A LA CHAMBRE DBS COMMUNES D'OTTAWA (CANADA
pas l'aboutissement de nos efforts, jamais guerre n'aurait été plus désastreuse à l'humanité.
On a connu dans le passé des pays vaincus ; mais c'étaient alors des armées en présence. Tout se liquidait dans un traité de paix ; ce n'était pas deux idées, ce n'était pas deux âmes, ce n'était pas deux consciences différentes qui s'affrontaient. A l'heure actuelle, je vous l'ai dit déjà, l'enjeu de la bataille, ce n'est pas une conquête matérielle, ce n'est pas une conqnête territoriale ; c'est plus que cela : c'est la liberté du monde. (Applaudissements.)
Canadiens qui m'entendez, hommes libres qui siégez dans ce Parlement, gravez dans votre esprit et dans vos consciences cette parole. Je sais bien que, plus que nous, vous êtes éloignés du champ de bataille ; vous n'entendez pas le bruit du canon, vous ne voyez pas revenir parmi vous le cortège des blessés ; mais, moralement, vous n'êtes pas plus éloignés que nous. Ce qui s'affronte, dans ce combat, c'est l'autocratie et la démocratie. Et si la victoire n'était pas remportée par les hommes libres, ce serait la défaite dans le monde de la démocratie et du droit universel. C'est pour le droit qu'à toutes les époques nous nous sommes levés ; c'est pour le droit que la Grande-Bretagne et la France, en même temps que leurs splendides alliés, se sont dressées ; c'est pour que les fils des hommes puissent, après cette guerre, goûter les bienfaits d'une paix prolongée et profonde que nous nous battons.
Mères qui m'écoutez, c'est pour affranchir vos enfants demain, pour qu'il n'y ait pas d'autres guerres et pour que l'humanité puisse respirer en paix ; c'est pour cela que toute une génération s'en va au sacrifice, s'en va à l'immolation.
Accompagnons donc d'une pensée pieuse ceux qui vont combattre. Toutes les épithètes laudatives, nous " les avons épuisées ; nous ne pouvons dire d'eux rien de plus, sinon qu'ils sont tombés pour la cause sainte ; et nous ne pouvons pas dire davantage des autres, sinon qu'ils combattent pour l'humanité tout entière.
Soldats de la justice, soldats de la vérité, soldats du droit, leur mémoire et leur courage sont un exemple immortel aux hommes.
A la Bibliothèque de Boston, le Dimanche i3 mai.
La pluie tombe. Quand la Mission Française arrive, malgré le temps, la population est tout entière debout. A 2 heures, après la visite à différentes œuvres de bienfaisance, une solennelle réunion a lieu à la bibliothèque dont les murs sont recouverts des fresques de Puvis de Chavannes. Du haut du grand escalier, entouré du public, face au public groupé sur les marches, jusque sur la place, M. René Viviani, répondant au maire et au gouverneur, prononce le discours suivant. A 6 heures, il parlera encore dans une immense réunion publique. A 9 heures la Mission part pour Baltimore où l'attend le lendemain 14 mai une réception enthousiaste. De là elle part à Washington, où M. René Viviani va saluer une dernière fois le président Wilson. La Mission repart à 7 heures pour New-York d'où elle s'embarque le 14 mai à minuit pour la France.
Mesdames, Messieurs,
Je remercie M. le Gouverneur et, avant lui, M. le Maire, d'avoir bien voulu me présenter à cette population d'élite, où se trouvent groupées la beauté, l'intelligence et la grâce, sous des auspices aussi aimables. Mais peut-être, si je descends au fond de moi-même, regretterai-je davantage l'excès d'amabilité que je trouve dans ces paroles, car, si je devais être semblable au portrait qu'on vient de tracer de moi, si vraiment j'étais ici celui qui représente la tradition oratoire et intellectuelle de la France, je redouterais qu'entre ce portrait trop flatteur et l'original, tel qu'il se présente, vous n'aperceviez certaines différences.
Cependant, je crois comprendre les raisons profondes qui ont dicté aux orateurs précédents toutes leurs amabilités. Sans doute, ils ont voulu, par là, sous une forme particulière, me présenter à ce
public d'élite, auquel, bien malgré moi, on me l'a dit du moins dès ce matin, j'ai causé, par un retard de vingt-quatre heures, une déception profonde. Je vous prie, Mesdames et Messieurs, d'en accuser beaucoup plus les circonstances que mon indifférence. Il était impossible, vous le comprenez vousmêmes, à un Français de passer si près du Canada sans aller saluer, avec les mânes de nos ancêtres, ceux qui sont leurs survivants, et qui ont rapporté, sur cette terre, toutes les traditions et toute la pureté de la langue française.
Et aussi bien, je savais que notre cœur n'était pas parti tout entier, puisqu'une partie de la Mission française, tandis que j'étais au Canada, était parmi vous, et puisque vous avez eu le plaisir et l'honneur de recevoir avant moi mon ami, l'ancien généralissime, le maréchal Joffre, avec lequel, ainsi qu'avec d'autres Français illustres, j'ai eu l'honneur de paraître sur le sol américain. Et ici, dès mon arrivée, j'ai bien senti que vous ne me gardiez pas rancune, que seule la nature m'était hostile, puisque le soleil se retirait, pour ne pas ajouter ses splendeurs à notre joie. Je savais bien que tout de même vous ne me gardiez pas rancune, car je connaissais par avance la délicatesse de vos sentiments. Et je voudrais trouver des expressions qui fussent à la hauteur de mon émotion et de notre gratitude commune devant tant d'œuvres accumulées. Dans cette ville de Boston, ce centre de l'intellectualité et de
la grâce, cette ville où tout est fondé sur le génie, où tout est dû à la volonté de l'homme, dans cette Bibliothèque sacrée, comme on disait tout à l'heure, dans cet endroit où vous pénétrez et où vous avez la joie de pouvoir contempler les splendeurs accumulées à travers les livres anciens et modernes, toute la splendeur de la beauté antique ajoutée à la grâce de la beauté moderne, c'est ici, dans ce cadre merveilleux, que vous avez bien voulu que je fusse reçu.
Et, dès mon arrivée, avant même de monter à l'étage supérieur et de défiler, pleins de gratitude et d'émotion, devant les comités innombrables qui ont. accumulé tant de bienfaits sur la tête de nos blessés, sur la tête de nos orphelins, je pouvais apercevoir comme un rayonnement du génie français dans ces fresques admirables, notre grand peintre Puvis de Chavannes vous avait adressées, fresques admirables qui, d'ailleurs, n'altèrent rien la grandeur de toutes les décorations que vous devez à votre grand peintre de Boston, Sargeant, qui a fait ses premières études en France.
Ici même, il me semble que je suis enveloppé par cette population illustre qui vit pour la pensée, par la pensée, et qui, dès les premières heures du combat, s'est trouvée tout naturellement rapprochée de la France. Pourquoi s'est-elle trouvée rapprochée? Pourquoi? Parce que vous n'avez eu qu'à contempler vos traditions. C'est ici, dans cette ville
de Boston, où vous avez trouvé dans les traditions puritaines l'exemple du devoir, que la première vague de liberté a déferlé, non seulement vers l'Amérique, mais vers l'Europe tout entière, en 1776, à l'heure où nos philosophes et nos penseurs annonçaient par leurs écrits et leurs paroles la Révolution Française; c'est dans cette ville, où nous trouvons rassemblées, dans un contraste illustre, à la fois la force de l'industrie, la grâce, l'intelligence, la culture raffinée, c'est d'ici que vient cette population d'élite, qui croit qu'elle n'a pas assez fait lorsqu'elle est allée dans la journée à ses affaires, qui pense que l'homme et la femme ne sont dignes de la vie que lorsque, peu à peu, jour par jour, ils ont élevé vers les hauteurs, par l'étude continue, leur conscience et leurs actes. Et c'est ici que se trouve cette illustre Université d'Harvard, avec laquelle je crains bien d'être brouillé pour toujours, n'ayant pu, dans la journée d'hier, et pour les circonstances que j'ai dites, apporter ma visite et recueillir, des mains des professeurs et des penseurs, ce grade, qui m'aurait honoré, de docteur en droit. Mais je n'avais pas besoin de venir dans cette cité pour savoir ce que cette université avait fait, pour savoir qu'elle avait été le cerveau, le centre d'instruction et de patriotisme, pour savoir combien de ses étudiants valeureux s'étaient dressés pour le combat à l'heure où le destin tragique avait forcé la France à se battre.
Et d'ici, de cette hauteur, permettez-moi en même temps que je remercie cette université d'avoir tant fait pour les ambulances, pour les hôpitaux, de saluer pieusement la mémoire de Norman Prince et de Chapman, les aviateurs qui sont montés à la même hauteur que les aviateurs français et anglais, et qui sont, hélas, retombés sanglants sur le sol. Et je ne suis pas surpris que, dans cette ville aux sens si affinés, à l'esprit si délicat, tout entière cultivée, qui lit, qui comprend, qui possède toutes les lectures, je ne suis pas surpris de savoir et d'apprendre que le centre de patriotisme a été bouillonnant. Certes, je ne veux enlever à la patrie, que ce soit la patrie anglaise, que ce soit la patrie russe, que ee soit la patrie italienne, je ne veux enlever aucune des grandes forces de pensée, des forces traditionalistes qui font qu'un peuple se continue, que les générations se succèdent, et que le flambeau tenu par l'une, sans s'éteindre à travers les orages, passe ensuite à la génération suivante qui en bénéficie. Mais je remarque que, dans les pays cultivés, le rôle de l'instruction, de l'éducation, et par conséquent de l'université, n'existerait pas si, par la voix des penseurs, des journalistes et des philosophes, si même, dans une sphère plus modeste, par la voix de ceux qui n'ont aucune profession publique, aucun emploi public, mais qui ont l'éducation, nous n'avions pas une jonction entre la conscience, l'intelligence el l'idée de patrie. Ce qui
doit faire la force, ce qui fait la force de vos grandes universités américaines, en tout cas la force de notre grande université française, que, deux fois de suite, j'ai eu, comme ministre de l'Instruction publique, l'honneur de diriger, c'est que, par l'action des penseurs, des philosophes, peu à peu l'idée de patrie se dégage. Certes, il n'est pas nécessaire d'appartenir à un pays plutôt qu'à un autre pour voir la patrie resplendir devant nos yeux.
La patrie, c'est le territoire où ont vécu, souffert et travaillé nos aïeux; la patrie, c'est le berceau où nous sommes nés; c'est le chemin que traversait notre jeunesse insouciante; c'est le champ de silence et de nuit où nos ancêtres sont couchés; mais c'est plus que cela; c'est aussi toute la richesse commerciale et industrielle accumulée par les générations; c'est plus que cela, c'est aussi les générations l'une à l'autre enchaînées, l'une faisant son profit des fautes de sa devancière ; c'est plus que cela, ce sont les larmes, nous pouvons le dire, les larmes versées, de yeux différents, à la même heure ; les mêmes douleurs pénétrant les consciences et les cœurs, les mêmes espoirs, les mêmes espérances traversant les esprits et les consciences. Voilà ce qui fait la patrie.
Mais, si cette patrie a pu être constituée, c'est parce que, depuis des siècles, les penseurs et les philosophes se sont pour ainsi dire rassemblés pour
fournir à cette patrie un instrument. Chez nous, en France, l'instrument merveilleux de notre unité nationale, ce qui fait que la patrie est une, c'a été cette admirable langue française, qui est la langue de toutes les langues, langue des sentiments et des intérêts, langue du droit et de la diplomatie, langue traduisant à la fois l'émotion et reproduisant la réalité; et qui, depuis Descartes jusqu'à Victor Hugo, en passant par Voltaire, par nos penseurs, par nos philosophes, par nos prosateurs, par nos poètes, enrichie chaque jour, enrichie chaque siècle, est devenue vraiment l'instrument de notre unité nationale, a créé la France intellectuelle et morale. Et c'est dans cette France que l'université d'Harvard a eu raison, par les échanges qui ont été institués entre les professeurs américains et français, par un échange que je souhaite beaucoup plus considérable après la guerre, entre les étudiants français et américains, c'est dans cette France que vos professeurs sont venus, comme les nôtres, qui, dans vos universités, ont été admirablement reçus : Brunetière, Gaston Deschamps, le grand poète Henri de Régnier, le maître de littérature Lanson, par conséquent tous nos maîtres, vous ont apporté les aspects différents de la pensée de la France. Et nous avons eu l'honneur de recevoir la plupart de vos professeurs. Je ne parle pas de l'illustre président, Lowell, mais du professeur, qui a dédié à la France cet admirable livre : la France d'aujourd'hui. Il avait bien
autorité pour écrire ce livre, car il avait professé à la Sorbonne un cours à la fois littéraire et historique, où il a fait connaître, en la présentant, l'Amérique à la France. Et je n'oublie pas ses leçons. Je n'oublie pas une anecdote que je vous demande la permission de vous raconter, et qui m'a été contée par un professeur d'Harvard. Il était venu à la Sorbonne, puis, profitant de quelques loisirs, il était allé à Berlin; il avait vu défiler d'admirables troupes. Bien qu'Américain, il était Français de cœur. Il était rentré en France un peu inquiet devant le spectacle un peu trop méthodique de cette machine de guerre qui s'appelle l'armée allemande. Il se demandait si l'armée française pourrait lutter. Puis il a été à Nancy, où on l'a amené au défilé de cet admirable 20e corps d'armée, que nous appelons la division de fer, la division d'acier. Quand il a vu défiler sous nos étendards tous nos vaillants soldats, tous fermes et allègres, quand, à l'heure du repos, il a vu les officiers se rapprocher des soldats, tous ensemble, camarades et amis, fils de la démocratie, servant dans la même armée démocratique, alors, son cœur s'est rasséréné; il savait que l'armée française serait à la hauteur dans l'heure du destin. Ah ! cet admirable 20e corps n'a pas déçu les espérances du professeur d'Harvard. En Lorraine, à Ypres, dans les Flandres, à Verdun, partout, c'est lui qui s'est précipité, avec le reste de l'armée française, pour montrer la vaillance française, pour
arracher un lambeau du territoire envahi à l'envahisseur qui voulait le piétiner.
Eh bien ! je vous remercie de ces marques de sympathie, de toutes ces grandes émotions que nous sentons naître autour de nous, et je ne sais vraiment comment trouver en moi des paroles qui, devant tant d'actes de générosité, puissent permettre, par ma faible voix, à la France, de payer sa dette de gratitude. Mais vous n'êtes pas des créanciers qui se présentent devant des débiteurs. Vous savez ce que vous faites; vous agissez, non pas seulement pour la France, que vous aimez, mais parce que vous identifiez, devant vos yeux, la France et les nations civilisées, parce que vous savez que notre noble pays tient dans ses mains le drapeau de la justice. Voilà trois ans que nous faisons face aux plus rudes combats qui aient jamais été imposés à des hommes. Quoique nous soyons prêts à nous incliner devant les gloires de notre histoire, jamais amour pour la France n'a davantage resplendi, par le courage, par la patience, par l'endurance, l'amour de ces enfants de France, ceux qui sont sous nos drapeaux, nos fils, nos enfants, tous, depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'aux hommes de quarante-cinq ans, le père à côté du fils, l'oncle à côté du neveu, le juif à côté du protestant, toutes les confessions, toutes les opinions, toutes les religfons assemblées sous le drapeau de la patrie.
Oui, l'armée française est allée se battre. Elle se
bat pour l'idéal de justice, et cette République américaine, qui s'est fondée par ses propres enfants et par le secours de La Fayette, et grand-père de mon collègue et ami, M. le marquis de Ghambrun, cette république américaine, qui sait ce qu'il en coûte de se battre, qui s'est battue deux fois, une fois pour son indépendance et une fois, au péril de déchirements sans nombre, pour faire éclater la valeur suprême du grand principe de l'égalité de tous les êtres dans la race humaine, cette République américaine qui ne connaît que les principes de droit et de justice, oh! moi, j'étais tranquille pour son compte, même à l'heure, déjà lointaine (combien y a-t-il de siècles?) de la neutralité américaine. Je savais bien que vos âmes, vos cœurs, vos consciences, ne pouvaient pas contempler sans frémir les atrocités allemandes, dont nous avons, avec les Belges, été les premières victimes, quand les prêtres étaient fusillés, les femmes clouées par terre, les orphelins cloués à coups de baïonnettes sur le corps de leur mère, les maisons désertes, le viol, l'assassinat, le meurtre, tous les crimes prévus par le code pénal de toutes les nations civilisées. Tout cela aurait-il pu s'accomplir sous vos yeux sans que vos cœurs de femmes, de mères, vos cœurs virils d'hommes puissent tressaillir ! Et c'est pour cela, quoi qu'on en dise, que vous vous êtes levés; vous vous êtes levés pour venger vos morts, parce que votre pavillon ne pouvait pas s'incliner devant
l'étendard allemand; mais aussi, mais surtout, comme le président Wilson Ta dit, c'est pour l'humanité, pour le droit et la démocratie universelle.
Et à quoi servirait-il, en effet, si jamais l'Allemagne impériale espérait remporter la victoire, à quoi, je vous demande pardon de donner libre cours à cette pensée, serviraient des monuments comme celui-ci ? Quoi ! L'humanité civilisée aurait rassemblé dans le marbre, dans la peinture et dans le luxe, tous les livres anciens et modernes. Vous pourriez, en quelques minutes, vous faire représenter tout ce que la pensée ancienne et moderne contient de grave, de profond et de régénérateur. Vous pourriez suivre l'histoire des siècles passés, et vous trouver au passage devant toutes les beautés qui vous éblouissent. Non, à quoi servirait tout cela, si la démocratie était abattue? A quoi cela servirait-il d'avoir une pensée, une parole, s'il fallait nous humilier bien bas devant la soldatesque allemande, devant le militarisme prussien, devant celui qui a été créé pour mettre sa lourde botte sur la conscience et sur la pensée de l'humanité?
Non. D'abord resteront debout les temples où nous avons coutume de venir rechercher la beauté, la science moderne; notre intelligence restera fière, notre conscience restera droite, parce que nous aurons remporté la victoire. Et lorsque nous reviendrons des champs de bataille ensanglantés, où, hélas ! bien des nôtres sont couchés à jamais,
lorsque nous reviendrons visiter nos blessés et nos malades, lorsque nous nous inclinerons avec respect devant ces voiles de douleur de nos vaillantes femmes françaises, devant ces voiles de deuil à travers lesquels nous apercevons, malgré la douleur, toute la fierté du sacrifice humain, lorsque nous verrons cela, nous pourrons, plus courageux et plus libres de nous-mêmes, retourner à l'étude. Nous aurons bien gagné le droit, après avoir sauvé le monde, d'essayer de le régénérer par la liberté et la démocratie. Alors, que vos cœurs soient pareils aux nôtres ! Vous êtes loin du combat, vous n'en entendez pas le fracas; vous ne voyez pas de près tout le mal que peut faire la guerre. Vous le sentez cependant, car vos cœurs et vos consciences ne seraient pas ce qu'ils sont, si vous ne le sentiez pas.
Rapprochez-vous de nous, à travers la distance et le temps* Venez avec nous davantage; souffrez avec nous, luttez avec nous. Et tous ensemble, sauvons la civilisation, la démocratie et la liberté I
Discours
prononcé à Paris, à la Chambre des Députés,
le 14 juin.
Messieurs,
Je défère très volontiers à l'invitation que vient de m'adresser le chef du Gouvernement, invitation qu'accompagnaient, si je ne me trompe, les manifestations favorables de la Chambre. (Applaudissements.)
Je demande à la Chambre la permission, en quelques minutes, d'essayer, de' grouper quelquesunes des impressions qui me sont venues au cours de la mission dont le Gouvernement de la République a bien voulu me charger.
Vous n'attendez certainement pas de moi que je réitère ici le récit circonstancié des réceptions grandioses dont, à travers nos personnes périssables, la France immortelle a été l'objet. (Vifs applaudissements .) Ras davantage vous ne comptez sur moi pour que je vous entretienne des entrevues auxquelles j'ai eu l'honneur d'assister aux côtés de M. le Président Wilson, que je reverrai toujours tranquille et calme, ferme dans la tâche qu'il s'est assignée, et tenant dans ses mains, qui ne
tremblent pas, après Washington et Lincoln, toute la grandeur de l'histoire américaine. (Vifs applaudissements prolongés.)
Mais si je veux [bannir de mon souvenir, à cette heure, tout ce que je pourrais évoquer, s'il me plaît de ne pas substituer des observations d'ordre sentimental à des observations d'ordre politique, si je ne veux pas regarder, même à travers l'espace, la splendeur des réceptions dont je parlais, ni même écouter les acclamations qui montaient de millions de poitrines vers la France héroïque, je voudrais tout de même, Messieurs, aujourd'hui, vous conduire à un acte de justice que, depuis longtemps, votre esprit a prémédité.
Uniquement parce que je suis des vôtres, par dérogation à des règles séculaires, je fus admis à l'honneur inoubliable de porter la parole au Parlement américain et je voudrais qu'à cette heure vous envoyiez à la grande République américaine le salut fraternel delà République française. (Tous les députés se lèvent Vifs applaudissements prolongés.)
Messieurs, comment se sont groupés dans l'âme américaine les sentiments vigoureux et forts qui ont entraîné ce pays dans la guerre? Ce sont là des questions complexes, délicates.
Est-ce donc seulement la reconnaissance vis-àvis de la France et en souvenir des services glorieux rendus par La Fayette et par les soldats français qui ont concouru à la formation de l'indépendance?
Messieurs, personne ici, personne ne peut savoir la place privilégiée que la France occupe dans le cœur vibrant de la vaste Amérique. (Âpplaudissemen ts prolongés.)
Et la reconnaissance est infinie! Il est impossible d'entendre un discours, où la mémoire du jeune général français ne soit pas évoquée et quand nous pénétrions dans les édifices publics, se mariaient, sous nos yeux, les effigies aristocratiques et fines de Washington et de La Fayette. C'est une grande chose pour un peuple, sans abolir en lui la fierté que d'y mêler la reconnaissance. Et tandis que j'entendais cela, et tandis que je voyais cela, me dépouillant de la fonction précaire dont je ne dois la conservation qu'à votre bienveillance, n'étant que le fils de la France, le fils de la Révolution française, je me disais que contrairement à ce qu'on écrit, à ce que disent les sceptiques, la France généreuse et noble n'a pas perdu son temps à travers les siècles à jeter ses clameurs de justice et d'espérance vers les peuples opprimés, que l'idéalisme n'est pas seulement ce qu'il y a de plus noble, mais aussi ce qu'il y a de plus utile, puisque après cent quarante ans, des enfants de France', à des heures tragiques, n'ont eu qu'à se baisser pour recueillir sa semence immortelle jetée par elle dans les consciences. (Vifs applaudissements répéiét.)
Est-ce l'admiration pour la France, et quelle admiration ! Ah ! je dois rendre justiee à nos amis ;
ils n'ont pas été dupes des lourdes légendes germaniques qui, pendant tant d'années, nous ont enveloppés et qui, à notre détriment ont obscurci la vision des autres peuples. Ils ont senti, parce qu'ils étaient comme nous en démocratie, que ce peuple, comme c'était son devoir pendant la paix, ardent aux querelles civiques, serait compact, debout et frémissant, réuni au jour du péril autour du drapeau et ne donnerait pas l'exemple d'un peuple décomposé, dissolu ou corrompu ou abattu. (Très bien ! très bien!)
Ils ont senti cela, mais ils n'ont pas eu de surprise de notre courage. Le courage de la France, il est inscrit depuis des siècles dans les annales de l'humanité. (Applaudissements.) Ce qui a ému jusqu'au fond de l'âme l'Amérique, c'est le silence, la dignité, la tranquillité de la France dans les épreuves.
Comment! Voir un peuple recevoir des coups formidables d'un agresseur sans se plaindre, les restituer sans forfanterie; voir ce peuple uni, le peuple des usines et celui des sillons, le peuple de la pensée et le peuple du labeur, le voir se. grouper autour de ceux qui combattent : voir à la Marne le triomphe de l'élan, à Verdun le triomphe de la patience, voir cette capitale frémissante, dont la calomnie germanique avait fait la capitale du plaisir et de la frivolité, si paisible aux heures tragiques, si calme lorsque la gloire, plus tard, vint resplendir sous nos drapeaux, réserver son enthou-
siasme pour le jour où le droit universel, par la force de nos armes, sera implanté dans le monde entier! (Vifs applaudissements sur tous les bancs.)
Voilà le spectacle qui, je vous l'assure, a remué jusqu'au fond l'âme américaine! Et j'entends encore les discours : le discours de ce vieillard qui fut longtemps, à Londres, ambassadeur de l'Amérique, M. Schoot, qui traduisait dans une phrase synthétique, où semblait concentrée toute l'âme américaine, la pensée du peuple américain : « Nous vous avons toujours aimés ; après la Marne, nous vous avons admirés ; depuis Verdun, nous vous respectons. » (Nouveaux applaudissements.)
Je revois encore le maire de New-York s'adressant à ses compatriotes et leur disant : « Courbez donc la tête, car il y a trois ans que la France saigne pour vous! » (Nouveaux et vifs applaudissements.)
Et j'entends encore d'autres paroles et d'autres discours que j'épargnerai à l'Assemblée.
Et comment expliquer cet acte formidable que soulignait tout à l'heure M. le Président du Conseil, avec sa haute autorité : l'intervention d'un grand peuple qui, jusque-là, s'était tenu isolé des affaires d'Europe, qui intervient, qui combat, dans les conditions que je vais dire, pour le droit et la civilisation? Comment expliquer cela? Oh! c'est bien simple. Il suffit de relire les messages incomparables que M. le président Wilson a signés. Applaudissements vifs et répétés.)
Ah! devant l'Allemagne impériale, il eût été faeile à l'Amérique, si elle avait voulu se dérober, de n'alléguer que des griefs particuliers. Elle aurait pu dire qu'elle ne pouvait supporter que son sol fût soumis aux intrigues tortueuses d'un ambassadeur infidèle à sa mission. Elle aurait pu dire qu'elle n'inclinerait jamais l'honneur de la patrie de Washington aux pieds de l'arrogance germanique; elle aurait pu dire qu'elle ne pouvait pas entendre passer à travers l'espace les cris des lamentables victimes qui, dans les soirs d'hiver, sans avertissement, par des mains criminelles, ont été précipitées dans la profondeur des flots.
L'Amérique a dit cela ; mais elle n'a pas dit que cela. Après avoir évoqué son droit particulier, elle a entendu la plainte de l'humanité tout entière, elle a invoqué le droit humain, le droit universel. (Vifs applaudissements.)
Oui ! jamais je n'ai tant senti combien de telles paroles, sortant de la bouche du Président des Etats-Unis, pouvaient aller à l'âme de son peuple, que dans cette formidable réunion de Chicago, la plus grande ville allemande après Berlin, où j'étais oppressé par 15.000 poitrines, où, à l'issue d'une journée de combat, traduisant, mes amis, vos opinions privées, vos opinions publiques, je clamais la restitution de l'Alsace et de la Lorraine, je répudiais cette fraude historique et juridique qui découlerait d'un plébiscite mensonger! (MM. les
députés se lèvent. Vifs applaudissements prolongés.) Je vois encore ceux qui se levaient et j'entends la clameur universelle, et j'entends le gouverneur de l'Etat, un fonctionnaire élu par des centaines de mille de citoyens. Il ne dit qu'une phrase, la voici : « Jusqu'au dernier sou! Jusqu'au dernier homme! Jusqu'au dernier battement de cœur! » (Nouveaux applaudissements.)
Messieurs, si l'Amérique est entrée dans la guerre, c'est en donnant à cette guerre son sens profond, en la revêtant de son caractère particulier, en lui fournissant son ampleur morale et démocratique. Elle est entrée dans la guerre après en avoir étudié les origines. Elle est entrée dans la guerre en nous apportant un témoignage dont nous n'avions pas besoin pour la pureté et la justesse de notre cause, en sachant que la responsabilité du conflit est sur les Empires Centraux, que le sang innocent coule sur les mains impériales et criminelles... ( Vifs applaudissements sur tous les bancs.) Pas plus que vous elle n'est disposée, par des calomnies publiques ou par des insinuations secrètes, à laisser ébranler sa conscience ou surprendre sa crédulité.
Elle est entrée dans la guerre parce que l'heure est venue, d'après elle, de vider le conflit entre l'autocratie et la démocratie et parce que, tant qu'il existera dans le monde une force perverse de mensonge, de proie et d'agression, elle pense que toutes les démocraties seront en péril et que,
quels que soient nos travaux et nos combats pendant la paix, quelles que soient les idées généreuses qui sont notre lot, elles seront toujours exposées, après dix ans, après vingt ans, après trente ans, aux rafales de fer de la brutalité germanique. (Vifs applaudissements unanimes.)
Elle y est entrée avec cette pensée qu'il n'y a pas de paix sans victoire, à moins que nous n'abandonnions le respect de nos tombeaux, le respect de nos berceaux (Vifs applaudissements), et que, par un rythme barbare qui se renouvellera tous les trente ans, nous permettions à nos fils d'aller reprendre sur le champ de combat la place où leurs pères sont tombés. (Nouveaux applaudissements prolongés.)
Elle y est entrée sachant ce qu'elle a à faire, non pas seulement à continuer ce qu'elle faisait du temps où elle était enchaînée à la neutralité, c'est-à-dire à nous rendre des services financiers et économiques, mais à aller jusqu'à la victoire, en nous donnant sous toutes les formes l'aide immédiate et sa coopération constante. (Applaudissements.)
Eh bien! c'est le droit universel qui a été ainsi proclamé, et l'Amérique se dresse aux côtés de la France et de ses alliés pour en être le champion. Mais quoi ! Est-ce que la France va permettre qu'une partie de son héritage lui soit arrachée? Le droit humain, le droit universel et l'indépendance des nations, d'où donc sont-ils sortis? C'est
par l'esprit de nos philosophes que l'indépendance s'est allumée dans le monde; c'est par les hommes d'action du xvme et du xixe siècles que nous avons établi les bases de la justice et de la liberté. Ah ! je sais, je comprends I
Oui, oui, trois ans de guerre, des difficultés économiques et politiques, des deuils, des tombeaux, des berceaux auprès desquels les mères se demandent si c'est vraiment la peine de vivre la vie, toutes les angoisses, toutes les anxiétés que partagent vos cœurs. Oui, tout cela, et après?... (Vifs applaudissements.)
Tout à l'heure, M. Ribot le rappelait après le président Wilson : « Il faut vaincre ou se soumettre » : il n'y a pas d'autre obligation devant nous. (Applaudissements vifs et répétés.)
Mais quoi ! nous sommes dans cette ville, où la Révolution française fut enfermée dans les remparts de la cité, où les conspirations, les assassinats, les complots, les spéculations se produisaient, où l'Assemblée n'avait même pas le réconfort que vous avez avez d'admirer l'union intime des citoyens, où la France était envahie sur trois points, des départements en insurrection!
Et des hommes se sont levés qui ont sauvé le territoire et la liberté humaine. (Applaudissements.)
Et nous qui sommes les continuateurs de cette histoire, qui, dans nos mains, avons reçu ce patrimoine de noblesse humaine, nous qui avons l'hon-
neur de n'être plus seuls et isolés, qui avons à nos côtés tous les peuples libres, tous ceux qui pensent que demain il y aura place dans la société humaine pour tous les peuples qui veulent vivre d'une vie honorable et respectable, nous n'arracherions pas des mains du militarisme prussien sa lourde épée de meurtre et de rapines ! [Applaudissements vifs et prolongés.)
Messieurs, il est quelquefois difficile d'agir dans la vie publique. La difficulté vient de la compétition des devoirs entre eux. Qui entendre? Vers lequel aller? On ne sait pas. Mais ici le devoir est simple et tragique : il faut aller jusqu'à la victoire, car nous ne pourrions pas accepter une paix précaire, quels que soient les deuils et les fatigues, sans livrer les fils de nos fils aux hécatombes prochaines. (Applaudissements vifs et répétés.)
M . Marrou. Monsieur Viviani, vous tenez le langage d'un grand Français !
M. le Garde des Sceaux. Nous commettrions un crime vis-à-vis de l'humanité — et je ne puis que me référer sur ce point, aux nobles paroles prononcées par M. le Président du Conseil — si nous ne nous regardions pas, nous les nations alliées, les yeux dans les yeux, pour empêcher, par une ligue des nations, le retour de pareils crimes.
Comment! l'humanité serait donc tombée à ce point de faiblesse et de déchéance, qu'elle ne pourrait pas s'organiser elle-même et qu'elle ne pourrait pas empêcher sur les carrefours de
l'Europe la résurrection de pareils combats! Et quand nous avons vu s'organiser, du point de vue civil et à tous les points de vue, la société humaine, nous serions à ce point infidèles à notre mission et incapables d'agir que nous ne pourrions pas organiser cette société des nations avec des sanctions suffisantes pour que ceux qui, par des fantaisies sanglantes, voudraient souiller le sol de semblables massacres, ne puissent le faire parce que les autres peuples seraient là pour s'offrir comme une barrière vivante à de pareilles entreprises? (Vifs applaudissements.)
Voilà le double résultat que nous devons atteindre. Pour cela, ah! la vie est dure, difficile et délicate! Les deuils, les angoisses, les anxiétés des veuves que l'on rencontre à chaque pas de la route et qui essayent de dérober sous leurs voiles une douleur qui demande l'expiation, tout ce que nous savons, tout ce qu'on nous écrit, tout ce que nous pensons, oui, tout cela crée autour de nous une difficulté sans cesse accrue.
Mais ne l'oubliez pas, vous n'êtes pas comptables seulement vis-à-vis de la France d'aujourd'hui, vous êtes comptables vis-à-vis de la France d'hier ( Vifs applaudissements sur tous les bancs) ; vous êtes comptables vis-à-vis de la France de demain. (Nouveaux applaudissements.) Vaincre et empêcher le retour de pareils crimes après la victoire ! Et quand se lève à côté de nous l'armée américaine, quand l'aide immédiate, la coopération constante
nous sont promises, quand nous sommes certains de n'être pas seuls sur les champs de combat et que la même gloire sera moissonnée sous des étendards différents, quand tous les peuples libres sont debout sur une terre qui tremble, alors que leur cœur à eux ne tremble pas (Applaudissements), quand nous montrons au monde cette autocratie qui, si elle n'est pas abattue, a reçu de nous des coups redoutables et doit tomber, quand il est certain qu'il n'y aura plus de paix dans le monde pour les fils de nos fils tant qu'existera cette autocratie sanglante (Applaudissements), quand le devoir, en même temps qu'il est si tragique, est si simple, je me demande vraiment comment il est difficile de suivre sa route.
Mais vous la suivrez; actuellement voici le devoir : d'abord être des hommes, regarder quel qu'il soit, notre destin en face (Très bien! très bien!), nous dire qu'il n'y a pas une fatalité historique qui ne puisse pas ne pas être redressée par le courage et par la volonté (Applaudissements prolongés), puis aller ainsi jusqu'à la victoire. Après, que d'autres plus heureux, qui n'auront pas connu nos douleurs, surviennent! Nous aurons légué à l'humanité le plus magnifique héritage qu'elle aura jamais espéré. (La Chambre entière se lève, et applaudit longuement. — Vives acclamations. — M. le Garde des Sceaux, de retour à son banc, est félicité par ses collègues et par un grand nombre de députés.)
Discours
prononcé à Paris, au Sénat,
le i5 juin.