LA DUNE
A l'horizon confus se dressent des mirages ; Jusqu'aux oueds, où, vers le Nord ultramontain, Les troupeaux, en été, cherchent des pâturages, La Dune ondule et se confond dans le lointain,
Silice illuminée, ocre d'or et d'étain Irradiés, micas éblouissants, parages Où depuis six mille ans les soleils ont déteint. Les ravins sont taris, qu'ont creusés les orages.
Près du fleuve arrêté, sur le sable roussi,
L'Homme apparaît, très bien campé, très maigre aussi,
Et, sans dépareiller la chose déhanchée
Que dessine au ciel bleu sa chamelle couchée, Ayant, h. son côté, planté son javelot, L'Amacher (i) accroupi regarde couler l'eau.
De temps en temps, sur les hauteurs, derrière la crête jaune du sable, nous voyons réapparaître nos compagnons touaregs. Mais leur bel enthousiasme du matin s'est refroidi. Les chevaux sont fatigués, les gens aussi. Les seconds tirent les premiers par la figure et font une mine piteuse. En telle compagnie, nous arrivons, vers cinq heures du soir, au village de Bia, sur la rive gauche.
Ibrahim, le fils de Sala, ne tient pas à aller plus loin. Il décide un vieux Songhaï, habitant du village, à le remplacer. Chose remarquable et qui me donne quelque espoir pour la suite, si les Tademeket continuent leurs vociférations sur la rive droite, la gauche du moins ne montre aucun signe d'hostilité. Nous avons vu passer des piétons et des cavaliers qui ont curieusement regardé les embarcations, mais sans marque de crainte ou de haine.
La nuit tombée, nous nous mettons à table. Soudain s'élève du fleuve, en face de nous, un grand bruit, comme de pagaies qui battraient l'eau ou de chevaux à la nage. Aux armes! En un instant chacun est à son poste. Le tumulte cesse. Du village de Bia on nous crie qu'il était dû aux bœufs des Touaregs traversant un petit bras du fleuve. Malheureusement pour cette version, le lendemain nous constatons qu'il n*y a en face de nous ni bras ni marigot.
Quoi qu'il en soit, je suis enchanté de l'incident : il ma démontré mieux que tous les exercices que, le cas échéant, nos hommes se conduiraient avec sang-froid.
Un instant après, une pirogue venant de la rive droite accoste, montée par un homme qui nous apporte un mouton.
(i) Touareg.
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Il se dit gabibi (noir) et habitant d'un village un peu dans l'intérieur. Mais la couleur relativement claire de sa peau nous fait penser que c'est plutôt un Touareg venu pour espionner. Il est arrivé au moment où nos laptots étaient encore à leur poste, il peut rapporter ce qu'il a vu.
Le 2 mars, nos ennemis les Tademeket ont disparu, non sans céder leur place à une nouvelle tribu , les Tenger Eguedeche, auxquels se mêlent des Kel es Souk. La guerre sainte est décidément proclamée dans le pays. C'est aux cris de La illa il allait ! que l'on nous fait la conduite. De temps en temps la troupe s'arrête et un salam solennel la prosterne contre terre. Nous recommençons à être singulièrement agacés. Pour un rien, je donnerais l'ordre de commencer le feu. Heureusement, encore une fois, une circonstance imprévue calme mes velléités belliqueuses. Ce ne sont plus seulement des hommes qui nous suivent, mais beaucoup de femmes et d'enfants. Il y a un de ces gamins, grand comme une botte, qui, tout à fait sur le bord du fîeuve, envoie dans notre direction des poignées de poussière. La première balle serait pour lui, restons patients. En tête du cortège, un Kel es Souk, monté sur un grand chameau blanc, nous suit depuis Tosaye. Celui-là ne saura jamais à combien peu a tenu sa vie. Vingt fois je l'ai eu au bout d'une carabine, vingt fois m'a retenu la réflexion que nous ne courions aucun danger immédiat; il n'y aurait aucune bravoure à tirer à la cible sur un malheureux qui n'est peut-être qu'un ignorant.
Nous arrivons ainsi au village de Ha, situé sur un bras latéral du Niger. Nous accostons et essayons de parlementer. Les habitants se sauvent comme une nuée de sauterelles. On nous crie de partir, et, comme nous demandons le chef de village, on nous répond qu'il est chez les Touaregs. Nous attendons une heure. Le village est maintenant entièrement déserté, mais le chef ne vient toujours pas. En revanche.
le tabula (tambour de guerre) résonne tout autour de nous, et une masse compacte de cinq à six cents guerriers s*est réunie dans la plaine en face du mouillage. Vociférations encore plus épouvantables que la veille.
Essayons de l'intimidation. Depuis le matin, on nous crie que nos canons et nos fusils ne peuvent tirer, qu'Allah le leur a défendu. Pour montrer ce dont ils sont capables, je me décide à envoyer à toute volée, à 2,400 mètres, pardessus le groupe hostile, un obus dont nous percevons bien faible l'éclatement dans le lointain. La bande s'égaille d'abord comme une volée de moineaux, mais, la première terreur passée, se reforme et s'avance avec un courage que je ne puis m'empêcher d'admirer. Nous n'avons plus , à moins d'engager la lutte, qu'à appareiller, et nous allons mouillera quelques kilomètres de là, en face du mont Tondibi, « montagne noire » en langue songhaï, ainsi nommée je ne sais pourquoi, puisqu'elle est d'un beau rouge d'ocre.
Et le lendemain commence comme la veille. La horde des Tenger Eguedeche nous poursuit en hurlant. Lorsque nous mouillons pour déjeuner sur la rive droite , ils prennent quelque distance, mais continuent à nous épier et recommencent leurs fantasias et leurs vociférations à notre départ.
Soudain, vers deux heures, nous voyons, suivant la rive et venant de l'aval, un Touareg grand et de belle mine, monté sur un cheval noir superbe. A ses habits propres et même soignés on reconnaît un chef. Il s'avance vers la foule arrêtée à sa vue, dit quelques mots, et tous au même instant se taisent et s'accroupissent. Il redescend alors vers nous, fait un signe de la main comme d'amitié, et, gravement appuyé sur sa lance en fer, dont nous voyons les ornements de cuivre briller au soleil, nous regarde passer.
Depuis, plus un mot, plus un cri; la rive droite semble
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déserte en apparence. Seulement, derrière un buisson, de-ci de-là, un reflet sur des armes nous révèle une sentinelle touareg cachée, épiant nos mouvements.
J'ai su depuis que le Touareg au beau cheval était un envoyé de Madidou, dépêché au-devant des Tenger Eguedeche, pour leur enjoindre de cesser leurs démonstrations hostiles. L'amenokal leur faisait dire qu'il entendait se prononcer seul sur la façon dont devaient être traités les étrangers ; en conséquence, jusqu'à sa décision personne n'avait à nous manifester Tamitié ou la haine.
Nous avons un peu de difficulté à comprendre notre guide. Le songhaï qu'il parle est déjà assez différent de celui de Tombouctou. Vers le soir, il veut nous engager dans un petit marigot se dirigeant vers la gauche et à l'extrémité duquel nous distinguons, à la jumelle, une quantité considérable de chameaux au pâturage. Par prudence, laissant au lendemain le soin de savoir pourquoi ce rassemblement d'animaux, qui généralement sont tenus plus loin des rives, je fais accoster dans une île en face du village de Forgo. Nous entendons battre le tabala autour de nous. \'ers huit heures on nous hèle, et une pirogue amène le frère du chef de village. Je n'aime pas son allure pleine de réticences. Il parle avec obstination du tabala de Madidou, qui, dit-il, s'entend dans tout le pays, de Bourroum à Ansongo, lorsqu'on le frappe. Il nous promet des cadeaux de la part de son frère. Inutile de dire que nous ne les avons jamais vus.
Au petit jour nous repartons, sur un fleuve semé d'îles nombreuses.
Devant nous à gauche, nous apercevons de très beaux arbres au feuillage touffu, et brusquement, du sein de la verdure, émerge une masse grise, en forme de pyramide tron-
quée. Il n'y a pas de doute possible, c'est le tombeau du fondateur de la dynastie songhaï, Mohamed Askia, et Gao est devant nous, Gao, l'antique capitale du Soudan occidental, Gao, la plus puissante cité que jamais civilisation nègre ait su fonder, la métropole d'où les routes rayonnaient, apportant au Niger les produits du Tchad et de l'Egypte, Gao, que seuls deux Européens avant nous, Barth et Mungo-Park, avaient pu contempler.
On comprend notre émotion à l'aspect de cette étape du voyage, de Gao émergeant des brumes matinales du fleuve, ville morte maintenant, mais que peut-être nous sommes appelés à faire revivre.
Un grand peuple a existé dont le cœur était là. Les Askias avaient réuni sous leur domination toutes les contrées africaines du Tchad au Sénégal et du désert à Sav; l'empire songhaï était alors non seulement le plus puissant de l'Afrique, mais encore du monde contemporain.
Félix Dubois, dans Tomhouctou la Mystérieuse^ adonné, d'après le Tarich es Soudan, une histoire des Songhaïs qui, très heureusement, complète et discute les renseignements qu'avant lui Barth avait rapportés sur ce peuple.
Vouloir y ajouter serait oiseux. Je dois dire cependant que j'ai été frappé de voir, plus bas, sur le cours du Niger, les Songhaïs prendre le nom de Djerma, commun au peuple, à sa langue et à la contrée qu'il habite. Ce même nom, Djerma, désigne l'oasis nord-africaine déjà connue des anciens comme étant Garama, patrie des Garamantes : le rapprochement s'imposait.
Et je me demande si les deux vocables n'ont pas même origine, si la race garaman tique ou, comme on Ta nommée aussi, sub-éthyopienne , n'a pas été la souche première de toutes les tribus noires actuelles qui peuplent le Soudan occidental.
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Dans cette hypothèse, la plupart des révolutions ethniques qui ont bouleversé sa surface ne seraient, en définitive, que la lutte entre trois races : la noire, dont je viens de parler; la race berbère, dont les Touaregs sont les représentants les plus purs, et enfin la race peule, venue de l'Est et peut-être descendant des anciens Egyptiens.
Je donne ma supposition pour ce qu'elle vaut, en attendant qu'une étude plus complète des langues locales ou la découverte de manuscrits anciens jettent un jour plus vif sur la question.
L'empire songhaï de Gao, qui brilla un moment d'un tel éclat, portait en lui les germes de sa perte : ses chefs étaient mulsumans. La polygamie permise par l'islam donnait à chacun d'eux, en ses nombreux enfants, une légion de concurrents prêts à le déposséder pour usurper son trône. C'est à ces mœurs et surtout à la détestable morale musulmane , toujours disposée à trouver une excuse à tous les méfaits, que les Askias durent leur rapide déclin.
Mais d'autres émotions encore, en dehors de celles évoquées en notre esprit par ces souvenirs historiques, nous étreignaient à la vue de Gao.
C'était là, en effet, nous avait-on dit, ou dans les environs, que nous arriverions ou non à nous entendre avec le chef des Aouelliminden. Ma propre prédiction, si bien vérifiée par la suite, restait sans cesse présente à mon esprit : j'estime qu'il nous sera aussi facile de passer avec le consentement et Taide de Madidou, que difficile de le faire contre sa volonté.
Nous chenalons entre des îlots immergés, recouverts de bourgou, et nous passons devant de gros villages en paille où se voient à la jumelle des rassemblements considérables.
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Tout cet ensemble porte le nom de Gao, ou mieux Gao-Gao. Nous nous efforçons, non sans difficultés, d'approcher du village central, où la mosquée sert de repère. Mais la rive est basse, à demi inondée; c'est une rizière que cultivent les habitants. Il nous faut bientôt nous arrêter.
L'aspect du village et des berges n'est pas rassurant : les noirs déménagent leurs cases, qui à pied, qui en pirogues, emportent leurs objets les plus précieux ; sous les arbres, sur les rives, de nombreux groupes de Touaregs, montés ou à pied, contemplent, immobiles, nos manœuvres. Tous ont le grand attirail de guerre, lance, sabre et vaste bouclier. D'une serviette je fais un drapeau blanc, je l'attache à un bambou planté dans le sol mouillé, et nous attendons.
Longue et anxieuse attente. Les noirs continuent à fuir, les Touaregs semblent se concerter. Enfin, deux individus se détachent de la berge et, dans la vase jusqu'à mi-cuisse, s'approchent, mais à distance respectueuse. Leur peur est grande, et la conversation s'engage de loin; quand nous voulons approcher, ils se sauvent. Une bonne demi-heure se passe aies apprivoiser; enfin ils se décident, tremblants, à venir près de nous.
Ce sont deux parents du chef de village, des Armas. Leur première parole est une prière, celle de nous en aller dans une île qu'on nous montre, à deux kilomètres environ, car, disent-ils, ils craignent de nous voir nous battre avec les Touaregs et leur village en souffrir.
Nous essayons de les rassurer : nous ne venons pas faire la guerre , mais bien au contraire nous entendre avec les Touaregs. Et, d'abord, où est Madidou? Madidou est près d'ici, mais pourtant pas dans le village. Et que signifie ce rassemblement de forces comme si la guerre menaçait? C'est pour résister à un razzi de Kel Aïr qui est signalé. J'évite de répondre que, les Kel Aïr se trouvant fort loin à l'esté!
i62 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.
au nord, il est étonnant qu'on se soit ainsi rassemblé sur les bords du Niger pour leur tenir tête.
Rentrons dans le vif de la question. Je prie les ambassadeurs d'annoncer à Madidou le neveu d'Abdoul Kerim, que son père a reçu et bien traité il y a une cinquantaine d'années. Nous ne sommes en aucune façon venus pour faire le mal; la preuve, c'est que, les Tademeket et les Tenger Eguedeche nous ayant déclaré la guerre, nous n'avons pas même répondu.
Mon oncle a donné à El Khotab un cheval, j'apporte la selle à son fils. Je découvre alors une superbe selle en velours brodé d'or, le plus bel article de cadeau de la mission : c'est le moment ou jamais de le placer. Le sultan des Français m'a envoyé près du chef des Aouelliminden pour l'entretenir d'affaires les concernant comme nous; je désire une entrevue avec lui ou au moins avec ses mandataires autorisés.
Nos interlocuteurs s'en retournent, et nous restons sans nouvelles jusqu'à quatre heures. Les mêmes personnages reviennent : Madidou est ici avec beaucoup de monde (ça, je m'en doutais); il discute avec ses principaux conseillers en ce moment. « Mais, disent-ils, pour prouver vos bonnes intentions aux indigènes, allez dans l'île, ce qui vous montrera en même temps qu'on ne vous veut pas de mal. Là vous verrez les envoyés de Madidou. »
J'aime mieux avoir l'air de céder à cette invitation pressante que d'agir tnolu pi'oprio. Au fond, je ne suis pas fâché de m'éloigner un peu des Touaregs. Evidemment, dans leur palabre, sur dix avis émis, neuf auront comme conclusion de nous attaquer : dans notre île, nous serons à l'abri de toute surprise; on verra demain.
Nous avons évalué à plusieurs milliers le nombre des guerriers dont la rive est couverte ; c'est autre chose, cette fois, que les Tademeket et les Tenger Eguedeche.
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Nous appareillons donc , et à la nuit tombante nous sommes campés à notre nouveau poste. En souvenir de mon vénérable et digne ami Gauthiot, qui a été, comme je l'ai raconté, le défenseur de la mission contre toutes les influences mauvaises qui se liguaient contre elle en France, je baptise de son nom ce coin de terre enserré par le fleuve, noire fleuve, là où notre destinée va vraisemblablement se décider.
Si je disais que je dormis bien et l'esprit tranquille dans
la nuit du 4 au 5 mars, je pense qu'on ne me croirait pas.
A courir des dangers matériels, à combattre la nature ou les hommes, on* apporte un courage plus ou moins grand, mais on s'y fait, en somme, comme le mineur aux risques de grisou ou d'écrasement, qui sont pour lui de tous les instants. Ce à quoi on ne s'habitue jamais, ce qui produit à la longue une grande fatigue cérébrale, c'est la responsabilité, c'est la pensée qu'un seul mot maladroit, ou seulement mal traduit, peut perdre ceux qui vous ont sui\-i de confiance, pour lesquels on est tout maintenant.
Le Père Hacquart non plus n'a pas beaucoup dormi cette nuit-là. Aurait-il reposé si je l'avais laissé s'étendre sur sa
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couchette? Je ne sais, mais j'avais besoin de ses conseils et de son expérience, et nous passâmes une nuit blanche, discutant ce qu'il y aurait à dire le lendemain.
Résultat de notre conférence ; voir venir, tirer parti le mieux possible d'une situation que nous n'avons guère d'éléments pour prévoir ; en un mot , selon l'expression des marins, faire la voilure du temps.
Pourtant le Père est optimiste, par caractère d'abord, et ensuite parce que nos aventures, par un singulier hasard, ont absolument l'air de coïncider, en date et en nature, avec celles qui lui sont advenues deux ans auparavant dans le Sahara.
C'est précisément le 5 mars que d'Attanoux et lui sont arrivés à s'entendre avec les Touaregs Azgueurs; donc...
Toute la nuit, la rive gauche a été éclairée par les feux des bivouacs touaregs, un véritable incendie. Nous ne nous sommes pas trompés, il y a un gros, très gros rassemblement.
Et, au matin, le cœur me bat fort lorsqu'une pirogue vient vers nous et que nous distinguons, outre un noir, envoyé du chef de village, un Touareg et un autre indigène, qu'à ses cheveux crépus nous reconnaissons pour un Maure ou un Kounta.
Le bateau accoste; le troisième personnage est bien un Kounta; quant au Touareg, c'est le forgeron de Madidou.
Pourquoi le forgeron? C'est que, dans le Soudan, cette caste, car c'en est une, a su prendre auprès des chefs noirs une influence considérable , et les Touaregs riverains du Niger ont imité les nègres.
Tous les forgerons, il s'en faut, ne forgent pas. Ce sont des familiers, des conseillers, et, en définitive, ce sont eux qui détiennent véritablement l'autorité. Comme il arrive souvent, le premier ministre est plus que le roi.
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Salutations de part et d'autre, on s'assied. J'ai le bout des doigts froid et la gorge sèche ; pourtant je m'efforce de conserver mon air le plus calme et le plus détaché.
Je commence mon discours. Le Kounta sait l'arabe, ce qui me permet, chose heureuse, de me servir du Père Hacquart comme interprète ; il répète en tamaschek mes paroles au forgeron :
« Je salue Madidou; le commandant de Tombouctou salue Madidou ; le sultan des Français salue Madidou. Nous sommes le peuple blanc qui a chassé il y a deux ans les Tenguereguif et les Kel Temoulaï de Tombouctou. Nous étions déjà venus deux fois en bateau, pour lier amitié et faire du commerce, sans aucune intention de conquête ; les Touaregs nous avaient mal reçus, insultés, provoqués; nous les avons attaqués, battus, punis. Allah nous a donné la ville, nous y sommes, nous V resterons.
« Mais les Touaregs de Tombouctou n'ont rien de commun avec les Aouelliminden ; ils étaient même leurs ennemis. Entre Madidou et nous il n'y a jamais eu de guerre.
« Maintenant que nous sommes voisins, le sultan des Français a pensé qu'il était mauvais de rester plus longtemps sans se connaître.
<c Si nous parvenons à lier amitié, il n'en résultera que du bien pour les uns et les autres. Eux viendront à Tombouctou vendre leurs bœufs, leurs moutons, leur gomme, et ils acquerront en échange des étoffes, des perles et tous les objets que les seuls blancs savent fabriquer.
a Rester plus longtemps sans faire connaissance, ce serait laisser la poudre à côté du feu. Un jour viendrait où, sans même le vouloir, sans qu'il y ait de leur faute ni de la nôtre, un malentendu amènerait une rixe et celle-ci la guerre.
a Or, si nous n*ignorons pas leur puissance, eux doivent
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aussi savoir la nôtre. Nous pourrions avoir du mal, mais eux encore plus.
« En tout cas, il est bien plus digne, bien plus loyal, pour eux comme pour nous, qui sommes les uns et les autres de noble race, de savoir à quoi nous en tenir. Le sultan des blancs m'a choisi comme envoyé en raison de ma parenté avec Abdoul Kérim, qui fut l'ami des Kounta et des Aouelliminden. Que dois-je lui rapporter de la part de Madidou : la paix ou la guerre? »
Le discours était net, la réponse ne le fut pas moins :
a Madidou vous salue. Si vous venez animés de sentiments pacifiques, comme vous l'avez dit hier à l'homme de Gao, il est votre ami, il vous donnera des guides pour aller où vous voudrez, Say ou Sokoto. Si le mal advient, il viendra du ciel; la terre, Madidou en répond, n
Ce début ne pouvait que nous plaire.
Nous apprenons au jeune Kounta, le second envoyé, que nous sommes en bons termes avec ses parents de Tombouctou et de Kagha; puis nous cherchons à amuser nos gens : phonographe, bicyclette, boîte à musique, etc., tout notre matériel défile; enfin, après m'être consulté avec le Père Hacquart, je me décide à tenter un grand coup : sans rien demander, sans rien ajouter, je congédie l'ambassadeur en lui donnant, pour la porter à Madidou, la belle selle en velours.
La pirogue traverse le fleuve. Nous voyons un Touareg se détacher d'un groupe de cavaliers; il monte un beau cheval bai et, chose exceptionnelle, est armé d'un fusil. Il vient au-devant de l'embarcation, on lui présente la selle, et les Touaregs qui sont derrière lui, en voyant l'objet, agitent leurs bouchers et poussent des cris stridents.
La pirogue repasse immédiatement. Le cavalier que nous venons de voir est Madidou en personne ; il remercie mille
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fois du cadeau qu'on 'ui fait, et voulait même venir; mais ses frères, craignant quelque trahison ou quelque maléfice, l'en ont empêché. Notre générosité a porté; rien qu'à l'attitude du forgeron, on peut préjuger des sentiments de son maître.
A son tour, maintenant. Je lui fais un beau présent d'étoffes, perles, couteaux, voiles, et il est enchanté. Pourtant Madidou désirerait encore deux choses. Il n'ose cependant insister si c'est trop difficile, car on lui a déjà donné plus que ni lui ni ses ancêtres ne reçurent jamais.
La première, c'est dix pièces d'argent, non pas pour lui d'ailleurs, mais pour sa femme. Celle-ci a entendu parler de ce métal blanc, qui se travaille comme le cuivre et dont on fait aussi des bijoux, mais qui n'est pas du cuivre, et elle voudrait le connaître autrement que de réputation. C'est trop facile à satisfaire, et même aux dix pièces de cinq francs j'ajoute deux anneaux d'or.
Quant au second désir de ramenokal — je le donne en mille à deviner — c'est... le portrait du président de la République.
Un cadeau que les voyageurs allemands ou anglais n'ont jamais manqué de faire aux chefs indigènes, c'est le portrait de leur souverain. Le fait peut prêter à un rire irréfléchi; il n'en est pas moins exact qu'il est d'un grand effet de montrer une photographie , un dessin , une chromo mieux encore, en disant : « Voilà notre sultan ! »
Nous avions dans cette intention emporté, deux ans auparavant, au début de la mission, cent portraits coloriés de M. Carnot.
Celui-ci mort, nous n'avions pu nous procurer que quelques gravures du président Félix Faure, de celles-là mêmes qu'on voit dans toutes les mairies, et qui sont réglementaires dans les appartements des commandants, à bord des bâtiments de la flotte.
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Le portrait du sultan des Français était, partout où nous passions, un objet de grande curiosité; je l'avais épingle dans ma cabine, et tout le monde voulait le voir. C'était le portrait en buste, au bas duquel se distingue le monocle, pendu au bout d'un ruban. Généralement, après avoir considéré la gravure en silence, les Touaregs me posaient deux questions :
— Est-ce ton père?
— Pourquoi a-t-il trois yeux?
Voulant parler du monocle.
J'avais trouvé un moyen simple de répondre à la fois à ces deux demandes. « Certes, c'est mon père, c'est notre père à tous, et, s'il a trois yeux, c'est précisément qu'il a tellement d'enfants qu'il ne lui en faut pas moins pour les regarder tous à la fois. »
Jamais mon explication à double détente n'a rencontré un incrédule, mes raisons paraissaient bonnes et suflRsantes.
Pendant que nous en sommes au portrait du Président, permettez-moi de raconter comment, à Koulikoro, le domestique du lieutenant Osterman avait trouvé moyen d'en tirer parti. Le soir, il nous dérobait la gravure et la portait au village. Pour la contempler, les hommes devaient payer quarante cauris (un peu moins d'un sou) ; quant aux femmes, la petite crapule se contentait d'un salaire en nature.
Sur la plainte d'un mari ainsi trompé pour le plaisir de contempler l'image de M. Félix Faure, nous surprîmes le manège. Inutile d'ajouter que le coupable expia par quelques journées de fers, précédées d'une admonestation par la voix et le geste, d'avoir ainsi mis au service de ses passions la sympathie que les femmes bambaras ressentaient pour le sultan des Français.
Revenons à Madidou. Il avait entendu parler du portrait,
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et, désireux de le posséder, il me le faisait demander. Cela partait d'un trop bon sentiment pour qu'il pût y avoir de notre part l'ombre d'une objection, et c'est ainsi que le portrait du président de la République orne en ce moment la tente du chef des Aouelliminden , et voyage avec lui des rives du Niger au plateau de l'Aïr.
Après le déjeuner, notre Kounta revient encore. Madidou nous demande quand nous désirons partir. Le Kounta laisse même entrevoir la possibilité de sa visite, un peu plus bas sur le fleuve. Dans tous les cas, l'amenokal promet d'envoyer quelqu'un de ses proches pour nous remettre une lettre. Par écrit seront fixées les diverses promesses qu'il nous a faites et qu'il nous renouvelle, en ce qui concerne notre amitié et la protection de nos compatriotes ou sujets respectifs.
Madidou a hâte de partir. Le razzi des Kel Gheres ou Kel Aïr, dont on nous a parlé à l'arrivée, n'est que trop réel ; il a même, me dit-on, attaqué le campement de Kountas, amis des AouelHminden, où commandent Baye et Baba Hamet, fils d'El Beckay. C'est ce qui explique l'absence de ceux-ci.
Le chef a donc hâte de voir tout réglé de notre côté pour se retourner contre ses ennemis. 11 va envoyer partout, le long du fleuve, des messagers et des lettres enjoignant aux chefs, ses vassaux, de nous bien traiter, de nous donner des guides, des vivres, et de nous aider au besoin.
J'aurais bien voulu avoir une entrevue personnelle avec l'amenokal. Mais j'étais payé pour savoir qu'on ne voit pas facilement les chefs touaregs. 11 était bien évident, en outre, que si Madidou, par largeur d'idées, par tolérance, et grâce aussi à la tradition qu'il tenait de son père, avait refusé de céder aux conseils hostiles, un fort parti devait pourtant exister contre nous ; il fallait éviter de donner des armes
à nos adversaires en leur fournissant matière à des interprétations malveillantes. Insister f>our prolonger notre séjour, ou pour voir le chef, eût présenté ce dernier inconvénient.
Je fixai donc le départ au lendemain matin.
Nous renvoyons nos guides, bien payés, et ils passent avec la pirogue. Mais, pendant leur traversée, la colonne touareg s'est disloquée. Un groupe attend l'embarcation à l'accostage. Nos guides pensent que c'est pour voir si nous n'avons pas été trop généreux et pour... partager avec eux; aussi préfèrent-ils rebrousser chemin et revenir encore une fois vers nous.
A ce moment s'élève un grand bruit sur la rive droite ; ce sont tous les petits chefs qui avaient commandé à leurs forgerons de passer le bras de fleuve et de venir nous saluer de leur part, visite intéressée et dans l'espoir d'un cadeau. Madidou n'a pas voulu auprès de nous cette afîluence de gens, il n'est sans doute pas sûr de tous, et il a fait rebrousser chemin aux messagers , d'où quelques récriminations dont nous avons entencju l'écho.
Néanmoins El Yacin, un des principaux chefs de tribus ou Amrars, nous expédie son conseiller. Comme la pirogue ne revient pas le chercher, il prend son parti de l'incident et, gaiement, s'installe dans un coin à bord sans manifester aucune crainte.
Mais auparavant il a voulu tout voir, tout entendre, tout toucher.
J'ai dit qu'un des ornements de ma cabine était un panneau composé de photographies d'une cantatrice célèbre. Ces portraits n'excitaient pas moins la curiosité que celui du Président, qui leur faisait face, d'autant que les costumes d'Eisa, de Brunhilde, d'Elisabeth ou de Salammbô parais-
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lyt
saient aux Touaregs le comble de l'élégance , ce qui , par parenthèse, prouve en faveur de leur sens esthétique.
Notre forgeron, après un long moment de contemplation, se retourne vers moi : « C'est une des femmes de ton pays, ça? — Oui. — Et sont-elles toutes aussi jolies? — Mais certainement. — Alors il faut que vous soyez de bien grands imbéciles pour les avoir quittées et être venus jusqu'ici. »
J'essayai de faire comprendre à mon interlocuteur les satisfactions qui pouvaient nous attendre au retour : éloges de nos chefs, estime de nos concitoyens, notoriété dans tout notre pays; il demeura réfractaire.
Pour bien montrer notre intention de décamper dès le lendemain, nous avons replié nos tentes, la rive devient peu à peu complètement déserte en face de nous. La nuit faite, nous renvoyons définitivement nos jTuides.
Le 6, de bon matin, guidés par un pilote que le chef de Gao nous a envoyé, nous nous mettons en route pour Bournou, où Madidou a son campement, et nous y arrivons vers onze heures.
Le fleuve reste facilement navigable, bien que de place en place des remous indiquent, des écueils affleurant sans doute aux eaux basses. En revanche, les rives prennent un aspect de plus en plus rocheux et sauvage.
Ce sont de hautes falaises noires ou rouges, couvertes de gommiers et de sycomores. Bournou a été très exactement décrit et même dessiné par Barth. Nous mouillons au pied de la berge à pic haute d'une centaine de mètres. Notre guide va au village dont on aperçoit les cases à un kilomètre environ, et revient avec un remplaçant.
Quanta Madidou, il a, paraît-il, couché à son campement, mais est reparti à la première heure. Nous le rencontrerons peut-être à Dergona, où nous changerons de pilote.
172 SUR LK NIGER ET AU l'AYS DES TOUAREGS.
Après déjeuner, nous repartons. I.a rive gauche devient extrêmement pittoresque, des falaises de roches rouges bizarrement découpées simulent par endroits des ruines de châteaux forts. .\u loin, sur la droite, s'estompe une ligne de hautes montagnes rocheuses. Décidément, nous avons ahandonné la région des dunes.
Nous passons la nuit près de Dergona, dont nous voyons les feux, et le lendemain nous y arrivons de bon matin. Pas de Madidou. Il s'est enfoncé dans l'intérieur, toujours à cause du ranzi des Kel Aïr. A la nuit tombante, nous sommes à Balia (Tahaliat de lîarlh).
Près du débarcadère est une pirogue chaînée de grains dont les marins s'enfuient d'abord. Peu à peu, rassurés, ils reviennent et nous apprennent quantité de choses intéressantes sur la situation des pays voisins de Say,
Près de Zinder habite une population de marins pil-
DE TOSAVE A FAFA. 173
lards; ce sont les Kourteyes. Récemment ils ont razzié Balia.
Nous devons aussi rencontrer là Amadou Cheikou, Il possède le long du fleuve quelques villages dont l'un est entouré d'un tata (muraille en terre). Il a décidé une tribu peule, les Gaberos, qui vivaient auparavant près de Gao sous la suzeraineté des Aouelliminden, à émigrer pour le re-
joindre. Dernièrement, il a envoyé à Dergona l'ordre d'en faire autant, mais sans succès.
Le fleuve devient de plus en plus rocheux; ça sent les écueils et les rapides, sans que toutefois jusqu'ici il y ait eu de difficulté de navigation. Nous arrivons ainsi devant la pointe de l'île d'Ansongo.
Orientés sur une même ligne sud-est, nord-ouest, quatre gros blocs de cailloux, de l'effet le plus pittoresque, semblent les jalons destinés à repérer un point leniarquable du fleuve.
De fait, c'est très exactement en aval de cet endroit que commencent les difficultés qui rendront à jamais cette partie du Niger pratiquement innavigable.
Le 8 marS) pour déjeuner, nous mouillons sur la rive gauche, en face de l'une de ces masses rocheuses, Beba; puis, prenant le bras le plus à gauche, à deux heures nous sommes devant le village d^Ansongo, habité par des Kel es Souk. Le chef de la tribu, El Mekki, s'y trouve lui-même.
Devant, à toucher le mouillage, une ligne de rochers barre entièrement le bras du fleuve où nous nous trouvons. Leurs têtes affleurent presque, et il est impossible de passer pardessus. Baudry, en pirogue, découvre, tout à fait sur la gauche, contre la berge, un chenal étroit, sinueux, mais susceptible pourtant de nous donner issue.
Pendant ce temps, les Kel es Souk et les noirs, leurs tributaires, se sont assemblés sur la plage. Après quelques cadeaux de peu de valeur, nous engageons la conversation, et tout paraît devoir aller pour le mieux. El Mekki fournira vivres et pilotes, et viendra même sans doute nous voir.
J'en suis extrêmement heureux. J'ai fort appréhendé le contact des Kel es Souk : on les a vus à l'œuvre, d'ailleurs. Tant que leur hostilité a été le fait d'individus isolés, elle n'a pas pu grand'chose contre nous ; mais à présent nous avons affaire au chef de toute la tribu, et il importe au plus haut degré de se le concilier.
Les Kel es Souk, nous le dirons plus loin, sont de même race, de même souche que les Touaregs.
Séparés toutefois du tronc commun, lors de la prise de Tademekka par les Songhaïs de Gao, ils se sont convertis de meilleure heure à l'islam, de telle sorte qu'ils sont aujourd'hui les marabouts des Touaregs.
11 en résulte pour eux une force morale considérable, et je
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m'étais laissé dire que, seul, El Mekki pourrait mettre son veto aux résolutions favorables ou défavorables de Madidou à notre égard.
L'amitié du personnage avait, on le voit, son prix.
Avant la brume, nous appareillons pour traverser le bar-
rage, ce qui se fait sans accident; mouillés en face du village, nous attendons le lendemain.
Le g, nous retraversons de bonne heure. Hélas! la journée commence mal : El Mekki ne vient pas, mais à sa place deux messagers qui, sous je ne sais quel mauvaiis prétexte, nous expriment qu'il est impossible de nous fournir des guides.
Je proteste, invoquant le nom de Madidou, sans rien obtenir.
La nécessité politique nous commandait de nous faire un
ami d'El Mekki ; mais il y en avait une autre, plus pratique et plus immédiate encore : les rapides.
Comme je l'ai dit, ils commencent à Ansongo. Nous ne connaissions pas encore toute leur difficulté ; mais ce qu*en dit Barth, — et nous ne l'avions pas jusqu'ici pris en défaut, — suffisait à nous démontrer l'absolue nécessité de pilotes; à chaque instant il fallait en effet choisir, entre les divers bras du fleuve, le plus praticable.
Je m'arme de patience, je cherche à discuter; peine perdue. Même, quelques noirs s'étant avancés jusqu^à la rive, les Kel es Souk les font rentrer au villaore.
Arrive une seconde députation , gens hostiles , figures fermées...
« Quelles sont vos intentions? — Le bien et la paix. — Quelle est votre religion? — Celle d'Issa, du prophète que le vôtre donne comme son prédécesseur. Nous sommes des Kitabi, des gens du livre. Votre religion même vous ordonne de nous traiter en amis, lorsque nous avons à votre égard des sentiments amicaux, m Tierno s'empoigne avec ses collègues marabouts pour leur faire entendre raison, mais sans grand succès. « Pourtant, dis-je, vos pères ont laissé un chrétien passer en paix sur leur territoire, et même ils l'ont aidé. Ce chrétien, mon oncle Abdoul Kerim, était l'ami et le protégé de Sidi Hamet Beckay : pensez-vous mieux faire que vos pères et que le cheik vénéré dans tout le Soudan, en agissant autrement qu'eux? w
Surprise, interrogations : « Quoi ! tu es le neveu d' Abdoul Kerim? »
Chaque jour je relis l'ouvrage de Barth ; aussi suis-je difficile à prendre en défaut sur ses aventures.
Or, il lui est arrivé, précisément un peu avant Ansongo, ce que j'appellerais volontiers « une bien bonne ».
DE TOSAYE A FAFA. 177
Sans manquer au respect que je dois à sa mémoire, je soupçonne mon oncle, mon digne et excellent oncle, d'avoir ébauché sur les rives du Niger au moins une idylle avec une jeune beauté des Kel es Souk.
Elle avait nom Neschroun. Barth , généralement plus réservé sur l'esthétique des filles d'Eve noires ou seulement brunes qu'il lui était donné de contempler, s'étend longuement sur sa figure avenante, ses airs gracieux, la beauté de ses yeux noirs et de ses cheveux partagés sur le front, à la Vierge. Il ne néglige même pas de nous instruire qu'elle portait une tunique à bandes , alternativement rouges et noires, des mieux seyantes.
La sympathie sans doute fut réciproque, car, dit-il, a elle me demanda, moitié en plaisantant, si je voulais l'épouser ».
Ce qui empêcha ce penchant de se donner un libre cours, au moins légalement, ce fut une question de chameaux.
« Je lui exprimai tous mes regrets, ajoute Barth, et, tout en lui montrant combien j'étais sensible à l'honneur qu'elle me faisait, je lui fis remarquer que mes chameaux étaient trop fatigués pour la porter. »
J'ai dit un mot de l'embonpoint, beauté recherchée, des femmes touaregs. Lorsque cet embonpoint est arrivé à la limite voulue, par un gavage méthodique, une belle femme peut hardiment demander à entrer dans la société des Cent kilos.
Cette beauté a un nom, teboulloden en langue touareg, et cette onomatopée rend assez bien le balancement gélatineux de toutes les parties pendantes de la Vénus touareg qui ne se contente pas d'être callipyge.
Neschroun était sans doute légèrement teboulloden ^ et c'est pourquoi les chameaux fatigués du voyageur allemand n'auraient pu porter ce supplément de bagage.
Une bonne histoire, comme on voit, à donner pour preuve d'identité aux messagers d'El Mekki.
Mais précisément Neschroun est la propre sœur de ce
dernier, et elle existe encore ; on pense si à cor et à cri je demande à la voir. Son campement est malheureusement trop loin dans l'intérieur des terres , elle ne saurait venir, mais je lui envoie en cadeau une glace à trois faces garnie de peluche, article à 3 fr. 75. — On voit que je suis généreux.
Les messagers s'en retournent raconter TafFaire à El Mekki. Nous voilà derechef amis. On nous donne pour guides deux propres captifs de case du chef des Kel es Souk, et nous partons, non sans avoir envoyé nos plus affectueux compliments à celle qui aurait pu être ma tante, si elle avait été moins grasse ou les chameaux de Barth mieux portants.
Mon cher oncle, mon brave oncle, mon oncle providentiel, vous nous avez encore tiré une rude épine du pied le jour où vous eûtes l'heureuse idée de raconter vos amours avec la fille des Kel es Souk.
Le courant, très violent, atteint sept kilomètres à l'heure. Nous ne tardons pas à voir que notre pain blanc a été mangé le premier, et qu'il ne faut plus naviguer sans une extrême prudence.
Une fausse manœuvre de VAube, causée par une brise fraîche du sud, le fait échouer sur un fond de gros gravier. C'est peu dangereux; nous l'en tirons. Mais, sorti du chenal, il va cette fois donner, très violemment, contre une pointe de roche sur laquelle il reste planté. Beaucoup d'eau tout autour de l'écueil, ce qui rend le déséchouement très difficile; les laptots ne peuvent prendre pied dans l'eau. Pourtant, après une heure d'efforts à la nage, VAube est remisa flot.
Cent mètres plus loin nous doublons la pointe aval de l'île d'Ansongo.
Le bras de droite, visible maintenant, est absolumeat
i8o SL-R LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.
encombré de roches et de rapides. Nos chalands n'y seraient certainement pas passés.
Devant nous, des remous indiquent encore des écueils. Nos guides sont de braves gens, mais je ne leur crois pas beaucoup la pratique du fleuve. Je me décide à faire mouiller les deux grosses embarcations. Nous enlevons la paillote du Le Datttec, qui donne prise au vent , et , après avoir armé tous les avirons qu'il peut porter, nous partons, Baudry et moi, reconnaître le chenal, très tortueux, mais en somme assez
large et profond. Nous revenons à bord, et, sans autre incident, nous passons et allons mouiller, à la rive gauche, dans les herbes.
VA uhe depuis son échouage fait énormément d'eau. Quatre hommes avec des seaux suffisent à peine à le vider. 11 y > évidemment une voie d'eau. Notre charpentier Abdoulaye plonge et reconnaît qu'une planche du fond est déclouée. On la remet en place tant bien que mal.
Pour achever cette journée, déjà fertile en émotions, une tornade nous trempe, tandis que, des herbes de la rive, il se dégage une odeur de musc écœurante à faire vomir.
De temps à autre un remous près du bateau : c'est un caïman qui plonge. 11 ne ferait pas bon tomber du bord en cet endroit.
DE TOSAYE A FAFA. i8i
Un bief à peu près dégagé nous conduit le lendemain devant la pointe de l'île de Bouré, probablement Tibouraouen de Barth. Un village est très pittoresque ment juché sur de grosses masses de roc. Sur la rive gauche, en face, un mamelon a ses Rancs couverts de tentes. Au sommet, un véritable bataillon carré de Touaregs prêts à la défensive. Les piétons sont aux premiers rangs, au centre les cavaliers et les méharistes. Tous, immobiles, regardent les bateaux
avancer. Nous accostons l'île. Timides d'abord, les noirs approchent. Puis une pirogue traverse, amenant quelques Touaregs. Nos guides, avec force gestes, expliquent qui nous sommes, ce que nous voulons. Alors le bataillon carré fond en un clin d'oeil; c'est un va-et-vient continuel de la rive gauche à l'île, et nous sommes en un nnoment entourés de trois ou quatre cents personnes. Ce sont des Ifoghas et des Chérifs. D'abord ils ont eu peur en voyant nos bâtiments, mais maintenant nous sommes les meilleurs amis du monde. En avant les petits cadeaux, bagues, bracelets, pipes, couteaux. Du coup, c'est du déhre. On nous donne en échange des œufs, du beurre, des poules et quelques jolis sacs en cuir {abelbodh). Nous reprenons notre marche par le
i82 SLR LE NIGER ET AU PAVS DES TOUAREGS.
bras de gauche. Il est étroit, tout hérissé de cailloux. Sur la rive, de belles niasses rocheuses. D'innombrables troupeaux paissent l'herbe et le bourgou succulent.
Toute une population nous suit en huriant, comme audessus de Gao; mais cette (ois ce sont des sentiments pacifiques et amicaux qui l'animent. L'enthousiasme redouble chaque fois que nous accostons la rive pour distribuer des
cadeaux, aux hommes, aux femmes, aux enfants même, petits gaillards à l'air éveillé, qui se précipitent dans l'eau et s'y battent pour se disputer une bague ou un grain de verre. De temps en temps, un chef plus important reçoit le complet, objet des vœux de tout Touareg : huit mètres de guinée, cinq pour le boubou, trois pour le pantalon. Certainement le souvenir de notre passage subsistera longtemps, et j'espère que le premier qui nous suivra pourra se recommander d'Abd-el-ICader, puisque ainsi je me nomme, de même que je me suis, moi, recommandé d'Abdoul Kerim.
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L'île de Bouré n'appartient pas aux Touaregs. Par un tait que je crois unique sur tout le cours du Niger de Tombouctou à Sansan Haoussa, un chef songhaï, Idris, en est le légitime propriétaire. 11 ne paye aucun tribut à Madidou, et si les troupeaux des Chérifs et des Hoghas sont maintenant dans son territoire, c'est avec son autorisation et par crainte du razzi des Kçl Aïr.
Nous nous arrêtons au village d'Idris, qui vient nous voir.
TROIPEAI'X A BOURÉ.
Nous concluons amitié avec lui, lui laissant un écrit, sorte de traité de protectorat, et un pavillon. Il nous donne trois de ses sujets, dont l'un est son propre frère, en remplacement de nos guides d'Ansongo, Ceux-ci, bien récompensés, s'en vont rejoindre leur village.
Ces Songhaïs d'Idris sont des hommes superbes, voilés comme les Touaregs et armés comme eux, mais d'un noir foncé. Ils sont en général d'une très haute stature et d'une force herculéenne.
Véritablement on a plaisir à trouver, au lieu des populations nègres abruties que nous avons rencontrées jus- <ju'ici, de véritables hommes, et l'on comprend ce qu'a dû
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être la race, lorsqu'elle dominait le Soudan occidental avec pour chefs les Askia et pour capitale Gao.
Malgré tous leurs efforts, toute leur adresse, nos guides n'ont pu empêcher de nouveaux échouages et des avaries dans la journée du 1 1 . UAube touche dès le départ sur un
REhIkiUIK '
caillou gros comme une tête d'homme. Pendant trois heures il y reste accroché par le milieu, dans un courant d'enfer, avec un écueil à droite et un à gauche, sur lesquels il paraît impossible qu'il ne se jette, si nous parvenons à le déséchouer.
Tout le monde est arrivé au secours. Nos hommes se sont mis à l'eau, montrant autant d'énergie que de dévouement. Nos guides en ont fait autant.
Nous nous attendions à chaque instant à voir le bateau se partager en deux, l'avant d'un côté, l'arrière de l'autre. Enfin on a pu placer un grappin sur la rive gauche, et, après
DE TOSAYE A FAFA. 185
deux essais infructueux marqués par combien d'efforts, une partie du monde soulevant le bord échoué, l'autre halant par Tarrière sur le grappin, on a réussi à faire tourner le bateau. Pris en flanc par le courant, il s'est déséchoué et a pu rejoindre le Davoust^ non sans avoir encore touché en route.
Départ vers deux heures. Toujours des cailloux de tous côtés. Pourtant il paraît que ce n'est rien ; les guides disent : « Quand vous serez à Labezenga, vous verrez. » Charmante perspective !
Le soir, nous couchons à Bintia (Bitin de Barth).
Arrivée à Fafa le 12 vers sept heures du matin. — Le fleuve y est partagé en deux bras par une île où se cache le village, et l'entrée n'en est pas faite pour rassurer. Mais d'autres soins nous réclament avant d'aller l'étudier.
Dès que nous sommes mouillés , arrive vers nous un Touareg. C'est l'envoyé de Djamarata, neveu de Madidou. Djamarata est au village, spécialement délégué par son oncle au-devant de nous pour compléter les négociations ouvertes à Gao et nous remettre la lettre que j'ai demandée.
Le village de Fafa est peuplé de Peuls. Comme partout où nous nous trouvons face à face avec les Touaregs, les sédentaires sont affolés.
Que va-t-il sortir de ce contact entre des blancs , des individus de race supérieure? Vont-ils se disputer, se battre? Et la peur de jouer le rôle du fer entre l'enclume et le marteau les trouble profondément.
Le vieux brave homme de chef monte sur le Davoust, Il ne veut pas que je descende à terre ; il faut que Djamarata vienne à bord, il ne sort pas de là. Heureusement nos Songhaïs d'Idris sont plus braves. Ils cherchent à rassurer le vieux et finalement le rabrouent. Djamarata s'est assis à une centaine de mètres de la rive, entouré d'une douzaine
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de Touaregs. Le frère d'Idris me prend par le bras, et nous allons vers lui. Nous nous saluons, nous nous donnons la main, nous n'avons, ni les uns ni les autres, l'air de gens qui vont se manger. Mais cela ne rassure pas notre vieux fou, qui, par un sentiment qui l'honore d'ailleurs, et pour nie protéger, vient s'accroupir entre mes jambes.
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Djamarata est un jeune homme d'une trentaine d'années, autant que nous permet d'en juger le tagelmoust qui cache le bas de sa figure; i! est extrêmement élégant et noble d'allure ; ses immenses yeux noirs trahissent une intelligence peu ordinaire. Les enfants mâles de Madidou étant encore en bas âge, c'est lui le bras droit, le confident et aussi le principal chef de guerre de l'amenokal.
Notre palabre est très bref : je répète simplement mon discours de Gao, et Djamarata me confirme que c'est bien ce qui a été redit au chef des Aouelliminden.
DE TOSAYE A FAFA. 187
Reste la question de la lettre. Comme il n'a pas dans sa suite de marabout sachant écrire l'arabe, il accepte sans répugnance, preuve de confiance, que ce soit Tierno qui la rédige, et, sur-le-champ, ce dernier se met en devoir de le faire. Voici quel en est le texte :
Lettre de Madidou et de son neveu Djamarata au Sulta?: des Français.
L'objet de cette lettre est de t'apprendre que nous nous sommes entendus avec ton envoyé nommé commandant Hourst, connu sous le nom de Abd-el-Kader, sur les points suivants : Entre nous et vous il n'y aura que le bien et la paix; vos commerçants viendront chez nous par terre ou par eau et s'en retourneront , assurés que personne chez nous ne les molestera en aucune façon. Vous n'apporterez aucun trouble dans nos possessions ni dans nos usages traditionnels civils ou religieux. Sachez aussi que, dès que vos envoyés seront revenus et vous auront garanti notre véracité, vous nous verrez aller chez vous isolés ou par groupes, parterre ou par eau. Ceci est l'exacte vérité, qui ne comporte ni réticences ni mensonges, et dont il n'y a pas à douter. Quand vous nous aurez fait les promesses que nous mentionnons, nous serons des frères. Et le salut.
Djamarata demande qu'à mon tour je laisse entre ses mains une preuve écrite de notre entente verbale. Cela me semble trop juste, et voici ma réponse :
Lettre du commandant Hourst ^ surjiommé Abd-el-Kader^ à Madidou y amenokal des Aouellimtndenj et à Djamarata j son neveu.
Le but de la présente est que vous sachiez que , envoyé ar le Sultan des Français vers vous avec la mission d'éta-
i88 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.
blir entre nous la paix éternelle et des relations de commerce et d'amitié, ayant reçu de lui les pouvoirs nécessaires pour parler en son nom, je puis vous assurer que notre désir n*est pas autre chose que ce que vous exprimez dans votre lettre. Nous ne voulons pas construire de postes chez vous, ni toucher à vos possessions, ni rien changer à vos traditions civiles ou religieuses.
Vous pouvez venir chez nous pacifiquement, par groupes ou isolés, pour le commerce ou pour nous visiter. A partir de nos possessions, qui sont à l'ouest de la dune d'Ernessé, vous ne trouverez que le bien et la paix.
Quant à ce que vous dites au sujet de votre religion, nous sommes régis par la loi de Sidna Issa (Jésus), nous savons qu*il n'y a qu'un seul Dieu, nous prions, nous jeûnons, nous faisons l'aumône. Par conséquent, nous ne pouvons empêcher cela chez les autres sans être indignes de la protection de Dieu.
Sachez que tout ceci est l'absolue et l'exacte vérité, que nous sommes de race noble, que le mensonge nous est inconnu tout comme à vous, qui êtes de race noble.
Venez donc sans crainte chez nous , à Tombouctou ou bien partout où vous voudrez. La vérité se montrera.
Le restant de la journée se passe en causeries avec les Touaregs et aussi en distribution de présents. Pendant ce temps , Baudry va avec Digui reconnaître le passage audessous de Fafa.
Pour la deuxième fois, un traité ou plus exactement une entente écrite est intervenue entre une confédération touareg et nous. A la suite du splendide voyage de Duveyrier dans le Sud algérien et chez les Touaregs Azgueurs, une mis sion, qui comprenait le prince de Polignac, avait passé Rhadamès une convention avec ceux-ci.
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Pour la deuxième fois aussi, ceux qui ont conclu ces arrangements, qui ont eu affaire directement, d'homme à homme, de voix à voix, avec les chefs touaregs, déclarent les avoir trouvés loyaux et, dans une certaine mesure, conciliants.
Je vais , en parlant des Touaregs en général , dire toute mon opinion sur ces traités, en même temps que sur la race et sur le parti qu'on en peut tirer. Je demande-la permission d'arrêter pour un moment ici le récit de notre voyage, afin d'essayer de faire connaître ce peuple si intéressant et peutêtre si calomnié.