CHAPITRE V
LES TOLARKGS.
Depuis mon retour en France, lorsque je rencontre quelqu'un qui, selon l'expression usitée, s'intéresse au mouvement géographique et colonial , je subis un interrogatoire extraordinaire; il m"est même arrivé d'avoir la conversation suivante :
— Vraiment, monsieur, vous êtes allé chez les Touaregs? ce sont des sauvages, n'est-ce pas? Est-ce qu'ils mangent les gens?
Je proteste que, même dans les plus grandes disettes, ils n'ont jamais goûté d'un gigot de leur prochain.
— Mais, du moins, ÎIs sont cruels, voleurs, pillards, sa.*^* foi ni loi ?
Et je ne suis pas bien sûr d'avoir jamais convaincu qu ^' qu'un que, si les Touaregs ont des défauts, ils ne manque ^'
pas de qualités, que leur état social, pour si différent qu'il soit du nôtre, n'en est pas moins un, et qu'il serait à la fois humain et politique de profiter des qualités de la race et de les développer. Il vaut mieux atténuer et au besoin combattre leurs défauts que proposer l'extermination en masse, d'ailleurs impossible, de toute une grande famille humaine appropriée à un centre où elle seule peut vivre.
Les truismes, les opinions toutes faites, sont une chose bien commode ; par leur emploi, on évite de penser, à plus forte raison d'aller voir sur place; c'est moins fatigant, plus simple et à la portée de tous; il y a gros à parier que la mode n'en passera pas de sitôt dans notre pays, ni dans les autres non plus, d'ailleurs.
Peut-être prêcherai-je encore dans le désert. Je voudrais toutefois mettre ceux qui consentent à faire table rase des idées préconçues en état de juger en meilleure connaissance de cause. Puissé-je réussir!
Il ne faut ni exagérer ni trop généraliser pourtant.
D'une part, je viens de le dire, les Touaregs ont de graves défauts, graves surtout parce qu'ils s'accommodent mal du contact, de la pénétration de la civilisation européenne.
De l'autre, lorsque j'aurai relevé chez les Touaregs des qualités palpables, lorsque je les aurai montrés souvent susceptibles de sentiments nobles et élevés, il faudra pourtant se garder de conclure que tous les Touaregs sont taillés sur le même patron.
A mon avis, il faut seulement se demander si, dans leur état de nature, les Touaregs sont inférieurs, au point de vue moral, aux autres populations indigènes avec lesquelles, de gré ou de force, nous avons su trouver un modus vivendi^ noirs de l'Afrique, Annamites de Cochinchine, Arabes et kabyles d'Algérie.
A la question posée ainsi je réponds hardiment : Non. Non ! les Touaregs ne sont pas plus barbares que d'autres.
Et j'en donne comme preuve notre voyage. On y a vu à l'œuvre des Touaregs, j'ai montré leur passage de l'hostilité à la bienveillance; dans le chapitre suivant on nous verra protégés, sauvés par eux. Ce qui nous est arrivé peut, il me semble, advenir encore à d'autres.
Suis-je seul de mon avis? Barth dut l'existence à la protection active dont les Tademeket à Tombouctou, les Aouelliminden, à Tosaye, le couvrirent.
Duveyrier voyagea plus d'un an en pays touareg. Guidé, soutenu par Ikhenoukhen, le chef des Azgueurs, non seulement il n'eut rien à redouter d'eux, mais encore fut misa l'abri de toute insulte de la part même des Senoussis et des tribus révoltées contre nous sous la conduite de Mohammed ben Abdallah.
Notre exemple n'est donc pas isolé. 11 le sera bientôt encore moins, si on se décide à prendre plus intimement contact avec les Touaregs. N'ayons pas la crainte irraisonnée de ne trouver que traîtres et assassins, mais aussi prenons les précautions rendues nécessaires par l'absence de gendarmerie au Sahara.
Parmi tous les peuples, il en est peu qui aient le droit de revendiquer une descendance, une lignée plus ancienne que les Touaregs.
a Nous sommes Imochar, Imouhar, Imazighen », disent, suivant leurs dialectes, les Touaregs. Et tous ces mots viennent d'une même racine tamaschek (langue des Touaregs), la racine ahar : qui est libre, indépendant, qui peut prendre, qui pille (nous verrons ce que piller signifie pour le Touareg). Le lion, en tamaschek, s^appelle Ahar.
Et si nous remontons à l'antiquité, si nous lisons Hérodote, nous constatons qu'il donne comme habitant la Libye
ribu des Maziques. Ce sont les Numides de Jugurtha et Massinissa; ce dernier nom se traduit même presque oralement dans la langue actuelle, mess n'esen, leur maître, naître des gens, et le mot Mazique est une forme grecque s laquelle on retrouve les Imazighen de nos jours. >i cette preuve étymologique ne suffisait pas, il en existe î autre, irréfragable : l'écriture touareg. Jn peu partout, gravées au couteau sur les troncs d'ars, eiitaillées dans le roc, on rencontre des inscriptions caractères particuliers : les tifinar ^ et actuellement tout uareg qui attend, s'ennuie, ne sait que faire, que ce soit • les rives du Niger aussi bien que sur les plateaux de ïr, ou sur les cimes volcaniques de TAtakor n'Ahaggar, it encore, suivant sa science, son nom, celui de sa belle, » phrases, quelquefois des poésies entières, sur le roc ou is le tronc des arbres.
3es tifinar sont identiques, ou peu s'en faut, aux caracos dont est composée la fameuse inscription de 1 ugga, .emporaine de l'époque carthaginoise.
\ochar (singulier, Amacher) est le nom par lequel les
regs du Niger se désignent généralement. Ils sont
regs (singulier, Targui), disent les Arabes; Sourgou,
les Songhaïs ; Bourdame, disent les Peuls.
!une de ces appellations n'a, quoi qu'on en ait dit, de
*ation, de racine injurieuse. Suivant la langue qu'il
in Touareg se servira indifféremment de l'une d'entre
)n a prétendu que Touareg signifiait abandonné de
es Arabes expliquent tout par des calembours. Une
cine arabe, qu'on pourrait aussi bien adopter, vou-
î les nomades, les errants.
vouloir apporter en la question un supplément de - ou d'obscurité, — je ferai remarquer qu'une tribu est appelée Tarka (nous verrons que les Touaregs
:94 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOfAREGS.
sont Berbères), qu'une fraction des Aouellimînden se nomme les Tarkaï-ïamout , que le grand conquérant berbère de l'Espagne s'appelait Tarik,
Je crois beaucoup plus raisonnable d'admettre que les Arabes ont appliqué à tout le peuple le nom d'une de ses tribus, celle peut-être avec laquelle ils étaient le plus en
contact. Le nom même de Berbère, caractéristique de toute une race qui comprend, outre les Touaregs, les Kabyles, les Chambas, etc., n'est-il pas celui d'une de ses fractions, les Berabers du Maroc?
Sous la décadence romaine, les Berbères, les Touaregs, furent les ouailles, tort peu ferventes d'ailleurs, semble-i-i'' de saint Augustin et de ses successeurs; puis, après une période d'obscurité dans leur histoire, vint la conquête mi"' sulmane. Rebelles d'abord, les Berbères finirent par accepter
l'Islam, sans être plus attachés à leur nouvelle religion qu'à l'ancienne. En ce qui concerne en particulier les Touaregs, il ne fallut pas, paraît-il, les convertir moins de quatorze fois.
Et ce sont précisément ces tribus , si hostiles au joug étranger, fuyant devant lui et s'enfonçant dans le désert pour échapper aux envahisseurs, qui formèrent la souche des Imochars actuels.
En ce qui concerne les Aouelliminden, leur nom même indique leur origine : ce sont les descendants {puld lemta) des Lemta ou Lemtouma, tribu sanhadjienne qui finit par conquérir et absorber les tribus consanguines.
Cela, c'est presque de l'histoire.
Grands amateurs de merveilleux , les Touaregs Aouelliminden racontent ainsi leur origine. Je traduis aussi littéralement que possible le récit de l'un d'eux :
a Moi je dis (i) : Les ancêtres des Imochars ne sont autres que des génies.
a Les femmes d'un village du nom d'Alkori allèrent une nuit danser dans la brousse. Elle6 s'endormirent.
0 Survinrent des génies : ils virent les femmes, ils attendirent leur sommeil, ils les entourèrent, ils les rendirent mères .
a Au matin elles retournèrent au village.
tt Des lunes étant mortes (des mois s'étant écoulés), les hommes du village virent qu'elles étaient enceintes.
« Le chef du village dit : « Saisissons-les et tuons-les. »
u Le cadi répondit : « Non, attendons qu'elles aient en- « fanté. »
« Ils attendirent jusqu'à ce que fussent mortes neuf lunes; chaque femme donna le jour à un garçon.
(i) Les Touaregs commencent ainsi tous leurs récits.
« Quelques-uns dirent : a Maintenant, tuons les mères et « les enfants. »
« Le cadi répondit : a Non, attendons qu'ils aient grandi; « personne, excepté Dieu, ne peut créer une âme. »
a Ils attendirent donc.
« Les enfants grandissaient, ils luttaient avec les autres enfants du village, ils se fabriquèrent des sabres, des poignards de bras, des lances en fer, ce que personne ne connaissait dans le pays.
« Le chef du village dit : « Si nous ne les mettons pas à « mort, ces enfants deviendront nos maîtres; tuons-les tout « de suite, avant qu'ils aient toute leur force. »
tt Tout le monde répondit : « Certainement, tu as raison. »
<( Ils envoyèrent un d'entre eux appeler les oncles des jeunes gens. Ils leur dirent : « Ce que nous voulons, c'est « que vous tuiez vos neveux, sans quoi nous vous tuerons (( vous-mêmes. »
« Les oncles répondirent : « Nous ne pouvons rien que « votre volonté ; cependant, nous ne saurions mettre à mort « le sang de nos nombrils (nos plus proches parents). Prenez « donc vos armes, et faites vous-mêmes selon que vous vou- « drez. »
« — Bien, dit le chef, alors quittez le village et ne revenez « que demain dans la soirée. »
« Ils partirent; pourtant, l'un d'eux put prévenir sa sœur, et les fils des génies surent par elle ce qu'on voulait leur faire .
« Ils se sauvèrent, ils marchèrent du soir jusqu'au matin; au matin, ils gravirent une montagne.
« Au matin , le chef du village battit son tambour de guerre, on mit les selles sur les chevaux.
« Les gens du village suivirent les enfants jusqu'à V^^' droit où ils avaient gravi la montagne; là ils perdirent ^^ trace.
« Un des enfants dit : w Est-ce que nous allons nous « battre ici? » Les autres répondirent : « Certes. » Ils s^apprêtaient à crier pour appeler l'ennemi et commencer le combat, lorsqu'un autre dit : « Il vaut mieux aller d'abord « au village et nous battre avec ceux qui y sont demeurés. »
« Ils descendirent la montagne par l'autre versant; ils allèrent au village. Quand ceux qui y étaient restés les virent, ils eurent peur : « Hélas! voici les enfants qui re- « viennent vers nous : ils ont défait la troupe que nous (( avions envoyée contre eux. »
« Un homme sortit, les fils des génies le prirent, ils se firent renseigner par lui, puis ils tirèrent leurs sabres et le tuèrent.
« Ils entrèrent dans le village, ils combattirent ; ils arrivèrent jusqu'à la case du chef, un homme très vieux.
« Il se leva, vint vers eux. Us crièrent : « Tu voulais « nous tuer et, avec nous, nos mères; maintenant c'est toi « qui vas mourir. Tes enfants, tes petits-enfants, tes neveux « sont morts. C'est fini. »
« Ils lui jetèrent leurs lances, une d'elles atteignit son cœur et ressortit de l'autre côté. Ils poussèrent un cri : « Meure ta mère, fils de prostituée ! » Ils brûlèrent le village, ils tuèrent les femmes et les enfants. Un seul homme se sauva. Il courut vers l'armée , il lui fit des nouvelles (lui donna des nouvelles). Il leur dit : « Vous n'avez donc pas « rencontré les enfants? — Non. — Vous n'avez pas vu leur trace? — Nous l'avons perdue. »
« 11 dit : « Allez au village, il ne reste plus un homme en « vie, plus une femme en vie, plus un enfant en vie. »
ff Ils mirent leurs chevaux au galop, ils arrivèrent au
village. Les enfants des génies sortirent, ils commencèrent
^^ Combat. On se battit depuis dix heures du matin jusqu'au
toucher du soleil. Les enfants furent vainqueurs, tuèrent
^ous leurs ennemis et prirent le tambour de guerre.
n Des fils des génies, soixante étaient morts, soixante survivaient et furent les pères des Touaregs. »
Au quinzième siècle, les Touaregs avaient fondé, à quatre cent cinquante kilomètres environ dans le nord de Gao, une grande cité : Es-Souk ou Tademekka. Il est probable qu'ils
y menaient une existence mi-nomade, mi -sédentaire, comme il arrive encore de nos jours à certaines tribus ou fractions de tribus à Rliat, Tintelloust et Zinder (Gober). A la même époque, l'empire noir songhaï des Askia avait atteint son apogée aux bords du Niger, avec Gao pour capitale.
Un Askia alla attaquer I':s-Souk et la détruisit. Plutôt que de subir le joug de l'étranger, les Touaregs, abandonnant leur métropole, s'enfuirent vers les cimes du Ahaggïr ou vers les plateaux de l'Aïr. II ne resta, dit la légende, a Es-Souk qu'un seul homme, Mohamed ben Eddani, quire-
LES TOUAREGS. iç»9
constitua une tribu nouvelle, les Kel es Souk actuels, en donnant en mariage ses filles à des Arabes, chérifs de la tribu d'El Abaker, descendante des Ansar ou premiers compagnons du Prophète.
C'est ainsi que cette tribu des Kel es Souk fournit aujourd'hui les marabouts des Touaregs et qu'elle a abandonné, pour la stricte observance de la loi musulmane, la plupart des coutumes traditionnelles qui règlent encore l'existence des véritables Touaregs.
Vint l'invasion marocaine : les Arma ou Rouma, soldats du sultan de Fez, détruisirent, grâce à leurs armes à feu, les années et la puissance songhaï; mais, trop peu nombreux, ils se fondirent, au bout de quelques générations, dans la race noire, et perdirent leurs vertus guerrières.
Protégés contre l'invasion par la nature pauvre et aride des contrées qu'ils habitaient, les Touaregs prirent dans la rude vie qu'ils s'étaient imposée la rusticité, la bravoure, les instincts guerriers que donne l'adversité. .\ leur tour, ils revinrent sur leurs anciens ennemis , les Songha'is , qui s'unirent vainement aux Armas, descendants des conquérants marocains. Les noirs furent défaits, réduits en servage, et, depuis, la race touareg commande aux rives du Niger, de Tombouctou presque jusqu'à Say.
Son histoire est dès lors une série de guerres de tribus à tribus , dans lesquelles les Aouelliminden finirent par prendre la prépondérance qu'ils ont encore. J'ai dit comment ils arrêtèrent l'invasion peule, puis celle des Toucou-
La prise de Tombouctou par nos armes marque l'écrasement d'une fraction semi-indépendante : les Tenguereguîf et les Kel Temoulaï; nous avons parlé de la situation des Igouadaren. Quant à la puissance des .-Vouelliminden, elle est restée intacte. Je ne crois pas me tromper en disant que.
si leur indépendance était menacée, ils pourraient mettre vingt mille hommes sur pied, dont un tiers de cavaliers.
Si Ton réfléchit à la bravoure des Touaregs, si on met en ligne de compte la grande difficulté pour nos troupes de parcourir la région qu'ils habitent, on reconnaîtra qu'ils sont loin d'être quantité négligeable, et que la conquête effective de leurs terrains de parcours coûterait cher.
Ces territoires que peuplent aujourd'hui les tribus touaregs, avons-nous, d'autre part, intérêt à les posséder? Je réponds résolument non, et je m'explique.
11 y a lieu de bien distinguer, dans le Soudan occidental, deux sortes de terrains que j'appellerais volontiers terres à sédentaires et terres à nomades.
Les premières, ce sont les rives des fleuves et des rivières, notre Soudan entre Kayes et Bamako et tout le long du Niger, jusque vers Tombouctou. Là peuvent se récolter le caoutchouc, la gutta, le coton, etc. ; là habitent les noirs, et il est indispensable, pour que notre commerce s'y fasse en sécurité, que nous ayons une influence territoriale prépondérante, sinon exclusive.
Mais, dans les terres à nomades, sur la rive droite du Sénégal, sur le Niger au delà de Tombouctou, si on en excepte les bords mêmes du fleuve, nous trouvons comme principales richesses à exploiter la gomme et les produits des troupeaux, deux articles dont seuls des nomades peuvent approvisionner nos commerçants.
Dès lors, inutile d'essayer d'imposer à ces populations un joug contre lequel elles se révolteront , tant qu'il leur en restera la force. Il est préférable de leur faire des enclaves, des sortes de terrains réservés , comme les Américains en ont fait aux Peaux-Rouges. On veillera, bien entendu, à ce que les Touaregs n'en sortent pas pour aller piller, mais je suis convaincu que lorsqu'ils sauront leur liberté, leurs cou
LES TOUAREGS. aoi
tûmes à l'abri, ils accepteront volontiers le modus vivendi, surtout si le commerce des produits recueillis par euxmêmes et vendus à nos marchands améliore leur mode d'existence actuelle.
Mie
vaut donc, au lieu de condamner en bloc, sur des
opinions toutes faites, la race touareg, l'étudier, jauger sa valeur morale, et en tirer le meilleur parti possible.
Des défauts, les Touaregs en ont certes, et de nombreux. Orgueilleux, farouches, pillards, mendiants, ils sont tout •^ela au suprême degré. Un de leurs travers rendra nos pre- ■niers contacts avec eux difficiles : leur susceptibilité ; ils *ont prompts à prendre ombrage, à craindre l'asservissement ^' l'invasion; ils sont accessibles aux défiances que les en- "^tiis de notre civilisation, les marabouts en particulier, ^^Tit toujours prêts à faire naître en eux.
Mais, à côté de cela, de nobles vertus doivent être signalées à leur avantage : leur bravoure est proverbiale ; la défense de l'hôte est chez eux, comme chez les Arabes, une véritable religion; la fermeté, l'endurance des Touaregs est une des conditions de leur existence même. Enfin, et en cela je m'inscris tout particulièrement en faux contre l'opinion reçue, le Touareg est fidèle à ses promesses et déteste le vol.
« Ne t'engage jamais que pour la moitié de ce que tu peux tenir », dit un proverbe touareg, et, de l'aveu de leurs ennemis mêmes, ce n'est pas seulement paroles en l'air. Nos propres aventures en sont une preuve frappante.
Quant au vol, je puis certifier que, tant que nous sommes restés en pays touareg, jamais le plus petit larcin n'a été commis à bord. Il y avait pourtant dans le plus grand désordre étoffes, verroterie, couteaux, miroirs, etc., toutes choses bien tentantes, répandues un peu partout dans nos chambres, sur le pont des bateaux.
Rien n'eût été plus facile que de nous soustraire quelque objet. Me scrais-je aperçu du vol, il est probable que je n'aurais rien dit, de peur de quelque dispute, de quelque rixe.
A voir ces richesses, dépassant tout ce que leur imagination avait jamais pu concevoir, les yeux de nos visiteurs brillaient de convoitise. C'étaient des demandes, de la mendicité à n'en plus finir. J'avais souvent grand'peine à me débarrasser des importuns. Jamais pourtant aucun d'eux n a cherché à s'approprier ce qui ne lui appartenait pas.
J'ai dit pourtant tantôt que les Touaregs étaient pillards, et le lecteur se demandera peut-être comment des gens peuvent être à la fois pillards et pas voleurs.
C'est qu'il faut, quand on juge de l'âme d'un peuple, éviter de le faire avec les idées courantes de notre monde. PiU^^
et voler sont deux choses essentiellement différentes chez les Touaregs.
Pillards, tous les nomades le sont. A vrai dire, la manifestation la plus commune de la guerre chez eux, c'est le pillage. Sans cesse, dans les migrations nécessitées par leur genre de vie même, les casus helli surgissent. On peut rendre cette justice aux Touaregs que, dans ce cas, ils font d'abord appel à la diplomatie. Dans des assemblées ou myiad^ la question litigieuse est discutée ; souvent on fait appel à des arbitres, généralement à des marabouts influents.
Si la conciliation ne réussit pas, il faut recourir aux armes. II y a bien la guerre ouverte, le combat comme en champ clos, où les guerriers s'appellent, se défient, mais il y a aussi le razzi, la course, le pillage. On cherchera à enlever à l'ennemi ses troupeaux, et, par cela même, en le privant de ses moyens d'existence , on le contraindra à demander la paix.
Le reproche fait aux Touaregs de piller les caravanes est aussi mal fondé. Ils les respectent quand elles ont payé le droit de passage, par lequel elles achètent encore la protection de la tribu contre les coupeurs de route ; et il en est, au Soudan, tout comme en Italie des voleurs de grand chemin. Il est vrai que, si les commerçants, se croyant assez forts pour s'ouvrir passage, même par la violence, refusent l'impôt, la caravane devient de bonne prise pour qui s'en empare.
Y a-t-il bien loin de là à ce qui se passe chez nous ? Avisezvous de refuser le payement des douanes ou des octrois : les préposés feront main basse sur la contrebande, sans préjudice de l'amende, voire de la prison, qui vous frappera. Pour n'avoir point à leur service de gens revêtus d'un uniforme, on ne peut cependant refuser aux Touaregs le droit de prélever un impôt de transit. Quant à piller des marchands une fois le tribut touché, non. S'ils agissaient ainsi.
aucun commerce ne serait possible à travers le Sahara, et, très logiquement, ils répondent lorsqu'on leur fait ce reproche : « On ne casse pas l'écuelle dans laquelle on a l'habitude de manger. Our irezz aouadem akous oua deritett. »
Vis-à-vis de chrétiens, d'infidèles, de keffirs, il est vrai, on pourra trouver le Touareg moins jaloux de tenir sa parole, d'user de bonne foi ; la faute en est surtout aux marabouts, qui leur répètent qu'ils n'y sont point tenus, appuyant leur dire de raisons tirées ou soi-disant du Coran.
Mais, dans l'un comme dans l'autre cas, piller, c'est encore montrer du courage, exposer son existence. Il n'y a pas si longtemps que nos ancêtres, allant gahaigner en Sicile ou en Palestine, n'étaient pas beaucoup plus excusables que les Touaregs.
Tout autre est le vol, le larcin bas et lâche commis en cachette, et, de cela, le Touareg a l'horreur et la honte autant, peut-être plus que nous.
Si l'on cherche à pénétrer, à étudier plus profondément la société touareg, on est tout d'abord frappé de l'analogie que présente son organisation avec celle de la société européenne au moyen âge.
A vrai dire, — châteaux forts mis à part, — un Touareg entouré de sa tribu ou de sa fraction de tribu sans cesse guerroyant pour se défendre ou pour attaquer, brutal et violent, mais chevaleresque et d'âme élevée, trouvant dans le respect de la femme un contrepoids à ses instincts sauvages en même temps qu'un soutien de son courage, pillant les marchands qui veulent se soustraire à l'impôt, mais protégeant ceux qui ont payé le droit traditionnel, ne possède pas une âme bien différente de celle que pouvait avoir le sire de Coucy.
Toujours comme nous au moyen âge, les Touaregs
se
divisent en deux grandes castes : les Ihaggaren et les Imrads, les seigneurs et les vassaux.
D'où provient cette scission? De causes bien dissemblables sans doute. Certaines tribus vaincues par d'autres sont devenues leurs vassales. Ailleurs il y a eu des soumissions pour obtenir le droit de s'établir sur des territoires déjà possédés.
Mais, quelle que soit l'origine de cette sujétion, en principe le Ahaggar (singulier de Ihaggaren) est propriétaire des pâturages et des troupeaux; l'Amrid (singulier d' Imrads) les exploite, mais n'a rien à lui.
Au premier , le combat , la lutte , la protection de ses Imrads; ce qui lui vaut de percevoir un impôt. L'Amrid est censé n'avoir que l'usufruit du bien de son suzerain, mais en fait, et depuis de longues générations, tout ce qu'on peut exiger de lui, c'est qu'il paye redevance.
Aussi, généralement, les Imrads sont-ils plus riches, mieux habillés, quelquefois plus influents que les Ihaggaren.
Lorsque la tribu est menacée gravement, que les nobles ne suffisent plus à la lutte, les Imrads se battent, et fort courageusement, mais seulement en ce cas; en temps ordinaire, il appartient aux Ihaggaren de les défendre.
Au-dessous des Imrads, nous trouvons les Belle ou Reliâtes, esclaves noirs nés depuis plusieurs générations chez leurs maîtres.
L'attachement des Reliâtes pour les Touaregs est incroyable, preuve qu'ils sont bien traités par eux. Dans les combats livrés autour de Tombouctou aux tribus qui s'opposaient à notre établissement, fréquemment on a fait prisonniers des Reliâtes. Quelque douceur dont on ait usé envers eux, malgré la perspective d'une liberté complète gagnée par le seul fait de rester parmi nous, jamais on n'en a conservé un. Ils se sont tous enfuis pour rejoindre leurs
2o6 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.
maîtres. Dans les expéditions, ils donnent un appoint sérieux à rinfanterie des Touaregs, et leur valeur ne le cède pas à celle des hommes libres.
Un point du caractère touareg tout spécial et très particulièrement en leur faveur, c'est que, s'ils ont des esclaves, ils n'en vendent point. Avant notre arrivée à Tombouctou, cette ville était le centre de l'exportation des captifs vers Tripoli d'une part, le Maroc de l'autre. C'étaient des convoyeurs mossi qui amenaient la triste marchandise jusqu'à la ville et la vendaient aux Marocains et aux Touatiens.
Nous avons vu, nous verrons encore, que toute la population noire qui borde le Niger est dans un tel état d'abaissement , vit dans une telle soumission vis-à-vis des Touaregs, qu'il ne viendrait pas à l'idée d'un Songhaï ou d'un Arma d'opposer la moindre résistance à leurs ordres.
Rien n'eût donc empêché un Touareg, manquant d'argent ou de vêtements, de saisir parmi les noirs des villages — les Gabibis , comme on les appelle — un ou plusieurs esclaves et de les vendre à Tombouctou. A vrai dire, cela ne lui eût pas coûté plus que de prendre un bœuf dans son troupeau pour l'amener au marché de la ville.
Eh bien, jamais le cas ne s'est présenté : j'ai interrogé^ ce sujet bien des noirs; leur réponse a été unanime.
Au dernier échelon de l'échelle, nous trouvons enfin 1^^
noirs riverains, Songhaïs, Armas. Ils cultivent le mil, leri^ et le tabac. Lorsque leurs maîtres sont dans un état d'anarchie analogue à ce que nous avons rencontré chez les Igoua* daren, ils sont assez à plaindre, souffrant du contre-coup des luttes entre tribus. Chez les Aouelliminden, leur sort paraît plus heureux. L'impôt perçu, ils sont tranquilles. L^^ grands chefs, tels que Madidou, les protègent contre de trop rudes exactions de la part des simples Touaregs.
Due n'avoir d'ailleurs pour eux qu'une pitié très relais sont aussi nombreux que les Touaregs, aussi bien
le courage seul leur manque donc pour recouvrer dépendance. Si Ton cherchait une justice historique, Trait faire remarquer que les ancêtres des Songhaïs K-mêmes préparé l'état actuel de leurs descendants en détruire Es-Souk, en forçant les Touaregs à vivre de istence présente.
r ce qui est du projet de s'appuyer sur les noirs pour r les Touaregs, c'est une simple et dangereuse utopie ; î songhaï est trop complètement aveulie par trois de servitude.
ai pas besoin de faire remarquer l'erreur grossière qui e à dire : « Nous devons favoriser les noirs aux
des Touaregs, parce que ce sont des producteurs et jaregs des inutiles. » Le Touareg travaille autant que , à autre chose, il est vrai : il paît des troupeaux au
cultiver la terre. Lorsque les moyens de transport suffisants pour pénétrer facilement jusqu'à Tomboucest lui au contraire qui, prêtant ses chameaux, récol- L gomme , vendant des peaux et des laines , sera le al producteur.
i accusé les Touaregs d'être cruels. Encore une erreur Seuls peut-être, parmi les Africains, ils ne tuent pas risonniers après le combat. Il faut avoir assisté à la l'un village par des noirs pour savoir l'épouvantable îrie qui la termine. Tout ce qui n'a pas de valeur mar- ; comme esclave est passé au fil de l'épée; les vieilont égorgés ; aux enfants trop jeunes pour suivre on la tête contre une pierre. Jamais les Touaregs ne se t coupables de pareille atrocité. Au moment de notre e à Zinder, Bokar Ouandieïdou, chef des Logomaten, ilus de deux cents prisonniers toucouleurs provenant
2o8 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.
des combats livrés deux ans auparavant; il les nourrissait. Après le fatal combat des Tacoubao, où le colonel Bonnier fut tué, un de ses officiers, le capitaine Regad, put, dernier officier survivant avec le capitaine Nigotte, se soustraire aux coups de l'ennemi. Mais, tandis que le dernier revenait vers Tombouctou et parvenait à se sauver, Regad prit vers l'Ouest et fut capturé par les noirs des villages de Dongoî. Ceux-ci l'amenèrent aux Touaregs Tenguereguif . Malgré Ja surexcitation encore récente du combat, les Tenguereguif ne voulurent pas tuer eux-mêmes notre malheureux compatriote. « Faites-en ce que vous voudrez », dirent-ils aux noirs, et ceux-ci l'assassinèrent.
Enfin, on a dit encore que les Touaregs étaient fanatiques. Jamais je n'en ai vu un seul faire salam, encore moins jeûner. Que les marabouts aient sur eux une grande influence, cela n'est que trop vrai, malheureusement. Mais c'est Tasceadant de gens astucieux sur de grands enfants, de sorcier^ sur un peuple superstitieux. « Vous êtes chrétiens, etnoi»-^ ne devons rien avoir de commun avec les infidèles », noi^ ^ disait Younès à Tosaye. Bon prétexte, et qui le ferait rii '^ lui-même! Younès, pas plus que ses compatriotes, n'a jama»--^ suivi les préceptes de l'islam, et je l'en félicite.
Comment se fait-il que, livrés à eux-mêmes, sans presqu- ^ de contact avec les civilisations plus avancées, en butte -^ l'influence dissolvante de l'islamisme, portés par leurcaracr^* tère vers tous les défauts inhérents aux violents, les Tou^-^ regs aient conservé ces quaUtés morales? Ici, nous retom^ bons encore en plein moyen âge. La femme, son influence ^ sa douceur, ont accompli cette œuvre bienfaisante. Telle F^ dame du seigneur, facilement brutal et emporté, grossier et sauvage , savait l'assouplir, lui inspirait le goût et le désir des gestes héroïques dont elle devenait (le prix, telle b
E touareg, sous la tente, chantant les hauts faits de de son cœur, lui a donné des instincts chevaleresques, :ntiments hauts et nobles.
Touareg, à l'inverse de tous les musulmans, n'a qu'une e, mais c'est véritablement la moitié de lui-même.
ifdla femme est libre de son choix. Durant notre séjour , on nous avait annoncé le marine de Reichata, fille adidou, avec le fils d'El-Yacin, un des chefs de tribu us puissants de la confédération. Je lui envoyai même adeaux à cette occasion. Un mois après, un nouvel é du chef des Aouelliminden nous racontait que la personne, quoi qu'aient pu faire ses parents, avait
refusé son fiancé. Sa volonté était sacrée, l'Amenokal luimême n'aurait point passé outre.
Son futur choisi , la plus grande liberté est donnée à la jeune Touareg pour le voir. Elle fait parfois seule une centaine de kilomètres à chameau pour lui rendre visite. Les Touaregs prétendent que cette liberté est sans inconvénient. II y a pourtant dans la langue tamaschek jusqu'à trois mots à ma connaissance pour dire bâtard, et s'il est vrai que l'abondance des mots dans une langue correspond à la fréquence de ce qu'il exprime, il faut penser que ces flirts sont quelquefois du genre de celui que définissait la Vie parisienne : « Un jeune homme et une jeune fille vont se promener ensemble; si au bout de neuf mois elle n'a pas d'enfants... c'est qu'ils ont bien flirté. »
Quelle que soit la réserve ou la liberté des filles touaregs, il est certain qu'une fois mariées, elles se conduisent généralement d'une façon très correcte. L'honneur touareg ne plaisante pas avec les infortunes conjugales, et, sous "peine de honte, le mari trompé doit laver son insulte dans le sang.
Cependant, la femme touareg peut, doit même avoir des amis du sexe fort, pour les yeux et le cœur seulement, assurent-elles, et, cette fois, nous revenons au siècle des rondels et des cours d'amour. Ces amis, véritables sigisbées, chanteront leur belle dans le combat; c'est avec son nort^ comme cri de guerre qu'ils se précipiteront sur l'ennemi. I^^ femme, de son côté, dira en vers les exploits de ses chev liers, elle ornera pour eux le cuir des boucliers ou des fou reaux de sabre. Tout se borne là, paraît-il. Ne se croiiai on pas au temps où Pétrarque chantait Laure, bonne gros dondon d'ailleurs, mère de sept enfants?
Hélas ! il faut tout dire, et ce mot me ramène à mon suje les dames touaregs. Que ne puis-je, après leur esprit, le
manières, leur rôle bienfaisant dans la société du désert, admirer leur plastique! La vérité m'oblige à avouer que jamais bœuf Durham à l'engrais, jamais oie en mue, n'ont atteint leur adiposité.
Leurs figures sont agréables, parfois même fort jolies. Des traits fins, mobiles, un nez élégant, de grands yeux expressifs et des cheveux très longs et très noirs, partagés sur le front en bandeaux et rattachés ensuite en une longue tresse. Mais le reste! Un Niagara de chairs molles, des bras comme des cuisses, et les cuisses à l'avenant, l'aspect tremblotant d'un plat de gelée à la devanture d'un charcutier.
Ce genre de beauté, car c'est une beauté aux yeux des Touaregs, porte le nom de teboulloden, ainsi que je l'ai dit au précédent chapitre.
On m'a raconté à ce sujet l'histoire que voici :
Au campement , lorsque les dames sont assises , recouvrant de leurs appas postérieurs de larges surfaces du sol, les gamins, il y en a partout, s'approchent en sournois et, armés d'une épine de mimosa, piquent sans pitié les rotondités de leurs sœurs, tantes ou cousines. « Aïe ! fait la victime. — Qu'est-ce qu'il y a donc? — Mais tu me piques, petit imbécile. — Comment! je te pique? Ah bien! c'était à toi tout ça? que veux-tu, c'était si loin que je croyais que c*était à une autre. »
Les guerriers touaregs sont, à l'inverse de leurs épouses, g"éiiéralement secs et nerveux; leurs attaches sont d'une extrême finesse, leur démarche grave et lente, avec ce pas '"G levé que l'on a comparé à celui de l'autruche et que donne ^ habitude de s'appuyer, en marchant, sur la lance.
Ce qui frappe tout d'abord dans le costume touareg, c'est *^ voile, litham en arabe, tagelmoust en tamaschek, qui, ^Oxivrant la figure, ne laisse voir que les yeux. C'est une ^^xide d'étoffe généralement noire ; elle enveloppe d'abord
la tête comme un turban, puis passe devant la bouche et revient une dernière fois former sur le front comme une sorte de visière.
Le tagelmoust est caractéristique du Touareg, à quelque confédération qu'il appartienne. Un Amacher bien élevé ne
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le quitte jamais , pas même pour manger ou dormir. Les noirs riverains ont par imitation adopté cette pratique. Mais souvent leurs voiles sont blancs, comme aussi quelquefois ceux des Touaregs eux-mêmes, lorsqu'ils sont trop pauvres pour se procurer les étoffes noires lustrées du Haoussa.
L'origine de la coutume du voile paraît être une raison d'hygiène. Dans les grandes courses au milieu des sablcs>
il protège contre la poussière les organes respiratoires. Mais, à la longue, il s*est attaché au port du tagelmoust une idée de décence, et il serait très inconvenant pour un Touareg de se laisser voir à visage découvert.
Les femmes, elles, ne se cachent pas la figure. Il faut encore remarquer cette différence entre les coutumes musulmanes ordinaires, qui commandent à la femme de se voiler, et celles des Touaregs. En revanche, c'est une très grande marque de politesse de la part d'une femme, lorsqu'elle parle à une personne à qui elle veut marquer du respect, de se couvrir la bouche d'un pan de son vêtement.
Pour expliquer l'origine de leur coutume , les Touaregs racontent une légende ; ils en ont pour tout.
« Autrefois, disent-ils, ainsi que chez tous les musulmans, les femmes portaient le voile et les hommes avaient la figure nue.
a Certain jour, l'ennemi vint surprendre un campement de nos ancêtres. Si brusque fut l'attaque, si inopinée la tentative des assaillants, qu'une terreur panique s'empara des guerriers. Abandonnant leurs familles, leurs biens, ils s'enfuirent, jetant leurs armes, ne cherchant le salut que dans la rapidité de leur course.
o Mais les femmes, ramassant sabres, lances et poignards, firent tête à l'ennemi et le repoussèrent.
(( Depuis ce jour, en signe d'admiration pour le courage de leurs épouses et de honte pour leur conduite, les hommes prirent le voile, les femmes montrèrent leurs traits. »
Le costume des Touaregs se compose , outre le voile , d'une tunique en étoffe de coton noire et lustrée, qui tombe jusqu'à mi-jambes et porte sur le devant une énorme poche.
Le grand « chic », le dernier cri de la mode, est d'avoir Cette poche en étoffe rouge. Mais, quelle que soit sa cou-
leur, elle offre toujours cette particularité : elle est immense. On ne saurait s4ttiaginer tout ce qui peut tenir dans la poche d'un Touareg. Etoffes, perles, couvertures même, s'y engouffrent, et vraiment, à voir le petit volume qu'elles y font, on croirait à ces prestidigitateurs qui logent dans le fon d'un chapeau un boulet de canon, une cage avec des oiseaux, un aquarium où nagent des poissons rouges.
Un pantalon ample et long couvre les jambes, serré à 1 ceinture par une coulisse, et des sandales en cuir de bœuf oi d'antilope protègent les pieds contre la chaleur cuisante di sable, surchauffé par le soleil.
Pour compléter le costume, attachés au cou par de mince: cordons, pendent des quantités de sachets en cuir contenan des amulettes destinées à appeler tous les bonheurs sur le possesseur, à écarter de lui toutes les influences néfastes.
L'armement des Touaregs est composé entièrement d'à mes blanches. Il est très rare que l'un d'eux possède fusil, et encore ne s'en sert-il pas volontiers. Ils ont po l'arme à feu une sorte de crainte superstitieuse mêlée mépris. « Ce ne sont pas des armes dignes d'être porté < par des hommes, disent-ils, que celles qui permettent mên à une femme d'avoir raison du guerrier le plus courageux -
L'arme nationale par excellence est le tellaky le poigna. de bras, long de quarante à cinquante centimètres, et doi"^'' le fourreau est attaché au poignet gauche par un bracelet ^ ""^ cuir. La poignée du tellak est en forme de croix, elle ne ge i'» ^ pas la main gauche, qui s'appuie dessus en temps ordinai Vienne un danger, et l'arme est, sans aucune peine, reti du fourreau par la main droite.
La lance est entièrement en fer, ornée généralement «^^ cuivre, ou bien sa pointe est seule de métal, et le manct^^ en bois. Les Ihaggaren ont seuls le droit de porter la lan^^^ .en fer, comme aussi le takouba, sabre pendu au côté par «-^^ cordon en coton ou en soie.
Suivant le cas, la lance est une arme de jet ou de hast. A cheval, les Touaregs l'emploient comme les lanciers de chez nous, mais aussi, et très habilement, ils savent la jeter au loin quand ils combattent à pied. A quinze mètres, il est rare qu'un Touareg manque son but.
Pour se garer, enfin, des coups de l'ennemi, le guerrier a son bouclier, en peau d'antilope ou de jeune éléphant, qu'il porte à son côté lorsqu'il est à cheval et soutient du bras gauche pendant le combat. Ces boucliers sont parés d'ornements en cuir rouge et vert, de beaucoup de goût quelquefois. N'oublions pas Xahabeg, à la fois arme et parure, anneau de pierre passé sur le bras gauche, à la hauteur du biceps.
Les chevaux sont petits et laids, mais vigoureux. Les Touareors les montent au moven d'une selle en bois recouverte de cuir, un épais tapis de feutre protégeant le dos de l'animal. Les mors sont en fer très bien forgé, la bride en cuir tressé; les étriers en cuivre, très étroits, gros comme un bracelet d'enfant, donnent passage seulement au gros orteil du cavalier.
Mais la monture par excellence, celle qui sert à la guerre comme au voyage, porte les ballots de marchandises ou les objets de campement et fournit, par surcroît, la viande et le lait, c'est le chameau.
La langue tamaschek est prodigue de noms pour cet utile animal ; suivant son âge, ses qualités, elle a des appellations différentes. Le chameau de charge, atrinis, est une forte et lourde bête servant au transport; Vareggan, chameau de selle, plus vif, mieux découplé, sert de monture. L'un et l'autre se conduisent au moyen d'une bride tirant sur un anneau fixé, dès le jeune âge, au nez de l'animal.
Le chameau, c'est la richesse : a Combien de chameaux possède ton père? » me demandait un Touareg. Et il me fut
2i6 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.
bien difficile de lui persuader que, chez nous, Tutile animal n'avait pas son emploi.
Le costume des femmes, plus simple que celui de leurs maris, est constitué par une pièce d'étoffe qui s'enroule autour de la taille , un pagne , et par un châle (fariouel) qu'elles posent sur leur tête ; elles s'y drapent aussi gracieusement que le permet leur grosseur.
Les bijoux, en cuivre, sont rares, mais par cela même appréciés. D'une façon générale, tout ce qui peut se pendre au cou et faire breloque est le bien reçu. Une vieille boîte de sardines est un galant cadeau à offrir à une dame.
La maison du Touareg, c'est sa tente. Les plus pauvres seulement logent sous des abris en paille, des gourbis {ehan).
La tente (ehakit) est en peau, soutenue par un pieu central. Les bords en sont irréguliers, et l'on se sert des dentelures pour les attacher à des piquets fixés au sol.
La nuit, la tente se ferme, enclôt son propriétaire; mais, dans le jour, elle reste ouverte du côté opposé au soleil; des sortes de stores, en minces lattes de bois retenues par du cuir tressé, tamisent les rayons réverbérés par le sable.
Un camp de tentes est un amezzar* ; un groupe de campements voisins est généralement occupé par la même tribu (taousi)^ dont le chef [amrar) a autorité sur ses parents.
Les Imrads ont autour de leurs camps des clôtures en palissades [afaradj) où se réfugient le soir, à l'abri de la dent du lion, les troupeaux de bœufs et de moutons.
Les Ihaggaren n'ont généralement pas de troupeaux avec eux, ou, alors, une partie de leurs Imrads vivent dans le campement et s'occupent du bétail.
Dans la tente, la femme est maîtresse. A elle appartient
le soin de commander aux esclaves. Elle trait le lait et s'occupe de la cuisine.
Mais, chez les tribus prépondérantes surtout, ces soins de surveillance n'absorbent qu'une partie de la journée. Les nuits sont si douces, d'ailleurs, que tout bon Touareg ne cherchera pas le repos avant minuit.
Que fait-elle, alors ? Elle travaille le cuir comme on brode chez nous. Elle chante en
s'accompagnantdel'flOTSi7(/, violon à une seule corde.
Elle compose des vers.
Oui, des vers. Que ne puis-je , pour plaider ia cause de mes aniîs touaregs, appeler à mon aide tous les bas bleus de notre Europe! La conformité d'occupation les intéresserait à leurs sœurs du désert.
Encore dois-je dire que les vers touaregs ont toujours le nombre et la rime. Que n'en est-il de même de toutes les élucubrations lyriques féminines !
Les hommes, eux aussi, se livrent à la poésie. Je n'ai pu rapporter, manque de temps et de sujets, aucune de ces productions du Niger, mais je ne résiste pas au plaisir d'en citer deux exemples, donnés dans sa grammaire tamaschek par le commandant Hanotaux et qui proviennent des Touaregs du Nord.
Le premier est un madrigal écrit par Bedda ag Ida sur Valbum d'une jeune Jille d'Alger. Notons que ce Bedda fut le premier Touareg qui vint en Algérie.
Je dis : Ton nom, Anf^elina,
2i8 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.
Ton œil qui tue par son éclat
Prive de raison le cœur du fils d'Adam ;
Si l'on pouvait l'assigner une valeur, je donnerais pour toi
Six mille pièces d'or, je donnerais mon cheval.
Celui qui te possédera trouvera un doux sommeil.
Avant que cette jeune fille eût l'âge nubile,
Nous ne pensions pas que la gazelle prît forme humaine ;
Maintenant nous l'avons vu.
Si elle venait dans nos pays de plaine,
Il n'est pas un homme qui n'irait vers elle.
Est-ce assez galant pour un prétendu sauvage !
Quant au second morceau de poésie, c'est une satire : la fille d'Aboukias avait dû repousser les désirs de quelque admirateur fervent, mais rancunier :
Toi, fille d'Aboukias, tu es venue,
Et le soleil était chaud quand tu nous as dit bonjour ;
Naguère, quand je ne faisais qu'entendre rapporter tes paroles.
Le désir nous tuait d'aller où tu étais.
Je pensais que tu ressemblais aux houris.
Maintenant nous savons ce que tu as fait.
Ta bouche est indiscrète, tu n'as pas de retenue,
Tu mourras dans la trahison.
Si tu étais de bonne race, sais-tu ce que tu ferais ?
Tu ne parlerais d'aucune femme,
Tu te connaîtrais toi-même.
Moi, je te dirai une parole,
Des gens qui te valent te la confirmeront.
Ils étaient mariés quand tu n'étais pas née.
Ils ont fait des voyages dont tu n'as pas entendu parler,
Ils sellent leurs chameaux dans les lieux que tu ignores.
Ce sont des jeunes gens que tu voudrais connaître,
Ils traient le lait de chamelles qui ne t'appartiennent pas.
Quant à toi, l'homme dont tu as parlé,
Ce que tu lui as donné ne nous fait pas défaut,
A lui, ou à d'autres si tu aimes mieux.
Rien ne peut donner une idée de la vigoureuse tournure de ces vers dans la langue tamaschek. Celle-ci est d'ailleurs forte, pleine et chantée, sans cet abus des gutturales, que les Touaregs reprochent aux Arabes, les apppelant par dénsion Takhamkhatnen,
En disant ces vers, en narrant des histoires qui se prolongent souvent durant plusieurs veillées, les dames touaregs « tiennent salon ». Autour d'elles se pressent les hommes revêtus de leurs plus beaux habits , attentifs à se faire briller. De ceux qui ont été braves aux derniers combats, on raconte les prouesses; les lâches, au contraire, qui n'ont eu garde de se montrer, on les persifle. Il est facile de comprendre que de pareilles coutumes, si contraires à celles des musulmans, donnent à la femme un grand ascendant sur ses admirateurs.
Ainsi se passent les jours tant que les pâturages suffisent aux troupeaux de la tribu. Mais un moment vient où l'herbe se fait rare, il faut décamper pour aller plus loin chercher un meilleur emplacement.
Alors l'amezzar' prend l'animation d'une ruche d'abeilles. Les chameaux de charge sont rassemblés, chacun s'occupe à abattre les tentes et à les charger sur les animaux, à emballer la modeste vaisselle du ménaore.
Pendant ce temps les jeunes gens sont allés reconnaître un endroit propre à un nouvel établissement. Ils reviennent et prennent la tête du convoi, guides et protecteurs à la fois.
Derrière eux s'avancent, jacassant, les femmes, dans des sortes de berceaux recouverts de peaux et portés sur le dos des chameaux. Plus graves, les vieillards entourent l'amrar.
Enfin cheminent, conduits par des esclaves, les animaux de bât. L'armée des guerriers les garde contre un pillage, qui, au désert, est toujours à prévoir et à redouter.
Voici atteinte la place du nouveau camp. Tentes et m.obilier sont déchargés. On les dresse, on le range, et la vie ordinaire reprend pour quelques semaines ou quelques mois, suivant la fertilité du nouveau territoire où s'établit la tribu.
Telle est l'existence en temps de paix. Mais chez les
Ihaggaren toujours, chez les Imrads souvent, la guerre vient compliquer de ses dangers les occupations pacifiques.
Pour les nomades, la lutte est en effet presque une nécessité. Certaines années de sécheresse, les pâturages sont misérables et infertiles. Il faut pourtant que les troupeaux mangent; d'où des disputes, des rixes, dans lesquelles l'autorité de l'Amenokal, lorsqu'il en a une, intervient le plus souvent pour empêcher l'effusion du sang, si les belligérants appartiennent à la même confédération.
Lorsqu'il n'en est pas ainsi, de particulières, les querelles deviennent générales, et c'est pourquoi nous voyons les Aouelliminden en lutte depuis des temps très reculés et presque sans interruption avec les Hoggars au nord, avec les Kel Gheress à l'ouest.
De la guerre, les Imrads, les travailleurs, souffrent peu. Tout est tellement réglé par la tradition chez les Touaregs que la bataille elle-même a pris les apparences d'une figure de quadrille.
En général, on a d'abord tenu palabre ; la conciliation ayant échoué, on a résolu d'en venir aux mains. On se sépare en se donnant rendez-vous, et au jour dit, comme au combat des Trente, les armées [attabou) sont en présence.
Elles s'avancent en bataillon serré. Quelquefois, le Touareg se bat à cheval, mais souvent il préfère descendre avant le combat. On se défie, on crie, en marchant les uns contreles autres. A quinze mètres, les lances volent, généralement parées par le bouclier.
Cependant la mêlée devient plus confuse. D'un rang à l'autre ce sont des défis personnels, et fréquemment les deux armées s'arrêtent d'un commun accord pour laisser leurs chefs s'attaquer en combat singulier.
Les lances, devenues inutiles, ont été jetées, mais le poignard (te lia k) et le sabre [takoubd] brillent à la main. De part
LES TOUAREGS. aai
d'autre le sang coule à flots. Là deux guerriers, en se lant à distance de bras , cherchent à se percer de leurs Ses. Ici deux autres plus acharnés se sont pris corps à ■ps, usant du poignard pour frapper, ou de l'anneau de is en pierre pour s'écraser le crâne.
Un des partis se trouve inférieur en force ou en nombre. s guerriers s'enfuient : «la! la. Our adellin roitr'oucn saden. Ah! ah! Il n'y aura pas de violons pour vous a, ent les vainqueurs. Et à ce sarcasme qui leur montre leurs nmes irritées, méprisantes, à la pensée que, s'ils triomaient, ils seraient accueillis par des chants de louange, les ^rds reviennent tenter encore le sort des armes.
Dans ces combats on se tue sans pitié, mais, comme je l'ai dit, la lutte finie, les prisonniers ont la vie sauve.
On m'a même affirmé, et je tiens de plusieurs excellentes sources, que, la guerre terminée, lorsqu'un parti a demandé la paix, les vainqueurs, avant de les renvoyer chez eux, habillent à neuf ceux de leurs ennemis encore captifs entre leurs mains.
Mais, le plus souvent, la manifestation de la guerre, c'est la course, le razzi arabe.
Aussi dangereuse quelquefois que le combat de front, elle offre l'avantage de donner du butin, un profit immédiat, à l'assaillant victorieux.
Elle permet enfin, se faisant toujours par surprise, de déployer non seulement le courage personnel, mais encore la ruse, la promptitude à l'attaque, l'endurance aux privations, la connaissance du pays, qualités militaires dont les Touaregs ne sont pas moins fiers.
Et ici j'ouvre une parenthèse. Un des graves reproches formulés contre eux, précisément à cause de leur faconde se battre, c'est celui de traîtrise.
Je ne puis condamner leur habileté à surprendre. Les surprises, les combats de nuit, ne sont pas, que je sache, tenus en déshonneur en Europe.
Le règlement militaire lui-même en traite , et dit seulement qu'elles ne doivent s'employer qu'avec des troupes très disciplinées, très dans la main. C'est donc à l'éloge des Touaregs, puisque cette façon d'agir constitue leur principale manière de combattre.
La nature même de l'existence nomade, forçant à tenir les campements peu nombreux et relativement éloignés, facilite la course.
Dans le plus grand secret se font les préparatifs; des pié-
tons endurants, des cavaliers solides, des meharistes habiles, prennent seuls part à l'expédition.
On se met en marche, généralement en petite troupe, cent au plus si la route est longue, et elle l'est souvent. Des guides experts conduisent le razzi par des chemins peu fréquentés. La connaissance parfaite des |K)ints d'eau est la principale garantie du succès.
Puis, se glissant entre les campements ennemis situés sur la frontière, toujours aux aguets, car leur position les rend plus exposés, l'expédition tombe sur un amezzar', sur une tribu.
L'habileté consiste à ce que rien n'ait prévenu les assaillis du danger qu'ils courent. Parfois, cependant, ils en sont avertis, mais généralement trop tard pour envoyer des courriers à leurs amis et les appeler au secours.
Alors tout fuit, hors les femmes ; car, si les hommes qui résistent sont mis à mort, jamais un Touareg ne se souillera
du sang d'une femme sans défense. Les troupeaux, bœufs, moutons, chameaux, sont poussés au hasard dans la brousse. Mais les assaillants, les pillards {imohagen) savent les rassembler.
Le tout est maintenant d'emporter le butin assez vite pour ne pas avoir à craindre un retour offensif des pillés (imihûgen).
Ceux-ci pourtant ne sont pas restés inactifs. Prévenus par des messagers ou par des feux allumés au sommet des dunes, leurs parents se sont rassemblés. Une colonne est formée et part pour rattraper les capteurs.
A ces derniers maintenant le mauvais rôle. Les lourds chameaux de charge, les troupeaux, gênent leur marche. S'ils n'ont pas une avance suffisante, ils seront rejoints et risqueront, embarrassés de leur butin, souvent inférieurs en nombre, de se voir enlever leur prise et fréquemment de payer cher leur audace.
Le talent, pour une troupe qui poursuit un razzi, est même, bien plus que de le rejoindre directement à la course, de le devancer, de le tourner, d'occuper un point d'eau, puits, mare, où l'ennemi doit forcément passer.
11 arrive ainsi fatigué, tandis que les autres sont frais et dispos ; il meurt de soif, quand les autres se sont désaltérés à leur aise.
Et c'est ainsi razzi sur razzi, jusqu'à ce qu'un des partis, trop éprouvé , demande la paix ou qu'un marabout intervienne. Alors, après d'innombrables pourparlers, des assemblées où les Touaregs sont aussi jaloux de faire briller leur éloquence qu'ils ont été soigneux de maintenir leur honneur guerrier, on conclut une paix, généralement peu durable, mais qui sert en tout cas de prétexte à des ripailles, rares chez les frugaux Touaregs.
Les enfants sont très doucement traités dans les camps
aregs. Sauf pour ingurgiter aux jeunes filles les jattes de caillé qui leur donneront l'embonpoint recherché, on ne bat jamais. Dès qu'ils peuvent se tenir sur leurs jambes, petits garçons sont exercés au jet de la lance avec des es appropriées à leur taille. Le père donne tous ses soins îtte éducation guerrière. La mère s'occupe plus spécialeit des filles, leur enseigne le travail des peaux, le chant, a lecture des caractères dont j'ai parlé, x'est ainsi que les femmes sont généralement plus habiles les hommes à tracer ou déchiffrer les tifinar.
Jne singulière coutume, qui n'est pas d'ailleurs particue aux seuls Touaregs, règle, dans la plupart des tribus, dre de succession ; le neveu hérite de l'oncle, et non le fils père. La même loi fait de l'enfant d'une femme imrad un ', du fils de la femme esclave un esclave aussi, quel que
le père, homme libre ou non. Le ventre teint l'enfant, ;nt les Touare£:s. C'est la loi Beni-Oumia. -es grandes tribus des Aouelliminden repoussent cette tume, prétendant qu'elle provient d'une injurieuse déce à l'égard de la vertu des femmes. « On est toujours ;ain d'être le fils de sa mère, non de son père, disent-ils ; t pourquoi de moins nobles que nous ont adopté ce mode succession. Ils sont sûrs que dans les veines du neveu le le sang de l'oncle. »
lais les autres Touaregs, toujours galants, prétendent
c'est calomnie et font remonter l'origine de la loi Beninia à Gheres, père de la tribu des Kel Gheres. ïheres avait une épouse, Fatimata Azzer'a, et une sœur, irinecha. Chacune avait un fils. Celui de la première •pelait Itouei, l'autre R'isa.
e sentant devenir vieux , Gheres voulut éprouver sa me. Il se dit malade et alla consulter un vieux sorcier, s sa demeure, sur une haute dune dont il ne descendait
jamais. Il n'y avait pourtant là aucun puits, et le sorcier ne possédait ni bœuf, ni mouton, ni chameau. Personne ne savait ce qu'il buvait ni ce dont il se nourrissait.
A son retour au campement, Gheres fit appeler Fatimata : « Femme, dit-il, toi seule peux me guérir. Mes jours sont comptés, à moins que je ne fasse avec la cervelle d'un enfant une pommade magique pour m*enduire le corps. Donne-moi ton fils.
— Mon fils est à moi, dit Fatimata, j'ai eu la peine de l'enfanter et de l'élever. Certes, après lui, c'est toi que je préfère, mais cependant, dussent tes jours en dépendre, je ne veux pas qu'il meure. »
Le chef manda alors Gherinecha et lui fit la même demande qu'à sa femme.
« Après toi, mon frère, dit-elle, c'est R'isa que j'aime le mieux. Mais, puisque Dieu m'inflige la douleur de perdre l'un des deux, je choisis : prends l'enfant, fais ce que t'a dit le sorcier, et qu'Allah te protège ! »
Gheres cacha son neveu dans la brousse, puis il tua un chevreau, en prit la cervelle, s'en frotta le corps et revint au campement, où il appela tous ses parents et ses sujets.
11 narra l'aventure. Chacun admira le dévouement de Gherinecha. Alors, découvrant l'enfant qu'un captif avait amené sans qu'on s'en aperçût, caché sous un manteau :
« Voici, dit-il, mon successeur et mon héritier. Puisque ma sœur m'aime plus que ma femme, il est juste qu'à son fils reviennent, après ma mort, mes biens et mes droits. »
La loi Beni-Oumia a eu ce résultat heureux de protéger, là oii elle est appliquée, la pureté du sang des Touaregs. L^ fils d'une femme noire captive était et restait captif, quelles que fussent la puissance et la lignée de son père.
Chez les véritables Aouelliminden, chez les trois grandes tribus des Kel Koumeden, des Kel Ahara et des Kel Tedjiouane , qui commandent au reste de la confédération e^
Qt pas suivi la règle commune, la couleur s'est au conire foncée par le mélange du sang des esclaves noires.
^es Touaregs sont extrêmement superstitieux. J'ai dit )ondance de talismans dont ils se parent. Zhez eux, les démons (alchinen) jouent un grand rôle. Ils nblent les considérer comme des êtres presque humains, )itant les montagnes, y campant, vivant d'une vie anaue à celle de leurs tribus. Les génies ont leurs querelles, rs guerres, leurs razzis.
Cependant ils jouissent de la propriété de se rendre inviles. Us viennent alors traire les vaches et boire le lait, enez garde, lorsque vous sortez la nuit, de ne pas heurter alchin (singulier d'dr/f/r///6';/). Rien ne paraît d'abord, mais lendemain , quand vous vous réveillez , votre pied endoi vous refuse service. Vous avez marché sur le pied du mon.
Les Touaregs sont d'une bravoure indiscutée, et cepen-
t l'idée de la mort leur est souverainement désacrréable.
ne disent pas : Il est mort, mais : Abu, il est disparu.
t une marque de parfaite mauvaise éducation de parler
parent défunt , de prononcer son nom ; on doit dire
ianiy un tel. Seuls les descendants de chefs illustres,
Is d'amenokal, tolèrent qu'on leur parle de leurs ancê-
L'orgueil est alors plus fort que la superstition.
is avons trouvé sur notre route deux confédérations, •uadaren et les Aouelliminden. Les premiers, avonsu, sont en proie à l'anarchie, et pillent les commerçais leur importance est infime, est tout autrement des Aouelliminden. Je ne dis pas taines de leurs tribus ne soient dangereuses à rende fréquents essais d'insubordination contre l'auntrale se produisent même ; durant notre séjour à
Say, les Cheibatan essayèrent de se soustraire à la suieraineté de l'Amenokal ; Madidou et son neveu Djamarata les punirent cruellement.
Mais on peut, en général, faire fond sur la protection promise par le chef, et, à ce titre, les Aouellimînden seront sans
doute les premiers Touaregs que nous entraînerons dans une voie plus civilisée.
Les véritables Aouellimiiiden, les descendants directs dts Lemta, sont peu nombreux. Ils comprennent, à l'heure actuelle, trois tribus i les Kel Koumeden, les Kel Ahara, If^ Kel Tedjiouanc. La preiiùtre fournît l'Amenokal dans l'onlt* ordinaire de progéniture, c'esl-à-dire que tous les frères i*-
gnent d'abord, puis les fils de l'aîné d'entre eux, et ainsi de suite.
La volonté de la confédération pourrait d'ailleurs changer cet ordre. L'Amenokal n'est régulièrement investi qu'après le consentement des Ihaggaren réunis en assemblée. Mais le cas est rare, sinon inconnu, où ce droit de veto se soit produit .
Le prédécesseur de Madidou était Alimsar, qui avait succédé à son frère El Khotab, le protecteur de Barth. Je donne ci-dessous la généalogie de la descendance d'El Khotab et d' Alimsar, telle que j'ai pu me la procurer :
EL KHOTAB
MAOIDOU vrègne actuellement)
ELAOUI
A(.OLA
■,mort^
BAlJJEHOUN
iinort)
KAKIkARI
ASSALMI EL MEKKI MOUSA MOURSA DJAMARATA IMOL'HAOJIL 1 flls \h
ALIMSAR
DOURRATA
(.mort)
ANEIROUM 2 autreS fîls iP)
AZOïJHOLR FiHiROUN ? auires fils :7'j
2 flls V?)
1 flls
Voici maintenant la liste des tribus composant la confédération des Aouelliminden avec le nom de leurs chefs :