‹ La mission française en AmériqueChapitre 1 sur 20 · La mission française en Amérique · texte numérisé non relu

La mission française en Amérique

Tous droil6 de traduction, d'adaptation et d« reproduction réservés pour tous les pays.

Droite de traduction et de reproduction réserves

pour tous les pays,

by Ernkst Flammarion.

« Nous sommes frères dans la même cause. »

(Dernière parole adressée le 14 mai i9'7» à M. Viviani, chef de la Mission Française, par M. le Président Wilson.)

DE M. HENRI BERGSON de l'ac\ demie française

J'ai eu la bonne fortune d'entendre un certain nombre de ces discours. J'étais à Washington quand M. Viviani parla au Sénat et à la Chambre des représentants, sur l'invitation du Parlement américain qui jamais encore n'avait fait cet honneur à un étranger. J'étais à New York quand s'y déroulèrent des manifestations sans précédent dans l'histoire des Etats-Unis. Un immense élan soulevait la population entière. Partout où Joffre passait, c'était l'explosion formidable de sentiments qui étaient restés à l'état de tension depuis le commencement de li guerre : de loin, par-dessus un océan de têtes,

les mères soulevaient leurs petits enfants pour

qu'ils pussent apercevoir pendant quelques secondes et fixer à jamais dans leur mémoire les traits du vainqueur de la Mvrne, de V homme qui avait arrêté net le flot des barbares et sauvé la civilisation. Partout où Viviani parlait, c'était V enthousiasme d'une foule que son éloquence transportait, qui évoquait V œuvre accomplie par l'ancien président du Conseil pendant la première période de la guerre, et qui personnifiait en lui la constance inébranlée de la nation française. Avec lui, avec Joffre, la France était là, — la France qui s'était offerte en sacrifice pour la libération au monde et vers laquelle montait aujourd'hui, avec je ne sais quel parfum d'encens, la reconnaissance pieuse d'un grand peuple. Journées inoubliables ! Il faut avoir vécu ces heures privilégiées pour imaginer comment, dans, l'humanité de demain, pourra s'allumer entre nations la même ferveur d'amour qu'entre des personnes.

Par quelle opération magique M. Viviani arrivait-il à captiver, à entraîner des auditeurs dont beaucoup ignoraient le français ? Le fait se produisait invariablement et présentait toujours , si je puis m'exprimer ainsi, les mêmes phases. C'était, dès les premiers mots, une adhésion en quelque sorte physique de l'auditoire, qui se

laissait bercer par la musique du discours. A mesure que Vorateur s'animait et que ses gestes dessinaient plus fortement sa pensée et son émotion, les assistants, attirés à Vintérieur de ce mouvement, adoptaient le rythme de V émotion, emboîtaient le pas à la pensée, et comprenaient en gros la phrase lors même qu'ils n'en saisissaient pas les mots. Mais bientôt les mots prenaient chacun leur sens, parce que des termes communs aux deux langues ou des noms propres auréolés de gloire brillaient de loin en loin et propageaient alors leur luminosité tout le long des intervalles, — comme, un soir de {été, dans ces rampes de gaz qui dessinent la forme d'un monument, l'allumage çà et là de quelques becs provoque, avec l'aide du vent, l'illumination soudaine de l'ensemble. Tel était, je crois, le mécanisme de l'opération par laquelle on eût dit que la pensée de M. Viviani se communiquait directement aux esprits, sans passer par un intermédiaire matériel. Je vois encore, au banquet de mille couverts qui réunit dans la salle du Waldorf-Astoria tous les personnages les plus éminents de New York, l'assistance entière se levant d'un mouvement irrésistible au moment où M. Viviani terminait son discours par ces mots : « L'heure de la liberté est enfin

arrivée... Tous debout, pour la délivrance humaine, pour la délivrance de la démocratie. Levez la tête, citoyens ; toujours plus haut, aussi haut que votre drapeau. » J'entends encore les acclamations dont, pendant plusieurs minutes, la salle fut secouée. Et je me rappelle comment un de mes voisins, qui ne savait pas le français mais qui avait tout compris, me dit avec émerveillement . « C'est Vâme qui parle à Vâme. »

La remarque avait été faite, presque dans les mêmes termes, par des journaux américains. Voici ce qu'écrivait le Chicago Daily Journal, peu de jours après l'arrivée de la mission : « Bien que séparé de ses auditeurs par une langue différente de la leur, M. Viviani a parlé dans un langage commun à tous les hommes, le langage du cœur : tout le monde Va compris ; par les inflexions de sa voix, on devina sa description du sacrifice héroïque de la Belgique : l'assistance pleura et applaudit tour à tour. Quand M. Viviani parla des journées cruelles où l'ennemi s'approchait de Paris et où le général Joffre, au milieu de l'angoisse du pays, cédait devant l'adversaire, de nouveau les larmes coulèrent. Mais au moment où M. Viviani saisit la main de son ami pour le remercier de la vie-

toire de la Marne qui sauva tout, la foule exhala sa joie à en perdre la voix. Ce fut du délire, enfin, lorsque le maréchal pressa M. Viviani sur son cœur et Vembrassa sur les deux loues. »

On ne pouvait mieux décrire la scène, ni mieux rendre Vémotion qui s'en dégageait. Cette émotion du public ne fit d'ailleurs que gagner en intensité à mesure que se prolongeait le séjour de la mission. Elle atteignit son paroxysme à New York. Là, nous eûmes la sensation que Vâme de V Amérique tout entière vibrait jusque dans ses plus intimes profondeurs à Vunisson de Vâme française. En ce sens encore, c'est « Vâme qui parlait à Vâme ».

Partout où M. Viviani prenait la parole, il évoquait en effet ces deux grandes personnalités, la France et V Amérique, et rappelait comment elles étaient liées Vune à Vautre par une communauté de traditions et d'aspirations. Il les montrait, à travers tout le cours de leur histoire, emportées du même mouvement vers le même idéal. Ni Washington ni Lincoln n'obéissaient à des considérations d'intérêt ; ils luttaient pour la liberté et la justice ; l'Amérique, terre de l'idéalisme, , n'a jamais combattu que pour des principes. Pas plus que la France d'aujourd'hui, la France de la Révolution ou celle

de Charles Martel ne travaillait pour elle seule : les soldats de la Marne et de Verdun « sont les fils des soldats de Valmy et les petits-fils des soldats qui, à Poitiers, arrêtèrent l'avalanche des barbares. » Devant le danger mortel qui menace la civilisation, la France et V Amérique devaient nécessairement se dresser ensemble contre V ennemi du genre humain. Elles défendent, certes, leur indépendance, mais aussi Vindépendance des autres peuples. Là est la grandeur de la lutte actuelle : elle aboutira, par Vécrasement des puissances d'oppression et de haine, à la libération de Vhumanité.

Incomparable vision d'avenir, bien faite pour exalter les pensées et dilater les cœurs ! Pendant les trois mois que j'avais passés à Washington et à New York avant l'arrivée de la mission, j'avais pu assister à l'évolution qui devait amener l'Amérique à prendre les armes pour la cause du droit. Quand, le 2 Avril, le Président Wilson lança son immortel message, presque aussitôt suivi de la déclaration de guerre, \e [us frappé de voir comment le peuple américain se plaçait tout de suite très haut, dans cette région des grands sentiments et des nobles pensées où son idéalisme naturel s'est toujours trouvé à son aise. L'état d'âme avait je ne sais quoi de

grave et de solennel. Survint, au bout de trois semaines, la mission française, et soudain quelque chose de nouveau se surajouta à ce sentiment, — une harmonique qui le renforça puissamment, qui en transforma le timbre, qui en fit de V enthousiasme. L'enthousiasme éclatait sous les pas du m,aréchal J offre ; il scandait les discours de M. Viviani. Il survivra aux circonstances qui Vont vu naître, parce qu'il n'avait rien d'accidentel ou d'artificiel, parce qu'il tenait à la conscience particulièrement vive, prise par la nation américaine, de l'héroïsme de sa résolution, de la sublimité du but qu'elle assignait à son effort, et de la tragique beauté du sacrifice fait depuis trois ans par la France à la cause de la liberté et de la civilisation. Cette beauté, cet héroïsme, cette sublimité, l'éloquence de M. Viviani les soulignait en traits de feu. Ses discours resteront inséparablement liés au souvenir des fournées où l'élan américain se dessina. Ils ont leur place marquée dans l'histoire.

Page 1