avait été autrefois un des plus ardents défenseurs de l'idolâtrie. Son zèle l'avait porté à s'engager par vœu à faire bâtir un temple aux faux dieux qu'il adorait ; mais comme il .n'avait p^s l'argent nécessaire pour accomplir sa promesse, il prit la résolution de pai'c|)urir le pays en habit de Sarmiassiy et de s'attirer, par l'austérité de sa vie, des aumônes abondantes. Pour cela il se fit mettre au cou deux grandes plaques de fer, réunies de manière à peser sur ses épaules comme uq énorme collier et attachées entre elles par des clous qu'il avait
fait river, pour s'ôter à lui-niênfie le pouvoir de les arracher. Ces plaques avaient deux coudées de longueur, et une coudée de largeur. Il ne pouvait reposer la nuit, à moins qu'on ne lui mtt un gros coussin pour lui soutenir latéte. Il courut ainsi plusieurs provinces, accompagné de trois ou quatre brames et de cinq ou six choutrès qui recevaient les^aumôhes. l\ avait déjà amassé sept cents écus, lorsqu'il arriva à Cottate, où il trouva le P. Mainardet le P. Martin.
lies missionnaires ne jugèrent pas à propos de lui accorder sitôt le baptême; ils crurent qu'il fallait l'éprouver pendant quelque temps pour s'assUrer davantage de sa persévérance, et ils le renvoyèrent dans son propre pays, l'assurant qu'il y trouverait des missionnaires du vrai Dieu, auxquels ils le recommandèrent (1). Le bruit s'y était déjà répandu qu'il songeait à se faire chrétien. Quand les brames surent son arrivée, ils allèrent audevant de lui elle comblèrent de caresses, s'imaginant loi faire changer le dessein qu'il avait de suivre la loi de ^uS'Ghrist. Mais voyant qu'il ne faisait nul cas de leurs discours, ils en vinrent aux plus indignes traitements. Us l'accusèrent auprès de l'intendant de la province d'avoir volé cinq, cents écus des aumônes qu'on lui avait faites pour la construction d'un temple. Sa maison fut aussitôt abandonnée au pillage. Sa femme, qui avait mis en dépôt chez un ami quelques bijoux d'or et d'argent, fut trahie, et tout fut hvré au gouverneur. Le catéchumène fut emprisonné, et on lui fit souffrir divers tourments pour l'obliger à rendre l'argent que les brames l'accusaient faussement d'avoir pris.
(1) Ce brame pénitent est celui dont parle le P. Martin, page 28 de ce volume.
Les brames, avant que de se portinr à ces extrémités, avaient fait venir leur gourou de Tiroudùrapali, pour t&cber d'ébranler la constance 4u catéchumène. La coxtférence qu'il eut avec le gourou ne servit qu'à aigrir davantage l'esprit des païens; il révéla publiqu^neot cert^nes pratiques honteuses qui sont en usage dans quelques-unes de leurs cérémonies, qu'il était de l'mlérét des brt^mes de tenir secrètes. C'est aussi ce qui les engagea à le tourmenter d'une manière cruelle, et à le chasser enfin de sa peuplade, lui, sa femme et seseofimts. Ces pauvres gens, dénués de toutes dioses, se retirèrent dxmsune autre peuplade où on les reçut avec charité. Aussitôt que les brames en furent avertis, ils députèrent un d'eux pour les en faire chasser. Le catéchumène ne sachant plus où trouver un asile ccmtre la rage de ses persécuteurs, fit réflexion que sa femme avait des pa« rents à TirounelveU, qui est à l'autre extrémité du royaume de Maduré; il s'y relira : mais les brames le poursuivirent encore jusque là. L'un d'eux étant venu à mourir sur c^s entrefaites, on accusa le catéchumène de lui avoir été la vie par sortilèges. Le déchaînement deirint plus grand que jamais par cette iiouvelle calomnie, et il fut contraint de sortir au plus tôt de la province.
Gnanapragasâym (c'est le nom du catéchumène), prit la fuite vers le Chokunandalam. Il se reposait sous un grand arbre au bord d'un ruisseau, lorsqu'il vit arriver son beau-père, qui venait chercher sa fille, et la délivrer des disgrâces ccmtinuelles que lui attirait k compagnie de son tnari. Grumapragaséyeny vivem^t touché des maux que sa femme souffirait à son occaâoo, eut moins de peine ^ se séparer d'elle. Les enfants suivirent la mère, et le catéchumène se vit tout à coup, comme
un autre saint Eustache, dépouillé de ses biens, aban^ donné de sa &mme et de ses enfants, et persécuté partout où il portait ses pas. Il arriva enfin chez le P. Simon CaryalhOi ancien missionnainc de Maduré, qui le reçut comme un 2élé confesseur de Jésus-Christ, et qui lui conféra le saint baptême.
Ce fut vers ce temps-là que je m'adressai aux missionnaires de Maduré, pour avoir quelques brames qui pussent faire la fonction de eatéchistes. On jeta les yeux sur le néophyte dont je parle. A peine eut-il passé quinze jours dans ma mission, qu'il fut fait prisonnier et conduit avec moi dans la forteresse. Il ne manquait plus que celte épreuve pour achever de couronner ce grand serviteur de Dieu, qui montra en cette occasion, comme dans toutes les autres, beaucoup de fermeté et de courage.
Le second brame était un jeune homme de quinze à seize ans que j'avais élevé à Aour dès son bas âge. Sa mère est une vraie sainte ; si elle persév^ dans les exercices de piété qu'elle pratique depuis plusieurs années, il y a lieu de croire qu'elle portera au tombeau l'innocence de son b^téme. J'avais donné ce jeune brame au P. de la Fontaine, qui me. l'envoya peu de jours avant ma détention. Il tomba malade à son arrivée, et il avait actuellement une grosse fièvre, lorsqu'on l'arrêta prisonnier. On eut la cruauté de le faire iDarcher à pied dans des terres brûlfiuites, sans avoir égard à ('état de langueur où il se trouvait. Il tomba évanoui à l'entrée de la prison, et p^i après il fut à l'extrémité. J'admirai plus d'une fois le mépris qu'il faisait de la vie, et^Je désir ardent qu'il avait de s'unir à Jésus-Ghrist.
J'avais baptisé le troisième braoïe à Tarcolan avec sa
mère, (fisi est un exemple de ferveur et de piété. Ëtte n*a jamais donué le moindre signe de faiblesse, et elle exhortait même ses compagnes à souffiir avec constance les rigueurs de la prison et la mort même, ri Dieu leur accordait une aussi grande grâce que celle de perdre la vie pour la défense de la foi.
Le plus ancien de mes catéchistes, (Jui était aussi prisonnier, a donné dès sa plus tendre jeunesse des marques d'une foi vive. Il a pareillement une mère dont la patience a été mise aux plus rudes épreuves. Son mari lui fit pendant plusieurs années toutes sortes de mauvais traitements pour Pobliger à quitter sa religion. Il lui fit d'abord couper les cheveux, ce qui est un des plus gmnds affronts qu'on puisse faire aux femmes indiennes. De temps en temps il lui mettait une lampe allumée sûr la tête, ce qui est encore une autre sorte d'affront dans le pays. Un jour il la fit descendre elle et son fils dans un puits qui était à sec, et il les y retint cinq jours entiers. Enfin, il n'y eut point d'artifices ni de cruautés qu'il ne mît en usage pour la pervertir. Mais elle opposa toujours une patience héroïque à toutes ces indignités. C'est sans doute à ses prières que Dieu accorda dans la suite la conversion de son mari. Une fièvre continué l'avait tellement abattu, qu'on n'attendait plus que l'heure de sa mort. Sa femme, le voyant dans cet état, se sentit inspirée de lui dire qufe, s'il souhaitait de vivre, il n'avait qu'à adorer le véritable Dieu et implorer son secours avec confiance ; qu'elle lui promettait de sa part le recouvrement de sa santé. L'amour de la vie fit impression sur le. mari , et il fit appeler un catéchiste. Les deux ou trois premières exhortations lui donnèrent du goût pour la religion chrétienne , et il demanda avec instance le
baptême; on le lui accorda sur l'heure, à cause du danger pressant où il était. La fièvre le quitta le jour même qu'il fut baptisé ; ses forces se rétablir^Qt insensiblement, et en peu de temps il fut parfaitement guéri. Il a persévéré jusqu'à la mort dans la pratique des vertus chrétiennes, et il n'a pas cessé de pleurer son aveugle* ment et les inhumanités qu'il avait exercées sur sa femme et sur son fils. C'est ce fils qui a essuyé plusieurs persé^ cutioas de la part des idolâtres, et qui, par son eixemple et par ses discours, a rempli dans la prison les fonctions du plus zélé missionnaire. Il faisait tous les jours des exhortations aux femmes chrétiennes, auxquelles je n'a«* vais pas la liberté de parler.
Le tr^ième catéchiste, qui était fort jeune, a fait pa* raltre dans les tourments un courage^ au-dessus de ses forces et de son âge. La plupart des autres prisonniers étaient nouvellement baptisés, quelques-uns même étaient encore catéchumènes : tous ont souffert les rigueurs et les incommodités de la prison avec une fermeté inébranlable.
Une femme, qui était au nombre de ces catéchumènes, et qui avait échappé à la vigilance des gardes, a eu le courage de nous visiter constamment deux fois le jour, et de nous apporter les aumônes qu'on lui faisait pour nous. Tous les prisonniers la regardaient comme leur mère, et elle regardait tous les prisonniers, comme ses enfants. La charité qu'elle eut pour^ nous ne lui coûta pas seulement des peines et des fatigues ; elle eui encore à essuyer de fréquents outrages de la part des gentils, et de sanglants reproches du côté de ses parents. Toutes les fois qu'elle entrait dans la prison, sa présence me rap« pelait le souvenir de ces saintes dame$ romaines» qui^ ,
dans iea premiers siècles de l'Église, prenaieirt soin des chrétiens prisonniers pour Jésus-Christ. Elle se servait de son mari pour porter mes lettres aux mîssionnaifeê qui étaient à Carouvapondi , et pour en rapporter tes réponses. Les gardes, qui entrèrent en défiance, la menâ^ cèrent plusieurs fois de la tuer si elle s'atisait de porter des lettres; ces menaces ne l'intimidèrent point, et ^e eut l'adresse de tromper leur attention et de nous remettre en main tous les paquets qui lui étaient confliéSy sans qu'ils s'en aperçussent. ~
Enfin le cramani, dont j'ai parlé au comfmencement, me consola infiniment par la résolution qu'il fit paraître. Loin de se retirer, comme il pouvait le faire au moment que je fus arrêté, il fut toujours à mes côtés tandis qu'on me conduisait dans la ville au milieu des malédictions dont les idolâtres me chargeaient. Aussitôt que je fus en prison, on mit des gardes à sa porte et dans l'intérieur de sa maison ; sa femme en fut si efErayée, qu'elle passa par-dessus la muraille de son jardin pour se sauver, et elle se pressa si fort, qu'elle tomba et se blessa assez dangereusement. Ses parents renouvelèrent à cette occasion tous leurs efforts pour obliger le cramani à renonœr à la foi ; ce fut en vain : il me visitait souvent dans la prison ^ ce qu'il ne pouvait faire sans courir beaucoup de risques. Je lui faisais alors quelque exhortation pour l'affermir de plus en plus dans la foi; et cette divine semence, tombant dans un cœur bien préparé, produisait chaque jour de nouveaux fruits de bénédiction. Je ne finirais point si j'entrais dans le détail dé toutes les actions par lesquelles ces nouveaux fidèles âgnalèreot leur zèle pour la religion; ainsi je pas3e à ce (]ui arriva durant tout le temps de ma prison.
C'était pour moi nne mission presque éontinuélle. Lé matin npus nous assemblions en deux endroits diffé^ rents. L'on faisait d'abord la prière, ensinte on récitait le rosaire à deux chœurs ; après quoi je faisais une exhortation à ceux qui étaient auprès de moi, et j'envoyais un catéchiste en fahre de même dans l'endroit où étaient les femmes. Le reste du temps ^ je me retirais pour vaquer à l'oraison et réciter mon office. Le catéchiste venait de temps en temps m'ioformer de ee qui se passait, ou je faisais venir quelqu'un des prisonniers pour lui donner en particulier les avis que je croyais convenables à la situation où il se trouvait. Les eierpices de piété étant finis, chacun s'occupait à arracher de petites plantes qui se trouvaient dans la cour dé la forteresse; ils les faisaient sécbe^ au soleil, et, comme nous n'avions point de bois, cela servait pour faire cuire le riz qu'on donnait aux prisonniers. L'après-dînée se passait dans diverses pratiques de piété.
L'abstinence que gardèrent nos néophytes fut des {dus rigoureuses ; ils ne faisaient qu'un repas par jour, et le peu qu'ils prenaient n'était pas capable de les soutenir ; en peu de jours ils ne furent pliss reconnaissables, et lorsqu'on les délivra de {H*is(Hi^ il^ rœsemblaient plutôt à des cadavres qu'à des hommes vivwts.
Pour moi, je crus que je devais m'abstenir même du riz ordinaire, et me contenter seulement d'un peu de lait et de quelques poignées A^avel (1). C'est ainsi que vive^ les grands pémtents aux Indes quand ils sont prisonniers» Il est certain que je n'aurais jamais pu mener si longtemps ce genre de vie sans une protection toute
(0 C'est du rit i^Ù avec l'écorce, et piU.
particulière de Dieu. À la fin pourtant je contractai une toux sèche qui me faisait beaucoup soufirir, et qui sans doute aurait terminé mes jours, si ma prison eût été plus longue.
Les gardes qu'on nous avait donnés nous incommo* dèrent fort j dans la crainte où ils étaient que je ne vinsse à m'échapper de leurs mains s'ils me perdaient de vue. On leur avait persuadé que j'étais sorcier, et que, par la vertu magique, je pouvais m'élever en Pair et passer par-dessus les murailles de la forteresse. Ces bonnes gens furent longtemps dans cette erreur, et ils ne se désabusèrent qu'après m'avoir fort importuné nuit et jour par leurs assiduités.
Le deuxième jour de ma prison, le capitaine de la forteresse vint m'avertir qu'il avait ordre de me mettre les fers aux pieds. Je lui répondis que c'était le plus grand honneur qui pût m'arriver pendant ma vie, et que mes fers deviendraient pour moi des ornements plus précieux que l'or et les diamants. Il fut siétonné de cette réponse, qu'il s'écria tout a coup : a Non, rien ne pourra me por- » ter à commettre un si grand crime, quand même je )) devrais perdre ma.fortime : ehl quelles genssont^^e » donc que ces chrétiens, poursuivit-il en se retirant, » qui regardent comme un honneur d'être enchatnés ! yf Cependant cet ordre me fit juger que ma prison serait rigoureuse, et qu'il fallait me préparer à la mort : je n'y eus nulle peine par la grâce de Dieu.
Le troisième jour un brame, un raja et un rajapoutre vinrent me trouver dans le dessein de m'efirayer par leurs menaces : ils me parlèrent effectivement en des termes bien capables de m'intimider. « Croyez-vous, leur n di^-je,liue je n'aie pas prévu to^it ce quirm'arrive main-*
» tenant? Quand je suis venu prêcher TÉvângile dans » votre pays, ignorais -je les obstacles que j^aurâîs à sur- » monter? Ne savais-je pas Fàversion qu'on y a pour les » ministres de Jésus- Christ, et pour la religion qu'ils en- » seignent? Les outrages, les prisons, la mort même dont » vous me menacez, c'est ce que je souhaite avec le plus » d'ardeur, c'est la récompense que j'attends de mes tra- » vaux. Vous avez coutume de dire que toute l'eau de la » mer ne vient qu'aux genoux d'un homme qui ne craint » pas la mort : or, sachez que, loin d'appréhender la » mort, le comble du bonheur pour moi serait de verser » jusqu'à la dernière goutte de mon sang* pour la cause » de Jésus-Christ. Vous me demandez où j'ai caché mes » trésors. Eh quoi! ne m'avez-vous pas pris le peu que » j'avais sur la terre? Je n'ai point d'autres trésors que » ceux qui me sont réservés dans le ciel : je les posséde- » rai dès le moment que vous m'aurez arraché la vie. »
Ces paroles, que Dieu me fit la grâce de prononcer avec force, transportèrent le rajapoutre de rage et de colère. «A la bonne heure, me répondit-il, nous vous lais- » serons la vie, mais ce sera pour vous faire souffrir des » tourments mille fois plus affreux que la mort. » Il me fit ensuite le détail de tons les suppUces qu'on me préparait^ et il finit ainsi : a Si ce n'est pas assez, nous vous » enfoncerons des aiguilles entre la chair et les ongles, » nous vous envelopperons les mains de linges, sur les- » quels on versera de l'huille bouillante, et nous verrons » si votre constance sera à Tépreuve de ces supplices. »
J'avoue que ce raja, qui avait dans l'air je ne sais quoi
de hideux et de féroce, me parla d'un Ion si ferme, qu'il
me persuada en efTet qu'on en userait ainsi avec nioi. Je
me contentai de lui dire que plus il me ferait souffrir de