H. BERGSON
Entretien
avec les représentants de la presse,
à l'arrivée à "Washington,
le 24 avril 1917.
Messieurs,
Je vous avais prorais de vous recevoir après avoir réservé, comme c'était mon devoir élémentaire de convenance, ma première parole pour M. le président Wilson. J'ai eu, avec mes compagnons de la Mission Française, l'honneur d'être reçu par lui. Je me félicite d'avoir pu présenter le salut de la République française à l'homme illustre, dont le nom est en France sur toutes les lèvres, dont le message incomparable est à cette heure même, commenté dans les écoles comme le plus parfait manuel du Droit, et qui est bien le symbole des vertus de votre race : la patience pour ne pas user de la force et s'il le faut, la force pour venger la patience.
Puisque vous voulez bien m'entendre, je viens vous demander de centupler l'expression de notre gratitude émue pour l'enthousiaste réception que nous a réservée, dans Washington, le peuple américain. Ce n'était pas à nous, c'est à notre France bien-aimée et héroïque qu'était adressé cet accueil.
Nous avons été plus près d'elle en cette minute inoubliable où nous pouvions voir, mes compagnons et moi, à travers l'allégresse des visages la noble sincérité des cœurs.
Je viens aussi remercier la presse en vos personnes; je sais le concours ardent et désintéressé que vous avez prêté pour une propagande infatigable, à la cause du droit et que votre œuvre a été immense.
Nous venons ici saluer, avec les pouvoirs publics le peuple américain, rajeunir une amitié éternelle, douce et cordiale dans les heures ordinaires de la vie, et qui s'exalte, aux heures tragiques, jusqu'à la fraternité. De cette fraternité l'inépuisable générosité du peuple américain nous a donné depuis trois ans bien des preuves touchantes. Vous n'avez pas seulement multiplié les générosités et les preuves de tendre sympathie : vos enfants ont versé pour nous leur sang, et les noms de ces morts sacrés sont gravés dans notre cœur. Faisant cela, il savait ce qu'il faisait : ce n'était pas l'acte de charité qui va de l'homme heureux à l'homme qui souffre; c'était l'attestation de la conscience, l'approbation de la raison. Vos compatriotes savaient, qu'attaqués par une nation de proie qui a fait de la guerre, selon une parole fameuse, son industrie nationale, nous soutenions avec tous nos alliés incomparables de fidélité et de vaillance, avec ceux qui sont tout près de nous sur le front, les fils de l'inébranlable