COMMUNICATION DU GOUVERNEMENT
M. le président. La parole est à M. le président du Conseil.
M. Ribot, président du Conseil, ministre des Affaires étrangères. Messieurs, le peuple de Paris a salué avant-hier l'arrivée parmi nous du général qui précède l'armée de la République des Etats- Unis sur le sol français. [Les membres de la haute Assemblée se lèvent et prolongent leurs applaudissements vifs et répétés en se tournant vers la tribune diplomatique.)
C'est un des plus grands événements, non pas seulement de l'histoire des Etats-Unis, mais de l'histoire du monde (Vifs applaudissements) que l'arrivée d'une armée américaine sur le sol français, venant combattre à nos côtés pour la cause du droit et de la civilisation. (Nouveaux applaudissements.)
Hier, à la Chambre des députés, M. le Garde des Sceaux, dans le langage le plus émouvant et le plus magnifique, a rendu compte du voyage inoubliable qu'il a fait aux Etats-Unis, au nom de la République française. Je le prie de dire à cette tribune quelquesunes des paroles qui ont si profondément ému l'autre Assemblée. [Très bien! Très bien!) Il nous dira l'accueil qu'il a trouvé là-bas, comment tous les cœurs ont battu à sa voix éloquente. Et nous saurons, nous aussi, le saluer de nos applaudissements et de notre admiration reconnaissante. (Applaudissements vifs et prolongés.)
M. le président. La parole est à M. le Garde des Sceaux. (Mouvement d'attention.)
M. le Garde des Sceaux. — Il était naturel que j'apportasse devant la haute Assemblée, qui a si souvent honoré de son attention les paroles que je lui ai adressées, les observations qu'au cours de la mission dont le Gouvernement de la République m'a chargé j'avais pu être amené à faire.
Vous me pardonnerez, Messieurs, si je prononce ici des phrases courtes qui auront, je l'espère, la vertu de rassembler des réalités vivantes, surtout à une heure comme la nôtre où il semble que la seule excuse de la parole publique est qu'elle soit une des formes de l'action. (Très bien!)
Mais il n'est pas possible tout de même que je me dérobe au devoir qui m'incombe, que je ne défère pas à l'invitation du chef du Gouvernement et peut-être, je puis le dire sans présomption extraordinaire, à la sollicitation du Sénat en ce jour (Applaudissements), devant les hôtes illustres qui assistent à cette Assemblée pour dire en quelques mots les impressions, les émotions, le spectacle qui se sont offerts à mes yeux.
Messieurs, de ce spectacle, je ne dirai que quelques mots, car, à travers l'espace, vous en avez été les spectateurs, vous qui du cœur et des yeux avez certainement suivi le voyage que la Mission française a accompli au milieu de l'émotion grandissante de la grande République américaine.
Que voulez-vous que j'ajoute à ce que vous savez? En quoi formerais-je davantage votre conviction? Oui, des villes enthousiastes nous accueillant, je me trompe, accueillant la France en nos personnes; des foules déchaînées se penchant sur nous tour à tour avec une tendresse virile et une touchante sollicitude; les pauvres et les riches, les femmes et les hommes, les enfants amenés au bord des rues par les instituteurs leur disant que là était la France qui, à toutes les heures de son histoire, avait sauvé la civilisation menacée. (Vifs applaudissements.)
Dans ce grand Sénat américain qui a donné le plus merveilleux exemple de discipline morale librement consentie en votant les lois militaires, d'accord avec
la Chambre des représentants au jour où le président Wilson avait signé son message, je fus admis à l'honneur de porter la parole; et je ressentirai longtemps comme citoyen le souvenir de cette inoubliable rencontre, moi, mandataire d'un peuple libre, venu au milieu d'hommes libres. Et tandis que, dans toutes les grandes villes d'Amérique, se déroulait le cortège magnifique et s'élevaient les acclamations qui montaient vers la France, je voyais au-dessus d'elles, invisible quoique présente, la haute personnalité de l'illustre président de la République américaine qui, à l'heure qu'il a fixée, pour ne pas accepter les agressions tour à tour sournoises et violentes, dont l'honneur de la patrie de Washington était l'objet, a su prendre des résolutions viriles et, les yeux clairs et sans baisser le front, regarder en face l'Allemagne impériale. (Nouveaux applaudissements.)
Messieurs, à la reconnaissance des Etats-Unis pour la France, nous nous sommes tous exprimés sur son compte; il convient, croyez-moi, de ne pas insister beaucoup.
A l'heure où nous sommes, deux grandes démocraties comme l'Amérique et la France ont mieux à faire qu'à se placer l'une en face de l'autre dans une posture de créancier et de débiteur. (Vive approbation.) Lorsque le jeune général français a guidé notre armée vers l'indépendance américaine, il venait au secours du droit universel; les Américains
en abordant en France les champs de bataille libérateurs où ils combattront à nos côtés sous le commandement du général en chef dont tout à l'heure on acclamait devant vous la présence [Applaudissements), viennent au secours du droit humain. Ce droit humain, est-il possible de dire que jamais il a été mieux exprimé, dans des formules plus impeccables, que le jour où le président Wilson a signé le message qu'il a lancé à travers le monde? Est-il possible de dire que jamais une formule, qui jusquelà paraissait aux yeux de certains flottante, pour ainsi dire, dans les nuages, ait été davantage ramenée à la précision? (Très bien! très bien!)
Le droit humain, mais, Messieurs, nous sommes le vivant exemple de sa violation et c'est pour cela qu'à travers toutes les villes d'Amérique, je n'avais, pour donner de la force à ma pensée, qu'à rappeler la spoliation dont nous souffrons et la blessure que, depuis quarante-cinq ans, parce que nous étions attachés à la paix, nous avons accepté de porter à notre flanc. (Applaudissements.) Ce n'est pas seulement parce que l'Alsace-Lorraine est un territoire que nous voulons que, par une restitution légitime, elle revienne dans les mains françaises : elle est partie intégrante de notre âme. Elle était venue à la France par une libre adhésion de son cœur. En 1871, ses seuls représentants légaux à l'Assemblée nationale avaient marqué qu'elle voulait rester moralement attachée à la France, sans référendum et sans
plébiscite, avec une force supérieure au vote mensonger qu'on voudrait imposer. En maintenant son héroïque attachement à la patrie malheureuse, l'Alsace-Lorraine a montré qu'elle restait attachée à toutes nos fibres. Et, lorsque nous disions cela, lorsque nous le disions dans l'Amérique tout entière, non pas seulement dans certaines villes depuis longtemps gagnées parleur culture à la culture française, mais dans d'autres villes où la grande âme américaine a amalgamé tous les autres peuples et les a, pour ainsi dire, assimilés, mais dans des villes où nous rencontrions des représentants de toutes les races, on sentait bien que, de cette spoliation, ce n'était pas seulement nous qui souffrions, que c'était le droit humain. (Approbation.)
Et si nous ne parvenions pas à cette restitution légitime, je ne dis pas seulement que quelque chose de l'idéal français, mais que quelque chose de l'idéal du monde entier serait atteint, parce que nous aurions dérobé la France au rayonnement universel qu'elle exerce sur le monde. (Vifs applaudissements.)
Messieurs, que n'ai-je entendu, que n'ai-je vu! et comment me serait-il possible de rappeler ici toutes ces paroles à la fois tendres et viriles qui manifestaient l'attachement du cœur et de la conscience de la grande République américaine? je l'ai dit hier, je le redis aujourd'hui — nous ne pourrons jamais que répéter ces choses : dans l'histoire son honneur
sera, en invoquant ses griefs particuliers devant l'Allemagne impériale, d'avoir invoqué le droit humain, d'avoir fait entendre à tous les hommes libres qui veulent vivre libres dans le monde entier, qu'il n'était pas possible de tolérer pour la paix de demain l'existence de l'autocratie sanglante. (Très bien! très bien!)
Par le message du président Wilson aussi bien que par les paroles et les discours que nous avons tous prononcés, il a toujours été proclamé que l'existence des démocraties serait en péril tant que les autocraties vivraient, prêtes, lorsque les démocraties se livrent aux travaux de la paix, à fondre sur elles pour écraser dans les consciences les nobles traditions que l'éducation leur a données. (Nouvelle approbation.)
Je me rappelle la parole que, deux jours avant sa mort, prononçait, dans un banquet de New-York, M. Schoot, l'ambassadeur d'Amérique à Londres. Il disait : « La France est là pour nous montrer ce qu'il faut faire et, surtout, ce qu'il faut éviter. »
« Ce qu'il faut faire, luiai-je dit, c'est combattre; ce qu'il faut éviter, c'est que les démocraties éprises d'idéal soient surprises dans leur labeur par la brutalité de la force, car alors les peuples que nous entraînerons vers la pensée s'en détourneront. »
Si les démocraties ne sont pas armées, si elles ne sont pas revêtues de l'armure de bataille, si elles ne sont pas là, non pas pour conquérir les corps, mais
pour conquérir les âmes par la persuasion et par la pensée, si elles ne sont pas là pour se défendre contre le conquérant brutal, sont frappés de stérilité tous nos travaux, tous nos combats et toutes les batailles d'idées auxquelles nous nous sommes livrés.
Mais ce qui est admirable dans l'Amérique, c'est la qualité de l'admiration qu'elle a pour la France.
Ce qu'elle a admiré dans la France, je vais vous le dire. Elle n'aime ni ceux qui pleurent, ni ceux qui s'affaissent, ni ceux qui se lamentent, ni ceux qui s'abandonnent. [Très bien!)
Ce qu'elle a admiré, c'est qu'elle a vu dans la main de la France la force mise au service du droit. [Applaudissements.)
Elle continuera à nous admirer et à nous soutenir, parce que je suis bien certain qu'elle peut se pencher sur l'âme nationale sans voir apparaître, même par une étroite fissure, une apparence de lassitude, de fatigue ni de défaillance. Et je suis bien certain qu'elle continuera à nous admirer et à nous soutenir, car, je suis bien autorisé à le dire sans pénétrer dans les secrets d'entrevues qui ne peuvent pas être dévoilés, au secours des Alliés et de la France, l'Amérique, sans rien abandonner des services financiers et économiques que, enchaînée à sa neutralité, elle nous a rendus, vient, pour aboutir fortement à la solution de la guerre, nous apporter une aide immédiate et, jusqu'à la victoire, une coopération constante. [Très bien!)
Que nous reste-t-il à faire ? La question demandet-elle même à être posée, et, à l'instant même où elle est posée, n'est-elle pas résolue par l'unanimité des raisons et des consciences?
M. Wilson l'a dit, et je ne crois pas que l'on puisse trouver une parole à la fois plus ferme et plus précise pour manifester nos espérances et nos pensées; nous n'avons devant nous que deux alternatives : se soumettre ou vaincre. Qui donc pourrait, à moins d'abdiquer toute noblesse humaine, dans ce pays de France, fils de la Révolution française* accepter le premier terme du problème? {Très bien!) Et à quoi cela servirait-il? A quoi?... { Très bien ! très bien !)
Ah ! si jamais il existait des hommes qui pouvaient penser que, par un arrangement immédiat et précaire, évidemment propice et favorable à la fin des angoisses et des anxiétés que nous ressentons, nous pouvions aboutir à une paix humiliante, ils condamneraient l'humanité à piétiner dans le même sillon sanglant où elle se trouve. [Vifs applaudissements.)
Ce n'est pas seulement vis-à-vis de nos morts qui sont tombés pour la France et pour la liberté humaine, que nous outragerions par une pensée de défaillance; ce n'est pas seulement pour les enfants qui se lèveront demain libres sous le soleil qui, eux, auront le droit de nous demander ce que nous avons fait pour les dérober au rêve monstrueux qui, à
chaque génération retombe sur leur front : c'est vis-à-vis de l'histoire, dont nous sommes les gardiens et les continuateurs, que nous n'avons pas le droit de dégrader, que nous n'avons qu'un droit, celui d'agrandir, celui de magnifier. Comme je le disais hier, si, en temps de paix, les Assemblées sont responsables pendant neuf ans ou pendant quatre ans à l'égard des corps qui les ont élues, à l'heure où nous sommes, elles sont comptables visà-vis du passé, comptables vis-à-vis du lendemain, comptables vis-à-vis du monde entier. Car le jour où la France pourrait, par une hypothèse absurde que j'écarte à l'instant même où je la forme, abandonner son grand rêve de liberté humaine et la défense de son territoire, c'est une lumière qui disparaîtrait du monde, et je me demande ce qui arriverait.
Ah! il, arriverait ce que l'Allemagne avait rêvé. Oui, le rêve était facile ! II avait pour origine les observations d'ambassadeurs médiocres à Washington, à Londres et à Paris, qui n'avaient rien vu de notre pays, qui ne savaient rien, qui se contentaient uniquement, d'entendre nos querelles civiques et s'imaginaient que c'étaient des disputes éternelles, alors que c'étaient les combats nécessaires auxquels, pour notre idéal commun, nous étions acharnés.
Ils ne savaient pas sortir des remparts et de cette grande cité si calomniée par la légende germanique; ils ne savaient pas ce qu'est la France des paysans, des ouvriers, des penseurs, des professions libé-
raies, toutes les classes et toutes les catégories qui se sont trouvées spontanément debout et unies le jour du combat et frémissantes autour du drapeau. (Applaudissements. )
Sur la foi de ces observations découlant d'une psychologie médiocre, ils s'étaient imaginé qu'il suffisait d'entrer, de violer la neutralité belge, parce que la victoire, même monstrueuse, permettrait l'absolution; et puis, d'arriver à Paris; ensuite, trois mois de combats, six mois de combats, la France atteinte, le silence éternel sur l'Europe, l'histoire muette, à moins que se retrouvât un Michelet, et tout aurait disparu du monde ! (Mouvements.)
Et tout a protesté : les hommes, les femmes, les pierres du chemin; tout ce pays s'est dressé, non pas seulement pour lui-même, mais ce qui est son honneur éternel, pour la liberté humaine, pour la délivrance définitive des consciences qui ne veulent pas être enchaînées au despotisme militaire qui a été créé de l'autre côté du Rhin. (Applaudissements.)
Ce qu'il faut que nous fassions — et là, le devoir est simple, si tragique qu'il soit — c'est vaincre ! (Vive approbation.)
Pour vaincre, c'est la fermeté quotidienne, le sang-froid, la cohésion malgré les divergences nécessaires qui sont l'honneur même des hommes qui sont ici, d'accord pour défendre la patrie, en désaccord souvent sur les meilleurs moyens de la servir;
c'est le réconfort apporté par vos paroles et notre visage même à la conscience nationale, l'exemple du courage, la preuve qu'il ne peut pas y avoir de péril, si tragique qu'il soit, qui nous donne à nous-mêmes comme excuse de nous déposséder de notre vaillance et de notre énergie.
Et puis, remplir un autre devoir, Messieurs, quand tout sera fini, quand la victoire sera acquise, lorsque nous donnerons une libre expression aux douleurs qui sont dans nos cœurs, aux douleurs publiques, aux douleurs privées, lorsque nous consentirons à ne plus avoir un cœur de fer — qu'il faut garder tant que la bataille continuera — alors, lorsque nous aurons pieusement déposé les palmes de la justice sur les tombeaux de nos enfants, nous n'aurons pas fini notre tâche. {Très bien !)
Vraiment, je le demande au Sénat, est-ce que l'humanité peut être rivée à de pareilles calamités, est-ce qu'elle peut être enchaînée à la fantaisie sanglante de monarques absolus? Est-ce que, pour un conflit qui peut être arrangé, pour l'acceptation ou la répudiation d'une procédure réglée d'avance, des millions d'hommes peuvent être, les uns aux autres opposés et les hécatombes se suivre, et les femmes voir les foyers déserts et les mères penser aux côtés des berceaux en se demandant ce que deviendra l'enfant, et si, demain, il ne reprendra pas le chemin qui le mènera à la rigidité de la tombe où le père est à jamais enfermé ?
Est-ce que c'est cela que nous devons revoir ?
Oh! je le sais bien, il n'y a pas eu dans le monde une idée nouvelle qui n'ait été raillée par les sceptiques ou par ceux qui, pour prendre un aspect de critiques devant les choses nouvelles, ont l'esprit chagrin.
Mais si vous ne consentez pas, demain, par la libre approbation du Parlement français, uni aux Parlements alliés, à organiser un système qui empêchera le retour d'un pareil crime, qui liera pour jamais ceux qui voudraient méditer les agressions de demain à l'inertie; si, après que nous aurons écrasé le militarisme prussien, — car, tant qu'il existera, il n'y aura pas de paix dans le monde, pas d'honneur dans le monde, il n'y aurait qu'une menace pour l'humanité tout entière (Applaudissements); si nous ne parvenons pas, par des sages procédures, librement acceptées, à constituer en fait dans le monde, comme l'a demandé l'illustre chef d'Etat qui préside aux destinées de la République américaine, une ligue des peuples, par l'organisation d'une société des nations; si, ne parvenant pas à lui donner une sanction militaire, sauf à la déchaîner contre celui qui rappellerait de pareilles hécatombes et de pareils malheurs sur la terre, qu'arrivera-t-il ? Oui, nous aurons remporté la victoire militaire, la victoire matérielle et la victoire morale, mais nous n'aurons pas été jusqu'au bout de notre tâche. (Nouveaux applaudissements.)
Il y a le devoir aujourd'hui : c'est de penser à l'action, au combat, à la délivrance de la terre envahie, à la restitution de notre Alsace-Lorraine, à rétablissement de la liberté humaine; et pour l'heure et pour le jour et pour les autres jours qui vont suivre, et qui peuvent être graves, faisons-nous à nous-mêmes cette promesse de rester calmes, debout et fermes, les yeux tournés vers le devoir et vers la frontière. (Applaudissements prolongés. — L'orateur, en regagnant son banc, reçoit les félicitations de ses collègues et d'un grand nombre de sénateurs qui se tournent vers la tribune diplomatique en acclamant de leurs applaudissements redoublés la République et l'armée américaines aux cris de : Vivent les Etats- Unis !)